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Corinne Masiero, une gueule et un cœur

Révélée dans « Louise Wimmer », le film de Cyril Mennegun, Corinne Masiero est la marraine du festival Visions sociales, qui se déroule durant celui de Cannes. Autour d’un café, chez elle à Roubaix, rencontre avec une grande gueule au grand cœur.

 
Cyrielle Blaire – Tu t’es fait connaître du grand public avec « Louise Wimmer ». Ce rôle, il est arrivé comment dans ta vie ?
Corinne Masiero – J’étais à Lille avec des copains, je reçois un coup de fil : « Bonjour, je voudrais vous proposer un premier rôle dans mon film ». J’ai cru que c’était un de mes potes qui faisait la blague ! Je lui ai dit : « C’est çà, ouais ! ». En fait, c’était Cyril (Mennegun, le réalisateur, ndrl). Il ne voulait pas un visage connu du grand public ou une actrice trop éloignée du rôle, ça s’est fait comme çà.

C.B. – Le personnage de Louise faisait alors écho à des gens que tu avais connus, à ton propre vécu ?
C.M. – Comme tu peux le voir, je n’habite pas dans un coron, mais j’ai beaucoup galéré jusqu’à mes trente ans. Je le porte encore en moi. Aussi, ce n’est pas compliqué, il suffit de regarder autour de soi. Moi, quand je suis là, je donne des coups de main. louise1Samedi matin, j’étais dans un campement de citoyens roms juste à côté. On loue des bennes, on aide à la propreté du campement. On est là pour çà, non ? Pour que ce qu’on laisse derrière nous, ça soit un petit peu plus propre ? Là, je prépare la coordination InterLuttants des précaires de toute la France. Après, « Louise Wimmer », ça parlait aussi de la solitude, de la combativité, du fait de ne pas baisser les bras, du regard sur soi… Les gens s’y sont reconnus. Une fois, à Saint-Jean-de-Luz, une grosse bagnole s’arrête et un mec sort. Le stéréotype du bourge. « Excusez-moi, j’ai été très touché… » et il se met à braire (elle mime celui qui pleure). C’était trop beau !

C.B. – Être marraine du festival Visions sociales, à Cannes, cela permet de défendre une certaine vision du monde ?
C.M. – C’est important qu’il y ait une autre parole que celle qu’on a l’habitude d’entendre au cinéma. Dans les festivals, tu découvres plein de films avec des manières de penser, des cultures différentes. Là, il va y avoir un focus sur le cinéma du Moyen-Orient avec des films syriens, israéliens… Et plein de documentaires ! Ton esprit est comme çà, et là il s’ouvre (elle mime).

C.B. – Il y a un problème de représentation sociale au cinéma ?
C.M. – Vu que le cinéma est fait par des bourges, c’est logique qu’ils ne parlent que d’eux-mêmes. Au cinéma, il faut qu’on puisse voir des gens que tu rencontres dans la vraie vie. Dans « Louise Wimmer », j’avais dit à Cyril, je te préviens, tu filmes tout : les rides, la cellulite, les poils. Tout ! louiseTu peux être merveilleuse sans ressembler à une gravure de mode ! Au théâtre, c’est pareil, quand j’ai commencé, on voulait que je gomme mon accent du Nord sous prétexte que ça venait du prolétariat. J’ai essayé de l’imposer. On m’a dit « ouais mais tu vois, Shakespeare avec ton accent ? » Ok, bah, vas-y-toi , Shakespeare, tu le joues en anglais, mais en anglais de l’époque ! Moi, je suis née à Douai, mais j’ai habité de tous petits villages et on parlait patois. A l’école, c’était sale, on m’a dit qu’on ne parlait pas comme ça. Une manière de dire que moi, mes proches, on était des sous-humains.

