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Paris et la trêve olympique

Le 16 avril, jour de l’allumage de la flamme à Olympie en Grèce, le Mouvement de la Paix a lancé une pétition en vue d’une trêve lors des Jeux Olympiques 2024 à Paris. Un appel en accord avec la résolution de l’assemblée générale de l’ONU adoptée le 21 novembre 2023.

La première torche du relais de la Flamme Olympique de Paris 2024 a été allumée le 16 avril lors d’une cérémonie à Olympie, en Grèce, où se déroulaient les Jeux antiques. Depuis le Péloponnèse, la Flamme Olympique rejoindra Athènes, traversera la mer Méditerranée pour arriver à Marseille le 8 mai 2024 et poursuivre son parcours à travers la France jusqu’à Paris pour marquer officiellement le début des jeux olympiques. Le Mouvement de la Paix a lancé ce même jour, date du départ de la flamme olympique d’Olympie à destination de Paris, une pétition mondiale pour qu’ensemble les peuples du monde entier exigent de leurs dirigeants, dont ceux de la France, État organisateur des Jeux, qu’ils agissent avec détermination pour la mise en place, pendant les Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, de la trêve olympique selon la résolution adoptée par l’ONU le 21/11/2023.

Si le Mouvement de la Paix se réjouit de ce vote, il serait inconcevable qu’il ne reste qu’un vœu pieu et que cette résolution ne soit pas suivie d’effets et d’initiatives concrètes de la part de chaque État. L’enjeu est de mobiliser les populations, les associations, les partis politiques, les élues et les élus, les syndicats, les sportives et sportifs, les artistes, éducatrices, éducateurs, du monde entier pour faire pression auprès des chefs d’État, afin qu’ils agissent pour que la trêve Olympique devienne une réalité. Le Mouvement de la Paix remercie par avance toutes celles et ceux, organisations, citoyennes et citoyens de tout âge qui en France et à travers le monde feront connaître par tous les moyens à leur disposition cette campagne mondiale qui participera à l’émergence d’une insurrection des consciences pour avancer dans la construction d’un monde de paix et d’amitié entre les peuples.

Chacune et chacun, là où il-elle est, peut agir pour contribuer à faire que la belle idée de l’arrêt des combats sur l’ensemble de la planète, héritée des premiers Jeux Olympiques en Grèce au 9ème siècle avant JC, devienne une réalité et contribue à la construction d’un monde pacifique et meilleur grâce au sport et à l’idéal olympique. Ce même jour, alors que le Mouvement de la Paix demandait en urgence une audience au président de la République pour avancer des propositions concrètes et obtenir des actes politiques, Emmanuel Macron déclarait dans la presse régionale sa volonté d’agir pour une trêve olympique. Philippe Gitton

Le Mouvement de la Paix, 9 rue Dulcie September, 93400 Saint-Ouen (Tél. : 01.40.12.09.12).

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Brel, rêver à d’impossibles rêves…

 Le 8 avril 1929, naît à Schaerbeek (Belgique) Jacques Brel. Las, il est bien fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient. Le 9 octobre 1978, l’ami de la Fanette s’en est allé vers d’autres vagues, la Mathilde ne reviendra plus. Demeurent la voix de l’interprète, les textes du poète, les films du comédien.

La nostalgie n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi en Artois comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Au matin du 9 octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef, ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François…

Le 16 mai 1967, l’artiste donne son ultime récital à Roubaix, un an plus tôt il a fait ses adieux au public parisien sur la scène mythique de l’Olympia. Un dernier concert, inoubliable pour les spectateurs d’alors. Une demi-heure d’applaudissements et de rappels pour qu’enfin le chanteur, les traits fatigués et le visage ruisselant de sueur, revienne saluer la foule : en robe de chambre, une première sur les planches d’un music-hall ! Demain, le Don Quichotte de l’inaccessible étoile et des impossibles rêves, à jamais orphelin de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans, revêtira de nouveaux habits (acteur, réalisateur de films, metteur en scène de comédies musicales) avant d’embarquer vers un autre futur comme marin et pilote d’avion. « Il y a quinze ans que je chante. C’est marrant, personne n’a voulu que je débute et personne ne veut que je m’arrête », déclare Brel avec humour à ceux qui lui reprochent d’arrêter le tour de chant.

« Je ne veux pas passer ma vie à chanter sur une scène… Ne me demandez pas de bonnes raisons. Si je continue, je vais recevoir plus que je ne peux donner. Je ne veux pas, ce serait malhonnête… J’ai un côté aventurier, aventureux au moins. Je veux essayer d’autres choses… J’en ai pas marre du tout, j’en ai pas marre une seconde. Je veux avoir peur à des choses, je veux aimer des choses qui me sont encore inconnues, que je ne soupçonne même pas… Tout le monde est Don Quichotte ! Tout le monde a ce côté-là. Chacun a un certain nombre de rêves dont il s’occupe… Le triomphe du rêve sur la médiocrité quotidienne, c’est çà que j’aime. On ne réussit qu’une seule chose, on réussit ses rêves… La notion est de savoir si on a admirablement envie de faire admirablement une chose qui paraît admirable, c’est çà le RÊVE ».

Un florilège de bons mots glanés de-ci de-là, non pour présenter « l’homme de la Mancha » comme le nouveau philosophe de nos temps modernes mais pour marquer la force indélébile de ce qui fut peut-être l’aventure d’une vie : même trop, même mal, oser donner corps à ses rêves, tenter toujours d’atteindre l’inaccessible étoile ! Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Jacques a vécu une enfance morose entre un père déjà âgé et une maman aimante mais malade, souvent alitée », nous confia Thérèse Brel, son épouse, lors de la grande exposition organisée à Bruxelles en 2003. « Dès l’âge de 17 ans, il avait cette envie de partir et de quitter l’entreprise familiale, dès cette époque il remuait beaucoup et rêvait d’aller voir ailleurs », poursuit celle que Brel surnommait tendrement Miche. Au cœur de Bruxelles, cette ville qui ne perd point la mémoire de son enfant turbulent, non loin de la « Grand Place » où passe le tram 33, Miche se souvenait encore du temps où son mari allait manger des frites chez Eugène.

« Contrairement à ce que l’on pense et à ce qu’il chante, Jacques a toujours considéré Bruxelles comme sa maison, il est demeuré fidèle à sa Belgique natale. Qu’il se moque des Flamandes ou de l’accent bruxellois, il n’égratigne que ceux qu’il aime vraiment », assure Miche. « Paris ne fut pour lui qu’un point de passage obligé pour débuter une carrière. Comme il l’affirme lui-même, il espérait seulement pouvoir vivre de la chanson, il n’attendait pas un tel succès. Ses références chansonnières ? Félix Leclerc et Georges Brassens ». La demoiselle qui connut Jacques, scout à la Franche Cordée, la compagne de toujours qui sait ce que le mot tendresse veut dire, la collaboratrice, éditrice et conseillère jusqu’à la fin, le reconnaît sans fard : l’enfance fut le grand moment de la vie de Brel. Celui de l’imaginaire en éveil dans un univers calfeutré, celui des combats sans fin entre cow-boys et indiens comme au temps du Far West

Plus de quarante ans après sa mort, Jacques Brel garde une incroyable audience auprès du public. Nombreux sont les interprètes qui revisitent son répertoire, même les jeunes auteurs apprécient son écriture. Des textes qui n’ont pas vieilli, d’une poésie hors du temps et d’une puissance évocatrice rarement égalée. Sur des airs de flonflon et de bal musette, « Allez-y donc tous » voir Vesoul ou les remparts de Varsovie, mais pas que… Surtout, comme on déambule dans les ruelles d’une vieille ville, osez vous égarer dans les méandres d’une œuvre chansonnière aux multiples facettes. Pour découvrir avec émotion et ravissement que le temps passé, qui jamais ne nous quitte, fait de l’œil au temps présent pour mieux l’apprécier et le comprendre, le chanter. Yonnel Liégeois

L’actualité Brel

À voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma.

À lire : Chronique d’une vie-Jacky de France Brel, Jacques Brel, une vie d’Olivier Todd, Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

À écouter : Le 19/04 à 20h30, la médiathèque de Martizay (36) organise une conférence sur Jacques Brel. Jalonné d’extraits de chansons, l’exposé de Philippe Gitton, contributeur aux Chantiers de culture, fera revivre le parcours de cet artiste exceptionnel.

À découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

À offrir ou à s’offrir : l’intégrale Jacques Brel.

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Verdun, morne destin

Jusqu’au 28/04, se tient à Fleury-devant-Douaumont l’exposition Destins de Verdun. Un parcours immersif ponctué par de poignants témoignages d’acteurs de l’effroyable bain de sang de 1916. Récités, entre autres, par Omar Sy, Sarah Biasini ou encore Mathieu Amalric. Des voix qui résonnent encore sur l’ancien champ de bataille.

Désormais, une forêt de feuillus, dense, épaisse, « une forêt mémorielle » selon les mots de Nicolas Barret, directeur du Mémorial… Plantée très vite après la Première Guerre mondiale, elle recouvre le champ de bataille de Verdun. Une forêt qui a poussé sur les lieux où, pendant trois cents jours, du 21 février au 18 décembre 1916, 2 millions d’hommes ont combattu. 300 000 morts, 400 000 blessés. Quelle connerie la guerre… Sur un périmètre de moins de quelques kilomètres qui s’étend du Mémorial au fort de Douaumont, de Froideterre au fort de Vaux, la forêt ne parvient pas à masquer un sol cabossé, un sol troué d’obus (on en a tiré plus de 60 millions). On traverse les ruines de Fleury-devant-Douaumont, village détruit, « mort pour la France » selon l’expression consacrée. Des bornes indiquent l’ancien tracé des rues, l’emplacement de certains commerces. Quelle connerie la guerre…

La terre a tremblé à Verdun

Visiter Verdun, ce n’est pas rendre hommage à la guerre, c’est prendre la mesure de ses horreurs ; c’est imaginer la souffrance de ces hommes, leur courage aussi. De cette guerre-là, tous en sont revenus meurtris. La terre a tremblé à Verdun. On pouvait mourir enlisé dans la boue. On crevait de soif. Des deux côtés, français comme allemand, les hommes étaient relayés tous les huit jours avec le sentiment, quand ils quittaient le front, de quitter l’enfer. Gueules cassées, cœurs brisés, les poilus n’en sont pas revenus indemnes. Elle devait être la Der des ders… L’exposition Destins de Verdun est un retour aux sources, « aux intentions originelles » de l’objet même du Mémorial, selon les mots de son directeur, avec la volonté de raconter l’histoire à hauteur d’hommes et de femmes. Tout a commencé via les réseaux sociaux, avec la publication chaque semaine du destin d’un des protagonistes de cette bataille.

Fort du succès de cette initiative, plus d’un million de vues, sous la houlette de Florence Guionneau-Joie, historienne de l’art, et de Nicolas Czubak, historien et formidable passeur de cette histoire, l’équipe a décidé de consacrer une exposition hors les murs du Mémorial, sur les lieux mêmes du champ de bataille. Un dispositif numérique – scanner un QR code – permet d’écouter, aux pieds du fort de Douaumont ou de l’ouvrage de Froideterre, les récits des 20 témoins. Quatre minutes de témoignages, tous bouleversants.

