Archives de Tag: Femme

Le droit de rêver

Jusqu’au 21/07, au théâtre Présence Pasteur d’Avignon (84), Juliet O’Brien propose Rêveries. Entre danses et violences, en un XXème siècle finissant, l’histoire d’un peuple qui a vécu la guerre et moult transformations sociales. Qui a gagné le droit de rêver.

Hommes et femmes, en leur for intérieur, ils n’en ont jamais douté : la vie ? Qu’elle est belle, entre paix et fraternité ! Las, en ces années 50-60, il faut bien vite déchanter. Lendemains de seconde guerre mondiale, ruines et misère à la ville comme à la campagne… En terre bretonne, le gamin marche encore en sabots, il a obligation de parler français à l’école. L’usine accapare les jours et les nuits des citadins, beaucoup squattent des abris de tôle et de carton en périphérie des villes. Une vie nouvelle, ils en rêvent entre guerre d’Algérie et absence de contraception.

Julie O’Brien, l’auteure et metteure en scène de ces Rêveries, a bâti le spectacle à partir de témoignages divers recueillis autour d’une simple question : à quoi rêviez-vous au temps de votre jeunesse, que sont devenus vos rêves ? Les réponses se matérialisent sur les planches entre valses effrénées et dialogues prestement relevés, du sortir de la guerre à l’entrée dans les Trente glorieuses. Un tour de piste au bal populaire, un baiser deci delà, un poupon à naître… Au fil des décennies, les costumes évoluent, changements à vue des spectateurs avec quatre porte-manteaux pour seul décor, du béret à la casquette mai 68 est passé par là, la parole se libère, la femme conquiert de nouveaux droits, l’ouvrier aussi… Trois générations se relaient ainsi, entre coups de colère, grands bonheurs et petites misères.

Un rythme soutenu, musique et lumières appropriées, quatre comédiens pour jouer moult personnages… Le propos est convaincant, entraînant. Du théâtre populaire qui ne sombre pas dans le populisme, une épopée historique qui chavire du frisson à l’émotion, de la rêverie au rêve. Une plongée dans le passé pour interpeller notre présent : et vous, à quoi rêvez-vous aujourd’hui ? Yonnel Liégeois

Rêveries, Juliet O’Brien : jusqu’au 21/07, 19h45.  Présence Pasteur, 13 rue Pont Trouca, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.74.18.54).

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Pages d'histoire, Rideau rouge

Recherche joueuse après #MeToo

Jusqu’au 21/07, au Train Bleu d’Avignon (84), Nathalie Fillion présente Sur le cœur. Au cabinet d’une neuropsychiatre experte en recherche après le mouvement #MeToo, Iris a brutalement cessé de parler… Un huis clos hospitalier où parole et langage se révèlent essentiels, la vision d’un futur aussi désastreux que désopilant.

La dramaturge Nathalie Fillion (compagnie Théâtre du Baldaquin) définit sa pièce, Sur le cœur, comme une « fantasmagorie du siècle 21 ». L’argument est quasiment d’actualité. On est à Paris en 2027. « Depuis que les femmes parlent et qu’on les écoute, précise Nathalie Fillion, de nouvelles pathologies apparaissent, qui touchent les deux sexes : peurs, anxiétés, phobies nouvelles (…), autant de symptômes qui alertent l’OMS… ». Nous sommes à la Pitié-Salpêtrière, dans le cabinet-laboratoire de la neuropsychiatre Rose Spillerman (Manon Kneusé), experte en recherche après le mouvement #MeToo. Voici le cas Iris (Marieva Jaime-Cortez), jeune fille brune, flanquée de sa sœur Marguerite (Rafaela Jirkovsky). Iris a brutalement cessé de parler. Allez savoir pourquoi… À partir de là, s’offre à nous, sur un fond de gravité essentielle, un plaisir effréné de théâtre en liberté. On y chante, on y danse (chorégraphie de Jean-Marc Hoolbecq). On y pense, aussi, dans le droit fil d’une constante allégresse.

C’est écrit avec esprit, sur un mode un tant soit peu mi-figue, mi-raisin qui fait tout le prix de la situation énigmatique dans laquelle se meut Iris. Ne traduit-elle pas en un seul geste, sans mot dire, la fameuse parole qu’on prête au Christ après sa résurrection à l’adresse de Marie-Madeleine : « Noli me tangere » (ne me touche pas) ? Iris encore, en femme des temps les plus reculés, n’appose-t-elle pas l’empreinte de sa main rougie sur la paroi supposée de la grotte pariétale ? Sur le cœur organise ainsi brillamment, dans toute sa grâce joueuse, l’exposé d’une visée anthropologique travestie en comédie musicale. Et l’on rit souvent, d’un bon rire sans bassesse, quand l’acteur Damien Sobieraff vient s’excuser d’avoir à jouer, dans cette pièce de femmes, tous les rôles d’hommes. Il est en effet, successivement, l’Ex, Mario l’assistant, le chef de la chorale de l’hôpital et Rémi l’orthophoniste. En vrai Fregoli, il se transforme en un clin d’œil et jette, dans le gynécée, le grain de poivre d’une masculinité discrètement piquante.

Nathalie Fillion, dont le talent ne se dément jamais, affirme en préalable, sans ambages, qu’on peut « rire du désastre », « faire du beau avec du laid », « chanter et danser sur les ruines ». Elle le prouve à l’envi dans un spectacle à l’esthétique moderne harmonieuse. L’honnêteté nous oblige à reconnaître que n’y sont pas pour rien, entre autres, la scénographie et les costumes de Charlotte Villermet, tout comme les lumières de Denis Desanglois. Jean-Pierre Léonardini

Sur le cœur, Nathalie Fillion : Jusqu’au 21/07, 20h20. Théâtre du Train bleu, 40 rue Paul Saïn, 84000 Avignon.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, La chronique de Léo, Rideau rouge

Jeanne Balibar, magistrale Quichotta !

Jusqu’au 20/07, au Jardin de la rue Mons en Avignon (84), Gwenaël Morin s’empare du roman de Cervantès, Don Quichotte. Pour nous rappeler que, face à l’obscurantisme et aux autodafés, hommes et femmes peuvent renverser les moulins à vent, changer le monde, le transformer. Avec Jeanne Balibar, magistrale, dans le rôle-titre.

Qu’il est difficile de se concentrer ces jours, on ne pense qu’à ça ! Aux élections, aux menaces qui pèsent sur nos libertés, sur celles des artistes. Dans la nuit du 1er juillet, les locaux de la CGT d’Avignon et de l’association LGBTQ+ ont été tagués d’une croix celtique. Il nous faut être imaginatifs, unis face à la barbarie, aussi nous faut-il parler de Don Quichotte. Parce que les rêves d’un monde plus beau, plus juste, plus libre, ces rêves nés dans la tête d’un des écrivains les plus fabuleux de son temps, sont plus que jamais utiles et nécessaires. Face à l’obscurantisme et aux autodafés, face à la brutalité du monde, Don Quichotte nous rappelle que les hommes et les femmes peuvent renverser les moulins à vent, changer le monde, le transformer.

Dans le jardin de la rue Mons, l’aire de jeu est vide. Un sol poussiéreux, deux platanes. Dans un coin, à l’abri des regards, de vieilles tables, un piano posé à la va-comme-je-te-pousse, au fond, la silhouette sombre de la Maison Jean Vilar veille… C’est Jeanne Balibar qui incarne Don Quichotte. Facétieuse, têtue, revêtue d’une armure et d’un heaume en carton, brandissant à tout vent lance et épée en bois, elle s’élance à l’assaut des injustices, repoussant les hauts murs qui cernent le jardin jusqu’à nous emporter non loin de Toboso, dans cette Mancha aride et désertique. Parce que ses rêves sont plus beaux, plus forts que la réalité. Et malgré les coups qui pleuvent, les moqueries, la cruauté, la lâcheté, « Doña Quichotta » se relève, encore et encore. Jeanne Balibar incarne la fragilité, la force et le courage. Elle porte avec intensité cette partition cousue main. Tour à tour pétillante et spirituelle, avec une foi – païenne – inébranlable, elle nous fait éprouver la puissance du théâtre.

« Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom… », ainsi commence cette variation don quichottesque imaginée par Gwenaël Morin. Projet chimérique, utopiste, projet aussi fou et joyeux que celui de notre chevalier à la triste figure… Gwenaël Morin s’est engouffré dans ce récit vertigineux avec gourmandise. Marie-Noëlle joue la narratrice et Rossinante, le cheval de Don Quichotte. Elle ne cesse de trébucher sur les mots, mais aussi sur ce sol cabossé. Tout au long du spectacle, elle va jongler sur cette ambiguïté, somme toute très cervantine, du dédoublement permanent, du dedans/dehors, de cette mise en abîme du récit dans le récit, du théâtre dans le théâtre. C’est aujourd’hui banal, Cervantès fut le premier à s’émanciper des codes narratifs en vigueur (et de rigueur), provoquant la naissance du roman moderne. Comme le narrateur officiel du Quichotte, qui s’adresse, par un tour de passe-passe directement aux lecteurs, Marie-Noëlle, avec la complicité de Thierry Dupont et Léo Martin, prendra à témoin les spectateurs tout au long de la représentation. Nous sommes même invités à faire battre les ailes des géants…

Artiste complice du Festival pour quatre années, l’an passé Gwenaël Morin avait mis en scène un Songe d’une nuit d’été de Shakespeare des plus truculents. Par sa mise en scène, son découpage comme son montage tout en subtilité, il donne à voir et à entendre la quintessence du roman de Cervantès. C’est du théâtre de tréteaux, du théâtre estampillé arte povera, du théâtre qui privilégie le jeu, le plaisir, sous toutes ses coutures. Il y a de la générosité dans l’air, on aime que ce spectacle nous emporte dans son sillage. Et n’oublions pas, Don Quichotte est si libre, qu’il finit par échapper à son auteur… Marie-José Sirach

Quichotte, Gwenaël Morin d’après Miguel de Cervantès : Jusqu’au 20/07, à 22h00. Jardin de la rue Mons – Maison Jean Vilar, rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.14.14). Le spectacle sera en tournée à partir de septembre jusqu’en avril 2025 (Annecy, Paris, Chambéry, Martigues, Saint-Gervais (Suisse), Mulhouse, Lausanne (Suisse), Toulouse, La Rochelle et Aix-en-Provence…).

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Littérature, Rideau rouge

Émile et Delphine

Jusqu’au 21/07, au Théâtre 11* d’Avignon (84), Arnaud Aldigé propose Il n’y a pas de Ajar. Une partition écrite par Delphine Horvilleur, rabbin de son état, sur la double figure Romain Gary/Émile Ajar. Un objet théâtral étincelant d’intelligence.

Avec, à ce jour, 110 représentations au compteur, Il n’y a pas de Ajar devrait intégrer le Livre des records. Un tel succès perpétué, c’est justice. On est rarement en présence d’un objet théâtral aussi étincelant d’intelligence, conçu et concrétisé haut la main par une conjuration de talents. Il y a la partition écrite par Delphine Horvilleur, rabbin singulier de son état. Au sein de l’association Judaïsme en mouvement, elle explore sans répit la Bible et le Talmud à la cantonade. À partir de la figure duplice d’Émile Ajar, qui permit à Romain Gary de récolter, sous ce patronyme d’invention, un second prix Goncourt clandestin avec la Vie devant soi, elle a composé un monologue d’une époustouflante virtuosité langagière et philosophique. Elle imagine que peut exister – ou prétendre être – un fils présumé d’Émile Ajar vivant dans un trou ! Cet Abraham Ajar va passer, sous nos yeux, grâce à l’actrice Johanna Nizard (cosignataire de la mise en scène avec Arnaud Aldigé) par les vertiges d’une identité protéiforme, tantôt garçon plutôt mal élevé, tantôt cagole intempestive, tantôt déité à la Gustave Moreau (du moins vois-je ainsi, à la hussarde, ces métamorphoses).

Au passage, sous le sceau d’un humour impavide, libérateur, c’est toute velléité d’identité monocorde qui est balayée. Les religions révélées, citées à comparaître, n’assignent-elles pas à chacun la faculté d’être immuable ? « Monologue contre l’identité », affirme avec force Delphine Horvilleur qui n’a pas froid aux yeux, en un élan proprement politique, voire prophétique. Johanna Nizard s’avance souveraine, dans ce conte moral résolument moderne, changeant de voix et d’apparence en un clin d’œil, distillant tous les sucs d’une partition spirituelle, qu’elle incarne en dibbouk bienfaisant.

C’est d’ailleurs tout un fond merveilleux de culture et de littérature juives qui surgit à tout moment, au cœur de ce soliloque proféré avec art, les yeux dans les yeux du public, en un constant rapport de connivence éclairée. Il en est ainsi d’instants rares où les virtualités du théâtre retrouvent, par éclairs, le bien-fondé irréfutable d’une pratique sociale digne de ce nom au plus haut prix. On est aussi l’enfant des livres qu’on lit, nous rappelle Delphine Horvilleur, à toutes fins utiles. Ne naît-on pas aussi du théâtre qu’on voit ? Jean-Pierre Léonardini

Il n’y a pas de Ajar, Arnaud Aldigé et Johanna Nizard : Jusqu’au 21/07, à 17h15 (relâche les 8 et 15/07). Théâtre le 11* Avignon, 11 boulevard Raspail, 84 000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10). Reprise du 23 au 28/09 aux Plateaux sauvages (75), en décembre à l’espace Cardin (75). Le texte est paru chez Grasset.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

Élise Noiraud a de la ressource !

Jusqu’au 21/07, au théâtre 11*Avignon (84), Élise Noiraud présente Ressources humaines. Une adaptation réussie du film de Laurent Cantet au titre éponyme, sorti en salles en 1999. Le monde de l’entreprise au devant de la scène, avec deux mots-clefs sous le feu des projecteurs : honte et dignité.

Il se souvient de la maison de la presse où il achetait ses vignettes Panini, il se souvient du lever tôt de ses parents au partir pour l’usine du bourg… Il est de retour justement en sa chambre d’adolescent, Franck, après de brillantes études il est embauché pour un stage à la direction des Ressources humaines dans l’entreprise où travaille son père. Toute la famille est fière du parcours de l’aîné, des parents à la petite sœur : il affiche une belle réussite professionnelle, il est parvenu à troquer le bleu de travail contre le costume-cravate !

Au lendemain d’un premier plan de licenciements douloureux, l’entreprise doit désormais mettre en œuvre la réforme des 35 heures. Une tâche dont s’acquitte le jeune stagiaire avec zèle, proposant une enquête interne avec l’objectif de forcer la main au syndicat et le contraindre à s’asseoir à la table des négociations… Le patron n’en demandait pas tant, prétextant du dialogue social rénové pour fomenter encore un mauvais coup ! De la vie dans les ateliers où les bleus de travail s’épuisent en gestes répétitifs aux réunions directoriales auxquelles participe Franck, la machinerie est formidablement bien orchestrée. Élise Noiraud signe une mise en scène fluide et sans temps mort, usant juste de quelques tables et chaises manipulées à vue pour promener le spectateur de la maison familiale au cœur de l’usine. La dame des planches ne nous est point étrangère. Nous l’avions déjà fichée au tableau des femmes fréquentables pour l’avoir pistée avec grand bonheur et plaisir au fil de son Champ des possibles, texte et interprétation.