C.B. – A Cannes, tu as mis une robe pour monter les marches ?
C.M. – Ah non ! Mon agent de l’époque m’avait ramené des robes de couturiers, tu vois le truc ? Mais c’est pas moi ! La veille, je suis allée avec un copain à Lille chez Tati et chez un Chinois où on vend des bijoux au kilo (rires). Je suis arrivée à Cannes avec un costard, juste un soustif et mes breloques qui cachaient les nibards : ça l’a fait ! Moi, je suis une timide. Mais quand je me suis retrouvée comédienne, j’ai eu le droit d’être qui j’étais. J’avais même le droit d’être moche ! Sur scène ou à l’écran, y a rien qui me fait peur, mais dans la vie… Propos recueillis par Cyrielle Blaire.
En 2012, Corinne Masiero endosse dans « Louise Wimmer » le rôle d’une femme sur la brèche. Louise vit dans sa volvo break quand elle ne court pas après des heures de ménage dans des hôtels. Dans un box, elle a rassemblé toute sa vie en attendant un chez soi en HLM qui restaurera sa dignité. Une première œuvre de fiction récompensée du César du meilleur premier film en 2013, et une révélation pour cette comédienne venue du théâtre.

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Claude Halmos, la crise de tête

Dans son dernier ouvrage, « Est ce ainsi que les hommes vivent ? Faire face à la crise et résister », la psychanalyste Claude Halmos dénonce les ravages psychologiques provoqués par la crise. Une analyse rare et salutaire.

 

 

Eva Emeyriat – Pourquoi un tel livre sur l’impact psychologique de la crise ?
Claude Halmos – Aujourd’hui, des millions de gens souffrent pour des raisons qui tiennent non pas à leur vie privée mais à leur vie sociale. Ils subissent le chômage, l’appauvrissement ou vivent dans la peur d’avoir à les subir. Or, on ignore aujourd’hui que la vie sociale peut être à l’origine de souffrances psychologiques aussi complexes, aussi graves et aussi invalidantes que la vie privée. Cette réalité est méconnue. Dans les années 90, j’ai fait partie des psys qui ont parlé publiquement des souffrances intimes, autrefois considérées comme tabou, et cela a fait évoluer les choses. Aujourd’hui, il y a le même travail à faire pour le social. Une rupture amoureuse peut entraîner une dépression, des problèmes sociaux aussi.

E.E. – Quelle est l’importance de l’emploi ?
C.H. – Un être humain a une double colonne vertébrale psychique. Une partie est liée à sa vie privée et l’autre (qui se construit dès l’école) à sa vie sociale. halmosEt le pilier de la vie sociale adulte, c’est l’emploi (« vous faites quoi dans la vie ? »). Quand on prive quelqu’un de son emploi, on le rend donc, d’une certaine façon, hémiplégique. Et ce d’autant plus que, devenu chômeur, on perd son identité sociale puisqu’on n’est plus un boulanger ou un commercial au chômage, on est « un chômeur ». Cette amputation d’une partie de soi explique que l’on puisse en arriver, désespéré, à ne plus vouloir vivre. Ce que, là aussi, on ignore puisque chaque fois que quelqu’un se suicide au travail, on recherche ce qui pouvait aller mal dans sa vie privée, comme si sa vie sociale ne pouvait à elle seule expliquer sa mort.

E.E. – Vous évoquez aussi le sort des enfants. Quelles sont les conséquences de la crise sur eux ?
C.H. – Elles sont énormes. Il y a ce chiffre hallucinant : un enfant français sur cinq vit sous le seuil de pauvreté ! Une donnée, publiée une fois par an, puis enterrée le reste du temps. Or, un enfant ne peut pas se construire de la même façon dans une famille où tout va à peu près bien, et dans une vie dominée par l’angoisse permanente de ses parents. Que l’on ne puisse pas tout avoir est quelque chose qu’il faut enseigner aux enfants, car c’est structurant. Cela lui apprend, comme le disait Françoise Dolto, que si tous les désirs sont légitimes, ils ne sont pas tous réalisables (parce qu’il faut tenir compte des lois et de la réalité). Cela lui permet de comprendre le sens et la nécessité des limites. Mais quand on ne peut rien avoir et que le « rien » porte sur l’essentiel, comme la nourriture, comment se construit-on ? Il ne s’agit pas alors d’accepter la réalité mais de se soumettre à une loi injuste. De plus, les rapports « parents – enfants » sont faussés. Car les parents ne peuvent pas se sentir légitimes en imposant à l’enfant de telles privations. Ils se sentent malheureux, souvent coupables, et l’enfant peut en jouer. Il faut ajouter que l’image de ses parents est très importante pour l’enfant. Elle participe de l’image qu’il construit de lui même : s’il est fier de ses parents, il peut être fier de lui. Mais cela suppose que ses parents puissent avoir une bonne image d’eux – mêmes, ce qui ne leur est pas possible quand ils se sentent dévalorisés et rejetés par la société… Des milliers d’enfants se construisent aujourd’hui dans de telles situations. Que vont- ils devenir ? Quels adultes vont- ils devenir ? Ne pas s’occuper d’eux relève de l’inconscience.

