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Jeanson et l’Algérie, le procès d’une guerre

Le 19 mars 1962, les Accords d’Evian signent la fin de la guerre d’Algérie. Deux ans plus tôt, en 1960, s’ouvrait à Paris le procès Jeanson. Du nom de ce philosophe et écrivain qui créa en 1957 le réseau des « porteurs de valises », en soutien aux combattants du FLN… Comparaissant devant un tribunal militaire, les « activistes anticolonialistes » sont condamnés à de lourdes peines.

 

 

 

En ces jours de septembre 1960, à l’heure de l’ouverture du « Procès Jeanson », la France se réveille sonnée et s’interroge: alors que de jeunes soldats du contingent meurent sur le sol algérien, d’autres Français armaient donc clandestinement le bras des rebelles ? La nouvelle, colportée par la presse dès le démantèlement du réseau, fait choc. En cette année là, les soubresauts franco-algériens, que l’on nomme encore actes de rébellion et de pacification, s’invitent donc de manière inattendue et brutale sur le sol métropolitain.
« A cette époque, le sentiment national est unanimement partagé, par le peuple comme par l’ensemble des groupes politiques : « l’Algérie, c’est la France », souligne l’historienne Raphaëlle Branche, auteure chez Armand Colin de « L’embuscade de Palestro, Algérie 1956 ». D’où l’émotion suscitée par l’affaire… Le 5 septembre, comparaissent donc vingt-trois accusés pour « atteinte à la sécurité extérieure de l’État », six Algériens et dix-huit métropolitains. alger1Ayant échappé au coup de filet de la DST (la Direction de la surveillance du territoire) et passant la main à l’emblématique Henri Curiel, Francis Jeanson est absent du banc des prévenus. Une tête de réseau, un chef de file qui est loin d’avoir le profil du banal terroriste ! Jeune philosophe et collaborateur de la revue des Temps Modernes au côté de Sartre, ancien des Forces françaises libres durant la Seconde guerre, il a déjà écrit articles et livres pour dénoncer ce qui se passe de l’autre côté de la Méditerranée : l’iniquité du statut de 1947, le racisme, le colonialisme…

En 1955, il publie « L’Algérie hors la loi », un livre-choc qui devient rapidement « le bréviaire des anticolonialistes » selon la formule de l’historienne Marie-Pierre Ulloa. L’année qui suit sera celle de la rupture et du non-retour : en 1956, l’Assemblée Nationale vote à une large majorité les « pouvoirs spéciaux » au gouvernement socialiste de Guy Mollet, sont décidés le rappel sous les drapeaux des réservistes et le recours massif aux troupes du contingent. Paradoxalement, « paix en Algérie » demeure pourtant le seul mot d’ordre en bouche des autorités politique et militaire. Ultime contradiction aux yeux de Jeanson, la France s’obstine dans le fourvoiement historique, accordant au Maroc et à la Tunisie ce qu’elle refuse viscéralement à l’Algérie : l’indépendance. « En ces temps de la reconstruction, la France a conscience qu’elle ne peut conserver son Empire », explique Raphaëlle Branche. « Sans avoir véritablement de vision maghrébine de la question, le pays estime cependant qu’il lui faut garder un territoire : ce sera l’Algérie ». En raison de la différence de statut entre les trois entités (Protectorat pour le Maroc, autonomie interne pour la Tunisie, départements français pour l’Algérie), du niveau d’implication de la présence française faisant de l’Algérie une terre de colonisation et de peuplement…
« L’Algérie est donc terre de France pour tout le monde, y compris pour les communistes », poursuit l’historienne, « c’est en outre un territoire de gauche, à fort enracinement populaire ». Quoiqu’il en soit des motivations idéologiques du gouvernement d’alors, Francis Jeanson récuse cette analyse, au nom même des valeurs qui ont animé les combats de la Résistance et qui sont celles du pays des Droits de l’homme. Décision est prise de soutenir ALN et FLN (Armée et Front de Libération nationale) dans son combat de libération, de constituer ce fameux réseau des « porteurs de valises ».

Enseignants, techniciens de la radio-télé, artistes, journalistes, prêtres-ouvriers, essentiellement des intellectuels et des « gens de la bonne société », selon l’expression consacrée… Le réseau s’étoffe, il recrute progressivement autant à Paris qu’en province (à Lyon et Marseille, par exemple), il établit des ramifications avec l’étranger. Sa mission ? Recueillir chaque mois l’argent des Algériens de France, « l’impôt révolutionnaire », et le faire passer en Suisse. Une organisation calquée sur celle des réseaux de la Résistance que Jeanson a expérimentée en son temps, un cloisonnement entre les différents « porteurs de valises », l’anonymat entre chaque groupe responsable de son « magot » jusqu’à sa remise à l’équipe centralisatrice : à chaque fois, une opération clandestine à hauts risques au regard des sommes collectées d’un montant conséquent, environ 400 millions de francs par mois, soit plus de six millions d’euros selon les chiffres avancés par Gilbert Meynier dans son « Histoire intérieure du FLN » !
Une entreprise de plus en plus délicate au moment où le FLN décide en 1958 de déplacer le conflit sur le sol métropolitain, où les actions de police sont de plus en plus fréquentes et sanglantes, où l’opposition entre FLN et MNA, le Mouvement national algérien de Messali Hadj, devient de plus en plus meurtrière… Autre question, éthique et morale, que ne peuvent esquiver les membres du réseau : comment justifier le soutien à l’ALN, alors que là-bas de jeunes appelés du contingent tombent sous les assauts des « terroristes » ? alger3La réponse de Jeanson : l’indépendance de l’Algérie est inéluctable, ce n’est qu’une affaire de temps, il s’agit donc de porter témoignage. « Quoiqu’ils ne représentent qu’un courant ultra-minoritaire dans la société civile d’alors, ils ont surtout conscience d’incarner une autre idée de la France », souligne Raphaëlle Branche. « En choisissant le camp du FLN, Jeanson et les siens font le choix d’un avenir possible entre les deux nations, ils ne font pas le choix de la guerre. Ce sont des intellectuels lucides, face à une classe politique aveuglée par ses objectifs : intensifier la pacification et, après des décennies de colonisation, faire enfin l’Algérie dont on rêve ! Le procès Jeanson révèle aux yeux du grand public une autre lecture possible du conflit algérien », conclue l’universitaire et enseignante à la Sorbonne.

Malgré une défense assurée par de grands noms du barreau, malgré le soutien de personnalités de renom, tombe le verdict. Lourd : dix ans de prison pour quatorze membres du réseau, dont Francis Jeanson condamné par contumace. Deux ans plus tard, l’Histoire lui donne raison : l’Algérie proclame son indépendance le 5 juillet 1962 ! Yonnel Liégeois

En savoir plus
« Francis Jeanson. Un intellectuel en dissidence. De la résistance à la guerre d’Algérie », de Marie-Pierre Ulloa.
« Les porteurs de valise. La résistance française à la guerre d’Algérie », d’Hervé Hamon et Patrick Rotman.
« Les porteurs d’espoir », de Jacques Charby.

 

Document
L’emblématique embuscade
Palestro ? En ce 18 mai 1956, dans les montagnes à l’est d’Alger, une colonne de militaires français tombe dans une embuscade. Sur les 21 soldats engagés, un seul survit, d’aucuns sont atrocement mutilés selon la presse de l’époque . Un fait tragique qui bouleverse la métropole au lendemain de l’envoi du contingent sur le terrain des opérations, une « embuscade » conduite par des « terroristes » puisque la France se refuse encore à parler d’actions militaires sur le territoire algérien… alger2Un événement dont s’empare l’historienne Raphaëlle Branche pour instruire et analyser avec brio, par delà l’immédiateté de l’emblématique « Embuscade de Palestro », les fondements mêmes de l’insurrection algérienne et de la guerre qui s’en suivra.
Une enquête éclairante où l’historienne remonte le fil de la colonisation entre déplacement des populations indigènes et installation des fermes de colons, pacification et répression, jusqu’à cette année 1956 où le statut du conflit semble basculer de guerre civile en affrontement militaire… « Pourquoi le nom de Palestro, parmi d’autres embuscades, demeure-t-il à ce point gravé dans les mémoires ? », s’interroge Raphaëlle Branche. « D’abord, parce qu’il ravive le souvenir d’un premier massacre, celui de colons en 1871 et de la répression qui suivit, ensuite parce que la montagne est le lieu emblématique de la résistance. Celle des villageois et de jeunes Algériens qui, dans cette région, refusent la conscription et rejoignent tous le maquis ». Un document fort, une lecture passionnante.

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Cent, dessus dessous à la V.O. !

En décembre 2014, nous avons publié notre centième chronique dans la Nouvelle Vie Ouvrière. La dernière aussi puisque, le magazine « quinzomadaire » de la CGT laissera la place en janvier à une nouvelle NVO mensuelle. L’occasion, pensons-nous, si ce n’est d’un bilan, d’au moins faire un point d’étape sur le devenir d’un journal plus que centenaire dont nous faisons le pari que les « tribulations », pour reprendre le titre de notre première chronique publiée en novembre 2009, ne s’arrêteront pas de sitôt.

 

 

Conçu pour répondre à la modification du paysage de la presse CGT marqué par la création en 2007 du mensuel « Ensemble », un journal gratuit en direction de l’ensemble des adhérents, le bimensuel se voulait un complément d’information et de réflexion apporté aux militants et une aide pratique à ceux qui, dans leurs mandats électifs ou syndicaux, ont besoin d’outils concrets. Un double objectif éditorial bien difficile à tenir et dont le résultat est, disons-le, pour le moins mitigé. Sans avoir démérité quant à la réalisation de son programme, le nouveau journal n’aura en rien enrayé la chute de la diffusion et partant les difficultés financières de l’entreprise qui menacent son existence même. D’où la nécessité de remettre l’ouvrage sur le métier.

voUne remise en chantier difficile, dans une période bouleversée par la crise et la poursuite des mutations du salariat, marquée par une extrême confusion et les difficultés que rencontre le syndicalisme. Elle exige en effet de l’ensemble de l’organisation une réflexion approfondie qui ne saurait se résumer à un ravaudage de façade, un changement de périodicité ou une quelconque nouvelle formule. Elle oblige en vérité à préciser les attentes et à redéfinir la place et le rôle du journal aussi bien que les moyens à lui consacrer et les méthodes de travail des équipes chargées de sa réalisation. Vaste et exigeant chantier, qui ne se sera pas mené sans tension, au point que, pour la première fois dans l’histoire du journal, les personnels de la Vie Ouvrière seront intervenus unanimement et publiquement auprès des membres du Comité confédéral national (CCN) puis dans les colonnes de La Nouvelle Vie Ouvrière pour dire et leur inquiétude et leur désaccord face aux solutions alors envisagées.
De ce point de vue, force est de reconnaître que les difficultés qui depuis longtemps affectent le journal ne sont pas sans rapport avec celles qui aujourd’hui minent la CGT. Elles en sont même, osons le dire, comme le signe avant-coureur pour ne pas dire le symptôme. D’où notre conviction que les solutions apportées aux unes ne sont pas sans retombées sur les autres. Et que si la sortie par le haut de ce qu’il faut bien appeler une crise de la CGT est bien la meilleure chance de dessiner un avenir au journal, les choix effectués pour ce dernier ne seront pas non plus sans impact sur la remise sur pied d’une organisation à proprement parler sans dessus dessous. Ce sont ces deux exigences qui fondent la volonté des journalistes de la NVO de poursuivre la discussion pour améliorer un projet qu’ils jugent encore très perfectible.

Un dessin du regretté Charb, assassiné le 12/01/2015, offert à la NVO en lutte

Un dessin du regretté Charb, assassiné le 07/01/2015, offert à la NVO en lutte

Encore faut-il pour se faire, pouvoir « nommer les choses » et en débattre. C’est une condition qui vaut pour la NVO comme pour la CGT. Bref, pour paraphraser Albert Camus, qui fut un éminent journaliste et qui prétendait que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », affirmons donc que mal nommer les crises, c’est s’empêcher d’y trouver une issue. Et se condamner, pour longtemps, à une succession de répétitions. Jean-François Jousselin, ancien directeur de la rédaction

 

Un amer constat

Durant près de trente ans, je fus journaliste à La Vie Ouvrière. Pendant quelques années, avant de diriger les pages culturelles du magazine, j’ai « couvert » l’actualité sociale et syndicale. Une plongée au cœur de la « bête », une période fertile en découvertes et rencontres au contact d’une extraordinaire palette, riche et diversifiée, d’hommes et de femmes dévoués à leur organisation syndicale… Des militants dont j’ai apprécié, sur le terrain, qualités humaines et sens aigu de l’engagement. Loin des querelles de pouvoir et  potentats au sein de « l’appareil syndical »… La crise qui ébranle le journal « historique » de la centrale syndicale n’est en fait qu’une illustration de celle, bien plus profonde et durable, que traverse la CGT. Un appareil sclérosé par une réforme de ses structures qui ne fut jamais conduite à son terme, par un manque flagrant de culture du débat, par une chaîne de prise de décisions qui étouffe l’esprit de créativité, par un déficit criant de formation et de capacité de réflexion de moult responsables…

Que signifie le mot « culture » pour nombre d’entre eux ? Au regard de sa prise en compte dans les unions locales et départementales, ils sont encore peu nombreux à y trouver sens. Pour la première fois dans l’histoire de la CGT depuis les années 1970, le « Dossier culture » est conduit sans véritable politique confédérale. La commission nationale Culture a été rayée de l’organigramme, la place et le rôle du conseiller culturel de l’organisation sont relégués désormais à la marge des lieux de réflexion et de décision. Il est définitivement révolu le temps du syndicaliste visionnaire que fut Marius Berthou : sous la houlette d’Henry Krasucky, c’est lui qui, au siècle dernier, osa insuffler un vent nouveau en la matière…
Une autre incohérence manifeste de la centrale syndicale à penser et imaginer l’avenir, à se projeter dans le troisième millénaire en se dotant d’outils d’information à la hauteur des défis ? Désormais, elle se prétend en capacité d’assumer deux mensuels sous son propre label : un gratuit « Ensemble », envoyé à près de 600 000 adhérents, qui en fait lui revient très cher et se révèle au-dessus de ses moyens, un second diffusé par abonnement, la « NVO » relookée… Cherchez l’erreur ! Aussi bon soit-il, un dirigeant syndical ne fait pas forcément, et « naturellement », un bon dirigeant de presse.

À l’heure où je boucle ces lignes, je me prépare à me rendre Place de la République. En hommage aux confrères et amis journalistes de Charlie Hebdo, assassinés ce jour… À cet acte odieux, devant ce massacre délibéré, une seule réponse demeure : continuer, chacune et chacun dans nos rédactions respectives, à écrire et à dessiner. Et, comme tout citoyen, garder la plume et le verbe hauts pour la démocratie, pour la liberté de penser, pour la liberté d’expression. Et que vive La Vie Ouvrière ! Yonnel Liégeois

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De la traite négrière au Noir américain

Depuis l’élection de Barack Obama à la présidence des USA, ont fleuri les ouvrages relatant l’histoire des Noirs américains. Dont « Les traites négrières coloniales, histoire d’un crime », une somme sur ce fait historique : en trois siècles, le transport de plus de 12 millions d’Africains aux Amériques.