Autant qu’une illustration du monde du travail au prise avec les rapports de force du quotidien, Ressources humaines nous propose avant tout un récit de vie fort édifiant et émouvant : comment un jeune homme, issu des milieux populaires, authentique transfuge de classe, se retrouve écorché entre les valeurs familiales et les impératifs managériaux ? De la honte de ses origines d’un individu à la dignité retrouvée d’un collectif… Un mal-être certain, à l’image des parcours de vie évoqués avec talent par des écrivains, tels Didier Eribon dans Retour à Reims ou Annie Ernaux, le prix Nobel de littérature 2022, dans nombre de ses ouvrages. D’un plan séquence à l’autre, sans manichéisme ni prise de tête, entre humour et drame, tout est dit, montré, superbement joué dans des rôles magnifiquement incarnés : du père taiseux (François Brunet) à la syndicaliste survoltée (Julie Deyre), du patron obséquieux (Guy Vouillot) au fils écartelé (Benjamin Brenière). Vraiment, du beau travail ! Yonnel Liégeois

Ressources humaines : jusqu’au 21/07 à 18h50, relâche les 08 et 15/07. Théâtre 11*Avignon, 11 boulevard Raspail, 84 000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10)..

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Festivals, Rideau rouge

Une grande et belle colère

Jusqu’au 21/07, à La reine blanche d’Avignon (84), Catherine Vrignaud présente Ce qu’il faut dire. Une partition verbale de Léonora Miano pour explorer la relation entre l’Occident et l’Afrique, quand les héros des uns sont les bourreaux des autres… Une parole forte, un poème de grande et belle colère.

Catherine Vrignaud Cohen – Cie Empreinte(s) – a mis en scène Ce qu’il faut dire, partition verbale tissée de trois textes de Léonora Miano. Née en 1973 à Douala (Cameroun), arrivée en France à 18 ans, elle vit au Togo depuis 2019. On doit déjà, à cette essayiste et romancière particulièrement active, dûment reconnue et souvent récompensée (notamment par le prix Femina en 2013, pour la Saison de l’ombre), une suite imposante d’œuvres axées sur l’esclavage, la colonisation et l’après, jusqu’aux séquelles racistes traînant dans les esprits. L’an passé, par exemple, elle publiait l’Opposé de la blancheur : réflexions sur le problème blanc, résultat d’une pensée radicale qui fit pas mal grincer des dents, surtout mais pas seulement, des bouches de gens qui braillent « On est chez nous ! ». Léonora Miano ausculte dans ce livre le concept de « blanchité », à partir d’analyses serrées sur les rapports sociaux de race, fondés sur la couleur de la peau, ce dans une perspective qu’elle définit comme « afropéenne ».

Sur une scène nue au fond sombre, une grande jeune femme, la comédienne Karine Pédurand, dont il nous est dit qu’elle « porte des projets engagés tant en France qu’en Guadeloupe », va et vient sans cesser de fixer le public dans les yeux. Elle émet une parole forte, d‘une rare complexité dialectique, qui pulvérise d’entrée de jeu le slogan mou du « vivre ensemble ». L’écriture vive, d’une veine littéraire palpitante, semée de sarcasmes, passe au crible d’un talent sans merci le dol monstrueux dû à la colonisation occidentale, cette « immigration non consentie » à l’échelle historique. Voilà un poème de grande et belle colère où se synthétise l’utopie, projetée avec vigueur, d’un monde enfin autre, délivré d’un cauchemar ancestral, car « comment fraterniser dans un pays où les héros des uns sont les bourreaux des autres ».

Pour escorter cette voix ample, puissamment proférée, il est une autre jeune femme, qui se nomme Triinu Tammsalu. Musicienne accomplie, chanteuse, elle est aussi brutiste. C’est cela qu’elle prouve tout du long, de sa présence impassible, en inventant à vue, en pleine connivence avec la comédienne, des vibrations, des grincements, des soupirs proprement inouïs, qui répercutent dans l’atmosphère l’âme acoustique de ce brûlot, sans conteste libérateur. Ce qu’il faut dire constitue une petite forme de grand sens. Jean-Pierre Léonardini

Ce qu’il faut dire, Catherine Vrignaud : jusqu’au 21/07, 11h. La reine blanche, 16 rue de la Grande Fusterie, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.38.17). Le texte est paru aux éditions de l’Arche, dans la collection Les écrits pour la parole.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

De ruines en périls

Jusqu’au 21/07, au 11*Avignon (84), Bertrand Sinapi présente Après les ruines. Échoué dans un pays dont il ne comprend pas la langue, un homme demande l’asile. Un dialogue de sourds issu de rencontres avec des réfugiés, des travailleurs sociaux ou des gens croisés au hasard des rues. Pour parler frontières géographiques et mentales.

Metz, où la compagnie Pardès Rimonim s’est implantée il y a dix-neuf ans, est une terre d’asile où se sont installés de nombreux réfugiés. Les artistes, engagés à éveiller les consciences, axent aujourd’hui leurs créations sur des collectes de paroles qui viennent nourrir une « écriture de plateau ». Dans ce contexte, ils présentent un diptyque sur l’exil dont le premier chapitre À Vau l’eau est tiré du roman éponyme de Wejdan Nassif. L’écrivaine syrienne, réfugiée à Metz, mêle à la sienne les histoires de ses voisins du quartier Borny où elle a pris racine : ils sont koweïtiens, irakiens, marocains, pakistanais, soudanais, afghans, syriens… Amandine Truffy, que l’on retrouve dans Après les ruines, y incarne l’autrice et se fait la passeuse de leurs récits, en construisant au sol un décor miniature et en dessinant une carte du monde. Ce premier spectacle joué dans les écoles ou les centres sociaux, a été la matrice d’Après les ruines.

Le second volet s’ouvre sur l’un des récits d’À Vau l’eau, en voix off et arabe surtitré : l’histoire cauchemardesque d’un homme naufragé qui en a réchappé avec sa femme et son fils, il ne sait comment… Suivra une série de questions posées par les trois comédiens. Quel asile et quel secours, fuyant guerre et misère, trouvent dans nos riches contrées ceux qui ont tout quitté ? Comment sont-ils accueillis en Europe ? Que peut faire le simple citoyen ? Pourquoi criminaliser ceux qui portent secours aux migrants ? Que ferions-nous à la place de ces fugitifs ? Le monde est-il en train de tomber en ruine ?

Et comment en parler au théâtre ? « Les témoignages affluent, abondent, se ressemblent … nous savons », dit Bertrand Sinapi. « Nous les avons déjà entendus, ou nous choisissons de les ignorer et poursuivre nos vies. Depuis nos territoires, comme au fond de la caverne de Platon, nous apercevons les ombres du monde ». Dans cette caverne, une boîte aux parois immaculées, les ombres des acteurs se projettent, s’allongent ou disparaissent grâce un savant jeu de lumières créé par Clément Bonnin.  Amandine Truffy, la narratrice, nous adresse des salves de questions, en marge des errances d’un réfugié (Bryan Polach) aux prises avec les absurdités administratives d’un pays dont il ne comprend pas la langue et ne connait pas la culture. L’employée qui le reçoit (interprétée en allemand par Katharina Bihler) ne peut pas faire grand chose pour l’aider. La comédienne venue d’outre-Rhin nous rappelle par ailleurs que le traitement de l’immigration dans son pays n’est pas le même qu’en France. Une bonne leçon pour nos édiles !

Le metteur en scène a apporté un grand soin à la scénographie et aux éclairages. Dans un espace épuré où les ombres jouent à cache-cache avec la lumière, un décor miniature se construit au fil de la pièce : assemblage de cubes, grilles, maquettes d’immeubles et d’arbres au ras du sol… Le contrebassiste allemand Stefan Schreib accompagne les comédiens avec une grande sensibilité, à ses notes se mêlent les compositions du Luxembourgeois André Mergenthaler enregistrées au violoncelle et les paroles d’exil égrenées en voix off tout au long du spectacle. Las, dans cet environnement sonore et esthétique cohérent, la trame dramatique reste peu lisible et les éléments, assemblés au plateau à partir d’improvisations, sont comme posés en vrac. Malgré ses imperfections, ce spectacle transnational (France, Allemagne, Luxembourg) reflète la volonté d’artistes européens d’aller sur le terrain pour faire du théâtre autrement…

Après les ruines interroge notre capacité à nous projeter, ou non, dans l’altérité. Quelles seraient nos réactions face à la brutalité de l’arrachement, aux procédures administratives complexes ? « C’est parce que nous ne l’affrontons pas que l’Histoire ne change pas », disait James Baldwin dans Je ne suis pas votre nègre, un documentaire du réalisateur haïtien Raoul Peck (2016). Mireille Davidovici

Après les ruines : Jusqu’au 21/07, à 13h55. Le 11*Avignon, 11 boulevard Raspail, 84 000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).  À Vau l’eau est publié aux éditions Ile et Lettres de Syrie, sous le pseudonyme de Joumana Maarouf, aux éditions Buchet-Chastel.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Le conservatoire de Mireille, Rideau rouge

Grumberg, mère et fils

Jusqu’au 21/07, à la Scala d’Avignon (84), Noémie Pierre met en scène Moman-Pourquoi les méchants sont méchants ?La pièce de Jean-Claude Grumberg nous embarque dans les questions sans fin d’un fils à sa mère, dans une langue ingénue servie par des acteurs de haut vol. Sans oublier, jusqu’au 10/07, An irish story, l’histoire irlandaise de Kelly Rivière.