E.E. – Que leur dire, alors ?
C.H. – Il faut aider les parents à comprendre que cette situation n’est pas de leur faute et les aider à parler à leurs enfants. L’enfant sait que, s’il est renvoyé de l’école, c’est qu’il a fait des bêtises. Il peut imaginer que c’est aussi le cas de ses parents s’ils n’ont plus de travail. Il faudrait aussi expliquer à l’école, y compris dans les petites classes, ce qu’est l’économie, qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde.

E.E. – Vous insistez sur les ravages de la stigmatisation des pauvres …
C.H. – Il y a eu longtemps, à l’égard de pauvres et des chômeurs, de la compassion mais aujourd’hui, nous sommes passés du statut de victime à celui de coupable. Il y a l’idée distillée partout que si l’on est pauvre ou chômeur, c’est parce que l’on n’a pas fait ce qu’il fallait, parce qu’on est fainéant ou tricheur. Cela renforce la culpabilité individuelle de chacun, y compris chez ceux qui ont assez de culture politique pour ne pas être totalement dupe de ce discours manipulatoire.

E.E. – Vous n’êtes pas tendre avec certains de vos collègues qui ne parlent que d’estime de soi et de bonheur !
C.H. – Il faut aider les gens qui souffrent à retrouver des forces de vie mais on ne peut pas le faire en niant le négatif, et notamment la réalité sociale ! halmos2Aujourd’hui, tout le monde a peur de la crise, y compris les milieux bourgeois. Il faut commencer par parler de ce qui ne va pas et le reconnaître. Comment un homme ou une femme pourraient-ils garder une conscience de leur valeur quand personne ne veut plus payer leurs compétences par le truchement d’un salaire ?

E.E. – Pourquoi un tel silence autour de ces enjeux, quelles solutions apporter ?
C.H. – Ce silence a des causes. Pour une économie libérale, un salarié est un instrument au service de la production et un instrument n’a pas d’états d’âme : personne n’aurait l’idée de demander à un tracteur comment il va… De plus, les médias ont peur de désespérer les lecteurs ou les téléspectateurs. . Et, comme les psys ne parlent pas des souffrances nées du social, ils ne vont pas être plus « royalistes que le roi » ! Il faut donc d’abord parler, faire connaître ces souffrances pour que ceux qui les vivent se rendent compte qu’elles ne sont pas dues à ce qu’ils sont mais au poids trop lourd de ce qu’ils subissent. Ensuite, il faut les appeler à renouer avec le collectif. Face à une situation extérieure anxiogène, comme une guerre ou une crise, on ne peut pas résister seul. Il faut s’allier aux autres. Cela permet de recevoir mais aussi de donner et, ce faisant, de comprendre que, puisque l’on peut donner, on n’est pas le « rien » que l’on croyait : c’est le premier pas pour se reconstruire. On ne change pas la réalité en méditant tout seul dans son coin ou en allant à deux, à trois ou à trente brûler des voitures. On la change en s’unissant aux autres pour la comprendre et la combattre. C’est de cette façon que l’on peut retrouver une conscience de sa valeur, de sa force et de sa dignité. Propos recueillis par Eva Emeyriat

Claude Halmos collabore au magazine « Psychologies » et, depuis 2002, elle participe à l’émission « Savoir être » sur France Info. Elle a déjà publié « Pourquoi l’amour ne suffit pas. Aider l’enfant à se construire », « L’autorité expliquée aux enfants. Entretiens avec Hélène Mathieu », « Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant ».

 

En savoir plus

« Le traumatisme du chômage, alerte sur la santé de cinq millions de personnes », par le médecin et psychiatre Michel Debout. Il décrit avec précision les effets psychiques et physiques du licenciement et du chômage : une souffrance incommunicable qui engendre de multiples dégâts. Michel Debout met le doigt sur le gâchis humain provoqué par la mise à l’écart de près d’un actif sur dix et milite pour que le traumatisme du chômage soit enfin pris en compte dans les politiques de santé. Il a précédemment publié, en collaboration avec Christian Larose, « Violences au travail. Agressions, harcèlements, plans sociaux ».

