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Paris, Ariane et sa bande

Au théâtre de la Scala (75), Ariane Ascaride propose Paris retrouvée. En compagnie de quatre comédiennes, d’une chanteuse et d’un accordéoniste, un spectacle poétique et littéraire, chansonnier et populaire en hommage à la capitale des Lumières. Où se cachent, sous le pont Mirabeau, Zazie, les Misérables et les enfants du Paradis.

Alignées derrière leur pupitre, elles sont impatientes de fouler le pavé. Au piano du pauvre, les doigts d’orfèvre de David Venitucci égrènent quelques notes. Tout à la fois mélodieuses et impétueuses, nostalgiques ou volcaniques… D’un souffle, l’accordéon donne le ton, les trois coups ont sonné, la fête peut commencer ! « Paris, c’est la ville de mes balades interminables et solitaires sous le soleil de mai, de mes arrêts fascinés sur un pont à regarder les autres en enfilade enjamber la Seine. Cela reste toujours pour moi un enchantement », confesse en préambule la Jeannette des quartiers populaires de Marseille, la Marianne des Fortifs et des banlieues parisiennes.

Amoureuse de Paname, la pie voleuse l’affirme, persiste et signe, « nous décidons aujourd’hui de prêter nos voix à ceux qui ont si bien célébré Paris (…) pour dire qu’elle n’est pas seule dans sa résistance, nous sommes là et mettons nos pas les uns dans les autres, voix à l’unisson, pour faire résonner la musique de ses artères ». Une profession de foi superbement coloriée, psalmodiée et chantée par cette clique de femmes rebelles (Pauline Caupenne, Annick Cisaruk, Délia Espinat-Dief, Océane Mozas et Chloé Réjon) qu’Ariane Ascaride a convoqué en bataillon collé-serré sur la scène de la Piccola Scala !

« Rien n’a l’éclat de Paris dans la poudre
Rien n’est si pur que son front d’insurgé
Rien n’est ni fort ni le feu ni la foudre
Que mon Paris défiant les dangers
Rien n’est si beau que ce Paris que j’ai. »

Louis Aragon

Comme il convient, la troupe entame sa balade chansonnière sur les Champs-Élysées de Joe Dassin pour la clore en compagnie de Dutronc père au petit matin, en fait soixante minutes plus tard, à l’heure où Paris s’éveille : des Beaux quartiers d’Aragon au cimetière du Père Lachaise, des fusillés de la Commune à la Zazie de Queneau pestant contre le métro en grève ! En paroles et musiques, en vers clamés ou chantés (ah, la voix gouailleuse de la Cisaruk !), lavandières ou pétroleuses, combattantes d’hier à aujourd’hui, les six interprètes invitent l’auditoire à joindre leurs pas à celles et ceux, écrivains-musiciens-chanteurs, qui ont immortalisé, pleuré, aimé, arpenté les pavés de Paris. De La danse des bombes de Louise Michel aux Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, des amours contrariés des Enfants du paradis sous la plume de Prévert à ceux-là qui dorment ou meurent sous Le pont Mirabeau d’Apollinaire, quand vient la nuit et sonne l’heure…

Paname la bien-aimée est sertie de folles dorures entre belles littératures et chansons éternelles. Un talentueux accordéoniste et six fiers minois pour charmer nos yeux et ensorceler nos oreilles, un tendre baiser à « Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré » et magnifiquement célébré ! Yonnel Liégeois

Paris retrouvée : avec Ariane Ascaride, Pauline Caupenne, Chloé Réjon, Océane Mozas, Délia Espinat-Dief, la chanteuse Annick Cisaruk et David Venitucci à l’accordéon. Jusqu’au 14/02, les jeudi et vendredi à 19h. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

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Rictus, vibrant poète des miséreux

Au théâtre de l‘Essaïon (75), Guy-Pierre Couleau propose Rossignol à la langue pourrie. Écrits au début du XXe siècle, les poèmes de Jehan-Rictus témoignent d’une humanité ardente. Avec Agathe Quelquejay, bouleversante de naturel et de sincérité.

Sur la scène dépouillée, seule la lumière savamment dosée par Laurent Schneegans, avec sa petite forêt de flammes vacillantes, définit les contours des six aventures qui vont se dessiner. La mise en scène de Guy-Pierre Couleau inscrit ce moment rare dans l’écrin des caves médiévales et historiquement voûtées du théâtre Essaïon, dans le quartier parisien du Marais. Seule en scène une heure durant, mais que le temps semble bien court parfois, Agathe Quelquejay délivre avec une passion rare, une tendresse violente pourrait-on dire, la poésie de Jehan-Rictus. Des textes écrits au début du siècle dernier dans une langue particulière, celle du peuple des miséreux, soumis à la puissance absolue de la grande bourgeoisie, du patronat et des polices à leurs ordres, dans un climat de violences et de peurs.

Né en 1867, de son vrai nom Gabriel Randon, fuyant l’oppressant domicile familial à tout juste 17 ans, Jehan-Rictus s’est essayé à plusieurs métiers, sans grand succès. Avant de se faire poète. Deux ouvrages essentiels sont de lui connus. Les soliloques du pauvre narrent les déboires d’un sans-abri dans les rues de la capitale. Le froid, la faim, la grande misère morale, affective, matérielle y sont dépeints sans faux-semblant. Le cœur populaire, l’autre recueil, est publié en 1913. En sont tirés les six textes de ce spectacle dont le titre forcément intrigue, Rossignol à la langue pourrie.

La poésie des mots simples et crus

Ici, la misère frappe dès le plus jeune âge. Quand par exemple le père, immonde, rentre saoul après avoir bu sa paye de la semaine, il cogne qui ose le contrarier chez lui, avant de glisser une main dans le lit de ses petites filles terrorisées. Un peu après, c’est une jeune prostituée qui, dans « La charlotte prie Notre-Dame durant la nuit du réveillon », implore « la Vierge Marie » de l’aider ou alors de l’emmener au ciel. Un peu plus loin, voilà une mère qui se recueille devant la fosse commune du cimetière d’Ivry. « T’entends-ty ta pauv’moman d’mère/Ta Vieille, comm’tu disais dans l’temps » dit-elle à son gamin exécuté il y a un an…

L’écriture de Jehan-Rictus ne s’embarrasse pas d’élégance. Elle est nature, brute, sans maquillage ni postiche poudré. Elle ne fait pas peuple, elle est le peuple. « Son style a cette faculté à nous réconcilier avec la poésie et nous réjouit avec ses mots simples et crus », explique Agathe Quelquejay. Et la comédienne d’ajouter : « À l’heure où la guerre frappe à la porte, où les femmes et les enfants sont encore maltraités, battus, violés, troqués, assassinés, les thèmes abordés sont d’une actualité criante ». Avec aisance, comme transportée par la fluidité de la mise en scène soulignée par quelques instants empruntés à des temps musicaux d’aujourd’hui, la comédienne est tous ces personnages. Formidable, bouleversante de naturel et de sincérité.

Dans une allure androgyne qui accentue l’universalité du propos, même quand elle revêt au final l’étonnante robe conçue par Delphone Capossela… Le chant du rossignol n’en est que plus universel, envoûtant et toujours juste. Gérald Rossi

Rossignol à la langue pourrie : Jusqu’au 02/02, les vendredi et samedi à 21h, le dimanches à 18h. Du 04/02 au 01/04, le lundi à 21h et le mardi à 19h15. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42). Puis tournée et festival Off d’Avignon en juillet.

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Raphaëlle Boitel, ombres et lumières

De Gap à Lyon, Raphaëlle Boitel présente Ombres portées. Du « cirque théâtre chorégraphique » qui renouvèle les arts de la piste ! Un spectacle total où se mêlent théâtre, danse et performance physique, une superbe scénographie d’ombres et de lumières.

