Archives de Tag: Femme

L’inceste, y croire ou pas ?

Sur grand écran, sort le long métrage On vous croit. Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys ont reconstitué une audience au sein du tribunal de la jeunesse de Belgique. Une plongée glaçante dans les rouages de la justice face à l’inceste, un film au réalisme troublant. Disponible sur le site de France Info, un article de Lison Chambe

Qui écoute les enfants ? Qui les écoute lorsqu’ils racontent des choses atroces, inimaginables ? Qui les croit quand leur récit est trop insupportable ? Peu à peu, le tabou qui pèse sur l’inceste se lève. En France, la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) a conclu en 2023 que dans 81% des cas de violences sexuelles sur mineur, il s’agit d’un membre de la famille de l’enfant, le plus souvent, le père, à 27%. Le même rapport souligne qu’une plainte n’est déposée que dans 12% des cas. Parmi celles-ci, seule 1 sur 100 aboutit à une condamnation de l’agresseur.

Le décor est planté, et la réalité difficile à ignorer. Alors dans un souci de réalisme presque documentaire, Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys exposent, dans On vous croit, ce pan méconnu de l’inceste : l’épreuve du passage au tribunal, dans un système judiciaire parfois traumatisant, où la parole des enfants est seule face à celle des adultes. Alice est nerveuse. Elle a les traits tirés, l’œil anxieux. Elle est mère de deux enfants : Lila, adolescente renfermée et colérique et Étienne, au comportement mutique ponctué d’excès de violence. Tous les trois sont convoqués au tribunal de la jeunesse de Belgique. Leur père réclame son droit de garde alors qu’Alice et ses enfants ont volontairement choisi de couper tout contact il y a deux ans.

Au cœur du film : une scène de 55 minutes, une audience à huis clos. Face à la juge de la jeunesse, la mère, le père, leurs deux avocates respectives ainsi qu’un troisième, représentant l’intérêt des enfants. À l’issue de cette audience, la juge devra trancher : les enfants seront-ils contraints de revoir leur père ? Pour Alice, c’est inimaginable : le père est un violeur. Il a abusé de leur fils, elle en est sûre.

Un récit naturaliste

Pour construire ce récit, Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys se sont appuyés sur plusieurs témoignages et sur les constantes qui en ressortaient : les procédures juridiques sinueuses, longues et faites d’allers-retours, les audiences à répétition, les questions traumatisantes quant aux récits des agressions, répétées encore et encore. Infirmière de profession, Charlotte Devillers s’est notamment appuyée sur son expérience personnelle d’accompagnement des patients. Le film touche du doigt une réalité que les réalisateurs ont voulu représenter dans les moindres détails. Aux côtés des acteurs belges Myriem Akheddiou (la mère) et Laurent Capelluto (le père), au jeu millimétré et d’une justesse impressionnante, des professionnels du barreau interprètent les rôles des avocats. Il en ressort une performance troublante, plus vraie que nature.

La mise en scène est minimaliste. Filmés sans profondeur de champ, les acteurs évoluent souvent seuls à l’écran, laissant apparaître la moindre expression de leur visage, la moindre rougeur dans leurs yeux. Derrière eux, les murs blancs, glaciaux et austères du tribunal de la jeunesse. Comme au théâtre, les protagonistes de l’audience prennent la parole à tour de rôle. Voici l’avocate du père défendant son client, qui prétend ne plus avoir de contact avec sa famille depuis deux ans. Il n’a rien fait, affirme-t-il, il n’a rien à se reprocher. Progressivement, dans le bureau de la juge, on accule Alice. On dresse le portrait d’une mère surprotectrice, paranoïaque. On fait d’Étienne un fils étouffé, manipulé par les psychoses de sa mère, qu’importe son témoignage pourtant éloquent. Un récit familial se tisse. La tension monte, comme un piège qui se referme sur la mère.

L’inversion de la faute

Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys parviennent à construire avec finesse l’inversion de la culpabilité, la mise en doute des victimes, quoi qu’elles disent, peu importent les preuves. « J’ai l’impression que la plupart des gens préfèrent croire que nous mentons, plutôt que de croire ce que nous avons vécu« , s’effondre Alice. D’une mère qui tente de protéger ses enfants, la défense fait une mère qui les détruirait. Pourtant court, le film est une longue traversée de l’enfer kafkaïen des procédures judiciaires dans les cas d’inceste, qui finissent par ajouter du traumatisme à une situation déjà à vif. Lison Chambe

On vous croit, Charlotte Devillers, Arnaud Dufeys : Drame, 1h18. Avec Myriem Akheddiou, Laurent Capelluto, Natali Broods (Belgique, sortie le 12/11).

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma

Gruss, la folie du cheval

Carrefour des cascades, au cœur du Bois de Boulogne (75), le cirque Gruss a planté son chapiteau pour sa 52ème Folie. Un spectacle où le cheval est maître de la piste, où voltigent cavaliers, acrobates et chanteuse. De père et mère en fille et fils, une comédie musicale et équestre pour conter l’histoire d’une célèbre famille de circassiens.