 

 
Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant, le romancier et le poète, le déclamèrent en allégories déchirantes dans leur « Intraitable beauté du monde » parue chez Galaade. « Les coquillages sonores se frottent aux crânes, aux os et aux boulets verdis, au fond de l’Atlantique ». Et de poursuivre que « ces Africains déportés ont ouvert, à coup d’éclaboussures sanglantes, les espaces des Amériques : un monde avait laminé l’Afrique, les Afriques ont engrossé des mondes au loin »
L’Afrique laminée ? C’est l’histoire de ce crime que tentent d’éclairer les historiens negreMarcel Dorigny et Max Jean Zins qui ont dirigé « Les traites négrières coloniales ». Un ouvrage collectif, issu de la conférence internationale organisée en 2007 à Dakar et Gorée sous l’égide de l’ADEN, l’Association des descendants d’esclaves noirs. Pour la première fois, chercheurs et historiens osaient croiser leurs regards sur les trois faces du fameux triangle de la mort et de la déportation : les côtes d’Europe, les côtes d’Afrique et celles des Amériques. Du Code noir à la loi Taubira, de l’Inde au Portugal, de l’Afrique aux Amériques… « Il ne s’agit pas de proposer au lecteur un imposant volume de plus sur un sujet souvent considéré comme austère », souligne Marcel Dorigny dans la préface, « mais plus exactement une série d’analyses aiguës, confrontées aux débats actuels de notre société qui a encore les plus grandes difficultés à intégrer la connaissance et la mémoire de l’esclavage dans son histoire nationale ». Un livre d’histoire donc qui intègre les réflexions les plus novatrices à ce jour, mais aussi un magnifique livre d’art grâce à sa riche iconographie issue de collections publiques ou privées. Un document incontournable.
Une lecture que d’aucuns poursuivront avec deux ouvrages ciblés sur les Noirs américains. Celui de la grande spécialiste Nicole Bacharan qui narre leur épopée, « Des champs de coton à la Maison Blanche ». Ils sont arrivés au Nouveau negre2Monde, la chaîne au cou et les pieds entravés. Quatre siècles d’asservissement et de ségrégation ont suivi, mais aussi « quatre siècles de combats pour reconquérir leur statut d’être humain, imposer leurs droits et affirmer leur dignité ! ». Historien et maître de conférences, Pap Ndiaye signe quant à lui un superbe ouvrage, « Les Noirs américains, en marche pour l’égalité ». Un livre qui s’ouvre sur un extrait du fameux discours de Martin Luther King, « Je fais un rêve » à Washington en 1963, pour se clore avec celui de Barack Obama sur la question raciale, en novembre 2008 à Philadelphie. Yonnel Liégeois
À lire aussi le N°132 de la revue Hérodote, « L’Amérique d’Obama » (La Découverte, 192 p., 22€).

Le roman des esclaves
Écrivain togolais, Grand prix littéraire d’Afrique noire, Kangni Alem signe avec « Esclaves » negre4un magnifique roman sur ces populations africaines déportées dans les champs de canne du Brésil. Miguel, ainsi baptisé par son maître, est enfin de retour sur sa terre d’origine après avoir vécu vingt-quatre ans en esclavage. A travers l’histoire singulière de son héros, et à partir de faits réels, le romancier et dramaturge africain narre avec précision et passion l’épopée tragique de ceux que l’on nomme les Afro-brésiliens. « Ce qui est arrivé à Miguel se poursuit aujourd’hui », commente Kangni Alem, « son sort rappelle celui des émigrés modernes ». Aux dires de l’écrivain, la fin de l’esclavage pose la question de la place des Noirs dans les sociétés occidentales.  » Qui sont-ils ? Doivent-ils aimer le pays où leur mémoire fut humiliée, ou le quitter ? « .

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Le Sahara, un désert en peinture

Au pays des Touaregs, surgissent en plein Sahara algérien d’étranges peintures rupestres. Qui témoignent d’une région fertile et peuplée, il y a plus de 10 000 ans, au temps du néolithique. À la découverte d’un original musée à ciel ouvert, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, au cœur du Tassili N’Ajjer.

Entre ciel et terre, sable et pierres, canyons de rocaille et langues dunaires, les yeux grands ouverts sur un irréel paysage lunaire : à perte de vue et pour toute ligne d’horizon, des massifs érodés, taillés et sculptés tant par le vent du désert que par la dégradation naturelle et climatique !

La colonne de randonneurs, enrubannés pour d’aucuns à la mode touareg, se met en branle dans ce décor grandiose. 700 mètres de dénivelé positif, frontal et brutal, pour quitter la piste désertique et atteindre le Tassili N’Ajjer, le « plateau des vaches » en langue Tamacheq, le Sahara du sud-est algérien à proximité de la frontière libyenne. S’élever et progresser pour s’enfoncer, subitement et radicalement, dans un autre monde et un autre temps, au temps où le Sahara ne ressemblait point encore à ces paysages apocalyptiques d’une splendeur sidérante, dignes d’un film de science-fiction et comparables à des lendemains de catastrophe atomique… Le dépaysement est à l’œuvre, chacun perd vite ses repères et s’immerge, des pieds et des yeux, dans une autre civilisation, une autre culture ! Un premier choc que cette marche dans le désert sous le sceau du silence et du soleil, un second au détour d’une crevasse ou d’une grotte : la découverte de peintures et gravures, près de 15 000, d’une extraordinaire beauté où s’exposent sur les parois rocheuses éléphants, girafes, vaches et chevaux, scènes de chasse ou de vie familiale il y a 12 000 ans environ.

Interdiction de s’aventurer jusque là sans un guide, question de survie et d’orientation : il faut l’œil avisé du Touareg, sa connaissance presque innée du milieu pour se repérer sans boussole ni GPS et conduire sans encombre sa troupe de marcheurs jusqu’au prochain bivouac ou au point d’eau stagnante, pas une oasis mais une « guelta » qui abreuvera tant les bêtes que les hommes. Et, la nuit tombée, se reposer à la belle étoile, plutôt sous une voûte constellée d’étoiles grâce à l’absence de pollution atmosphérique…

L’homme du désert connaît son Tassili du bout des pieds, déambulant en toute insouciance entre cheminées de pierre et langues dunaires jusqu’à ces trésors rupestres qui font songer parfois aux figures de ces temps modernes chères à Matisse. Couvrant une superficie de 80 000 km2, le parc national du Tassili fut créé en 1972 et classé au patrimoine mondial de l’Unesco en 1982. Il y est inscrit au nombre des treize sites d’art pariétal et rupestre au monde, dont celui de la vallée de la Vézère en France (Cap Blanc, Lascaux, Rouffignac …). Comme le souligne l’ethnologue Fabrice Grognet qui entreprit diverses missions sur le site, « on y trouve de nombreuses traces de l’homme néolithique : des outils, certains objets de la vie quotidienne et surtout des peintures et des gravures rupestres. Des peintures sur les parois des abris rocheux, des gravures creusées sur les surfaces lisses et les dalles bordant les lits d’oueds aujourd’hui asséchés. « Mémoires de pierre », les fresques du parc du Tassili constituent un incroyable musée à ciel ouvert ».

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Deux hommes se partagent à part inégale, la découverte puis la mise en valeur de ce fabuleux trésor de l’humanité. D’abord au temps de l’Algérie française, un militaire méhariste, le lieutenant Brenans qui en tire les premiers croquis en 1933, alerte le conservateur du musée du Bardo à Alger et l’abbé Breuil, éminent préhistorien français. En 1934, est envoyée sur les lieux une première mission scientifique à laquelle participe Henri Lhote, un étudiant de l’Institut d’ethnologie de Paris. Coup de cœur, coup de foudre, passion dévorante pour le Tassili et ses habitants Touaregs ? De ce jour, le jeune homme n’en démord pas. Son seul rêve et unique désir : repartir au plus tôt dans le Tassili, y conduire une nouvelle campagne scientifique, y entreprendre inventaire et relevé systématique des fresques ! C’est chose décidée en 1956, conjointement par le CNRS et le Musée de l’homme : pendant quinze mois, avec dix peintres et un photographe cinéaste, Henri Lhote effectue les relevés en employant une technique de calques rapportés sur papier puis peints à la gouache. De livre en livre, de conférence en exposition, de cette époque là jusqu’à sa mort survenue en 1991, Henri Lhote s’identifiera et sera reconnu comme le seul maître et découvreur du Tassili. Au point que Jean-Louis Grünheid, peintre et membre de l’« Association des amis du Tassili », préfaçant un ouvrage de Lhote, écrira de lui : « il est des personnages dont le patronyme reste à jamais attaché à une spécificité. À l’évocation même de leur nom, l’on ressent un vieux parfum de poésie qui se dégage des anciens livres d’histoire et de géographie. Comme Théodore Monod son contemporain, Henri Lhote est au désert du Sahara ce qu’Haroun Tazieff est aux volcans, Paul-Émile Victor aux pôles nord et sud, le commandant Cousteau à la mer. Plus que des découvreurs, ils en sont l’âme ».

Un hommage appuyé certes, un point de vue pourtant que tempère Fabrice Grognet. D’abord parce que Lhote ne fut jamais un scientifique rompu aux méthodes de recherche qu’implique une telle qualification, il fut d’abord et avant tout un savant éclairé à une époque où le goût de l’exotisme et la découverte de l’indigène font fureur en occident. « C’est l’époque des expositions coloniales et des « zoos humains » où, sous couvert de culture et d’éducation, les ethnies des colonies, à l’instar des girafes et des zèbres, sont exhibés dans des enclos du Jardin d’acclimatation ou du zoo de Vincennes », reconnaît Jean-Louis Grünheid, « Henri Lhote n’échappera pas à la fascination collective pour les valeurs chevaleresques des Touaregs, ces seigneurs du désert ». Pour sa part, Grognet soulève une interrogation fondamentale, voire radicale : quel crédit accorder aux relevés de Lhote ? Certes le témoignage précieux d’un précurseur, quoique sa rigueur ne fut pas celle de la recherche contemporaine… « Comme on le sait, les calques d’Henri Lhote se sont le plus souvent intéressés aux plus belles fresques aux dépens d’autres figures », souligne l’anthropologue algérienne Malika Hachid, « ils ne répondent pas aux normes scientifiques et doivent être plutôt appréciés comme des restitutions poétiques ». D’autant que les parois rocheuses furent lessivées à grande eau pour obtenir des couleurs plus éclatantes, que quelques farceurs de l’expédition, chargés d’effectuer les relevés, ajoutèrent de leur main quelques énigmatiques peintures « typiquement » égyptiennes pour pimenter les réflexions du grand patron… !

Une grande question se pose, surtout : quel avenir pour ces trésors du néolithique ? L’érosion fait son œuvre, Fabrice Grognet a pu vérifier la dégradation rapide de ces vestiges archéologiques, les randonneurs aussi… Et Malika Hachid, en 1985 déjà, lançait un cri d’alarme à la communauté internationale : « L’art rupestre fait partie de l’histoire de l’Algérie comme de celle de l’humanité. Ce que le passé, notre passé, a préservé durant des millénaires pour nous le léguer, allons-nous le laisser se détruire ? ». Une question d’autant plus cruciale qu’aujourd’hui le site n’est plus accessible aux randonneurs et touristes pour raisons de sécurité. Yonnel Liégeois, photos Jean-Paul Mission.

À lire :

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« À la découverte des fresques du Tassili », d’Henri Lhote et « Le Sahara d’Henri Lhote », par Jean-Louis Grünheid (sur des textes et photos de Lhote) : le premier ouvrage raconte la fameuse expédition de 1956, le second les pérégrinations de Lhote dans le désert et l’Afrique subsaharienne. « L’aventure du désert », de Christine Jordis : une réflexion sur deux chercheurs d’absolu dans le silence du désert, Charles de Foucauld et T.E. Laurence.

À visiter :

Le superbe petit musée de Djanet, consacré au Tassili N’Ajjer : avec celle de Tamanrasset, l’escale obligée pour tous les randonneurs. L’oasis de Djanet est la principale ville du sud-est de l’Algérie, située à 2 300 km d’Alger au milieu du Sahara et non loin de la frontière avec la Libye. L’oasis est peuplée essentiellement de Touaregs ajjers (ou azjar). Djanet est la capitale du Tassili avec une population d’environ 15 000 habitants.

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Anouk Grinberg et Rosa Luxembourg

Figure aussi lumineuse et attachante sur les planches comme à l’écran, la comédienne Anouk Grinberg témoigne de sa rencontre bouleversante avec les lettres de prison de Rosa Luxembourg, la révolutionnaire allemande. Au point d’en proposer une nouvelle traduction, « Rosa, la vie », aux éditions de l’Atelier.

 

 

Yonnel Liégeois – Comment s’est passée votre rencontre avec Rosa Luxembourg ?
Anouk Grinberg – Un jour, un ami m’a offert les « Lettres de prison » de Rosa Luxembourg dans une vieille édition, épuisée depuis longtemps. anoukJ’ai mis du temps à l’ouvrir… Parfois ce qu’on sait des gens fait obstacle à la rencontre, surtout quand ce qu’on sait relève plutôt d’idées reçues. En l’occurrence, j’avais dans ma mémoire l’image d’une femme le couteau entre les dents, Rosa la rouge, Rosa la sanguinaire… Images trimballées dans les livres d’histoire, histoire faussée. Bref, il m’a fallu du temps pour aller contre cet a priori, et lorsque j’ai enfin ouvert le livre quelque temps plus tard, j’ai été proprement sidérée par la force de ces textes : comment avait-elle pu écrire tout ça en prison ? D’où lui venait cet amour de la vie ? Ces textes donnent une sacrée envie de vivre. Ils réveillent des sensations atrophiées, comme notre capacité de joie, le plaisir d’être humain, vraiment humain, etc… !

Y.L. – À vous entendre, on a le sentiment que l’émotion est aussi vive qu’au premier jour : un choc, une révélation ?
A.G. – L’impression surtout de me retrouver devant un trésor, qui plus est, inconnu ! Ce n’est pas qu’elle fait la leçon, mais l’exemple est si sidérant d’humanité qu’il agit par contamination, ou tout du moins secoue. Pendant des années, j’ai lu ces lettres, juste pour moi… Jusqu’au jour où Hubert Nyssen (le regretté directeur des éditions Actes Sud, ndlr) m’a proposé d’en faire lecture à Arles. La réaction du public fut très forte. Je crois qu’il se produit avec ces textes quelque chose d’émouvant, l’expérience d’une communauté humaine retrouvée. Ces mots semblent énormes, ridicules par leur majesté, or c’est tout simple quand ça arrive, et ça fait tellement de bien qu’on a envie de pleurer. Alors, au retour d’Arles, j’ai repris le spectacle au Théâtre de l’Atelier. Les gens sont venus, nombreux, tous bords confondus : la gauche, l’extrême-gauche, la droite, les catholiques et les athées, les riches et les pas riches du tout ! D’ailleurs, la politique n’est pas la question (même si elle est là en filigrane). La question, c’est la vie, et Rosa l’empoigne de telles façons qu’on se dit : « Mais merde ! Qu’est-ce que j’attends ? ».

Y.L. – Vous avez signé aux éditions de l’Atelier une nouvelle traduction de textes choisis de Rosa Luxembourg. Passer de la lecture à la réécriture, un acte pas évident pour une comédienne ?
A.G. – L’initiative en revient à Bernard Stéphan, le directeur des éditions de l’Atelier qui, après avoir vu une représentation, me l’a suggéré : « N’auriez-vous pas envie de travailler à une nouvelle anthologie des lettres de prison de Rosa, plus libre des préoccupations et du langage militants ? » Oui, j’avais envie. Quant à la traduction, j’ai travaillé en binôme avec anouk1Laure Bernardi, une germaniste et traductrice de métier : c’était un travail passionnant sur tous les plans, un curieux et riche mariage entre érudition et intuition. Les critères de cette anthologie ? Proposer un portrait de Rosa Luxembourg qui montrerait plusieurs facettes : la femme gaie et celle qui tombe, la solaire et l’intelligente, la vaillante, la tendre, la femme libre, inentamée, qui ne fut jamais la proie de sa prison. Sa curiosité du monde était insatiable, mais elle n’était pas non plus en reste du côté des sentiments. Tout ce qui était humain avait pour elle de la valeur. Comment dire ? Chez elle, c’est vrai ! Elle ne pensait évidemment pas faire de l’art en écrivant ces lettres, mais je crois bien que c’est de la grande littérature, qui fait du bien. « Rosa, la vie », pour tout dire ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Anouk Grinberg débute sa carrière sur les planches, dès l’âge de 13 ans, sous la conduite de Jacques Lassalle. Depuis, elle alterne les rôles majeurs, tant à la scène qu’au cinéma, avec les plus grands metteurs en scène et réalisateurs.