Omar Sy, parrain de l’exposition, prête sa voix à Moussa Dansako, tirailleur sénégalais comme on appelait indifféremment tous les soldats africains enrôlés par l’armée française. Avec son bataillon, dans le brouillard d’octobre 1916, Dansako a repris le fort de Douaumont, ce qui lui vaudra une citation. Mais 86 de ses camarades y ont laissé leur vie. « Était-il malien, sénégalais, burkinabé, nigérien, guinéen ? Son nom même a-t-il été bien retranscrit par le recruteur français ? ». Omar Sy, qui était venu présenter le film Tirailleurs à Verdun il y a un an, a découvert cette histoire. Prêter sa voix à Moussa Dansako, « c’est incarner, humaniser une histoire collective tragique. Ces ” petites histoires ” qui font la grande histoire et nous permettent (…) de nous connecter à ces hommes, de mieux les connaître et de s’en souvenir », dit-il dans un texte qui accompagne l’exposition.

Le combat de Fernande Herduin

Clotilde Hesme raconte le combat de Fernande Herduin… Veuve du lieutenant Henri Herduin, fusillé le 11 juin 1916, accusé d’abandon de poste pour avoir mis à l’abri son régiment, déjà pas mal décimé, condamné par l’armée française sans aucun procès. Fernande, sa femme, portera plainte contre l’officier qui a ordonné l’exécution, le colonel Bernard, pour assassinat. Outre le soutien de la Ligue des droits de l’homme, elle aura l’appui de deux députés communistes, Berthon et Morucci, qui vont interpeller, en avril 1921, le ministre de la Guerre sur le sujet. Face à « la Grande Muette », Fernande Herduin va se battre jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’on inscrive sur la tombe de son époux « mort pour la France ». Elle obtiendra gain de cause. Son combat contribuera à la réhabilitation de tous les soldats fusillés par l’armée lors de cette guerre.

Sarah Biasini évoque le destin tragique de Benno Hallauer, médecin obstétricien allemand, déjà connu pour ses travaux novateurs afin de réduire la douleur des femmes lors de l’accouchement. Il est affecté au fort de Douaumont. Deux jours après son arrivée, le 8 mai 1916, de violentes explosions à l’intérieur de la bâtisse font trembler le fort. Des centaines de morts, entre 700 et 800 compte-t-il, provoquées par l’explosion d’un stock d’obus entreposé là. Après la guerre, le médecin va se consacrer à la lutte contre le cancer. En 1933, Hitler arrive au pouvoir. Déporté, il meurt en 1943 avec sa femme, à Auschwitz. « Il avait pourtant servi son pays… »

Plus d’un siècle a passé. Ces trois témoignages, parmi les 20 présentés, participent de cette volonté de raconter l’histoire à hauteur d’hommes et de femmes. Derrière les chiffres, terribles, terrifiants, on y entend l’horreur de la guerre. D’hier à aujourd’hui, quelle connerie la guerre ! Marie-José Sirach

Exposition « Destins de Verdun » : Jusqu’au 28/04, tous les jours de 9h30 à 18h30. Mémorial de Verdun, 1 avenue du Corps européen, 55100 Fleury-devant-Douaumont (Tél. : 03.29.88.19.16).

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Enfant, des violences sexuelles

Dans la collection Tracts Gallimard, Édouard Durand publie 160 000 enfants, violences sexuelles et déni social. Pour l’ancien juge aux enfants et co-président de la Ciivise (commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles), la parole des victimes doit toujours être entendue sans arrière-pensée. Parue dans le quotidien L’humanité, la chronique de l’écrivaine Maryam Madjidi.

160 000 ? C’est le nombre d’enfants victimes de violences sexuelles chaque année en France, c’est le titre de l’essai écrit par le magistrat Édouard Durand. Pendant trois ans, il a présidé aux côtés de Nathalie Mathieu la Ciivise (la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles). Il en a dirigé les travaux, recueillant 30 000 témoignages d’enfants sexuellement violentés. Trois ans de travaux de reconnaissance et de légitimité de la parole des enfants. Puis, il en est évincé. On lui demande de partir. Il dérange. On lui reproche une posture trop militante, trop féministe, dénonçant un peu trop les dysfonctionnements de la justice. Mais comment ne pas être militant lorsqu’il s’agit de lutter contre une société entière fondée sur le déni ? Comment ne pas être féministe lorsque 8 victimes sur 10 sont des filles et 9 agresseurs sur 10 sont des hommes ou des garçons ?

Ce court essai de 32 pages déploie toutes les facettes du déni social et de l’impunité des pédocriminels. Là où il y a déni, il y a impunité. Tout d’abord les chiffres. Des chiffres ahurissants. Quand un enfant prend son courage à deux mains et révèle les violences sexuelles qu’il subit à une personne dont le métier est de le protéger, celle-ci ne fait rien dans 60 % des cas. Quand le professionnel fait son travail, plus de 70 % des plaintes déposées pour violences sexuelles sur mineurs sont classées sans suite. Et quand enfin la justice fait son travail, seulement 3 % des pédocriminels sont déclarés coupables par un tribunal ou une cour d’assises. Effrayant. Des chiffres qui rappellent ceux des viols et agressions sexuelles sur les femmes. Sur les 94 000 femmes victimes de viol ou de tentative de viol chaque année, un peu plus de 10 % des victimes portent plainte et 70 % des plaintes pour violences sexuelles sont classées sans suite. Un très faible pourcentage de ces plaintes parvient aux assises (environ 10 %) et un plus faible pourcentage encore aboutit à une condamnation.

Les violences sexuelles sur enfants ou sur les femmes sont recouvertes d’une épaisse couverture de silence et d’impunité. On fait comme si ça n’existait pas. Pourtant, on répète aux enfants qu’il faut parler, signaler à papa ou à maman si quelque chose ne va pas. Pourtant, on répète aux femmes qu’il faut sortir du silence, nommer l’agresseur et porter plainte. Quand l’enfant ou la femme a le courage de le faire, alors tout un système se met en place pour étouffer cette voix en la rendant illégitime. Les enfants mentent, inventent toutes sortes d’histoires abracadabrantes, c’est bien connu. Les femmes sont des manipulatrices, organisent des chasses à l’homme comme autrefois des sabbats de sorcières, c’est bien connu.

Le véritable tabou n’est pas l’inceste mais le fait d’en parler. Ce qui est insupportable n’est pas la violence mais la révélation de la violence. La présomption d’innocence est brandie. Or, « la présomption d’innocence ne peut être opposée aux victimes de violences pour leur interdire de dire qu’elles sont victimes de violences et de le dire comme elles pensent devoir le faire » écrit Édouard Durand. « Improprement invoqué », ce principe ne fait que renforcer le déni collectif et social en lui donnant une « valeur constitutionnelle ». Le magistrat insiste sur l’importance de croire la parole de la victime, car, si on la croit, on la protège.

Depuis son éviction de la Ciivise, l’instance fragilisée voit les démissions s’enchaîner. Qui protégera à l’avenir ces enfants, victimes et futurs victimes ? Maryam Madjidi

160 000 enfants, Violences sexuelles et déni social, par Édouard Durand : Tracts Gallimard (n°54, 32 p., 3€90).

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Giusto Traina, le bêtisier des antiquisants

Aux éditions des Belles Lettres, l’historien Giusto Traina publie Le Livre noir des classiques, une histoire incorrecte de la réception de l’Antiquité. Avec érudition et humour, le spécialiste de l’histoire romaine dénonce les récupérations et rétablit quelques vérités sur les temps antiques. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°363, novembre 2023), un article de Frédéric Manzini.

Ce qu’il y a de commode avec les morts, c’est qu’on peut leur faire dire à peu près tout ce qu’on veut. Et c’est encore plus vrai de l’antique, dont on maltraite d’autant plus aisément la mémoire que ses défenseurs se font rares. Parmi ces derniers, Giusto Traina, alliant l’érudition à l’humour, revêt les habits du chevalier blanc dans ce Livre noir des classiques. Ce grand spécialiste d’histoire romaine dénonce par exemple la désinvolture avec laquelle les nazis ont cherché à récupérer l’héritage de la Grèce classique, mais aussi l’idéalisation de la polis abusivement promue modèle de démocratie, ou encore les multiples mésusages dont la figure d’Antigone fait régulièrement l’objet pour incarner ce qui serait une authentique justice hors la loi, sans oublier notre fameux fantasme national concernant « nos ancêtres les Gaulois » qui méconnaît la présence antérieure de Basques sur le territoire.

Un très édifiant bêtisier des antiquisants, donc ? Oui, mais pas seulement, car les conséquences de l’idéologie ignorante sont éminemment politiques, surtout lorsque la question des « origines » et autres « racines » de notre civilisation devient un enjeu sensible. Aujourd’hui, c’est la la cancel culture qui inquiète de plus en plus souvent les classicistes, à l’image de ces « collèges américains qui, pour des raisons avant tout budgétaires, ont éliminé ou projettent d’éliminer les études classiques, en utilisant le cas échéant le politiquement correct comme cheval de Troie, en arguant de contenus racistes et sexistes qui seraient présents dans les œuvres des auteurs antiques ». Pourtant, l’Antiquité n’était pas plus préfasciste que les sculptures grecques n’étaient uniformément blanches…

Giusto Traina ne fait pas que rétablir quelques vérités sur ces objets de nos propres projections que sont les classiques : il nous invite à prendre du recul et à comprendre que l’historicisation du passé est la meilleure manière de contrer son instrumentalisation par le présent. Frédéric Manzini

Le Livre noir des classiques. Une histoire incorrecte de la réception de l’Antiquité, de Giusto Traina (Les Belles Lettres, 208 p., 15€50).

Dans ce même numéro de novembre, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : Vivre avec la mort, ici et ailleurs. Avec un grand entretien en compagnie de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury, La dignité est l’affaire de tous. Ainsi que l’émoustillant témoignage du plus que centenaire Edgard Morin, auteur de L’homme et la mort (Points Seuil, 352 p., 6€50). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Didier Eribon, un retour (à)mère

Aux éditions Flammarion, Didier Eribon publie Vie, vieillesse et mort d’une femme du peuple. Un ouvrage essentiel et poignant, où le philosophe et sociologue nous entraîne dans les tourments du grand âge. En dressant le portrait de sa propre mère, en évoquant son destin laborieux et douloureux.

S’il est bien une réalité incontournable à laquelle nul ne peut échapper, c’est bien celle de notre finitude et, peut-être plus angoissante encore, celle de la mort de nos proches. On commence par constater des signes de faiblesse physique, annonciateurs d’un début de dépendance, et un désintérêt vis à vis de l’extérieur. Didier Eribon a retrouvé sa mère après de longues années d’éloignement. « Le fossé qui s’était creusé entre nous n’avait pas été le fruit d’une rutpure, mais d’un éloignement progressif qui avait commencé très tôt, pour devenir, assez rapidement, quasi total et sans retour possible ». Dans Retour à Reims, il exposait les raisons qui l’avaient poussé à quitter le foyer familial et son environnement, ne supportant plus le climat étouffant et les allusions racistes et homophobes qui émaillaient les conversations. Il y retraçait également son difficile parcours de transfuge de classe, évoquant les écueils douloureux de ce passage d’un monde prolétaire à celui d’une élite cultivée. Expérience très proche de celle décrite par Annie Ernaux qui a si subtilement raconté la honte…, puis la honte d’avoir eu honte de son milieu d’origine !