Haut perché, l’orchestre donne la cadence. Le cheval galope, crinière blanche il galope avec grâce sur la cendrée. Tantôt seul, souvent en bande organisée, quatre ou cinq équidés en démonstration de leur dextérité ! De la petite dernière à la maîtrise déjà assurée de la piste à son père cavalier émérite, toute la famille Gruss a revêtu la casaque au célèbre patronyme pour inaugurer sous chapiteau leur 52ème Folie. Avant même de franchir l’entrée sous toile, Sirius, le fier étalon noir, accueille le public. Que les enfants, mais aussi les grands, sont autorisés à caresser : la belle et la bête, l’union sacrée ! Les numéros s’enchaînent, sous le sabot des chevaux s’élèvent musiques et chansons. Après la disparition d’Alexis le père en 2024, l’émotion est à son comble : comment perpétuer l’œuvre accomplie, sans se répéter ni se renier ? Comment faire partager toujours plus et mieux cet amour du cheval que l’ancien, il y a plus de 50 ans, a transmis aux enfants et petits-enfants ?

La réflexion collective accouche d’une folle idée : Gipsy la matriarche couvrira de bienveillance filles et garçons, Firmin coiffera la bombe de « patron » de troupe, Maud assumera la direction de la cavalerie et des cinquante chevaux chouchoutés dans leur box, peignés et dressés, Stéphan aura charge de faire rayonner l’extraordinaire héritage transmis par les parents… Ainsi, conçoit-il l’utopique projet d’un spectacle original, une comédie musicale et équestre ! Un premier tour de piste grandiose avec toute l’écurie dans le cercle de sciure, acrobaties et sauts périlleux – jongleries sur la croupe – numéros fantaisistes – ballets synchronisés des sabots – voltiges et cabrés alternent en folles embardées qui fascinent le public.

De temps à autre, s’impose une pause bienvenue, partie intégrante de la soirée, où l’une et l’autre content la genèse de l’histoire Gruss et de l’acquisition des apprentissages depuis le plus jeune âge. Une école de l’effort, du travail sans cesse recommencé, des chutes et des réussites, de l’amour partagé surtout entre le compagnon cheval et tous les membres de la fratrie. Proche de l’orchestre ou sur la piste, tantôt douce tantôt conquérante, une voix s’élève, céleste et cristalline : celle de Margot Soria, interludes chansonniers sur des musiques originales. La magie opère, fiers cavaliers et cavalières enchaînent prouesses techniques, poétiques et artistiques.

L’ovation retentit lorsque les projecteurs s’éteignent, quand les salutations se prolongent. Pour ce nouveau récital, fantaisie et émotion sont fidèles au rendez-vous, étalons et poneys aussi aux robes métissées, marron-blanche-noire. Rejoignez le chapiteau au triple galop, les chevaux vous saluent bien ! Yonnel Liégeois, photos Olivier Brajon

Les Folies Gruss, Gipsy-Firmin-Svetlana, Stephan-Maud : jusqu’au 29/03/26. Du jeudi au samedi à 21h, les samedi et dimanche à 15h et 21h, tous les jours pendant les vacances scolaires à 15h et 21h. Carrefour des cascades, Bois de Boulogne, 75016 Paris (Tél. : 01.45.01.71.26).

1 commentaire

Classé dans Musique/chanson, Rideau rouge

Michèle Audin, d’Alger à Paris

Mathématicienne, écrivaine, Michèle Audin est décédée le 14 novembre, à 71 ans. Elle était la fille de Josette et Maurice Audin, assassiné en 1957 par l’armée française en Algérie. Membre de l’Oulipo, elle se fit historienne, passionnée par la Commune de Paris. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article d’Aurélien Soucheyre.

Il y a les littéraires. Il y a les matheux. Et puis il y avait Michèle Audin, qui savait jouer avec brio de ces deux langues. Mêler les chiffres et les lettres, inventer des structures alliant rigueur, poésie et travail mémoriel était devenu son terrain d’art et d’expérimentation. Dans son équation personnelle, il y avait d’abord eu un gros manque, un moins l’infini même : son père, le mathématicien et militant communiste Maurice Audin, torturé et assassiné par l’armée française pendant la guerre d’Algérie, en 1957. Elle avait seulement trois ans. Il avait eu le temps de lui apprendre à lire, à écrire, et à compter, un peu.

Ce sont les chiffres qu’elle explore d’abord, brillante mathématicienne et spécialiste de la géométrie symplectique et professeure à l’Institut de recherche mathématique avancée de Strasbourg à partir de 1987. Pour sa « contribution à la recherche fondamentale en mathématique et à la popularisation de cette discipline », le président de la République Nicolas Sarkozy lui propose en 2008 la Légion d’honneur. Michèle Audin la refuse aussi sec. La raison ? Un an auparavant, sa mère Josette Audin avait écrit à l’Élysée, demandant que vérité soit faite sur le meurtre de Maurice Audin, dont le corps et les assassins n’ont jamais été retrouvés. Le chef de l’État n’avait même pas daigné répondre. Il faudra attendre 2018 pour qu’Emmanuel Macron reconnaisse enfin la responsabilité de l’État et de l’armée française dans ce crime colonial. Une victoire à l’issue de la si longue quête de la famille Audin pour la justice, même si bien des zones d’ombre demeurent.

Membre de l’Oulipo

Plus tôt, en 2013, Michèle Audin avait écrit Une vie brève (Gallimard – Collection l’Arbalète), récit pudique consacré à ce père assassiné à 25 ans, et ce qu’il reste de lui tel qu’il était. « Ni le martyr, ni sa mort, ni sa disparition ne sont le sujet de ce livre. C’est au contraire de la vie, de sa vie, dont toutes les traces n’ont pas disparu, que j’entends vous parler ici », racontait-elle.. Mais c’est son tout premier récit, sur Sofia Kovalevskaïa, grande mathématicienne victime de sexisme, qui lui vaut immédiatement d’être repérée par l’Oulipo, l’ouvroir de littérature potentielle fondé par Queneau, où elle est élue en 2009.