Le petit Louistiti (Clothilde Mollet) folâtre et assaille sa Moman (Hervé Pierre) de « pourquoi ? ». Elle n’a pas réponse à tout mais beaucoup d’amour. Elle l’élève seule, Popa s’est évaporé au coin d’un bar et ne paye plus la facture de l’“électrique“. Les voilà dans le noir mais ce n’est pas grave, la vie continue. Du matin au soir, leur tête à tête est une salve de répliques. La pièce se découpe en dix saynètes, débutant chacune par « Moman ! ». Grand dialoguiste, au théâtre comme au cinéma, Jean-Claude Grumberg fait sonner la langue populaire de son enfance en distordant légèrement les mots, l’accent de ceux à qui la grammaire est restée étrangère.

Le savoureux parler des faubourgs

On pense aux expressions de la Zazie de Raymond Queneau, en plus soft. L’auteur de L’ Atelier s’amuse avec le parler savoureux des faubourgs : « Il pleut des ronds de chapeau carrés », « Point à la ligne, terminus on descend »… Assommée par les pourquoi de son « Chipounet chéri », Moman biaise avec la vérité. L’est où Popa ? C’est comment la guerre ? Pourquoi ton Popa se cachait ? Pourquoi les méchants sont méchants ? Est-ce que tu es heureuse ? Autant de questions existentielles ou un peu moins (Pourquoi je m’énnuie ? Pourquoi on est pas comme les autres ? Pourquoi on a pas un cœur de pierre ?).

Dans cette relation mère-enfant intemporelle, on peut lire en filigrane, derrière les réponses sibyllines de Moman, la réalité que cache au petit Jean-Claude sa vraie maman. Sauvée par miracle de la rafle de 1942 à Paris, elle est restée seule à élever ses gosses. L’écrivain a vu son père et ses grands-parents embarqués devant lui. Son père a été déporté vers Auschwitz par le Convoi n°49, en date du 2 mars 1943… Il en restera marqué à jamais. Moman, comme l’ensemble de son œuvre, laisse entendre une sourde inquiétude. « Ma vraie maman à moi avait eu peur elle-aussi d’être expulsée à cause des loyers pas payés« , dit-il, « et de se retrouver avec ses fistons sur les bras, sans logis, « sous les ponts », comme elle disait ».

Un humour naïf et malin

La peur, que sublime un humour à la fois naïf et malin, court sournoisement entre la mère et l’enfant. Hervé Pierre et Clothilde Mollet font ressortir la saveur de cette écriture. Sans forcer le trait, ils s’amusent à incarner, lui, une dame plutôt bonasse mais à la répartie cinglante, elle, un gamin qui n’a pas la langue dans sa poche. Et dans ce petit théâtre en forme d’arène, placé au plus près des acteurs, le spectateur accepte très vite la convention théâtrale proposée par cette distribution atypique, il se trouve happé par l’énergie du jeu et du texte.

Noémie Pierre est plasticienne, elle signe ici sa première mise en scène, elle a aussi conçu la scénographie. Dans un espace réduit, à la fois appartement exigu et chambre avec dessins enfantins, les acteurs vont et viennent, disparaissent, se découpent en ombres chinoises. Les parois deviendront draps de lit, fantômes de méchants postés dans le noir, parure pour Moman dans un timide essai de coquetterie…

Entre jazz et goualante des fifties

Une inventivité de tout moment dans l’interprétation, un fragile théâtre de toile à taille humaine, l’utilisation du décor et de l’espace soulignée par la musique discrète de Thomas O’Brien. Quelques notes d’ambiance bien senties, pour marquer les transitions, entre jazz et goualante des fifties, entre bruitage et mélodie, aux accents contemporains du synthétiseur. « Moman, t’es méchante. — Je sais. C’est fait exprès. Pour t’adurcir mon fils. Pour vivre heureux faut s’adurcir ». Ce n’est pas qu’une chanson douce que servent les artistes, mais rires et tendresse l’habitent. Et l’on s’émeut, quand les rôles s’inversent, au dernier tableau qu’on aura la surprise de découvrir. Du théâtre, du vrai, direct et sans chichi ! Mireille Davidovici

Moman-Pourquoi les méchants sont méchants ?, mise en scène Noémie Pierre : Jusqu’au 21/07, à 10h15, relâche les lundis.. La Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90). Moman 10 fois est publié chez Actes-Sud, la version jeune public dans la collection Heyoka jeunesse.

Une balade irlandaise

Il était une fois… une histoire irlandaise, An irish story, qui pourrait fort bien être espagnole, portugaise, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliment contée d’une génération l’autre entre exil et mémoire, la reprise d’un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue. Entre humour et authenticité, seule sur scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, une performance artistique d’une rare qualité, à ne vraiment pas manquer ! Yonnel Liégeois

An Irish Story – Une histoire irlandaise : Jusqu’au 10/07, à 18h20, relâche les lundis. La Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Le conservatoire de Mireille, Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

Justice et féminicide

Du 29/06 au 21/07, au Théâtre de l’Oulle d’Avignon (84), Hakim Djaziri présente Elle ne m’a rien dit. Une pièce écrite à partir du témoignage bouleversant d’Hager Sehili dont la sœur cadette, Ahlam, fut sauvagement assassinée par son mari en 2010. La restitution, sans outrance, de l’épouvante quotidienne vécue par une femme martyre qui s’est tue par excès de pudeur. Poignant, déchirant.

Hakim Djaziri est auteur, acteur, metteur en scène. Il anime le collectif le Point zéro, fondé en 2016.Il s’agit de créer des textes d’auteurs actuels qui mettent en relief des problèmes de société brûlants. Cela se double de « parcours culturels et artistiques dans des territoires où les besoins dans ce sens sont importants ». Le dernier exemple en date a pour titre Elle ne m’a rien dit. Hakim Djaziri a écrit la pièce à partir du témoignage bouleversant d’Hager Sehili. Sa sœur cadette, Ahlam, a été sauvagement assassinée par son mari le 9 mai 2010. Elle avait souffert en silence, des années durant. La veille du jour fatal, elle allait, enfin, porter plainte au commissariat central de Strasbourg. Le policier de service prit la chose à la légère… Le 17 mars 2021, au bout de dix ans d’une lutte administrative harassante, Hager a obtenu la condamnation de l’État par le doyen du tribunal pénal de Strasbourg pour « dysfonctionnement du service de la justice » et « faute lourde ».