Au fil des décennies, l’heure est venue pour la fratrie Eribon de s’occuper de leur mère, vieillissante et affaiblie. Pour l’auteur, le dialogue est toujours aussi difficile, accablé par ses propos : « ma mère était une vieille femme raciste et je devais l’accepter telle qu’elle était ». Les quatre frères doivent bientôt prendre l’une des décisions les plus difficiles d’une vie résumée dans ce mot affreux, le placement, qui ne rapporte que douleur et culpabilité. Encore faut-il convaincre l’intéressée qui précisément ne l’est pas et s’accroche à son logement. Pour y parvenir, sont prononcées ces  paroles aussi mensongères qu’apaisantes. « Ne t’inquiète pas. Ici ils vont bien s’occuper de toi. Tu verras, tu seras bien ». Sa mère espérant alors envers et contre tout une amélioration de son état, il culpabilise de l’avoir rassurée… «  Mais comment dire à sa mère: non, tu ne vas pas guérir, non tu ne vas pas aller mieux ? ». Au contraire, elle ne cessera de s’affaiblir dès son entrée dans l’établissement, tant physiquement par une immobilité contrainte que psychiquement par une perte progressive de tous ses repères sociaux et amicaux.

L’état de sa mère s’aggrave, elle est atteinte par ce « syndrome de glissement » constaté par de nombreux soignants : comme tant d’autres, elle lâche progressivement les bords du tobbogan… À sa mort, Didier Eribon fait siennes  la douloureuse phrase d’Albert Cohen « jamais plus je ne serai un fils » et la plainte dAnnie Ernaux « je n’entendrai plus sa voix » (Une femme). Comme pour cette dernière, transfuge de classe comme lui, la mort de sa mère, dernier parent survivant, ne signifie pas seulement la perte du rôle filial mais la disparition du dernier lien qui rattache au milieu ouvrier d’origine. Il replonge dans ses souvenirs pour ressusciter la vie de cette femme du peuple : « Elle avait été une enfant abandonnée, placée à 14 ans comme bonne à tout faire, une femme de ménage, une ouvrière d’usine… elle s’était mariée à 20 ans et avait vécu  pendant 55 ans avec un homme qu’elle n’aimait pas ». Elle a travaillé dur, élevé quatre enfants, fut malheureuse toute sa vie. Veuve et octogénaire, elle savoure alors sa découverte de la liberté et l’absence de contraintes, elle s’offre même le vertige d’un amour tardif !

En sociologue averti, Didier Eribon est accablé de constater la déshumanisation progressive des pensionnaires en ehpad ou maison médicalisée, coupés de toute activité stimulante et de leurs chères habitudes, sommés de suivre les règles d’une vie en commun qui leur est imposée avec des gens qu’ils ne connaissaient pas auparavant. « Seule sur son lit de la maison de retraite, ma mère protestait, clamait son indignation. Mais son cri ne s’adressait qu’à une seule personne, moi ». Il se souvient que Simone de Beauvoir, parlant de son livre La vieillesse, disait « avoir voulu écrire un essai qui serait, touchant les personnes âgées, le symétrique du Deuxième Sexe ». L’ouvrage n’eut pas, loin s’en faut, le même retentissement… Pourtant, si la condition des femmes concerne la moitié de l’humanité, les conditions de notre vieillesse nous concerne toutes et tous. C’est sans compter sur le déni farouche qui persiste encore dans notre société lorsqu’il s’agit d’aborder sérieusement les problèmes de la fin de vie.

En conclusion, le philosophe propose une réflexion stimulante sur nos rapports aux personnes âgées et à la mort, sur l’expérience du vieillissement. Qui s’apparente à « une expérience-limite dans la philosophie occidentale, l’ensemble des concepts semblant se fonder sur une exclusion de la vieillesse » : comment mobiliser des personnes qui n’ont plus de mobilité ni de capacité à prendre la parole et donc à dire « nous  » ? Pour Didier Eribon, ce « retour (à)mère » est tout à la fois un cri de colère et un cri d’amour. Chantal Langeard

Vie, vieillesse et mort d’une femme du peuple, par Didier Eribon (Flammarion, 336 p., 21€).

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Le hidjab, un débat voilé

Aux éditions du Cerf, Ossila Saaïdia publie Les Voiles « islamiques » dans les sociétés européennes et musulmanes. Professeure à l’université Lyon2, l’agrégée en histoire et licenciée en langue arabe montre à quel point le voilement a commencé à faire débat, il y a plus d’un siècle, dans de nombreux pays musulmans. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°362, octobre 2023), un article de Nicolas Journet.

Le voile exhibé par certaines femmes musulmanes est en France depuis plusieurs décennies une source de polémiques, de débats politiques et juridiques aussi acerbes qu’embarrassés. Quelle signification doit-on donner à la résurgence dans l’espace public européen de ce couvre-chef chargé de symboles ? Signe religieux attentatoire ou non à la laïcité ? Message politique ? Revendication décoloniale ? Refus de l’égalité des sexes ? Dissidence collective ou individuelle ?

Pour tenter de répondre à ces questions, avec Les Voiles « islamiques » dans les sociétés européennes et musulmanes, Oissila Saaïdia porte sur le sujet un regard comparatif, à la fois historique et géographique. Après avoir examiné les sources écrites de la tradition et les accessoires divers qui la portent (hijab, tchador, niqab, burqa), elle montre à quel point le voilement a commencé à faire débat, il y a plus d’un siècle, dans de nombreux pays musulmans. L’enjeu était celui de la voie à suivre pour relever le défi de la modernité : en Turquie comme en Égypte, le rejet du voile, prôné par des réformateurs, fut chargé d’éradiquer une tradition inégalitaire entravant le progrès général. Des courants opposés entendirent au contraire faire de l’islam « pur » le moteur d’une renaissance : Hassan el Bannah, fondateur des Frères musulmans, était un produit de l’école laïque et se voyait en réformateur.

L’universitaire souligne la diversité des objectifs poursuivis par les promoteurs du port du voile : entrer en politique, réformer les mœurs ou mener une guerre contre l’Occident. Il en va de même des porteuses de voile, pour lesquelles, selon les cas et les lieux, ce peut être une obligation, un acte de piété, un manifeste politique, ou encore la marque d’une dissidence individuelle. La situation des femmes voilées en France, objet d’un long examen par l’auteure, est conditionnée par l’image étrangère et misogyne de l’islam. Dans son ouvrage, Oissila Saaïdia insiste sur les postures variées des « niqabées » ou « hidjabées » : certaines sont loin de se comporter en femmes soumises, et leurs motivations peuvent être aussi bien personnelles et volatiles que communautaires. Son analyse très éclairante ne met cependant pas un terme au débat sur la présence de la religion dans l’espace public en démocratie. Nicolas Journet

Les Voiles « islamiques » dans les sociétés européennes et musulmanes. Histoire d’un débat 19e-21e siècle , d’Oissila Saaïdia (Éditions du Cerf, 233 p., 20 €).

Dans ce même numéro d’octobre, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : L’esprit critique est un sport de combat. « Il existe un danger quand l’exercice du débat fait place au relativisme des opinions, quand la critique se crispe en défiance généralisée, quand les vérités factuelles se retrouvent au même plan que les préjugés », écrit dans son éditorial Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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Pas de visa pour les artistes

En date du 14 septembre, la missive du ministère des Affaires étrangères est tombée : pas de visa pour les artistes du Mali, du Niger et du Burkina Faso ! Une décision incompréhensible, une première dans toute l’histoire des rapports entre la France, le monde culturel et les pays en guerre. En ce jour d’ouverture du 40ème festival des Francophonies à Limoges, stupeur et colère.

Ce n’était jamais arrivé. Malgré les guerres et les tensions, la France pouvait s’enorgueillir jusqu’ici de maintenir un lien, une coopération avec les artistes. Ceux-là mêmes qui sont les premiers visés, incarcérés, molestés par les dictatures dans leur pays. En sommant les directeurs de théâtres de suspendre « sans délai et sans aucune exception les projets de coopération qui sont menés par vos établissements ou vos services avec des institutions ou des ressortissants de ces trois pays. (…) Aucune invitation de tout ressortissant de ces pays ne doit être lancée. À compter de ce jour, la France ne délivre plus de visas pour les ressortissants de ces trois pays sans aucune exception, et ce jusqu’à nouvel ordre ». Un précédent dont les conséquences pourraient s’avérer désastreuses.

La guerre « diplomatique » à laquelle se livre la France avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, trois pays où l’armée a pris le pouvoir, impacte pour la première fois les artistes. C’est une grande partie de la programmation des Francophonies en Limousin (du 20 au 30 septembre) qui est menacée ; celle du Festival C’est comme ça, à Château-Thierry, qui accueille des chorégraphes et danseurs Burkinabés du 16 septembre au 7 octobre ; celle du festival Sens interdits à Lyon qui du 14 au 28 octobre consacre une place importante à des artistes en provenance du Rwanda, du Cameroun, de Palestine… et du Mali.

La missive est tombée tel un couperet

Quid d’un des plus grands festivals de musique du monde, Africolor, qui se déroule en Seine-Saint-Denis tous les mois de décembre ? Que va-t-il advenir de la nouvelle création de Thomas Guérineau, les Basketteuses de Bamako, avec des comédiennes maliennes, programmé le 13 mars 2024 au festival de cirque Spring à Elbeuf ? Les six comédiennes de ce spectacle devaient arriver en France pour une résidence artistique du 21 septembre au 4 novembre. Thomas Guérineau, dont les spectacles nécessitent beaucoup de travail de répétition tant ils impliquent une maîtrise du jonglage, de la musique comme de la danse, a tout essayé pour faire venir ses actrices, y compris avec des visas de pays de l’espace Schengen. Rien n’y fait, quand bien même l’Institut français, qui dépend du Quai d’Orsay, figure parmi ses nombreux partenaires institutionnels.

La missive est tombée tel un couperet. Passé le premier instant de stupeur, les réactions ne se sont pas fait attendre. Pour le Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles), le syndicat des directeurs des centres dramatiques et chorégraphiques nationaux et des scènes nationales, « ce message, écrivent-ils dans un communiqué commun, est totalement inédit par sa forme et sa tonalité. Cette interdiction totale n’a évidemment aucun sens d’un point de vue artistique et constitue une erreur majeure d’un point de vue politique. C’est tout le contraire qu’il convient de faire, poursuivent-ils. Cette politique de l’interdiction de la circulation des artistes et de leurs œuvres n’a jamais prévalu dans aucune autre crise internationale, des plus récentes avec la Russie, aux plus anciennes et durables, avec la Chine ».