Dès lors, Michèle Audin s’autorise toutes les audaces, en croisant prose et arithmétique, en inventant la très géométrique contrainte littéraire de Pascal et en usant d’onzine et de sixtine, jusqu’au roman La formule de Stokes (Cassini, 2016), où l’héroïne est carrément une formule mathématique ! À l’entrelacement des disciplines, va très vite s’ajouter celui des époques. Passé, présent et futur sont des temps métissés. Michèle Audin, prise de passion par la Commune de Paris, y consacre à la fois des romans, des travaux d’historienne, et un blog passionnant, d’une érudition phénoménale, reprenant le fil de la révolution de 1871 en la racontant au jour le jour pour le cent-cinquantenaire de la Commune, en 2021. Une entreprise titanesque, qui avait trouvé écho sur le site de l’Humanité, avec une chronique quotidienne.

Avec le peuple de 1871

D’où lui venait cet intérêt ? D’elle-même, Michèle Audin faisait le lien avec ses parents et l’Algérie. « J’ai été élevée dans une famille communiste. Une certaine idée de la Commune de Paris faisait partie de la culture ! », nous lançait-elle en 2021. Ou encore : « Comme l’a dit l’homme responsable du massacre des communards : » Le sol de Paris est jonché de leurs cadavres. Ce spectacle affreux servira de leçon, il faut l’espérer, aux insurgés qui osaient se déclarer partisans de la Commune. « Il s’agissait de terroriser la population, pour interdire d’autres insurrections. C’est analogue, par exemple, aux massacres menés en Algérie, eux aussi par l’armée française, à Sétif et Guelma en mai 1945. »

C’est aussi le peuple révolutionnaire de 1871, son ambition démocratique et sociale qui happe Michèle Audin, ce peuple en mouvement du roman Comme une rivière bleue (Gallimard, 2017). Ce peuple vaincu qui se cache après la défaite dans Josée Meunier, 19 rue des Juifs (Gallimard, 2021), l’écrivaine, à la manière de Georges Perec, « épuise » la litanie méticuleuse d’une perquisition, et décortique la vie d’un immeuble, d’un appartement à l’autre, et d’une révolution à l’autre : 1830, 1848, 1871… Ici, elle invente une histoire d’amour au sujet d’un personnage réel, Albert Theisz, délégué à la poste de la Commune de Paris, et témoin de mariage entre Charles Longuet et Jenny Marx.

Historienne de la Semaine sanglante

Sa rigueur toute mathématique la pousse parallèlement à devenir pleinement et très efficacement historienne. Michèle Audin avait déjà édité des textes d’Eugène Varlin, publiés en intégralité pour la première fois grâce à elle (Libertalia 2019). Elle avait aussi exhumé les lettres d’Alix Payen, ambulancière de la Commune (2020). Mais en 2021, elle se lance, avec l’ouvrage La semaine sanglantedans un décompte précis des victimes« Bizarrement, personne n’a fait cette histoire depuis Du Camp et Pelletan (1879-1880). À part une revitalisation des comptes de Du Camp par Tombs aussi tardivement qu’en 2010 », s’étonnait-elle alors.

La voilà plongée dans les archives, les registres de chaque cimetière, les documents des pompes funèbres. « On s’aperçoit vite qu’il n’est pas possible d’arrêter de « compter les morts » le 30 mai, comme l’ont fait Du Camp, puis Tombs. Par exemple, rien qu’au cimetière Montmartre, arrivent, le 31 mai, 492 nouveaux corps d’inconnus », signale-t-elle, avant de calculer, registres à l’appui, que 10 000 personnes ont été inhumées « pendant et après » la Semaine sanglante. À la fin, Michèle Audin est formelle : « il y a eu certainement 15 000 morts » lors de la répression versaillaise. Tout chiffre en dessous n’est pas sérieux.

Elle était la fois discrète, respectueuse et directe, sans filtre quand elle avait quelque chose à dire. Michèle Audin avait publié une belle géographie des luttes avec Paris, Boulevard Voltaire (Gallimard, L’arbalète) et s’était penchée sur le quotidien de Strasbourg sous l’Occupation, avec La maison hantée (Les éditions de minuit). Une capitale alsacienne qu’elle connaissait bien et où elle est morte. Elle avait 71 ans, 71 comme l’année de la Commune. Aurélien Soucheyre

À lire, paru dans L’Humanité, un autre article d’Aurélien Soucheyre : « Michèle Audin, l’une des plus justes continuatrices de Perec, l’hommage de son éditeur Thomas Simonnet ».

Lors de la publication d’une série d’articles sur La Commune de Paris ( du 22/03 au 31/05/2021), Chantiers de culture avait interrogé Michèle Audin sur les références et la pertinence de certains livres parus à l’occasion du 150ème anniversaire de l’événement. Elle avait répondu au courriel, le 16/04/21, avec le ton naturel et direct qui la caractérisait si bien : « Merci pour votre appréciation sur mon blog… Si vous n’avez rien trouvé sur ces livres, c’est simplement qu’il n’y a rien : je ne mentionne que les livres que j’ai utilisés dans tel ou tel article, et je n’utilise que des livres que j’ai lus. Mais je n’utilise pas tout ce que j’ai lu. Et, bien entendu, je n’ai pas tout lu ! Merci, en tout cas, pour les indications que vous me communiquez. Salut & égalité, Michèle Audin ». Une belle et grande figure des sciences et des lettres nous a quitté, une remarquable mathématicienne et flamboyante écrivaine, une plume à l’écoute de l’Histoire et pétrie d’humanisme. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire, Sciences

Des mots et des signes…

Sur France 4, le 16/11 à 22h20, la metteure en scène Catherine Schaub propose Le village des sourds. Sous la plume de Léonore Confino, un conte d’une naïveté déconcertante mais d’une puissance fulgurante ! Entre perte des mots et découverte des signes, une sourde histoire de langue en terre polaire.