C’est à partir d’un document d’une humanité déchirante que s’écrit et prend vie ce théâtre qui se donne pour mission d’alerter les consciences afin de panser les plaies, au sein du corps social, d’une réalité insupportable. N’est-il pas avéré que, pour la seule année 2021, 113 femmes ont été tuées par leur conjoint ? Importent alors, par-dessus tout, les vertus convaincantes de la scène. La représentation s’avance sous l’aspect de la plus sobre dignité dans l’exposé d’une vérité criante. Dans le rôle d’Hager, la sœur aimante et combattante, Sephora Haymann, déploie la ferme autorité qui convient. Elle peut s’adresser au public après avoir pris Ahlam (Lisa Hours) dans ses bras lors d’une très belle scène où elles dansent en riant aux éclats, quand bien même Ahlam, souffrant d’un handicap, est en fauteuil roulant…

Hakim Djaziri joue le mari buveur, menteur, violent avec un tact certain qui n’en fait pas un monstre, mais un homme au fond ordinaire : c’est pire. Corine Juresco (la mère, la juge) et Antoine Formica (le policier) complètent une belle distribution dont le jeu restitue sans outrance l’épouvante quotidienne vécue par une femme martyre qui s’est tue par excès de pudeur. Et c’est ainsi qu’avec force talent, Elle ne m’a rien dit accomplit sa mission civique. Jean-Pierre Léonardini

Elle ne m’a rien dit : jusqu’au 21/07, à 22h30. Relâche les mardis. Théâtre de l’Oulle, rue de la plaisance et 19 place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90). Tournée : Mantes les 27 et 28/09, Nice le 25/11, Serris le 27/11 et Saint-Cyr-l’École le 8/03/25.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, La chronique de Léo, Rideau rouge

Marguerite et Hadrien

Jusqu’au 13/07, au Théâtre de Poche (75), Renaud Meyer met en scène Mémoires d’Hadrien. L’adaptation du roman historique de Marguerite Yourcenar, superbement interprété par Jean-Paul Bordes. Un spectacle sans artifice, mais empreint de poésie.

Au loin, la rumeur des vagues. L’empereur Hadrien (76-138), au bout de son chemin, à l’heure de choisir un successeur, fait face à son passé, sans rien renier. Dans la petite salle du théâtre de poche, l’excellent Jean-Paul Bordes fait, lui, face à son public. Lequel, forcé à cette proximité, n’en partage que davantage les questionnements de celui qui préféra pendant son règne la paix à la guerre, qui consolida les rouages de l’administration romaine.

Hadrien est devenu célèbre pour sa gouvernance de l’empire, mais aussi, et bien plus récemment, grâce au roman historique publié en 1951 par Marguerite Yourcenar. Première femme a être élue à l’Académie Française en 1980, l’écrivaine a imaginé ce récit, conçu comme une longue lettre de souvenirs, et vraisemblablement proche de la réalité historique, selon des avis de spécialistes. Renaud Meyer, qui a adapté et mis en scène ce texte copieux, a voulu, dit-il, « un spectacle dépouillé de tout artifice ». Et cela fonctionne parfaitement avec au centre de l’espace un seul vestige d’inspiration romaine. Mais surtout, ajoute-t-il, il s’agit de tendre une sorte « de miroir des interrogations des spectateurs concernant l’amour, la mort et les beautés du monde ».

L’empereur finissant, tout en préparant le trône pour Marc Aurèle, son petit fils adoptif, évoque avec une tendresse infinie son amour pour Antinoüs, qui périt noyé dans le Nil, âgé de vingt ans seulement, et dans des circonstances demeurées obscures. Il ne renie rien non plus de ses actes pour pacifier ses territoires. Dans ce paysage scénique dépouillé, on retiendra la grande fresque peinte de Marguerite Danguy des Déserts qui, comme une toile naïve raconte les contrées traversées par Hadrien et la démesure de l’empire à l’heure des premiers siècles après JC. Cette toile souple, portée parfois comme une toge, contribue au respect de la poésie qui se dégage de tout l’ouvrage. Gérald Rossi

Mémoires d’Hadrien, Renaud Meyer : Jusqu’au 13/07, du mardi au samedi à 19h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21). Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar (Folio Gallimard, 480 p., 8€90).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

Femmes de Palestine

Les 08 et 09/06, au Printemps des Comédiens à Montpellier (34), le Théâtre national palestinien Al Hakawati a joué l’Assemblée des femmes, d’après Aristophane. Dans une mise en scène très habile, des témoignages de femmes rencontrées en Cisjordanie viennent percuter le texte original. Une façon autre de prendre le pouls d‘une société sous occupation israélienne.

À ciel ouvert, au cœur de la magnifique pinède du domaine d’O, la nuit tombe doucement quand résonnent des mots qui font mouche : « L’égalité entre les femmes et les hommes est une affaire de droits », « Non à la violence, aux mariages forcés », « Les politiciens sont des tricheurs et des corrompus ». Sur un plateau quasiment nu, sur trois draps en guise d’écrans, sont projetés des visages de femmes, interviewées seules ou rassemblées, rencontrées à travers toute la Cisjordanie. Cette Assemblée des femmes aujourd’hui, d’après le récit d’Aristophane écrit vers 392 avant J.-C., a gardé toute sa nécessité et sa puissance. Ils sont huit pour en témoigner (Iman Aoun, Fatima Abu Alul, Shaden Saleem, Ameena Adileh, Nidal Jubeh, Mays Assi, Firas Farrah et Nicola Zreineh), cinq comédiennes et trois comédiens du Théâtre national palestinien Al Hakawati (le conteur, en arabe).

Le spectacle est coréalisé par Roxane Borgna, Jean-Claude Fall et Laurent Rojol. On connaît les difficultés de création et de circulation des artistes palestiniens que la guerre a rendues encore plus phénoménales, mais tous ont pu faire le voyage jusqu’à Montpellier. Le théâtre Al Hakawati, seul théâtre de Jérusalem-Est, a été cofondé en 1984 par François Abou Salem, disparu en 2011, permettant à des acteurs palestiniens de se former et de travailler avec des metteurs en scène internationaux. Adel Hakim (1953-2017), codirecteur avec Élisabeth Chailloux du Théâtre des Quartiers d’Ivry, y avait notamment créé l’Antigone, de Sophocle, prix de la critique du meilleur spectacle en langue étrangère en 2013. Porté par la Manufacture Cie Jean-Claude Fall et Nageurs de nuit, avec le soutien de l’Institut français de Jérusalem, le projet de cette Assemblée de femmes a commencé en 2021, à travers des ateliers artistiques et la réalisation d’un film.

On retrouve ici des portraits et extraits d’entretiens réalisés à Jéricho, Bethléem, Naplouse, Ramallah, Hébron… Le recueil d’une parole rare dans une société où les femmes de toutes générations doivent affronter conjointement l’occupation, la discrimination israéliennes et les tabous de leur propre société patriarcale. Sur le mode des Athéniennes, elles décident à quelques-unes de se rassembler la nuit tombée pour prendre la place des hommes à l’Assemblée et construire une société où le travail salarié sera supprimé, où il n’y aura plus d’héritage, où « tout sera à tous ». Où la présidence du pays reviendra à une femme. Un programme politique qui passe par dérober les habits de leurs maris durant leur sommeil et les voilà méconnaissables, en pantalons et vestes noirs, avec chapeaux, barbes et moustaches postiches.

Elles ont laissé au chevet des époux endormis leurs propres robes qu’ils n’auront pas d’autre choix que de porter, renversant ainsi les rôles dans des images fortes dont l’incidence n’est pas anodine, la pièce ayant tourné en Cisjordanie auprès de tous types de public. Cette construction très habile, de satire politique et de document anthropologique, se répercute sur scène entre les protagonistes, dans les relations nouées avec les femmes à l’image qui occupent aussi l’espace et la parole de la représentation. On y entend l’analyse des verrous d’une société dont « la liberté est entravée par l’occupation », où il y a des lois censées protéger les femmes mais « qui ne sont pas appliquées », où les violences familiales et sexuelles sont dissimulées. Au-delà de ce constat, on entend aussi l’espoir d’une population où « les mères donnent aujourd’hui plus d’espace à leurs filles pour s’exprimer ».

