Le 24/01, à Bussang (88), Laurence Cordier présente Frida Kahlo. Dans un décor évoquant un atelier de peinture, deux comédiennes-danseuses s’emparent des écrits de Frida Kahlo pour nous faire découvrir le parcours de l’extraordinaire artiste peintre mexicaine. Un destin brisé par un terrible accident, qui n’entame en rien sa rage de vivre face à la vie et à la mort.
Après avoir travaillé sur des paroles de femmes fortes empêchées dans leur quête d’accomplissement, Frida Kahlo s’est imposée à moi comme une figure puissante de la création féminine. On connaît Frida Kahlo par sa dimension populaire et féministe, la force symbolique de ses peintures, reflets de ses passions et de ses souffrances. On la connaît moins par ses écrits. En découvrant sa correspondance, et surtout le journal qu’elle a tenu les dix dernières années de sa vie, j’ai été bouleversée par l’intimité troublante dans laquelle s’y expriment sa puissance de vie et la poésie de son univers intérieur.
Dans sa correspondance, elle se confie à ses proches comme elle peint ses toiles, avec un regard trivial et acéré, sans complaisance. Elle y dévoile la sensibilité de son rapport au monde, son courage face à l’adversité, sa passion dévorante pour le peintre muraliste Diego Rivera, mais aussi son humour irréductible face à la maladie et la mort. Son journal, lui, est composé comme une œuvre à part entière. Son écriture est puissante et enivrante. En quelques dizaines de pages, elle rassemble, dans une intimité troublante, les fondements d’une mythologie. La question du corps est omniprésente, corps désirant, corps souffrant, corps stérile, corps féminin sublimé à travers la question de l’enfantement artistique.
J’ai accordé une grande place au travail chorégraphique pour rendre compte de la puissance émotionnelle de ses tableaux. Enfermée dans le carcan d’un corps douloureux toute sa vie, Frida transcende ses souffrances dans l’Art en les transformant en sources de création. Avec Paola Cordova et Delphine Cogniard, deux comédiennes-danseuses, le spectacle interroge l’acte de création, quel qu’il soit, pour ce qu’il est avant tout : une furieuse ode à la vie. Laurence Cordier, metteure en scène, compagnie La course folle. Photos Jean-Louis Fernandez
Frida, Laurence Cordier : le 24/01, 19h30 au Casino de Bussang. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théâtre du Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). Le 27/03 à Oésia, Notre Dame d’Oé (37).
Le 16 janvier, Valère Novarina a quitté la scène. Il avait 83 ans. Homme de théâtre, poète et plasticien, il maniait la langue avec une virtuosité exemplaire ! En 2023, au théâtre de La Colline (75), il proposait Les personnages de la pensée (éd. P.O.L., 288 p., 18€). Repris en 2024 sur la scène du TNP de Villeurbanne (69)… Entre l’épique et le poétique, l’humour et le non-sens, une plongée hallucinante dans l’univers des mots ! Trois heures d’un spectacle débridé, déjanté, en dérapage incontrôlé où le langage se révèle rebelle indompté.
Le 7 mars 2026, le spectacle Les personnages de la pensée est programmé sur la scène nationale de Châteauvallon-Liberté. « Il offrira à celles et ceux qui ne le connaissent pas encore la possibilité de découvrir l’œuvre, la langue et le génie de Valère Novarina, et à ses fidèles spectatrices et spectateurs, le bonheur de partager encore une fois un moment de théâtre puissant et inoubliable », déclare avec émotion le comédien et directeur Charles Berling.
Le 14/03 à l’Estive, la scène nationale de Foix et de l’Ariège, les 19 et 20/03 au Théâtre national de Nice.
En hommage au poète disparu et acrobate du verbe, auteur, metteur en scène et peintre, figure emblématique du théâtre contemporain, Chantiers de culture remet en ligne l’article paru en son temps. Yonnel Liégeois
Sur la grande scène du Théâtre de La Colline, il faut s’attendre à tout et son contraire : de la plus haute fulgurance poétique au réalisme le plus trash, de la beauté majestueuse d’une fantasque déclamation à l’apparition mortifère d’une fontaine rouge sang ! Si Les personnages de la pensée sont radicalement divers et multiformes, ils se réduisent en fait en un seul mot qui se décline à foison : le verbe, le langage, l’alphabet de A à Z… Et ce n’est pas la bande à Novarina qui nous contredira, comédiens et musiciens attitrés au banquet du dire que l’écrivain-metteur en scène-peintre organise à intervalles réguliers : Valentine Catzéflis, Aurélien Fayet, Manuel Le Lièvre, Sylvain Levitte, Mathias Lévy, Liza Alegria Ndikita, Christian Paccoud, Claire Sermonne, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, René Turquois, Valérie Vinci.
De grandes peintures multicolores sur papier pour seul décor, manipulées à vue et de temps à autre transpercées par les interprètes qui s’avancent, en solo-en duo-en chœur, pour déclamer la vérité du jour premier : la supériorité de l’homme sur la bête, la maîtrise du langage ! Une vérité à haut risque, lorsque l’humain devenu animal use de mots qui ont perdu tout sens, lorsque le parler s’avilit au communiquer : poncifs et raccourcis pour formater les esprits, prolifération de lieux communs pour abolir l’esprit critique, suppression des voyelles pour trancher le débat entre masculin et féminin au bénéfice réducteur du u, « et tu veru que nu purviendru purfutement u nu cuprendre »… Le non-sens côtoie l’humour, la réflexion savante l’interpellation la plus banale, la plus belle déclaration poétique la séquence la plus triviale ! Avec Novarina, le verbe déraille, dérape, s’exclame, vocifère et s’attendrit, doux ou fort, tendre ou plaintif. Une langue déchaînée et débridée, trois heures en dérapage incontrôlé, sans temps mort, au risque d’essouffler le spectateur qui n’en dit mot et perd pied, repères et vocabulaire !
Un hymne à la parole échangée, un opéra-bouffe de mots inventés et de dialogues désarticulés, proférés ou chantés sur tous les modes par des comédiens survitaminés, décomplexés et dopés à la luxuriance d’un texte qui chamboule tout, balancé du haut d’un escabeau ou au bout d’un balai-serpillière, entre une mobylette d’un âge avancé et la statue d’un chien à la mine patibulaire. Tel un cheval fou dans un jeu de quilles, un « meeting » déjanté et nouveau genre qui fait la part belle à notre imaginaire, se moque du politiquement correct, plaide pour une parole désencagée, invite à la désobéissance poétique ! Un spectacle jubilatoire, à ne vraiment pas manquer. Yonnel Liégeois
Au théâtre de la Ville-Les Abbesses, à Paris, Brigitte Jaques-Wajeman présente Vie et destin. La metteure en scène feuillette pour nous l’œuvre de Vassili Grossman. Avec fidélité et modestie, les comédiens nous entraînent au sein de la Russie soviétique, la bataille de Stalingrad en toile de fond.
Vassili Grossman (1905-1964), à la manière du Guerre et Paix de Léon Tolstoï, signe une ambitieuse fresque romanesque dépeignant l’épopée soviétique. Il s’y attelle à la fin des années 1940. Achevé en 1959, Vie et destin, à rebours de l’histoire officielle de l’URSS, s’avère un véritable brûlot. Il est saisi par le KGB au domicile de l’écrivain. Selon le bureau politique, malgré le dégel khrouchtchévien et la renommée de l’auteur, il donnerait une mauvaise image du pays, en établissant un parallèle entre le stalinisme et le nazisme, et en défendant la morale chrétienne, sans compter des sympathies à l’égard de Trotski. Deux copies, déposées par l’auteur chez des amis, permettront au texte de passer à l’Ouest sous forme d’un microfilm, et d’être édité en Suisse en 1980. Vassili Grossman, mort en disgrâce en 1964, sans avoir pour autant été déporté, ne verra pas non plus le roman publié dans son pays en 1988.
Un laboratoire de théâtre
Neuf comédiens autour d’une longue table de travail nous content cette saga, passant habilement de la narration à des scènes dialoguées. Sur le plateau nu, de hauts rideaux en fond de scène, découvrent partiellement les coulisses, où costumes et accessoires sont à disposition des interprètes pour incarner les nombreux personnages qui se croisent dans le roman. Une casquette coiffe un militant bolchévik, un manteau de cuir noir habille un SS nazi, une canne souligne le grand âge et la sagesse d’un ancien menchévik, un châle et manteau deviennent les attributs d’une déportée juive… Les acteurs endosseront aussi la vareuse de Staline, des uniformes militaires, les tenues décontractées de jeunes femmes… En trois heures de spectacle, il s’agit de traverser plus de mille pages. D’un épisode à l’autre, les artistes – indifféremment hommes ou femmes – compulsent devant nous l’ouvrage de Vassili Grossman, nous guidant aux croisements d’existences bousculées et de débats passionnés.
« Il s’agit de mettre en scène ce livre-monde, du glissement de l’écriture à la prise de parole du théâtre. Dans le livre, ce sont les pages qui concernent la question de la soumission qui seront, lues, jouées, interrogées par les acteurs », confie Brigitte Jaques-Wajman.Tout en retenue, ce travail théâtral tient le pathos à distance et recourt parfois au burlesque pour caricaturer une petite sauterie bien arrosée au Comité central d’Ukraine, les « Hommes de Staline » affublés de faux ventres. En écho au sous-titre donné au spectacle, Liberté et Soumission, la pièce démarre par la notion deliberté. « Ah, mes chers amis, vous savez ce que c’est, la liberté de la presse ? Un beau matin, vous ouvrez votre journal et, au lieu d’y trouver un éditorial triomphant, une lettre des travailleurs au grand Staline (…), vous trouvez… Devinez quoi, des informations ! » Une liberté inimaginable à l’époque où les protagonistes se réunissent pour entendre ce discours. Mais le spectacle se clôt sur la soumission obligée du personnage principal, le savant juif Strum.
Deux totalitarismes en miroir
Nous sommes en URSS entre l’été 1942 et l’hiver 1943, pendant la bataille de Stalingrad : dans la ville assiégée par l’armée allemande, dans le QG du Parti communiste, dans le ghetto de Berditchev (Ukraine), dans les camps nazis, à Moscou, à la prison de la Loubianka… Victor Strum, figure principale du roman, est un éminent physicien spécialiste de la fission nucléaire. Évacué au début de la guerre à Kazan (Tatarstan) avec sa famille et les membres de son laboratoire, il rejoindra ensuite Moscou. Nous suivons le destin de cette famille et de son entourage, victimes des nazis comme du pouvoir soviétique… Dans son sillage, il y a sa femme Lioudmila, dont l’ex-mari est détenu au Goulag et la sœur de celle-ci, Evguenia, dessinatrice dans l’armée. Le cœur de la jeune femme balance entre son époux Krymov, commissaire politique et instructeur au front et le fringant colonel Novikov, commandant des blindés lors de l’offensive victorieuse de Stalingrad. Ce dernier, après avoir dénoncé son rival, sera à son tour puni par sa hiérarchie pour trahison.