Au pays d’Okionuk, village du bout du monde perdu dans la blanche froidure, une tradition perdure : pour braver les six mois de la longue nuit, les habitants ont coutume de se se réchauffer collés-serrés sous la yourte collective. Pour écouter histoires du jour et contes ancestraux, partager ces paroles qui fondent une communauté… Sur cette terre inconnue des routes commerciales, l’argent n’existe pas, le langage est seule richesse, les mots seule monnaie d’échange. Youma, une gamine de quatorze ans, s’étiole pourtant de tristesse, confinée dans la solitude et un silence mortifère : elle est sourde ! Jusqu’au jour où son grand-père, tendrement aimant et ému, parte à la conquête du langage des signes dans un village reculé et l’enseigne à sa petite-fille.

Bien emmitouflée et campée au faîte de l’igloo, Youma nous conte alors une bien étrange histoire. En langue des signes évidemment, hypnotique danse des mains et des lèvres, traduite par son complice lui-aussi hardiment perché : son bonheur d’abord de pouvoir communiquer sensations et émotions, sa douleur ensuite de voir son Village des sourds sombrer dans la violence et la cupidité. Un vil marchand d’illusions s’est installé depuis peu sur la place, proposant « marchandises inutiles mais indispensables » contre une liste de mots plus ou moins fournie. Cinquante « gros mots » payés par un enfant contre un train électrique, cent mots du quotidien en échange d’un grille-pain, deux cent mots compliqués mais peu usités contre un poêle de maison : avec interdiction de les prononcer à nouveau, sous peine de lourdes sanctions ! Et tout à l’avenant au point que les habitants, en manque de vocabulaire, ne parviennent plus à se parler. Pire, faute de mots, ils en viennent aux mains…

Formidables de regards complices à ne point devoir se quitter des yeux, Ariana-Suelen Rivoire et Jérôme Kircher nous comblent de plaisir en ce pays des trolls. Entre la comédienne sourde et son partenaire de jeu, du naturel glacé au feu des mots, le conte aussi naïf que déconcertant impose sa vérité, fulgurante, à l’oreille de l’auditoire : quel avenir pour une humanité en manque de dialogue ? Quel appauvrissement culturel pour un peuple qui perd sa langue et ses coutumes ancestrales ? Quel déclin de civilisation, lorsque la parole ne parvient plus à exorciser les conflits ? Des questions à forte teneur philosophique, à hauteur d’enfants, qui interpellent ô combien les grands… Créée en résidence à la Maison de la culture de Nevers (58), une mise en scène de Catherine Schaub joliment dessinée, un texte puissamment évocateur de Léonore Confino, l’une et l’autre solidaires pour enchanter et embrasser la différence : sourds ou entendants, d’ici ou d’ailleurs, florilège de peaux et de mots, frères et sœurs en humanité, la diversité nous enrichit ! Yonnel Liégeois

Le village des sourds, Catherine Schaub et Léonore Confino : Le 16/11 à 22h20, France 4. Disponible jusqu’au 30/05/26, sur le site france.tv. Le texte est publié aux éditions Actes Sud-Papiers (96 p., 15€).

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rideau rouge

Jérusalem, shoah et nakba

Au studio des Mathurins (75), Ismaël Saidi présente Jérusalem. La pièce, mise en scène et interprétée par l’auteur, est un plaidoyer pour la paix. Dans la lignée de Djiad, son précédent spectacle à succès.

Sur le plateau nu, un homme se lamente. Il a perdu son procès, il doit dans quelques minutes remettre les clés de la demeure à sa nouvelle propriétaire. La vieille petite maison se trouve à Sheikh Jarrah, quartier de Jérusalem-Est. Shahid et Delphine Lachance (Ismaël Saidi et Inès Weill-Rochant en alternance avec Fiona Lévy) sont des inconnus l’un pour l’autre. Et chacun se dit convaincu de ses droits car il s’agit, clament-ils en chœur, de la maison de leurs ancêtres. Sur ce canevas souvent drôle, Ismaël Saidi a imaginé, à l’occasion d’une éclipse du soleil, une aventure assez fantastique. Le texte est de 2022, mais le drame actuel qui plonge cette partie du monde dans une actualité incertaine, dans le désespoir, lui confère une force supplémentaire.

Sur la scène, le dialogue permet de se comprendre, de s’entendre. Et du passé jaillit la lumière du présent. Voilà que deux revenants prennent la parole. Ruth et Al Qodsi, par la bouche de Delphine et Shahid, donnent à comprendre le passé sombre qui d’une certaine façon les unit. Tous deux se souviennent de la bonne entente des hommes et des femmes d’alors, qui partageaient les mêmes terres à défaut d’avoir épousé la même religion. Mais le respect de chacun faisait que tous vivaient en bonne harmonie.