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Olivier Adam, un écrivain à la peine

Avec « Peine perdue », son nouveau roman paru chez Flammarion, l’écrivain Olivier Adam signe le portrait d’une communauté désabusée. Un roman social qui nous plonge au cœur du désarroi français.

 

 

Cyrielle Blaire – Dans « Peine perdue« , défilent tour à tour 23 personnages désemparés, qui ont arrêté d’y croire. La peinture d’un certain état de la France ?
Olivier Adam – Je considère que les romans doivent à la fois traiter de l’intime et du adamcollectif, de la condition humaine, mais aussi de l’état de la société dans laquelle on vit. Ma mission est de parler de cette France là, qui est le cœur majoritaire de la société française. Le cœur du pays, ce ne sont pas des gens qui bossent à la télé, les traders, les patrons ! Ce sont les classes populaires et les classes moyennes. Cette communauté, qui va de la femme de ménage à l’hôpital au saisonnier, est traversée par un désarroi face à la précarisation et à l’accroissement des inégalités, par cette impression qu’ils ne sont ni représentés ni entendus et que, pour la première fois de l’histoire, la génération qui arrive vivra plus mal que celle qui l’a précédée.

C.B. – Vos personnages sont aide soignante, maçon ou encore gardien de nuit… Dans votre livre, la question du sens et de la relation au travail est tout, sauf anecdotique ?
O.A. – La réalité de nos vies, c’est que les gens bossent, essaient de boucler leurs fins de mois, s’inquiètent pour l’avenir de leurs enfants. Pour donner à voir cette vérité, on ne peut pas faire l’impasse sur les questions liées au travail, aux frictions et à la violence sociale. L’usure d’une vie de travail, c’est une usure intime. A travers ce livre, mes personnages racontent ce qu’ils font de leurs propres difficultés, comment ils essaient malgré tout d’être de bons pères, de bons fils, les solidarités qui peuvent se déployer.

C.B. – Le récit s’ancre dans une station balnéaire de la Côte d’Azur, un lieu où vous écrivez que « le fric coule à flot ». Pas pour tout le monde…
O.A. – Je me suis établi en Bretagne, dans une ville de bord de mer où le contraste est saisissant entre ces familles très bourgeoises qui viennent l’été et les gens qui font tourner les stations. Une fois que les touristes sont partis, il reste ces femmes de chambre des hôtels, ces gens qui travaillent dans les bars, un monde réel de travail souvent manuel, de boulots sans gros salaires. Je suis issu de cette réalité. Mon grand père était cantonnier, mon père vient du prolétariat pur et dur, c’est ce qui m’a façonné et je n’ai jamais perdu le contact avec l’endroit où j’ai grandi en banlieue sud. Souvent, des gens me disent : continuez, car vous n’êtes pas nombreux à parler de nous.

C.B. – On parlait de désarroi… Dans « Les Lisières », votre précédent roman, le personnage du père de l’écrivain est tenté par le vote Front national.
O.A. – Je me suis inspiré de quelqu’un de très proche : ouvrier dans l’imprimerie,

Photo Daniel Maunoury

Photo Daniel Maunoury

syndiqué CGT et qui tient aujourd’hui des discours intégrant le « tous pourri » et l’idée que « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Dans une période de grande difficulté économique, il y a malheureusement des effets de crispation et de replis. Le sentiment actuel est qu’on demande aux gens des efforts insensés pour réduire une crise qui a été déclenchée par des instances invisibles guidées par la cupidité et le profit. A partir du moment où les hommes politiques qui avaient pour mission historique de réduire les inégalités sociales se sont trahis en professant qu’il faut « contrôler les chômeurs » ou qu’ils « aiment l’entreprise », je pense que cela participe aussi de ce désarroi. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Repères :
Olivier Adam a un style sec et tenu. Au fil de ces romans, il s’est fait le scribe d’une certaine France : celle des marges, des périphéries, mettant en scène avec justesse leur quotidien. Il a notamment publié « Je vais bien, ne t’en fais pas » (adapté au cinéma par Philippe Lioret), « A l’abri de rien », « Les Lisières ». Il a collaboré à l’écriture du scénario de « Welcome », un autre film de Philippe Lioret.