Vassili Grossman nous rapporte son seulement l’ambiance de Stalingrad, où il fut correspondant de guerre, mais il est l’un des premiers à avoir découvert le camp de Treblinka. Sa mère, en tant que juive, a été assassinée par les nazis, lors de l’occupation de l’Ukraine dont il est natif. Dans l’un des plus émouvants passages du roman, Victor Strum reçoit une lettre de sa mère, qu’elle écrit avant de mourir au ghetto de la petite ville d’Ukraine où elle est médecin. L’homme gardera sur son cœur cette missive. Pleins d’amour et de dignité, les derniers mots de sa mère lui donneront de la force face aux vexations antisémites exercées par le régime soviétique, après la guerre. Staline versus Hitler, les camps d’extermination versus le goulag, l’auteur règle ses comptes dans un dialogue percutant entre le vieux bolchévik Mostovskoï, détenu dans un camp nazi et l’officier SS Liss. « Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. », lui assène le gestapiste. Mais le vieil homme, déjà ébranlé par des discussions avec ses codétenus, l’humaniste menchevik Tchernetsov et le mystique Ikonnikov, mourra fidèle à son parti malgré ses doutes. Quant à Victor Strum, porte-parole de Vassili Grossman, échappé à la tourmente, il opposera sa résistance morale à la dérive totalitaire de sa patrie.
Sous sa forme distanciée et dialectique, la pièce décrypte les questionnements majeurs qui traversent l’œuvre.Qui continuent de nous préoccuper en ces temps où l’ultralibéralisme grignote la liberté d’expression au moyen d’une presse de moins en moins indépendante, à l’heure où la répression menace toute velléité de révolte. Mireille Davidovici, photos Gilles Le Mao
Vie et destin, Brigitte Jaques-Wajeman : jusqu’au 27/01, du lundi au vendredi à 19h30, le dimanche à 15h. Théâtre de la Ville-Les Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77).
Au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), Victor de Oliveira présente Kumina. Exilé, il nous entraîne sur les pas d’un homme qui se souvient. Un parcours qui rejoint celui de tant d’êtres humains arrachés à leur terre natale, mêlant ses mots à ceux des poètes pour raconter une histoire commune. Paru sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.
Le récit pénètre d’emblée dans les méandres d’une âme d’enfant dont l’existence se fige le jour où, avec sa famille, le petit garçon embarque vers l’inconnu. Victor de Oliveira, natif du Mozambique, développe une écriture très personnelle à partir de son vécu, « à partir de cet endroit du déracinement, de l’exil, de la perte de repères », dit l’auteur et comédien. Après des études théâtrales à Lisbonne, puis au Conservatoire national de Paris, il s’aguerrit, en France et au Portugal, auprès des meilleurs metteurs en scène (Wajdi Mouawad, Stanislas Nordey). Il met à présent son talent de comédien au service de Kumina, son deuxième solo.
Le premier, Limbo, joué à Lisbonne puis à Paris au Théâtre national de la Colline, a reçu en 2022 le prix du meilleur texte et meilleur spectacle de la Sociedade Portuguesa de Autores. De son professeur au Conservatoire, Mario Gonzalez, il a retenu l’importance du travail corporel. Au rythme d’une écriture nerveuse, il se tient immobile, comme à l’arrêt, sous tension d’une course suspendue. Comme un gamin paralysé entre la peur des tirs entendus au loin et un faisceau de questions sans réponses : « On va aller où papa ? Où ? […] Pourquoi je n’ai pas envie de courir aujourd’hui ?/ Pourquoi tout m’ennuie terriblement ?/ Que dois-je dire, faire, comprendre ? »
La marche comme métaphore
Kumina, c’est l’histoire d’un homme empêché par l’exil, dès l’enfance, de jouer, de courir, de ressentir, de pleurer, qui va du petit garçon tout en interrogations à l’homme qui tangue sur ses pieds, entre ici et là-bas. Le saut vers des terres inconnues est un vertige infini, malgré une vie recommencée, voire réussie, ailleurs. Sa rencontre avec d’autres destins, semblables au sien, le remet en mouvement et lui fait retrouver une sensibilité en jachère pour enfin donner libre cours à ses larmes ravalées depuis tant d’années. L’acteur sort alors de son immobilité, sa gestuelle se fluidifie, sa prose se libère pour évoquer les naufragés haïtiens, les esclaves africains déportés aux Amériques, les migrants d’aujourd’hui, sombrant aux portes de l’Occident sur leurs embarcations de fortune…
Tout un peuple de fugitifs chahutés par l’Histoire. « Qu’ai-je en moi qui me dépasse,/ et qui s’installe au seuil de mon être,/ lorsque je fonds en larmes désemparé ? », se demande le comédien. Cette solidarité, comme une étincelle, rebranche le personnage à ses racines : il entend en rêve les esprits invoqués par sa grand-mère restée là-bas et désormais décédée, il retrouve l’élan confisqué de son enfance.
Une Babel décoloniale
Pour traduire ce surgissement, à mesure que le corps de l’interprète se délie, les langues se superposent et se mélangent, émaillant le texte français. Kumina fait ainsi le lien entre l’Afrique et l’Europe, mais aussi avec l’Amérique, dont l’histoire est intimement liée à l’Afrique. À une berceuse de sa grand-mère, en langue changa du Mozambique, succède une incantation vaudou en créole d’Haïti. Résonnent, en portugais, la belle prose de Fernando Pessoa et, en anglais, des poèmes de Kamau Brathwaite, auteur de la Barbade, chantre des souffrances du peuple africain dans de nombreux recueils dont Rights of Passage (1967), Masks (1968), Islands (1969) ou RevHaïti publié en français par Mémoire d’encrier.
Kumina devient la chambre d’écho d’un même chant d’exil, renouant les fils de l’histoire postcoloniale pour éclairer la quête personnelle de l’auteur interprète : « Il faut tenir, coûte que coûte tenir toujours./ Aller de l’avant, toujours./ Chantant, criant, vociférant,/ Depuis 1492,/ Hommes, femmes, enfants,/ Chantant, criant, vociférant./ Et Cristobal Colon, Napoléon et tous les autres, Se tenant la main et regardant,/ Les petits corps noirs qui coulent lentement ». Le texte s’emballe et tout fusionne, dans une dernière incantation pour le repos de ses ancêtres : Hottentots, Bochimans, Macua, Marave, Nsenga, Pimbwe, Muanis, Chona, Tsonga, Ronga, Angoni, Chope… Un spectacle qui se déploie à la mesure de l’écriture sensible de Victor de Oliveira. Mireille Davidovici
Kumina, Victor de Oliveira : jusqu’au 17/01 à 20h, le samedi à 18h. Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN La Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11). Du 26 au 29/03, Théâtre do Bairro Alto (Lisbonne, Portugal).
Disparu en 2010, ancien postier et autodidacte des planches, André Degaine fut un fou de théâtre. Une passion qui, dès sa jeunesse, l’a frappé de trois coups ! Au point d’en écrire et dessiner l’histoire à la main, laissant à la postérité de merveilleux ouvrages.
Sourire en coin, André Degaine doit jubiler au paradis des saltimbanques ! Même si Jérôme Garcin ne lui tend plus le micro depuis bien longtemps, lors du Masque et la plume sur France Inter, il a désormais tout loisir de s’entretenir avec ces monstres de l’art dramatique qu’il a crayonnés avec tant de talent : d’Euripide à Jouvet, de Shakespeare à Vilar… Et d’imaginer ce théâtre national du répertoire, une idée qui lui tenait fort à cœur !
« Une sorte de théâtrothèque, sur le modèle de la Cinémathèque française, où l’on jouerait toutes les pièces du répertoire dans un dispositif scénique réduit à son minimum, dans le style de Copeau », nous confiait-il en un temps pas si lointain. Sous des faux airs de garçon débonnaire, la mémoire ambulante des planches savait en effet son histoire du théâtre par cœur. La grande comme la petite… Tchatcheur invétéré, intarissable en anecdotes de coulisse comme en repères historiques, en plus de soixante ans de pérégrinations, il a presque tout vu, tout lu, tout entendu : Dullin, Jouvet, Pitoëff, Planchon, Vilar, Vitez…
Natif de Clermont-Ferrand (63) en 1926, le gamin connut ses premiers émois artistiques en 1934 à l’occasion d’un spectacle de marionnettes. De ce jour, la passion ne l’a plus jamais quitté : gagnant son billet d’entrée au castelet en échange d’une bille, montant des spectacles avec les copains, construisant et dessinant déjà décors et costumes. L’apothéose dans sa carrière de comédien ? « Les répétitions de notre troupe d’amateurs dans le grenier de la Grande Poste, rue du Louvre à Paris. En 1948, j’avais obtenu ma mutation à la capitale. On jouait pour notre plaisir, devant les postiers et leurs familles, sans aucun soutien ni aide financière de la direction ».
De cette époque jusqu’aux années 2000, l’ancien postier et autodidacte a toujours plaidé en faveur d’un grand théâtre populaire, « un théâtre civique comme à l’origine, du temps des Grecs. Pendant vingt siècles, il fut tout autant un divertissement qu’un enseignement ». Du haut Moyen-Âge avec Les mystères sur les parvis des cathédrales, jusqu’à cette fameuse année 1548 où il alla s’enfermer en l’Hôtel de Bourgogne. « Alors, le théâtre fut confisqué par une élite », constate André Degaine. « Il faut attendre Firmin Gémier en 1920, puis Jean Vilar dans les années 1950 pour que le théâtre daigne à nouveau s’adresser au plus grand nombre ». Une époque que l’amoureux du répertoire évoquait avec nostalgie, quand le metteur en scène se faisait appeler régisseur, quand il servait les textes plus qu’il ne s’en servait, quand il n’hésitait pas à offrir les grands classiques à un public populaire…
« Ne nous leurrons pas en parlant de démocratisation, le théâtre rassemble majoritairement un public de bourgeois cultivés. Après « l’élitisme pour tous » d’Antoine Vitez, n’y aurait-il pas urgence à reconvoquer sur le plateau les intuitions premières de Vilar qui osait conjuguer exigence artistique et éducation du public ? » L’homme de lettres, timbré (!), ne prêchait pas pour un retour au passé, il aspirait d’abord à un théâtre qui « n’hésite pas à montrer la vraie vie sur scène comme Zola l’avait mise dans le roman. Pour y parvenir, il faudrait que les institutions accordent plus de confiance aux jeunes auteurs ». Une remarque qui n’a rien perdu de sa fraîcheur et de sa verdeur ! « Las, je constate surtout que les critères économiques l’emportent désormais sur l’artistique. Comment comprendre autrement la différence de traitement entre le quadricentenaire de Corneille et le centenaire de Beckett (en 2006, ndlr) ? Pour l’un, il faut compter pas moins de quinze rôles à chaque représentation, au maximum deux pour l’autre ! ».
Semblables convictions, l’insolent Degaine ne se contentait pas de les clamer haut et fort, il se chargeait aussi de les écrire et de les dessiner. Dans des bouquins d’une originalité stupéfiante qu’il compose à la main, page après page, avec une patience d’artisan et l’érudition d’un professeur émérite du Collège de France, pardon, des Tréteaux de France chers au complice Robin Renucci… L’Histoire du théâtre dessinée, son premier ouvrage paru en 1992 chez Nizet, un petit éditeur de province au courage exemplaire, fit d’emblée un tabac : salué par l’ensemble de la critique, couronné de plusieurs grands prix. « Je fais ça pour m’amuser, avec sérieux sans me prendre au sérieux, en pensant aux jeunes enfants de ma voisine. Deux adorables petites filles immigrées qui ne connaissent rien à l’histoire mais qui adorent que je leur en raconte. N’oublions jamais les prémisses du théâtre : entendre avec plaisir des gens nous raconter des histoires, qu’elles finissent bien ou mal ». Aussi, après avoir sorti son Guide des promenades théâtrales à Paris, publiait-il Le théâtre raconté aux jeunes, des Grecs à nos jours. Toujours chez le même éditeur, comme les précédents toujours fait main.
