Aux Éditions du sous-sol, réédition et biographie ressuscitent la figure de Christine Pawlowska. Autrice au milieu des années 1970 d’un seul roman, Écarlate, la chronique d’une adolescence écorchée vive. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°382, octobre 2025), un article de Jean-Marie Pottier.
L’œuvre unique, orpheline, celle qui est apparue comme la première d’un artiste avant de se révéler sa dernière, fascine. Pour quelles raisons son auteur n’a-t-il pas poursuivi ? Avait-il une seule œuvre en lui ou le destin s’en est-il mêlé ? Et parce qu’on ne peut pas toujours pleinement comprendre pourquoi les choses ne se font pas, une autre interrogation, très vite, surgit : puisque l’artiste n’a pas pu, ou voulu, continuer, pourquoi et dans quelles circonstances s’était-il lancé ? C’est le genre de questions que le journaliste Pierre Boisson s’est posé à la lecture de Écarlatede Christine Pawlowska. Un livre déniché dans une bibliothèque de vacances, et jamais reposé une fois passée sa première phrase définitive : « Jamais, jamais je ne deviendrai adulte. » Paru en 1974, ce roman remarqué d’une autrice de vingt-deux ans, son premier et son dernier, se retrouve réédité lors de cette rentrée littéraire en même temps que sort en librairies Flamme, volcan, tempête, une biographie de la jeune femme signée par ce rédacteur en chef du magazine Society.
À la sortie de Écarlate, son éditeur, le prestigieux Mercure de France, voit dans cette fille d’un mineur de fond d’origine polonaise installé dans la région d’Alès, « la prochaine étoile de la littérature française », peut-être. La presse, le critique Claude Mauriac et le romancier François Nourissier en tête, salue ce court livre, « un chef-d’œuvre du genre. Quel genre ? Le genre chef-d’œuvre ». Si l’on devait, au-delà du superlatif, réduire Écarlate à un genre, on parlerait de la chronique d’une adolescence tourmentée par une soif d’absolu : l’amour-haine pour une mère modèle et rivale à la fois, l’amitié passionnelle pour une camarade de classe, la première expérience sexuelle avec un garçon croisé un après-midi sur une plage (« En somme, il n’était rien arrivé »), une tentative de suicide comme on lance un dé (« J’avais tout de même dû mourir un peu »). Fidèle à son titre d’un rouge « trop rouge », le roman s’écorche de partout et ne cesse de saigner, des premières règles à la flaque sombre qui forme comme une auréole autour de la tête d’un motard couché mort sur le bitume. Il dessine un camaïeu de sentiments sur lequel on hésite à apposer le beau nom grave de tristesse, le vilain nom d’ennui, le pesant nom de frustration, celui plus lourd de colère – parce que ce n’est pas tout à fait cela, ou plutôt tout cela en même temps, et d’autres encore.
Des sentiments que l’on retrouve aussi à la lecture de la biographie sensible consacrée par Pierre Boisson à cette romancière hypersensible, tissée de comparaisons avec d’autres figures d’autrices comme Virginia Woolf, Sylvia Plath ou Annie Ernaux, qui publia elle aussi son premier roman, Les Armoires vides, en 1974. Christine Kujawa, de son vrai nom, écrit Écarlate à 18 ans alors qu’elle plonge tête la première dans une marginalité post-Mai 68 riche de promesses et d’impasses, tissée d’échappées plus ou moins belles et d’accalmies trompeuses, de révoltes et d’accès de dépression. De longs témoignages, ses fils et quelques proches, permettent à l’auteur de renouer le fil d’une existence ballottée et hantée de lourds secrets, jusqu’à sa disparition prématurée en 1996. Marquée aussi, du début à la fin, par la littérature puis par l’écriture, de manuscrits perdus ou refusés en poèmes inédits, ici ressuscités. Christine Pawlowska n’a publié qu’un livre, mais elle n’a jamais cessé d’écrire. Jean-Marie Pottier
Écarlate, Christine Pawlowska (Éditions du sous-sol, 112 p., 13€). Flamme, volcan, tempête. Un portrait de Christine Pawlowska, Pierre Boisson (Éditions du sous-sol, 224 p., 21€).
« Faire de Sciences Humainesun lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 382, un dossier sur Hypersensibles Comment vivre quand tout vous affecte ? et deux passionnants sujets (un entretien avec l’historien Gérard Noiriel, le portrait de Bell Hooks qui a bousculé le féminisme occidental). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93), Julie Deliquet présente La guerre n’a pas un visage de femme. L’adaptation de l’ouvrage de Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature : les témoignages précieux de femmes jeunes qui s’étaient engagées pour combattre le nazisme.Un travail colossal de démontage-montage pour dix actrices formant un chœur, un oratorio au féminin.
L’ouvrageLa guerre n’a pas un visage de femmeparaît en 1984, dans la revue Octobre. Pendant une petite dizaine d’années, entre 1975 et 1983, Svetlana Alexievitch a parcouru l’Union soviétique pour collecter les témoignages de femmes engagées dans la « guerre patriotique », celle qui fit plus de 20 millions de morts en Union soviétique contre le nazisme. Elle rencontre des centaines de femmes, recueille précieusement leur parole qu’elle consigne. Beaucoup d’entre elles étaient des gamines à peine sorties de l’adolescence quand elles se sont engagées dans l’Armée rouge pour combattre le fascisme. Elles vont occuper tous les postes : brancardières, infirmières, conductrices de tank, aviatrices, tireuses d’élite… Dans des habits militaires beaucoup trop grands pour elles, elles vont faire preuve d’un courage incroyable. Mais la guerre finie, la victoire célébrée, elles vont se taire, rester dans l’ombre, invisibilisées par un récit historique écrit par et pour les hommes.
Svetlana Alexievitch a tout juste 30 ans quand elle rencontre ses interlocutrices, qui ont alors la cinquantaine. Elle parvient à établir une relation de confiance, peut-être parce qu’elle est une jeune femme, peut-être parce qu’elle est la première à s’intéresser à elles, ou les deux. Trente ans ont passé depuis la fin de la guerre et leur mémoire est intacte, leur parole d’une grande liberté. Elles se confient et racontent sans filtre les déflagrations intimes provoquées par la guerre : la peur qui vous tenaille, la douleur, l’euphorie, la mort partout, à chaque instant, à chaque pas, l’odeur putride des cadavres en décomposition, l’absence de règles, l’angoisse de se faire violer y compris par leurs camarades, la honte parfois de gestes de survie qu’elles sont incapables d’expliquer, les corps traversés de tremblements à l’heure de tirer, de tuer, leur sens de la débrouille, la solidarité et la sororité, cette « fraternité » qu’elles conjuguent au féminin sans le savoir.
Héroïnes de l’ombre, parole libérée
Elles écrivent un autre récit, un récit intime, incroyablement vivant, le récit d’une guerre terrible vécue par des jeunes filles qui ne regrettent rien et qui ne sont dupes de rien. Communistes de cœur et d’esprit, elles se sont battues contre le fascisme. Le livre de Svetlana Alexievitch a été publié, malgré des coups de ciseaux imposés par la censure, et connaît immédiatement un succès retentissant en URSS. On est en pleine perestroïka, la parole se libère. Gorbatchev saluera l’ouvrage et rendra hommage à ces héroïnes de l’ombre. En témoignant à cœur ouvert, elles ignoraient qu’elles accomplissaient là un travail mémoriel précieux. Directrice du TGP et metteuse en scène, Julie Deliquet a réalisé un travail de démontage-montage colossal qui réunit sur le plateau dix actrices. Dans un décor à l’identique jusqu’au moindre détail de ces appartements collectifs où s’entassaient des familles entières dans l’après-guerre, elles vont former un chœur, un oratorio au féminin.
Chacune des comédiennes joue sa partition avec précision, l’émotion à fleur de peau. Peu à peu, les confessions se métamorphosent en échanges vifs qui débordent. Les repères historiques se télescopent, l’Ukraine, la Russie, la grande famine sous le régime de Staline et la guerre de Poutine. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage
La guerre n’a pas un visage de femme, Julie Deliquet : jusqu’au 17/10, du lundi au vendredi à 19h30, le samedi à 17h et le dimanche à 15h. Théâtre Gérard-Philipe, 59 boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis (Tél. : 01.48.13.70.00).
Théâtre National de Nice, CDN Nice Côte d’Azur, les 8 et 9/01/26. MC2-Maison de la Culture de Grenoble, Scène nationale, les 14 et 15/01. Les Célestins, Théâtre de Lyon, du 21 au 31/01. Comédie de Saint-Étienne, CDN, les 4 et 5/02. Théâtre de Lorient, CDN, les 10 et 11/02. Comédie de Genève, du 18 au 20/02. Malraux, Scène nationale Chambéry Savoie, les 25 et 26/02. Théâtre Dijon Bourgogne, CDN, du 3 au 7/03. Comédie de Caen, CDN de Normandie, les 11 et 12/03. Le Grand R, Scène nationale, La Roche-sur-Yon, les 18 et 19/03. L’Archipel, Scène nationale, Perpignan, le 27/03. Théâtre de la Cité, CDN Toulouse Occitanie, du 31/03 au 3/04. Comédie de Reims, CDN, du 8 au 10/04. La Ferme du Buisson, Scène nationale, Noisiel, le 14/04. Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge, le 17/04. Nouveau Théâtre de Besançon, CDN, les 22 et 23/04. La Rose des vents, Scène nationale, Lille Métropole Villeneuve d’Ascq, les 28 et 29/04. Équinoxe, Scène nationale, Châteauroux, le 5/05.
Jusqu’au 20/12, au Théâtre de Belleville (75), Nicolas Lambert se joue de La France, Empire. Après Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie qui dénonçait les travers de la Vème République, le comédien s’attaque à « l’empire républicain », cette France coloniale écartée du récit national.