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A lire ou relire, chapitre 1

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Il était peut-être un peu trop volumineux pour être glissé dans le sac à dos, il n’empêche, « La traversée des Alpes, essai d’histoire marchée », le récent ouvrage d’Antoine de Baecque, ravira tous les promeneurs et randonneurs ! Et bien plus encore… Le gamin du Vercors, devenu historien et éminent spécialiste du septième art, a nourri très tôt son amour de la marche autant que de la plume. lire1Aujourd’hui, il mêle ses deux passions pour nous conter par le menu une double aventure : celle de la naissance et du développement des sentiers de grande randonnée, celle de son expérience du GR5 durant 27 jours de marche, du lac Léman jusqu’à la méditerranée : 650km, 30 000m de dénivelés cumulés, 7 à 9h de marche quotidienne avec 17kg sur le dos ! Un effort soutenu, certes, en aucun cas un événement sportif selon la terminologie convenue.
En plus de 400 pages passionnantes, Antoine de Baecque nous conte l’histoire de ces sentiers qu’empruntent aujourd’hui par milliers promeneurs du dimanche ou randonneurs au long cours. Des voies tracées par les bergers, les colporteurs et contrebandiers, sinon par les armées napoléoniennes, voire les éléphants d’Hannibal… Une conquête populaire de la « montagne à vaches » au temps du Front Populaire face aux aristocrates anglais vainqueurs des prestigieux sommets, les « excursionnistes » contre les « ascensionnistes » ! Et de rendre hommage à ces précurseurs et hommes de l’ombre qui, sur leurs loisirs, balisèrent ces chemins à la peinture blanche et rouge, conçurent les premiers guides et créèrent refuges et gîtes d’étape pour accueillir les groupes de randonneurs. Une mission désormais entre les mains de la F.F.R.P., la Fédération française de la randonnée pédestre…
La marche*, triple symbole : le retour à la nature peut-être, la réappropriation de son corps « animal marchant » sans doute, le plaisir d’un temps libéré évidemment face au temps contraint de nos sociétés modernes. « On n’écrit bien qu’avec ses pieds », affirme le grand marcheur que fut Nietzche dans le prologue du « Gai savoir », Antoine de Baecque en fournit une belle preuve !

Nous ne quittons pas la montagne, les Dolomites cette fois, avec « Le tort du soldat » d’Erri De Luca. Face à la somme précédente, un petit livre, tout juste 89 pages, d’une puissance exceptionnelle cependant… lire2Le narrateur nous conte sa rencontre impromptue, dans une auberge autrichienne, avec un criminel de guerre nazi et sa fille qui dégustent une bière. Lui-aussi, traduisant alors quelques textes yiddish en italien entre deux escalades. Les signes hébraïques étalés sur la page alertent le vieil homme. Qui se croit démasqué, s’enfuit précipitamment et se tue dans un lacet au volant de sa voiture blanche… Un double récit conduit d’une plume d’orfèvre par l’écrivain napolitain où la langue, l’hébreu ancien, se révèle personnage principal.
La mission d’Erri De Luca, à la demande d’un éditeur italien traduire du yiddish quelques ouvrages d’Israel Joshua Singer, le devoir que s’assigne l’ancien nazi, trouver dans les textes kabbalistiques la raison de l’échec d’Hitler… En effet, pour lui, la défaite est le seul tort du soldat, la victoire aurait tout justifié au regard de l’histoire, aucun remords ni regret n’affleurent à sa conscience au cœur de cette quête démoniaque à démontrer que les textes juifs avaient prédit déjà la chute du Reich ! Si l’un a appris l’hébreu ancien par amour de la langue, l’autre s’en empare pour justifier l’injustifiable. L’un s’en est allé sur les traces des martyrs du ghetto de Varsovie, d’Auschwitz et de Birkenau, « un des lieux où l’irréparable avait été immense. Aucune justice ultérieure, aucune défaite des responsables ne pouvait égaler la damnation commise. Il existe un seuil du crime au-delà duquel la justice est moins que du papier toilette ». L’autre, reconverti comme facteur et distribuant le courrier au Centre Wiesenthal, découvre les auteurs de la kaballe : Eléazar de Worms, Abraham Aboulafia, Moïse Cordovero. « Ce fut d’abord une curiosité, puis une étude, pour devenir finalement une obsession », témoigne sa fille dans le second récit au lendemain de l’accident, « tout était déjà expliqué par avance dans la kabbale ». L’égalité des deux valeurs numériques des termes hashoà (le nom juif de la destruction) avec haàretz hatovà (la terre sainte) « mettait en relation la naissance de l’État d’Israël et la destruction des juifs (…) Il croyait son obsession justifiée : la kabbale était le noyau ignoré du nazisme ».
Un livre bref, mais incisif et d’une densité bouleversante. L’hommage poignant à une langue ancienne qui se joue du passé comme du futur pour nous rendre présents des pans entiers de l’histoire puisque la littérature, selon Erri De Luca, se veut quête de sens et permet seule de « digérer les tragédies ».

Et nous demeurons encore sur les hauteurs, celles du château de « Sigmaringen » où nous introduit Pierre Assouline. Une plongée tragi-lire3comique dans cette petite France reconstituée sur les bords du Danube en 1944 autour du maréchal Pétain : Laval, les ministres de Vichy, une escouade de miliciens et quelques deux mille civils français qui ont suivi le mouvement. Majordome dévoué à la propriété des Hohenzollern réquisitionnée par le régime nazi à l’agonie, Julius Stein nous raconte par le menu le quotidien de ces hommes et femmes qui croient encore, pour d’aucuns, à la victoire prochaine… Roman historique finement ciselé, Assouline met en lumière surtout les querelles, disputes, haines et jalousies qui tenaillent ce microcosme politique imbu d’orgueil et de prétentions. Hormis Céline qui, comme à son habitude, n’est pas dupe et s’en moque, soignant comme il peut les malades et surtout préoccupé à trouver de la subsistance pour ses chats…
Plus au Nord, aux confins de la mer de Barents, les sommets de la Laponie sont encore enneigés tandis que la ville d’Hammerfest est Lire4le théâtre d’affrontements tragiques entre éleveurs de rennes et magnats de l’or noir : les uns tentent de préserver leurs coutumes ancestrales et leurs grands espaces d’élevage, les autres convoitent ces terres riches en ressources pétrolières. Après « Le dernier lapon » couronné de nombreux prix littéraires, Olivier Truc redonne vie à cet improbable couple de la police des rennes que forment Nina et Klemet dans « Le détroit du loup ». L’une est originaire de la ville, l’autre fils de Sami, l’illustre tribu laponne, les deux se doivent d’enquêter sur la mort suspecte d’un jeune éleveur. Plus qu’un roman noir superbement bien documenté, ce livre nous plonge avec chaleur et suspens au cœur même de ces contradictions qui bousculent l’avenir de nos sociétés : préserver des cultures ancestrales et des modes de vie à rebours de la modernité ou les sacrifier au nom d’une industrialisation à outrance et d’une rentabilité éhontée.

D’une écriture classique, « La vie en marge » de Dominique Barbéris, « Sous la ville rouge » de René Frégni et « La mémoire de l’air » de Caroline Lamarche nous content, chacun à leur façon, la vie chaotique de trois êtres aux destins contrariés. Le premier, en fuite et sans le sou, sème la mort dans son périple pour atteindre la frontière. Et survivre. Le mensonge, l’usurpation d’identité ne permettront point à Richard Embert d’échapper à une fin tragique. Un monde d’errance et de solitude qui est aussi le lot de Charlie Hasard, natif de Marseille. Son mode de survie, sa passion effrénée ? Écrire… Une fuite dans l’écriture qui l’éloigne de tout environnement social, hormis quelques fidèles amis, des rencontres de plus en plus espacées au fil des manuscrits retournés par les diverses maisons d’édition. Jusqu’au jour où… Un roman acerbe sur les mœurs littéraires, Lire5un éloge de l’écriture et de la lecture. Un éloge de la mémoire, aérienne ou pas, pour Caroline Lamarche dans l’histoire de cette femme qui, de bribes en bribes de souvenirs difficilement accouchés jusqu’à la révélation finale, tente de décrypter les soubresauts de son existence. Qui tente surtout de comprendre aujourd’hui pourquoi le corps impose ainsi le silence à l’esprit et à l’intelligence avant que la force et le désir de vivre n’empruntent le chemin de la rébellion. Un monologue poignant, – « seul le monologue peut traduire la vérité – qui oserait découvrir son secret à l’autre ? » affirme l’auteure, reprenant la phrase d’Unica Zürn en exergue de son ouvrage -, sur la difficulté à se reconstruire après bien des épreuves, un roman vrai et sans voyeurisme. Yonnel Liégeois
* A lire, dans le magazine Sciences Humaines (n°262, août-septembre 2014), le bel article de Martine Fournier « Marcher, un nouvel art de vivre ».

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Jaurès, icône éditoriale

Au lendemain des commémorations du 100ème anniversaire de son assassinat, le constat s’impose : Jean Jaurès est devenu une icône éditoriale. Outre la somme de Candar-Duclert et Le monde selon Jaurès de Bruno Fuligny, sont parus en quelques années de nombreux ouvrages sur ce personnage de haute stature. Tant pour ses engagements politiques et sociaux que pour son humanisme.

Dans sa préface générale à l’édition des œuvres de Jaurès, en ouverture du premier tome paru en 2009, Les années de jeunesse, 1859-1889, l’historienne et présidente de la Société d’études jaurésiennes (SEJ), Madeleine Rebérioux, l’affirme haut et clair. « Il est fini le temps où, seuls, des militants chevronnés questionnaient Jaurès. Autour de lui se pressent aujourd’hui des chercheurs venus de toutes les sciences humaines : l’histoire et la sociologie, la littérature et la lexicologie, la science politique ».
Mieux encore, selon l’éminente et regrettée spécialiste, au Maghreb comme en Amérique Latine, en Chine comme au Japon, ils sont de plus en plus nombreux à s’approprier la pensée de cet internationaliste convaincu ! D’où l’enjeu et l’intérêt de publier, appareil critique à l’appui, non pas les œuvres complètes de Jaurès qui conduiraient à d’immanquables redites et redondances, mais l’ensemble des textes majeurs et fondateurs d’une pensée en perpétuel mouvement… « Une œuvre dont la connaissance est devenue indispensable pour tout travail sérieux sur la naissance de la modernité, une œuvre qui fait désormais partie du patrimoine de la France et dont se réclament les travailleurs, les chômeurs, tous les dominés », poursuit Madeleine Rebérioux en son verbe coutumier qui mêlait, avec talent et force persuasion, érudition et convictions, « une œuvre qui appartient aussi aux ingénieurs, aux intellectuels, au monde politique. Et, pour finir, à toute l’humanité ».

Ce premier volume, qui couvre les années 1859 à 1889 (sept autres sont déjà parus, l’ensemble en comprendra dix-huit), nous emmène donc sur les pas d’un Jaurès enfant, issu d’un milieu bourgeois désargenté mais aux profondes racines paysannes. Le monde rural est pour lui première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie derrière Bergson ! Le jeune prof au lycée d’Albi l’affirme, c’est dès 1886 qu’il adhére de tout son esprit au collectivisme, pour les spécialistes le credo du futur tribun est à situer plutôt à l’heure de son soutien à la grève des mineurs de Carmaux. Peu importe, d’ailleurs, l’essentiel est surtout de déceler au fil des pages comment se construit, s’affine et se mûrit la pensée de Jaurès au fil du temps, des lectures et des engagements. S’il siège à la Chambre dès l’âge de 26 ans, c’est aussi un tout jeune leader politique qui essuie une défaite cuisante, son premier revers électoral quatre ans plus tard, en 1889 ! Avec des lieux qui balisent son parcours, des noms de villes qui s’enracineront durablement dans les mémoires ouvrières : Castres et Paris, Toulouse et Albi. À la découverte de ces écrits de jeunesse (allocutions de remise de prix, meetings électoraux, articles de presse, discours à la Chambre…), le lecteur éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à lire cette pensée en train de se faire, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact de son quotidien et des soubresauts de l’actualité sociale et politique.

Dont ce petit chef d’œuvre d’art épistolaire paru le 15 janvier 1888, sous le titre « Aux instituteurs et institutrices » : une leçon de pédagogie dont nos gouvernants feraient grand cas de s’inspirer pour redonner du sens et du souffle à leur réforme de l’enseignement ! Un article rempli d’optimisme sur la force de créativité des consciences enfantines, sur leur curiosité illimitée, leur intelligence prête à s’éveiller à « l’effort inouï de la pensée humaine »… Un article, parmi 1300 autres que l’on retrouvera dans cet incroyable et volumineux pavé, l’intégrale des articles de Jaurès publiés dans La Dépêche, de 1887 jusqu’à la veille de sa mort, en 1914 ! Plus qu’un gros bouquin au format imposant avec ses presque 1000 pages, un véritable trésor puisque nous est livré là un Jaurès dans l’intégralité de son parcours social, philosophique et politique. Un Jaurès dont la pensée chemine au plus près de l’instant, l’article de presse à lire le jour même, et pourtant un Jaurès qui marie verbe et plume avec un tel brio, une telle intelligence, une telle profondeur d’esprit et conscience politique que l’une et l’autre ne sont toujours pas périmés cent ans plus tard.

D’autres ouvrages, plus spécifiques mais tout autant jouissifs et pertinents, nous permettent aussi d’approfondir la personnalité de ce personnage à la stature unique, quoique à multiples facettes. Avocat et professeur à l’Institut d’Études politiques de Toulouse, Jean-Michel Ducomte nous offre ainsi le portrait d’un élu trop méconnu, Quand Jaurès administrait Toulouse : les interventions savoureuses du conseiller municipal, élu en 1890 mais démissionnaire trois ans plus tard au moment où il devient député du Tarn. À ne pas manquer ses déclarations, en juillet 1891, lors de la grève des employés des tramways et des omnibus toulousains… Rémy Pech, historien et ancien président de l’université de Toulouse-Le Mirail, nous invite, quant à lui, à partir à la rencontre du Jaurès paysan : un Jaurès trop souvent occulté, alors que lui-même se définissait comme un « paysan cultivé ». Des textes d’une rare acuité sur la désertification des campagnes, déjà, sur le dur métier de paysan où les producteurs de fruits et légumes d’aujourd’hui pourraient puiser à satiété pour illustrer la pertinence de leur combat… Enfin, Alain Boscus nous convie à mettre nos pas Sur les pas de Jaurès, la France de 1900, aux éditions Privat, pour suivre les infatigables pérégrinations militantes du leader socialiste : du Havre à Marseille, du Nord au Midi, entre congrès et grèves, débat sur la laïcité et affaire Dreyfus…

Une année Jaurès fertile en pépites éditoriales. Quand l’Histoire se marie avec une telle figure, on est encore loin du point final ! Yonnel Liégeois
À lire aussi : Jean Jaurès, le rêve et l’action, par Dominique Jamet (Éditions Bayard, 170 p., 17€). Jean Jaurès, par Jean-Pierre Rioux (Éditions Perrin, 326 p., 21€50).