Un vrai délice pour l’œil et l’esprit, le plaisir du dessin adoubé à l’érudition de la plume, des merveilles de livres à s’offrir ou à offrir aux grands et petits, de la belle ouvrage à honorer et inscrire au patrimoine universel de l’humanité ! Yonnel Liégeois
L’histoire du théâtre dessinée, André Degaine (éditions Nizet, 436 p., 2000 illustrations, 31€50).Le théâtre raconté aux jeunes, André Degaine (éditions Nizet, 370 p., 2000 illustrations, 25€50).Guide des promenades théâtrales à Paris, André Degaine (éditions Nizet, 262 p., 2500 illustrations, 17€00).
Aux éditions du Lys bleu, Alain Courret publie Philomène, une valse à trois temps. Un roman de science-fiction qui mêle politique, questions religieuses et sociales. Paru dans le quotidien La Nouvelle République, un article de Sophie Lavergne.
Rien n’était prémédité et pourtant aujourd’hui, Philomène, son héroïne, le fait vraiment valser dans le monde de l’écriture ! Alain Courret a pas mal parcouru la France : Toulouse, la Dordogne, la Lozère… Il vit depuis quelques années à Mézières en Brenne où il coule une retraite paisible auprès de sa femme et de sa famille proche. Professionnellement, il s’est consacré aux autres : avec son diplôme d’éducateur spécialisé, il a dirigé des instituts thérapeutiques d’éducation prioritaire (ITEP) mettant ses compétences au service des jeunes. Puis il consacre une partie de sa carrière à l’aide aux victimes au sein d’un centre d’hébergement et de réinsertion sociale. « C’est lors d’un temps de convalescence, immobilisé sur une chaise, que je me mets à écrire », confie Alain. « Je vis ce moment de pause comme un intervalle entre un avant et un après et c’est de ce ressenti que naît mon nom d’auteur Alain Tervalle ».
Fragilisée par un AVC, Philomène bascule dans un univers où visions et réalités s’entremêlent. Poussée par ses hallucinations, elle se lance dans une quête vertigineuse autour d’un mystérieux livre de prophéties. Entre politique, religion et finance, le suspense s’intensifie, brouillant sans cesse la frontière entre rêve et vérité. Mais jusqu’où peut-on vraiment se fier à son esprit ?
Si le temps marque une pause pour ce nouvel écrivain né, la vie et tous ses tumultes commence pour son héroïne, Philomène qui, dans une valse à trois temps, va voir sa vie défiler à l’envers par un rajeunissement. Même si cette histoire évolue à contre temps, elle n’en reste pas moins d’actualité avec une approche politique, où la question de la religion est évoquée, et avec les tourments de la maladie.
« J’ai toujours été passionné de science-fiction et de fantastique et à travers cet ouvrage, c’est un message optimiste que je veux faire passer. Cette aventure dangereuse que vit Philomène transmet aussi de belles valeurs sur l’amitié et la famille. » Sans trop croire en son talent, en mars dernier, il envoie son manuscrit à une dizaine d’éditeurs en région parisienne et obtient trois réponses positives. C’est finalement la maison d’édition Le lys bleu à qui il accordera sa confiance pour l’accompagner dans cette nouvelle aventure. Sophie Lavergne
Philomène, une valse à trois temps, Alain Tervalle (Le lys bleu, 404 p., 25€).
Jusqu’au 19/01, sur France tv, Sylvain Maurice présente Le roi nu d’Evguéni Schwartz. Pour son 130èmeanniversaire, une pièce à l’affiche du Théâtre du Peuple de Bussang (88)à l’été 2025. Sous couvert de bouffonnerie, une impitoyable satire du despotisme aux accents fort contemporains. Dans une mise en scène détonante, mêlant comédiens professionnels et amateurs.
Incroyable mais vrai, l’amour s’épanouit au plus près des cochons ! D’un seul regard Henri, le jeune porcher, est tombé amoureux d’Henriette, la princesse… Une affaire de cœur peu banale, qui n’arrive qu’aux autres, comme surgie d’une histoire de fées et lutins dont s’empare le dramaturge russe Evguéni Schwartz (1896-1958), à la source de trois contes d’Andersen, pour composer son Roi nu en 1934. Las, ainsi en a décidé son père en ce temps où les femmes n’ont ni droit à la parole ni pouvoir sur leur destinée, la demoiselle bien née est promise à un individu peu recommandable, un roi pourtant, mais un despote sans foi ni loi !
Le metteur en scène Sylvain Maurice prend l’argumentaire au pied de la lettre. Une bouffonnerie, ce Roi, qui s’affiche grandeur nature sur le vaste plateau du Théâtre du Peuple. Le ton est donné d’entrée, lorsque la troupe de comédiens envahit l’espace, chacune et chacun affublés d’un groin du plus bel effet ! Une bouffonnerie donc, certes, mais pas que… Derrière le rire bienvenu et partagé par le public d’emblée conquis, avance masquée une satire impitoyable des rapports sociaux, la soumission d’un peuple aux desiderata complètement déjantés d’un despote qui n’aspire qu’à assouvir de vulgaires penchants, entouré d’une cour où courtisans- ministre des bons sentiments-général et bourgmestre ne sont que pleutres et pitoyables flatteurs. Un pays où l’on brûle tous les ouvrages, même les livres de cuisine, où la bêtise a force de loi quand on décrète que le « juif » est banni hors du royaume alors que « l’hébreu » y est bienvenu !
La comédie se déploie ainsi, trois heures durant, l’énergie débordant du plateau pour squatter les balcons où, de part et d’autre, sont nichés les deux musiciens. Une partition musicale totalement intégrée au déroulé de la supercherie que le jeune porcher, secondé par son ami Christian, met en œuvre pour gagner la main de sa belle. Le roi, plus outrancier que débile, dont le paraître l’emporte sur l’être, dont les intérêts particuliers l’emportent sur ceux de la Nation, rêve de bonnes bouffes et beaux costumes, s’amuse d’histoires ridicules que lui narre son fou de la Cour : à se demander, vraiment, lequel des deux est le vrai bouffon ! Sous couvert de dérive au réalisme socialiste alors en vigueur, Staline censurera la pièce. Nul n’est dupe : le Roi nu illustre l’opposition à toute forme de despotisme ou de tyrannie, du totalitarisme soviétique au fascisme allemand. Écrite en 1934, l’œuvre ne sera jamais jouée du vivant de Schwartz, il faut attendre 1960 pour que la censure soit levée.
Déguisés en tisserand, les deux amis Henri et Christian proposent leurs services à la Cour : offrir au roi un habit d’apparat dont seuls les sujets intelligents pourront apprécier la splendeur : vraiment un costume qui détonnera dans la garde-robe totalement ubuesque du monarque ! Alors que tous, pitoyables flatteurs, s’inclinent devant la prétendue beauté du tissu, le subterfuge explose à la face du peuple : nu, le roi nu est voué au ridicule, à la vindicte populaire, au bannissement. « La force de l’amour a vaincu tous les obstacles, nous saluons votre colère légitime contre ces murs lugubres », proclame au final Christian. Les amoureux sont libres de leurs sentiments, la foule peut alors entonner son chant de victoire :
Courtisans et intrigants,
Nous vous rendrons moins fringants, Vous tremblez pour vos carrières
Donc vos cœurs ne sont pas clairs
Nous, nous n’avons peur de rien
Si nous avons la victoire, Nous en tirerons la gloire
Si jamais c’est la défaite, On nous coupera la tête
Non, nous n’avons peur de rien
Faites travailler vos têtes, Faites travailler vos cœurs
Et vous ferez la conquête De la joie et du bonheur
Que la terre soit en joie,
Nous avons chassé le roi !
Comédiens professionnels et amateurs, dans un bel ensemble, s’en donnent à cœur joie. De Denis Vemclefs, l’ancien directeur des affaires culturelles de la ville de Montreuil (93) désormais à la retraite au flamboyant et inénarrable Manuel Le Lièvre dans le rôle-titre… Un véritable esprit de troupe qui explose de talent à l’ouverture des lourdes portes du fond de scène, selon la tradition du Théâtre du Peuple : la beauté de la forêt vosgienne, chemin de fuite pour le roi déchu ! Où l’on pourrait écrire sur une banderole accrochée aux branches « toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’est pas coïncidence fortuite », tellement le propos de Schwartz est prémonitoire : Bolsonaro, Poutine, Trump…
L’ancien directeur du Centre dramatique national de Sartrouville (78) se réjouit d’avoir proposé la pièce d’Evguéni Schwartz au choix de Julie Delille, la première femme nommée à la tête du Théâtre du Peuple. « D’abord parce que c’est une pièce de troupe, formidable illustration de la relation comédiens professionnels et amateurs qui sied à Bussang depuis sa création ! Ensuite, parce que Le roi nu est fort inspirant pour décrypter le monde actuel : un roi cowboy profondément ignare, une prise de pouvoir par des personnages sans scrupules où la vulgarité se marie à l’arrogance ». Mieux encore, selon le metteur en scène, cette pièce a le mérite de rendre la parole au peuple, sans méchanceté gratuite, par la seule force du rire…
« Le rire au théâtre n’est pas déshonorant, c’est une façon de se ressaisir et de se révolter, le public comprend la supercherie fomentée par les facétieux Henri et Christian, avec Schwartz le rire est roi ! ». Sylvain Maurice en est convaincu, « Brecht aurait ajouté une morale à son propos », rien de tout cela avec cette pièce : contre l’antisémitisme et le racisme, contre tout despotisme, « le rire offre lucidité et intelligence au public, c’est un rire de connivence ». Et de saluer dans la foulée l’antre de Bussang qu’il faut apprivoiser avec son plan incliné, sa jauge de 800 places, surtout la puissance symbolique de ce lieu qui ambitionne de faire peuple depuis 130 ans !
Fidèle à ses principes, Sylvain Maurice habille la scène de mille couleurs, s’empare avec jubilation et conviction de ce petit chef d’œuvre d’humour et de contestation politique. Sans forcer le trait, s’adressant à l’intelligence du public qui n’est pas dupe, sans artifice superflu qui encombre ailleurs moult scènes pour masquer la vacuité du propos : juste quelques praticables sur roulettes, carrés ou rectangles de lumière multicolores, diction et subtilités d’interprétation parfaites, une direction d’acteurs au cordeau. « Par l’art, Pour l’humanité » selon la devise inscrite au fronton de la scène, un plaisir unanimement ovationné pour ce 130ème anniversaire : jubilez, jubilons ! Yonnel Liégeois
Le roi nu, Sylvain Maurice : avec Nadine Berland, Maël Besnard, Mikaël-Don Giancarli, Manuel Le Lièvre, Hélène Rimenaid ainsi que les comédiennes et comédiens amateurs : Michèle Adam, Flavie Aubert, Astrid Beltzung, Jacques Courtot, Hugues Dutrannois, Betül Eksi, Éric Hanicotte, Igor Igrok, Fabien Médina, Denis Vemclefs, Vincent Konik, et les musiciens Laurent Grais, Dayan Korolic. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).