« Montrer en quelques lignes que l’armée française est au service des valeurs de la République et de l’Union européenne » : le sujet du brevet des collèges que l’ado doit rendre le lendemain fait bondir le paternel ! La France en paix depuis la deuxième Guerre mondiale ? D’abord, on ne dit pas la deuxième mais la Seconde, sinon ça veut dire que ce n’est pas la dernière… La gamine a beau le supplier de ne corriger que les fautes d’orthographe avant de partir se coucher, il va passer la nuit à cogiter sur la France coloniale, celle que l’on tait dans le récit familial comme national. Seul en scène, Nicolas Lambert va nous révéler des secrets camouflés depuis des lustres, en endossant tous les rôles : lui petit garçon ou lycéen, ses grands-parents picards, De Gaulle, un tirailleur sénégalais, Pierre Messmer et même maître Capello comme l’emblème de sa génération qui veillait à la justesse de la langue. Quand on s’attaque à lever le voile sur l’histoire de La France, Empire, entre les silences et les mensonges, il importe d’être précis.
La force de la pièce est de mêler les récits, ceux entendus dans sa famille ou dans les allocutions présidentielles, plus enclins à causer de 14/18 et de 39/45 que des tueries perpétrées en Indochine, en Algérie, à Madagascar ou au Sénégal. La chape de plomb est tenace depuis notre enfance jusqu’à aujourd’hui. Nicolas Lambert, deux heures durant, s’emploie à déboulonner les statues – celles de Faidherbe ou de Gallieni, administrateurs coloniaux – à rappeler les massacres comme celui de Thiaroye où le 1er décembre 1944, des tirailleurs sénégalais furent abattus par l’armée française pour avoir réclamer leurs soldes. En miroir de cette histoire coloniale effroyable, le comédien nous rejoue Sarkozy prononçant son discours à Dakar en 2007 : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » ou Jean Castex en 2020 : « Nous devrions nous autoflageller, regretter la colonisation, je ne sais quoi encore ! ».
Comme pour mieux nous montrer que notre histoire coloniale reste un enjeu politique, il nous raconte encore la colonisation des Comores et de Mayotte, histoire de remettre les pendules à l’heure. Un précieux spectacle durant lequel on s’indigne, on rit parfois et dont on ressort moins ignare. Amélie Meffre
La France, Empire : Du 13/09 au 20/12, le samedi à 15h30. Le Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34).
En ces temps troublés et troublants, Rue de l’échiquier réédite Indignez-vous !, le fameux appel à la création et à l’action de Stéphane Hessel. Le 27 février 2013, s’éteignait ce grand nom de la Résistance, un infatigable défenseur du respect de la dignité humaine et du droit des peuples à disposer de leur avenir, un amoureux fou de la vie et de la poésie. Chantiers de culture publie l’entretien qu’il nous accordait en décembre 2010 lors de la sortie de l’ouvrage.
Stéphane Hessel ? Un homme de lumière, l’humanisme incarné ! Il n’a reçu aucun prix littéraire et pourtant il a plafonné au firmament des ventes ! Pas vraiment un pavé de l’édition, juste un petit ouvrage d’une cinquantaine de pages : Indignez-vous !, un vibrant et passionné cri d’espoir… Le souvenir est vivace, l’empreinte profonde : rencontrer Stéphane Hessel, c’était plonger à cœur perdu dans un authentique bain de jouvence ! Tendresse du regard, chaleur de la main, élégance du verbe. Le révolté d’hier ne cultivait pas la sagesse du repenti, il était un paradoxe vivant : la douceur de la gazelle et la vigueur du lion ! Qui se faisait discret sur son parcours personnel pour devenir insatiable et gouleyant sur ses convictions et idéaux. Hessel ? Un « homme de bien » comme on l’entendait en des temps révolus, un « juste » comme on le dit de certains depuis le mitan du siècle écoulé.
S’indigner et Résister, Espérer et Créer
Yonnel Liégeois – Merci d’abord, cher monsieur Stéphane Hessel, d’accepter ce rendez-vous en dépit d’un agenda surchargé. La rançon du succès, en quelque sorte ?
Stéphane Hessel – Je vous en prie, c’est un plaisir pour moi. Pour vous confesser d’emblée que les responsables de la maison d’édition Indigènes, et moi-même, sommes tout à la fois étonnés et ravis de l’accueil du livre par un large public. Son succès tient surtout à Sylvie Crossman qui l’a mis en musique. Je luis dois beaucoup, tant sur le format que sur la longueur. C’est elle qui a pensé qu’il fallait un texte court et un peu agressif, avec ce titre audacieux et ambitieux « Indignez-vous ! ». C’est ainsi que l’ouvrage est né pour susciter un extraordinaire engouement. Visiblement, jeunes et moins jeunes qui le lisent le trouvent superbement intéressant. Je viens de recevoir la lettre d’un grand-père m’informant qu’il m’envoie vingt-cinq exemplaires de la brochure, « j’ai quatre enfants et onze petits enfants, je vous prierai de me les dédicacer pour eux » !
Y.L. – N’est-il pas emblématique, voire symbolique de votre parcours, d’habiter à l’angle de l’avenue Jean-Moulin ?
S.H. – Je vous l’avoue, je n’ai pas choisi cet appartement uniquement pour cette raison, mais je fus ravi de le constater ! Jean Moulin fut d’autant plus important dans ma vie que je l’ai rencontré à Londres lorsqu’il venait en mission rapide auprès du Général de Gaulle. Je lui ai serré la main sans connaître son nom, qui demeurait secret à l’époque. Engagé moi-même au sein du B.C.R.A (les services secrets, ndlr), j’ai suivi pas à pas ses efforts en vue de l’unification des mouvements de résistance et je fus traumatisé par sa mort. Un moment d’autant plus tragique qu’il venait de faire ce qui demeurait son objectif : créer et présider le Conseil National de la Résistance au nom de de Gaulle. Oui, Jean Moulin m’est si proche qu’en 1958, lors du retour du Général presque à la pointe des baïonnettes, nous avons estimé à quelques-uns que la démocratie était peut-être en péril et nous avons créé un club du nom de Jean Moulin. Pendant six ans, ce club fut au cœur de mes activités.
Y.L. – Votre livre porte un titre fort et provocateur, « Indignez-vous ! ». Pourquoi semblable appel à la révolte morale ?
S.H. – Peut-être d’abord par succession intellectuelle de Jean-Paul Sartre. J’ai fait mes études à l’École Normale Supérieure au moment il était l’écrivain, le philosophe auquel tout le monde se référait. En outre, j’ai eu la chance d’avoir Merleau-Ponty comme « caïman » (un enseignant chargé de préparer les élèves au concours de l’agrégation, ndlr), un philosophe remarquable. Quelle est la percée sartrienne, le nœud de sa pensée ? « Il faut s’engager ». Une notion d’engagement que j’ai traduit par « on devient quelqu’un lorsqu’on exprime son indignation » ! Devant les défis, on peut considérer qu’il n’y a rien à faire, que l’on ne peut rien faire ou bien se dire que telle ou réalité on ne l’accepte pas. Et je vous avoue que monsieur Sarkozy fait bien évidemment partie des personnes qui m’indignent (rires, ndlr) ! Aussi, je n’ai aucun souci pour appeler à l’indignation à un moment où la France est très mal gouvernée.
L’indignation est l’une des composantes essentielles qui font l’humain avec l’engagement qui en est la conséquence. Stéphane Hessel
Y.L. – C’est osé de jouer au rebelle à votre âge ! D’où vient cet optimisme, vous croyez en une avancée forcément positive de l’histoire ?
S.H. – Justement, elle n’est pas forcément positive mais elle peut l’être s’il y a suffisamment de gens qui s’indignent ! C’est précisément ce refus d’accepter l’échec, tant national qu’international des dix premières années de ce nouveau millénaire, qui conduit de l’indignation à l’action. Mon optimisme relève aussi naturellement de ma biographie. Lorsqu’on a eu la chance, comme moi, de passer à travers de grandes épreuves et de ne point y avoir laissé sa peau, c’est déjà pas mal ! En outre, regardez comme le monde a changé en cinquante ans : c’est non seulement Hitler, Staline et même Mao qui ont été remplacés par d’autres personnes, c’est aussi le temps de la décolonisation, c’est aujourd’hui celui de l’alerte à l’avenir de notre planète… Non pas que tout soit réglé mais notre monde a avancé, nous avons travaillé, nous avons fait des progrès, il s’agit maintenant d’apporter de nouvelles réponses à de nouvelles questions.
Y.L. – Comme vous le suggérez, avoir expérimenté la déshumanisation la plus extrême de ce qui constitue notre humanité, avoir fait l’expérience des camps autorise- t- il ce regard chargé d’optimisme ?
S.H. – Je ne sais pas mais, en tout cas, on devient plus sensible au « triste » que courent les sociétés humaines Car enfin, souvenons-nous que la société allemande de 1933 était une société cultivée, au riche passé littéraire et artistique. En l’espace de quelques années, elle s’est laissée manipuler pour donner corps à une véritable barbarie. La civilisation est fragile, ne l’oublions jamais, c’est ce que j’appellerai l’héritage des camps. En ne confondant pas les camps d’exterminations des juifs que je n’ai pas connus, une tâche noire sur l’humanité, inconcevablement horrible, avec ceux de Buchenwald et de Dora où je fus déporté… Ce dernier, certes, était plutôt destiné à tuer qu’à sauver, il était aussi barbare.