Shoah et Nakba

Ruth est une rescapée de la Shoah, et Al Qodsi un exilé de la Nakba (l’exode palestinien de 1948). Tous deux ont souffert, et espéré la paix et la fraternité humaine. À travers ces personnages, explique l’auteur, « deux douleurs s’affrontent mais ne se hiérarchisent pas ». Loin de toute « compétition victimaire ». Né en 1976 à Bruxelles, Ismaël Saidi a été policier avant de se laisser séduire par l’écriture. Son premier grand succès dans les pays francophones, Djihad en 2014, mettait en présence trois garçons enrôlés par des fanatiques et se retrouvant armes au poing à Homs en Syrie, sans comprendre grand-chose à leur aventure. Agissant au nom, tentaient-ils de dire, de la défense d’un coran… qu’ils n’avaient jamais lu.

Avec un humour dévastateur, Saïdi démontait la mécanique. Ont suivi d’autres temps forts de cette saga, comme Géhenne ou encore Tribulations d’un musulman d’ici. Avec Jérusalem, la visée est toujours la même : contribuer à dire avec conviction combien le dialogue et la connaissance sont nécessaires, mais aussi que « sans mémoire il ne peut y avoir de paix ». Gérald Rossi

Jérusalem, Ismaël Saidi : Jusqu’au 31/12, les mercredi et jeudi à 19h. Théâtre des Mathurins, 36 rue des Mathurins, 75008 Paris (Tél. : 01.42.65.90.00).

Poster un commentaire

Classé dans Les flashs de Gérald, Pages d'histoire, Rideau rouge

Plasticiennes, trois femmes au Moulin

Jusqu’au 27/11, au Moulin de Mézières-en-Brenne (36) s’exposent les œuvres de trois lauréates du 38ème salon des peintres de la Brenne. Françoise Lauchet, Brigitte Vallin, Isabelle Prost : trois femmes et artistes, trois univers et techniques.

Les premiers pas dans la salle d’exposition du Moulin conduisent devant les tableaux de Françoise Lauchet. Le réalisme des portraits laisse pantois. Difficile de quitter le regard saisissant de cet Afghan… Grâce à une rencontre avec Lionel Asselineau, maître pastellliste, Françoise Lauchet manie également le pastel pour peindre des animaux et des natures mortes.

Viennent ensuite les aquarelles de Brigitte Vallin, à la tonalité délibérément douce. Ses tableaux restituent à merveille la sérénité des paysages de la Brenne. Elle se consacre à l’aquarelle depuis plus de 20 ans et peint d’après photos ou en extérieur. Elle est actuellement responsable d’un atelier de peinture sans professeur où s’entraident des participants amateurs et passionnés

Une fois quitté les œuvres accrochées aux murs, la déambulation entraîne le visiteur à proximité des sculptures en céramique d’Isabelle Prost. Des animaux criants de vérité, le regard attiré par ses statuettes « kiss,kiss ». Une façon de montrer qu’il n’est pas d’ennemis irréconciliables. « Loup-brebis », « Chien-lièvre », « Chat-souris », se bécotent sous des apparences quasi humaines. Isabelle Prost, artiste sculptrice, expose ses œuvres dans son atelier « Cut garden » (jardin mignon en anglais), à Lusignan dans la Vienne.

La visite s’impose, elle vous offrira un peu de tendresse dans ce monde de brutes. Philippe Gitton

Les peintres de la Brenne, jusqu’au 27/11 : Entrée libre, les mardi-mercredi et vendredi de 14h à 18h, les jeudi et samedi de 9h30 à 12h30 et de 14h à 18h. Le moulin, 1 rue du Nord, 36290 Mézières-en-Brenne (Tél. : 02.54.38.12.24).

Poster un commentaire

Classé dans Expos, La Brenne de Phil

Femmes, les pionnières de l’ESS

Aux éditions du Campus ouvert, Scarlett Wilson-Courvoisier publie Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS. À l’aide d’une centaine de portraits de femmes engagées du XIXe et du XXe siècles, l’auteure met à l’honneur ce combat émancipateur au cœur de l’économie sociale et solidaire. Femmes pionnières, combattantes, affranchies et décideuses…

Il y a quelques années, les journalistes s’interrogeaient sur le sujet : « Pour être dirigeant de l’économie sociale et solidaire (ESS), faut-il être mâle sexagénaire et gaulois ? ». Aujourd’hui, Scarlett Wilson-Courvoisier nous propose le fruit d’un engagement de quarante années pour l’ESS et un long et passionnant travail, Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS (1830-1999). Ce sont plus de 100 portraits de femmes engagées du XIXe et du XXe siècles que l’autrice classe en « pionnières, femmes combattantes, femmes institutionnelles, affranchies et décideuses ».

Pédagogue et féministe

Certaines ont marqué durablement leur temps. Il y a les grandes pédagogues et militantes de l’éducation des filles et des femmes, Marie Pape-Carpantier et Élisa Lemonnier. Il y a l’écrivaine et militante Flora Tristan. Il y a les héroïnes de la Commune, Louise Michel et Nathalie Le Mel. Plus récemment, il y a Marie-Andrée Lagroua Weil-Hallé, fondatrice du Mouvement pour le planning familial, ou Geneviève de Gaulle-Anthonioz, qui présidera ATD-Quart monde. Mais on en retrouve (ou découvre) tant d’autres qui, le plus souvent dans le silence, ont, aux côtés des grands fondateurs, jeté les bases de l’économie sociale, structuré la société civile, mené le combat féministe.