André Markowicz, traducteur du Roi nu
Le 26 juillet, j’étais à Bussang où le Théâtre du Peuple propose une mise en scène de Sylvain Maurice du Roi Nu d’Evguéni Schwartz (1896-1958) que j’avais traduit, il y a quasiment vingt ans, pour Laurent Pelly (…) Le Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher fête son jubilé, ses 130 ans – cent trente ans de ferveur, de cette grande utopie réalisée (et donc pas une utopie mais une réalité), d’un théâtre fait par les gens du pays, – 130 ans de théâtre populaire. Partout, il y avait des petites annonces, des affiches, des petites guirlandes qui entouraient les tilleuls de l’allée (…), « Jubilons ».
C’était, de fait, jubilatoire, de voir ce spectacle avec des acteurs formidables (certains d’entre eux, les jeunes (Mael Besnard, Mikaël-Don Giancarli, Heléne Rimenaid… mes anciens élèves au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique) et Manuel Le Lièvre qui joue le Roi nu, Nadine Berland et tous les amateurs. Une mise en scène qui va crescendo : de la naïveté délibérée, soulignée de l’amour coup de foudre entre la princesse et le porcher, vers la farce menaçante de la princesse et du petit pois, jusqu’à la fin grandiose, réellement impressionnante, du Roi nu… Le bien que ça fait de voir du monde sur scène… Le bien que ça m’a fait de voir cette pièce dans cette mise en scène. Je le dis d’autant plus joyeusement que je n’avais jamais travaillé avec Sylvain Maurice (…) J’ai tout découvert le 26 juillet, et j’ai été très, très touché d’entendre le texte respecté à la lettre. Surtout, j’ai été tellement touché par cette pièce écrite, et interdite, en 1934.
Il faut s’imaginer ce que c’était que 1934 en URSS. On sortait juste des grandes famines (le Holodomor en Ukraine, – au moins 4 millions de morts – sans doute plus – ; mais aussi partout dans l’URSS (2 millions de morts au Kazakhstan), des millions partout ailleurs (de la Biélorussie à la Volga, des provinces du Nord à celles de Sibérie), pour briser la résistance non pas des Ukrainiens ou des Kazakhs, mais celle des paysans, pour écraser la paysannerie – et les millions et les millions de déportés, ces millions de morts dans la déportation. Et, en même temps, la prise en main définitive de l’appareil du Parti par Staline après l’assassinat de Kirov, – et la terreur qui ne faisait que grandir. Et puis, du point de vue l’art, une doctrine unique, celle du Réalisme socialiste, pour peindre la « construction de l’homme nouveau » non pas telle qu’elle était, mais telle qu’elle devait être. Terreur sur terreur.
Au milieu de cette terreur, Schwartz écrivait des contes pour le théâtre et il était l’ami des « Obérious » – Daniil Harms (qui est cité dans « Le Roi nu »), Alexandre Vvédenski, Nikolaï Oléïnikov – tous les trois assassinés –, de Nikolaï Zabolotski (dont la vie fut détruite par les camps). En 1940, répondant à une enquête journalistique, il écrivait : « J’écris de tout, sauf des dénonciations ». Vous imaginez le cran qu’il faut pour écrire cette phrase ?… Et il allait aider la famille d’Oléïnikov et celle de Zabolotski, de jour en jour. « Le Roi nu », donc, c’est un conte, ou plutôt l’assemblage de trois contes d’Andersen (La princesse et le porcher, la princesse et le petit pois et Le roi nu). C’est un texte joyeux, ironique, et tout à fait terrible, une espèce de fête jubilatoire contre la dictature : en 1934, il n’y avait pas que Staline, si vous vous souvenez. Il y avait Mussolini, et il y avait Hitler. Et les allusions aux deux sont nombreuses. Mettre sur les planches un conte d’Andersen quand il s’agit de construire le socialisme… Oui, le courage qu’il faut pour ça.
Ce qui caractérise le théâtre de Schwartz, c’est ça : une position civique très claire – et sans compromission, ou plutôt avec le moins de compromission possible, et quelque chose d’autre, surtout : une ironie, à la fois triste et gaie (très juive, finalement, – enfin, disons très ashkénaze), et quelque chose d’autre encore, que je pourrais appeler la bienveillance. Parce que, dans l’horreur du temps, ce qui manque le plus, et ce qui demande le plus grand courage, c’est la douceur, la gentillesse (…) Monter cette pièce aujourd’hui, le plus simplement possible (nous savons que c’est le plus difficile, d’être simple), est aussi jubilatoire que tragique, et voir Manuel Le Lièvre jouer le Roi qui impose une telle terreur autour de lui que personne n’ose lui dire que, d’habits sur lui, il n’y en a juste pas du tout, – quel pincement au cœur. Sans même qu’il soit besoin de forcer, juste une seule fois : au lieu de « c’est moi le roi », il chante « I am the king », et vous voyez qui vous savez… Sauf que personne, à lui, ne vient lui dire qu’il est tout nu, et que, les nôtres, de Rois nus, ils restent sur leurs trônes et dans nos têtes. Parce que, c’est ça la différence entre le conte et la vie. Le conte, par définition, se termine toujours bien. André Markowicz
Le roi nu d’Evguéni Schwartz, une traduction d’André Markowicz (Les solitaires intempestifs, 160 p., 16€).
Rue de l’Échiquier, Denis Lemasson publie Les Colonies intérieures. Un ouvrage qui met au jour l’histoire de la Seine-Saint-Denis (93) : de la France des années 1930 qui fliquait ses « indigènes », jusqu’aux exactions de l’extrême droite actuelle. Un roman noir haletant.
« Les fantômes qui nous hantent sont les histoires qui n’ont pas encore été racontées. » Dans ce triangle de la banlieue, dont Bobigny est l’épicentre, les fantômes surgissent sans crier gare, au pied de la cité Karl Marx, du côté de l’ancienne gare de triage marquée au fer rouge de la déportation, à l’ombre de l’Hôpital franco-musulman (aujourd’hui hôpital Avicenne) ou le long du canal troué de friches. L’histoire commence à l’aube des années 1930. Dans un de ces cafés porte de la Villette où les travailleurs immigrés se retrouvent le soir pour partager une mauvaise piquette avant de repartir dans leurs baraquements d’infortune, de l’autre côté des fortifications.
De Daeninckx à Izzo, en passant par Fajardie et Manchette
Les discussions politiques vont bon train et l’idée d’indépendance portée par Messali Hadj se répand comme une traînée de poudre. Les autorités françaises surveillent de près ces « agitateurs » et créent en 1925 le SSPINA (Service de surveillance et de protection des indigènes nord-africains), chargé d’infiltrer la communauté algérienne. Très vite, naît l’idée d’un hôpital réservé aux « indigènes ». Inauguré en 1935, malgré l’opposition du maire communiste de Bobigny, l’Hôpital franco-musulman permettra d’exercer un flicage plus important de la population maghrébine.
Qui se souvient de cette histoire ? Ni Franck, agent de sécurité à Roissy-Charles-de-Gaulle, qui a grandi dans la cité Karl Marx, ni sa compagne, Zakia, infirmière à l’hôpital Avicenne. Ils viennent tout juste d’emménager dans leur petit pavillon de banlieue acheté à crédit, rue du 19-Mars 1962. Il n’y a pas de hasard et quand l’Histoire se rappelle à votre mémoire, mieux vaut essayer de ne pas prendre la tangente. On retrouve dans les Colonies intérieures tout le sel et la saveur des romans noirs des années 1980, de Daeninckx à Izzo en passant par Fajardie et Manchette. Dans ce récit mené comme une contre-enquête, Franck et Zakia se retrouvent au cœur d’une ville elle-même secouée par les soubresauts de l’Histoire. Pourquoi a-t-on tenté d’éliminer Franck ? Quels liens l’unissent à un certain Leroy, homme de l’ombre qui tire les ficelles des petites frappes de l’extrême droite locale ?
Franck et Zakia avancent en terre inconnue et tentent de recoller les morceaux d’un puzzle volontairement éclaté, de lever des secrets qui mettent à mal leur roman familial. Denis Lemasson dessine le portrait d’un territoire qui porte encore les stigmates d’une histoire parsemée de zones d’ombre. Loin des caricatures sur la banlieue, le récit résiste aux évidences, ne se contente pas de rester en surface mais va retourner ce coin de terre jusqu’à s’approcher au plus près de la vérité, d’un dénouement inattendu. On a affaire ici à une banlieue vivante, à des hommes et des femmes qui font face à l’adversité, qu’elle provienne des mafieux qui règnent sur le deal, de l’extrême droite qui rêve de prendre la ville « aux cocos » ou des promoteurs qui n’hésitent pas à mettre le feu aux campements de gitans…
Au fil des événements, Franck et Zakia avancent sans céder au chantage, aux menaces et à la peur. Ils sont les héritiers d’un passé douloureux qu’ils découvrent et transcendent pour écrire à leur tour l’histoire au présent de cette banlieue qui, comme ses habitants, mérite le respect. Marie-José Sirach
Au cœur du Quartier latin, 5ème arrondissement de Paris, le théâtre de La Huchette voue un culte au maître de l’absurde. À l’affiche depuis 1957, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco : plus de 20 000 représentations, le record du monde ! En cette période de fêtes, il est permis de s’offrir un formidable bain de jouvence.
Comme à l’accoutumée, rue de la Huchette, s’affiche au-dessus de la porte de la salle du Quartier latin, le plus petit des grands théâtres parisiens, un chiffre emblématique : le nombre de représentations de La cantatrice chauve et de La leçon, plus de 20 000 sans discontinuer, plus de deux millions de spectateurs ! Une exclusivité mondiale, dans les mises en scène originelles des regrettés Nicolas Bataille et Marcel Cuvelier à la création des deux pièces d’Eugène Ionesco… En fait, l’absurde aventure commence le 10 mai 1950 authéâtre des Noctambules. La première représentation de la Cantatrice s’achève. Le public reste coi, les critiques éberlués. Tous s’interrogent, à la recherche de la fameuse dame annoncée à l’affiche : chauve de surcroît, il était donc impossible de la manquer, de ne pas la remarquer… Scandale, quolibets et sarcasmes : hormis le journal Combat, la presse unanime renvoie le fieffé roumain à ses élucubrations. Ionesco ? « Un plaisantin, un mystificateur, un fumiste ». Insulte suprême, « en attendant qu’ils découvrent Molière ou Vitrac, ils font perdre des spectateurs au théâtre », tempête Jean-Baptiste Jenner dans les colonnes du Figaro.
Marcel Cuvelier, Eugène Ionesco, Nicolas Bataille. Photo Huchette
Organisés en sociétaires et pensionnaires comme à la Comédie Française (!), quelques 70 comédiens assurent les représentations, chaque soir et à tour de rôle, préfèrant aujourd’hui en sourire. Japonais et américains, anglais ou italiens, touristes et provinciaux de passage à la capitale font vite salle comble. Comme au Stade de France, La Huchette joue régulièrement à guichets fermés : au fil des décennies, les 87 fauteuils rouges de l’unique théâtre rescapé de l’emblématique Quartier latin sont devenus l’affiche vivante du tout Paris, une institution labellisée dans les circuits culturels !