Vous m’autoriserez une digression sur la notion même de camp : où qu’il soit et quel qu’il soit, même un camp de réfugiés censé protéger une population, il est une façon de concevoir l’homme qui donne naissance à la brutalité, à la servilité. Nous sommes entrés dans une conception de la société à forts relents sécuritaires, dont le camp est la forme la plus aboutie. Pour en revenir à Dora, j’ai plus souffert du froid que de la torture ou de la faim. Ce ne fut pas une catastrophe pour moi, je ne suis pas un être catastrophé, mais je l’ai vécu avec bien des gens qui l’étaient et dans des conditions qui y tendaient. Je parle volontiers de ma chance, rien que d’appeler sa biographie Danse avec le siècle est signe chez moi d’une certaine joie de vivre ! Une remarque, cependant, ne pas tout à fait confondre optimisme et joie de vivre…
Y.L. – Plus qu’une nuance, à vrai dire…
S.H. – Si l’on dit « il est optimiste : quoiqu’il arrive, il trouve ça bien ! », c’est de la naïveté… Au contraire, j’essaye aussi de comprendre les choses qui vont mal et contre lesquelles il faut réagir. On a titré un documentaire tourné à mon sujet « Sisyphe heureux », c’est pas mal, c’est assez bien trouvé ! J’ai essayé effectivement de m’atteler à la solution de nombreux problèmes, le développement – l’immigration – la lutte contre le totalitarisme, j’ai essayé de soulever des rochers, beaucoup sont retombés, il faut les remonter mais je le fais sans perdre le goût de la vie. Voilà un peu ce qui me caractérise, voilà pourquoi beaucoup d’amis sont ravis de converser avec moi, prétextant que je leur donne de bonnes raisons de ne pas perdre pied et de continuer à travailler !
Y.L. – Est-ce justement ce goût de la vie qui vous conduit à affirmer que le programme du Conseil National de la Résistance, adopté en mars 1944, se révèle d’une brûlante actualité ?
S.H. – C’est un texte très utilisable. D’abord parce qu’il est court, vous connaissez mon penchant pour les textes courts, ensuite parce qu’il dit l’essentiel… A mon avis, il existe des valeurs universelles qui, pour moi, sont les valeurs historiques de la gauche au sens premier du terme. Celles de la Révolution Française, celles des fondements de la Troisième République, celles des efforts de libération portés par le C.N.R … Ces valeurs-là sont tellement importantes que la succession historique n’y change rien. Du fond du Moyen-âge jusqu’à 1945, de 1789 à 2010, elles demeurent ces valeurs sur lesquelles fonder un espoir dans la bonne marche des sociétés : des moyens d’existence assurés à tous les citoyens, la primeur de l’intérêt général sur l’intérêt particulier, le juste partage des richesses contre le pouvoir de l’argent. En trois mots, encore une fois une formule très courte, ces chose-là sont dites : Liberté, Égalité, Fraternité !
Ajoutons que ces valeurs sont plus gravement mises en question à certains moments de l’histoire. Telle est la réalité aujourd’hui, le socle des conquêtes sociales de la Résistance est ébranlé. La seule remise en cause de ces valeurs essentielles suffit, et devrait suffire à quiconque, pour s’indigner et tenter de travailler à un avenir positif pour notre pays. Les choses sont relativement simples pour moi. Après vingt ans d’un gouvernement de droite, il est temps qu’advienne un gouvernement de gauche Avec la conjonction du Parti communiste, du Parti socialiste et d’Europe Écologie qui y ajoute ce qui me tient très à cœur maintenant, la Terre, voilà les forces sur lesquelles on peut construire un avenir autre. Avant même l’élaboration de tout programme électoral, il importe cependant que ces diverses forces politiques acceptent et reconnaissent ces valeurs essentielles.
Y.L. – Des valeurs portées dans le programme du CNR en 1944, des valeurs proclamées dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1948 : entre l’un à portée nationale et l’autre de dimension internationale, où se fait la jonction selon vous ?
S.H. – Avec la création de l’ONU, bien sûr. Les hommes qui ont élaboré le programme du CNR n’avaient ni responsabilité ni pouvoir dans la gestion du pays, ils s’appuyaient juste sur leur grande liberté face au gouvernement de Vichy. Sans contrainte mais avec ambition, sans obligation de se demander si les choses seront réalisables ou non, ils ont simplement couché sur le papier ce qui serait fort et utile à la Nation au lendemain de la victoire sur l’ennemi… Idem pour les rédacteurs de la Déclaration Universelle : des hommes choisis par le secrétaire général de l’ONU et non par leurs gouvernements respectifs, c’est lui qui a voulu une équipe libre et indépendante, au sein de laquelle il faut souligner le rôle moteur du français René Cassin ! Certes, il était autrement plus compliqué de rédiger un texte qui s’adresse au monde entier, dans ses droits et libertés. Ce texte à portée universelle, dont les sociétés avaient besoin au sortir de la guerre, nous ramène à notre « indignez-vous » initial, justement par cet « avoir besoin ». Je crois qu’il y a des choses dont une société a vraiment besoin à un moment de son histoire.
Aujourd’hui, nous avons besoin de ce que nous avons essayé de mettre dans ce texte et qui représente un changement profond par rapport à ce que nous subissons. Dont un point qui me tient très à cœur, que l’on appellera immigration d’un mot un peu vague : nous avons besoin de constituer partout dans le monde, notamment en Europe et particulièrement en France, des sociétés multiculturelles capables de comprendre ce qui se passe autour d’elles. Toute politique qui rejette les Roms et met des gens à la porte parce qu’ils sont clandestins, toute politique de ce genre est scandaleuse. D’où, à juste titre, notre indignation… Même chose au regard de l’écart abominable entre la très grande pauvreté dans le monde et la pauvreté assez grande en France, entre la très grande richesse dans le monde et la richesse assez grande en France : c’est un scandale contre lequel il est bon de s’indigner, maintenant ! Penseurs, philosophes et sociologues, nous aident à pointer du doigt les problèmes majeurs à résoudre. Pour ma part, je suis un admirateur d’Edgard Morin et de son ouvrage La méthode, dont le dernier volume porte précisément le titre « Éthique ». Une réflexion importante pour moi, signifiant qu’au nom de certaines valeurs morales on peut conduire une société vers un meilleur équilibre.
Y.L. – Et vers ce meilleur équilibre auquel notre monde doit tendre, une réalité qui focalise aujourd’hui tant votre attention que votre indignation : la Palestine et son devenir ?
S.H. – Tous, au sortir de la guerre, nous avons considéré que l’extermination des juifs par les nazis constituait pour l’humanité un problème qui ne pouvait rester sans solution. D’où la volonté de leur donner un État sur la terre ancestrale dont ils se réclamaient, et de permettre aux populations arabes qui l’habitaient d’y revenir, une fois la paix rétablie… Ce qui ne s’est jamais produit et, en 1967, un état fort remporte une victoire extraordinaire : c’est là que « l’hubris » (l’orgueil, la démesure, ndlr) israélienne a commencé. « Nous pouvons faire tout ce que nous voulons, personne ne va nous y empêcher, nous sommes chez nous puisque Dieu nous a donnés ces terres, et non les Nations Unies. De Dieu ou des Nations Unies, qui est le plus fort ? » Pour Israël la réponse est évidente, pour la communauté internationale il en va tout autrement.
Depuis 1967 donc, je considère que les textes adoptés par l’ONU, les résolutions 242 – 238 et 195, nous obligent à exercer toute action possible pour empêcher Israël de continuer à ignorer la Palestine, à faire comme si elle n’existait pas. Parmi les israéliens, j’ai des amis très chers qui pensent comme moi, las minoritaires. En fait, je me trouve en opposition ouverte avec des gens pour qui toute critique de l’État d’Israël s’apparente à de l’antisémitisme. C’est d’autant plus ridicule lorsqu’on est comme moi à moitié juif et que l’on a combattu le nazisme, ce n’est pas très normal de subir une telle accusation ! Au final, ça m’est tout à fait égal, je n’en souffre pas, ce sont mes accusateurs qui souffrent, tel le dénommé Taguieff. Comme je l’écris dans le livre, je suis allé à Gaza en 2009 grâce à mon passeport diplomatique et j’en témoigne, Gaza est une prison à ciel ouvert pour un million et demi de Palestiniens. Nous sommes nombreux en France avec les associations pro-palestiniennes à défendre le droit des Palestiniens à un État, comme le stipule d’ailleurs la Déclaration Universelle à l’égard de tout peuple. Sur ce sujet, comme sur d’autres à débattre et régler, il faut espérer, il nous faut toujours espérer. D’où mon appel pressant à s’indigner, résister et créer ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Indignez-vous !, Stéphane Hessel. Nouvelle édition revue et corrigée, accompagnée d’une préface inédite de Salomé Saqué, journaliste et auteure de Résister. Postface mise à jour de Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou (Rue de L’échiquier, 48 p., 4€90).
Aux éditions Julliard, Denis Podalydès a publié L’ami de la famille, souvenirs de Pierre Bourdieu. Le récit du tendre et inattendu compagnonnage du grand comédien avec la famille Bourdieu, père et fils. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°380, juillet-août 2025), un article de Jean-Marie Pottier.
Parmi les signatures réunies dans La Misère du monde, énorme succès de librairie dirigé par le sociologue Pierre Bourdieu en 1993, s’en glissait une inattendue : celle de l’acteur Denis Podalydès, recruté pour accoucher la parole d’une comédienne précaire et d’un jeune militant du Front national. Alors surtout actif au théâtre, l’interprète allait ensuite se révéler au grand public dans deux productions majeures du jeune cinéma français des années 1990, Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) d’Arnaud Desplechin, puis Dieu seul me voit, premier long-métrage de son frère Bruno Podalydès. Le premier de ces deux films était coscénarisé par un des fils de Pierre Bourdieu, Emmanuel, rencontré sur les bancs de la khâgne du lycée parisien Henri IV. Également metteur en scène, ce dernier confia à Denis Podalydès, dans son film Vert paradis (2003), le rôle d’un sociologue parti étudier son Béarn natal, comme Pierre Bourdieu en son temps.