Éclairée et émancipatrice

Émanation du collectif des femmes pour l’économie sociale et solidaire FemmESS, que Scarlett Wilson-Courvoisier a contribué à créer, Le Matrimoine permet de rendre justice aux anciennes et à toutes celles qui leur ont succédé et qui continuent de le faire. Le combat de FemmESS était nécessaire au sein d’une ESS qui se veut éclairée et émancipatrice, mais qui reproduit trop souvent des modèles patriarcaux. Une grande majorité des salariés de l’ESS sont des femmes, mais avec le plafond de verre et les distorsions hiérarchiques, elles se voient trop souvent confinées à l’exécution. Combien d’années Maguy Beau demeura seule au sein des instances dirigeantes de la Fédération nationale de la Mutualité Française ? Quelle est la place des femmes dans les présidences associatives ou coopératives ?

Avec Scarlett Wilson-Courvoisier qui fut longtemps l’une des très rares femmes au sein de la délégation interministérielle à l’économie sociale, sortent enfin de l’ombre des figures attachantes et impressionnantes par leurs réalisations. Si une civilisation se juge à la place qu’elle fait aussi aux femmes, il est grand temps que l’ESS se penche sur son histoire et sur sa réalité actuelle. Jean-Philippe Milesy

Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS, de Scarlett Wilson-Courvoisier (éditions Campus ouvert, 2 volumes, 500 p., 36€).

Le 20/11 à 18h, l’association Alpesolidaires organise à la Maison de la vie associative et citoyenne de Grenoble (6 rue Berthe de Boissieux, tél. : 04.76.87.91.90) une conférence, rencontre-débat, animée par Scarlett Wilson-Courvoisier.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, L'éco de Jean-Phi, Pages d'histoire

Brassens, un copain d’abord

Le 29 octobre 1981, disparaissait Georges Brassens. En compagnie de Rémi Jacobs, coauteur avec Jacques Lanfranchi de Brassens, les trompettes de la renommée, une petite balade amoureuse dans l’univers du grand poète et chanteur populaire. Sans oublier les deux conférences musicales, le 15/11 et 06/12, initiées par Philippe Gitton, contributeur aux Chantiers de culture.

« Auprès de mon arbre », « Fernande », « La cane de Jeanne », « Le gorille », « Une jolie fleur » : pour l’avoir fredonnée un jour, qui ne connaît au moins une chanson du répertoire de l’ami Jojo ? De son vivant déjà, nombreux sont encore aujourd’hui les interprètes qui s’amourachent des rengaines finement ciselées de Brassens. Une pléiade de textes toujours d’actualité, vraiment pas démodés qui font mouche là où ils touchent : les cocus, les cons, les curés, les pandores, les juges… En décembre 2021, pour le centième anniversaire de sa naissance, Sète, la ville natale du poète, organisait de nombreux événements. En particulier sur le bateau du centenaire, Le Roquerols. Compositeur et interprète, Brassens a marqué son époque par son regard incisif sur notre société. Avec, en fil conducteur, deux mots qui lui étaient chers : fraternité et liberté !

« Je fréquente Brassens dès mon plus jeune âge », avoue Rémi Jacobs, « je me souviens encore du scandale que ma sœur déclencha à la maison le jour où elle rentra avec le 45 tours du « Gorille » en main ! ». Le ver est dans le fruit, à cette date et en dépit des interdits familiaux, le coauteur de Brassens, les trompettes de la renommée ne cessera d’écouter le signataire de la « Supplique pour être enterré à la plage de Sète ». C’est en cette bonne ville du Sud, marine et ouvrière, que Georges Brassens naquit en octobre 1921. D’une mère d’origine italienne et fervente catholique, d’un père maçon farouchement laïc et libre penseur : déjà un curieux attelage pour mettre le pied à l’étrier, une enfance heureuse cependant pour le gamin à cheval entre règles de vie et principes de liberté, qui connaît déjà des centaines de chansons par coeur (Mireille, Misraki, Trenet…). Une rencontre déterminante au temps du collège, celle d’Alphonse Bonnafé, son professeur de français qui lui donne le goût de la lecture et de la poésie, Baudelaire – Rimbaud – Verlaine, avant qu’il ne découvre Villon, Prévert et bien d’autres auteurs… « On était des brutes à 14-15 ans et on s’est mis à aimer les poètes, tu mesures le renversement ? » confessera plus tard à des amis « Celui qui a mal tourné ».

« Des auteurs qui nourriront l’imaginaire de Brassens et l’inspireront pour composer des textes splendides et indémodables », souligne Rémi Jacobs. « Une versification, une prosodie qui exigèrent beaucoup de travail, on ne s’en rend pas compte à l’écoute de ses chansons, et pourtant… Brassens, ce grand amateur de jazz et de blues, révèle une extraordinaire habilité à poser des musiques sur les paroles de ses chansons ». D’où la question au fin connaisseur de celui chez qui tout est bon comme « tout est bon chez elle », il n’y a « Rien à jeter » : Brassens, un poète-musicien ou un musicien-poète ? « Les deux, tout à la fois », rétorque avec conviction le spécialiste patenté ! « Brassens est un musicien d’instinct, qui a cherché ses mélodies et a parfois cafouillé, mais il est arrivé à un statut de compositeur assez original. Musicien d’abord ou poète avant tout : d’une chanson l’autre, le cœur balance, il est impossible de trancher. Historiquement, hormis quelques chansons, on ne sait pas ce qui précède, chez Brassens, du texte ou de la musique ».