Émancipation et transmission, insoumission et combat sont les maîtres mots de ce programme politique et artistique dont les actrices, reléguant les acteurs au second plan, prennent les spectateurs à témoin, allant au plus près à leur contact, guettant leur réaction. « D’habitude, à la fin du spectacle, on danse, on chante, on fait la fête et on partage la soupe que nous avons faite avec les spectateurs. Avec ce qui se passe aujourd’hui en Palestine, on n’a pas le cœur à faire la fête ». Et Iman d’ajouter alors : « Dans notre société, lorsqu’il y a des morts, on partage le deuil avec un café noir, c’est ce café qu’on va vous offrir ». Plus que jamais le théâtre renvoie au réel. Marina Da Silva

Le Printemps des Comédiens : jusqu’au 21/06. Domaine d’O – Micocouliers, 178 Rue de la Carriérasse, 34090 Montpellier (Tél : 04.67.63.66.67).

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Rideau rouge

Le 61ème palmarès de la Critique

Le 06 juin, au Théâtre de la Ville (75), le Syndicat de la Critique a dévoilé son 61ème Palmarès pour la saison 2023-2024. En tête d’affiche, Le voyage dans l’Est d’après Christine Angot mis en scène par Stanislas Nordey, Le mandat de Nicolaï Erdman mis en scène par Patrick Pineau et Cavalières de Sarah Brannens mises en scène par Isabelle Lafon… Armand Gatti, théâtre-utopie d’Olivier Neveux, a reçu le Prix du meilleur livre sur le théâtre.

Que l’on soit critique, artiste, technicien, permanent, intermittent, attachée de presse, nous nous réjouissons de nous retrouver pour cette 61ème cérémonie des Prix du syndicat de la critique. Ces prix témoignent de la vitalité de la création et du formidable engagement de mes consœurs et confrères à veiller à ce que la critique ne se confonde pas avec promotion mais reste cet endroit où la pensée est à l’œuvre, où le doute a droit de cité.

 La critique, c’est aller plusieurs fois par semaine à la rencontre d’œuvres originales, c’est défendre l’idée qu’au théâtre, à l’opéra, c’est l’humanité qui se donne à voir dans des mises en scène parfois tourmentées, exaltées, provocatrices qui interrogent notre monde. Vous n’êtes pas là pour nous divertir ou nous faire détourner le regard. C’est un face à face que vous nous proposez. Être critique, c’est suivre des pistes, des chemins qui ne filent pas toujours droit et essayer d’en rendre compte en se souvenant du passé, en pensant à l’avenir et en conjuguant le présent.

 C’est aimer les artistes, les acteurs, les musiciens, les danseurs, les metteurs en scène, les chorégraphes, les poètes, les dramaturges. Les aimer, c’est les suivre, ne pas les oublier. Être critique, c’est aimer les mots, les corps en mouvement, une partition et se laisser emporter par le vertige qu’ils procurent. Être critique, c’est aussi aimer la nuit. Bien souvent, la lumière jaillit de la nuit, ce lieu où tout est encore possible entre nous.

Artistes, vous nous invitez au voyage et nous, critiques, sommes les chroniqueurs de ces voyages que nous nous efforçons de faire partager

Je pourrais vous dire que nous traversons une période de fortes turbulences. Il y a des trous d’airs dans la démocratie, des trous d’air dans ce qui fait société. Chez Air France, on nous dirait de retourner à nos places et de boucler nos ceintures !  Nous sommes là pour nous souvenir que quand le trou d’air se fait sentir, il faut rester debout et ensemble. Parce que, j’en suis convaincue, le « nous » est toujours plus fort que le « je ».

D’aucuns aimeraient cantonner la culture au divertissement. Renoncer à faire partager les œuvres de l’esprit au plus grand nombre, c’est renoncer à ce grand service public de la culture qui est un des piliers de notre démocratie. C’est mépriser les artistes, le public et les spectateurs en devenir. Nous continuons de cultiver l’exception culturelle, cette exception si chère à Jack Ralite et à toutes celles et tous ceux qui l’ont vaillamment défendu avant nous. En saluant votre travail, votre engagement, ces prix que nous allons vous remettre aujourd’hui en témoignent.

Marie-José Sirach, présidente du Syndicat de la Critique théâtre-musique-danse.

LES LAURÉATS 2024

GRAND PRIX (Meilleur spectacle théâtral de l’année)
Le Voyage dans l’Estde Christine Angot, adaptation et muse en scène de Stanislas Nordey

PRIX GEORGES-LERMINIER (Meilleur spectacle théâtral crée en province)
Le Mandatde Nicolaï Erdman, adaptation et mise en scène de Patrick Pineau (Création aux Célestins – Théâtre de Lyon)

PRIX DE LA MEILLEURE CRÉATION D’UNE PIÈCE EN LANGUE FRANÇAISE
Cavalièresde Sarah Brannens, Karyll Elgrichi, Johanna Korthals Altes et Isabelle Lafon. Conception et mise en scène d’Isabelle Lafon

PRIX DU MEILLEUR SPECTACLE THÉÂTRAL ÉTRANGER (Ex aequo)
A Noiva e o Boa Noite Cinderela, de Carolina Bianchi (Brésil)
Les Émigrants, de W.G. Sebald, adaptation et mise en scène de Krystian Lupa (Suisse et France)

PRIX LAURENT-TERZIEFF (Meilleur spectacle présenté dans un théâtre privé)
Guerre, de Louis-Ferdinand Céline, mise en scène de Benoît Lavigne

PRIX DU MEILLEUR COMÉDIEN
Hervé Pierre dans Moman – Pourquoi les méchants sont méchants ?, de Jean-Claude Grumberg, mise en scène de Noémie Pierre, Hervé Pierre et Clotilde Mollet

PRIX DE LA MEILLEURE COMÉDIENNE
Noémie Gantier dans L’Art de la joie, d’après l’œuvre de Goliarda Sapienza, adaptation théâtre et mise en scène d’Ambre Kahan

PRIX JEAN-JACQUES-LERRANT (Révélation théâtrale de l’année)
Sébastien Kheroufi pour la mise en scène de Par les villages, de Peter Handke

PRIX DE LA MEILLEUR CRÉATION D’ÉLÉMENTS SCÉNIQUES
Emmanuelle Roy pour la scénographie de Neige, de Pauline Bureau

PRIX DU MEILLEUR LIVRE SUR LE THÉÂTRE
Armand Gatti, théâtre-utopie, d’Olivier Neveux. Ed. Libertalia

PRIX DU MEILLEUR COMPOSITEUR DE MUSIQUE DE SCÈNE
Reinhardt Wagner pour la musique de Zazie dans le métro, de Raymond Queneau, mise en scène de Zabou Breitman

MENTION SPÉCIALE
Une maison de poupée, d’Henrik Ibsen, mise en scène d’Yngvild Aspeli (Marionnettes)

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rideau rouge

Oui, ou la vie en négatif

Jusqu’au 15/06, aux Ateliers Berthier-Odéon (75), Célie Pauthe et Claude Duparfait adaptent Oui, le roman de Thomas Bernard. Ils font leur miel du pessimisme actif de l’auteur autrichien. Ils se frottent aux affres d’un homme arraché au désespoir par la survenue d’une étrangère qu’il ne parviendra pas à sauver de l’abîme.

Le comédien s’adresse directement au public, assis en porte à faux sur une chaise, unique meuble sur le plateau nu, à ses côtés un sac poubelle. Mi narquois, mi renfrogné, il s’empare avec gourmandise de la langue ressassante et contournée de l’auteur, de ses formules aiguisées. Le narrateur de cette histoire a sombré dans une sorte d’impasse dont ne le sortent ni ses recherches scientifiques, ni la musique de Schumann, ni la sagesse de Schopenhauer,… Pour illustrer cet état, il cite une parabole de son philosophe de chevet  : « Par une froide journée d’hiver, un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir contre la gelée par leur propre chaleur. Mais aussitôt, ils ressentirent les blessures de leurs piquants, ce qui les fit s’écarter les uns des autres (….) de sorte qu’ils étaient ballottés entre les deux maux jusqu’à ce qu’ils trouvent une distance moyenne qui leur rende la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau » (In Parerga et Paralipomena). Le ton est donné, personne ne peut sauver personne dans le monde gelé où vit le narrateur. Prostré dans sa maison à en devenir fou, dans sa haine envers la « société répugnante de cupidité, de stupidité », jusqu’à ce que l’arrivée d’une étrangère, originaire de Chiraz, le sorte de sa torpeur et lui redonne goût à la vie. Mais lui, que peut-il faire pour elle ?