« Pourquoi museler ceux qui veulent mettre en lumière la réalité de la situation dans leurs pays ? »

Joint au téléphone, Hassane Kouyaté, directeur des Francophonies en Limousin, exprime sa perplexité : « Comment la France, pays des droits de l’homme, qui a toujours accueilli les artistes du monde entier en difficulté dans leur propre pays, comment la France, qui est aussi mon pays, a-t-elle pu prendre une telle décision ? Pourquoi museler ceux qui veulent mettre en lumière la réalité de la situation dans leurs pays ? Depuis quand les artistes sont-ils une menace ? C’est des questions que je ne cesse de me poser. Comme directeur des Francophonies, je reçois cette directive comme une ingérence dans ma programmation. Si je n’ai plus la liberté de choisir les artistes, si je dois faire valider ma programmation par le ministère de la Culture ou le Quai d’Orsay, quelle sera la suite ? »

Certes, cette interdiction ne vise pas que les artistes mais l’ensemble des ressortissants en provenance de ces trois pays. Mais qu’une telle mesure s’applique aux artistes, à ceux qui le plus souvent sont les premières victimes des régimes autoritaires, est incompréhensible. La France peut-elle de manière aussi violente couper les ponts avec ces voix de la francophonie et penser que cela n’aura aucune incidence ? Nul n’ignore les tensions qui existent aussi bien au Mali, au Burkina Faso qu’au Niger. Nul n’est dupe que le « sentiment antifrançais » agité par les juntes au pouvoir est un leurre démagogique. Interdire la venue des ressortissants de ces pays, est-ce la seule réponse ? Cela fait des années que la politique de visas, délivrés au compte-goutte, provoque un certain ressenti chez de nombreux jeunes Africains. La décision d’augmenter les frais d’inscription à l’université française pour les étudiants étrangers a provoqué la fuite de bon nombre d’entre eux vers la Chine ou la Turquie.

Joint par nos soins, le ministère de la Culture indique qu’« aucune déprogrammation d’artistes, de quelque nationalité que ce soit, n’est demandée ni par le ministère des Affaires étrangères, ni par le ministère de la Culture. Pour des raisons de sécurité, la France a suspendu depuis le 7 août la délivrance de visas depuis Niamey, Ouagadougou et Bamako ainsi que la mise en œuvre dans ces pays de nos actions de coopération culturelle. Cette décision n’affecte pas les personnes qui seraient titulaires de visas délivrés avant cette date ou qui résident en France ou dans d’autres pays. » Sans commentaire. À quelques semaines de l’ouverture de la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts, on se dit que l’Élysée joue un drôle de jeu.

La gauche dénonce la décision

Avec cette missive, la France ferme la porte à toute coopération. Pour Pierre Dharréville, député communiste, « cette injonction est profondément choquante. Rompre les liens culturels, empêcher des artistes de s’exprimer en France, est une faute lourde et une décision indéfendable. Non contente d’être inefficace, la diplomatie de la censure culturelle est une impasse ». Jean-Luc Mélenchon dénonce une « France abaissée par un comportement mesquin et borné », et Olivier Faure une « décision absurde. En quoi les artistes du Mali, du Niger et du Burkina Faso sont-ils responsables des coups d’État dans leurs pays » ? Enfin, au-delà du monde de la culture, cette missive concerne le monde sportif (va-t-on interdire aux athlètes maliens, burkinabés ou nigériens de participer aux jeux Olympiques ?) et le monde associatif. De très nombreuses associations d’amitié, de coopération, qui entretiennent des rapports de solidarité avec les habitants de ces pays-là, se voient, elles aussi, privées de tout lien. En agissant de la sorte, en fermant ses portes, la France condamne ainsi les citoyens de ces trois pays, qu’ils soient artistes ou simples voyageurs, à rester dans un face-à-face avec les juntes militaires au pouvoir dans leur pays et les djihadistes qui menacent et massacrent les populations. Marie-José Sirach

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Pierre Dac, le parti d’en rire !

Jusqu’au 27/08, le Musée d’art et d’histoire du judaïsme présente Le parti d’en rire, l’exposition consacrée à Pierre Dac. Plus de 250 documents éclairent le parcours personnel et l’œuvre de ce maître de l’absurde. Du résistant, humoriste, comédien et franc-maçon, ses pensées authentiques en caractères surlignés !

Tout penseur avare de ses pensées est un penseur de Radin

Il est beau le progrès, surtout quand on pense que la police n’est même pas fichue de l’arrêter ! La voiture électrique tant vantée par les industriels et publicitaires, une catastrophe humanitaire avec le développement du nucléaire et l’extraction des métaux rares, une avancée technologique dont  bénéficieront avant tout les puissances occidentales… Les milliers de gens confrontés à l’avancée du désert, à la sécheresse des terres et à la montée des eaux en Afrique, en Asie ou en Inde ? Le doute n’est point de mise, avec l’arrivée de Super Nino, les avis mortuaires le confirment : né à Delhi, de petite taille et d’un caractère paisible, c’était un nain doux ! Qu’importe, il n’aurait jamais trouvé où brancher la prise de sa batterie rechargeable.

Malgré le réchauffement climatique, l’avenir est devant nous. Certes, beaucoup l’auront dans le dos à chaque fois qu’ils se retourneront ou feront demi-tour… Voyons loin cependant, à y regarder de près, n’oublions jamais le geste qui sauve : c’est en taillant sa pierre qu’on devient franc maçon, c’est en élaguant son arbre qu’on devient parfait bûcheron, c’est en forgeant qu’on devient forgeron et c’est en sciant que Léonard devint scie ! Rien ne nous empêchera d’aller de l’avant. Hormis peut-être une crise de constipation, ça bloque un peu les mouvements quand la matière fait cale.

Ce n’est pas une raison, parce que rien ne marche droit, pour que tout aille de travers

On ne peut pas être et avoir été, dit un populaire dicton, de prétendus penseurs aussi… C’est faux, on peut très bien avoir été un imbécile et l’être encore. Restons vigilants en 2023, la  vérité avance parfois masquée, ce n’est pas en tournant le dos aux choses qu’on leur fait face. Il est des évidences qui n’en finissent pas de nous surprendre. Un exemple ? Si nous portions nos chaussures à la main plutôt qu’aux pieds, elles s’useraient moins vite.

Lors de chaque crise sociale, le spectacle est grandiose, devant le petit écran surtout. Désormais, tous les doutes sont levés, vraiment la télévision est faite pour ceux qui, n’ayant rien à dire, tiennent absolument à le faire savoir.

Leurs contradicteurs ont intérêt à bien se tenir… Il ne faut pas faire le malin, la sanction risque de tourner à la baston si le citoyen récalcitrant croise trois ou quatre pandores en mal d’exercice. Un accusé est cuit quand son avocat n’est pas cru. Pire encore, il est condamné sans procès s’il ne peut présenter au juge d’images promptes à le disculper. Manifestant ou simple opposant, chacun en est persuadé : les forces de l’ordre sont celles qui sont aux ordres de ceux qui les donnent.

Nous le savons, pour l’oublier aussi vite, parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir. En parfaite harmonie avec les Pensées du maître 63, le silence s’impose donc : c’est l’éruption de la fin, l’heure du point final. Fort d’une conclusion à haute valeur poétique, sommet du questionnement philosophique : qu’importe le flocon, pourvu qu’on ait l’Everest !

Yonnel Liégeois, à la manière dePierre Dac, Pensées

Si la semaine de quarante heures était réduite de moitié, les fins de mois auraient lieu tous les quinze jours

 

Hommage au MAHJ

Qui sait que, dans les années 1950, Pierre Dac (1893-1975) fut l’inventeur du schmilblick, cet objet au nom yiddish « qui ne sert absolument à rien et peut donc servir à tout » ? Qui se souvient du biglotron ? Qui a en mémoire la désopilante série radiophonique Bons baisers de partout, diffusée sur France Inter de 1966 à 1974 ? Des années 1930 au milieu des années 1970, l’imagination et l’inventivité de Pierre Dac ont nourri la culture française d’un extraordinaire arsenal humoristique. Né André Isaac à Châlons-sur-Marne, Pierre Dac est issu d’une famille juive alsacienne qui choisit la France après Sedan. Il s’engage durant la Première Guerre mondiale, animé du désir de rendre l’Alsace-Lorraine à la France. Après l’armistice, il se tourne vers le métier de chansonnier. Ses sketchs, chansons, et surtout ses « pensées », lui valent un succès immédiat.

Dans les années 1930, il produit les premières émissions d’humour à la radio (La société des loufoques, La course au trésor…), puis il fonde l’hebdomadaire L’Os à moelle. Résistant de la première heure, il rejoint la France libre en 1943. Dans les Français parlent aux Français, au micro de Radio Londres, il mène une guerre des mots contre Radio Paris. Au lendemain de la guerre, Pierre Dac rencontre Francis Blanche, avec lequel il crée « Sans issue ! » aux Trois Baudets, puis le célèbre Sâr Rabindranath Duval et le feuilleton Signé Furax, la série la plus écoutée de l’histoire de la radio, tout en militant à la Lica, ancêtre de la Licra. Il fut aussi un « franc-maçon actif et assidu » selon les historiens de la Grande Loge de France (ndlr), initié dans l’atelier « Les inséparables d’Osiris » en 1926.

L’exposition éclaire la créativité musicale et littéraire de Pierre Dac, ses modes d’expression très divers (cinéma, radio et télévision), tout en restant attaché au cabaret et au théâtre. Elle évoque ses compagnons de route : Francis Blanche, Jean Yanne et René Goscinny. Enfin, elle replace l’œuvre de Pierre Dac parmi celles des maîtres de l’absurde (Beckett, Ionesco, Dubillard…), redevable tant à l’argot des bouchers qu’au Witz freudien, et aborde les résonances de sa judaïté dans son parcours personnel et ses choix artistiques. Anne-Hélène Hoog et Jacques Pessis, commissaires de l’exposition

Pierre Dac, le parti d’en rire : jusqu’au 27/08, une exposition du MAHJ. Hôtel de Saint-Aignan, 71 rue du Temple, 75003 Paris.

Les temps sont durs, votez MOU !

Pierre Dac et Cabu sont nés à Châlons-en-Champagne, à des années d’écart mais à seulement quelques centaines de mètres de distance. Le roi des loufoques est resté jusqu’à l’âge de 3 ans dans une ville qui s’appelait alors Châlons-sur-Marne et que, origines juives obligent, il voulait faire rebaptiser Chalom-sur-Marne.

Le père du Grand Duduche et du Beauf y a grandi et commencé sa vie professionnelle dans le journal local. Pendant ses jeunes années, il a nourri son humour naissant en dévorant des numéros de L’Os à moelle conservés dans le grenier familial.

Quand on prend les virages en ligne droite, c’est que ça ne tourne pas rond dans le carré de l’hypoténuse

Le leader du MOU (le parti du Mouvement Ondulatoire Unifié, fondé lors de l’élection présidentielle de 1965) et Cabu se sont rencontrés qu’une seule fois, en 1969, à Paris. Les voici à nouveau réunis à travers Les Pensées du maître 63, devenues des classiques, illustrées par des dessins en noir et blanc mais résolument hauts en couleur. Pour le meilleur, mais surtout pour le rire. Les éditions du Cherche-Midi (212 p., 15€)

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La laïcité, ni ouverte ni fermée

Spécialiste des rapports religion/politique, le philosophe Henri Peña-Ruiz défend une « laïcité universaliste, soucieuse d’émancipation », rêvée par Condorcet et Victor Hugo. Il s’oppose à l’idée d’un adjectif accolé au principe de laïcité. Parue dans l’hebdomadaire Marianne, une chronique de l’auteur du Dictionnaire amoureux de la laïcité.