Les arts du cirque sont toujours en renouveau et Raphaëlle Boitel y participe avec ce qu’elle qualifie de « cirque théâtre chorégraphique ». Après 5es Hurlants créé avec les jeunes diplômés de l’Académie Fratellini où elle a été formée et Le Cycle de l’absurde, spectacle de sortie du Centre National des Arts du Cirque promotion 2020, Ombres portées s’inscrit dans la même veine chorégraphique avec une scénographie d’ombres et lumières et une narration plus affirmée. Première image saisissante : de l’obscurité, comme tombée du ciel, une jeune artiste (Vassiliki Rossillion) se balance sur une corde volante, s’y love, fait plusieurs figures acrobatiques puis s’envole de plus en plus haut et s’efface dans le noir, au lointain. « J’ai rêvé Ombres portées comme un spectacle total où se mêlent performance physique, théâtre, danse, septième art, rires, larmes…», écrit Raphaëlle Boitel. Elle raconte ici, paroles-images et mouvements, l’histoire d’une famille « décomposée » par la rage d’une jeune femme contre le père. Trois sœurs et un frère muet gravitent, courent, se chamaillent avec force acrobaties, virevoltent autour de ce vieil homme massif (Alain Anglaret), bientôt infirme.

Une noce se prépare et chacun s’affaire. Tia Balacey, la petite sœur, bondit et cabriole. Légère comme une plume, elle sculpte dans l’espace de jolies figures d’acrodanse. La mariée (Alba Faivre) attend son fiancé mais sa fougue amoureuse sera bientôt, éteinte par l’infidélité de celui qui est devenu son époux. Nous la verrons plus tard grimper désespérément à la corde lisse, se dépouillant de sa robe blanche : un beau moment poétique. Le fiancé arrive enfin (Nicolas Lourdelle), raide et emprunté parmi tous ces corps acrobatiques, aussi drôle que dans les spectacles de Baro d’Evel, la compagnie qu’il a co-fondée. Il se livrera à quelques gags, comme le petit gars de la famille, un rôle muet pour Mohamed Rarhib avec acrobaties au sol, mâtinées de hip hop et art du mime. Vassiliki Rossillion, descendue de sa corde volante, incarne K, la sœur rebelle, et danse sa rage contre un père indifférent… Que lui a-t-il fait ? Chacun pourra deviner. Raphaëlle Boitel a voulu sonder la question du « non-dit ».

De tableau en tableau, la déchéance de la figure tutélaire du père, haï ou chouchouté selon les membres de la fratrie, rassemble à nouveau la famille. Réglés par une subtile chorégraphie, entre horizontalité et verticalité, les corps se croisent, s’acoquinent en un duo sensuel, ou s’agglutinent, tribu brouillonne. Raphaëlle Boitel a joué douze ans chez James Thierrée, notamment dans La Symphonie du Hanneton et La Veillée des Abysses, elle en a gardé un goût pour les images poétiques. Les solos des circassiens se fondent dans le ballet des corps et objets, noyés dans les vapeurs des lumières et accompagnés par la musique d’Arthur Bison. Les clairs-obscurs, orchestrés par Tristan Baudoin, sont ici essentiels. Ce passionné d’arts plastiques sculpte la lumière en magicien, cloisonne l’espace avec lampes et projecteurs, enfermant dans leurs faisceaux les interprètes tels des insectes pris au piège. Des effets stroboscopiques les font apparaître et disparaître. 

« J’espère que l’histoire de « K », cette jeune femme qui veut s’extraire du silence, touchera chaque spectateur », affirme Raphaëlle Boitel, « son parcours est celui de beaucoup de femmes, notre rôle est de provoquer la parole ». Nul besoin d’en dire autant, la chorégraphie et l’expression des corps suffisent à dénoncer les violences intrafamiliales. Les paroles ne sont pas essentielles à la compréhension de ce qui se trame entre les personnages. Reste un spectacle d’une grande beauté plastique et qui ne manque pas d’humour malgré la gravité du thème, servi par des interprètes exceptionnels. Mireille Davidovici, photos Raynaud De Lage

Ombres portées, Raphaëlle Boitel : Les 23 et 24/01, La Passerelle, Scène nationale de Gap (05) ; les 28 et 29/01, Théâtre Durance, Scène nationale Château Arnoux-Saint-Auban (04). Les 6 et 7/02, Le ZEF, Scène nationale de Marseille (13). Du 19 au 23/03, Théâtre des Célestins, Lyon (69).

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Marivaux, magistral confident !

En tournée nationale, d’Albi à Saint-Étienne, Alain Françon propose Les fausses confidences. De l’excellence de la mise en scène à la qualité d’interprétation, une fulgurante plongée dans l’œuvre de Marivaux. Et de se pâmer, aussi, à la beauté de cette langue française du XVIIIème siècle.

Quelle finesse du geste et des déplacements, remarque-t-on d’abord, quelle éloquence et prestance de cette bande de comédiens, se dit-on ensuite, quelle beauté que cet imparfait du subjonctif, pense-t-on enfin, énoncé si naturellement dont collégiens et lycéens du troisième millénaire ignorent les subtilités de langage… Pour conclure, avant même d’avoir finalisé cet article : un chef d’œuvre que ces Fausses confidences dans la mise en scène d’Alain Françon, pressez-vous au théâtre de Brive ou sur les autres lieux de tournée, adultes ou grands enfants, chacun en ressortira content !

Bien sûr, il est encore question d’amour dans cette pièce écrite en 1737, avec Marivaux on ne badine pas de ces choses-là, mais il faut ouvrir grand les yeux pour mesurer les audaces de l’auteur. Ne craignant point de bousculer codes et principes en cette période prérévolutionnaire où germe l’esprit des Lumières : d’une fausse confidence l’autre, ce sont les valets et servantes qui mènent la danse, maîtres et maîtresses pris au piège de leurs subterfuges, la lutte des classes avance masquée sous les pavés royaux… D’autant que le combat féministe s’enracine en la maison de grande bourgeoisie, un vrai conflit de génération lorsque la fille de bonne famille se refuse à un mariage arrangé, préférant les élans du cœur pour un garçon désargenté à la particule et au titre de comtesse ! Que d’aucuns, exégètes plus ou moins patentés et inspirés, n’y voient que bavardage et marivaudage, c’est se voiler la face pour mieux édulcorer le propos du sulfureux Marivaux, minauder sur les tourments amoureux au détriment des querelles de l’esprit, endormir les consciences rebelles à l’ordre dominant !

Dorante éprouve une passion dévorante pour Araminte. Las, sans le sou, conquérir le cœur de la belle est une entreprise fort illusoire ! Par bonheur, Dubois son ancien valet a offert ses services à la dulcinée, deux pieds dans la maisonnée pour mieux tirer les ficelles et conduire son ancien maître à bon port… Ne comptez point sur l’auteur de ces lignes pour vous dévoiler manigances et stratagèmes, vous révéler confidences et rebondissements, soyez assuré que Marivaux manie le suspense avec dextérité pour conclure en beauté : un langoureux baiser entre Araminte et Dorante (alerte à la police des mœurs, c’est la fille qui en a l’initiative !), le retrait du dépôt de plainte intentée par le comte, la mère acariâtre renvoyée à ses confitures…

Pas une minute d’ennui en 1h45 de représentation, du plateau à la salle plaisir et bonheur de jouer sont communicatifs, l’humour est aussi au rendez-vous ! Fervent érudit du théâtre de Marivaux, sans artifice ni fioriture, d’une main de maître Alain Françon conduit sa troupe à l’essentiel : du geste et de la voix, faire vivre le texte plutôt que le jouer ou d’en jouer. Toutes et tous à saluer pour leur prestation de grande classe et haute précision : en particulier Georgia Scalliet en Araminte pétillante d’élégante justesse, Pierre-François Garel en un Dorante amoureux transi et introverti, Dominique Valadié en mère pince-sans-rire et femme d’affaires intéressée, Gilles Privat en un Dubois expert en coups fourrés. Et, cerise sur ce gâteau déjà fort délicieux, la langue, mais quelle langue à savourer, à déguster : une écriture fine et léchée, un phrasé ciselé à pâmer son auditoire. Les fausses confidences ? Un vrai bonheur, vous dis-je ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez

Les fausses confidences : Les 15 et 16/01 à la Scène nationale d’Albi. Du 22 au 26/01 au Théâtre Montansier, Versailles. Les 30 et 31/01 à l’Opéra de Massy. Les 12 et 13/02 au Théâtre Saint-Louis, Pau. Les 25 et 26/02 à la Maison de la culture d’Amiens. Du 04 au 06/03 au Quai, CDN Angers Pays de la Loire. Du 18 au 21/03 au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence. Du 25 au 29/03 au Théâtre municipal de Caen. Du 02 au 05/04 à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy. Du 08 au 11/04 à la Comédie, CDN de Saint-Etienne

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Feydeau, fils de Napoléon III !