Du monologue au dialogue

Célie Pauthe et Claude Duparfait n’en sont pas à leur première aventure commune avec l’écrivain autrichien. Ils avaient réalisé, en 2013, Des arbres à abattre, histoire tout aussi funèbre : un  homme raconte les obsèques d’une amie de jeunesse qui s’est donnée la mort… L’adaptation ici se focalise sur la relation entre le narrateur et la Persane rencontrée chez l’agent immobilier Moritz, seul ami du narrateur dans ce village de l’Autriche profonde. En périphérie, un personnage mystérieux, le Suisse, compagnon de l’étrangère. Il a acheté dans cette région un terrain humide et pentu pour construire à sa femme une maison de béton, dans la perspective, selon elle, de l’y reléguer. Dans le roman, la Persane n’est évoquée qu’à travers le monologue du narrateur. De coupes en réécriture, les artistes ont créé des dialogues entre les deux protagonistes. Ce court roman, inspiré d’une histoire vécue par l’écrivain, devient ici un requiem, un tombeau poétique. La comédienne iranienne Mina Kavani nourrit son personnage de sa présence décalée, son léger accent et des poèmes de Forough Farrokhzad égrenés en farsi.

Thomas Bernhard avait imaginé deux titres, Promenade et La Persane. La relation entre les deux êtres se noue dans des séquences filmées, souvenirs de leurs promenades dans la forêt de mélèzes. Des moments d’échange intense. Lui, ému par sa présence et sa fragilité, elle, se livrant sans jamais se sentir réconfortée. Elle se perçoit rejetée, exclue, perdue. « Tout est si sombre, je pourrais me perdre, j’ai froid (…) Je suis comme déchiquetée ».  Ils partagent pourtant leur passion pour Schumann en lisant ensemble les partitions, ils échangent sur Schopenhauer et elle lui fait entendre de la poésie persane. Plans larges de leurs déambulations sur les sentiers, gros plans sur le visage bouleversant de Mina Kavani doublent le récit de Claude Duparfait à la fois présent dans l’image et sur scène, le corps traversé par ces réminiscences fantomatiques. Comme aspiré par le spectre de celle qui n’est plus qu’une figure évanescente projetée sur le mur du fond.

Adresser la parole pour échapper à la folie

Dans son livre, Thomas Bernhard pose inlassablement cette question : comment survivre alors qu’on a été sauvé sans avoir pu en retour sauver l’autre ? Ce violent paradoxe est le moteur d’une écriture exutoire où il n’épargne personne et encore moins lui-même. Pour lui, « le monde est une sorte d’hiver » et l’être humain a besoin d’un manteau pour se réchauffer. La mise en scène file la métaphore du gel : malgré son grand manteau de mouton noir, la Persane n’est plus protégée de rien et sa disparition est matérialisée par un brouillard rampant qui monte insidieusement du sol et va jusqu’à engloutir le narrateur dans un froid mortel. Claude Duparfait endosse la fourrure que la défunte a laissée derrière elle, et, à travers lui le narrateur ne trouvera le réconfort qu’en verbalisant sa détresse. Le comédien semble dans l’urgence de nous adresser cette parole, puisée par l’auteur au tréfonds de la noirceur humaine.  « Lorsque je lis Bernhard, c’est comme s’il se mettait à me parler en direct« , dit-il, « il est là, en chair et en os, tout près de moi, avec son hyper exigence, son humour, son exagération érigée comme un art ».

Transporté par l’élan viscéral de l’écriture, Claude Duparfait l’incarne et la partage en direct avec le public. Quelle performance ! Par la mise en scène lumineuse de Célie Pauthe, dépouillée de tout artifice, au plus près de la tragique lucidité de Thomas Bernhard, la beauté de ce Oui transcende le désespoir distillé par Schopenhauer : « Vouloir vivre, faire effort et souffrir, telles sont les trois phases invariables de toute existence. La souffrance est d’autant plus vive que l’intelligence est plus éclairée ». Mireille Davidovici, photos Jean-Louis Fernandez

Oui, Célie Pauthe et Claude Duparfait : jusqu’au 15/06, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Théâtre Odéon-Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, 75017 Paris (Tél. : 01.44.85.40.40). Le texte est publié en Folio Poche (Gallimard).

Poster un commentaire

Classé dans Le conservatoire de Mireille, Littérature, Rideau rouge

Maggiani, entre enfer et paradis

Jusqu’au 13/07, au Théâtre de Poche (75), Serge Maggiani nous propose Un voyage dans la Divine Comédie. Mêlant ses propres commentaires au luxuriant poème de Dante Alighieri, le comédien nous plonge dans les flammes de l’enfer avec humour et passion. Une fantasque balade poétique qui nous ouvre les portes du paradis.

L’enfer, le purgatoire ou le paradis ? Il y eut cette lecture d’un été festivalier, agencée par Valérie Dréville, sa complice des planches qui le guide encore aujourd’hui en cette incroyable aventure dantesque. Depuis 2008, en la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon, Serge Maggiani brûle ainsi aux flammes de la Commedia ! Avec deux « m » en italien florentin, comme Maggiani avec deux « g » pour celui qui maîtrise avec élégance la langue de la péninsule… Ni décor, ni fioritures scéniques, juste un pupitre et une tenue couleur sable, l’imagination composera les chauds paysages de cette Toscane bien aimée en l’an 1300, de cette ville Florence dont le poète ne franchira plus jamais les portes au terme de trente ans d’exil.

Maggiani nous alerte d’entrée, avec Dante nous ne sommes plus spectateurs mais acteurs. De maux en mots, le poète s’adresse à nous, nous tutoie, nous prend à témoin, première révolution littéraire, comme lui-même nous conte son périple, de l’enfer au paradis, à l’instant même où il le vit. Point de frontière, point de barrière, Virgile en guide bienveillant, comme lui et avec lui nous devenons alors « cet aventurier qui respire la puanteur des enfers, vole sur le dos des monstres, éprouve les angoisses de tous les damnés » mais aussi, quête finale de cette impensable aventure, qui « aime à la hauteur du divin », Béatrice pour lui, pour nous une diva au prénom autre, celle qui nous mène là où « l’amour meut le soleil et les étoiles ».

Chant d’amour, chant de révolte, chant de colère, La Divine Comédie, ainsi nommée au tribut de l’histoire des exégètes patentés depuis Boccace, se révèle œuvre à moult facettes, nous précise le comédien d’une voix complice. Chant d’amour pour une femme à l’aube de sa jeunesse, chant de révolte contre des politiciens véreux, chant de colère contre une papauté qui invente enfer et purgatoire, instaure la piété mariale pour se refaire une virginité et le condamne à l’exil… Sinistre Boniface VIII que Dante précipite en enfer bien avant l’heure de sa mort, tragique Francesca qui mourut collée-serrée au corps de son amant traversé d’un même coup d’épée, le chemin qui mène au paradis ne sera jamais un long fleuve tranquille ! Outre hyène, lion et loup qui barrent le sentier vers les hauteurs convoitées, les monstres sont légion à entraver nos promesses de félicité.

Comme dans un précédent spectacle dédié à Marcel, le Proust d’À la recherche du temps perdu, magnifiquement mis en scène par Charles Tordjman, Serge Maggiani n’est point banal narrateur. Fin connaisseur des substrats historiques et littéraires de la Commedia, il s’affiche en magistral diseur et divin conteur. En connivence avec un public charmé, entrecoupant d’un humour savamment dosé son immersion dans un texte de son cru à moult rebondissements, mêlant déclamation française et pétillant verbe toscan, notant qu’au détriment du latin, Dante usa le premier de l’italien pour composer les soixante-dix chants de ses trois immortels cantiques, chef d’œuvre de la littérature… De digressions verbales subtilement orchestrées en regards malins et furtifs, de gestes retenus en un pas décidé pour interpeller l’auditoire, une conférence poétique d’une saveur hautement gouleyante ! Yonnel Liégeois

Un voyage dans la Divine Comédie, Serge Maggiani : Jusqu’au 13/07, les vendredi et samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rideau rouge

Châteauroux, flamme et femme

Jusqu’au 16/06, à Châteauroux (36), la scène nationale l’Équinoxe propose son festival Après le dégel. Entre salle et rue, événement exceptionnel oblige, une initiative sous-titrée « Femme olympique » avec une quarantaine de spectacles à l’affiche qui varient de la performance physique au théâtre et à la danse. Au grand bonheur des petits et grands, enfants et parents !