Eugène Ionesco (Slatina, Roumanie 1909 – Paris 1994)
L’auteur avait pourtant pris soin d’alerter le public en sous-titrant son œuvre La cantatrice chauve, anti-pièce. Force est de le constater, le propos a de quoi dérouter ! Pour la première fois sur une scène de théâtre, dès le lever de rideau, un couple se raconte par le menu les détails de son repas du soir : soupe, poisson, pommes de terre au lard et salade anglaise… En outre, Monsieur et Madame Smith n’en finissent pas de louer la qualité de l’huile de l’épicier du coin plutôt que celle de l’épicier d’en face, de se lécher les babines à l’évocation du poisson bien frais et des pommes de terre bien cuites. Sans parler de la soupe un peu trop salée, du yaourt « excellent pour l’estomac, les reins, l’appendicite et l’apothéose »… Drôle de théâtre, en effet, que celui de Ionesco qui bouscule toutes les conventions, jongle avec les mots et les situations, se moque du théâtre dans le théâtre : avec ses amis surréalistes, Breton et Queneau, c’est vrai qu’il fut à bonne école !
La cantatrice chauve. Photo Huchette
« Dans cette pièce, il ne se passe rien, cette soirée entre deux couples de petits bourgeois n’est que prétexte à faire débiter aux personnages quantité de clichés et de truismes », note Michel Corvin dans son incontournable Dictionnaire encyclopédique du théâtre. Même processus de déconstruction du langage avec La leçon : des dialogues sans queue ni tête, la banalité du propos face au réalisme macabre du dénouement, le viol et le meurtre de l’élève par le vieux professeur… Coup de génie, dans un même mouvement Ionesco allie sur les planches l’incroyable vacuité des mots et l’insoutenable tragique de l’existence… « Le langage piège à cons et l’homme sujet aux pires contradictions », semble nous susurrer à l’envie le maître de l’absurde dans un gros éclat de rire surgi justement de cette distorsion entre le creux des mots et le plein des situations. Une philosophie de l’existence, une réflexion sur la fragilité de notre humaine condition que Ionesco explicite au fil du temps et des pièces à venir comme autant de chefs d’œuvre, dont Les chaises, Rhinocéros, Le roi se meurt. La force de l’insolite pour masquer la banalité du quotidien, la puissance du rire pour masquer l’angoisse de la vie : tels sont les fondements de l’écriture du « prince de l’absurde » !
« L’absurde » ? Quoiqu’il semble historiquement abusif de parler d’école, Ionesco ne fut pas le seul porte-voix de ce courant littéraire. En prélude, les romans et pièces de Sartre et de Camus, cet existentialisme exacerbé qui fait de l’homme un individu rivé au néant de sa solitude face au monde… « Sous l’appellation « théâtre de l’absurde», on désigne la plus importante génération d’auteurs dramatiques de la seconde moitié du XXe siècle, au premier rang desquels Beckett, Ionesco, Adamov, Genet et Pinter », note Jean-Pierre Sarrazac toujours dans le fameux dictionnaire dirigé par Corvin. Et l’universitaire de poursuivre, « parcelles de vie prises dans les tourbillons du néant, êtres repliés sur eux-mêmes, enkystés dans leur « vieux coin » et/ou perdus dans le no man’s land, créatures d’un langage qui prolifère de façon cancéreuse et se perd dans le « nonsense », les personnages du « théâtre de l’absurde » sont des anti-héros par excellence ». Le grand mérite de tous ces auteurs, selon Sarrazac ? « Transformer en splendeur théâtrale toute cette misère métaphysique, sublimer ce malheur invisible en lui donnant, paradoxalement, une littéralité et une sorte d’hypervisibilité sur la scène » !
Natif de Roumanie en 1909, un temps prof de français à Bucarest, abreuvé aux mamelles du futurisme et du surréalisme, Ionesco émigre définitivement à Paris dans les années 40. C’est plus par jeu que par désir de notoriété dramatique qu’il se lance dans l’écriture théâtrale. Sa référence, son inspiration ? Les cours d’anglais dispensés par la fameuse méthode Assimil… En ces temps d’après-guerre, le théâtre de boulevard triomphe, l’apparition de La cantatrice chauve en 1950 va en décoiffer plus d’un ! Élu à l’Académie française en 1970, Ionesco s’éteint le 28 mars 1994, ne cessant depuis lors d’enthousiasmer les jeunes générations par sa mise en pièces de tous les systématismes, la mise à mal de tous les clichés et poncifs. Et, de décennie en décennie, son fantôme ne cesse de hanter les murs du théâtre de La Huchette.
Nicolas Bataille et Simone Mozet, dans La cantatrice chauve
À l’époque jeune comédien, Nicolas Batailledécouvre la pièce presque par hasard. « Une actrice roumaine de la troupe m’a proposé de lire le texte d’un compatriote inconnu. Ce fut le coup de foudre pour la cantatrice… Le lendemain, je rencontrai Ionesco au bistrot : génial ! », nous racontait le metteur en scène lors d’un entretien en 1997. « J’ai tout de suite pensé que ce texte était pour nous, « la bande d’anars du théâtre », comme on nous surnommait, Cuvelier et moi ». Les deux hommes par qui le scandale arrive : Bataille crée La cantatrice chauve aux Noctambules en 1950, Cuvelier La leçon en 1951 au Théâtre de Poche… « Pour 25 représentations », se souvient le facétieux et regretté Nicolas Bataille, « la critique nous a éreintés. Pour nous, c’était un échec mais pas une défaite. Nous étions jeunes, à 22 ans nous avions envie de découvrir autre chose sur une scène de théâtre ».
Marcel Cuvelier, créateur de La leçon en 1951
En 1957, les deux pièces sont reprises sur la scène de La Huchette, elles ne quitteront plus jamais l’affiche ! « Dans les décors d’origine de Jacques Noël. Pour un mois, au départ… », nous raconte Marcel Cuvelier lors de ce même entretien, lui-aussi disparu depuis. « Grâce à un prêt de 1000 francs de Louis Malle conquis par le spectacle vu en 1953 », alors jeune assistant de Cousteau sur Le Monde du silence et futur réalisateur d’un Ascenseur pour l’échafaud. « Jusqu’à sa mort, Ionesco a fréquenté assidûment La Huchette. Normal, pour le chantre du non-sens et de la dérision ! ».
Jacques Mauclair et Tsilla Chelton, dans Les chaises de Ionesco
Deux autres grands noms de la scène sont attachés durablement au succès mondial du roumain : Jacques Mauclair et Michel Bouquet ! Avec Tsilla Chelton sa partenaire et inoubliable Tatie Danielledans le film d’Etienne Chatiliez, dès 1961 Mauclair met en scène et joue avec succès Les chaises sur toutes les scènes du monde. « La pièce n’a pas vieilli, il n’y a que Tsilla et moi pour nous rapprocher désormais de l’âge véritable des personnages », nous confessait-il en 1997. « Je suis sans cesse étonné de l’accueil enthousiaste que les jeunes réservent au théâtre de Ionesco », poursuivait Jacques Mauclair, « il fut le premier à déclarer la guerre au théâtre traditionnel, à tenter de bousculer l’écriture et la dramaturgie scéniques. Sans prétendre à un théâtre de l’absurde, en donnant à voir surtout l’absurdité de la vie… Depuis l’origine, la littérature a tout dit sur la vie, l’amour et la mort et pourtant Ionesco est parvenu à renouveler les thèmes sans vouloir faire œuvre philosophique. C’est pourquoi son théâtre trouve une telle résonance chez nos contemporains ».
Michel Bouquet et Juliette Carré, dans Le roi se meurt de Ionesco
Quant à Michel Bouquet le monstre sacré, il l’affirmait, s’il est une pièce qu’il continuerait d’interpréter en dépit d’un âge avancé, c’est sans conteste Le roi se meurt ! Avec Juliette Carré, sa compagne et partenaire, dans la mise en scène de Georges Werler, un morceau d’anthologie gravé à jamais dans les mémoires ! Amoureux de l’insolite, en un jour de grand soir où le spectacle est toujours vivant, osez franchir la porte du temple de l’absurde. Sans oublier de réserver, bien vite la salle affiche complet… Qu’importe, la cantatrice s’engage à vous faire la leçon jusqu’en 2057, encore trente-deux ans ! Yonnel Liégeois
La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco, dans les mises en scène originelles de Nicolas Bataille et de Marcel Cuvelier : Du mardi au samedi, 19h et 20h. Théâtre de La Huchette, 23 rue de la Huchette, 75005 Paris (Tél. : 01.43.26.38.99).
La vache et le veau
« Un jeune veau avait mangé trop de verre pilé. En conséquence, il fut obligé d’accoucher. Il mit au monde une vache. Cependant, comme le veau était un garçon, la vache ne pouvait pas l’appeler « maman ». Elle ne pouvait pas lui dire « papa » non plus, parce que le veau était trop petit. Le veau fut alors obligé de se marier avec une personne et la mairie prit alors toutes les mesures édictées par les circonstances à la mode » (in La cantatrice chauve, scène 8 ).
En savoir plus
Toutes les pièces de Ionesco sont disponibles en collection de poche. À signaler le volume de La Pléiade, l’édition de son théâtre complet savamment commenté par Emmanuel Jacquart : un ouvrage indispensable pour les amoureux du maître de l’absurde ! Sans oublier l’édition Quarto chez le même éditeur, avec la postface de Marie-France Ionesco, la fille du dramaturge. Pour découvrir l’homme et son œuvre : Ionesco, le catalogue de l’exposition organisée en 2009 à la BNF. Ionesco, de Simone Benmussa (Seghers). Eugène Ionesco, de Marie-Claude Hubert (Seuil).
Au théâtre du Petit Saint-Martin (75), jusqu’en janvier 2026, Alain Françon met en scène Oh les beaux jours. Une pièce emblématique de Samuel Beckett. Avec Dominique Valadié, étonnante et réjouissante dans ce personnage à vif.
Bien calée dans son trou, enfoncée jusqu’à la taille, Winnie domine le monde. Enfin au moins tout son univers. C’est-à-dire pas grand-chose. Quelque part, en dessous, Willie, son époux, dort puis lit le journal. Débute une nouvelle journée. Oh les beaux jours, pièce de Samuel Beckett, a été donnée pour la première fois en septembre 1961 à New York. La version française, de la main même de l’auteur, est jouée en 1963 à l’Odéon avec Madeleine Renaud dans le rôle de Winnie. Ce sera, pour la comédienne disparue en 1994, un des rôles essentiels de sa carrière. Elle avait 86 ans la dernière fois. Classée pièce maîtresse du théâtre de l’absurde, cette aventure mêle humour et désespoir. Personne n’écoute, personne ne répond, mais le reflet de la vie, celle d’avant sans doute, brille toujours. Dans cette nouvelle mise en scène que signe Alain Françon, Dominique Valadié est Winnie et Alexandre Ruby, Willie.
Au début, et quelques fois ensuite, une sonnerie métallique retentit. Inquiétante. Seul le public semble l’entendre. Les deux personnages ne sont déjà plus au présent. D’ailleurs, ils s’enfoncent dans le sable, à moins que ce ne soit dans des détritus. Quand débute chaque jour, le soleil est déjà chaud et Winnie fait l’inventaire du sac qui recèle sa fortune faite de petits riens. Voilà une ombrelle, un mouchoir, des lunettes, un tube de dentifrice, une brosse à dents « en véritable soie de porc », un revolver… Avec une accélération imperceptible au fil des heures, Winnie gère le temps, elle entretient le feu tiède du dialogue. Willie n’est pas au mieux de sa forme, elle le pense mort parfois mais la vie continue. Comme sur une toile d’araignée, Dominique Valadié glisse d’un instant à l’autre, avec un naturel éblouissant. Elle donne au texte une fraîcheur, une verdeur mise en lumière. La langue de Beckett est crue parfois, et alors Winnie n’est pas ou plus cette caricature de clocharde, de paumée repliée dans son monde intérieur. Voilà une femme qui a vécu, qui se souvient, du spirituel comme du charnel. Fidèle, forcément, aux choix du metteur en scène, ce vieux jeune homme de quatre-vingts ans qu’est Alain Françon.