Jaurès et la question sociale

Spécialiste du sujet, auteur des deux volumes à paraître sur la question dans l’édition des Œuvres de Jean Jaurès chez Fayard, Alain Boscus l’affirme d’emblée, « Jaurès a entretenu des liens serrés avec les militants syndicalistes de son époque ».

L’universitaire et ancien élève de Rolande Trempé, le spécialiste de l’histoire ouvrière des XIXème et XXème siècles, écarte d’emblée tout contresens possible sur la personnalité de Jaurès. « Il n’est pas fils d’ouvrier, c’est un enfant de la campagne, issu d’un milieu bourgeois. Jamais Jaurès ne reniera ses racines, il n’empêche, il sera très tôt sensible à la question et à la condition ouvrières ». Dans Jean Jaurès : la CGT, le syndicalisme révolutionnaire et la question sociale (*), l’historien rappelle en préambule qu’à cette époque on parlait « des » questions sociales, pas encore de « la » question sociale … « En 1890, Jaurès s’affirme socialiste et il se met à approfondir ce thème devant l’inefficacité du travail parlementaire à faire évoluer par la loi la condition ouvrière. Ne nous y trompons pas, cependant, outre sa découverte des écrits de Marx, Jaurès nourrit d’abord sa pensée des hommes et femmes qu’il rencontre, des événements auxquels il prend part : les grèves et conflits, tant à Albi, Carmaux, Graulhet ou Toulouse… ».

Si la naissance de la CGT en 1895 passe inaperçue à ses yeux, il en va autrement au lendemain du congrès de l’organisation syndicale qui se tient à Montpellier en 1902 : à cette date, le syndicalisme sort de l’anonymat et Jaurès ne peut l’ignorer. De ce jour, il aura en permanence un regard rivé sur les trois forces en présence : le parti politique, le syndicat et le mouvement coopératif. « Quoique toujours en retenue face aux mouvements de violences et sur les modes d’affrontement entre ouvriers et patrons, Jaurès n’aura de cesse de chercher à comprendre. Très vite, il saisit que la violence ouvrière n’est en fait qu’une réponse, inappropriée et peut-être barbare certes, mais une réponse à une violence encore plus barbare, celle des patrons d’alors ».

Selon l’historien, Jaurès est avant tout un homme qui pense en marchant et en luttant. D’où cette forme de pensée propre à Jaurès, parfois déroutante pour le lecteur : une pensée toujours en mouvement et en questionnement, jamais bloquée dans les dogmes ou les idéologies… « Lorsqu’il use des mots génériques qui symbolisent la République, Jaurès est l’homme par excellence qui ne sépare jamais la théorie des faits, l’idée du concret. Parce qu’il ne nie jamais le poids des réalités sociales lorsqu’il parle de l’homme, il parle « vrai » et on peut dire sans se tromper qu’à sa façon il ajoute toujours l’adjectif au mot : la liberté vraie, l’égalité vraie, la justice vraie… Un homme pleinement conscient du poids des mots « classe » et « peuple ».

Jean Jaurès, pour Boscus ? Un homme et une pensée à redécouvrir d’urgence dans cette période trouble et troublée, tant pour le syndical que pour le politique, « un personnage digne de figurer dans le panthéon ouvrier et syndicaliste ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois
(*) Publié par l’Institut régional d’histoire sociale, le livre d’Alain Boscus (87 p., 20€) est disponible au siège de l’IRHS Midi-Pyrénées.

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Les anarchistes : ni dieu ni maître, mais un dictionnaire !

Monumental « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français », le Maitron est maintenant prolongé d’un « Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone ». Qui s’impose d’emblée comme outil de travail universitaire autant qu’invitation à découvrir les individus d’un mouvement anarchiste qui véhicule caricatures, idées reçues et préjugés. Quoi de commun entre Joseph Proudhon, Louise Michel, Jules Bonnot ou Léo Ferré…? Pas de réponse univoque à la fin de ces milliers de notices biographiques, un passionnant voyage intellectuel.

 

 

En 1967, en hommage à ses compagnons présents et disparus, Léo Ferré compose la complainte « Les Anarchistes ». Vision assurément poétique et sans doute mythologique de cette nébuleuse humaine, irréductible à toute définition politique trop précise tant les divergences, voire les oppositions, peuvent être considérables en son sein. Il peut même paraître a priori fort surprenant qu’un groupe somme toute historiquement assez réduit en nombre – en regard des millions de communistes ou de socialistes, par exemple – ait connu de telles disparités de visions du monde mais aussi une empreinte historique aussi forte en irriguant la pensée et l’action politiques de ces trois derniers siècles.

Ainsi, durant l’été 1887, un agent infiltré de la préfecture de Police rend-il compte de ces divisions au sujet de ce qu’il nomme l’« extrême gauche du parti révolutionnaire ». Il estime à environ 150 le nombre de groupuscules anarchistes actifs à Paris, divisés en anarchie1deux courants « qui n’ont aucune cohésion », unis cependant par des « aspirations idéales de suppression de toute autorité gouvernementale, politique, économique et philosophique ». Et si le policier considère que le mouvement libertaire est composé « d’autant d’anarchistes que de malfaiteurs », il relève, non sans un certain respect, qu’une cinquantaine de personnes « de tempérament » l’animent, dont Pierre Kropotkine et Élisée Reclus .

Inévitablement, ce Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone renforcera d’abord l’image d’éclatement de la constellation anarchiste puisque son exploration se fera par la lecture des milliers de notices sur plus de 500 pages. Celles-ci sont néanmoins introduites par des indispensables avant-propos et une courte chronologie, extrêmement utiles et qui font regretter au lecteur leur ampleur restreinte, même si ce n’est évidemment pas l’objet, ni le projet d’un dictionnaire. Il faudra donc aller lire dans d’autres ouvrages des développements analytiques plus conséquents . Et c’est bien l’un des mérites de ce livre que de donner envie d’en connaître plus sur ce qui unit philosophiquement et anarchie2culturellement ces femmes et ces hommes par-delà leurs différences intellectuelles, parfois profondes. Les portraits des anonymes de cette ambitieuse galerie rompent avec l’assimilation hâtive des anarchistes aux seuls assassins que furent Santo Caserio – le meurtrier du président Sadi Carnot en juin 1894 –, Émile Henry, Ravachol ou Jules Bonnot. À propos de ce dernier, il est dommage d’en être resté à une vision trop rapide et complaisante des faits commis par sa « bande » et de perpétuer une mythologie d’actes sanglants, en premier lieu désavoués par la grande majorité des anarchistes à la veille de la Première Guerre mondiale.

L’ouvrage prolonge les 43 volumes du Dictionnaire biographique sur le mouvement ouvrier, dont l’entreprise fut entamée puis longuement coordonnée par Jean Maitron. En effet, l’anarchisme puise ses origines dans les socialismes du XIXe siècle, avec pour figure éminente Pierre-Joseph Proudhon. À son sujet, comme des milliers d’autres hommes et femmes dans son cas, on s’aperçoit d’un engagement fort – quoique souvent problématique et parfois rejeté – dans la franc-maçonnerie. Ces liens attendent encore leur historien pour retracer, par-delà les trajectoires individuelles, la nature de ces rapports qui ne vont pas de soi, leurs influences réciproques, l’entrecroisement des réseaux de sociabilité qu’ils induisent et les conflits qui peuvent surgir lorsque, par exemple, le Grand Orient de France prête allégeance à tous les régimes qui se succèdent aux XIXe et XXe siècles alors que les anarchistes paraissent refuser obéissance à toute autorité autre qu’individuelle, qu’elle soit étatique ou anarchie3obédientielle. On attend donc que cet ouvrage, qui constitue autant un outil universitaire qu’une occasion de découverte pour le grand public, soit prolongé par un dictionnaire thématique pour mieux saisir l’histoire des idées et des pratiques du « végétarisme », de l’« écologisme », du « naturisme », du « libertarisme », de l’« autogestion » ou de l’« illégalisme », par exemple, qui se sont prolongés dans des partis politiques, syndicats ou mouvements associatifs jusqu’à aujourd’hui. On ne peut ainsi comprendre l’évolution radicale de la CFDT de ces dernières décennies ou l’émergence et les transformations du militantisme écologique constitué en parti sans remonter aux ferments anarchistes des deux siècles précédents.

Au total, ce « Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone » offre un panorama inédit et indispensable. Espérons qu’il trouvera d’autres prolongements pour compléter les interstices du paysage foisonnant dessiné et mieux saisir toutes les implications du projet d’un géographe anarchiste comme Élisée Reclus désirant « la fusion de tous les peuples. Notre destinée c’est d’arriver à cet état de perfection idéale où les nations n’auront plus besoin d’être sous tutelle d’un gouvernement ou d’une autre nation ; c’est l’absence de gouvernement, c’est l’anarchie, la plus haute expression de l’ordre ». Laurent Lopez

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Bretton Woods, des nations aux marchés

En juillet 1944, la conférence de Bretton Woods réunissant quarante cinq pays alliés accouchait d’un nouveau système monétaire international. L’aboutissement de deux ans de négociations acharnées entre les États-Unis et l’Angleterre. Retour sur un bras de fer, qui éclaire bien des difficultés d’aujourd’hui.

 

Quand, le 1er juillet 1944, s’ouvre la conférence de Bretton Woods, le sort de la guerre est déjà scellé. C’est l’après-guerre que l’on prépare. Si 44 pays alliés – et l’Union soviétique comme observateur – sont réunis au pied du Mont Washington dans le New Hampshire, c’est pour jeter les bases d’un monde nouveau. Plus sûr, plus juste, plus efficace. Un nouvel ordre économique international qui devait tout à la fois assurer la paix, permettre la reconstruction des économies dévastées par la guerre et retrouver le chemin de la croissance, de la prospérité et du progrès. Cette préoccupation est certes partagée de part et d’autre de l’Atlantique. Mais les États-Unis jouent un rôle déterminant dans sa promotion, avec un souci principal : ne pas dissocier maintien de la paix et liberté du commerce. Une philosophie que le secrétaire d’Etat américain, Cordell Hull, résuma en une phrase : « Là où les marchandises ne peuvent passer, les armées, elles, le peuvent »…
dollar1C’est dans ce cadre que s’inscrit Bretton Woods. On en connaît les résultats. Les accords permirent d’établir des règles communes en matière de change et d’équilibre de la balance des paiements, de mettre en place un système multilatéral de règlement des transactions internationales, de créer un fonds de réserve auquel les pays pouvaient avoir recours en cas de nécessité (le FMI) et une banque de reconstruction et de développement (BIRD). Ce fut aussi la mise en place du « Gold Exchange Standard » (étalon de change-or), qui fixait la valeur du dollar en or et qui définissait toutes les autres monnaies par rapport au billet vert. Un privilège d’autant plus exorbitant que l’administration américaine n’aura de cesse de faire jouer au dollar un rôle beaucoup plus important que prévu par les Accords. Avant que par défaut, on passe d’un système d’étalon de change-or à un système d’étalon-dollar.

C’est aussi ce qu’on appela la victoire du plan White présenté par les États-Unis, sur le plan Keynes présenté par l’Angleterre. Une présentation trompeuse puisque jamais les délégués n’eurent à choisir entre un plan Keynes et un plan White. Car Bretton Woods fut en vérité une mise en scène soigneusement orchestrée. Il y eut bien des discussions, parfois vives, des amendements aux textes proposés et des revirements de dernière minute. Mais l’essentiel était joué. Depuis 1942, les États-Unis et l’Angleterre négociaient en effet pied à pied et c’est un compromis anglo-américain qui fut présenté à la conférence.

John Maynard Keynes

John Maynard Keynes

Ce sont les Anglais qui tirèrent les premiers. Dès septembre 1941, Keynes livre une première version de son projet de réforme du système monétaire international. Son objectif principal ? Mettre en place un mécanisme expansionniste en procurant au monde les liquidités nécessaires pour favoriser la croissance. Le plan préconise la « multilatéralité » des échanges à l’échelle mondiale et propose des mécanismes visant à faciliter la réalisation de l’équilibre des balances des paiements. Keynes est en effet convaincu qu’une des raisons majeures des crises financières est le déséquilibre des échanges entre pays. L’idée n’est pas nouvelle. Mais le trait de génie de Keynes est d’inverser le raisonnement habituel qui veut que ce soit au pays débiteur, au pays endetté, de porter tout le fardeau et de trouver les moyens d’équilibrer sa dette. Il souligne au contraire qu’il faut accroître la responsabilité des pays créditeurs dans le nouveau système monétaire international. Tout l’art de Keynes consiste donc à trouver un système qui, sans dédouaner les pays débiteurs, persuade les pays créditeurs de prendre leur part dans le retour à l’équilibre en dépensant leurs excédents au sein de l’économie des pays débiteurs.

On mesure, à ce qui se passe aujourd’hui en Europe, l’audace d’une telle position.
Techniquement, Keynes propose la création d’une « chambre de compensation internationale », véritable préfiguration d’une banque centrale mondiale, et une monnaie de compte internationale, le « bancor » non convertible, ni en or ni en monnaie nationale. Il ajoute à ce dispositif un mécanisme qui vise à inciter tous les pays, déficitaires comme excédentaires, à ne pas trop s’éloigner de l’équilibre de leurs échanges. Un mélange de solidarité et de pénalités – pour les trop déficitaires comme pour les trop excédentaires –, dont Keynes espère qu’il amorcera une expansion régulière, équilibrée et juste, de l’économie mondiale. Enfin, il prend soin de préciser qu’un tel système ne peut fonctionner qu’avec « un contrôle des mouvements de capitaux [qui] devra être une caractéristique permanente du système d’après guerre ».

Harry Dexter White

Harry Dexter White

Côté américain, la démarche est plus classique. En juillet 1942, l’ébauche d’un plan de réforme du système monétaire international, préparée par le Trésor américain et signé Harry Dexter White, prévoit la mise en place d’un fonds de stabilisation sur la base de dépôts des pays membres – ce qui deviendra le FMI – et la création d’une banque de reconstruction qui deviendra la banque mondiale. Il met nettement l’accent sur la stabilisation du taux de change et l’abolition des pratiques restrictives en matière commerciale et ne se préoccupe guère des perspectives de long terme qui doivent être assurées par le retour au libre échange. Il propose aussi la création d’une unité de compte, baptisée « unitas », qui n’est en fait qu’un simple reçu pour l’or déposé au fonds de stabilisation. Elle disparaîtra dans les versions finales au profit du Gold Exchange Standard. Bref, le projet d’ordre mondial qu’il dessine promeut clairement le libre échange et la libre convertibilité des monnaies.