Depuis vingt ans, j’enseigne la laïcité en France dans les collèges, les lycées et les IUFM. Et je constate l’attachement de la plupart des professeurs à la laïcité sans adjectif, ni fermée ni ouverte. Il en va de même pour les élèves, dès lors qu’on leur explique la laïcité et le sens de ses règles. Quant aux mérites supposés du modèle anglo-saxon, on peut en douter. Au Royaume-Uni, la liberté vestimentaire des élèves est nulle, car le plus souvent un uniforme leur est imposé. Par ailleurs, à l’initiative de l’archevêque de Canterbury, plus de cinquante « conseils de la charia » interviennent dans les affaires judiciaires sur le fondement du Coran, qui consacre l’esclavage sexuel de la femme : « L’homme ira à sa femme quand il le voudra et comme il le voudra. » Pour l’homme, le divorce se fait par simple répudiation unilatérale. Pour la femme, c’est un calvaire. Quant à l’omniprésence de la religion dans les cérémonies publiques, elle viole l’égalité de traitement due aux athées et aux agnostiques britanniques, qui s’en plaignent. Voilà les vertus supposées du modèle multiculturaliste anglais !

Ce rappel nous fait mesurer la chance qui est la nôtre en France avec une laïcité universaliste, soucieuse d’émancipation, rêvée par Condorcet et par Hugo (« Je veux l’État chez lui, et l’Église chez elle »). Un vœu comblé par la loi de séparation laïque du 9 décembre 1905, et par celle du 15 mars 2004, qui met les élèves à l’abri des prosélytismes religieux. Quand on défend la liberté et l’égalité, on ne leur accole pas un adjectif. Parle-t-on d’« égalité ouverte » ? Fidèle au triptyque républicain, la laïcité se définit comme un cadre juridique destiné à garantir la liberté de conscience et l’égalité de traitement de toutes les personnes, quelles que soient leurs options spirituelles, tout en leur assurant les bienfaits d’une puissance publique consacrée au seul intérêt général. D’où la paix. Un tel constat n’implique pas que l’on soit un « laïcard », notion vulgaire. N’oublions pas le rôle politique noble de la laïcité. Pour donner toute sa force à la République, former l’homme libre, le citoyen incommode et le travailleur qui ne confond pas l’efficience avec la soumission.

Ce rôle politique est mal vu par les fanatiques religieux, qui sont prêts, on le sait, à tuer. Samuel Paty illustrait ce rôle par un enseignement courageux et irréprochable. Comme le montrent les remarquables livres de David Di Nota et de Stéphane Simon, il n’a pas eu le soutien que la hiérarchie de l’Éducation nationale aurait dû lui apporter sans atermoiements et avec vigueur. Hélas, le triste « pas de vague » et la rhétorique gnangnan de l’« apaisement » l’ont abandonné, alors que les réseaux sociaux le menaçaient et que la rupture d’anonymat aurait dû lui valoir une protection policière immédiate. Peureux a priori, les professeurs ? Non et non. Mais inquiets de ne pas se sentir assez soutenus par une hiérarchie enlisée dans sa crainte d’affronter le réel, et dans les renoncements qui en résultent. Henri Peña-Ruiz

Dictionnaire amoureux de la laïcité, par Henri Peña-Ruiz (Plon, 950 p., 25€). Qu’est-ce que la laïcité ?, par Henri Peña-Ruiz (Folio, 352 p., 10€20). Dieu et Marianne, philosophie de la laïcité, par Henri Peña-Ruiz (PUF, 408 p., 19€50). J’ai exécuté un chien de l’enfer, par David Di Nota (Le Cherche Midi, 160 p., 16€). Les derniers jours de Samuel Paty, par Stéphane Simon (Plon, 240 p., 20€90).

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Histoires d’ici et d’ailleurs, chapitre 2

C’est sous le signe des combats et des destinées, souvent tragiques, que s’est déroulée la rencontre littéraire du club de lecture de la médiathèque de Mézières (36). Bande dessinée, document, roman ou polar : il y en a pour tous les goûts ! Philippe Gitton

Les fossoyeurs, de Victor Castanet (éd. Fayard, 400 p., Prix Albert Londres 2022, 22€90)

« L’auteur est quelqu’un de courageux. Il a subi des pressions. Une proposition de quinze millions d’euros lui a été faite pour ne pas sortir ce livre », précise Yvette

Après trois ans d’investigations, Victor Castanet livre une plongée inquiétante dans les secrets du groupe Orpéa, leader mondial des Ehpad et des cliniques. Truffé de révélations spectaculaires, ce récit haletant et émouvant met au jour de multiples dérives, bien loin du dévouement des équipes d’aidants et de soignants, majoritairement attachées au soutien des plus fragiles. Personnes âgées maltraitées, salariés malmenés, acrobaties comptables, argent public dilapidé… Nous sommes tous concernés.

Trois ans d’investigations, 250 témoins, le courage d’une poignée de lanceurs d’alerte, des dizaines de documents explosifs, plusieurs personnalités impliquées… Victor Castanet est journaliste d’investigation indépendant. Durant trois ans, il a résisté à toutes les pressions pour livrer ce document éprouvant, tirant peu à peu les ficelles d’une incroyable enquête. Au nom de son grand-père.

Une femme, d’Annie Ernaux (éd. Gallimard, 112 p., 7€50)

« Un texte fort qui retrace la destinée d’une femme et traite de la complexité des sentiments », estime Philippe

Après avoir écrit sur la mort de son père dans La place, Annie Ernaux récidive avec la perte de sa mère – Une femme. Parler de la femme de son imaginaire, mais aussi de la femme réelle, celle qui a existé en dehors d’elle, mettre en mots le portrait d’une femme, comme pour « mettre au monde sa mère ». Dessiner son parcours, son enfance en Normandie, son milieu modeste, ouvrier, la volonté de s’élever, d’être commerçante, indispensable pour les autres, mais être au-dessus. Pousser sa fille à faire des études, à réussir, à s’en sortir et basculer dans le monde bourgeois, d’où vicieusement la mère se sentira exclue, flouée, déçue… Le portrait qu’Annie Ernaux fait de sa mère est écrit au plus juste, sans tendance lacrymale, contrairement à La place qui m’avait davantage touché.

Une femme est aussi tendre et attendrissant, toutefois la maladie de la mère laisse une traînée presque amère. Cette femme forte et lumineuse devenue démente, dit-elle… Dans un autre livre, Je ne suis pas sortie de ma nuit, l’auteur s’étend plus à ce sujet. Il y a cependant de très beaux passages sur cette maman, quittée la veille devant Jacques Martin pour apprendre sa mort le lendemain à dix heures. La honte, la colère, le ras-le-bol, la culpabilité. C’est une petite fille qui parle aujourd’hui, qui se sent seule et abandonnée, orpheline. Aussi ce livre est une très belle déclaration d’amour, pleine de délicatesse et d’acuité. « Il fallait que ma mère, née dans un milieu dominé, dont elle a voulu sortir, devienne histoire pour que je me sente moins seule et factice dans le monde dominant des mots et des idées où, selon son désir, je suis passée ». Juste monnaie de la pièce…

L’Anglais qui voulait nettoyer la France, d’Edmund Platt et Natacha Neveu (éd. Librinova, 313 p., 19€90)

« L’enthousiasme de cet anglais est communicatif et responsabilisant. On ne regarde plus les déchets de la même façon après avoir lu ce livre », concède Philippe

En 2017, Edmund Platt, alias l’Escargot Anglais, s’est lancé dans un tour de France de 8. 000 kilomètres en auto-stop pour ramasser les déchets qu’un Français sur trois jette chaque jour de sa voiture. Déterminé à dénoncer haut et fort le problème des déchets et son impact désastreux sur la planète, tout comme celui du plastique qui étouffe nos océans et notre société de consommation défaillante, Eddie délivre un message honnête, juste, extrêmement puissant et plein de vérités qui dérangent. Très attendu par les médias et les fans, son premier livre détaille l’essentiel de son périple sur les routes du pays des cuisses de grenouilles et de l’apéro.

Seul avec son sac à dos, sa pince à déchets et son insatiable soif de bière, l’Escargot Anglais a voyagé pendant trois mois autour de l’Hexagone. Son récit chamboulera votre manière de voir la vie, et peut-être même vos priorités. Le temps, ce n’est pas de l’argent. C’est bien plus précieux que ça, bordel de merde ! Ce livre est une aventure humaine, une montagne russe parsemée de rebondissements auxquels n’importe qui peut s’identifier. Riche en spontanéité, amusant et révélateur, L’Anglais qui voulait nettoyer la France est la gifle et le coup de fouet ultimes dont nous avons tous besoin.

Impact, d’Olivier Norek (éd. Pockett, 312 p., 8€)

Martine souligne l’efficacité du genre : un policier pour dénoncer les problèmes environnementaux

Ce n’est pas vraiment une dystopie, ni un « romanquête », mais un peu les deux à la fois. Fondé sur un impressionnant travail de documentation, Impact, le sixième roman d’Olivier Norek, recense et accole toutes les manifestations du dérèglement climatique de la dernière décennie pour imaginer une France en pleine crise, à l’aube de l’élection présidentielle de 2022. Virgil Solal, soldat des forces spéciales, sait à quel point ce monde (pré) apocalyptique peut être dangereux. Sa fille est mort-née à cause de la pollution atmosphérique. Il décide donc de faire payer ceux qu’il tient pour responsables : les grands ­patrons, les financiers, les politiques. Il devient alors un écoterroriste à la tête de Greenwar (sorte de branche armée de Greenpeace) dont la population soutient l’action.

Capitaine de la police judiciaire pendant dix-huit ans, Olivier Norek est l’auteur de quatre polars – Code 93, Territoires, Surtensions et Surface -, qui ont reçu plusieurs prix littéraires prestigieux et ont été traduits dans de nombreux pays. Ce n’est pas pour rien que cet écrivain s’est lancé dans l’humanitaire avant de devenir policier. Régulièrement, il lui prend l’envie de s’attaquer à des problèmes sociaux, comme ce fut le cas dans Entre deux mondes, bouleversant roman salué par la critique. Avec Impact, il va plus loin : son enquête s’étend au monde entier et concerne notre survie.

Un long, si long après-midi, d’Inga Vesper (éd. La Martinière, 416 p., 22€90)

« Un beau roman, pour moi qui n’en lis pas beaucoup », précise Michel

Dans un quartier riche et ensoleillé de Los Angeles, tout semble parfait. Mais la perfection n’existe pas, et là où il y a soleil, il y a ombre. Secrets et tragédies se cachent à chaque coin de rue. Dans une veine qui rappelle « La Couleur des sentiments » ou « Desperate Housewives », Un long, si long après-midi est un premier roman époustouflant au cœur d’une Amérique asphyxiée par son sexisme et son racisme ordinaires. C’est l’été 1959, les pelouses bien taillées de Sunnylakes, en Californie, cuisent sous le soleil. Dans la chaleur étouffante d’une trop longue après-midi, Joyce, une mère de famille comme on en rencontre dans les belles histoires du rêve américain, s’ennuie. Ses enfants crient, son mari va bientôt rentrer.