Dans son océan jaune de poussière sableuse avec à l’horizon peut-être la mer, ou un cours d’eau ou bien juste l’âpreté de la sécheresse définitive, Winnie poursuit son combat contre la fin inexorable. Pour donner au genre humain, malgré tout, l’envie de cheminer encore un peu. Parallèlement, aux Bouffes Parisiens jusqu’au 31/12, dans un esprit finalement pas si éloigné, le metteur en scène propose la Séparationde Claude Simon, avec là aussi une distribution étincelante, notamment Léa Drucker et Catherine Hiegel. Il s’agit de la désagrégation d’une famille déjà mal en point. Depuis bien longtemps en fait, Alain Françon nous a habitués à son artisanat subtil sur le plateau. Gérald Rossi, photos Jean-Louis Fernandez
Oh les beaux jours, Alain Françon : jusqu’au 17/01/26, du mercredi au dimanche à 19h. Théâtre du Petit Saint-Martin, 17 rue René Boulanger, 75010 Paris (Tél. : 01.42.08.00.32).
Le 22/12, la chaîne T18 diffuse les quatre derniers épisodes de L’art de la joie. L’actrice et réalisatrice italienne Valeria Golino s’est attelée à l’adaptation du chef-d’œuvre de Goliarda Sapienza. Une ode à la liberté insolente, dense. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Catherine Attia-Canonne.
Une petite fille entame une course effrénée en pleine nuit alors que, derrière elle, l’incendie fait rage. L’entame de l’Art de la joie donne d’emblée le ton : son héroïne, Modesta (enfant, interprétée par Viviana Moccario, et, adulte, par Tecla Insolia) fuit. Sa famille. Sa condition. Sa solitude. Sur sa route, elle croise Mimmo (Giovanni Calcagno), qui la confie au couvent dont il est l’homme à tout faire. Traitée moins bien qu’une chèvre dans sa propre maison, Modesta ne peut que se comporter en animal, jusqu’à ce que la mère supérieure Leonora (Jasmine Trinca) la prenne sous son aile. Instruite, nourrie « tous les jours comme si c’était dimanche », dit-elle, elle dort dans « des draps au parfum de dragée ».
Figure féministe fougueuse
Sa nature rebelle, celle d’une enfance souillée, et son autodétermination, pourraient mettre à mal ce confort. « Elles avaient Dieu, je voulais avoir la vie. Et, à la vie, les sœurs opposaient des mots comme le mal, le péché et l’obéissance ». Sans remords ni regrets, Modesta saisit sa chance lorsqu’elle est placée chez la princesse Brandiforti (Valeria Bruni-Tedeschi), aristocrate farfelue et arrogante, qui intime à Modesta de ne jamais céder à la maternité « qui éloigne les femmes de leur vie. Tu pourrais perdre toute ton intelligence, toute ta force », lui assure-t-elle. Née sur les pentes de l’Etna le 1er janvier 1900, sa trajectoire la mènera jusqu’au rivage de la Méditerranée, à Catane, au travers de la Première Guerre mondiale et de la grippe espagnole.
Cette adaptation du scandaleux pavé de Goliarda Sapienza est magistralement portée par Tecla Insolia, révélation montante du cinéma italien. De façon sensuelle, elle donne chair à cette figure féministe fougueuse, à ses outrances, à ses amours bisexuelles. Ces six épisodes sont tirés de la première partie du roman, soit les vingt premières années de Modesta. Nous avons hâte de voir la suite. Catherine Attia-Canonne
L’art de la joie, Valeria Golino : T18, 21h, lundi 22/12. Les deux premiers épisodes sont disponibles en replay.
L’art de la joie, Goliarda Sapienza
D’un chapitre l’autre, un bonheur de lecture à savourer sans modération. Près de 800 pages qui se dégustent à petites gorgées pour que dure la musique des mots : la joie, tout un art ! Une histoire de femme écrite par une femme, Goliarda Sapienza… L’écrivaine sicilienne, méconnue, achève en 1976 un volumineux roman, L’art de la joie. Consacré aujourd’hui comme une œuvre majeure de la littérature italienne, un classique, il ne sera jamais publié du vivant de son auteure. Un roman devenu culte qui nous conte la vie aventureuse, et amoureuse, de Modesta la sicilienne, née pauvre mais insoumise, éprise de son destin que nul ne peut lui imposer.
Une saga à multiples rebondissements, haletante et poignante, qui nous plonge avec talent et ravissement dans les soubresauts de l’Histoire, individuelle et collective : la femme et le peuple, libérés. Disponible sur ArteTV, ne manquez pas Désir et rébellion-« L’art de la joie » de Goliarda Sapienza, le documentaire de Coralie Martin. Au travers d’archives qui restituent la voix de l’écrivaine sicilienne disparue en 1996, un hommage lumineux à son destin et à son chef-d’œuvre « anarchiste » qui a triomphé de l’oubli près de vingt ans après sa mort (Le Tripode, 798 p., 14€50). Yonnel Liégeois
En cette fin d’année, la revue Europe consacre son numéro à Samuel Beckett. À l’évocation de son nom, ce sont les silhouettes de deux clochards dépenaillés qui viennent immédiatement à l’esprit. Pour la postérité, Beckett restera avant tout l’auteur d’En attendant Godot. L’une des plus grandes déflagrations de l’histoire du théâtre.
La revue Europe, qu’anime avec rigueur le poète Jean-Baptiste Para, consacre à Samuel Beckett unnuméro des plus exaltants. Une pléiade de chercheurs, français et britanniques, passent au crible les tenants et aboutissants de la « grande œuvre solitaire » – ainsi que le dit Robin Wilkinson en introduction – de celui qui devint soudain célèbre au lendemain de la première, le 4 janvier 1953 au Théâtre de Babylone, de la pièce En attendant Godot mise en scène par Roger Blin. De son propre aveu, Beckett vint au théâtre pour s’éloigner de la « sauvage anarchie des romans ». Son premier (Murphy, 1938) fut publié à Londres après des poèmes, des nouvelles, des essais, notamment sur Proust et Joyce, dont il fut l’intime. Son installation à Paris fut le prélude à un prodigieux bilinguisme, avec des allers et retours d’un idiome à l’autre, sans oublier l’allemand, qu’il pratiquait aisément. Venant après les biographies de James Knowlson et Deirdre Bair,Europe apporte, sur l’Irlandais enragé d’écrire, des éclaircissements d’une importance capitale.
Rien n’est laissé sous silence (un mot-clé pour lui) de ses textes brefs, récits et « dramaticules » de plus en plus portés en scène, autant que ses pièces de la voie royale. Quant à son passage à la mise en scène de ses œuvres – on le sait extrêmement pointilleux – les analyses sont primordiales. Inventeur de rapports inédits du personnage à l’espace, au temps et à un langage ressassé, Beckett inaugure bel et bien « une esthétique du ratage et de la disparition programmée » (Thierry Robin). Le français de Beckett, tout à la fois savant et populaire, monté cut, elliptique, fondé sur « l’arbitraire du signe », ajoute un chapitre inouï à l’histoire de notre langue. En regard de la dépense langagière démiurgique de James Joyce (son Finnegans Wake mêle soixante langues), Beckett s’astreint à la plus stricte économie. Pour lui, à l’instar de l’architecte américain Mies van der Rohe, Moins c’est plus (less is more). Cela suffit, à ses personnages à bout de souffle qui rampent dans la boue, s’enlisent dans la terre ou mettent la tête hors de poubelles…
Né protestant, Samuel Beckett (1906-1989) a respiré la Bible : « Tu es poussière et tu retourneras poussière ». Au final de ce brillant numéro, à lire l’admirable texte de Denis Lavant, Beckett la merveille. Devenu, au fil des années, l’acteur idéal digne d’incarner ces figures en perdition, il en souligne l’humour fracassant comme l’exigence spécifique de la mise en corps qu’elles impliquent. Jean-Pierre Léonardini
Samuel Beckett, la revue Europe : novembre-décembre, n° 1159-1160, 362 p., 22€00.
Au théâtre de la Scala (75), Léna Bréban propose La folle journée ou Le mariage de Figaro. L’adaptation du brûlot de Beaumarchais écrit en 1778, créé sur la scène de la Comédie Française en 1784, interdit régulièrement, autorisé, censuré… Un regard cuisant, et réjouissant, sur des sujets qui n’ont rien perdu de leur acuité : le pouvoir des puissants, la place des femmes.
Sur la grande scène de la Scala, se déroule une folle journée… Heureusement pour le public, réduite de 5h à 2h de spectacle dans l’adaptation de Léna Bréban, la metteure en scène ! Avec un florilège de personnages hauts en couleurs pour qui l’avenir se joue en cet espace temps : un comte lassé de son épouse, une servante convoitée par son maître en dépit de l’abrogation du droit de cuissage, un bourgeois déclassé promis à une vieille dame s’il ne peut lui rembourser ses dettes, un valet qui s’égare dans les rubans parfumés de la dame du logis. Il va sans dire qu’entre répliques et quiproquos, portes qui s’ouvrent et claquent, duos amoureux et dialogues houleux, la journée ne sera pas de tout repos. Le nœud de toute l’affaire ? Le mariage de Figaro avec la charmante Suzanne, plutôt compromis…
Comme chez Molière, tout est bien qui finit bien, Chantiers de Culture ne déflore aucun mystère : l’inceste est évité de justesse, coup de théâtre, la vieille Marceline se révèle être la mère de Figaro ! La servante épousera donc son galant, le comte libidineux s’excusera auprès de son épouse… Sous couvert de vaudeville, Beaumarchais s’en donne à cœur joie pour vilipender nantis et puissants, dénoncer la comédie de mœurs d’un régime qui a fait son temps. « Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus », tempête Figaro à l’encontre de son seigneur et la brave Marceline, forte de l’expérience liée à son âge avancé de plaider la cause des femmes, « leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ». Songeons aux répercussions de tels propos en ce XVIIIème siècle, finissant et agonisant !
Les bons mots fusent, les sentences pleuvent, tel Figaro au cœur de son fameux monologue, « Sans liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur ! ». Derrière le rire et l’humour des situations, à la veille de la Révolution Française, se dévoile toute la violence sociale et humaine d’un système en train de vaciller.
« C’était hier mais c’est aujourd’hui », commente Léna Bréban, la metteure en scène, « l’écrasement des plus pauvres, la valorisation du pouvoir, les femmes devant gérer les assauts continus d’hommes à qui elles n’ont rien demandé ». Mûri par le temps, Philippe Torreton s’impose de la voix et du geste dans le rôle-titre, toute la troupe à l’unisson. Entre flamboyance du verbe et qualité d’interprétation, classicisme et modernité, le plaisir des planches ! Yonnel Liégeois, photos Ambre Reynaud
La folle journée ou Le mariage de Figaro, d’après Beaumarchais, Léna Bréban : jusqu’au 04/01/26, du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).