La confrontation des deux plans sera rude. Le projet initial de Keynes rencontre l’hostilité frontale des Américains. Quant à Keynes, il estime le plan White « rempli de bonnes intentions » mais juge les moyens d’action proposés « déplorables, ce qui le voue à l’échec ». Il n’en est pas moins prêt au compromis et sait déjà que celui-ci se fera majoritairement dans les termes américains. Il l’accepte a priori, tant il pense l’accord indispensable. Après sept versions, le plan White est officiellement transmis à l’Angleterre en février 1943. C’est le véritable début de la négociation de Bretton Woods.
Elle ne se fera qu’à sens unique. Keynes rédige en juin une synthèse des deux plans. Il y concède aux Américains le principe des souscriptions, la limitation de la responsabilité des créanciers, le fait qu’aucun pays ne peut être contraint de dévaluer ou de réévaluer la valeur-or de sa monnaie, la formule pour les quotas et les droits de vote au FMI et la forme générale du fonds de stabilisation… Entre le 15 septembre et le 9 octobre, les délégations se rencontrent neuf fois et règlent six des treize points de désaccords identifiés. Les autres seront négociés entre octobre 1943 et avril 1944. Pour faire court, Keynes ne parviendra à préserver que le contrôle des mouvements de capitaux et la liberté pour les États de mener la politique économique de leur choix à l’intérieur de leurs frontières…
dollar5L’accord final sera très proche du compromis d’avril. Il constitue pour Keynes un soulagement – il n’a jamais autant travaillé – et un immense paradoxe. Cet accord, il en est en effet l’artisan principal. Du début à la fin. Mais, dans le même temps, le texte est à ce point éloigné des intentions exprimées dans ses premières ébauches, tellement aux antipodes d’un nouvel ordre monétaire international qu’il voulait avant tout favorable au plein emploi, à la réduction des inégalités et à la croissance, qu’on peut s’interroger sur ce qu’il reste des principes au bout de tant de concessions… Keynes n’en conçut de l’amertume que sur le tard. Ainsi écrit-il dans une lettre datée du 13 mars 1946, quelques jours après la rencontre inaugurale du Conseil des gouverneurs du FMI et deux mois avant sa mort : « Les Américains n’ont aucune idée sur la manière de placer ces institutions dans une perspective d’intérêt international et leurs idées sont mauvaises dans presque toutes les directions. Ils sont pourtant complètement déterminés à imposer leurs convictions sans considération pour le reste d’entre nous. […] S’ils connaissaient la musique, passe encore, malheureusement ils ne la connaissent pas. »

A la lecture de ces quelques lignes, il est aisé de comprendre que les Accords de Bretton Woods fassent encore débat aujourd’hui. Présentés par les uns comme un formidable moment de coopération internationale pour réguler la finance mondiale, ils ne furent, pour les autres, que le moyen d’imposer une Pax Americana qui assura durablement l’hégémonie des États-Unis sur le reste du monde. Ils ne méritent sans doute ni cet excès d’honneur ni cette indignité. Les règles établies alors, même si nous en avons vu les limites, étaient à coup sûr un progrès sur ce qui existait auparavant. Et si les Américains furent bien à la manœuvre et imposèrent leur calendrier ils ne le purent que parce que la négociation répondait à une préoccupation et à des aspirations communes. Reste que les dérives du système ne tardèrent pas à se faire jour. D’abord parce que le projet tel qu’il fut validé à Bretton Woods restera inachevé. Ainsi, la volonté de placer la stabilité et le développement des échanges économiques internationaux sous la responsabilité d’un ensemble d’institutions internationales qui, elles-mêmes, devaient relever de la responsabilité d’une organisation à vocation universelle, l’ONU, ne se concrétisera pas. Ensuite, parce que la guerre froide, qui coupera le monde en deux, affaiblira la volonté commune de bâtir un monde commun. Enfin, parce que le système révèlera très tôt ses faiblesses et que l’esprit des Accords sera rapidement perverti.
Mais, disons le, les Américains ne furent pas les seuls à dévoyer Bretton Woods. dollar6Ainsi la Grande-Bretagne fut-elle la première à porter un coup fatal au respect des accords en matière de contrôle des mouvements de capitaux en créant au cœur même de la City, une place dérégulée, l’Euromarket, où les capitaux étrangers et dépôts en dollars pouvaient, en toute liberté, se livrer à toutes sortes d’opérations profitables. L’Euromarket, qui dès son origine perturba l’ordre marchand imposé par Bretton Woods et qui aurait donc dû être cassée au plus vite, finit au contraire par l’emporter. Certes, le FMI défendit les contrôles de capitaux jusqu’au milieu des années 1970 et fit même des propositions pour les renforcer lors des diverses crises de change qui émaillèrent la période. Jusqu’à ce que l’administration américaine impose en 1976 une nouvelle rédaction de l’article 4.1 des statuts qui stipula alors que « l’objet essentiel du système monétaire international » était de fournir un cadre « qui facilite les échanges de biens, de services et de capitaux entre les pays »… La messe était dite et la bascule se fit de l’ordre des nations à l’ordre des marchés. Et cette fois-ci sans aucune négociation… Jean-François Jousselin

En savoir plus : Pour la genèse et les conséquences des accords de Bretton Woods, on se reportera au n°26 de la revue Interventions économiques, publié en 1994. Notamment à l’article de Christian Deblock et Bruno Hamel, « Bretton Woods et l’ordre économique international d’après guerre » qui en donne une vue synthétique et à celui de Gilles Dostaler, « Keynes et Bretton Woods » qui retrace l’élaboration du plan Keynes et les discussions anglo-américaines.

dollar2Keynes, le trouble-fête théorique
L’économiste britannique, qui domina les débats à Bretton Woods, fait figure de trouble-fête théorique. Lui qui affirmait, dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, « On n’a jamais inventé au cours de l’histoire de système plus efficace que celui de l’étalon-or international pour dresser les intérêts des différentes nations les uns contre les autres », renverse toutes les priorités de la politique monétaire. Les bonnes cibles à viser ne sont plus l’équilibre de la balance des paiements et l’évolution des prix, mais le niveau du chômage et le taux d’investissement. L’acteur économique qui compte n’est plus le banquier central, mais l’entrepreneur qui fait des anticipations favorables de la demande, investit, lance des plans de production, embauche, et accroît la masse salariale. Les déterminants de la masse monétaire ne sont plus l’émission de monnaie par la banque centrale, mais la croissance des revenus. Et ce n’est pas l’épargne qui fait l’investissement, mais au contraire l’investissement qui crée l’épargne… Des positions qui vont à l’encontre de tous les dogmes de l’entre deux guerres : ceux de l’étalon or, de sa politique monétaire et de ses mécanismes d’ajustement. Et qui, quatre vingt ans plus tard, restent d’actualité. Pour accéder à une pensée qui fit souvent l’objet d’interprétations réductrices – y compris de la part de keynésiens –, recommandons la lecture d’un choix de textes écrits entre 1925 et 1937, « La pauvreté dans l’abondance« , qui en révèlent toute la richesse. Jean-François Jousselin

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Avec le GIPAA, aveugles mais partageux

Au début des années 1970, est créé le « Groupement pour une Information Progressiste des Aveugles et Amblyopes », le GIPAA. Son objectif premier ? Fissurer la chape de plomb qui pèse encore sur l’information. Rapidement, d’autres activités se développent : voyants et non-voyants s’investissent ensemble pour un accès original à la vie politique, sociale et culturelle.

 

En 1971, trois militants communistes s’attellent à un sacré chantier. Aveugles tous les trois, ils décident de créer une revue sonore, « L’oreille gauche », pour populariser des idées progressistes. Des textes, principalement des articles de journaux, sont enregistrés sur bandes magnétiques puis sur des cassettes. Ce qui constitue pour un temps la seule revue de presse pour aveugles ! Par la suite, progrès des techniques oblige, le support devient le compact disc : les moyens changent, la finalité demeure. Chaque mois, plusieurs personnes se consultent pour retenir un certain nombre de « papiers ». La base de recherche est large mais bien orientée. Elle s’étend de l’Humanité à Libération en passant par le Canard Enchainé, Le Monde Diplomatique, la Nouvelle Vie Ouvrière et bien d’autres encore… La revue sonore des adhérents du GIPAA fut ainsi préservée au fil du temps.

GIPA2Une telle longévité pose toutefois question. Grâce à Internet et à l’essor de l’informatique, l’ouverture sur le monde est sans limite. Des sources d’informations, autrefois inatteignables, sont devenues accessibles. « L’oreille gauche » correspond-elle encore aux modes de vie d’aujourd’hui ? Les animateurs de l’association n’en doutent pas. D’abord parce que tout le monde ne possède pas un ordinateur et nombreux sont ceux qui ne maîtrisent pas Internet, ensuite l’exercice est bien plus compliqué pour les non-voyants et la consultation de documents est parfois payante. Enfin, et surtout, les responsables du GIPAA sont convaincus que la bataille des idées est plus que jamais d’actualité, aussi il ne peut être question de laisser les aveugles et amblyopes seuls dans leur coin.
Casser l’isolement, voilà la grande ambition ! Certes le GIPAA n’est pas seul branché sur ce créneau, par nature le monde associatif propose des activités pour inciter les gens à sortir de chez eux. Le GIPAA se distingue néanmoins par un souci permanent de rapprochement avec la vie sociale, le monde du travail. Ainsi des conférences sont organisées avec des syndicalistes, des personnalités au parcours marqués par l’humanisme telles qu’Henri Alleg, Albert Jacquard, Haroun Tazieff ou Henri Krasucki. Une conviction, cependant : pour s’ouvrir au monde, autant aller à sa rencontre !

GIPA1Accompagnés de guides bénévoles ou de conférenciers professionnels, les non -voyants entreprennent des visites d’usines comme celle de Renault Cléon. Certaines initiatives peuvent même paraître improbables. La descente de nuit dans le métro parisien en a constitué le plus bel exemple, les organisateurs ont été stupéfaits par le succès rencontré ! Plus récemment, les Halles de Rungis ont accueilli des groupes de visiteurs du GIPAA. En juin prochain, le centre de tri postal de Wissous, le plus grand d’Europe, est au programme. Preuve qu’une organisation en adéquation avec le handicap permet l’accès à la plupart des loisirs : visites de musée, projections de film, représentations théâtrales… Pas d’exclusive non plus, en ce qui concerne les voyages : des adhérents se sont rendus à Cuba, au Vietnam. Ils ont rencontré des associations de non-voyants mais ils ont également visité des écoles, des crèches, des usines. Des contacts placés résolument sous le signe de l’échange, puisque stylos, papier, blouses d’infirmière mais aussi matériel informatique étaient dans les bagages des touristes. Histoire de se sentir utile, en d’autres termes : être actif ! Une posture défendue par le GIPAA, y compris en ce qui concerne la culture. Le défi n’est pas simple à relever à une époque où le citoyen est avant tout considéré comme un consommateur.

Aussi, depuis quelques années, l’association organise des spectacles. Artistes amateurs voyants et non-voyants, membres du GIPAA, interprètent des chansons, jouent de la musique. Les concerts furent successivement consacrés à la chanson contestataire, à des hommages à Brassens ou à Ferrat, l’an dernier à la chanson humoristique. A chaque fois l’entreprise est couronnée de succès, pour une raison bien simple : le bonheur de partager un loisir, le plaisir de prolonger ces festivités autour d’un repas. En novembre 2014, la « ville en chanson » sera le leitmotiv du prochain concert…. Comme pour toute entreprise bénévole, la réussite d’une activité repose sur une bonne dose d’énergie, d’enthousiasme et de bonne humeur. Mais sans moyen financier, le cœur ne suffit pas. Il faut bien se débrouiller pour récolter de l’argent, faire preuve d’imagination. Le résultat des cogitations ? Éditer une carte postale en couleur et en relief ! Le bénéfice des ventes aidera à payer la réservation des cars pour les sorties ou la location de salles pour les concerts.
Pour le GIPAA cependant, il ne s’agit pas de produire un banal support publicitaire, ses concepteurs veulent en faire un authentique objet d’art. Autant pour les voyants que les non-voyants, le symbole d’une action concertée pour le bien-être commun.
Philippe Gitton

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Saint-Étienne, le FRANCE à quai

Jusqu’au 28 février 2014, le mythique paquebot France accoste à Saint-Étienne. Au musée d’Art et d’Industrie de l’ancienne cité manufacturière… Entre « Design embarqué » et art de vivre, une superbe exposition qui emporte le public dans une originale croisière à bord du génie artistique et ouvrier de la France des années 60.

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Nostalgie quand tu nous tiens, Sardou n’est pas loin ! Même si l’on y préfère la chanson de Jean Ferrat interdite d’antenne jusqu’en 1971, »Ma France« , « celle qui construisit de ses mains vos usines » et le paquebot du même nom qui entama son voyage inaugural en 1962… Au départ du Havre, ce sont 2000 passagers qui prennent place à bord du navire, fleuron de la Compagnie Générale Transatlantique, pour effectuer une traversée de prestige et rallier New-York en cinq jours : la consécration, le triomphe pour le savoir-vivre et le savoir-faire à la Française !

FL006563_hrPour la construction de ce géant des mers, long de plus de 315 m et d’une vitesse de 30 nœuds, c’est le pays tout entier qui se mobilise sur ordre du Général : alors que l’État et la CGT ont paraphé le bon de commande du paquebot en juillet 1956, de retour aux affaires en 1958, De Gaulle exige de la Compagnie de faire appel uniquement aux ressources et compétences nationales, en contrepartie d’une subvention supplémentaire de 20% du prix de revient du navire ! Au point que le France s’imposera durablement dans l’imaginaire collectif, au même titre que le futur Concorde, comme l’œuvre industrielle emblématique de l’époque des « Trente Glorieuses ». A tout niveau de la recherche et de la création : innovations techniques et technologiques, arts décoratif et culinaire… Agencée en quatre espaces clairement identifiés (« L’emblème des années 60 », « La conception d’un bateau d’exception », « Luxe et raffinement sur mer », « L’art de vivre à la Française »), l’exposition de Saint-Étienne apporte paradoxalement un extraordinaire éclairage sur les atouts dont pouvait s’enorgueillir l’hexagone à cette époque-là. Pour devenir un parfait ambassadeur « made in France », le paquebot est sujet de toutes les attentions : confié d’abord aux mains des ouvriers des célèbres chantiers de l’Atlantique de Saint-Nazaire, livré ensuite aux recherches des meilleurs concepteurs et ingénieurs, embelli enfin par les plus célèbres décorateurs de leur temps.

FL004424_hrSelon les spécialistes, le France va révolutionner la construction navale. Par ses ailerons stabilisateurs d’abord, par la nouvelle organisation spatiale du paquebot qui offre le même niveau de qualité à tous les passagers, de première ou de seconde classe… L’innovation majeure qui signera à jamais l’identité du bateau ? « Le chapeau de gendarme » qui couronne les deux cheminées, conçu dans un but très précis : rejeter fumée et suies loin des ponts où déambulent les passagers ! L’usage de matériaux insolites et modernes, ensuite, puisque le bois est banni comme matériau de décoration : le formica qui orne salons et salles à manger, le rilsan ou polyamide 11, découvert en France, qui sert pour les revêtements de fauteuils et les moquettes, la fibre de verre pour les rideaux, gaines d’aération, la piscine et… les canots de sauvetage ! Plus fort encore, on fait appel aux meilleurs aciers pour façonner hélices et lignes d’arbre, soit 900 tonnes de forge : près de 270 tonnes commandées aux aciéries du Creusot, le reste à la Compagnie des Aciéries et Forges de la Loire ainsi qu’à la Nantaise de Fonderie qui se spécialisera d’ailleurs dans les alliages de cuivre et la fabrication d’hélices…

FL012098_hrUne maquette grand format du bateau nous en livre tous les secrets. Et le premier, surprenant : tous les passagers sont logés à la même enseigne, tous jouissent des mêmes niveaux, tous peuvent profiter de l’ensemble du navire ! Autre révolution majeure pour l’époque : seules deux classes ont droit de cité sur le pont… Avec un confort quasi équivalent entre première et seconde classe, « la différence résidant essentiellement dans la décoration, plus sophistiquée et plus raffinée dans les suites et la 1ère », confirment les experts. En tout cas, le France offre à chacun le luxe d’un grand hôtel flottant. Outre la cuisine, mobilier et décoration : Le Corbusier proposa ses services, poliment refusés ! La compagnie Transatlantique était favorable aux plus grands noms de la création, pas au point cependant de faire appel à l’avant-garde et de lui donner carte blanche : il ne fallait certainement pas couler le bon goût de la clientèle et les critiques d’art ne manquèrent donc pas de faire entendre leurs voix discordantes sur les noms retenus. Parmi ceux-là, tombés quelque peu FL006419_hrdans l’oubli depuis : Jacques Dumond et Henri Lancel pour le mobilier, Coutaud et Gromaire pour les tapisseries, le grand artiste décorateur des années 60 Maxime Old pour le salon « Fontainebleau », l’une des pièces les plus luxueuses du paquebot qui pouvait recevoir jusqu’à 500 personnes les soirs de gala ! La fine fleur de la création française est pourtant présente à bord. A travers lithographies, aquarelles et plats en céramique : Picasso, Braque, Dufy… Sans oublier la célèbre Joconde qui reçut les honneurs du France lorsqu’elle embarqua en 1962 pour s’en aller faire risette outre-atlantique : les passagers n’eurent guère loisir d’en sourire, la belle voyagea telle une clandestine, dans un coffre-container surveillé nuit et jour jusqu’à l’accostage.