De tous ces liens croisés, le comédien a tiré un récit à la fois tendre et ému de son compagnonnage avec la famille Bourdieu, dont il était en quelque sorte devenu le « quatrième fils ». Il se livre, au prisme des concepts bourdieusiens, à une « autosocioanalyse » en acteur débutant tiraillé entre plusieurs habitus : grand bourgeois versaillais, fils de pied-noir, étudiant des écoles de l’élite. Au-delà du portrait impressionniste du sociologue, disparu en 2002, se dégage sous la plume de Denis Podalydès une subtile analyse des rapports entre sociologie et théâtre. Si Pierre Bourdieu, ou la sociologie plus généralement, se méfiait de la « théâtralité exubérante » et du jeu des péripéties, son œuvre, et celles d’auteurs l’ayant influencé tels Erving Goffman ou Norbert Elias, participent d’une description fine de la société comme théâtre. Jean-Marie Pottier
« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humainesun lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 380, un remarquable dossier sur ce qui nous relie à notre enfance et deux passionnants sujets (un entretien avec le philosophe Marcel Gauchet « Le néolibéralisme ne passera pas », le portrait de l’historienne Malika Rahal « Une autre histoire de l’Algérie »). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
En cet été 2025, la revue Europe consacre son numéro à Edmond Rostand. Au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, le triomphe accordé à Cyrano de Bergerac en 1897 hissait au premier rang du Parnasse d’alors un poète qui n’avait pas 30 ans. Un dossier passionnant.
Une pléiade de chercheurs spécialisés, élus par Patrick Besnier et Bertrand Degott, passe au crible la vie et l’œuvre entier d’Edmond Rostand (1868-1918), né à Marseille, gascon de cœur, surgeon ultime du romantisme et adepte obstiné de la rime. C’est passionnant, dans la mesure où rien n’est passé sous silence d’une personnalité littéraire, de son vivant déjà, adulée ou farouchement blâmée. Est d’abord cité à comparaître et brillamment analysé un essai de prime jeunesse, dans lequel Rostand, au nom d’une Provence élargie, compare l’Astrée, roman pastoral du XVIIe siècle, au naturalisme de l’Aixois Émile Zola. Dans une étude magistrale, Esther Pinon ausculte le souffle versifié des Musardines, recueil paru en 1890, remanié par l’auteur en 1911. Plus loin, Jean-Claude Yon se penche sur le contexte, intellectuel et financier, de la création de Cyrano.
Le théâtre de Rostand est précisément envisagé sous toutes les coutures, depuis un vaudeville, le Coiffeur d’en face (le texte en est reproduit), jusqu’à l’Aiglon (alternativement vu comme étendard de la collaboration ou éloge de la Résistance), en passant par la Princesse lointaine, la Samaritaine et bien sûr Chantecler, cette toujours stupéfiante féerie de basse-cour, dont Morgan Guyvarc’h ausculte « la poésie de la zoologie ». Hélène Laplace-Claverie explore le Bois sacré (1908), fantaisie dans le goût néoclassique, où un couple de jeunes automobilistes se voit dépanné par les dieux de l’Olympe. Une lettre louangeuse de Jean Richepin adressée à Rostand, une rude critique de Bernard Shaw sur la Princess lointaine jouée à Londres par Sarah Bernhard, un texte subtil de Léon Blum sur Chantecler, trois lettres inédites de Rostand à Saint-Pol-Roux, des regards acérés portés sur les traducteurs de Rostand en Allemagne et en Russie complètent, entre autres, cet ouvrage à vocation exhaustive.
Outre les chroniques habituelles sur la littérature et les arts, la livraison consacre son cahier de création à des poètes de Palestine, choisis et traduits par Kadhim Hassan. Fondée en 1923, la revue Europe demeure, en son domaine, un trésor vivant. Jean-Pierre Léonardini
Edmond Rostand, la revue Europe : juin-juillet-août, n° 1154/55/56, 380 p., 22€00. En couverture de la publication, une maquette de Christian Lacroix figurant le coq de Chantecler, mis en scène par Jean-Luc Tardieu à Nantes en 1986. Pour ma part, j’ai souvenir du Chantecler mis en scène en 1994 par Jérôme Savary à Chaillot.
Sur grand écran est sorti Frantz Fanon, le film d’Abdenour Zahzah tourné à Blida en Algérie, là où l’écrivain et médecin vécut et travailla pendant trois ans. Une plongée dans un monde colonial aliénant, la folie partagée de toute une population à l’heure où éclate la guerre d’Algérie. Paru sur le site Arts-chipels, l’article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.
Abdenour Zahzah, natif de Blida et un temps directeur de sa cinémathèque, avait déjà réalisé un documentaire sur Fanon à Blida (Franz Fanon. Mémoires d’asile, 2002). Il transpose ici cette histoire en une fiction largement nourrie par la documentation rassemblée lors de son film précédent, tirée des archives de l’hôpital. Il a puisé dans le journal des consultations tenu par Fanon et dans les notes qui constituent le noyau du chapitre Guerre coloniale et troubles psychiatriques de son livre Les damnés de la terre.
C’est à Blida que Frantz Fanon a forgé sa pensée politique sur la colonisation, notamment en contact avec le Front de Libération Nationale algérien (FLN) qu’il a rejoint, expulsé après sa démission. Tourné dans cet hôpital et dans le logement de fonction occupé à l’époque par le docteur et son épouse, devenu musée, le film reste à la frontière du documentaire. Effet renforcé par les paroles prêtées aux comédiens, pour la plupart amateurs, transcrites des témoignages recueillis par le réalisateur auprès du personnel de l’époque. Le choix du noir et blanc amplifie le côté images d’archives, mais les séquences sont mises en scène et jouées sous une direction d’acteurs méticuleuse. Avec la même conviction que son modèle, Alexandre Desane investit salles, coursives, bureau, jardins que le héros arpenta pendant trois ans. « J’ai cherché à m’approcher de ce que cela signifiait d’être un jeune psychiatre noir venu de France pour soigner des patients algériens en Algérie, colonie française », commente l’acteur d’origine haïtienne.
Ouvrir les murs et les idées
Un long couloir, une porte verrouillée : une femme s’y cogne en pleurant, jusqu’à la crise de nerfs. Des blouses blanches l’emportent pour un électrochoc. Ces premières images disent la violence de la psychiatrie en ce temps-là. C’est un fringant jeune homme, fier de sa nomination de médecin chef, qui franchit le porche de l’imposant édifice à colonnes, au milieu d’un parc. Dès son arrivée, sa couleur de peau suscite la méfiance parmi le personnel, en particulier du directeur et de ses collègues, d’autant qu’il va tout de suite imposer dans son service les préceptes de son professeur, François Tosquelles, pionnier de la « psychothérapie institutionnelle » au centre hospitalier de Saint-Alban (48) où il fit ses classes. « On n’y distingue pas les soignants des soignés », explique-t-il. Il s’agit de traiter les aliénés comme des individus à part entière et non pas comme des « fous », en transformant le milieu interhumain de l’hôpital.
Sous nos yeux, le pavillon des femmes, où ces pauvres créatures erraient lamentablement, se transforme en un lieu de vie : métamorphosées, les malades prennent leur quotidien en main, créent un atelier de couture et participent à des groupes de parole. La tâche est plus difficile au pavillon des musulmans où il est ensuite affecté. Là, ce n’est que rage, désespoir, prostration… Des morts-vivants. « On n’attache pas des humains à des arbres », reproche-t-il à un infirmer maltraitant. Il entreprend de former le personnel à ses nouvelles pratiques. « Il faut ouvrir les murs, les visages, les idées […] Le malade doit se reconnecter avec la société ». Ainsi, les patients construisent un terrain de football et aménagent un « café maure » au sein de l’hôpital. L’ambiance est aux jeux de ballon, la confiance renaît.
Malgré les résultats, Fanon se heurte aux préjugés raciaux de la plupart de ses collègues. La psychiatrie coloniale française considérait, sur des bases pseudo-scientifiques, les sujets « musulmans » comme portés par des instincts animaux, à l’instar des populations colonisées, inférieures par nature. « L’indigène nord-africain, dont le cortex cérébral est peu évolué, est un être primitif. […] Hâbleur, menteur, voleur et fainéant, le Nord-Africain musulman se définit comme un débile hystérique, sujet, de surcroît, à des impulsions homicides imprévisibles ». Loin de se laisser démonter par ces énoncés, pétris de racisme, portés par la plupart des médecins français et surtout par le directeur de l’hôpital (antipathique Nicolas Dromard), le jeune homme poursuit son travail thérapeutique. Il sait convaincre les soignants, en particulier les infirmiers arabes dont il se fait des alliés. Et ces débats alimentent son deuxième livre, les Damnés de la terre, qu’on le voit rédiger, dans le silence de son luxueux appartement, sous le regard approbateur de sa femme, Josie, interprétée par Chaharazad Kracheni.
Domination coloniale et aliénation
De la condition de colonisé à celle d’aliéné, il n’y a qu’un pas que Fanon franchit au contact des militants du FLN présents parmi le personnel et des combattants qu’il rencontre ou abrite clandestinement. De guerre lasse et pris entre deux feux (l’État français et le FLN), il remet sa démission à Robert Lacoste, gouverneur de l’Algérie et ministre dans le gouvernement Guy Mollet. Désormais célèbre, une lettre fracassante où il dénonce le système colonial, déclencheur pathogène contre lequel, à son poste de médecin, il ne peut rien : « La folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. […] Je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue. Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématisée ».