Les minutes rampent comme des limaces. Ruby, la femme de ménage de Joyce, rejoint la maison où elle doit effectuer ses dernières heures de travail de la journée. Mais Joyce a disparu et ne subsiste plus dans la cuisine qu’une mince tâche de sang sur le sol. On suspecte un crime, la femme de ménage noire et célibataire est toujours la meilleure des suspectes. Le fusible à faire sauter pour éviter que n’explose le grand miroir des faux semblants. Si ce n’est que Ruby a décidé de se saisir de son propre sort. L’émancipation féminine et raciale n’est pas encore à la mode, mais elle est déterminée à faire entendre sa voix.

L’Odyssée d’Hakim, un roman graphique de Fabien Toulmé (éd. Delcourt, trois volumes. De 264 à 280 p. selon chaque tome, 24€95 chacun)

« La qualité de la plume et du trait, alliée à la beauté de la cause, hante les pages de ce superbe roman graphique », témoigne Albert

L’histoire vraie d’Hakim, un jeune Syrien qui a dû fuir son pays pour endosser l’appellation « réfugié ». Un témoignage puissant, touchant, sur ce que c’est d’être humain dans un monde qui oublie parfois de l’être. L’histoire vraie d’un homme qui a dû tout quitter : sa famille, ses amis, sa propre entreprise… parce que la guerre éclatait, parce qu’on l’avait torturé, parce que le pays voisin semblait pouvoir lui offrir un avenir et la sécurité. Un récit du réel, entre espoir et violence, qui raconte comment la guerre vous force à abandonner votre terre, ceux que vous aimez et fait de vous un réfugié.

L’odyssée d’Hakim (1), de la Syrie à la Turquie : Hakim, jeune Syrien, raconte les circonstances qui l’ont conduit à quitter les siens pendant la guerre en Syrie et à chercher refuge en Turquie.

L’odyssée d’Hakim (2), de la Turquie à la Grèce : En Turquie, Hakim et sa femme Najmeh, réfugiés syriens, ont un fils, Hadi. De nouvelles difficultés séparent la famille et Hakim se retrouve seul avec son enfant. Il décide de faire appel à des passeurs pour traverser la Méditerranée sur un canot de fortune.
L’odyssée d’Hakim (3), de la Macédoine à la France : Enfin arrivés en Europe sain et saufs, Hakim et son fils Hadi affrontent désormais le rejet et la xénophobie ambiante sur le chemin qui les mène à la France. Ils rencontrent aussi des inconnus qui leur viennent en aide.

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Sur les pas de Françoise Héritier

Aux éditions Odile Jacob, Gérard Gaillard publie Françoise Héritier, la biographie. Préfacé par Michelle Perrot, l’ouvrage retrace le parcours de la célèbre anthropologue et intellectuelle du féminisme. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°357, avril 2023), un article de Maud Navarre.

Préfacée par Michelle Perrot, cette biographie fait pendant à celle, plus intime, signée par Laure Adler et publiée fin 2022. Gérald Gaillard en effet retrace avec beaucoup de détails l’ensemble du parcours scientifique, intellectuel et public de l’anthropologue dont on a retenu, au moins, qu’elle a contribué de manière originale à la mise en évidence de la domination masculine. Françoise Héritier a d’abord réalisé ses études en compagnie d’un groupe de jeunes philosophes qui se tourneront vers l’anthropologie.

Elle mène ensuite des enquêtes extensives sur les systèmes de parenté des Samos du Burkina Faso. Ces recherches fondamentales lui ouvrent les portes du Collège de France au début des années 1980, avec l’appui de Claude Lévi-Strauss, auquel elle a succédé à la tête du Laboratoire d’anthropologie sociale. Elle préside le Conseil national du sida de 1989 à 1994 et, face à la montée de la xénophobie, consacre des séminaires à la figure de l’étranger.

La publication en 1996 de Masculin/Féminin. La pensée de la différence, marque son entrée dans le cercle des intellectuelles féministes. Dans ce livre, elle développe la notion de « valence différentielle des sexes », un principe quasi universel fondant l’inégal statut des femmes et des hommes, et qui relie trois domaines de l’ordre social : la prohibition de l’inceste, la séparation sexuelle des tâches et les formes prescrites d’union sexuelle. Affaiblie par une maladie rare, Françoise Héritier prend sa retraite en 1999, mais développe sa réflexion dans le sens d’une critique de la domination masculineMasculin/Féminin II. Dissoudre la hiérarchie paraît en 2002.

Ses derniers écrits, Le Sel de la vie (2012), Le Goût des mots (2013) et Au gré des jours (2017) reviennent sur son parcours personnel. Bien qu’ayant du mal à se déplacer, Françoise Héritier fut régulièrement consultée en haut lieu pour des réformes du droit de la famille (mariage pour tous, PMA et GPA…). Cette grande dame de l’anthropologie de la fin du XXème siècle décède en 2017. Maud Navarre

Françoise Héritier. La biographie, de Gérald Gaillard (éd. Odile Jacob, 240 p., 22€90). Dans ce même numéro d’avril, la revue s’interroge : Travailler : à quel prix ?. Un imposant dossier, fort instructif.

Dès sa création, Chantiers de culture inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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Gisèle Halimi, la cause des femmes

Jusqu’au 06/04, à La Scala (75), Lena Paugam présente Gisèle Halimi, une farouche liberté. Avec Ariane Ascaride et Philippine Pierre-Brossolette, l’adaptation théâtrale des entretiens menés par Annick Cojean avec la célèbre avocate et humaniste. Un bel ouvrage, émouvant et passionnant, qui retrace une vie de combats pour la justice, les droits des femmes et l’indépendance des peuples.

« Ma liberté n’a de sens que si elle sert à libérer les autres ». L’avocate Gisèle Halimi a fait de cette profonde conviction le sens et le guide de toute une vie. Ce sont ses combats qu’Annick Cojean, grand reporter au Monde devenue son amie, a permis de retracer dans un très beau livre d’entretiens, chaleureux et denses, paru en août 2020. Quelques semaines à peine après son décès, survenu le 28 juillet à 93 ans. Une farouche liberté relève à la fois de l’hommage à un parcours de combat ininterrompu (pour le droit, la justice, les droits des femmes) et du témoignage, précieux, pour toutes celles et ceux qui entendent le poursuivre. Pour Gisèle Halimi, la révolte contre l’injustice naît dès l’enfance. « Tout ! Ma révolte, ma soif éperdue de justice, mon refus de l’ordre établi et bien sûr mon féminisme », rappelle-t-elle d’emblée à Annick Cojean, comme elle l’avait raconté déjà à France Culture. Le désir de combattre pour la justice ne la quittera jamais.

Refuser l’assignation à la sujétion

Née en Tunisie dans une famille pauvre, avec une mère très pieuse (fille de rabbin sépharade), Gisèle Halimi est dès la naissance assignée à la non-reconnaissance, parce que née fille et non garçon (son père attend plusieurs semaines avant de la déclarer) puis à un rôle, celui, immuable, qu’ont connu mère, grand-mère, et auquel elle doit se soumette : servir ses frères avant de se marier et de « passer sous l’autorité et la sujétion d’un époux ». Un destin tracé d’avance, absurde et injuste, duquel Gisèle Halimi n’aura de cesse de vouloir échapper. Première révolte : une grève de la faim, encore enfant, lui permet de ne plus devoir servir ses frères. Une seconde, faite d’expérience plus intime, lui permet d’échapper à la foi religieuse et aux contraintes que la tradition patriarcale lui attachait. Elle comprend très vite que l’émancipation passe par l’éducation, la lecture (boulimique), l’école (qu’elle adore et où elle excelle). En jeu : apprendre, devenir indépendante économiquement, échapper à la « malédiction » qui fait des femmes « des obligées, des dominées, des infantilisées ». Et un objectif : devenir avocate.

Elle le sera, d’abord au barreau de Tunis puis à celui de Paris, en dépit du serment obligatoire que le futur avocat devait proclamer : « je jure de ne rien dire ou publier, comme défenseur ou conseil, de contraire aux lois et aux règlements, aux bonnes mœurs, à la sûreté de l’État et à la paix publique, et de ne jamais m’écarter du respect dû aux tribunaux et aux autorités publiques ». Elle qui interroge la notion toute relative de « bonnes mœurs » et veut faire du droit une arme pour modifier les lois sait qu’elle prête serment sous réserve. Des années plus tard, c’est elle qui permettra de « dépoussiérer » ce serment, le limitant à une phrase : « je jure, comme avocat, d’exercer la défense et le conseil avec dignité, conscience et indépendance ». Elle combat alors l’arrogance de magistrats qui toisent de leur supériorité masculine présumée la jeune avocate. Elle sait que « les mots ne sont pas innocents. Ils traduisent une idéologie, une mentalité, un état d’esprit. Laisser passer un mot, c’est le tolérer. Et de la tolérance à la complicité, il n’y a qu’un pas ».

Contre la torture, pour l’indépendance des peuples

Parmi les premiers procès de maître Halimi, des militants et militantes indépendantistes tunisiens et algériens, souvent condamnés à mort après avoir été torturés. Menacée, notamment en Algérie par l’OAS ou des militaires, elle ne renonce pas. Elle découvre en Algérie que « les pouvoirs spéciaux votés en 1956 avaient pris le droit en otage. (…) Soldats et magistrats travaillaient main dans la main pour rétablir l’ordre répressif français : les premiers tuaient, les seconds condamnaient ». Elle découvre aussi lors de demandes de grâces qu’elle plaide, souvent avec son « confrère et complice » Léo Matarasso (ancien résistant dans le mouvement Libération-Sud, défenseur d’Henri Alleg et plus tard de Mehdi Ben Barka ou d’Henri Curiel…), la toute-puissance monarchique laissée à la présidence de la République qui attribue à un homme le droit de vie ou de mort sur un autre. En défendant militants et militantes victimes de la torture, elle comprend qu’il s’agit de « résister contre le mal absolu ». Ce qu’elle fait notamment en défendant Djamila Boupacha, jeune militante de 22 ans du FLN algérien, qui avait déposé un obus piégé dans un café d’Alger en septembre 1959, finalement désamorcé. Arrêtée, elle est atrocement torturée, violée, subit l’introduction d’un goulot de bouteille dans le vagin, ce qui la marquera à vie. Gisèle Halimi assure sa défense, où se conjuguent « la lutte contre la torture, la dénonciation du viol, le soutien à l’indépendance et au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la solidarité avec les femmes engagées dans l’action publique et l’avenir du pays ».

Le procès se fait tribune politique contre la torture, jusqu’alors taboue. Gisèle Halimi mobilise un réseau de soutien, dont Simone de Beauvoir, plusieurs journaux jouent leur rôle en informant l’« opinion publique ». Djamila Boupacha est finalement amnistiée en 1962 après l’indépendance de l’Algérie. Kidnappée par le FLN qui la ramène directement en Algérie, elle ne pourra pas rencontrer Simone de Beauvoir. Au lendemain du décès de Gisèle Halimi, elle dit simplement : « Ce n’était pas seulement mon avocate, c’était ma sœur !». D’autres combats de Gisèle Halimi contre le colonialisme et ses pratiques inhérentes, et pour la défense des droits des peuples à l’autodétermination, auraient sans doute pu trouver place dans ce livre. Ainsi de son engagement auprès du peuple vietnamien contre la guerre menée par Washington. Membre du tribunal international contre les crimes de guerre au Vietnam, le tribunal créé en 1966 par Bertrand Russell et Jean-Paul Sartre pour juger les militaires américains dans ce pays (la guerre a duré de 1955 à 1975), elle participe en 1967 à la mission d’observation que le Tribunal délègue au Vietnam. L’autre lutte pour laquelle l’avocate parisienne s’est pleinement engagée, c’est celle du peuple palestinien. Avocate, avec Daniel Voguet, du dirigeant palestinien Marwan Barghouti kidnappé par l’armée israélienne en 2001 après une tentative ratée d’assassinat, condamné à la perpétuité par un tribunal militaire sans légitimité.