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A lire ou relire, chapitre 2

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Alors que Mario Conde, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de Hérétiqueslivres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, ces « Hérétiques », roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain…
L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui, le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.
Et c’est encore dans un pays aux chaleurs tropicales, « Aux frontières de la soif », que nous entraîne la romancière haïtienne Kettly Mars. Au lendemain du séisme de janvier 2010, à l’heure où un fringant architecte et romancier à succès en mal d’inspiration abuse de fillettes réfugiées avec leur famille au bidonville de Canaan, livrées au plus offrant… Entre mal-être des uns et exploitation éhontée de la misère des autres, une quelconque rédemption est-elle possible ? Au-delà de l’intrigue amoureuse avec une journaliste japonaise, prétexte convenu au rachat du pédophile mondain, ce roman a surtout le mérite de nous décrire sans fioritures l’état avancé de délabrement d’un pays sous le joug de forces naturelles dévastatrices autant que d’élites ayant sombré dans un sinistre bataillondélitement des valeurs. Pauvreté matérielle des uns, misère morale des autres… Une double affirmation qui garde son sens à la lecture du « Bataillon créole » de l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant. En cette année de célébration du centenaire de la grande guerre, il a choisi de nous conter le destin de ces antillais appelés à défendre le sol de la mère patrie… « Au pied de la statue du Soldat inconnu nègre, drapé en bleu horizon, un concours de désespérés attend ». Ils furent des milliers à s’enrôler pour aller combattre le Teuton dans la Somme ou la Marne, à Verdun ou dans les Dardanelles. Dans le concert des publications, sous couvert des « dires » de leur mère-épouse-sœur ou amante et des rares survivants de retour au pays de Grand-Anse, un regard foncièrement original et émouvant sur le traumatisme durable que produisit la « grande boucherie » jusque sous les tropiques.

Trois ans après « Le bloc », une plongée sans concession au cœur d’une France livrée aux assauts purulents d’un parti d’extrême-droite facilement identifiable, Jérôme Leroy poursuit sa descente aux enfers d’un pays à la démocratie minée par les officines à la solde d’un pouvoir occulte. « L’ange gardien » décrit avec minutie, sur un quart de siècle, ce délitement des services de l’État au profit d’une police parallèle, l’Unité. Son meilleur agent, Berthet, sait désormais trop de choses, il sait surtout qu’il est devenu gênant pour ses supérieurs, il doit être éliminé à son tour à l’heure où il se veut « ange gardien » de Kardiatou Diop, une jeune ministre noire et issue de quartiers populaires qui se lance dans la bataille électorale face à la présidente d’un parti extrémiste. Faire d’une icône de l’intégration une martyre, tel pourrait être le projet d’un pouvoir aux abois, plus prompt à renier ses idéaux qu’à tenir ses promesses de angecampagne… Leroy excelle, sous couvert d’œuvre romanesque, à décrire ce délitement d’une caste au pouvoir, quelle qu’en soit la couleur, enchaînée à des intérêts économiques et partisans, incapable de promouvoir ces valeurs héritées d’un temps où sens moral et combat politique marchaient de pair. La cause est noble, la démocratie en jeu, son « Ange gardien » à prendre d’urgence sous son aile…
Une lecture passionnante que d’aucuns poursuivront avec l’essai, fort bien documenté et singulièrement éclairant de Jacques de Saint Victor. « Un pouvoir invisible, les mafias et la société démocratique XIXe-XXIe siècle » nous décrit en effet la place grandissante que les prédateurs en col blanc ont acquis au fil du temps dans nos sociétés à la démocratie vacillante et au capitalisme flamboyant. Paradis fiscaux, marché de la drogue, blanchiment d’argent, scandales immobiliers, compromission des banques : tous les artifices sont bons aux criminels de métier, hommes politiques véreux, industriels et financiers sans scrupule pour déstabiliser l’ordre social et parasiter les rouages économiques… L’historien du droit et enseignant à l’université Paris VIII est catégorique, « l’esprit humain tarde à ouvrir les yeux sur une criminalité qui imprègne une société au point de la dominer ». Son propos est convaincant, il s’apparente à ces lanceurs d’alerte qui en appelle à la vigilance citoyenne et au sursaut démocratique. Outre le péril terroriste, au lendemain de la chute du Mur en 1989 et du 11 septembre, qui allait constituer pour beaucoup la principale menace extérieure pour le monde libre, Jacques de Saint Victor a l’insigne mérite de décrypter avec talent ce mal invisible qui ronge les états de l’intérieur. « Nous sommes arrivés à un tournant majeur dans l’histoire du capitalisme et de la démocratie qui met à mal nos illusions naïves ».