Le cinéaste s’en tient prudemment au terrain médical de l’asile, creuset de la pensée de son héros. Contrairement au récent biopic de Jean Claude Barny qui suit le psychiatre jusqu’à son engagement dans la résistance, où il rejoint en Tunisie Abane Ramdane rencontré à Blida, le réalisateur algérien n’aborde pas les règlements de compte qui sévirent entre dirigeants du FLN, leurs différents idéologiques et l’assassinat d’Abane Ramdane par les siens, pour avoir dénoncé les dérives militaro-dictatoriales des « colonels ». Franz Fanon dévoile peu l’intimité du médecin. Il le montre surtout en praticien qui répare les êtres brisés en les reconnectant avec eux-mêmes, par la parole et le mouvement, ainsi qu’en les resocialisant. En scientifique, il analyse les ravages psychiques de la domination, du racisme et des violences de la guerre.
Une pensée d’une criante vérité
La caméra d’Abdenour Zahzah filme au plus près patients et personnels au quotidien, un monde clos mais qui ne reste pas à l’abri du chaos algérien. Ce film en forme de chronique évoque une pensée politique toujours actuelle et incite à lire, ou relire, Les damnés de la terre, L’An V de la révolution algérienneou les récents Écrits sur l’aliénation et la liberté, où l’on trouve deux pièces de théâtre écrites durant ses études de médecine et des articles publiés dans le journal El Moudjahid après 1958. Les textes de celui qui mourut prématurément à trente-six ans d’une leucémie en 1961, avant d’avoir vu la libération de l’Algérie, restent d’une criante vérité. Si la colonisation s’approprie les territoires, les ressources et les sols, elle s’empare aussi des esprits par l’humiliation et la déshumanisation, le dominateur ravalant le colonisé au statut d’être inférieur. Mireille Davidovici
Franz Fanon, un film d’Abdenour Zahzah (Atlas Film Production, 1h31, noir et blanc). Frantz Fanon, œuvres (Peau noire, masques blancs/L’An V de la révolution algérienne/Les damnés de la terre/Pour la révolution africaine. Éd. La Découverte, 800 p., 30€).Toujours disponible sur le site de Radio France, les Grandes Traversées de France Culture : Frantz Fanon l’indocile, le podcast d’Anaïs Kein en cinq épisodes.
En marge du festival d’Avignon (84), syndicats et professionnels du secteur font part de leur inquiétude et de leur colère. Les mesures budgétaires préconisées par François Bayrou vont aggraver une situation déjà critique. Du fait, notamment, de la rigueur imposée aux collectivités locales par l’État.
« En quel temps sommes-nous donc, qui voit des artistes jetés aux lions », écrivait le poète Robert Walser (1878-1956). En entendant l’autre jour cette phrase dans le spectacle du Théâtre du Radeau, on est saisi de vertige tant la question du poète résonne avec les temps actuels. Quelle est donc cette époque où l’on assiste, silencieusement, au démantèlement de ce contrat tacite, à la fois éthique, politique et social, qui a fait de la France le pays de l’exception culturelle ? Il flotte dans les rues d’Avignon un sentiment d’impuissance et de sidération qui l’emporte sur la colère pourtant à fleur de peau, qui n’attend qu’une étincelle pour jaillir. Mais les temps sont durs. Chacun essaie de passer entre les gouttes, de sauver sa peau, de gagner sa vie.
Ce sont d’abord les compagnies de théâtre qui ont lourdement payé la facture des premières coupes budgétaires. Ce sont pourtant elles qui sont en première ligne, sur le terrain, le fameux territoire tant vanté par madame la ministre, au plus près des habitants, dans les écoles, les centres sociaux, les Ehpad, les villages, les quartiers. Et même les campings, Rachida Dati n’a rien inventé. C’est aussi tout le travail de médiation, d’éducation populaire, celui qui forme les spectateurs de demain, des citoyens émancipés, qui est mis à mal. Et désormais, les structures – scènes labellisées, centres dramatiques – sont, elles aussi, impactées par des choix économiques d’une violence inouïe, loin des impératifs de la création et de l’action culturelle.
Une étude vient confirmer les pires des projections. Celle de l’Association des professionnels de l’administration du spectacle (Lapas) qui indique une baisse moyenne de diffusion des spectacles de 33 % entre les saisons 2023 et 2025. Une tendance qui se confirme avec une chute prévisible aux alentours de 57 % pour la saison prochaine. L’étude estime que près de 20 % des compagnies pensent arrêter leur activité d’ici trois ans et constate que le nombre d’artistes au plateau diminue : de 4,2 comédiens en moyenne, il tomberait à 3,6 la saison prochaine. On y lit aussi que 75 % des compagnies ont revu à la baisse leurs projets.
Des motivations idéologiques et électoralistes
La liste est longue des coups fatals portés à la culture. L’arrêt de la part collective du passe Culture, gérée par l’éducation nationale, décidé sans aucune concertation, a provoqué la suspension immédiate de projets en milieu scolaire. Ghislain Gauthier, responsable de la CGT spectacle, lors d’une conférence de presse à la Bourse du travail d’Avignon, a rappelé «les 96 millions en moins l’an dernier pour la création, les 50 millions en moins sur le ministère de la Culture cette année », auxquels il convient d’ajouter « les coupes massives opérées par certaines collectivités : celles des Pays de Loire ou du département de l’Hérault, mais aussi celles plus discrètes mais tout aussi impactantes de la région Île-de-France qui a amputé son budget culture de 20 % ». Le responsable syndical parle « d’un effondrement le plus souvent motivé pour des raisons idéologiques ». Et même électoralistes pourrait-on ajouter, avec la perspective des élections municipales qui se dérouleront dans un an.
Ces chiffres qui affectent profondément l’art, la création et le service public de la culture sont à mettre en regard avec d’autres, tout aussi significatifs. Le gouvernement a décidé d’économiser 40 milliards sur le budget 2026 de la nation en rognant, entre autres, sur la culture, les retraités, les chômeurs, la santé… Que représentent ces 40 milliards au regard du coût annuel des 211 milliards d’euros d’aides publiques aux entreprises ? Une commission d’enquête, conduite par les sénateurs Fabien Gay (PCF) et Olivier Rietmann (LR), vient de révéler une absence de transparence et de contrôle total de ces aides généreusement distribuées aux entreprises. Quand on aime, on ne compte pas, non ? Ainsi apprend-on qu’Auchan a bénéficié de 1,3 milliard d’euros d’allégements de cotisations sociales et de 636 millions d’euros d’aides fiscales, que Michelin a empoché 32,4 millions d’exonérations de cotisations sociales, 40,4 millions de crédit d’impôt recherche et que STMicroelectronics a perçu 487 millions d’aides diverses ; 211 milliards offerts au patronat, 40 milliards d’économies de l’autre… Le vis-à-vis est édifiant. Vertigineux.
La culture, variable d’ajustement
L’austérité budgétaire imposée par l’État aux collectivités territoriales, jusqu’ici peu visible, éclate au grand jour. Ce sont elles qui assument le plus grand financement de la culture. Or la culture n’est pas une compétence obligatoire pour elles. De ce fait, estime Ghislain Gauthier, « dans une économie contrainte, la culture sert de variable d’ajustement ». CQFD. Au Théâtre-Opéra d’Avignon, à l’initiative du Syndeac (syndicat des employeurs du théâtre), une rencontre – « Quelle culture pour les municipales 2026 ? » – a réuni directeurs de structures, compagnies et élus. Les élus présents (le maire de Montpellier, l’élue à la culture de Dijon, et le président de la Fédération nationale des élus à la culture) se défendaient de toucher au budget culture ou à la marge. Si tous les élus ne sont pas à blâmer, l’étude publiée par l’Observatoire des politiques culturelles, début juillet, indique que 47 % des collectivités territoriales ont revu à la baisse les budgets culture. Dans cette enquête, il ressort que 58 % des régions, 63 % des départements, 36 % des communes, 25 % des métropoles et 36 % des agglomérations avouent une baisse qui varie d’un endroit à l’autre. Entre constat amer et inquiétudes légitimes devant le péril de l’extrême droite, difficile pour l’heure de dessiner une stratégie commune tant l’accablement est grand.
Les propos d’Huguette Bello, la présidente de la région de La Réunion, réveillent alors les esprits. « Parler de politique culturelle, ce n’est pas seulement parler de budget, d’équipement, de programmation. C’est parler de citoyenneté, de lien social, de justice », affirme l’élue à la tête de l’une des régions les plus pauvres de France. Et de poursuivre « quand on parle de culture dans une commune réunionnaise, ce n’est pas un supplément d’âme. C’est un levier de survie démocratique. C’est ce qui permet de rester debout, de se dire qu’on compte, qu’on pense, qu’on rêve. C’est pourquoi nous avons donc fait à La Réunion un choix clair : la culture n’est pas une variable d’ajustement. C’est un acte politique (…) Si la culture est absente des programmes municipaux, alors c’est la démocratie qui se fragilise ». Marie-José Sirach
En Avignon (84), la Maison Jean-Vilar présente Les clés du Festival. Une exposition qui plonge dans les archives de l’incontournable événement estival. Un lieu qui, toute l’année, entretient la mémoire du fondateur du plus grand rendez-vous théâtral au monde.
L’hôtel des Crochans, imposante bâtisse du XVIIe siècle établie sur les fondations d’une demeure familiale de la première moitié du XIVe, abrite depuis 1979 la Maison Jean-Vilar. À l’ombre du palais des Papes, presque en face de l’Opéra, sur la célèbre place de l’Horloge, le lieu était parfait pour entretenir la mémoire du fondateur du Festival. L’Association Jean Vilar et la BNF, depuis des années, géraient là un important fonds d’archives. Lesquelles sont désormais accessibles à un vaste public. Ouverte début juillet, l’exposition les Clés du Festival a vocation à rester pérenne. Antoine de Baecque, historien du cinéma et du théâtre, professeur à l’École normale supérieure, en est le commissaire. Il est l’auteur, entre autres, d’un ouvrage désormais de référence,Histoire du Festival d’Avignon, écrit avec Emmanuelle Loyer.