Chez Folio Gallimard, dans la collection Biographies, Violaine Heyraud publie celle de Georges Feydeau. La vie et l’œuvre du maître artificier de répliques crevantes au fil d’intrigues subtilement réglées. Mort de la syphilis, délirant en fils de Napoléon III.

On doit à Violaine Heyraud la publication, dans La Pléiade, de 13 pièces de Georges Feydeau (1862-1921),sur les 63 écrites par l’auteur de la Dame de chez Maxim, entre autres succès impayables toujours en vigueur. Spécialiste du vaudeville, elle enseigne à la Sorbonne nouvelle Paris-III. Elle a toute légitimité pour livrer la biographie du rejeton d’Ernest Feydeau, boursier, littérateur (un an avant Madame Bovary, il sort Fanny, roman sur l’adultère), et de la resplendissante Léocadie, née à Varsovie, dont la fidélité sera suspecte aux yeux des contemporains, surtout les frères Goncourt, pires mauvaises langues de l’époque. L’ami Flaubert dit à Ernest : « Ton môme est si beau ». Georges, blond bébé de rêve, deviendra un bel homme à moustache en croc, souvent portraituré par son beau-père, le peintre Carolus Duran.

Violaine Heyraud, pour sa part, dépeint trait pour trait, avec la plus sourcilleuse vraisemblance, l’écrivain d’entière exigence, le mondain cordial non sans froideur, l’amuseur mélancolique, le collectionneur de tableaux et d’objets d’art qui, menant grand train, se retrouve souvent fauché malgré l’engouement foudroyant provoqué par ses œuvres – aux conditions de création parfaitement décrites – de champion du quiproquo, maître artificier de répliques crevantes au fil d’intrigues subtilement réglées comme un moteur à explosion. Sont évoqués, de manière approfondie, les thèmes d’un répertoire fait de titres célèbres, dont le seul énoncé prête à sourire, qu’il s’agisse de Monsieur chasse !, du Dindon, d’Occupe-toi d’Amélie !, de Mais n’te promène donc pas toute nue ! ou de l’Hôtel du libre-échange, en soi un précipité d’économie libidinale de la prétendue Belle Époque.

Georges Feydeau, en son temps, celui de Charcot et du jeune Freud, a donc mis en boîte irrésistiblement la physiologie du mariage esquissée par Balzac. Son univers de tordantes « cocottes », de benêts cocus putatifs, de maris sournois et de domestiques retors, toutes et tous sans exception plongés dans une dinguerie sexuelle inaboutie, met en jeu permanent une comédie humaine sans appel. On se hâte d‘en rire, plutôt que d’en pleurer. Feydeau eut une fin déchirante, grotesque. Sous l’effet de la syphilis au troisième stade, il se croyait fils de Napoléon III, selon une rumeur datant de sa naissance. Il perdit la tête dans une maison de santé de la Malmaison, ex-propriété de Joséphine de Beauharnais. Il meurt en 1921, à l’âge de 58 ans. Jean-Pierre Léonardini

Georges Feydeau, de Violaine Heyraud : Folio « Biographies », avec de nombreuses illustrations (352 p., 10€40).

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Claire Bretécher, nanas et frustrés !

Au théâtre du Lucernaire (75), en duo avec Valérie Dashwood, Cécile Garcia Fogel propose Poussez-vous les mecs ! Un spectacle jubilatoire consacré à la « bande-dessinateur » Claire Bretécher, pionnière dans le monde du dessin politico-satirique. Tout un programme…

Elles sont tour à tour alanguies sur ce canapé orange au design haricot très seventies. Mains dans les poches d’un jean pattes d’eph, elles parlent en traînant la voix et le corps, font la moue, accablées non pas devant l’état du monde mais devant leur propre ennui de petites-bourgeoises germanopratines de « gauche ». Aller ou pas à la piscine, prendre ou ne pas prendre rendez-vous avec son psy, lire ou ne pas lire le nouveau roman dont a parlé Pivot, être féministe mais pas militante… « Qu’est-ce que j’peux faire, j’sais pas quoi faire ? » auraient pu dire les héroïnes de Bretécher. En dessinant les Frustrés, Bretécher réalise un autoportrait de sa génération, de son milieu social préservé, avec tendresse mais sans complaisance.

Tout le monde en prend pour son grade

Première « bande-dessinateur » comme on disait à l’époque, pionnière dans le monde du dessin politico-satirique et vachard très très mâle, Claire Bretécher va imposer sa plume, son style et son talent. Un humour caustique qui se moque allègrement de tout, saisit les tendances, cet air du temps qui fait dire à Roland Barthes en 1976 qu’elle est « le meilleur sociologue de l’année »… au masculin ! Bretécher n’est dupe de rien, observe, écoute ses amies et amis attablés à une table du Flore refaire le monde, parler de la misère du monde et raconter sans transition leurs dernières vacances en Thaïlande.

Sous ses traits, ses personnages ne sont pas identifiables mais beaucoup s’y reconnaissent. Elle a l’honnêteté de s’y inclure, d’être « de ces gens qui se veulent intellectuels, libérés, de gauche et vivant bien, étant sûrs de détenir la vérité, pratiquant la psychanalyse, trouvant des solutions à tout et qui sont constamment en contradiction avec eux-mêmes… » disait-elle. Et si elle n’épargne pas la gent féminine, la gent masculine en prend pour son grade, qui, la quarantaine pointant son nez, n’hésite pas à plaquer femme et enfants pour une jeunette ou publier des petites annonces dans les journaux au masculinisme débridé…

On se dit que Cécile Garcia Fogel connaît sa Bretécher par cœur, que les Agrippine, Cellulite, les Mères et autres Frustrés n’ont pas de secret pour elle. Elle a conçu un spectacle aussi irrévérencieux qu’impertinent qui repose sur un montage sans accroc. Avec Valérie Dashwood, elles vont enchaîner de courtes saynètes entrelacées de chansons (l’Hymne des femmes ou l’incroyable tube de l’année 1984 Femme libérée) et extraits d’entretiens que Claire Bretécher avait accordés à la télévision. Elles forment un sacré duo, complice, drôle. Elles prennent un plaisir fou à se glisser dans la peau de ces personnages à la fois ridicules et attachants. Et le public aussi, surtout les femmes, qui rient de bon cœur devant leurs propres contradictions.

C’est déjà fini ? Le spectacle dure une heure qui passe vite, bien vite, trop vite… Marie-José Sirach, © Lisa Lesourd

Poussez-vous, les mecs ! : jusqu’au 05/01/25, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h30 (relâche le 01/01/25). Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.57.34).

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Lacrima, petites mains et grosses larmes

Sur la scène du Tandem à Douai (59), Caroline Guiela Nguyen présente Lacrima. Le récit choral de ces ouvrières et ouvriers de l’ombre, ces couturières, modélistes, brodeurs au savoir-faire exceptionnel. Fierté et souffrances de chacune et chacun, dialogues justes, une totale réussite.

Du boulot, du travail, il en est question dans Lacrima, la nouvelle création de Caroline Guiela Nguyen,la directrice du Théâtre national de Strasbourg. Le créateur d’une maison parisienne de haute couture est choisi par la princesse d’Angleterre pour réaliser sa robe de mariage. Dans l’atelier sis 22 rue Saint-Honoré, le défi est de taille tant les exigences princières d’outre-Manche sont légion. À commencer par le délai, dix mois. La robe de la princesse représente « 4 688 heures de travail avant la tragédie », précise ce texte qui s’affiche sur un tableau. De Paris à Mumbai, en Inde, en passant par Alençon, dans l’Orne, Lacrima raconte la mondialisation et l’exploitation de la classe ouvrière, ici et ailleurs. Sur le plateau métamorphosé en atelier, tables, tissu, broderies, fils et aiguilles, mannequins, ordinateurs et ciseaux sculptent les contours d’un espace multidimensionnel. En quelques secondes, nous voici plongés dans l’ambiance quasi religieuse de cet open space parisien où l’artisanat côtoie les outils high tech les plus innovants. Ici, tout le monde se vouvoie, de la première d’atelier à la jeune stagiaire. C’est une grande famille, mais la hiérarchie est de mise.