Au réveil citoyen auquel nous convie l’auteur précité, répond comme en écho le « Femme, réveille-toi ! » d’Olympe de Gouges. Sous ce titre femmeprovocateur, l’universitaire Martine Reid nous livre quelques textes forts de la pasionaria qui périt sur l’échafaud en 1793 pour la publication d’écrits jugés antirévolutionnaires par Robespierre. De sa « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et autres écrits », le lecteur en retiendra surtout son combat sans faille, jusqu’à la mort, en faveur de l’égalité entre les sexes. Un propos qui n’a rien perdu de son actualité au regard de la place que nos sociétés à dominante masculine concèdent aux femmes, tant dans le monde du travail que dans les rouages sociaux, économiques et politiques. A croire que l’homme contemporain, paradoxalement, a peur de cette plus que moitié de l’humanité qu’il a qualifiée de faible, dès qu’il s’agit de partager responsabilités et compétences confisquées de longue date sur la base de fallacieux présupposés idéologiques et psychologiques… Un opuscule d’un prix léger mais au riche contenu, au même titre que les ouvrages de la collection « Petit éloge » signés d’auteurs reconnus, tels Eric Fottorino, Patrick Pécherot, Martin Winckler, et bien d’autres, qui nous livrent avec humour parfois, passion toujours, leur amour de la bicyclette, des coins de rue ou des séries télé…
D’une autre nature, les essais remarquablement instruits de Laetitia Van Eeckhout et Christophe Boltanski, « France plurielle » pour l’une et « Minerais de sang, les esclaves du monde moderne » pour l’autre. Une radiographie approfondie de cette supposée France « black-blanc-beur », minerail’énoncé de quelques vérités sur une République qui a failli à ses engagements d’intégration à l’égard de ses populations immigrées, un appel à la mobilisation  afin que notre pays cultive enfin la richesse de sa diversité. Et qu’il cesse par la même occasion de faire des enfants du Congo ou d’ailleurs des proies faciles du post-colonialisme. Usant et risquant leurs vies au fond des mines de cassitérite pour le seul bienfait de nos téléphones portables et téléviseurs… Une enquête périlleuse, des mines du Nord-Kivu aux tours de la Défense, sur les chemins viciés de la corruption politique, industrielle et financière.

En clôture de ce nouveau chapitre littéraire, trois livres s’imposent de par leur facture. Trois ouvrages écrits par des hommes de théâtre, trois plumes magnifiques dont le propos dépasse amplement l’étroitesse de la scène… D’abord les « Carnets d’artiste, 1956-2010 » du regretté Philippe Avron, fabuleux conteur et passeur d’histoires, compagnon de route de Jean Vilar. Une sélection de textes, picorés sur 50 ans d’écriture où affleure, entre succès et doutes, la profondeur d’esprit d’un artiste-citoyen à retrouver dans la plénitude de son art lors de la captation de « Montaigne, Shakespeare et moi », son ultime spectacle. « Géographie française » nous livre le périple d’un enfant, fils d’immigrés polonais, au cœur de la tourmente et de la débâcle des années 40, au cœur surtout de la déportation ou de la clandestinité pour les juifs de France. Avec force émotion et une mémoire à fleur de peau, Gabriel Garran, le futur metteur en scène et fondateur du Théâtre « La Commune » d’Aubervilliers puis créateur du TILF (Théâtre international de langue française) nous livre ses fragments de jeunesse Couv.En_fin_de_droits_pourlesitequi le marqueront à tout jamais. En errance sur les routes de l’hexagone, un bel hymne à la vie, à la révolte et à la liberté de tout temps menacées et sans cesse à reconquérir.
Quant au breton Yvon le Men, poète et diseur de poèmes, c’est bien sûr en vers qu’il chante sa douleur et sa souffrance des temps modernes. Celles d’un homme dont la vie bascule lorsque Pôle Emploi lui annonce qu’il est radié du régime des intermittents du spectacle et qu’il se doit de rembourser des années d’indemnités. Le cri d’un homme au métier bafoué face à l’absurdité d’une administration sourde aux plaintes de milliers d’autres auxquels on prédit des contrôles renforcés… Le bon droit ne fait pas bon ménage dans les arcanes d’une bureaucratie aveugle et bornée. « En fin de droits » est en fait une originale « histoire en vers et contre tout », le cri d’un travailleur du Verbe qui sait ce que veut dire pauvreté et précarité pour les avoir expérimentées, des souvenirs qui lui remontent au cœur comme la marée. Naviguant entre émotion et dérision, illustré des dessins de PEF, un long poème à clamer seul face à l’adversité ou en brigade poétique, à la Prévert du groupe Octobre, devant toutes les usines à chômage. Yonnel Liégeois