« Sauf le respect que je vous dois », ne sont que mécréants et médisants ceux qui prétendent que Brassens se contentait de gratouiller son instrument… « De même qu’il a su créer son style poétique, il est parvenu à imposer un style musical que l’on reconnaît d’emblée. Il me semble impossible de poser d’autres musiques sur ses textes. Par rapport à ses contemporains, tels Brel ou Ferré, il m’apparaît comme le seul à afficher une telle unité stylistique. Hormis Nougaro peut-être, plus encore que Gainsbourg… Brassens travaillait énormément ses mélodies, fidèle à son style hors des époques et du temps qui passe. D’une dextérité extraordinaire à la guitare au point que ses partenaires musiciens avaient du mal à le suivre sur scène », note Rémi Jacobs.

Un exemple ? « La chanson « Les copains d’abord » dont nous avons retrouvé le premier jet de la musique. Très éloigné du résultat que nous connaissons, la preuve qu’il a cherché longtemps avant d’arriver à cette perfection ». Et le musicologue de l’affirmer sans ambages : « Les copains d’abord ? Le bijou par excellence où Brassens révèle tout son acharnement au travail pour atteindre le sommet de son art, où il révèle surtout son génie à faire accéder ses musiques au domaine populaire dans le bon sens du terme. Ses chansons ont pénétré l’inconscient collectif, elles y demeurent quarante ans après sa disparition, elles y resteront encore longtemps pour certaines d’entre elles, comme « Les copains » ou « L’auvergnat ». Des chansons finement ciselées, au langage simple à force de labeur sur le vers et les mots ».

D’où la censure qui frappa certaines de ses chansons, jugées trop subversives et interdites de diffusion. En attestent les « cartons » des policiers des Renseignements Généraux, notant cependant que ce garçon irait loin… Il est vrai que « Le Gorille » fait fort là où ça peut faire mal ! Libertaire, anarchiste Brassens ? « Il s’élève avant tout contre l’institution, toutes les institutions, le pouvoir, tous les pouvoirs : la justice, la police, l’armée, l’église. Il suffit de réécouter « La religieuse », un texte ravageur, destructeur… Un vrai scud ! », s’esclaffe Rémi Jacobs.

Celui qui célébra « Les amoureux des bancs publics » au même titre qu’il entonna « La complainte des filles de joie » est avant tout un humaniste, tolérant, défenseur du mécréant et de la prostituée. Avec, pourtant, des sources d’inspiration étonnantes parce que récurrentes dans son oeuvre (Dieu, la mort…) et l’appel au respect d’un certain ordre moral. «  Brassens ? Un homme d’une grande pudeur, fidèle en amitié, pour qui la parole donnée est sacrée », affirme en conclusion notre interlocuteur, « un homme qui se veut libre avant tout, qui prend fait et cause pour les causes désespérées. à l’image de François Villon, le poète d’une grande authenticité et d’une grande liberté de ton qui l’inspira tout au long de sa vie ».

Georges Brassens ? Au final, un ami peut-être, un complice d’accord. Un copain d’abord qui, plus de quarante ans après, coquin de sort, nous manque encore ! Yonnel Liégeois

Le 15/11 à 16h, en la salle des fêtes de Mézières (36), Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet proposent une conférence musicale en hommage à Georges Brassens : le rappel de quelques dates essentielles dans la vie de l’artiste par l’un, une douzaine de chansons interprétées par l’autre. Quarante-quatre ans après sa mort, le répertoire du Sétois suscite toujours autant d’intérêt y compris parmi les nouvelles générations. Grand prix de poésie de l’Académie française en 1967, Georges Brassens a mis en musique des poèmes de François Villon, Victor Hugo, Paul Verlaine, Francis Jammes, Paul Fort, Antoine Pol, Théodore de Banville, Alphonse de Lamartine ou encore Louis Aragon.

Le 06/12 à 16h30, à la salle polyvalente de la Résidence AVH, 64 rue Petit, 75019 Paris (Métro Ourcq, ligne 5). Philippe Hutet et Alain Martial interpréteront les chansons. Le rendez-vous musical est organisé par le GIPAA (Groupement pour l’Information progressiste des Aveugles et Amblyopes). Réservation indispensable auprès de Sylvie et Yves Martin (07.81.91.37.17).

Poète et musicien

Qu’il soit diplômé du Conservatoire de Paris en harmonie et contrepoint pour l’un, titulaire d’un doctorat d’histoire pour l’autre, les deux l’affirment : Brassens fut tout à la fois un grand poète et un grand musicien ! Avec Brassens, les trompettes de la renommée, Rémi Jacobs et Jacques Lanfranchi signent un ouvrage passionnant et fort instructif. Un livre à double entrée aussi, analysant successivement textes et musiques. Révélant ainsi au lecteur des sources d’inspiration littéraire inconnues du grand public (Musset, Hugo, Aragon, Montaigne…), au même titre que les filiations musicales de celui qui voulait bien « Mourir pour des idées », mais de mort lente : l’opérette qui connaissait encore un grand succès dans les années 30, les musiques de films, le comique troupier et surtout le jazz, celui de Sydney Bechet et de Django Reinhardt…

Un essai qui permet véritablement de rentrer dans la genèse d’une œuvre pour assister, au final, à l’éclosion d’une chanson. Deux autres livres à retenir, à l’occasion du 40ème anniversaire de la mort de Georges Brassens : Le libertaire de la chanson de Clémentine Deroudille qui narre par le menu la vie du poète, le Brassens de Joann Sfar qui illustre avec talent et tendresse le texte des 170 chansons écrites et enregistrées par celui qui souffla plus d’une « Tempête dans le bénitier ». Y.L.

Elle est à toi, cette chanson…

Diffusé en exclusivité à la Fnac, le coffret de quatre albums Georges Brassens, elle est à toi cette chanson conçu par Françoise Canetti surprendra les oreilles de celles et ceux qui pensent avoir écumé l’ensemble de l’œuvre.