À Alençon, les dentellières détiennent un savoir-faire inestimable, transmis de génération en génération. Ce sont elles qui auront le privilège et la lourde tâche de restaurer le fameux voile de mariée en dentelle précieusement conservé parmi les trésors de la couronne d’Angleterre. Quand on sait que 1 cm² représentait autrefois une journée de travail, la confection du voile avait nécessité dix années. À Mumbai, on trouve les meilleurs brodeurs au monde. Un seul homme est capable de broder les milliers de perles de nacre qui se superposeront au voile. Mais sa vue déclinant, il ne pourra aller au bout de son ouvrage… Derrière la fierté d’avoir été choisies, derrière cet amour du travail bien fait, derrière ces techniques ancestrales transmises au fil des siècles, ces petites mains sont la proie de commanditaires qui n’hésitent pas à leur imposer des cadences infernales, des coûts sans cesse au rabais et des normes « éthiques » d’un cynisme effroyable.

Carole Guiela Nguyen parvient à rendre palpables la fierté et la souffrance de chaque ouvrière, les dialogues sonnent juste, sonnent vrais. Actrices et acteurs sont au diapason de cette œuvre chorale. Tout est fluide dans les dialogues, dans les changements spatio-temporels qui s’opèrent à vue, avec le soutien d’une vidéo qui ne vient jamais entraver la parole. La metteuse en scène imprime un rythme, un souffle, ne laissant jamais le spectateur sur le bord de la route. Même si l’histoire intrafamiliale du couple dans l’atelier parisien dénote avec le reste par son côté pièce rapportée, Lacrima lève le voile sur les coulisses de la haute couture, sans accroc. Marie-José Sirach, photos Jean-Louis Fernandez

Lacrima : les 18 et 19/12 au Tandem, le mercredi à 19h30 et le jeudi à 20h30. Scène nationale d’Arras-Douai, Place du Barlet, 59 500 Douai (Tél. : 09.71.00.56.78).

Odéon – Théâtre de l’Europe, Paris, du 7/01 au 06/02/25. Les Célestins, Théâtre de Lyon, du 13 au 21/02. Théâtre national de Bretagne, Rennes, du 26 au 28/02. Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, les 14 et 15/03. Théâtre de Liège (Belgique), les 20 et 21/03. Madrid, Centro dramatico nacional, du 28 au 30/03/25. Montréal, Festival TransAmériques, du 22 au 25/05/25.

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Le lycée de Kelly Rivière

Au théâtre de La Scala, Philippe Baronnet met en scène Si tu t’en vas. Un texte court de Kelly Rivière qui traite des relations conflictuelles entre parents et enfants, du fossé qui se creuse entre les générations. Un huis clos tendu entre une professeure et son élève.

Qu’on ne s’y méprenne, Si tu t’en vas n’est pas le titre d’une chanson sentimentale ! Kelly Rivière a choisi de parler de l’école, elle met en présence Nathan, dix-sept ans et Madame Ogier, sa professeure de terminale. Il lui annonce qu’il veut quitter le lycée et aller à Dubaï : il rêve de faire fortune avec la vente en ligne de baskets, un commerce qui lui rapporte déjà gros. Il ne voit pas son avenir dans la ferme familiale où son père, endetté, déprime depuis que sa femme l’a quitté. L’enseignante va essayer de dissuader Nathan : pourquoi abandonner ses études sur un coup de tête pour un projet nébuleux ? Il la traite de « tueuse de rêves », elle réplique qu’il peut envisager un autre avenir après avoir passé le baccalauréat. Lui ne croit pas à l’ascenseur social de l’école, ni à la valeur de ce qu’on lui enseigne. Il se moque d’elle, la trouve vieux jeu parce qu’elle ne connaît pas Instagram…

Dans cette salle de classe vide et impersonnelle, le cours terminé, il faut beaucoup de persévérance à cette professeure (jouée avec talent par Kelly Rivière) pour ne pas sortir de ses gonds et trouver la bonne distance avec le jeune homme. Et comment défendre un système scolaire en panne ? Inévitablement, l’enseignante et son élève (Pierre Bidard,) ont des échanges plus personnels, trouvant chacun de leurs arguments dans leur vécu. Ils finiront par se confier l’un à l’autre sans que jamais naisse un vrai terrain d’entente. Leur duo ressemble de plus en plus à une scène de ménage, ou de famille, à fleuret moucheté. L’autrice a su trouver les mots justes pour chaque personnage. Et la professeure a une bonne dose d’humour, même si elle perd quelquefois les pédales ou trahit ses sentiments par des lapsus. Au final, une tendresse souterraine nait entre les protagonistes.

Des résidences en milieu scolaire ont permis à l’équipe artistique d’affiner le projet, de filmer les témoignages d’élèves et de professeurs. Certains visages sont projetés en ouverture du spectacle, histoire de nous mettre dans le climat de la confrontation qui va suivre. Ils traduisent brièvement les opinions contradictoires qu’ils ont les uns des autres et les questions qu’ils se posent. Juste et bien interprétée, la pièce met le doigt sur un certain nombre de problèmes, alors que s’ouvre le procès Samuel Paty quatre ans après son assassinat. Comme le propose Philippe Baronnet, il serait bon que le spectacle soit joué dans les classes. « Je ne doute pas que le personnage de Nathan trouvera beaucoup de résonance chez les lycéens », dit Kelly Rivière, « j’aime autant que les jeunes et moins jeunes soient réunis pour partager la même représentation ». La pièce est à voir en famille, avec l’espoir qu’un maximum de parents et d’enseignants aillent la découvrir. Mireille Davidovici

Si tu t’en vas, Kelly Rivière et Philippe Baronnet : Le 17/12, à 21h15. Théâtre La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30). Le 19/12, Théâtre Municipal – lycée Lebrun, Coutances (50). Le 13/01/25, Scène nationale de Dieppe (76) – lycée agricole Pays de Bray, Brémontier-Merval. Le 15/01, Théâtre de la Ville, Saint-Lô – MFR de Percy (50). Le 06/03, Théâtre du Château, Eu (76). Le 20/03, Athénée-Théâtre de Rueil-Malmaison (92).

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Mazùt, du bonheur entre les gouttes !

De Saint-Étienne (42) à Vesoul (65), la compagnie Baro d’evel présente Mazùt. Entre nouveau cirque et danse, théâtre et chant, un spectacle total où l’humain s’interroge sur son devenir. De l’humour au tragique, de la performance physique à la création esthétique.

Une tête de cheval posée bien en évidence sur un bureau, de grandes feuilles de papier sur un autre, des cartes géographiques paraît-il… D’emblée, l’étrange et l’incongru s’imposent sur la scène Jean Dasté de la Comédie de Saint-Étienne. Jusqu’à ce que des fuites d’eau s’échappent des cintres, en cadence, en musique, de plus en plus fréquentes, de plus en plus violentes : paradoxe, du bonheur entre les gouttes !

Un environnement convenu, deux bureaux et deux chaises, un homme et une femme, deux employés ordinaires affairés à leurs petites affaires… Rien de bien particulier, sinon des échanges de place désordonnés et renouvelés entre l’un et l’autre personnage, des mouvements incontrôlés qui semblent les animer et commencent à nous inquiéter : plier et déplier les grandes feuilles de papier, les sortir puis les ranger, les sortir à nouveau, les classer et les mélanger, les étaler et les marquer du coup de tampon fatidique et bureaucratique. Un ballet gestuel stoppé net quand les yeux se lèvent au ciel, stupeur, des gouttes d’eau s’écrasent sur le bureau. Des fuites que les deux protagonistes se doivent de maîtriser en urgence à grand renfort de boîtes de conserve, de petite ou grande taille !