C’est tout un système que dénonce alors Maître Halimi, notamment dans la revue Pour la Palestine. Lors d’une énième offensive militaire israélienne à Gaza à l’été 2014, elle écrit, dans un appel publié par L’Humanité : « Un peuple aux mains nues — le peuple palestinien — est en train de se faire massacrer. Une armée le tient en otage. Pourquoi ? Quelle cause défend ce peuple et que lui oppose-t-on ? J’affirme que cette cause est juste et sera reconnue comme telle dans l’histoire. Aujourd’hui règne un silence complice, en France, pays des droits de l’homme et dans tout un Occident américanisé. Je ne veux pas me taire. Je ne veux pas me résigner. Malgré le désert estival, je veux crier fort pour ces voix qui se sont tues et celles que l’on ne veut pas entendre. L’histoire jugera mais n’effacera pas le saccage. Saccage des vies, saccage d’un peuple, saccage des innocents. Le monde n’a-t-il pas espéré que la Shoah marquerait la fin définitive de la barbarie ? ». Cette même année, l’ambassadeur de Palestine en France lui décerne la citoyenneté d’honneur d’un État qui continue de lutter pour son indépendance et sa reconnaissance.

Choisir la cause des femmes

Le droit et la justice donc, toujours. Celui des femmes d’abord, les droits de toutes les femmes que Gisèle Halimi contribue à faire progresser. C’est le cas avec deux procès décisifs, que rien ne permettait d’imaginer gagnants sinon la conviction de la justesse des causes défendues, et qui font figure d’électrochocs dans la société avant de permettre des avancées législatives considérables. En 1972, à Bobigny, elle défend Marie-Claire Chevalier violée à seize ans, dénoncée à la police par son violeur parce qu’elle a avorté ce qui est alors passible d’emprisonnement, ainsi que sa mère et trois « complices » qui l’ont aidée. L’année précédente, le Nouvel Observateur a publié le manifeste de 343 femmes affirmant haut et fort qu’elles ont avorté et réclamant la dépénalisation et la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Gisèle Halimi en est signataire, malgré les sanctions possibles pour une avocate. Cette même année 1971, Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi fondent le mouvement Choisir la cause des femmes. Le procès se fait accusation de la loi de 1920 sanctionnant l’avortement. Gisèle Halimi n’hésite pas à dénoncer, dans un tribunal où des hommes jugent une femme atteinte dans son corps, la justice de classe condamnant des femmes qui n’ont pas les moyens d’avorter à l’étranger.

De Delphine Seyrig à Aimé Césaire, de Paul Milliez (pourtant a priori défavorable à l’IVG) à des milliers d’autres anonymes, les soutiens se multiplient. Le procès est gagné. Simone Veil fera aboutir la loi dépénalisant l’IVG. Gisèle Halimi sera de celles et ceux qui plaideront pour son remboursement. En 1978, à Aix, elle défend deux jeunes touristes belges, sauvagement agressées et violées par cinq hommes dans la tente où elles campaient à l’été 1974. Gisèle Halimi, qui met en lumière « la mort inoculée aux femmes un jour de violence », décrit à Annick Cojean le climat de haine et de raillerie antiféministe et homophobe contre ces femmes et leurs défenseuses qui régnait alors parmi des magistrats, des avocats… « et avec lesquels les accusés créaient une complicité inavouée ». Elle souligne « le mépris et la négation de l’identité de l’autre » qui se joue dans ce crime qu’est le viol et ajoute qu’« il ressemble furieusement à un acte de fascisme ordinaire ». Les « grands témoins » cités à la barre par Gisèle Halimi mais chassés du tribunal par le juge, s’exprimeront devant les caméras. Ils contribueront eux-aussi à faire changer la honte de camp, à « changer les mentalités et les mœurs », à permettre de modifier la loi sur le viol et les crimes sexuels.

« La politique est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls hommes »

Puisque c’est au Parlement que se font les lois, Gisèle Halimi se laisse tenter par l’idée d’y participer. Car les femmes doivent participer, « en masse », dit-elle, à leur écriture. Une réflexion qui mûrit, alors que le féminisme des années 60-70 se défiait du politique. En 1978, Choisir présente des candidatures féminines. Sous sa propre bannière, aucune organisation ne lui ayant laissé la moindre place. Un slogan : « cent femmes pour les femmes ». Et un « programme commun des femmes », avec une douzaine de propositions de loi. Avec moins de 1,5 % des suffrages en moyenne, aucune candidate n’est élue. Mais Choisir a fait progresser des débats. Gisèle Halimi est cependant élue en 1981. Elle ne restera pas longtemps sur les bancs de l’Assemblée où sa non appartenance à une organisation politique, sa liberté de réflexion et de parole, un machisme encore dominant à l’Assemblée, la condamnent à l’isolement. Elle poursuit cependant son engagement pour faire du droit un instrument de libération. Dès 1979 et les premières élections européennes, elle milite pour « la clause de l’Européenne la plus favorisée », pour que tous les droits conquis par les femmes dans un des pays européens deviennent la norme dans les autres. Choisir engage un travail d’inventaire et de propositions considérable.

C’est un joli mot, féminisme

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque » : c’est avec ce vers de René Char que Gisèle Halimi et Annick Cojean ont choisi d’ouvrir ce livre et de transmettre le flambeau aux nouvelles générations. Des femmes d’aujourd’hui, elle attend la révolution : « des colères se sont exprimées, des révoltes ont éclaté ça et là, suivies d’avancées pour les droits des femmes. Mais nous sommes encore loin du compte », constate celle qui ne cesse de plaider pour l’indépendance d’abord économique des femmes, premières à subir le chômage en temps de crise, à subir le temps partiel, à subir les bas salaires… Elle en appelle à une révolution des mœurs et des rapports humains, à poursuivre la lutte pour pérenniser des conquêtes toujours précaires et pour une égalité loin d’être atteinte. « Enfin, n’ayez pas peur de vous dire féministes. C’est un mot magnifique, vous savez. C’est un combat valeureux qui n’a jamais versé de sang». Les obsèques, émouvantes, de Gisèle Halimi ont eu lieu le 6 août au cimetière du Père Lachaise à Paris. Le siège prévu pour le nouveau Garde des sceaux est resté vide. Avocate remarquable, militante de convictions, à la fois bienveillante et exigeante comme la décrivent toutes celles et ceux qui ont eu la chance de la connaître et de la fréquenter, elle est partie tandis que résonnait les paroles de la chanson Bella Ciao.

Gisèle Halimi nous laisse en héritage des droits nouveaux qui sont autant de ruptures avec une vision patriarcale de la société et du monde. Plus encore, elle nous lègue des valeurs fondamentales pour poursuivre le combat féministe : égalité, liberté, indépendance et justice. Isabelle Avran

Gisèle Halimi, une farouche liberté : jusqu’au 06/04 au théâtre La Scala, Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. L’ouvrage est disponible aux éditions du Livre de poche (168 p., 7€20).

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Nicolas Mathieu, la colère d’un écrivain

Au lendemain de l’usage du 49-3 pour l’adoption de la réforme des retraites, l’écrivain Nicolas Mathieu a partagé ses réactions sur les réseaux sociaux. Un texte de l’auteur de Leurs enfants après eux, prix Goncourt 2018, dont Chantiers de culture relaie la publication.

« De ce pouvoir, nous n’attendons désormais plus rien »

Aujourd’hui, à l’issue de cet épisode lamentable de la réforme des retraites, que reste-t-il d’Emmanuel Macron, de ce pouvoir si singulier, sorti de nulle part, fabriqué à la hâte, « task force » en mission libérale qui a su jouer du rejet de l’extrême droite et de la déconfiture des forces anciennes pour « implémenter » son « projet » dans un pays où si peu de citoyens en veulent ? Que reste-t-il de ce pouvoir, de son droit à exercer sa force, à faire valoir ses décisions, que reste-t-il de sa légitimité ?

Bien sûr, au printemps dernier, des élections ont eu lieu, des scrutins ont porté un président à l’Élysée, des députés à l’Assemblée, une première ministre a été nommée, un gouvernement mis en place. Tout cela a été accompli dans le respect de la loi. Les institutions ont fait leur lourd travail de tri, d’établissement, et assis sur leurs trônes ces maîtres d’une saison.

Bien sûr la République est toujours là, avec ses ors, son ordre vertical, sa police, son droit, ce roi bizarre à son sommet, une Constitution qui exécute ses caprices, des fondations qui plongent dans deux siècles et demi de désordres et de guerres civiles. La machine tourne, légale, indiscutable aux yeux des juristes, chaque rouage à sa place, placide sous le drapeau.

Mais la légitimité, elle, n’est pas d’un bloc.

Elle se mesure, se compare, se soupèse. Que dire d’un président élu deux fois mais sans peuple véritable pour soutenir sa politique de managers, de faiseurs de fric et de retraités distraits, son régime de cadres sup et de consultants surpayés, un président élu deux fois avec les voix de ses adversaires, qui l’ont moins soutenu qu’utilisé pour faire obstacle au pire, un président qui n’a même pas eu droit à un quart d’heure d’état de grâce en 2022 ?

Que dire d’une Assemblée sans majorité, arrivée un mois plus tard et qui dit à elle seule, par ses bigarrures, toute la défiance d’un pays, le refus large, immédiat, d’un programme, et des lemmings présidentiels qui s’étaient largement illustrés pendant cinq ans par leur suivisme zombique et un amateurisme qui aura été la seule vraie disruption de leur mandat ?

Que dire d’un gouvernement qui porte des réformes auxquelles il croit à peine, qu’il fait passer au forceps du 49-3, qui cafouille et s’embourbe, infoutu de discipliner ses troupes, incapable d’agréger les alliés qui lui manquent ?

Que dire de ce pouvoir assis sur une noisette d’assentiment et qui gouverne comme après un plébiscite, méprise les corps intermédiaires, les salariés, l’hôpital, l’école, reçoit en pleine crise sociale Jeff Bezos pour le médailler alors qu’il ne daigne pas entendre ceux qui l’ont porté là ?

Ce pouvoir, qui ne peut considérer le bien commun qu’au prisme de la performance collective, qui a substitué les nombres aux vies, qui confond dans sa langue de comité exécutif le haut, le bas, la droite, la gauche, le prochain, le lointain, qui ment sans honte et croit tout surmonter en « assumant », ce pouvoir est légitime comme la terre est plate, c’est-à-dire relativement à la place d’où on le regarde. Il est légitime comme je suis zapatiste, c’est-à-dire fort peu. Il est légitime comme Nixon après le Watergate, c’est-à-dire de moins en moins. Il est légitime mécaniquement, en vertu des textes et de la solidité de nos institutions, mais il a perdu ce qui donne vie à la vraie légitimité politique en démocratie : un certain degré d’adhésion populaire.