Jour de liesse à Châteauroux, en ce lundi 27 mai : la flamme olympique poursuit son périple dans les rues de la préfecture de l’Indre ! Logique, avec Lille-Marseille-Papeete, la cité berrichonne est élue ville olympique des J.O. d’été. Aux alentours, sur la commune de Déols, siège le Centre national de Tir sportif (CNTS), le plus grand d’Europe. Du 27/07 au 05/08, il accueillera les épreuves de tir sportif et les premières médailles des J.O. y seront décernées. Ensuite, du 28/08 au 08/09, s’y dérouleront les compétitions paralympiques. Pour l’heure, jusqu’au 16 juin, la Scène Nationale se donne en spectacle ! En dépit d’une météo capricieuse, la nouvelle édition de son festival Après le dégel déride et décoiffe les plus coincés entre pluie et froideurs.

Dans la superbe salle de l’Équinoxe où le public nombreux s’est rassemblé, tout le monde se met aux abris : de la carabine au pistolet, les balles sifflent ! Une image seulement, alors que Delphine Réau, la vice-championne olympique à Sydney 2000 et médaille de bronze à Londres 2012 au tir à la fosse olympique, s’avance sur les planches à la rencontre de Frédéric Ferrer… De la flamme à la femme, l’appellation est bienvenue, au final de sa prestation le comédien entame un dialogue impromptu avec la sportive de haut niveau. Au palmarès de son Olympicorama, il « met en jeu » diverses disciplines sportives : du 400 mètres au marathon, du sabre au handball… Chouchoutés, les Castelroussins auront pu applaudir les élucubrations-dissertations-digressions du médaillé en micro-cravate sur le tennis de table et, bien sûr, le tir sportif ! De vraies-fausses conférences illustrées, hilarantes et cultivées tout à la fois, entre le ping et le pong, entre pigeons en argile et sangliers courants…

En ce même lieu mais dans un registre autrement différent, se sont présentées Des femmes respectables. Au fil de moult entretiens, des épouses et mères reconnaissent avoir vécu de petits boulots, connu licenciements et contraintes managériales, subi maternités et violences conjugales. Elles ont parfois plié mais elles n’ont jamais rompu. Sur la scène, adossés aux propos recueillis, « les corps ploient sous la lourdeur de la tâche ou la force des coups », commente Alexandre Blondel, le chorégraphe de cette émouvante « danse documentée et militante », mais révolte et résistance se font éclaircies. Des corps aux mots, entre pas de danse et récits de vie, les quatre ballerines professionnelles se soutiennent pour ne pas sombrer et conquérir au fil de la représentation liberté et dignité.

Une performance, physique et humaine, qui fait écho à l’original parcours de Paul Molina ! Imaginez un jeune homme jouant avec un ballon, pour le seul plaisir de le maîtriser, sur le parvis de la scène nationale… Jusqu’à ce qu’il soit repéré par le directeur du lieu, que s’instaure un dialogue et que lui soit proposé un éventuel parcours artistique ! Aujourd’hui, sa pratique s’est muée en authentique et captivante danse footballistique. Son Portrait dansé, dialogue d’un freestyler avec son ballon et conçu avec la complicité de la chorégraphe Mélodie Joinville, est d’une extraordinaire inventivité. Le jeune artiste subvertit foncièrement son sport. Pour décliner devant l’assistance un nouvel alphabet où corps et ballon, geste et objet s’unissent, entre coups de pompes et finesses acrobatiques, en un étrange ballet fort poétique.

Pendant ce temps-là, les spectacles s’enchaînent et squattent la rue. Tous fondés sur la puissance athlétique revisitée en gestuelle esthétique et poétique… Hormis pour le GIGN nouvelle mouture, le Groupe d’Intervention Globalement Nul dont seul l’humour peut éclipser le prestige de la fameuse brigade gendarmesque ! La mission des quatre énergumènes vêtus de gilets pare-balles ? Secourir un panda en peluche égaré sur la façade du théâtre... Il va sans dire que l’expédition prétendue salvatrice, sous la conduite d’un petit chef dont l’autorité a sombré dans sa paire de rangers, réserve moult obstacles et ratages. Heureusement, haussant le ton et sauvant l’honneur, quoique cernés par la foule et affublés de leur maillot de bain, trois hommes plongent dans leur Baignoire publique : un espace bien petit et confiné pour les solides gaillards ! D’où leurs jeux de vilains, de pieds et de mains pour trouver sa place, trouver surtout le bouchon de leur éphémère réceptacle. Un spectacle de rue emprunt de poésie qui interpelle sur ce bien précieux qu’est l’eau, sur la place de chacun dans la société.

De la clarté du jour à l’obscurité de la Chapelle des rédemptoristes, il n’y a que faible encablure pour sombrer dans l’inconnu et l’inattendu. Les sons de la kora électrique, mélodieux, troublent seuls le silence religieux, à proximité un corps masqué au buste à peine éclairé… La voix de Nicolas Givran s’élève et la peau palpite au fil du récit et de la respiration, au fil des images projetées sur le ventre découpé d’un faisceau de lumière ! Sensations étranges, plongée surréaliste dans la vie d’un garçon qui vaque d’échec en échec, jusqu’à l’irréparable lorsque la jeune femme a refusé, n’a pas Dis oui à son criminel désir. Un spectacle d’une rare puissance, entre noirceur absolue et fascinante attraction, les yeux rivés sur une parcelle de corps qui parle !

L’évidence s’impose, entre propositions diverses et variées, Après le dégel manie avec succès fusion et confusion des genres. Du masculin au féminin, de la salle à la rue… Castelroussins, citoyens de la Brenne ou de contrées encore plus lointaines, osez vous risquer en terre inconnue et partir à la découverte de l’infinie richesse du spectacle vivant. De votre pas de porte au pas de tir, moult surprises vous sifflent aux oreilles, ne manquez pas la cible ! Yonnel Liégeois

Après le dégel, festival : jusqu’au 16/06. L’Équinoxe, avenue Charles de Gaulle, 36000 Châteauroux (Tél. : 02.54.08.34.34).

Olympicorama, Frédéric Ferrer : en tournée. Le 01/06, au Forum de Boissy-Saint-Léger (94) : le handball. Le 06/06, à la salle Pablo Neruda de Bobigny (93) : le fleuret, le sabre et l’épée. Le 13/06, à la salle Equinoxe de La Tour du Pin (38) : le marathon. Le 15/06, à l’Amérance de Cancale (35) : le marathon. Du 25/06 au 06/07, à la Villette de Paris (75) : rétrospective Olympicorama. Entre juin et juillet, tout l’Olympicorama en Seine-et-Marne (77) : les 15 épreuves dans 15 communes.

Des femmes respectables, Alexandre Blondel : le 09/10 à L’Arsenal – Cité musicale de Metz (57), le 12/01/2025 à l’Espace Culturel Les Justes – Le Cendre (63), le 08/03/2025 aux 2 Scènes – Scène nationale de Besançon (25), le12/03/2025 au Théâtre Ligéria – Sainte-Luce-sur-Loire (44).

Mouton noir, Paul Molina : les 04 et 05/06 à la Scène nationale d’Orléans.

GIGN, Carnage productions : le site de la compagnie.

Baignoire publique, le cirque Compost : le site de la compagnie.

Dis oui, Nicolas Givran : le site de la compagnie.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Rideau rouge