Mazùt bascule alors, et le public avec, dans un autre monde, un univers onirique et fantastique où la prouesse physique s’affiche de pair avec la richesse esthétique, la vérité sensible avec le non-sens, le tragique avec le burlesque. Les filets d’eau se font parfois chute torrentielle, inondant la majeure partie de l’espace. Il faut pourtant continuer à vivre et travailler, tout en plaçant et déplaçant les pots de fer, nouveaux réceptacles des fantasques intempéries, surtout nouveaux repères ou balises dans cette étrange cartographie explosée hors de l’entendement humain. Quoiqu’il en coûte, quoiqu’il advienne, avec l’eau abondante le plateau est devenu terrain glissant… Comme précédemment les feuilles de papier, les corps en solo ou duo – pliés, roulés, tourneboulés, affaissés, contorsionnés, cassés – révèlent avec force images poétiques toute la fébrilité, les faiblesses et impuissances de notre humanité. D’où cette tête de cheval qui se penche avec tendresse vers le visage de l’autre, l’initie à une folle chevauchée surréaliste pour glisser de plus belle dans la marée montante et les affaires courantes !

Claire Lamothe et Julien Cassier, dans un spectacle où la danse et la musique l’emportent sur les mots, sont prodigieux de virtuosité. Maîtrisant à la perfection corps et voix, forts de leur art quand il s’agit d’illustrer la faille ou la chute d’un mouvement joliment chorégraphié, une perte de voix s’éraillant au cœur d’un chant puissant : il faut être forts pour interpréter avec talent l’erreur ou la faute planifiées ! Comment ne pas perdre le nord dans un monde qui ne cesse de déraper, frise l’absurde et l’incohérence ? C’est à y laisser habits et maquillage, à défaut de son latin, tout prenant l’eau au sens propre comme au figuré. De l’humain désarticulé au corps glissant et pataugeant dans l’œil des intempéries, ne faut-il pas recouvrer la posture de l’animal, tel ce cheval à la tête iconique, un parmi d’autres éléments d’égale importance dans l’universelle nature ?

Dans la mise en scène de la compagnie Baro d’evel (Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias), évidemment tout fait sens. « Nous aimons penser la représentation comme une cérémonie, un ré-enchantement, convier toutes les disciplines, avoir sur scène animaux, enfants, artistes, pour fabriquer des spectacles qui emmènent le spectateur dans un labyrinthe intérieur, dans un rêve éveillé ». Au cœur d’une explosion de sons, de couleurs et de lumières, telle cette immense feuille de papier qui se dresse face au public dans la scène finale. Un spectacle totalement désaccordé, sans dessus-dessous, qui semble pourtant indiquer la bonne direction : comme le couple qui nous a étourdi plus d’une heure durant, s’engager sur le même chemin, main dans la main, quoique l’avenir se révèle incertain. Mazùt ? Vous l’avez compris : inénarrable, à voir pour y croire, du bonheur au goutte à goutte ! Yonnel Liégeois

Mazùt, avec Claire Lamothe et Julien Cassier : Du 17 au 19/12 à la Comédie de Saint-Etienne, les 30 et 31/01/25 au théâtre Edwige Feuillère de Vesoul.

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Bryan Polach, les planches comme un ring

Sur les planches du Grand Parquet (75), Bryan Polach présente Violences conjuguées. L’acteur, metteur en scène et cofondateur de la compagnie Alaska explore la reproduction des violences familiales et sociétales. Pour révéler des liens dérangeants mais libérateurs.

« Je suis un peu comme certains poissons qui ne peuvent respirer que dans le mouvement ». Même assis à une table de café, Bryan Polach semble sur un plateau. Ou sur un ring. Regard aux aguets qui embrasse celui de ses interlocuteurs, mouvement imperceptible du corps qui pourrait aussi bien vous planter là. Une impatience qui vient de loin et qu’il a appris à apprivoiser. Sa vie d’acteur, auteur, metteur en scène commence au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, dont il sort diplômé en 2004. Il se lance vite sur les planches et garde le souvenir mémorable d’avoir monté, en 2007, avec Léonie Simaga, Malcom X, un texte coup de poing de Mohamed Rouabhi ; puis l’Extraordinaire Voyage d’un cascadeur en Françafrique, coécrit avec Karima El Kharraze.

En 2016, il fonde la compagnie Alaska avec la dramaturge et autrice féministe décoloniale Karine Sahler, à partir d’une charte contre les discriminations de genre, d’origine et de handicap. Il a lui-même bataillé et s’est construit avec un bras qui ne veut pas répondre. « Cette question de l’altérité a traversé tout mon parcours de comédien et de non-comédien ». Au théâtre, au cinéma ou à la télévision, le jeu reste toujours un défi pour lui. Et une philosophie. Il pratique les arts martiaux – judo, boxe française – et le yoga Iyengar. Des outils pour se débarrasser de souvenirs encombrants de l’enfance et analyser la question de la violence et du rapport à l’autre : « Comment vit-on ensemble ? Comment fait-on corps, famille, nation ? » Il a toujours trouvé problématique la représentation de la violence au théâtre et voulu explorer « l’explosivité et la dangerosité des corps, leur vulnérabilité aussi ».

 Cela a donné Violences conjuguées, un texte puissant et troublant qu’il a écrit et interprété en 2017, à partir d’entretiens avec sa mère maltraitée par son père, et qu’il a repris comme on reprend le fil d’une conversation avec soi-même. Dans un lycée de Châteaudun en mai 2024, en Eure-et-Loir, laissant les élèves émus et estomaqués. Elle aurait dû se dérouler à la maison d’arrêt, mais la grève du personnel, déclenchée après l’attaque d’un convoi pénitentiaire dans l’Eure, a mis fin abruptement aux ateliers qu’il menait avec des détenus. Le spectacle donné ensuite en Avignon, lors du festival : un rendez-vous qu’il ne fallait manquer sous aucun prétexte, tant la puissance organique de son récit percute le spectateur ! Il en a cherché et trouvé le rythme et le souffle sous le regard de Bintou Dembélé, icône de la scène hip-hop : « Elle aussi travaille sur la mémoire du corps, sur les images que cela provoque chez l’interprète. Elle m’a apporté une légitimité à bouger ». On a du mal à croire que ce passionné de rythmes et de rap – il a monté et écrit les textes du duo Les Indics – ait besoin d’être conforté, mais on croit à l’affinité élective des rencontres.

Comme celle de Bertrand Sinapi, auteur et metteur en scène d’Après les ruines, une fiction-documentaire kafkaïenne dans laquelle a joué Bryan Polach. Il y interprète un personnage d’exilé confronté à la recherche d’un asile en Allemagne : « Un spectacle très concret sur la brutalité de l’arrachement à un pays, une famille. Une histoire écrite au plateau à partir de la collecte de paroles de réfugiés ». La violence traverse aussi 78.2 (l’article du Code pénal définissant les conditions des contrôles d’identité), la dernière pièce de la compagnie Alaska. Créée en 2021 à partir d’archives – celles des émeutes de 2005 et celles de la mort d’Adama Traoré – et après plus de deux années d’immersion à Clichy-sous-Bois et Mantes-la-Jolie auprès d’habitants, de policiers, de chercheurs et de militants associatifs, 78.2 interroge le fonctionnement, ou le dysfonctionnement, de la justice.

Toujours en mouvement et en action, Bryan Polach semble ne jamais s’arrêter. Créant à l’automne, à la Maison de la culture de Bourges où il est artiste associé, Ce qu’on a de meilleur, de Ludovic Pouzerate. Une pièce entre fiction et réalité qui revient sur la résistance de maraîchers en lutte contre un projet d’autoroute et la destruction de l’environnement. Sur la séquence politique actuelle, il peine à trouver ses mots. « Je fais partie d’une génération qui a des convictions mais qui ne s’est pas beaucoup battue ». En colère face « à la confiscation de la parole par les médias et au renversement idéologique qui absout donc le Rassemblement national de son antisémitisme pour ainsi faire de la France insoumise le vrai danger pour la démocratie ». Propos recueillis par Marina Da Silva

Violences conjuguées : du mercredi 11 au samedi 14/12, à 19h. Le Grand Parquet, 35 rue d’Aubervilliers, 75018 PARIS (Tél. : 01.40.03.72.23).