Ami intime des elfes et lutins, fées et séraphins, Pierre Dubois est un éminent elficologue reconnu par ses pairs. Raconteur d’histoires entre l’Écosse et l’Islande, des terres bretonnes aux mines du Nord, il bouscule de son imaginaire un possible avenir de notre univers. Un auteur d’incroyables encyclopédies pour petits et grands ! Un beau cadeau pour inaugurer la nouvelle année entre rêve et espérance.
Velu, poilu, ventru, barbu, grandu, chevelu… Croisé à l’orée d’un bois ou au mitan du jour, ressemblant plus à un ogre qu’à un séraphin, l’homme a de quoi faire peur ! Heureusement, il a cet œil complice qui vous scrute avec malice, et surtout cette voix puissante mais chantante qui vous emmène ailleurs, au pays des légendes et des contes. Tout habillé de noir, Pierre Dubois, ce grand garçon qui en impose de sa carrure, est ravi d’être demeuré ce « petit d’homme » fidèle à l’imaginaire de son enfance.
Un pays de l’ailleurs, celui des rêves, qu’il arpente tout petit à cause d’une scarlatine le clouant de longues semaines au lit ! « Pas question d’aller à l’école, à cause des risques de contagion, je me suis alors plongé dans les livres. L’histoire de Bayard, de Napoléon et d’autres… C’est ainsi que le livre est devenu pour moi un bien aussi précieux ». Le gamin Dubois avait déjà connu une rupture douloureuse. Lui, l’enfant de la forêt, le natif des Ardennes, « c’est là que j’ai pris racine, je ne l’oublie pas », quitte alors Charleville-Mézières pour rejoindre le Nord. Ses parents, famille modeste, trouvent là du travail. « Face à la perte de mon environnement habituel, il m’a fallu partir à la découverte de ces paysages intérieurs qui, seuls, me restaient familiers. Avec cette chance de passer le quotidien de mon enfance dans la buanderie : un lieu d’ombres et de lumières, où les ustensiles projetaient sur les murs leurs images fantomatiques, menaçantes ou rassurantes au fil du jour ! C’est là, en ce lieu et entre les allées de notre petit jardin, que s’est forgé mon imaginaire ». Désormais, le poète et savant « es elficologie » le sait très bien : la nuit, le noir, l’inconnu ? Dès les premiers âges, l’homme devenu sorcier a eu besoin de trouver une explication aux phénomènes qui lui échappaient, de peupler de mots et de formes ce qu’il ne comprenait toujours pas.
De ses petites classes scandées par les contes et leçons de morale, l’enfant en garde un souvenir ébloui. De la maîtresse, surtout, qu’au fond de sa prunelle il voit déjà comme une fée… Un temps béni que celui des culottes courtes, alors qu’approche celui du lycée et de la haine des profs : ne lui ont-ils pas dit que les animaux n’ont pas d’âme, et les bien-pensants, un peu beaucoup cathos, que la nature devait se soumettre à l’homme ? « Une grave erreur, il nous faut écouter nos compagnons Elfes et Lutins, Fées et Séraphins ! Toutes leurs histoires, que l’on nomme contes ou légendes, nous disent le contraire et nous mettent en garde : mon frère l’Humain, n’oublie jamais que c’est moi qui suis la caverne, l’océan ou la montagne. Tant que tu me respectes, je te protégerai et resterai ton ami, attention à mes colères si tu désobéis ». Et maître Dubois de sourire, « depuis des millénaires elles nous ont averti, nous n’écoutons plus les petites voix de notre imaginaire, regardons ce qui se passe aujourd’hui ».
Si corsaires et pirates ont mis les voiles à l’heure de ses humanités, Dubois le bidasse se prend à rêver tout éveillé aux trois coups de ses classes : le permissionnaire y fait la rencontre, extraordinaire, de Claude Seignolle, natif de Périgueux et grand conteur devant l’Éternel ! Comme lui, il se met alors à collecter les histoires enfouies dans les campagnes et la mémoire des anciens. Pour les raconter ensuite à la radio, avant de poursuivre sa route en Bretagne, dans le sillage de Michel Le Bris, le futur créateur à St Malo de l’emblématique festival « Étonnants voyageurs »… « Ainsi va ma route, surtout des histoires de rencontres sur les chemins de traverse », confie Pierre Dubois, « d’où mon soutien accordé aux jeunes créateurs : sans la confiance bienveillante des anciens à mon égard, que serai-je devenu ? La seule colère qui m’aiguillonne encore aujourd’hui ? Celle que j’éprouve de longue date à l’encontre de Perrault qui a transformé la féerie en « Précieuse ridicule »… À ne jamais oublier : sans imaginaire ni rêve, l’enfant devient un homme incomplet, voire handicapé ».
De sa « Grande encyclopédie des Fées » à celles desElfeset des Lutins, l’éminent baroudeur ne cesse de nous faire voyager. Sans balai, ogre ou sorcière, mais avec humour et poésie, dans l’univers des « Dragons et chimères ». Yonnel Liégeois
Mon dictionnaire du merveilleux : tel est le titre de l’ouvrage, nouvellement paru, signé de notre elficologue patenté Pierre Dubois, « seul français connu exerçant cette profession, dont il est l’inventeur », précise Jean-Luc Porquet, notre éminent confrère du Canard enchaîné ! En plus de 700 pages, l’inénarrable raconteur d’histoires, contes et légendes, nous décrit par le menu, de A à Z, sa rencontre avec les fées, les elfes et lutins. Et de nous brosser aussi le portrait de ceux qui l’ont précédé sur le chemin de l’imaginaire : de la suédoise Selma Lagerlöf à Walt Disney, de Lewis Carroll à Henri Pourrat et son « Trésor des contes »… Illustré de sa main, un dictionnaire qui ravira petits et grands, « un hommage vibrant à l’imaginaire, à la magie du mystère avec cette conviction que les contes, les figures fantastiques et les récits anciens continuent de nous parler », précise l’éditeur. Un grand coup de baguette magique, un petit clic de carte bleue et le bouquin se retrouvera illico dans la hotte du Père Noël ! Y.L. (Philippe Rey, 720 p., 27€).
À l’occasion des fêtes, entre poire et fromage, il est parfois bienvenu de déguster un bon livre. En vue d’un cadeau original pour Noël, Chantiers de culture vous propose une sélection d’ouvrages. De tout genre, petit ou grand format, petit prix ou non. Yonnel Liégeois
La maison vide, Laurent Mauvignier : Prix Goncourt 2025, La maison vide se lit telle une saga, forgée entre les deux guerres du siècle précédent. Une habitation familiale abandonnée depuis plus de vingt ans, dont l’auteur pousse enfin la porte et franchit le seuil d’un pas hésitant. Entre halo de poussières et housses blanches sur les meubles, peu de traces du passé : un piano trônant majestueusement dans le salon, une commode au revêtement de marbre brisé, des photos aux personnages effacés ou déchirés… Et de nous conter, alors, sur près de 800 pages, l’histoire de trois femmes asservies à la puissance masculine en terre rurale, prisonnières d’une morale héritée d’un pouvoir religieux omnipotent ! Jeanne-Marie, Marie-Ernestine et Marguerite ? Trois figures dont l’auteur ravive l’existence presque servile, effacées devant la figure imposante de l’homme, seul décideur du futur : de la prospérité du domaine comme de l’époux promis à leur fille. La première tout juste bonne à repriser les chaussettes, la seconde à l’hypothétique carrière de pianiste fatalement interrompue par son père, la troisième à la recherche de renseignements sur son mari prisonnier de guerre tondue à la Libération pour avoir couché avec un allemand… Un roman sur la mémoire, les oublis volontaires, les apparences à sauver, les secrets de famille autant que sur les mutations d’un siècle agonisant. Derrière le silence des murs, au-delà de l’opprobre et de la honte, Laurent Mauvignier se fait passeur d’histoires, la petite comme la grande, donnant chair et sang à d’obscures héroïnes, niées ou reniées au fil de leur existence (Les éditions de Minuit, 752 p., 25€00).
Verhoeven, Pierre Lemaitre : Il est des auteurs qui ont existé, d’une plume de maître, bien avant qu’ils ne soient couronnés de retentissants prix littéraires ! Prix Goncourt 2013 avec Au revoir, là-haut, Pierre Lemaitre s’inscrit dans cette lignée. Son héros d’alors, promu au début des années 2000 ? Camille Verhoeven, commandant à la célèbre Brigade criminelle, sa particularité ? Chauve et mesurant pas plus d’1m45… Il n’empêche, respecté de ses hommes, encensé par sa hiérarchie, c’est un fin limier qui est parvenu à éclaircir nombre d’affaires criminelles. Jusqu’à ce jour où sont découverts dans une maison abandonnée en lisière de Courbevoie deux cadavres : deux jeunes femmes torturées, tuées, dépecées… Du Travail soigné, au propre comme au figuré, titre du premier roman de ce volume qui en compte trois autres, Alex – Rosy&John – Sacrifices. Pour chacune des histoires, pistes intrigantes ou déroutantes, Lemaitre entraîne son héros au cœur de l’horreur absolue, de la misère humaine la plus sombre, de la dépravation mentale la plus cynique et calculatrice. Pris dans les filets d’une écriture nerveuse aux rebondissements inattendus dont Chantiers de culture se gardera bien de vous en révéler les attendus, le lecteur se découvre comme hypnotisé, happé dans les arcanes du cerveau de Verhoeven. Qui, bien sûr, résoudra l’énigme à chaque fois, au détriment de sa vie personnelle et amoureuse, il en paiera un tribut sanguinolent. Quatre romans policiers pour le prix d’un, un ouvrage véritablement à (re)découvrir, d’une maîtrise absolue et d’une plume finement ciselée (Le livre de poche, 1193 p., 21€90).
Récits de saveurs familières, Erri De Luca : Nous connaissions les recettes culinaires du regretté catalan Manuel Vasquez Montalbandistillées dans les aventures de son fameux détective Pepe Carvalho, il nous faut désormais savourer les Récits de saveurs familièresdu napolitain Erri De Luca ! « Aux tables où j’ai grandi, on ouvrait grand son appareil oropharyngé pour recevoir une bouchée consistante, l’exact opposé d’un picorage », nous avoue l’auteur dès la préface. Un recueil de nouvelles qui sentent bon le terroir, recettes familiales ou plats servis dans les osterie populaires de Naples ou de Rome. Du plus loin des odeurs et saveurs, Erri De Lucase souvient : du ragù de sa grand-mère Emma, du pique-nique en montagne, des descentes de police à l’heure des repas partagés avec les camarades de Lotta Continua, de la gamelle sur les chantiers du bâtiment… De l’usage du sel à la tarte aux fraises, de l’assiette de pâtes sur les pentes de l’Himalaya à la vive dans la soupe de poisson, l’auteur se fait passeur de recettes, conteur à la langue épicée. Pendant que mijotent les délices sur le réchaud, poétique et littéraire, la plume du convive émérite nous parle autant de la vie, de l’enfance à l’aujourd’hui, de l’amour à l’amitié, de la solidarité à la fraternité, que de cuisine : c’est appétissant, c’est gouleyant comme la madeleine de Proust, un bon carré de chocolat, une belle sardine à l’huile ! Entre chaque chapitre, les commentaires et conseils du nutritionniste Valerio Galasso, en fin de recueil la liste des recettes rassemblées par Alessandra Ferri. Un ouvrage à déguster, feu vif ou doux, par tous les gourmands de mots, celles et ceux qui confessent une grande faim de vivre (Gallimard, 250 p., 18€).
Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui, Abdelllatif Laâbi et Yassin Adnan : Gaza, y a-t-il une vie avant la mort ? Tel est le sous-titre de ce recueil aux accents aussi poétiques que tragiques. Les mots de Rifaat al-Aareer, mort sous un bombardement israélien en décembre 2023, ouvrent cette anthologie où la poésie se dresse en rempart contre la négation de l’humain, la barbarie à visage découvert quand des milliers de femmes et d’enfants succombent à l’avancée des chars ou sous les balles meurtrières. La poésie comme une « arme miraculeuse » selon la formule d’Aimé Césaire… « Si je dois mourir, que ma mort soit porteuse d’espoir et qu’elle devienne une histoire ! », conte Rifaat le poète, et avec lui vingt-cinq autre voix gazaouies (12 hommes et treize femmes) résonnent pour que le vers survole les frontières, brise le silence du monde, tende la main vers d’autres humains : juste une main, « pas plus qu’une main dont je compterais les doigts pour oublier ce temps mauvais, une main qui puiserait l’eau du fleuve pour créer une nouvelle vie », supplie Husam Maarouf, natif de Gaza en 1981. Et la poétesse Shorouq Mohammed Doghmosh de défier la mort, « Laisse-moi une occasion, ô mort, de vivre de mon vivant une seule nuit d’amour » ! Une lecture ou méditation à poursuivre avec Que ma mort apporte l’espoir, poèmes de Gaza et Palestine en éclats, une anthologie de la poésie palestinienne féminine. La saveur des mots contre la froideur des maux (éditions du Point, 208 p., 10€80).
Le pingouin, Andrei Kourkov : En manque de progéniture et en mal d’écriture, l’écrivain-journaliste Victor Zolotarev cohabite avec Micha, un pingouin recueilli au lendemain de la fermeture du zoo de Kiev. Las, il lui faut gagner quelques subsides pour acheter le poisson nécessaire à la survie du volatile qui déambule avec nostalgie de la baignoire au frigo ! Les récits et nouvelles de Zolotarev n’emballent plus trop les éditeurs, sa plume se tarit, son imagination se dessèche jusqu’à ce jour où le rédacteur en chef d’un grand quotidien ukrainien lui fait une étrange proposition… Nous n’en dirons pas plus sur Le pingouin, ce roman d’Andreï Kourkov au succès intercontinental, plongez avec délectation dans cette aventure rocambolesque qui navigue entre comique de situation et absurde de propos. De l’humour déjanté au réalisme social et politique tourmenté, au coeur d’un pays en proie au chaos, un romancier de grand talent, lauréat du prix Médicis étranger en 2022 pour Les abeilles grises, dont les autres récits d’une même veine sont aussi à déguster (L’oreille de Kiev, L’ami du défunt, Laitier de nuit…), tous disponibles chez le même éditeur (Liana Levi, 270 p., 11€).
Respect, Anouk Grinberg : Des agressions et viols, des histoires atterrantes, une femme bien vivante, Anouk Grinberg… Pas un roman, le témoignage bouleversant d’une magnifique comédienne à la destinée fracassée dès sa plus jeune enfance : une parole qui force le Respect ! Avec Metoo, elles sont nombreuses à dénoncer les propos et/ou actes qu’elles ont subi sur les plateaux de cinéma ou dans les coulisses des théâtres. Rompant le silence qui la ronge depuis des décennies, Anouk Grinberg prend la plume pour raconter, dénoncer, accuser. Son objectif ? Plonger sans œillères ni détours au cœur du mal, « exploser le tombeau où j’étais endormie« … Dans un climat familial délétère, un père trop absent et une mère au lourd passif psychiatrique, la gamine subit un premier viol à ses sept ans. Avec des conséquences désastreuses : le dégoût de soi, la chute dans l’autodestruction, la « cage de honte. Ça dure quelques minutes pour l’homme et une vie entière pour la femme ». Pire, la relation toxique qu’Anouk Grinberg déroule ensuite avec le cinéaste Bertrand Blier, qu’elle décortique au fil des films et pages tournées. « Je me jetais dans la gueule du loup, parce que c’est ça aussi les gens qui ont été agressés étant enfant. Ils ont été tordus à l’âge où ils devaient se former. Quelque chose fait qu’ils vont aller au-devant du danger, ils vont le minimiser, ils vont se raconter des salades » : adulée pour ses rôles au cinéma ou au théâtre, niée et broyée dans l’intimité ! D’une sincérité à fleur de peau, entre noirceur des maux et lucidité des mots, un livre poignant sur les chemins de la libération et de la réparation (éditions Julliard, 144 p., 18€50).
Désert, déserts, Marie Gautheron : Pour qui a déjà foulé les sables du désert, du Sahara algérienà celui du Maroc ou de Tunisie, ce beau livre de Marie Gautheron, Désert/déserts – Du Moyen Âge au XXIème siècle, se révèlera tout bonheur ! L’historienne de l’art nous offre une fantastique balade, érudite certes mais point académique, entre l’ascète religieux égaré dans les dunes, le chevalier Croisé errant à dos de dromadaire, le colonisateur en quête d’un champ d’action ou de bataille. Marie Gautheron explore et révèle tous les secrets que recèlent ces vastes étendues imbues de solitude aride ou de beauté foudroyante, des mythologies les plus anciennes aux figures emblématiques du temps présent (Charles de Foucauld, Théodore Monod, le Petit Prince de Saint-Exupéry, la Dune cinématographique…) : en littérature, en musique, en peinture. De la révélation divine du mont Sinaï au promeneur solitaire dans les pas de Rousseau, de l’exotisme à la David à l’engouement occidental pour le bleu des Touaregs… Le regard veut tout embrasser et unifier alors que le titre même du livre, désert au singulier et au pluriel, nous invite et nous incite au contraire à démultiplier notre regard sur des contrées diverses, aux histoires radicalement singulières. D’une époque l’autre, le désert aura figure du Mont Ventoux de Pétrarque, de la forêt de la Divine Comédie de Dante, de l’austérité protestante en l’abbaye de Port-Royal, de l’île de Robinson Crusöé. Enfin, n’interdisant pas l’imaginaire romantique mais bousculant tout fantasme bien enraciné, il importe d’affirmer que le désert fut de tout temps, sinon source d’inspiration et de silence, terre peuplée pour s’afficher aujourd’hui territoire industriel et tribut de guerre. Notre représentation du désert, et son imagerie, a évolué au fil des siècles, Marie Gautheron en fait un inventaire éblouissant, superbement illustré. Franchement, en fin de réveillon, n’hésitez vraiment pas à vous offrir cette belle tranche de désert ! (Gallimard, 539 p., 35€).
Grindadrap, Caryl Férey : L’auteur, unanimement salué pour Zulu situé en Afrique du Sud et Mapuche en Argentine, deux précédents romans noirs ancrés dans de sinistres réalités socio-politiques (apartheid et dictature), décline ici une toute autre partition. Caryl Férey nous entraîne sur les côtes des îles Féroé où la tempête a brisé le navire de militants écologistes opposés à la chasse aux baleines. Las, c’est le jour même où se déroule un autre sanglant rituel. « Les hommes tapent contre les coques dans un tintamarre de kermesse, s’époumonent dans des sifflets et des cornes de brume, poussant les cétacés vers le rivage, où les tueurs les attendent ». La mer rouge sang, orques et cachalots, des centaines de cadavres échoués... Les pêcheurs tonnent d’ivresse et de colère, prêts à en découdre avec les trublions « gauchistes » en désaccord avec leurs mœurs ancestrales et leurs coutumes, alors que les corps de certains matelots sont toujours prisonniers du bateau déchiqueté contre les rochers. En outre, une mauvaise nouvelle se propage : la mort du chef local des pêches, probablement assassiné. La mer et la nature déchaînées, voies de circulation entravées et lignes de communication coupées, Soren Barentsen, le capitaine de police, doit s’employer d’urgence avant que la situation s’envenime et ne dégénère. Roman noir, mais surtout écologiste, d’une incroyable puissance évocatrice, de page en page Grindadrap, du nom de cette forme traditionnelle de chasse aux cétacés, harponne durablement son lecteur, incapable de lâcher la ligne ! (Gallimard, 384 p., 20€).
Une sortie honorable, Éric Vuillard : Eric Vuillard poursuit son décryptage de la grande Histoire, en s’installant à la table ou dans les salons feutrés de ceux qui en tirent les ficelles. Avec érudition et brio, fouillant les archives, mettant en scène les événements dont ils nous rapportent les dessous au plus près des documents et des personnages… Qu’il s’empare d’un objet historique unanimement reconnu et connu, il en fait énigme et mystère pour son lecteur, le surprenant de page en page pour lui dévoiler la complexité, familiale-clanique-affairiste-sociale, banale ou scandaleuse du sujet qu’il traite. Hier le sulfureux Congo du roi des Belges ou l’emblématique 14 juillet au temps de la Bastille, le prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour sur l’agenda du régime nazi ou l’émouvante Guerre des pauvres conduite au XVIème siècle en Allemagne, aujourd’hui l’ahurissante Sortie honorable à propos de l’Indochine française et de la débâcle de Diên Biên Phu au printemps 1954. Au-delà du récit documentaire, Vuillard nous plonge dans les états d’âme des militaires et leurs errances sur le terrain, les trahisons des politiciens et les gains juteux engrangés par les industriels à l’affût du caoutchouc au mépris des recrues envoyées à la mort de manière délibérée. Une histoire qui donne à penser sur les spéculations et convoitises contemporaines, de Trump à Poutine, au regard des richesses économiques de l’actuelle Ukraine. Tout à la fois passionnant et douloureux, de nouveau un petit format pour un grand livre ! (Actes Sud, 201 p., 18€50).
L’art de la joie, Goliarda Sapienza : D’un chapitre l’autre, un bonheur de lecture à savourer sans modération. Près de 800 pages qui se dégustent à petites gorgées pour que dure la musique des mots : la joie, tout un art ! L’art de la joie ? Une histoire de femme écrite par une femme, Goliarda Sapienza… En 1976, écrivaine sicilienne méconnue, elle achève un volumineux roman, L’art de la joie. Consacré aujourd’hui comme une œuvre majeure de la littérature italienne, un classique, il ne sera jamais publié du vivant de son auteure. Un roman devenu culte qui nous conte la vie aventureuse, et amoureuse, de Modesta la sicilienne, née pauvre mais insoumise, éprise de son destin que nul ne peut lui imposer. Une saga à multiples rebondissements, haletante et poignante, qui nous plonge avec talent dans les soubresauts de l’Histoire, individuelle et collective : la femme et le peuple, libérés. Disponible jusqu’à fin mars 2026 sur ArteTV, ne manquez pas Désir et rébellion-« L’art de la joie » de Goliarda Sapienza, le superbe documentaire de Coralie Martin. Au travers d’extraordinaires archives qui restituent la voix bouleversante de l’écrivaine sicilienne disparue en 1996, un hommage lumineux à son destin et à son chef-d’œuvre « anarchiste » qui a triomphé de l’oubli près de vingt ans après sa mort (Le Tripode, 798 p., 14€50).