Outre les artistes et musiciens de renom qui animent réceptions et soirées de gala, l’ultime fierté de la Compagnie qui s’inspira des prestations offertes sur son précédent fleuron maritime, feu le « Normandie » ? La « brigade des cuisiniers », 170 au total à bord, qui fait voguer le prestige de la gastronomie française sur toutes les mers ! Au menu (cinq potages, deux poissons nobles, une spécialité régionale quotidienne…), les meilleurs ingrédients (bœuf du Charolais, veau de Charente, beurre de Normandie pour les pâtisseries…) arrosés des meilleurs crus de Bourgogne et de Bordeaux… La tradition en cuisine ? Essayer de ne jamais préparer deux fois le même plat sur une traversée ou une croisière, être en outre aux petits soins des palais américains qui raffolent des crêpes Suzette, des pêches melba ou de Saint-Honoré !

affiche_automoto_1024x768Initiée par l’association French Lines en charge de mettre en valeur le patrimoine des compagnies maritimes françaises, l’exposition France a vraiment eu raison de s’amarrer à terre, au musée des Arts et d’Industrie de Saint-Étienne. Une immersion bienvenue dans une ville et un territoire industriel qui ont largement contribué à la renommée du France et de la France… Une exposition originale, qui honore à égalité Art et Industrie, histoire des techniques et histoire du travail, mémoire des créateurs et mémoire des travailleurs. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre le temps de flâner dans les autres galeries et expositions permanentes du musée consacrées aux cycles, rubans et armes. Si vous choisissez bien votre jour et votre heure, à défaut d’enfourcher le premier vélo de course conçu à Saint-Étienne ou de tirer au pistolet à silex, vous aurez la chance de croiser un authentique passementier qui sera fier de vous faire partager la passion d’un antique savoir-faire sur son métier à ruban jacquard avec, s’il vous plaît, battant brocheur d’origine ! Yonnel Liégeois

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L’empreinte de Chamoiseau

Prix Goncourt 1992 pour « Texaco », l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau poursuit sa réflexion sur les traces du regretté Édouard Glissant, son compagnon d’écriture : quête des origines, créolisation et métissage, individuation et rapport aux autres. En revisitant aujourd’hui la figure emblématique de Robinson, chère à Daniel Defoe et Michel Tournier, dans « L’empreinte à Crusoé » nouvellement réédité en poche. Un roman foisonnant qui narre, à travers moult péripéties, le cheminement de la conscience humaine des origines à nos jours.

 

 

 Yonnel Liégeois – Entre votre Robinson et vous, il y a plus qu’une empreinte ! Aurait-il pu surgir de l’imaginaire d’un écrivain, autre qu’antillais ou caribéen ?

imagesPatrick Chamoiseau – Je ne pense pas que l’on puisse séparer l’exercice littéraire d’une perception globale à la fois de la société, du monde, de l’évolution des cultures et des individus. Je suis martiniquais, je suis ce qu’on appelle un créole américain. Et tout cet espace américain, ces Amériques, ont été fondés un peu de la même manière sur la base du génocide amérindien, la traite des nègres, l’esclavage, tout le déploiement de la colonisation et de ce qu’on peut appeler le post-colonialisme. Cela s’est traduit par des conquêtes, dominations, exterminations, génocides, cela c’est aussi traduit par des émergences inattendues : des imaginaires, des visions du monde, des dieux, des langues se sont rencontrés et ont été forcés de vivre ensemble. Pour donner quelque chose de nouveau qu’Édouard Glissant a nommé processus de créolisation.

 

Y.L.– Créolité, créolisation… Qu’entendez-vous précisément par ces mots ?

P.C.Le processus de créolisation signifie que de manière accélérée, massive et brutale, des peuples, des perceptions du monde, des cosmogonies, des dieux, des langues, des cultures, des civilisations se sont rencontrés, ont été forcés d’élaborer de nouveaux savoir-faire et de nouveaux savoir-être pour donner les peuples composites que nous sommes. La créolité martiniquaise n’est pas la créolité cubaine, qui elle-même n’est pas la créolité du Brésil… La conquête des Amériques réalisée par Christophe Colomb marquera le premier temps de la mondialisation : la mise en convergence de peuples et de cultures qui vivaient jusqu’alors sous des espaces temporels assez importants. Toutes ces rencontres ont pratiquement anéanti les absolus véhiculés par les cultures anciennes. Je fais donc partie d’un peuple composite dont tous les marqueurs identitaires, toutes les structurations habituelles ont été effacés. Par exemple, dans un peuple archaïque, archaïque dans le sens « peuple premier », le groupe d’Homo Sapiens essayait de légitimer sa présence sur un territoire particulier en se racontant des histoires. Et la première qu’il se raconte, c’est une création du monde, une genèse : d’où vient le monde, comment il a été constitué… A partir de cette genèse, le peuple en question se raconte un mythe fondateur, dont va découler l’histoire de la communauté, ce qui va devenir en gros l’histoire nationale : nos ancêtres, nos grands faits d’armes, toute la littérature épique qui narre comment la communauté s’est constituée.

 

Y.L.– Or, en tant que Caribéen, vous semblez vous déclarer orphelin de marqueurs identitaires ? 

01071123851P.C.– Pour un peuple composite des Amériques, il n’y a pas de genèse, ou alors il faudrait prendre les genèses des amérindiens, les genèses de toutes les ethnies africaines, les genèses transportées par les différents colons qui se sont entretués et ont massacré un peu partout : trop de genèses tue la genèse ! Pour raconter l’histoire de la Martinique, par exemple, il faudrait bien sûr raconter l’histoire des amérindiens avec une infinité de peuples amérindiens, il faudrait raconter l’histoire de la colonisation, c’est d’ailleurs ce qu’on nous servait à l’école : à part nos ancêtres les Gaulois, on nous expliquait l’histoire de la Martinique à partir de 1635 avec le débarquement du flibustier normand Pierre Belain d’Esnambuc. Cette histoire de la colonisation ne saurait expliquer la composition du peuple composite, elle ne raconte que le discours du vainqueur, le discours du colonisateur. Nous vivons désormais dans des sociétés multi-transculturelles, un peu semblables à ce que nous vivions dans les plantations esclavagistes, en tout cas à ce que nous avons vécu dans les Amériques. Une bonne part de la réflexion d’Édouard Glissant fut justement de bien comprendre ce que voulait dire la créolisation. On peut avoir, par exemple, une communauté très importante qui provient de Guinée, sans aucune survivance provenant de la Guinée, mais avec des survivances qui viennent d’ailleurs. Il nous manque une anthropologie de la créolisation. D’autant plus nécessaire qu’elle nous permettrait de comprendre la société actuelle. Penser aujourd’hui que nous sommes dans une société pure, bien stable, avec des identités qui ne bougent pas, c’est une vue de l’esprit. Tous les enfants du monde ont les mêmes pantalons qui leur tombent sur les fesses, les mêmes tatouages, ils écoutent la même musique, 80% de ce qui constitue l’imaginaire de nos enfants n’est pas constitué de ce qui provient de France par exemple, ou qui viendrait de la Martinique, mais par ce qui est transporté par tous les écrans, tous les flux et les fluides qui viennent d’un monde qui est désormais ouvert !

 

Y.L.– D’où ce chamboulement des valeurs, cette impression de perte d’identité pour nos sociétés occidentales ?

P.C.– Tous les marqueurs identitaires traditionnels sont complètement bouleversés. Par exemple, je suis de peau noire, mais je suis plus proche de n’importe quel blanc de la Caraïbe que d’un Africain. Même si j’ai des affinités, des solidarités vivantes avec l’Afrique… J’écris en français, mais je suis plus proche de n’importe quel anglophone, hispanophone ou créolophone de la Caraïbe que de Patrick Modiano ou d’Alexandre Jardin… La couleur de la peau, la langue que l’on parle, ne donnent pas une fraternité déterminante aujourd’hui. Aujourd’hui, celui qui a la peau noire ressemble plus à G. Busch qu’à Mandela, pourtant il a la peau noire ! Si on se base sur ces anciens marqueurs identitaires, on risque très largement de passer à côté de la notion de diversité. Penser que la diversité est constituée par des phénotypes est une absurdité : lorsque vous regardez tous ces gens, peau noire ou yeux bridés, qui présentent les journaux télévisés, ils ont les mêmes gestes, la même manière de concevoir l’information, ils sont du même monde. On a une pensée unique ! Il nous faut donc réfléchir sur cette question de la créolisation : que se passe-t-il quand autant de cultures, de visions du monde, de langues, de dieux sont obligés de recomposer du nouveau dans les modalités qui sont celles du monde contemporain, des modalités qui sont celles de la Totalité Monde ? Nous ne vivons plus à l’échelle d’un clocher, d’un territoire, d’une langue, d’un dieu, mais dans un espace ouvert où nous recevons des stimulations qui viennent de partout.

 

Y.L.– Une ouverture au monde qui, paradoxalement, peut conduire au renfermement ou à l’isolement…

CHAMOISEAU 46

Co Bapoushoo

P.C.– Effectivement, avec cette problématique de l’individuation que tous les groupes, les syndicats en particulier, connaissent bien. Vous savez combien c’est difficile de trouver des militants, des gens qui s’investissent. « Ce n’est plus comme avant », entendons-nous souvent. Aujourd’hui, il est très facile de briser une grève en accordant des primes à ceux-là, des avantages à ceux-ci, vous connaissez ça mieux que moi ! Il est très difficile de retrouver le collectif qu’on pouvait avoir il y a  quelque temps, il y a eu un processus d’individuation qui fait qu’aujourd’hui nous sommes une société d’individus. Très souvent, on a tendance à dire que c’est l’idéologie capitaliste qui a exacerbé, développé ou provoqué le processus d’individuation avec le renferment de chacun sur ces petits problèmes et le manque de solidarité. Je ne le crois pas. L’individu a toujours existé dans les communautés archaïques, mais brimé par des corsets symboliques qui progressivement se sont épuisés sous le développement de la conscience et de la connaissance. Paradoxalement, la seule idéologie qui a réussi à chevaucher cette individuation, c’est l’idéologie capitaliste qui accompagne les pulsions individuelles, qui favorise l’égoïsme et le repli sur soi, qui remplace le grand désir de réalisation de soi par des pulsions consommatrices … On peut donc dire que l’égocentrisme, le manque de solidarité, tout ce dont nous souffrons aujourd’hui, le peu d’investissement dans les grands idéaux, c’est plus une maladie de l’individuation qu’une caractéristique de l’individuation elle-même. Ce qu’il nous faut comprendre, c’est que la solidarité, les grands mouvements d’ensemble pour lutter contre les forces de  domination passent par le développement des capacités de connaissance et de conscience des individus. C’est paradoxalement la plénitude de chaque individu, donc l’élévation de son niveau de conscience, de connaissance, de sensibilité artistique et esthétique, qui ouvrira la voie aux nouvelles solidarités.

 

Y.L.– A vous entendre, on croirait lire du Chamoiseau dans « L’empreinte à Crusoé » !

01020694851P.C.– C’est un peu ce qui se passe, en effet, avec notre bon Robinson sur son île. Sa solitude, le fait qu’il soit coupé de tous les êtres humains l’obligent à se construire lui-même de manière autonome. Une fois qu’il se réalise, que son niveau de conscience va augmenter, le désir de l’autre, la solidarité avec les autres êtres humains viennent naturellement dans ces modalités d’existence. C’est la grande puissance et la grande misère de l’Homo Sapiens que de disposer de la conscience réflexive. Quand elle apparaît, Sapiens se retrouve fasciné et terrifié à la fois par ce qu’il y a autour de lui et qu’il ne comprend pas : le ciel étoilé, la lune, la foudre, les paysages, les animaux, sa propre vie, sa mort, la putréfaction. Ce sont des épouvantes incroyables, c’est une terreur totale. Que fait Sapiens pour s’en tirer ? Il va se raconter une infinité d’histoires, il va déployer entre lui et ce qu’il ne comprend pas, un paravent. C’est l’esprit magique, c’est la création des dieux et des démons, tout sera expliqué par un déploiement d’imaginaire : les grandes religions,  toutes les croyances, la philosophie, les sciences et les techniques. Notre champ de conscience provient de ce point originel où la conscience de Sapiens a été terrifiée. Il y a fondamentalement un impensable, un abîme que l’on masque avec ce paravent que sont les cultures, les croyances, les dieux, les diables, les démons, les systèmes de pensée, les idéologies. Mais à mesure que notre degré de sensibilité, d’humanisation augmente, nous nous apercevons que ce sont des béquilles, des artéfacts, telle cette prétention des grands systèmes idéologiques à nous donner l’explication du monde avec la perspective d’un grand soir où l’on accèderait enfin au bonheur…

 

Y.L.– Votre « Robinson » est totalement dans cette perspective-là ?

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

P.C.– Pour moi, deux Robinson furent déterminants. Le Robinson de mon enfance d’abord, celui de Daniel Defoe qui m’a fait rêver, il n’y a pas une seule plage que je visite en Martinique sans penser tout de suite à mon Robinson. A l’époque, il y avait tellement d’interdits que je n’avais qu’une envie : grandir et faire ce que je veux ! Et ce personnage qui n’avait personne pour l’embêter sur son île, qui pouvait faire ce qu’il voulait, construire ce qu’il voulait, manger ce qu’il voulait … Il refaisait le monde tout seul, pour moi c’était fascinant et je l’ai conservé dans mon esprit pendant très longtemps. Aussi, dès l’âge de 14 ans, je savais que j’écrirai ou ferai quelque chose avec cet archétype du Robinson ! Progressivement je vais m’apercevoir, surtout à l’émergence de ma conscience anticolonialiste, que le Robinson de Defoe essaye avant tout de reconstituer la civilisation occidentale dans une nature sauvage : il passe son temps à récupérer dans le bateau échoué tous les vestiges de cette civilisation et à construire dans l’île quelque chose qui lui donnera l’illusion de dominer la nature, de la régenter exactement comme l’Occident a organisé, civilisé, régenté le monde. … Le Robinson de Defoe ? Un petit concentré de colonisation et de civilisation de la sauvagerie, notamment la sauvagerie que représente Vendredi. Celui de Michel Tournier ensuite, « Vendredi ou les Limbes du pacifique », un roman absolument magnifique mais peut-être plus subtil que celui de Defoe. Tournier a un rapport à la nature qui n’est déjà plus un rapport de domination totale mais un rapport de compréhension et de connivence qui annonce la conscience écologique d’aujourd’hui. Mais il développe, surtout, une autre problématique fondamentale qui m’a beaucoup frappé : militant anticolonialiste, il se pose la question de l’autre, son Robinson qui se retrouve seul va voir toute son humanité se décomposer parce qu’il n’a pas le regard de l’autre ! Il nous explique en fait que pour nous construire, comme peuple ou comme individu, il faut l’autre, il faut autrui, il faut même l’étranger, les autres cultures, les autres civilisations. S’il n’y a pas l’altérité, nous ne pouvons atteindre la plénitude de notre humanité. Les grandes civilisations, les grandes cultures ont toujours été un processus d’interaction entre différentes productions de Sapiens. Il n’y a aucune civilisation, aucune culture qui ne se soient pas nourries des autres. Et le plus extraordinaire, c’est que chaque culture, chaque civilisation, ont produit des atrocités et des choses magnifiques, des ombres et des lumières, et que très souvent les lumières de certaines civilisations ont permis de lutter contre les ombres d’autres civilisations. C’est ce que Tournier explore de manière absolument magnifique avec son Vendredi, Robinson a plus d’humanité, grâce à la présence de Vendredi.