L’exposition est scénographiée par Claudine Bertomeu avec les lumières créées par le metteur en scène Jean Bellorini. Pour Nathalie Cabrera, coordinatrice générale de l’exposition et directrice du lieu, « la visite débute dehors, dans la cour, avec deux effigies géantes qu’il a fallu un peu tailler pour pouvoir les accrocher sur le mur ». Ces deux figures de proue sont un vestige des décors du Soulier de satin de Paul Claudel, dans la mise en scène d’Antoine Vitez, en 1987, dans la cour d’Honneur.
Le Festival s’est appelé d’abord « Semaine d’art ». C’était en septembre 1947. Dès l’année suivante, Vilar et ses compagnons artistes, notamment le poète René Char, prennent date pour le mois de juillet. Les anecdotes de ce type sont légion. « Nous nous adressons à tous les publics, insiste Nathalie Cabrera. Et l’ouverture du site toute l’année nous permettra de toucher aussi bien les spectateurs érudits, souvent présents d’année en année pendant le Festival, que les curieux de passage ». Pour cela, les Clés du Festival ouvrent les portes de la découverte de ce moment unique de création et de foisonnement des idées. Ainsi l’on découvre que, dans l’impressionnante liste des auteurs joués dans le cadre du Festival d’Avignon, William Shakespeare monte sur la première marche du podium, Molière en seconde position et Bertolt Brecht en troisième.
Les chiffres de fréquentation donnent aussi une idée du dynamisme de l’art dramatique. La première année, 3 000 personnes y ont assisté, 50 000 en 1971, le double en 1982. Le Festival cette année-là fait jeu égal avec le off. Ce dernier est né avec la présentation en 1966 de la pièce d’André BenedettoStatues dans son théâtre de la place des Carmes. Dès l’année suivante, quelques compagnies le rejoignent. Au fil des ans, le off est devenu un géant avec, cette année, près de 1 800 spectacles différents, joués dans 241 lieux.
Histoire et surprises
L’histoire locale est d’une rare richesse. Et remplie de surprises. On apprend ainsi, preuves à l’appui, que la cinéaste et photographe Agnès Varda (elle avait 20 ans la première fois) a, pendant douze années, gravé sur la pellicule des moments rares et c’est à elle que l’on doit des portraits « de travail » de Maria Casarès, Jeanne Moreau, Gérard Philipe, Jean Vilar, etc. Dans sa première période, le Festival était comme le miroir de la saison théâtrale du TNP, le Théâtre national populaire, installé palais de Chaillot à Paris. Puis, en 1964, « voilà l’heure de la réforme voulue par Vilar ». Il ne présente alors aucune de ses mises en scène et fait appel à d’autres créateurs. En 1966, nouveau changement avec l’arrivée de la danse sur la scène du palais des Papes. Pour cette édition, voilà Maurice Béjart et son ballet du XXe siècle. Puis les spectacles de marionnettes pour adultes comme le théâtre jeune public s’ajoutent progressivement à l’affiche.
Une sélection exceptionnelle de photographies, films, enregistrements sonores, témoignages, affiches, programmes, notes et correspondances inédites, décors emblématiques, dessins originaux, maquettes et costumes de légende… Une exposition pour revivre la grande aventure du Festival d’Avignon des origines à nos jours, l’occasion d’en explorer l’histoire, d’en comprendre les enjeux et les grandes étapes, de découvrir les œuvres et les artistes qui ont marqué la programmation et d’entrer dans les coulisses de sa fabrication.
C’est tout le premier étage de la Maison Jean Vilar qui est squatté pour l’occasion ! Pour que le visiteur s’immerge, cœur et corps, dans les créations qui ont fait les grandes heures du festival : du Prince de Hambourg signé Jean Vilar au Mahabharata de Peter Brook, de L’école des femmes de Didier Bezace au Cesena d’Anne Teresa de Keersmaeker… Une exposition qui deviendra itinérante en 2026 pour irriguer les territoires, rencontre privilégiée de la culture avec tous et pour tous.
De petites vidéos signées du comédien Thomas Jolly ponctuent cette passionnante exposition qui réserve encore d’autres surprises. Les petites enceintes qui diffusent les sons ont un temps été utilisées dans la cour d’Honneur. On entend aussi au fil de la visite résonner les trompettes du Festival. Celles-là mêmes qui retentissent avant chaque représentation, la partition datant des années 1950 est signée Maurice Jarre. Elles sont, comme les symboliques clés, un des emblèmes de ce rendez-vous unique qui permet de comprendre pourquoi l’on parle avec raison de « spectacle vivant ». Gérald Rossi, photos Christophe Raynaud de Lage
Les Clés du Festival, l’aventure du Festival d’Avignon des origines à nos jours : du mardi au samedi, de 14h00 à 18h00 à compter de la rentrée de septembre (11h00 à 20h00 tous les jours, jusqu’au 26/07. Fermeture en août). Maison Jean-Vilar, 8 rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.59.64).
Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Pendant soixante-douze jours, le peuple de Paris va vivre libéré de ses chaînes. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Le 28 mai 1871, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père Lachaise… Chantiers de culture clôt, en ce 28 mai 2021, la série d’articles consacrée au 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois
LE MASSACRE DU PÈRE-LACHAISE
Rassemblés par groupes de douze, le 28 mai 1871, les 144 fédérés de la prison de Mazas sont fusillés à tour de rôle. Un acte délibéré, un massacre programmé, un assassinat méthodiquement exécuté.
Dans beaucoup de documents relatant l’histoire de la Commune, on peut lire qu’au matin du 28 mai 1871, les 147 survivants des combats du « Père Lachaise » sont fusillés sans jugement contre un mur du cimetière qui prendra, en leur mémoire, le nom de « Mur des Fédérés ». Cette version des faits n’est pas rigoureusement exacte. En réalité, à l’aube du 28 mai, une compagnie du 65e de marche reçoit l’ordre de prendre à la prison de Mazas 144 fédérés pour les conduire au « Père Lachaise ». Les prisonniers ne sont pas particulièrement inquiets, ils pensent qu’il s’agit d’un simple transfert de lieu de détention.
Escortés par les soldats, baïonnettes aux canons, ils arrivent à environ 7 heures du matin devant l’entrée principale du cimetière, boulevard Ménilmontant. Dans l’allée centrale, un officier supérieur attend la compagnie et ses prisonniers. Il leur donne ordre de prendre un chemin à droite pour se rendre dans la partie nord-est du « Père Lachaise ». à proximité du mur bordant la rue des Rondeaux, se tiennent des soldats de l’Infanterie de Marine et des Fusiliers Marins parmi lesquels vont être recrutés les volontaires pour former les trois pelotons d’exécution.
Des groupes de douze fédérés sont constitués, chaque groupe placé devant l’un des trois pelotons qui font feu ensemble. Trente-six hommes sont ainsi abattus à la fois. L’opération se renouvelle quatre fois. Les fédérés sont passés par les armes sur le tertre qui descend en pente douce jusqu’au mur. Derrière le tertre, il y a de grandes fosses communes creusées pour les morts du premiers siège, mais les fusillés ne seront pas enterrés dans ces fosses. Le lendemain, ils seront descendus un à un de la hauteur où ils ont été massacrés la veille, et ils seront ensevelis au pied du mur, « le Mur des Fédérés », à deux mètres de profondeur.
Le récit de l’exécution des fédérés de Mazas a été transmis au comte d’Hérisson par un sous-lieutenant du 65e de marche. Maxime Ducamp a repris à peu près dans les mêmes termes cette version des événements. On peut objecter que ce sont des historiens versaillais, mais les faits exposés sont corroborés par un historien communard scrupuleux, Maxime Vuillaume, qui se réfère toujours à des témoignages sérieusement contrôlés.
En conclusion, il faut considérer cette tuerie non comme « une bavure » perpétrée dans le feu de l’action, mais bien comme un assassinat prémédité et minutieusement organisé. Marcel Cerf, inLes amies et amis de la Commune de Paris 1871
Le Mur des Fédérés
Jusqu’en 1879, toute célébration est interdite au Mur des Fédérés. Au lendemain de l’amnistie générale en 1880, la situation change et s’organisent des défilés, souvent émaillés de heurts avec la police : le 23 mai 1880, a lieu la première montée au Mur.
En 1908, malgré l’opposition du préfet Poubelle, la ville de Paris consent d’apposer une plaque dédiée « Aux morts de la Commune ». En 1936, ils seront 600 000 Parisiens à participer à la montée au Mur, 100 000 en 1971 lors du centenaire à rendre hommage aux communards ! Pendant la Seconde Guerre Mondiale, une des manifestations de la Résistance est d’aller fleurir le Père-Lachaise. Après guerre, en 1945 et en 1946, les montées au Mur sont d’une grande ampleur : les résistants fusillés ravivent le souvenir des morts de 1871. Le 14 novembre 1983, Le Mur des Fédérés est classé monument historique sous la présidence de François Mitterrand.
Organisée par Les amies et amis de la Commune de Paris 1871, la montée au Mur est fixée chaque samedi le plus proche du dernier jour de la Semaine sanglante. Un grand rassemblement festif est d’abord organisé en matinée, Place de la République :animations, spectacles, prises de parole, pique-nique. Ensuite, vers 14h, le cortège se met en marche, direction le cimetière du Père-Lachaise. Yonnel Liégeois
À écouter : La semaine sanglante. L’expérience révolutionnaire du printemps 1871 a inspiré un grand nombre de poèmes et de chants:un site à consulter, la vie musicaleen cette époque. Une ultime sélection mêlant chansons, musiques, films et documentaires.
À admirer : La dernière barricade. Une longue et monumentale fresque murale, réalisée sur l’un des murs du parc de Belleville (20ème arrondissement de Paris) : un lieu historiquement symbolique, là où résistèrent les fédérés sur les dernières barricades ! Commémorative mais également didactique, cette fresque met en images, de manière vivante et très illustrative, certains moments clés de la Commune de Paris.