Et ce dernier passage en force, ce 49-3 qui était prétendument exclu, s’il ne l’empêche pas de demeurer en place et de mener ses politiques, achève de le discréditer tout à fait.

De ce pouvoir, nous n’attendons désormais plus rien. Ni grandeur, ni considération, et surtout pas qu’il nous autorise à espérer un avenir admissible. Nous le laissons à ses chiffres, sa maladresse et son autosatisfaction. Plus un décret, une loi, une promesse ne nous parviendra sans susciter un haussement d’épaules. Ses grandes phrases, ses coups de menton, nous n’y prendrons plus garde. Ce pouvoir, nous le laissons à ses amis qu’il sert si bien. Nous lui abandonnons ses leviers, qu’il s’amuse. Son prestige n’est plus et nous avons toute l’histoire pour lui faire honte.

Pourtant, malgré la consternation que nous inspire la situation actuelle, on rêve d’attraper par le bras un député ou une sénatrice, un directeur de cabinet ou une ministre, pour lui demander, dans un couloir, dans un murmure, un regard :

Vous rendez-vous compte ? Êtes-vous seulement conscients de ce que vous avez fait ? Savez-vous quelle réserve de rage vous venez de libérer ?

Avez vous pensé à ces corps pliés, tordus, suremployés, qui trimeront par votre faute jusqu’à la maladie, jusqu’à crever peut-être ? Avez-vous pensé au boulevard que vous avez ouvert devant ceux qui prospèrent sur le dépit, la colère, le ressentiment ? Avez-vous songé à 2027 et aux fins de mois dans les petites villes, les quartiers, aux électeurs hors d’eux et aux amertumes meurtrières, au plein d’essence et à la difficulté d’offrir des vacances à ses gosses, à ces gens si mal soignés, à ces enfants qui ne seront ni médecins ni avocats parce qu’en première ils n’ont pas pris la bonne option ?

Ces femmes dans les hôtels qui récurent les chiottes et font les lits, ces ouvriers en trois-huit, ces conducteurs en horaires décalés, les routiers, les infirmières, les assistantes maternelles, celles et ceux qui font classe à des enfants de 3, 4 ou 5 ans, les petites mains dans les papeteries, les employées dans leurs open spaces, stressées jusqu’à la moelle, déclassées par chaque nouvelle génération qui sait mieux le numérique et la vitesse, les hommes qui mourront tôt et leurs veuves, ces copains aux yeux lourds qui trinquent au bistrot après douze heures de taf, en bleu de travail, de la peinture ou du cambouis sur les pognes, et les femmes qui prennent le plus cher, une fois encore, parce que mères, parce que femmes, ces milliers de gens qui font des cartons dans les entrepôts Amazon, y avez-vous pensé ?

Avez-vous vu que, comme vous, ils n’ont qu’une vie, et que leurs heures ne sont pas seulement les données ajustables d’un calcul qui satisfait votre goût des équilibres et les exigences arithmétiques des marchés ? Savez-vous qu’ils vont mourir un peu plus et de votre main et qu’ailleurs, l’argent coule à ne plus savoir qu’en faire ? Avez-vous pensé à ce monde sur lequel vous régnez et qui n’en pouvait déjà plus d’être continuellement rationné, réduit dans ses joies, contenu dans ses possibilités, contraint dans son temps, privé de sa force et brimé dans ses espérances ? Non, vous n’y avez pas pensé. Eh bien ce monde-là est une nappe d’essence et vous n’êtes que des enfants avec une boîte d’allumettes. Nicolas Mathieu

La démocratie sur des braises

En écho à ce cri de colère de Nicolas Mathieu, dans les hauteurs du pouvoir coupé du peuple, il arrive que la raison perde la raison, écrit Éric Fottorino, le directeur de publication du 1 Hebdo. Au fil des pages, une analyse fort lucide et pertinente de l’état de notre démocratie au lendemain de l’usage du 49-3 sur la réforme des retraites. Déraisonnable, Chantiers de culture vous invite à lire, en date du 22/03, le numéro 439 (3€20) de cet original hebdomadaire.

Ce même jour, le 22/03, le quotidien Libération publie une lettre ouverte adressée au président de la République : un collectif de près de 300 personnalités et professionnels de la culture demandent le retrait immédiat de la réforme des retraites. Parmi les signataires, Juliette Binoche, Romane Bohringer, Isabelle Carré, Corinne Maserio, Abd Al Malik, François Morel, Cédric Klapisch et Jean-Pierre Darroussin affirment leur opposition au texte : « Vous avez choisi de faire passer en force une réforme des retraites injuste, inefficace, touchant plus durement les plus précaires et les femmes, rejetée par l’immense majorité de la population (…) En plus des appels intersyndicaux, il est temps de dire que nous sommes opposé-es à cette réforme et à la méthode du passage en force par le 49-3″. Yonnel Liégeois

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Retraite et travail, les deux à repenser

À l’heure du débat houleux sur les retraites, de nombreuses voix tentent de déplacer le curseur. Parmi elles, économistes et sociologues, syndicalistes et chercheurs… Parue dans le quotidien Le Monde, la tribune de Pierre-Olivier Monteil, philosophe et enseignant en éthique à l’université Paris-Dauphine PSL.

Le débat sur les retraites a notamment fait émerger l’idée que le problème de fond était moins le projet de réforme que le travail lui-même. Pour une proportion croissante de salariés, ce dernier est aujourd’hui synonyme d’insatisfaction et de manque de sens. En attestent les manifestations de désengagement que sont l’absentéisme, le turnover [le départ et l’entrée de personnel], la démotivation face à des conditions d’exercice difficiles, les difficultés à recruter… Il n’y faut voir aucune « paresse », mais une critique en actes du travail que l’on fait, au nom de celui que l’on aime. Les salariés ne se résignent donc pas sans aigreur à occuper – parce qu’il faut bien vivre – un emploi essentiellement alimentaire.

Sous ce prisme, le départ à la retraite leur apparaît comme le moment de la « grande compensation » où l’on solde les comptes. D’un côté, c’est la légitime exigence de justice évoquée à propos de l’inégale durée de cotisation, rapportée à l’inégale espérance de vie. De l’autre, on peut cependant se douter que, pour le plus grand nombre, le compte n’y sera jamais. Car, quelles qu’en soient les conditions, comment la pension pourrait-elle remplacer ce qui n’a pas de prix, c’est-à-dire un travail sensé et épanouissant ? L’opposition à la réforme recouvre, à cet égard, un débat escamoté jusqu’ici. Celui qui oppose les partisans d’un signal de « bonne gestion » à adresser aux marchés et les tenants d’une certaine idée de la solidarité qui, à la suite du sociologue Marcel Mauss (1872-1950), considèrent les pensions comme un contre-don versé par la nation à ses retraités, en réponse au don qu’ils ont fourni quand ils étaient en activité.

Le sentiment d’être utile

Ce clivage entre raison gestionnaire et reconnaissance symbolique recoupe celui qui oppose, dans la sphère du travail, culture du résultat et éthique du métier, capitalisme prédateur et aspiration à donner de soi. On comprend, dès lors, l’amertume de ceux que l’argumentaire gouvernemental contraint de se soumettre à une logique qui, à leurs yeux, détourne de l’essentiel. En même temps que la retraite, c’est donc le travail qui est à repenser, en sorte qu’il soit gratifiant en tant que tel et permette, en définitive, une activité qui humanise. Après tout, travailler consiste à produire, certes, mais ce faisant, c’est aussi nous-mêmes qu’en travaillant nous produisons.

À ce titre, le travail devrait favoriser l’autonomie, à l’opposé du néo-taylorisme qui désapprend la responsabilité. Il pourrait être une expérience qui prépare au vivre-ensemble en privilégiant la commune appartenance à l’équipe, au métier, à la société, au lieu de la concurrence et de l’individualisation à outrance qui dissolvent les solidarités. Il devrait accréditer chez chacun le sentiment d’être utile, en permettant le travail bien fait et le sentiment du devoir accompli, aujourd’hui empêchés par l’obsession du chiffre. Une contribution majeure à cet égard peut être celle d’un management exerçant sa mission loyalement, au lieu de privilégier l’évitement en se dissimulant dans des dispositifs anonymes d’inspiration productiviste (production à flux tendu, numérisation…).

Réhabiliter le travail conduirait en outre à considérer les salariés pour ce qu’ils sont, à savoir des apporteurs en travail, à l’égal des apporteurs en capital que sont les actionnaires. Car, si ces derniers sont propriétaires de la société commerciale, ils ne le sont pas de l’entreprise, qui repose sur la double contribution du capital et du travail. C’en serait alors fini du regard suspicieux porté sur les salariés, jugés toujours trop coûteux et pas assez performants.

Simple variable d’ajustement

Ces perspectives pourraient sembler doucement utopiques et, de toute façon, hors de portée d’un gouvernement quel qu’il soit, puisque relevant du pouvoir d’organisation de l’employeur. Mais il n’en est rien. Car la loi Pacte de 2019 prévoit déjà la possible présence de représentants des salariés aux côtés de ceux des actionnaires au sein des conseils d’administration. Il suffirait d’y ajouter qu’ils le sont à parité, comme le prévoit la codétermination qui se pratique en Allemagne dans les entreprises privées de plus de 2 000 salariés. Cette réforme introduirait un souffle nouveau dans le monde du travail. Elle aurait en effet pour conséquence que les salariés, devenus copropriétaires, ne sauraient être traités comme une simple variable d’ajustement. Cela conduirait le management à une conversion du regard qui le porterait à s’intéresser aux réalités concrètes de leur engagement et à mettre au rancart la pédagogie sommaire qui croit pouvoir l’acheter avec de l’argent. Même le plus ignorant des jardiniers sait que les plantes ne poussent pas qu’en les arrosant, mais qu’il y faut aussi de l’engrais, un bon terreau, de l’ensoleillement… et de l’amour.

Nombre de ces préoccupations se retrouvent aujourd’hui dans ce qu’on appelle les « organisations apprenantes ». Des entreprises efficientes parce qu’elles savent que l’énergie qui lance dans l’action ne réside pas dans le formalisme des process, mais dans l’informel de relations que l’on entretient avec plaisir. Au total, si les ressorts du travail humain étaient seulement compris, la retraite ne serait plus attendue par les salariés comme une sorte d’indemnisation et une forme de revanche, mais comme le moment de se reposer de la saine fatigue d’une vie professionnelle accomplie.

Pour l’heure, nous en sommes loin. Remplacer la reconnaissance symbolique par de l’échange monétaire est économiquement très coûteux. L’efficience requiert une part de gratuité, ce que la raison gestionnaire a bien du mal à admettre. Que nos réformateurs l’entendent et se montrent un peu plus raisonnables, est-ce réaliste ? Pierre-Olivier Monteil

Pierre-Olivier Monteil est chercheur associé au Fonds Ricœur, enseignant en éthique à l’université Paris-Dauphine PSL. Il est l’auteur de La Fabrique des mondes communs. Réconcilier le travail, le management et la démocratie (Erès, 416 p., 19€50).

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