 

Y.L.– La boucle n’était-elle donc pas bouclée avec ces deux figures emblématiques de Robinson ? Pourquoi cette urgente nécessité d’en composer une autre ?

01029547851P.C.– L’étranger aujourd’hui, on le voit tous les jours. En revanche, il y a un autre « autre » qui existe. Et c’est celui là qui intéresse mon Robinson. Il y a l’autre qui constitue la nature, c’est la conscience écologique. Pourquoi ? Parce que toutes les conceptions de l’humanisme qui se sont succédé ont toujours considéré que l’homme était au dessus du vivant, que l’homme était l’aboutissement du vivant. On s’aperçoit que si nous continuons d’exploiter le vivant de la manière la plus éhontée et en fonction de nos seuls intérêts, nous nous condamnons nous-mêmes. Mais pour moi, l’interrogation fondamentale réside en ce moment de l’origine où la conscience de Sapiens découvre l’impensable. Il me semble que, fondamentalement, l’autre aujourd’hui, ce n’est pas simplement l’étranger, ce n’est pas seulement la nature qu’il nous faut intégrer dans notre conception de l’humanisme, c’est l’impensable. Mon Robinson, dans toute sa trajectoire, croise celles du Robinson de Defoe et du Robinson de Tournier, mais il va se retrouver d’abord en face de lui-même le jour où il découvre une empreinte sur la plage de cette île qu’il domine depuis de nombreuses années déjà. Au départ, il a peur parce que l’autre, cet étranger, c’est peut être un ennemi potentiel. Donc il sort ses armes, il se prépare à la guerre, à se battre… Il part à sa recherche mais ne le trouve pas, c’est le premier stade. Le deuxième stade ? C’est quand il se dit que cet autre est peut-être un être humain, quelqu’un à qui il pourrait parler. Alors, il se regarde pour voir si il est bien rasé, et c’est là qu’il s’aperçoit qu’il ressemble à un animal, sale et hirsute. Donc, il commence à retrouver une dignité humaine, simplement parce qu’il imagine qu’il y a quelqu’un d’autre qu’il va rencontrer et voir, quelqu’un à qui il va sourire et qui va pouvoir répondre à son regard et à son sourire. Aussi, va-t-il chercher l’autre avec ce désir de revivre en humanité. Une quête vaine qui le ramène à l’empreinte et après bien des péripéties, il s’aperçoit que c’est sa propre empreinte, il n’y a personne : elle était là depuis les premiers temps de son arrivée sur l’île, fossilisée dans le sable ! A ce moment là, se développe tout un processus de découverte intérieure, découverte de son individuation comme de sa multiplicité interne. Progressivement, son regard va changer sur l’île, sur la manière d’aborder le vivant. Pour se retrouver en face de l’inconnaissable, l’impensable, avec lequel il va construire son existence. Voilà la trajectoire philosophique de mon Robinson, qui complète celui de Defoe et celui de Tournier, et qui en fait rappelle le cheminement de la conscience humaine des origines à nos jours. Pour autant, c’est un roman, pas un casse-tête intellectuel : il y a de quoi lire, il y a de quoi rire, il y a même du suspens et des surprises ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 Le penseur de l’imaginaire

01017628851De sa « Chronique des sept misères » à « Solibo le magnifique », de « L’esclave vieil homme et le Molosse » aux « Neuf consciences du Malfini », Patrick Chamoiseau creuse son sillon de livre en livre. Une conscience façonnée par l’insularité, le souvenir hérité de l’esclavage et la lutte contre le colonisateur pour s’ouvrir à la complexité des relations humaines,  décrypter la créolisation des peuples et des cultures, s’inscrire dans le rapport au « Tout Monde » cher à son aîné en écriture, Édouard Glissant. Avec « L’empreinte à Crusoé », l’écrivain antillais franchit un pas supplémentaire, délaissant le chatoyant parler créole pour inscrire  son nouveau Robinson au cœur de la modernité et des grandes questions métaphysiques qui agitent la planète : celles des mythes créateurs et des origines, du métissage de nos racines et de nos cultures, du rapport à la nature, du choc de l’étrange et de l’étranger pour devenir pleinement humain. « L’empreinte à Crusoé » ? A travers moult épreuves et rebondissements, l’authentique saga d’un être en quête de devenir, se redécouvrant Homo Sapiens sur son île déserte. Une plume et une pensée qui caracolent entre perte d’identité et conscience de soi. Avec force imaginaire et poésie.

« L’empreinte à Crusoé », de Patrick Chamoiseau. Ed. Folio Gallimard, 336 p., 7€2.

 

 En savoir plus

01072910851– « Patrick Chamoiseau », par Samia Kassab-Charfi (Coéd. Gallimard / Institut Français, 174 p., 19€). Enrichi d’un CD d’entretiens, ce livre analyse avec pertinence l’œuvre et le parcours de l’auteur antillais.

« Le papillon et la lumière », de Patrick Chamoiseau (Ed. Folio Gallimard, 112 p., 4€9). Un joli conte illustré par Lanna Andreadis, où l’écrivain nous livre quelques réflexions pour éviter de se brûler les ailes.

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Ultime moisson d’été

A la veille de la rentrée littéraire, sur les rayons de librairie figurent encore quelques ouvrages que vous n’avez pu glisser dans la valise ou le sac à dos, que vous n’avez pas eu plaisir à lire à la campagne ou en bord de plage. Ultime moisson d’été, pour finir les vacances en beauté dans son canapé.

 

 

sibérieVous rentrez de randonnée, au désert ou à la montagne ? Pour ne point vous dépayser et garder en bouche la saveur des grands espaces, nouvellement réédité en poche  « Dans les forêts de Sibérie » (prix Médicis 2011, catégorie essai) de Sylvain Tesson s’impose d’emblée à la lecture ! Le pari de ce grand baroudeur devant l’éternel ? Séjourner en solitaire, six mois durant, dans une cabane sibérienne sur les berges du lac Baïkal pour honorer la promesse « de vivre en ermite au fond des bois » avant ses quarante ans… Ses seuls combustibles ? Des litres de vodka et du bois à couper pour se réchauffer, des boîtes de conserve et du poisson à pécher pour subsister, des caisses de livres à dévorer pour occuper les longues journées en solitaire et… la tenue d’un journal pour coucher sur le papier ses états d’âme et sautes d’humeur ! Un récit donc presque au jour le jour où Sylvain Tesson nous confie, avec humour et jubilation, ses réflexions sur l’état du monde et des forêts, son bonheur de vivre au rythme de la nature et des caprices de la météo, son plaisir d’être libéré des contraintes de la modernité. Sans pour autant ne rien nous cacher de ces plages de solitude parfois difficilement supportables, passage obligé pour accéder à une liberté reconquise, ou ces coups de colère contre cette classe de parvenus, les nouveaux riches russes en goguette sur le lac gelé au volant de leurs quatre-quatre, saccageant pistes et faunes, polluant de leur arrogance et de leurs beuveries ces paysages idylliques quoique sauvagement meurtriers pour les aventuriers inconséquents, abandonnant leurs déchets au gré du vent de la toundra… « Dans ce désert, je me suis inventé une vie belle et sobre, j’ai vécu une existence resserrée autour de gestes simples« , témoigne Sylvain Tesson, « j’ai connu l’hiver et le printemps, le bonheur, le désespoir et, finalement, la paix« . Les plus grands de ses petits plaisirs ? Aller prudemment faire son trou sur le Baïkal pour pêcher son poisson quotidien, s’offrir de belles balades enneigées en quête de bois ou de rencontre impromptue avec un ours, dans la chaleur de sa cabane s’attarder à la veillée en compagnie de ses voisins les plus proches, éloignés cependant d’une centaine de kilomètres… Dépaysement et frissons garantis !

marilynEt le dépaysement assuré, encore, en compagnie de deux énergumènes belges littérairement totalement déjantés,  Isabelle Wéry avec « Marilyn désossée » et Jean-Pierre Verheggen pour « Un jour, je serai Prix Nobelge« … La première nommée, comédienne – chanteuse – metteur en scène, se joue de la langue comme elle joue de sa voix et de son corps sur un plateau de théâtre. Inventant des mots, des tournures de phrase pour nous conter la vie de Marilyn Turkey, son héroïne de papier, se rêvant dans le corps de la mythique Marylin aux différents stades de sa vie. Un roman qui invite le lecteur à lâcher prise pour se laisser porter par le courant d’une langue revisitée en totale liberté. Et de plonger dans la même jubilation à la lecture du dernier ouvrage de Verheggen, l’auteur émérite des « Agités du bucal » et de « L’oral et Hardy » qui valut un Molière en 2009 à Jacques Bonnaffé quand il déclama sur scène les textes à l’architecture proprement iconoclaste du trublion wallon. Une plume qui file à bride abattue entre humour et dérision, se moquant des règles du langage comme un cheval fou dans un jeu de scrabble, une cavalcade épicée entre sauts de mots et obstacles lexicaux. Une écriture qui prouve, à l’égal des « Portraits cachés » d’Yves Pagès, que le rire se révèle puissante arme de subversion !

tunisieDans un tout autre genre, le romancier Habib Selmi use du même humour pour dénoncer, avant l’heure des printemps arabes, la duplicité et l’hypocrisie qui sévissaient sous l’ère Ben Ali ! « Souriez, vous êtes en Tunisie » nous conte par le menu le retour au pays de Taoufik, en visite chez son frère après une longue absence. Pour y découvrir une belle-sœur désormais voilée, un frère fréquentant assidûment la mosquée… Autant de comportements de façade, dans une société où le paraître l’emporte sur l’être, que l’auteur brocarde sans ménagement sous couvert de l’innocence perdue de son héros dans les bras de la charmante Leïla ! Un roman au dépaysement garanti, moins désespérant cependant qu’ « Une lampe entre les dents » du grec Christos Chryssopoulos paru chez le même éditeur, Actes Sud… Une déambulation poético-réaliste dans les rues d’Athènes, quand l’intransigeance du FMI et l’aveuglement des instances européennes transforment la cité antique en un vaste territoire de la misère à ciel ouvert : soupes populaires en chaque coin de rue, hommes et femmes sans ressources en perdition sur un bout de trottoir. Chryssopoulos pose un regard plein de compassion sur cette humanité à la dérive, s’interrogeant et interrogeant chacun sur cette civilisation prétendument moderne qui court au naufrage. Avec une conclusion qui n’ouvre pas à l’optimisme : « Personne ne peut affirmer avec certitude que demain nous vivrons à Athènes. Personne ne peut envisager l’avenir. Nous sommes encore dans le noir« . Un « trou noir » dans l’histoire du second millénaire cette fois, que Mohamed Aïssaoui veut éclairer en posant une question dérangeante dans « L’étoile jaune et le croissant » : pourquoi, sur les 23 000 « Justes parmi les nations », n’y a-t-il pas un seul arabe ni musulman de France ou du Maghreb ? Aussi, le journaliste au Figaro Littéraire se décide-t-il d’enquêter, et de fouiller les archives, au nom des liens séculaires qui ont uni les communautés juive et musulmane. Pour faire mémoire, au final, d’un homme au moins qui mériterait l’appellation de « Juste », Kaddour Benghrabrit, le fondateur de la Grande Mosquée de Paris. Qui usa de sa position et de son influence auprès des autorités d’occupation pour protéger nombre de juifs et les sauver parfois de la déportation. Un document émouvant, sans complaisance en outre pour ces pays arabes ou chefs religieux musulmans aveuglés par la puissance montante du petit caporal nazi.

voeuPour les amoureux du roman noir, le chilien Ramon Diaz-Eterovic s’impose dans le genre ! Son dernier roman traduit en français, « Le deuxième voeu« , confronte à son propre passé son héros récurrent, le détective privé Heredia qui a la curieuse habitude de parler à l’oreille de son chat. Chargé d’enquêter sur la disparition d’un vieillard, il est poussé dans un même mouvement à rechercher les traces de son propre père, dont la mémoire et l’ultime signe de vie font écho à une fuite sans retour dans les confins les plus reculés du Chili. Une double quête d’identité passionnante et nostalgique sur le temps qui passe, les soubresauts d’un pays confronté à la dictature et à la misère économique. Du vague à l’âme aux trous de mémoire, un style de roman noir à découvrir avec une figure atypique de redresseur de torts féru de littérature et accro de sa vieille bagnole. Un détective à l’humanité partageuse, aussi nonchalant que le mythique inspecteur Colombo, à la sud-américaine cependant… Et pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans une autre aventure d’Heredia le détective, confronté cette fois aux conséquences de l’émigration péruvienne et au racisme, « La couleur de la peau » nouvellement rééditée en poche. Quant aux inconditionnels de la Série Noire, la célèbre collection créée par Marcel Duhamel chez Gallimard, ils ne manqueront pour rien au monde « L’évasion » de Dominique Manotti. L’auteure du remarqué « Bien connu des services de police » récidive chez le même éditeur avec cette histoire qui ramène le lecteur dans la France des années 80 quand les militants des « années de plomb » fuient l’Italie et son régime doublement répressif, mafieux et policier. Roman dans le roman, inutile d’en dire plus pour ne point divulguer l’intrigue, une page d’histoire contemporaine au suspens poignant qui s’achève en authentique tragédie littéraire. Plus léger dans la forme mais aussi gouleyant à la lecture , « Comme au cinéma, petite fable judiciaire« , d’Hannelore Cayre : un vieil acteur sur le retour, lassé des caméras et de la vacuité de son existence, se la joue « robe noire » dans un prétoire de tribunal !

amerikaEnfin, pour clore cette ultime moisson d’été et s’aventurer sur les nouvelles berges littéraires, l’un faisant passerelle pour l’autre, deux romans à la construction fort dissemblable mais que l’étrangeté rapproche… « Autant en emporte Levant« , titrait le quotidien Libération pour rendre compte du volumineux roman de l’écrivain libanais Rabee Jaber, « Amerika » ! Une véritable saga à l’américaine, nous contant l’exil de la jeune Marta de son Liban natal pour la terre promise où elle espère y retrouver son mari. Un long périple qui, de Marseille au Havre, la débarque en 1913 sur les côtes du pays tant rêvé, que les autorités nomment d’emblée « syrienne » comme tout étranger en provenance de ces contrées lointaines. Outre la force de l’écriture, le grand mérite de Jaber ? Nous conter l’étrangeté de ce pan d’immigration tombé dans les oubliettes de l’histoire… Ils furent, comme les Irlandais, des milliers à fuir la misère des pays d’Orient pour tenter de refaire leur vie, et parfois fortune, aux États-Unis. Comme les autres « Syriens », Marta devient alors « kachacha » pour survivre : une colporteuse qui sillonne l’arrière-pays et approvisionne les campagnes en fournitures diverses… Un roman foisonnant, aux multiples rebondissements, le portrait d’une femme attachante susceptible de redonner espoir à tous les naufragés de ce troisième millénaire, pour peu que leurs pas foulent un ailleurs osant leur ouvrir les bras autant que les frontières. L’étrangeté est aussi au rendez-vous du dernier roman de Pierre Péju, lauréat du prix du Livre Inter en 2003 pour « La petite Chartreuse« . Qu’on se le dise, l’ange Raphaël est de retour sur terre, il a déserté ses contrées nuageuses pour prêter secours à une humanité chancelante ! Plus précisément au couple brinquebalant formé par Nora et Matthieu, l’artiste peintre et le chirurgien réputé… « L’état du ciel » nous conte ainsi les états d’âme des trois protagonistes. Pour nous convaincre au final d’une seule certitude : au ciel comme sur terre, plus rien ne tourne rond et nous-mêmes, nous sentons-nous plus très bien ! Yonnel Liégeois

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Confiant, le romancier de la créolité

Alors que les éditions Ecriture publient « Les Saint-Aubert, l’en-allée du siècle 1900-1920« , le premier volet d’une future saga créole, reparaît en poche « Le gouverneur des dés » de l’écrivain antillais Raphaël Confiant. Originaire du Lorrain en Martinique, il décline de roman en roman son rapport à la créolité et aux cultures métissées.