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Les doléances des sans voix

Le 16 novembre 2024, ce fut grande affluence au théâtre des Amandiers (92) pour Ouvrir les cahiers de doléances ! Cinq auteurs, à la demande du directeur Christophe Rauck, se sont penchés sur ceux écrits par les habitants de Nanterre. Leurs pièces lèvent le voile sur des revendications populaires encore jamais rendues publiques et nous replongent dans le mouvement mal éteint des Gilets jaunes.

La lecture de ces pièces s’est accompagnée de débats avec des historiens et journalistes et d’un film documentaire, Les Doléances, d’Hélène Desplanques.

Des dizaines de milliers de pages, couvertes de mots manuscrits, de slogans, de déclarations, signées ou anonymes : près de 20 000 cahiers enfouis dans les archives départementales ou nationales, le plus grand sondage de l’histoire avec plus de 600 000 contributeurs… Noham Selcer, dans 2937W60, raconte sa visite aux archives par un froid après-midi d’hiver. « Le bâtiment des archives des Hauts-de-Seine a été inauguré le 2 avril 1979. Il s’agit d’une construction d’un étage accolée à une construction de sept étages, les deux reliés par une sorte de passerelle. Le public, c’est-à-dire moi quand je m’y suis rendu n’a accès qu’au bâtiment d’un étage où se trouve la salle de consultation […] J’ai demandé aux archivistes de m’apporter le document 2937W60 : Cahier du grand débat national de la commune de Nanterre 2019 et me suis assis sur une chaise bleue […] De l’autre côté de la passerelle, 24km d’archives rangées dans des classeurs de tailles variables. Plusieurs personnes travaillent chaque jour à cet ordonnancement et cette conservation […] Elles refusent de vous donner l’accès à certains documents si vous n’avez pas votre dérogation ». Et pour les cahiers de doléances, il en fallait une. Noham Selcer nous dévoile ce qu’il a exhumé – du meilleur comme du pire – avec une précision d’archiviste, un brin d’humour, beaucoup de surprises et d’émotions : « On s’attend à certaines choses. On désire lire certaines choses. On espère lire certaines choses […] Pas vrai ? »

De gauche à droite : Constance de Saint-Rémy, Christophe Pellet, Claudine Galea, Noham Selcer, Penda Diouf. Phot. © Géraldine Aresteanu

Les cahiers prennent la parole

Dans Et toi, tu y étais sur les ronds-points ?, Penda Diouf fait parler un de ces papiers : « Les archives, c’est un peu le mouroir, la voie de garage. J’aurais imaginé une fin plus festive, plus animée comme l’ambiance sur les ronds-points. Mais c’est dans le silence épais qu’on nous a installés […] Peu connaissent notre existence, au milieu de ces étagères de documents. […] On nous regarde avec déférence. Une lettre au Père Noël sans étoile qui brille dans les yeux/ Sans l’espoir d’être un jour exaucé ». Une colère sourde s’exprime dans la phrase titre, qui revient comme un leitmotiv sous la plume incisive de l’autrice, des mots d’après tempête : « Je demande /Je propose/ Mais qu’est-ce que je reçois ? » Et, dans le dernier chapitre, s’entend « La révolte » : « Ma rage est combustible/ Il suffirait d’une allumette, d’un briquet/ Pour tout recommencer/ Et toi, tu y étais sur les ronds-points ? »

Comme en réponse à Penda Diouf, Christophe Pellet met en scène, dans La Fin d’un Gilet jaune, les retrouvailles d’un groupe de personnes liées par cette lutte passée. Sont-ils prêts à repartir sur les ronds-points ? Laurent, ouvrier, 59 ans ne voit pas le bout du tunnel : « Il y a quelque chose de bloqué. Je ne sais pas si j’aurais envie d’y revenir ». Son fils, 22 ans, sans espoir d’un avenir meilleur, s’est tourné vers l’extrême-droite. Fabien, 30 ans, lui, se dit toujours d’attaque : « C’est là, en moi. Toutes ces images, elles bouillonnent à l’intérieur de moi. Ce que nous avons vécu est plus important que ce que je croyais ». Quant à Sarah, professeure à la retraite, elle milite aux Soulèvements de la Terre. Cette pièce en demi-teinte donne un nom et une épaisseur existentielle à celles et ceux qui se sont engagés ensemble malgré leurs différences. 

Constance de Saint-Rémy va droit au but : Le Jeu démocratique met face à face un député et une auxiliaire de vie en fin de carrière. Se considérant comme une citoyenne trahie, elle a séquestré le jeune élu dans sa cuisine, pour qu’il l’écoute et l’entende enfin : « Pourquoi suis-je à découvert le 15 du mois sans un excès, un écart, un plaisir ? J’ai passé ma vie à me casser le dos et à m’occuper des autres. Pourquoi se tuer au travail quand ce travail ne rapporte ni rentabilité, ni sécurité, ni dignité ? » Comment renouer le dialogue entre « représentants » et « représentés », se demande l’autrice dans ce coup de gueule salutaire, écrit au nom de tous ceux dont elle a lu les doléances et qui n’ont pas été entendus. À travers cette femme, c’est la colère et le dépit d’un peuple qui s’exprime en direct.

VIOLENCES (La vie est à nous) de Claudine Galea, inspiratrice de cette commande aux auteurs, est un tête-à-tête poignant entre deux femmes. L’une (le peuple en colère) a rédigé ses doléances, l’autre (l’écrivaine) est chargée de les rapporter. « Qu’est-ce que vous pouvez en faire ?/ j’ai fait quoi de mes mots ?/ ils ont fait quoi de mes mots ? », dit la première. « Qu’est-ce qui NOUS reste ? Nos cris nos poings nos ongles nos dents notre fureur ? Vous voudriez gommer la violence ? Vous avez une grande gomme ? Une gomme vaste comme la colère comme l’injustice comme le mépris comme l’insulte comme la boue comme la haine comme le reniement ? » « Quand je vous lis, je suis émue et en colère », lui réplique la femme de lettres. « Nous ne sommes pas du même côté, je n’ai pas fréquenté les ronds-points […] QUI JE SUIS pour parler de vous sans être à votre place pourquoi j’ai envie de parler de vous ? Nous vous regardons vous nous regardez vous ne nous regardez plus ça ne sert à rien nos regards sur vous vos regards sur nous vous n’avez plus confiance en nous et moi je n’ai plus confiance dans ma confiance ». De part et d’autre des barrières sociales, comment partager ? Telle est la question que doivent se poser le théâtre et ses artistes.

Rendez les doléances !

Pour Rémy Goubert, président de l’association Rendez les doléances !, la confiscation de l’expression populaire est « un gâchis terrible » : « Beaucoup de gens disent “je propose, je demande“ et, d’une doléance à l’autre, se construit un espace commun de dialogue ». Étudiant en droit, il milite pour que ces écrits soient rendus publics. Même combat pour Fabrice Dalongeville, fil rouge du documentaire d’Hélène Desplanques, Doléances. Lassé d’attendre une publication qui ne vient pas, le maire du village d’Auger-Saint-Vincent, dans l’Oise, prend la route avec la réalisatrice. Cela les mènera en Creuse, en Meuse, en Gironde, et même jusqu’à l’Assemblée nationale… Une enquête en forme de road movie où l’on rencontre auteurs de doléances et collectifs de citoyens qui se battent pour que ces textes soient enfin reconnus. Seront-ils finalement entendus ?

Affiche du film Les Doléances d’Hélène Desplanques

Romain Benoit-Levy, historien et membre d’un collectif de recherche sur les cahiers de doléances de la Somme pointe « la distance considérable des gens avec les élus. Ils parlent de l’État en connaissance de cause, avec des données précises. C’est un matériau politique d’une richesse époustouflante. Il y a dans ces cahiers, comme en 1789, l’imaginaire d’une révolution à venir ». Si l’on recoupe toutes les propositions qui sont faites, ajoute-t-il, il y aurait de quoi élaborer un programme consensuel : « Rétablissement de l’ISF. Augmentation réelle du SMIC et des bas salaires. Plus de justice sociale. Indexation des retraites sur le coût de la vie. Référendum d’initiative citoyenne. Pas de mépris, du respect pour le peuple ». Il souligne que les questions migratoires arrivent largement derrière les autres. Penda Diouf, Claudine Galea, Christophe Pellet, Constance de Saint-Rémy, et Noham Selcer ont injecté de l’humain à ces mots lancés comme bouteilles à la mer et restés en souffrance. Mireille Davidovici

Créations présentées au théâtre des Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 01.46.14.70.00) :
2937W60 – Noham Selcer
Et toi, tu y étais sur les ronds-points ? – Penda Diouf
La Fin d’un Gilet jaune – Christophe Pellet
Le Jeu démocratique– Constance de Saint-Rémy
VIOLENCES (La vie est à nous) – Claudine Galea
Les Doléances – film d’Hélène Desplanque

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Du mythe au conte…

Entre mythe et conte, Pauline Sales propose Les deux déesses, Penda Diouf La grande ourse. De Déméter à Perséphone, une histoire de famille dans l’univers des dieux qui bouscule le temps présent pour la première pièce, une histoire de mère qui se transforme en ourse en vue de vaincre l’adversité pour la seconde… Deux belles propositions.