À voir : La Commune (Paris 1871), le film culte réalisé par Peter Watkins en 2000 d’une durée de 5h45, avec une version cinéma de 3h30 ! Caméra à l’épaule, il a créé une œuvre cinématographique hors norme : plus de 200 acteurs interprètent les personnages de la Commune… Après avoir reconstitué à Montreuil (93), dans les anciens studios Méliès, les quartiers ouvriers de 1871, les journalistes interrogent les habitants et les soldats de la Garde nationale. Tous critiquent le gouvernement réfugié à Versailles et se plaignent du manque de pain. Disponible en DVD ou en téléchargement.
À suivre : Des événements mémoriels et culturels multiples sont proposés jusqu’en septembre pour commémorer le temps de la Commune qui a marqué l’histoire de Paris. Anne Hidalgo a célébré les 150 ans de la Commune sur la place Louise Michel, au pied du Sacré-Cœur. Quant au président de la République, Emmanuel Macron, il ne participera à aucune manifestation liée à la Commune. Il rendra hommage à Napoléon, décédé le 5 mai 1821.
Dès que pointe un espoir de reconnaissance des crimes commis pendant la guerre d’Algérie, une nouvelle polémique enflamme le débat et la propagande se met en branle. Jean-Marie Le Pen, un para respectable ? Jean-Michel Apathie, un révisionniste ? La guerre chimique, une chimère ? Les travaux des historiens démontrent le contraire. Il est temps de stopper les surenchères.
« La bataille d’Alger », film de Gillo Pontecorvo (1966)
« Chaque année, en France, on commémore ce qui s’est passé à Oradour-sur-Glane, c’est-à-dire le massacre de tout un village. Mais on en a fait des centaines, nous, en Algérie. Est-ce qu’on en a conscience ? », déclarait Jean-Michel Apathie le 25 février sur RTL. Suspendu d’antenne, il a décidé de quitter la radio, non sans explications. « J’ai été roulé dans le mépris et l’injure par le « Bolloréland ». Cyril Hanouna m’a insulté, c’est un réflexe. Pascal Praud m’a insulté, c’est corporate », écrit-il sur le réseau X. « Jean-Michel Apathie a eu l’audace extraordinaire de faire une comparaison qui ne choque absolument pas les historiens », déclarait le 6 avril Fabrice Riceputi dans l’émission La Dernière sur Radio Nova. L’élève de Pierre-Vidal Naquet, auteur récemment de Le Pen et la torture. Alger 1957, l’histoire contre l’oubli (Le Passager clandestin, 2024) sait de quoi il retourne. « Il y a avec l’Algérie une pathologie française spécifique, de tout ça les gens ont eu comme récit une mythologie qui date de l’époque coloniale ». Fabrice Riceputi démonte sans mal « la théorie des torts partagés », mettant sur le même plan les crimes commis par les indépendantistes et ceux perpétrés par un État surpuissant. Comme lui, ils sont nombreux à avoir dénoncé et rétabli les faits : Pierre Vidal-Naquet, Jean-Luc Einaudi, Benjamin Stora, Alain Ruscio, Raphaëlle Branche, Sylvie Thénault et tant d’autres. Torture, viols, meurtres, enlèvements perpétrés par l’armée française et couverts par les autorités de l’époque sont largement avérés.
En 1999, le terme de guerre qualifia enfin les crimes commis par l’armée françaises. Les événements médiatiques ont suivi. Il faut lire à ce propos Algérie, une guerre sans gloire de Florence Beaugé qui vient de reparaître au Passager clandestin. Elle y détaille par le menu – et ça remue les tripes – ses six ans d’investigations dès 2000 pour informer les lecteurs du Monde des atrocités commises en Algérie. Le témoignage de Louisette Ighilahriz sur les sévices et les viols qui l’ont à jamais traumatisée fera boule de neige. La journaliste interroge les généraux Aussaresses, Bigeard, Massu et ça rue dans les brancards. Jean-Marie Le Pen intente des procès à tout va à l’encontre des médias qui relatent ses atrocités. « Le Monde » n’y échappe pas. Les responsables du journal comparaissent avec Florence Beaugé qui a retrouvé le poignard égaré dans la Casbah d’Alger en pleine Bataille par l’ancien para. Un couteau des jeunesses hitlériennes avec une croix gammée et un fourreau siglé « J.M.Le Pen, 1er RP ». Henri Alleg, auteur de La Question, fait sa déposition et déclare : « Florence a fait davantage avec ses enquêtes pour rapprocher la France et l’Algérie que quarante ans de diplomatie franco-algérienne ».
C’était il y a vingt ans. Aujourd’hui, la diplomatie continue à vaciller. Si en 2020, Emmanuel Macron charge Benjamin Stora de « dresser un état des lieux juste et précis » sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, il se fait vite girouette. Il accuse la nation algérienne de s’être construite sur « une rente mémorielle » et décide de réduire le nombre de visas accordés aux pays du Maghreb, en raison de leur « refus » de rapatrier leurs ressortissants en situation irrégulière. Maintenant, c’est la course à l’échalotte entre le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau qui menace de démissionner si le bras de fer faiblit sur la question, Laurent Wauquiez qui évoque la réouverture d’un bagne à Saint-Pierre-et-Miquelon quand le garde des Sceaux Gérald Darmanin veut expulser les prisonniers étrangers on ne sait où.
Pendant que les uns et les autres se tirent la bourre pour choper la première place sur le podium, France Télévisions déprogramme un documentaire sur l’usage des armes chimiques durant la guerre d’Algérie. Prévue mi-mars dans l’émission La Case du siècle sur France 5, l’enquête de Claire Billet et Christophe Lafaye Algérie, sections armes spéciales ne sera visible que sur le site de la chaîne, dans un premier temps. Elle révèle « un crime de guerre inconnu sauf de quelques spécialistes. Des milliers de Français ont utilisé des gaz contre des milliers d’Algériens. C’est une information majeure dont on parle très peu. On tape dans un édredon, c’est effrayant », dit Fabrice Riceputi. D’autant que si on ne peut toujours pas faire toute la lumière sur la tragédie de la colonisation française en Algérie, on laisse faire n’importe quoi dans les colonies actuelles, de la Nouvelle-Calédonie à Mayotte. Amélie Meffre
Fabrice Riceputi et ses confrères animent deux sites pour faire la lumière sur la colonisation passée et présente (histoirecoloniale.net) et sur les enlèvements lors de la Bataille d’Alger (1000autres.org).
Aux éditions La Découverte, Adam Shatz a publié Frantz Fanon, une vie en révolutions. La biographie d’un « damné » auquel la France n’a pas pardonné son soutien à l’Algérie indépendante, un penseur éminemment reconnu aux États-Unis. Une lecture essentielle à l’heure où s’affiche sur grand écranFanon, le film de Jean-Claude Barny. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°368, mai 2024), un article de Frédéric Manzini.
Même né il y a près d’un siècle, Frantz Fanon (1925-1961) reste notre contemporain. Remise au centre des débats de société par le mouvement Black Lives Matter notamment, son œuvre radicale interpelle et suscite encore des polémiques. Après tout, ne contient-elle pas, au nom de la lutte anticoloniale, une apologie du terrorisme ? Pour nous faire mieux comprendre ce qu’il appelle la « vie en révolutions » de Frantz Fanon (« revolutionary lives » dans la version originale anglaise), l’essayiste Adam Shatz, rédacteur en chef pour les États-Unis de la London Review of Books, brosse de lui un portrait tout en complexité et en nuances grâce aux témoignages de ceux qui l’ont intimement connu.
Pendant toute sa courte existence, l’auteur de Peau noire, masques blancs (1952) justifia le recours à une certaine forme de violence comme moyen pour les opprimés de regagner leur dignité et le respect d’eux-mêmes. Son expérience personnelle du racisme, sa pratique clinique auprès des malades dans les différents hôpitaux où il a exercé comme psychiatre, sa fréquentation des philosophes – notamment Jean-Paul Sartre –, son opposition à l’idée d’une « négritude » qui figerait l’homme noir dans une essence, son engagement corps et âme en faveur du FLN : tout l’a conduit à devenir ce révolutionnaire fervent et cet écrivain passionné, parfois lyrique, toujours animé par les idéaux républicains de liberté, d’égalité et de fraternité qu’il a tout fait pour traduire en actes.
Son combat pour l’indépendance de l’Algérie lui vaudrait, selon Adam Shatz, une certaine rancune en France, qui expliquerait qu’il n’occupe pas toute la place que sa pensée mérite sur la scène intellectuelle de ce côté-ci de l’Atlantique. «Près de six décennies après la perte de l’Algérie, la France n’a toujours pas pardonné la “trahison” de Fanon», écrit-il. Cette importante biographie contribuera peut-être à faire évoluer les choses. Frédéric Manzini
La fresque (voir photo ci-dessus) du street artiste JBC, réalisée à Montreuil (93), se donne à voir à l’angle du 160 Boulevard Théophile Sueur et de la rue Maurice Bouchor.
Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Un excellent magazine dont la lecture est vivement conseillée.
FANON, CIRIEZ ET LAMY
Signé Frédéric Ciriez et Romain Lamy, un magnifique ouvrage d’une fulgurante audace qui nous plonge dans la vie et les combats du célèbre psychiatre martiniquais, durablement engagé en faveur de l’indépendance algérienne. D’un dessin l’autre, grâce à la couleur et au graphisme original, le décryptage à portée de chacun d’une réflexion souvent complexe. Les deux auteurs, de la plume et du crayon, nous projettent à Rome, lorsque Fanon rencontre Sartre le philosophe : le dialogue entre deux grands de la pensée, deux mondes et deux couleurs de peau. Ce roman graphique se donne à lire non seulement comme la biographie intellectuelle et politique de Frantz Fanon mais aussi comme une introduction originale à son œuvre, plus actuelle et décisive que jamais (La Découverte, 240 p., 28€). Yonnel Liégeois
Jusqu’en novembre 2025, le Museum national d’histoire naturelle (75) propose Déserts. Une grande exposition sur les milieux les plus extrêmes de notre planète, des vastes étendues désertiques aux paysages glaciaires des pôles, et sur l’adaptation du vivant au cœur de territoires inhospitaliers. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°377, avril 2025), un article de Catherine Halpern.