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Cordonnier, le retour des gueux

L’antienne qui veut que le problème du chômage, tout comme sa solution, dépendent d’abord des chômeurs eux-mêmes n’est certes pas chomeurnouvelle. Il n’est que de relire « Pas de pitié pour les gueux », publié il y a une bonne quinzaine d’années, pour s’en convaincre. Passant en revue les théories économiques du chômage, Laurent Cordonnier, son auteur, montrait avec une redoutable efficacité combien celles-ci « une fois défroquées de leurs oripeaux savants » frôlent souvent l’abject, à un point dont on n’a généralement pas idée. Elles se réduisent, pour l’essentiel, à la dénonciation de la paresse, de l’irresponsabilité, de la roublardise de salariés trop exigeants et prompts à se vautrer dans l’assistanat.

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est qu’un ministre du travail, membre d’un gouvernement de gauche, confronté au plus haut historique jamais atteint par le phénomène, remette en selle ces conceptions en prétendant accroître les contrôles pour s’assurer que les chômeurs recherchent effectivement un emploi. Si le propos a provoqué l’ire des syndicats, il n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd du côté du Medef. Son président s’est aussitôt saisi de l’occasion pour faire dans la surenchère. Proposant, lui aussi, la mise en place d’un contrôle « qui n’a jamais vraiment existé », il se fait fort de remettre au travail un bon million de ces fainéants pour peu qu’on lui permette de les faire travailler la nuit, le dimanche et quelques jours fériés, à un salaire inférieur au Smic et sans avoir sur le dos un délégué du personnel…

On pourrait croire que l’outrance de ces propositions suffise à les discréditer. Rien n’est pourtant moins sûr. C’est ce que suggère, en tout cas, la lecture de la dernière enquête permanente du Credoc sur les « Conditions de vie et les aspirations de la population ». Réalisée en décembre 2013 et janvier 2014, elle atteste d’un préoccupant changement d’attitude envers les plus démunis. Au point que le Credoc n’hésite pas à écrire que la solidarité à leur égard « n’apparaît plus véritablement comme une idée fédératrice de la société française ». Les résultats ont en effet de quoi inquiéter. Ainsi, 37 % des sondés pensent que les personnes qui vivent dans la pauvreté n’ont pas fait d’effort pour s’en sortir et 64 % estiment que, « s’ils le voulaient vraiment », les chômeurs pourraient retrouver un emploi. En deux ans ces scores ont respectivement progressé de sept et dix points. Ce regard peu compatissant se double d’une remise en cause des politiques sociales : 44 % estiment que l’aide aux familles les déresponsabilise, 53 % que le RSA incite les gens à ne pas travailler et 63 % – le double du score de 2008 – que l’aide apportées aux familles très modestes est trop élevée ou suffisante… Corrélativement, l’idée que, pour combattre les inégalités et établir la justice sociale, les plus riches doivent donner aux plus modestes perd du terrain : ils ne sont plus que 55 % à y adhérer contre 71 % il y a deux ans…

Ces résultats soulèvent bien des questions. Ils témoignent d’un incontestable repli sur soi que favorise sans aucun doute l’insécurité grandissante de franges de la population jusqu’ici moins exposées. On remarquera aussi combien ce renversement doit au credo libéral qui veut, pour reprendre l’expression de Peter Sloterdijk, que l’Etat – providence soit « une forme d’exploitation des citoyens productifs par les citoyens improductifs ». On retiendra surtout combien l’écart grandissant qu’ils révèlent entre les institutions de solidarité et les figures de la justice sociale est grosse, pour la société, de dangers inédits. Jean-François Jousselin

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