Il était une fois Déméter, la déesse de la terre et Zeus son frère, roi de l’Olympe ! Au firmament des dieux, morale et liens consanguins n’ont point cours : l’un viole l’autre selon son bon plaisir, Perséphone est conçue… Plus tard, entre monts et vallées fertiles, une vieille dame croupit en son ehpad. Bloquée dans son fauteuil roulant, elle se souvient. Du temps d’antan, au temps de sa jeune vie de mère et des liens complices noués avec sa fille jusqu’à ce que le dieu des enfers, Hades, la viole et la kidnappe… Entre la cité des morts et la maison des mourants, mythe et réalités, avec Les deux déesses Pauline Sales orchestre avec talent le passage d’un monde à l’autre.

Le mythe originel, moult fois visité par les sociologues et les féministes, la metteure en scène l’enracine dans l’aujourd’hui avec des interrogations fort contemporaines : les rapports parents-enfant, l’avenir de la planète, la place des anciens dans la cité… Humour et sérieux rivalisent de pertinence, les trois comédiennes sont épatantes d’audace et de culot ( Clémentine Allain en Déméter jeune, Claude Lastère en Perséphone, Elisabeth Mazev en Déméter âgée), la partition musicale insuffle plaisir et gaité au jeu de la troupe. Un bonheur total à se poser de bonnes questions sans se prendre la tête !

Le plaisir est renouvelé avec La grande ourse, la pièce de Penda Diouf mise en scène par Anthony Thibault. Au départ, une banale anecdote : une maman jette par terre un papier de bonbon. Un geste déplacé qui n’échappe pas à la police arrêtant la coupable qui accuse à tort son fils, la condamnant à une peine peu enviable, l’humiliation personnelle et collective au regard de tous… Une sentence qui plonge le père dans l’incompréhension et la folie, qui ébranle la mère jusqu’à la déchéance morale avant qu’elle n’invoque les puissances ancestrales et ne renaisse sous l’apparence et la force d’une ourse ! Un conte moderne joliment instruit, magnifiquement interprété par Armelle Abibou, des couleurs et saveurs venues d’ailleurs avec ce griot aux accents du Sénégal psalmodiant ses incantations de mauvais augure au-devant de la scène. Face à une société policée à outrance et sous haute surveillance, une interpellation radicale : en quel monde voulons-nous aimer, danser et chanter ? Yonnel Liégeois

Les deux déesses, Pauline Sales : un spectacle joué jusqu’au 01/12 au TGP de Saint-Denis (93). Le 17/12 à l’Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge. Le 19/12 au théâtre Jacques Carat, Cachan. Le 14/01/25 à L’Estive, Scène nationale de Foix et de l’Ariège. Les 05 et 06/02/25 à la MC2, Maison de la Culture de Grenoble.

La grande ourse, Penda Diouf et Anthony Thibault : Du 07 au 17/12, du mardi au dimanche. MC93, 9 boulevard Lénine, 93000 Bobigny (Tél. : 01.41.60.72.72). Le 10/04/25 à L’Avant-Scène, Cognac. Le 18/04 au 3T, Scène conventionnée de Châtellerault.

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Galia, la vie et la liberté

Au théâtre de la Tempête (75), Carole Thibaut propose Un siècle – Vie et mort de Galia Libertad. Créé au CDN de Montluçon (03), un hymne à la fraternité et à la liberté : en ce dernier soir, fratrie et amis rassemblés évoquent le passé d’une région et les réalités de la vie.

En compagnie de leur metteure en scène Carole Thibaut, la troupe des Îlets a répondu présent. Ils sont venus, ils sont tous là, la mamma va mourir, il y a tant d’amour et de souvenirs, elle va mourir la mamma ! Pourtant, l’ambiance n’est pas triste. En ces dernières heures, famille et amis, copains et voisins se sont donné rendez-vous autour de son magistral fauteuil : trônant au centre de la scène, jusqu’à son dernier souffle Galia Libertad inondera de sa bienveillance les vivants qui l’entourent ! Un tapis de pétales comme chemin de vie, guirlandes et bouquets de fleurs pour les senteurs, bon vin et bonne humeur pour ce dernier repas, comme l’aurait chanté le grand Jacques…

Théâtre dans le théâtre, fiction au choc de la réalité ! La belle dame d’un âge avancé et à la mort annoncée, bien sûr, n’a jamais existé, il n’empêche, les amis sont bien là à l’entourer, la congratuler, la remercier de sa grande bonté. Présents surtout pour se souvenir, conter et nous raconter leur fabuleuse histoire. Celle d’une région au centre de la France, hier prospère et fière de ses bastions industriels et de la solidarité ouvrière, envieuse de ses paysans qui savaient encore arpenter leurs terres et caresser leurs bêtes. L’hiver était rude, certes, dans la campagne bourbonnaise mais l’amour était encore dans le pré. « La pièce raconte les retrouvailles d’un petit groupe d’amis et de proches venus rendre hommage à Galia Libertad », commente Carole Thibaut, l’auteure et metteure en scène.

Une fresque historique qui décortique, déroule et dévoile sur trois générations « comment le cours des événements sociaux, culturels et politiques influencent la destinée des êtres jusqu’aux parts les plus intimes de nos vies ». Sur scène, pas de tristesse mais de la tendresse pendant plus de deux heures de spectacle, aucun regret, hormis quelques pointes de rancœur pour les nantis et les loups de la finance qui assèchent les territoires de l’intérieur à coup de plans sociaux et condamnent à la désespérance les peuples de la campagne, rien que des coups de cœur partagés, assumés entre jeunes et vieux, les gamins et les anciens.

Comme aurait pu le signifier le regretté Édouard Glissant, le grand poète et romancier antillais, un spectacle qui allie la grande histoire au singulier de chaque existence, le local au global, l’universel au particulier… Un goûteux festin de rires échangés, les mots du quotidien sublimés par la poésie des planches quand ils sont psalmodiés par des comédiens au subtil talent ! Monique Brun, Antoine Caubet, Mohamed Rouabhi, Valérie Schwarz et tous les autres à citer… Avec une mention particulière, avouons notre coup de cœur, en direction d’Olivier Perrier dans son monologue d’une grandiose envolée, authentique producteur de whisky en terre montluçonnaise et ancien directeur du Centre dramatique du temps où chevaux, vaches et cochons squattaient la scène, du temps où il se nommait Les Fédérés. Un bien joli nom qui illustre à merveille le sens profond du futur à construire selon les vœux de Galia : point d’avenir pour l’humanité sans fraternité, solidarité et liberté. Yonnel Liégeois

Un siècle – Vie et mort de Galia Libertad : du 05 au 15/12, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Le théâtre de La tempête, Route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).

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Jaurès, la voix du peuple

Au théâtre de l’Essaïon (75), Marie Sauvaneix met en scène Looking for Jaurès. Lorsqu’un comédien entend des voix, ça déménage sur les planches ! Avec Patrick Bonnel, plus vrai que nature sous les traits de l’emblématique tribun.