Un tiers des terres émergées de notre planète sont des déserts ! Mais ils sont loin de tous ressembler au stéréotype de l’étendue de sable sous un soleil de plomb. Une passionnante exposition du Museum national d’histoire naturelle donne à voir les différents visages du désert tant du point de vue de ses paysages que de sa faune et de sa flore, ou des occupations humaines. Du désert d’Atacama (Chili) ou de Gobi (Chine et Mongolie) à celui du Sahara, glacés ou brûlants, les déserts ont en commun une aridité et des températures extrêmes. Ils offrent des panoramas souvent spectaculaires mais peu propices à la vie. Un défi permanent pour la faune et la flore qui sont parvenues à s’adapter à ces conditions de diverses manières.
Des humains ont eux aussi réussi à élire domicile dans ces contrées inhospitalières. C’est ainsi qu’ils ont développé une garde-robe adaptée., des vêtements longs et amples des Touaregs aux tenues à multiples couches de fourrure des Inuits. Pour habiter le désert, les humains ont déployé deux stratégies principales : transformer leur milieu, notamment avec la création d’oasis, ou étendre leur mobilité de point d’eau en point d’eau ou de pâturage en pâturage. Même si le nomadisme tend à disparaître… Les déserts sont pour les chercheurs, biologistes, géologues ou anthropologues, un terrain d’exploration exceptionnel.
Un terrain d’exploration toutefois menacé : le réchauffement climatique remet en cause la survie d’animaux qui ont poussé à l’extrême leurs capacités physiologiques. Catherine Halpern
« Déserts », Museum national d’histoire naturelle : Jusqu’au 30/11/25, tous les jours de 10h à 18h. Grande Galerie de l’évolution, 36 rue Geoffroy Saint-Hilaire, 75005 Paris (Tél. : 01.40.79.56.01).
Pour ses 35 ans, Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule ! « Entièrement pensée et rénovée, la pagination augmentée et la maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humainesun lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 377 (avril 2025), un remarquable dossier sur l’intelligence artificielle (L’IA peut-elle penser à notre place ?) et un formidable sujet sur Giordano Bruno, le chasseur d’infini (1548-1600) : d’une pensée révolutionnaire sur l’infinité de l’univers au bûcher de l’Inquisition ! Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois
Au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (75), se tient l’exposition Alfred Dreyfus, vérité et justice : dégradé en 1895, déporté au bagne de Guyane, réhabilité en 1906. Le 13/01/1898, Émile Zola publieson J’accuse à la une du quotidien L’Aurore : le célèbre romancier s’insurge contre la condamnation du capitaine et demande son acquittement. Un mois plus tard, le tribunal condamne l’écrivain à un an de prison ferme et 3.000 francs d’amende pour diffamation.
Décédé en 2021, Henri Mitterand était unanimement reconnu comme le grand spécialiste de l’œuvre d’Émile Zola. Professeur émérite à la Sorbonne, enseignant à l’université Columbia de New-York, l’homme de lettres consacra la majeure partie de sa vie à l’auteur des Rougon-Macquart. Un authentique défricheur, un éminent vulgarisateur de Zola, la vérité en marche!
AprèsSous le regard d’Olympia 1840-1870 et L’homme de Germinal 1871-1893 qui inauguraient le cycle consacré au père des Rougon-Macquart, Henri Mitterand clôturait avec L’honneur 1893-1902 son monumental travail de biographe. Déjà couronné par le Grand Prix de la ville de Paris pour le premier volume de cette biographie qui s’impose d’emblée comme référence, le professeur de lettres françaises à l’université américaine de Columbia s’affiche alors comme le plus grand connaisseur et vulgarisateur de Zola, dont il publia les Œuvres complètes à la Pléiade et les fameux Carnets d’enquêtes dans la célèbre collection Terres Humaines.
Couvrant la période qui s’étend de 1871 à 1893, L’homme de Germinal laisse émerger, au fil des pages, la figure d’un écrivain à la plume infatigable. Aux lendemains de la défaite de 1871 et de la répression sanglante des Communards, Émile Zola vit encore chichement. Chroniqueur avisé des mœurs politiques, il est avant tout connu pour ses articles qu’il envoie chaque semaine à quelques journaux… Un art du journalisme qu’il exerce avec pertinence (observer, noter, vérifier, planifier, se documenter…) mais qui ne l’égare pas de son projet initial : s’atteler à une tâche de titan, entamer la rédaction du cycle des Rougon-Macquart dont Mitterand décortique les chefs-d’œuvre qui en surgiront : L’assommoir, La terre, Nana, Germinal, La bête humaine pour ne citer que les incontournables… Avec une méthode d’écriture, le « naturalisme », dont le biographe nous expose avec brio genèse et mûrissement.
Suit L’honneur, le troisième et ultime volume qui couvre l’affaire Dreyfus jusqu’à la mort suspecte, accidentelle ou criminelle, du romancier en 1902. « Pour la postérité, et cas unique pour un écrivain, Zola se présente comme l’instigateur d’un vrai coup d’état verbal », s’exclame Henri Mitterand ! Le coup de génie de J’accuse, ce brûlot à la une du journal L’Aurore en ce 13 janvier 1898 ? « Jouer la provocation et obliger le gouvernement à réagir, mettre le feu à la France et déclencher une véritable guerre civile dont les historiens ne mesurent pas toujours toute la portée », affirme l’auteur de Zola, la vérité en marche. En son bureau submergé de livres, les yeux d’Henri Mitterand s’allument de passion lorsqu’il dresse le portrait du père des Rougon-Macquart. Pour le génie éminemment « politique » qui émerge à visage découvert derrière celui de l’écrivain, pour ce seigneur des lettres riche et adulé qui ose risquer son capital de réputation en dénonçant nommément pas moins de quinze généraux à la fois… « Un homme profondément haï par la hiérarchie catholique, la critique conservatrice et la caste militaire ».
Au fil de cette impressionnante biographie nourrie d’une multitude d’anecdotes et de documents iconographiques, Henri Mitterand nous propose plus que la narration savante d’une vie hors norme. Sous sa plume, de voyeurs nous devenons acteurs : compagnon de table d’un fin gourmet ou compère discret dans son salon de travail, nous déambulons aussi au côté du romancier dans les faubourgs de Paris, nous partageons avec lui les doutes de l’écriture, nous tremblons pour lui à l’heure de sa condamnation à un an de prison ferme pour diffamation ! Grand spécialiste de la littérature du XIXème siècle, Henri Mitterand fut un authentique défricheur et un éminent vulgarisateur : il est celui par qui Zola, tenu en suspicion par la tradition académique, fit son entrée à l’université française. Il fut le premier à plonger dans le fonds Zola inexploité à la Bibliothèque Nationale, il permit à des milliers de lecteurs de rencontrer une œuvre littéraire et un écrivain de haute stature. Yonnel Liégeois
Sous le regard d’Olympia : tome 1 (1840-1871, 948 p., 39€). L’homme de Germinal : tome 2 (1871-1893, 1232 p., 49€). L’honneur : tome 3 (1893-1902, 896 p., 45€).L’affaire Dreyfus (Le livre de poche, 576 p., 8€90).
Créée en 1923 sous l’impulsion de Romain Rolland, la revue Europe consacre sa livraison de mars à Simone de Beauvoir. L’écrivaine et philosophe aura jeté sur son temps un regard aiguisé par une vigilance toujours en éveil. Un numéro emblématique qui invite aux explorations nouvelles d’une œuvre complexe, subtile et radicale.
Au lendemain de la journée du 8 mars, il est temps, sans doute, de se demander : avons-nous bien lu Simone de Beauvoir ? Son œuvre foisonnante, faite de romans, d’essais philosophiques ou politiques, de journaux de voyages, de mémoires, d’une abondante correspondance aussi, s’est déployée sur l’essentiel du XXe siècle et constitue un témoignage décisif sur son époque. C’est que Beauvoir aura jeté sur son temps, sur les soubresauts de l’Histoire et sur la façon dont ses contemporains y ont réagi, un regard aiguisé par une vigilance toujours en éveil.
Dès la publication de L’Invitée, en 1943, son écriture, fondée sur l’authenticité d’une relation au lecteur et à soi-même, lui aura valu son succès, sanctionné en 1954 par l’obtention du prix Goncourt pour Les Mandarins. Philosophe autant qu’écrivain, elle fut profondément marquée par la pensée existentialiste, qu’elle défendit et illustra. C’est peut-être cette philosophie mettant au premier plan la liberté du sujet – et dont elle fit un mode de pensée et de vie – qui lui permit de se défaire de ses préjugés de classe, et de se faire une infatigable combattante de toutes les libérations : l’émancipation des femmes bien sûr, mais aussi la lutte anticoloniale ou le combat contre les discriminations subies par les homosexuels.
Contemptrice de toutes les aliénations, c’est certainement le combat féministe qui fut la grande affaire de sa vie, de la publication du Deuxième Sexe à la fin des années 1940 à son engagement au sein du Mouvement de Libération des Femmes, en 1970. Un combat dont elle ne négligea jamais la dimension politique. Alors qu’on peut s’inquiéter aujourd’hui de la dérive différentialiste de certains discours féministes qui réduisent les femmes à leur « identité », il est indispensable de renouer le dialogue avec l’œuvre complexe, subtile, authentiquement radicale de Simone de Beauvoir. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial
La revue littéraire Europe (Mars 2025, n°1151, 22€)