 

 

Yonnel Liegeois – D’un roman l’autre, la plupart de vos écrits mettent en scène l’arrivée massive aux Antilles d’émigrés indiens, ou Chinois et Arabes, au lendemain de l’abolition de l’esclavage. Une entorse à votre « romance » créole ?

Confiant1Raphaël Confiant – J’ai toujours eu des personnages indiens, voire Chinois ou Syriens, dans mes livres. Pour la simple raison que, durant mon enfance, j’ai côtoyé des Indiens qui travaillaient sur la petite plantation de canne à sucre que possédait mon grand-père… Dès cette époque, deux faits m’ont frappé : l’ostracisme, incompréhensible pour moi enfant, voire le racisme qui entourait ces Indiens et la diabolisation par l’Eglise catholique de leur culte qui m’apparaissait au contraire chatoyant et très étonnant. Une réalité qui m’a profondément marqué au point d’avoir toujours pensé en faire un jour la trame de l’un de mes romans : raconter l’histoire de cette communauté qui est venue remplacer les Noirs dans les champs de canne après l’abolition de l’esclavage. N’oublions jamais que ce sont les Indiens en provenance de Pondichéry, et d’ailleurs, qui ont sauvé l’économie antillaise en 1848. Hormis les Noirs, esclaves et donc non payés, ils ont en fait constitué la première classe ouvrière des îles.

Y.L. – Noirs et Indiens subissaient pourtant à égalité le joug du colon blanc et du « béké ». Comment expliquer cet ostracisme à leur égard ?

R.C. – Les Noirs n’ont jamais compris pourquoi des gens venaient de si loin faire un travail qu’ils refusaient désormais d’accomplir. A leurs yeux, il était incompréhensible que des hommes et des femmes traversent deux océans, l’Indien et l’Atlantique, au terme d’un voyage périlleux de trois mois, pour devenir des « néo-esclaves ». D’autant que les colons n’ont pas fait de sentiment : les logeant dans les cases des anciens esclaves, leur attribuant les outils abandonnés par les autres. Ensuite, le destin des deux communautés est totalement différent. Le Noir est là depuis trois siècles, il a rompu les ponts avec l’Afrique et le mythe du retour s’est estompé, il se bat donc pour améliorer sa condition dans un pays qu’il considère désormais comme le sien. Au contraire de l’Indien qui a signé un contrat de cinq ans, a fui la misère de l’Inde pour amasser un petit pécule et retourner chez lui… L’indien n’a donc aucun intérêt à s’intégrer à la lutte d’émancipation, à participer aux mouvements de grèves sur les plantations au risque de s’en retourner aussi pauvre qu’avant. product_9782070300570_195x320Le titre de mon précédent livre, « La panse du chacal« , n’est pas qu’une simple formule littéraire ! Il s’appuie sur une réalité historique confirmée par l’entomologiste et littérateur Maurice Maindron qui écrit en 1907, à l’heure des grandes famines en Inde, qu’il vaut mieux pour le peuple des campagnes « émigrer aux Antilles que de mourir d’inanition au tournant d’un chemin et d’avoir pour sépulture la panse du chacal ». Ils furent ainsi 25 000 à émigrer en Martinique, plus de 40 000 en Guadeloupe.

Y.L. – En quoi ces nouveaux arrivants ont-ils enrichi ou subverti la culture antillaise ?

R.C. – Dès la seconde génération, les Indiens ont fait partie intégrante de la société créole et s’est alors affirmée une solidarité de classe entre les diverses communautés. Si l’école républicaine est devenue la voie royale d’émancipation pour l’ancien esclave, il n’en demeure pas moins que pour tous, Noirs, Indiens et Chinois, l’identité antillaise s’est fondée sur le travail de la canne à sucre comme matrice culturelle, avec sa facette terrible de l’esclavage et de l’exploitation féroce. Mais aussi en tant que creuset de peuples extraordinaires et de l’émergence d’une nouvelle identité que j’appellerai « identité multiple » faite d’apports amérindiens, européens, africains, asiatiques. D’où l’apparition d’une nouvelle humanité, la « créolité » pour moi, le « Tout-Monde » pour Edouard Glissant : la mise en partage des ancêtres.

Y.L. – Une mise en partage que vous jugez pleinement positive pour chacun, richesse pour tous plutôt qu’appauvrissement ?

R.C. – Dans le mouvement de mondialisation et de globalisation que nous vivons actuellement, seules deux voies sont possibles : celle de l’identité unique sous l’égide américaine, ou bien celle de l’identité multiple sur le mode créole… La « créolité », selon moi, n’est pas une spécificité antillaise, regardez les banlieues de nos métropoles. Avec le mélange des origines et des cultures, elles sont déjà « créolisées » et c’est un mouvement irréversible. Pour éviter l’écueil du communautarisme, il nous faut désormais cultiver nos identités multiples dans le respect de chacun. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Le dernier livre paru de Raphaël Confiant, « Les Saint-Aubert » (Ed. Ecriture, 412 p., 21€) : la saga d’une famille mulâtre installée à Saint-Pierre, à la veille de l’éruption de la Montagne Pelée en 1802. Toujours la plume du subtil auteur-conteur qui narre dans une langue chatoyante et métissée les grands moments de l’histoire des Caraïbes. Confiant4A découvrir : « Le gouverneur des dés« , « Case à Chine« , « La panse du chacal » et « Rue des Syriens« , tous parus chez Folio Gallimard. A signaler, deux essais fort pertinents sur l’identité antillaise, toujours disponibles : « Eloge de la créolité » avec Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau (Ed. Gallimard) et « Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle » (Ed. Stock).

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Le Louvre et les arts de l’Islam

Depuis leur ouverture au public en septembre 2012, les nouvelles salles du département des Arts de l’Islam au musée du Louvre ne désemplissent pas. Il y a de bonnes raisons à cela : une architecture très réussie, une muséographie intelligente et des collections d’une richesse exceptionnelle. Petite visite guidée d’un lieu désormais incontournable.

 

Créé il y a dix ans, le département des Arts de l’Islam est le dernier-né des huit départements du musée du Louvre. Jusqu’en 2003, les collections qui le constituent appartenaient au département des Antiquités orientales.

Le lion de Monzon Musée du Louvre, RMN/DR Hughes Dubois

Le lion de Monzon
Musée du Louvre, RMN/DR Hughes Dubois

N’était donc présentée au public, dans un espace réduit, qu’une sélection d’œuvres. La nouvelle présentation de ces collections permet enfin de découvrir l’un des plus riches et des plus remarquables ensembles d’œuvres issues du monde musulman : plus de 15000 objets, complétés par 3500 œuvres déposées par le musée des arts décoratifs. Il faut bien cela pour rendre compte de l’histoire d’un territoire couvrant trois continents, de l’Inde à l’Andalousie, entre le VIIe siècle et le XVIIIe siècle. Et pour montrer la richesse et l’apport à l’humanité tout entière d’une civilisation.

 

Le monde islamique

Car c’est bien de l’Islam en tant que civilisation qu’il s’agit ici. Sophie Makariou, qui dirige le département y insiste : « En français, le mot ISLAM a deux sens : islam désigne la sphère religieuse et Islam évoque la civilisation. » À la question de savoir s’il fallait garder ce terme, au risque d’entretenir une ambiguïté, Sophie Makariou répond par l’affirmative : « Cette dénomination est aujourd’hui justifiée. En effet, l’«art musulman» désigne exclusivement l’art qui est destiné à la sphère religieuse. Cette définition est assez restrictive ; c’est l’art des mosquées, des copies coraniques, etc. Mais le monde islamique dans son immensité, de l’Inde jusqu’à l’Espagne, sur plus de douze siècles d’histoire, se compose-t-il uniquement d’art religieux ? Bien sûr que non. Il a largement produit des objets pour des élites, dont il n’est d’ailleurs pas toujours assuré qu’elles aient été musulmanes.

Musée du Louvre, RMN/DR

Musée du Louvre, RMN/DR

Et ces objets appartiennent au monde civil, au monde du pouvoir ; il est donc logique d’y appliquer le terme d’«islamique». De même, le monde islamique comprend des peuples non-musulmans, à l’instar de la Syrie, dont la population, au XIIe siècle, demeurait majoritairement chrétienne. Faut-il pour autant faire de la Syrie au XIIe siècle une province de l’art chrétien ? J’en doute. »

La vigilance est donc de mise, surtout que les risques d’instrumentalisation existent : « L’ISLAM fait beaucoup débat aujourd’hui. Pourtant, il faut accepter ce terme – ce que nous avons fait. Redonner sa grandeur à l’Islam et ne pas le laisser au djihadistes et à ceux qui le salissent est fondamental. » Le choix qui a été fait, explique Sophie Makariou, est de montrer dans toute sa diversité la civilisation désignée par ce terme d’Islam : « Bien évidemment, nous assumons ce mot, nous le portons, et nous avons fermement l’intention de le montrer dans l’immensité de ce qu’il recouvre, avec toutes les communautés qui ont constitué cette civilisation. Nous voulons dévoiler l’Islam de Qusta ibn Luqa, grand mathématicien chrétien et auteur d’œuvres essentielles de la science arabe à Bagdad au IXe siècle, ou encore celle de Recemundo (Rabbi ben Zaïd), évêque de Cordoue, un familier de la cour du calife de Cordoue qui écrivait en arabe ; mais aussi l’Islam de Moïse Maïmonide, grand savant juif qui a écrit son œuvre en arabe, annotée en caractères hébraïques. »

 

Un parcours en quatre étapes

Pour rendre compte de cette diversité, les nouvelles salles proposent au visiteur un parcours chronologique en quatre étapes. Les œuvres de la première période, qui va du VIIe au XIe siècle, sont présentées au rez-de-cour. Il s’agit du moment où naît un vaste empire, dirigé par la famille mecquoise des Umayyades, puis par leurs rivaux Abbassides. C’est une période marquée par un formidable essor des techniques et des recherches décoratives. En témoignent de nombreux objets de bois ou d’ivoire sculptés et de magnifiques céramiques. Parmi ces œuvres, l’une des plus admirables est assurément l’aiguière dite « du trésor de Saint-Denis ». Pièce d’une rare élégance, en cristal de roche taillé, sculpté et poli, elle a été créée en Égypte vers l’an Mil.

En descendant au second niveau, en sous-sol, baptisé « parterre », le visiteur découvre les œuvres de la seconde période, qui va du XIe au XIIIe siècle. Moment de bouleversements politiques, avec le début de la Reconquista en Espagne et les Croisades, c’est aussi une période de développement exceptionnel des sciences et des lettres en terre d’Islam. Parmi les pièces de cette période, on signalera tout particulièrement le globe céleste conçu et fabriqué en 1144 par Yunus ibn al-Husayn al-Asturlabi, astronome et facteur d’instrument iranien. Le globe en laiton coulé de 17,5 cm de diamètre comprend un décor sculpté et est incrusté de 1025 points d’argent plus ou moins grands, selon l’éclat de l’étoile qu’il représente.

La troisième période, qui s’étend du XIIIe au XVe siècle, va des invasions mongoles de Gengis Khan à la

Musée du Louvre, RMN/DR

Musée du Louvre, RMN/DR

chute de Grenade, en 1492, qui voit la fin de la présence musulmane en Espagne. C’est un moment où le monde musulman se morcelle en entités régionales plus ou moins durables. Parmi ces puissances, se distinguent les Mamlouks qui, de 1250 à 1517, règnent sur la Syrie et l’Égypte. L’une des œuvres les plus marquantes des collections du Louvre est précisément un porche qui ornait au Caire la demeure d’un émir de cette dynastie. Reconstitué à partir d’environ 300 pierres calcaires jaunes et blanches, ce porche monumental constitue un ensemble unique au monde.

La dernière période enfin, qui va du XVIe au XVIIIe siècle, est dominée par trois empires : les Moghols en Inde, les Safavides en Iran et le gigantesque Empire ottoman, qui comprend la Turquie, les Balkans et presque tout le monde arabe. Sur le plan artistique, c’est un moment de floraison de la céramique, comme s’en convaincra aisément le visiteur devant l’étonnant « mur ottoman » qui, sur 12 m de long, déploie un décor végétal d’un raffinement enchanteur.

Il faut signaler également la collection de tapis d’environ 200 pièces, d’une qualité et d’une variété exceptionnelles qui, à l’occasion de la réouverture du département, ont tous été restaurés.

La collection du Louvre est unique. Elle est désormais servie par une muséographie didactique et intelligente, qui permet au visiteur de découvrir les mille et un visages d’une civilisation encore très méconnue en France. Une invitation au rêve et à la réflexion. Karim Haouadeg, critique à la revue Europe

10746_m« Les Arts de l’Islam au musée du Louvre », sous la direction de Sophie Makariou (coéd. Musée du Louvre éditions / Hazan, 576 p., 440 illustrations, 49 €). Pour les enfants : « L’Islam au Louvre » de Rosène Declémenti, illustrations de Louise Heugel (coéd. Musée du Louvre éditions / Actes Sud jeunesse, 48 p., 8 €).

 

 

 

Un chef-d’œuvre architectural

Depuis Philippe Auguste, presque chaque siècle a apporté des modifications substantielles à l’architecture du palais du Louvre. La création des nouvelles salles du département des Arts de l’Islam constitueront

La verrière ondulante du département des arts de l'Islam

La verrière ondulante du département des arts de l’Islam

peut-être la réalisation majeure du XXIe siècle dans ce domaine. C’est en tout cas le plus grand chantier depuis les travaux du Grand Louvre. Il s’agissait de créer sur deux niveaux 2800 m2 de nouveaux espaces. La réussite des deux architectes, Mario Bellini et Rudy Ricciotti, est patente. Ils ont réussi à réaliser un espace à la fois spectaculaire et discret. Les nouvelles salles s’insèrent de manière très harmonieuse entre les façades très ornées de la cour Visconti, à l’architecture typique du XVIIIe siècle. Leur plus belle trouvaille est assurément la verrière, sorte de nuage doré flottant au-dessus de la salle du rez-de-cour. Cette structure, que Mario Bellini décrit comme une aile de libellule, mais en laquelle on peut aussi voir un tapis volant ou l’une de ces tentes comme en ont les nomades du Sahara, est un extraordinaire écrin de verre et de métal, d’une admirable légèreté (malgré ses 135 tonnes), pour les collections des Arts de l’Islam. Une réalisation qui, à elle seule, justifierait une visite.

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