Surgie des catacombes de l’Essaïon, tantôt doucereuse tantôt impérieuse, en tout cas puissante et stimulante, s’élèvera bientôt une voix passée à la postérité ! Et pas n’importe laquelle, celle d’un emblématique tribun, celle d’un infatigable défenseur des opprimés et des oppressés… Et justement Jean-Patrick l’est fortement, oppressé, sur ce plateau de cinéma où il bafouille son texte, rate encore la scène après moult prises. Insatisfait de sa prestation qu’il boucle au forceps, mécontent surtout des minables rôles qu’on lui propose après cinquante ans de carrière. Shooté au mauvais café, insomniaque, furieux contre lui et la marche du monde, un peu timbré tout de même au plus fort de ses angoisses d’intermittent du spectacle, il se prend à rêver et à entendre une autre musique que celle de ses délires existentiels.

Celle d’un homme à la barbe blanchie, au ventre joliment rebondi, au chapeau bien arrondi et au poing solidairement brandi… Qui se prétend Jaurès et l’invite à jouer son personnage, d’une toute autre envergure que ses piètres rôles de composition ! Une voix insistante, au point que le comédien en mal de reconnaissance endosse au final le costume de l’emblématique tribun. Avec force persuasion, il se mue en conteur du parcours familial et philosophique, social et politique, de l’incontournable défenseur de la cause du peuple, de l’infatigable souteneur de la lutte des ouvriers, de l’inoubliable orateur à la parole républicaine ! De Toulouse à Paris, résonne alors l’accent du midi.

Puissant, envoûtant, le propos n’a perdu ni force ni vigueur ! Faisant résonner, d’un espace de pierres confiné à un au-delà les frontières, les valeurs de fraternité et de solidarité entre les hommes, l’enjeu du combat contre capitalisme et nationalisme intimement mêlés, la force de la paix entre les peuples… Certes, ils ont tué Jaurès, notre bon Maître, pourtant ses actes et discours affichent une étonnante modernité. Encore plus, à n’en point douter, lorsque Patrick Bonnel, pleinement converti avec bonhomie et naturel en cette figure de haute stature, boucle sa prestation en déclamant le fameux Discours à la jeunesse : dans un monde en désespérance, un regain d’optimisme et d’avenir pour notre humanité ! Avec humour et sans prise de tête doctorante, un spectacle de belle facture qui invite à la réflexion, à la lecture et à l’engagement. Yonnel Liégeois

Looking for Jaurès : Jusqu’au 30/01/25, les mercredis et jeudi à 19h. Du 04/02 au 01/04/25, les mardis à 19h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Rebotier, six pieds sous ciel

Au théâtre de la Colline (75), Jacques Rebotier présente Six pieds sous ciel. La captation des rumeurs du monde, restituées par trois « musiciennes parlantes ». Une étrange symphonie parlée où l’on retrouve la verve et la fantaisie de ce grand amoureux de la langue.

Jacques Rebotier, l’homme de théâtre poète et compositeur, s’est amusé à capter les rumeurs du monde environnant et les restitue ici dans une partition pour trois « musiciennes parlantes ». Elles apparaissent coiffées de cerveaux protubérants, corps imbriqués les uns dans les autres, monstre à six pieds et trois têtes au babil de nourrisson affamé. Une boite vocale, en guise de maman, leur propose biberon et câlin : à condition d’appuyer sur la bonne touche. Cette étrange figure se défait, laissant apparaître un trio clownesque aux habits colorés. La bleue, la jaune et la verte, mais c’est d’une seule voix qu’elles enchainent des bribes de phrases. À ce « langage cuit » selon l’expression de Robert Desnos, composé de paroles banales glanées au hasard des cafés, des trottoirs, du métro, des réseaux sociaux ou sur une plage de Normandie, se superpose une bande-son : extraits d’émissions télévisées et reportages sportifs, hauts-parleurs de gare, annonces du métro, slogans publicitaires, jingles d’ordinateur et sons de téléphones mobiles. Entre les séquences, organisées autour de diverses thématiques, les interprètes circulent sur le plateau avec des valises à roulettes.

Leurs déplacements erratiques, parfois un peu longs, apportent des respirations dans ce trop-plein sonore. Jacques Rebotier est parti à la « chasse aux phrases », les a montées et moulinées à l’aune d’une musique sortant d’une seule et multiple bouche. Il a transcrit en notes et rythmes ces interpellations ruminations, bribes de dialogues ou pensées intérieures. « Y’a d’la viande, dans le poisson », « J’aime bien la musique mais j’aime pas l’écouter », « Et le bien-être animal des chiens qui s’ennuient ? », « Offre soumise à condition… », « Validez votre panier. », « Tournez à gauche puis tournez à gauche. » (…) Vous avez atteint votre destination ». Dans ce cadavre exquis d’idiotismes, générés par l’I.A. ou les humains, la langue de bois des politiques trouve sa place. Les déclarations d’Emmanuel Macron, Gabriel Attal, Bruno Le Maire ou de Rachida Dati nous paraissent dérisoires, mises sur le même plan que réclames, commentaires sportifs, instructions de boites vocales, de GPS… Dans un bruit de vaisselle brisée, on entend que « La France est un magasin de porcelaine, il faut la protéger… ». Plus loin, « J’ai sauvé l’économie française, j’ai sauvé les usines, j’ai sauvé les restaurateurs, j’ai sauvé les hôteliers, … J’ai sauvé Renault, j’ai sauvé Air France …». Où il est question aussi des naufragés en Méditerranée : « Les gardes-côtes tunisiens, si ce sont des noirs, ils ne se déplacent pas… ».

Machines parlantes et bruits de la nature

Parmi ces voix multiples, proférées à l’unisson par les interprètes ou enregistrées, au milieu de ces machines parlantes, nous parviennent d’abord faiblement, puis de plus en plus fort, les bruits de la nature, et les rumeurs animales : chants d’oiseau, feulement, grognement… L’humain n’est-t-il pas qu’une espèce parmi les autres ? Et les trois interprètes trouveront enfin au repos, couchées sous les nuages, à l’écoute de toutes ces bêtes. On se souvient que, dans Contre les bêtes, Jacques Rebotier dénonçait avec humour l’hypocrisie devant l’effondrement de la biodiversité et prenait la défense de la cause animale. Un spectacle qui, depuis sa création en 2004 à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon n’a cessé d’être présenté au public. Dans Six pieds sous ciel, ce n’est plus le sujet central : il s’en prend ici à notre environnement artificiel et aux machines qui ont envahi nos vies jusqu’à nous décerveler. Tels des robots, Anne Gouraud, Aurélia Labayle, Émilie Launay Bobillot, toutes musiciennes, débitent une langue morte. Elles sont toujours parfaitement synchrones, drôles et touchantes.

En chef d’orchestre inspiré, Jacques Rebotier a dirigé ce chœur au métronome, portant attention au grain de la langue, aux intonations, jusqu’à l’échelle des syllabes et des phonèmes. Dans cette étrange symphonie parlée d’1h15, on retrouve la verve et la fantaisie de cet amoureux de la langue, grand Prix de la poésie Sacem en 2009. Après des études de composition musicale au Conservatoire national à Paris, il fonde en 1992 la compagnie VoQue, « ensemble de musique et compagnie verbale ». Il a depuis signé de nombreux spectacles au théâtre et à l’opéra, publié une trentaine de livres dont Litaniques, Le Dos de la langue et Description de l’omme aux éditions Gallimard… Il n’hésite pas aussi à mettre en lumière d’autres poètes, telle l’Ode à la ligne 29 de Jacques Roubaud, mis en scène en 2012 au théâtre des Bouffes du Nord. Mireille Davidovici

 Six pieds sous ciel : jusqu’au 24/11, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h, le jeudi 21/11 à 14h30 et 20h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tel. : 01.44.62.52.52). Du 22 au 24/01/25, à Châteauvallon-Liberté – Scène nationale de Toulon (83). Le théâtre de Jacques Rebotier est édité aux Solitaires intempestifs.

Dernière heure : les 20 et 21/11, le CDN de Montluçon (03) présente Port-au-Prince&sa douce nuit. Une pièce de l’auteure haïtienne Gaëlle Bien-Aimé, mise en scène par Lucie Berelowitsch. Un couple pris dans les tourments d’une ville et d’un pays au bord du chaos : un texte puissant, une sublime interprétation. La pièce sera reprise du 06 au 22/03/25 au Théâtre 14 (75), les 15 et 16/04 à Bayonne (64), les 24 et 25/04 à Vire (14). Yonnel Liégeois

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