Le premier album permet, explique Françoise Canetti « de découvrir Brassens autrement, à travers ses interprètes », pour damer le pion à celles et ceux persuadé·es qu’avec Brassens, deux accords de guitare et un « pom pom pom » final suffisent. « Mon père disait que ceux qui pensaient ça avaient vraiment des oreilles de lavabo, sourit Françoise Canetti. C’était en fait un immense mélodiste et les arrangements jazz, rock ou encore blues d’Arthur H, Sandra Nkake, Olivia Ruiz, Françoise Hardy ou encore Nina Simone révèlent toute la force de ces mélodies. »

Le deuxième album est consacré aux années Trois baudets, ces fameux débuts dans lesquels Brassens doit être littéralement poussé sur scène par Jacques Canetti. « Mon père a créé le phénomène d’artistes-interprètes, poussant les auteurs de chansons à interpréter leurs textes, parce qu’il croyait en eux, explique Françoise Canetti. Brassens, Brel, Vian : tous étaient à la base très mal à l’aise de se donner en spectacle mais mon père les encourageait avec bienveillance, parce qu’il avait vu leur immense potentiel. C’était un accoucheur de talent, qui ne dirigeait pas ses artistes comme d’autres dans le show business mais préférait suggérer en posant des questions, du type : Georges, pensez-vous que cette chanson soit à la bonne tonalité ? De fait, Brassens, qui aimait donner des surnoms à tout le monde, l’appelait Socrate. » Dans cet album, au milieu des classiques sont intercalées des morceaux d’interviews de l’artiste particulièrement émouvants.

Le troisième album est consacré aux artistes des premières parties de Brassens (Boby Lapointe, Maxime Le Forestier, Barbara, Rosita…) pour souligner le grand sens de l’amitié du chanteur. « Il s’est toujours rappelé que Patachou en premier puis mon père lui avaient tendu la main vers le succès et a mis un point d’honneur à faire de même pour de nombreux artistes débutant en retour. » Quant au quatrième CD, il rend grâce à son inséparable meilleur ami, le poète René Fallet. Une série de textes amoureux inédits de l’homme de lettres, mis en musique, à la demande de Brassens, par la mère de Françoise Canetti Lucienne Vernet, sont interprétés par Pierre Arditi. Exquis ! Anna Cuxac, in le magazine Causette (21/10/21)

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Musique/chanson, Pages d'histoire, Rencontres

Camus-Casarès, un amour fou

Au théâtre Essaïon (75), la metteure en scène Elisabeth Chailloux propose Camus/Casarès, une géographie amoureuse. D’après leur correspondance (1944-1959), avec Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio. La mise en espace de leurs lettres, théâtralisées avec art et subtilité.

La publication par Gallimard, en 2017, de la Correspondance Albert Camus-Maria Casarès 1944-1959, a révélé au grand jour, sur l’initiative de Catherine Camus, fille de l’écrivain, l’histoire d’un amour entre deux êtres d’exception, d’autant plus ardent que contraint par les aléas de leur vie. Mis en scène par Élisabeth Chailloux avec Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio, le spectacle Camus-Casarès, une géographie amoureuse suggère à la perfection les affres désordonnées de la plus brûlante passion dans des circonstances historiques imposées.

Pour ce faire, sur la petite scène judicieusement baignée dans les lumières de Franck Thévenon, des nouvelles du temps d’alors nous parviennent grâce à la radio (indicatif de Radio Londres, voix de Camus recevant le Nobel, trompettes du Festival d’Avignon, bruits de la guerre d’Algérie, musiques d’époque…), le tout dû au savoir-faire de l’ingénieur du son Thomas Gauder. Après cela, tout n’est plus qu’affaire de jeu, car il n’était pas question de simplement lire au micro, debout, ces lettres dignes d’une carte du Tendre contemporaine. Il fallait théâtraliser avec art. Les deux interprètes s’y emploient subtilement. Jean-Marie Galey invente un Albert Camus à l’élégance crispée, romancier fêté dès la parution de l’Étranger en 1942, soit à deux ans de sa rencontre avec la jeune actrice qui monte, à peine âgée de 21 ans. Plus tard, on verra l’homme rongé de doutes, l’auteur de théâtre sollicité par Vilar qu’il n’aime guère, le « pied-noir » ravagé par les événements, en proie à la concurrence larvée avec Sartre, l’amant qui est un homme marié non sans mauvaise conscience.

Le portrait dessiné par Jean-Marie Galey, d’une facture classique approfondie, s’impose avec rigueur face à Teresa Ovidio, à qui revient l’emportement passionnel sans frein. Elle ne singe pas Maria Casarès, elle en propose une version tourbillonnante, comme dansée, en déployant toutes les ressources d’un instinct sûr. Elle offre une interprétation proprement physique, face à l’intériorité anxieuse de son partenaire. Ici aussi, outre les mots du désir en alerte, on saisit des bribes de la biographie du modèle : évocation de ses rôles dans des pièces de théâtre, son premier triomphe au Festival d’Avignon, elle rapporte un de ses rêves où figure Serge Reggiani… Ainsi, face à l’amant tourmenté, elle déploie toutes les armes de la séduction en toute liberté. Le spectacle se clôt sur leur rupture et la mort tragique de Camus. Jean-Pierre Léonardini

Camus/Casarès, une géographie amoureuse, Elisabeth Chailloux : jusqu’au 17/11/25, les lundi et mardi à 20h50. Du 18/11 au 06/01/26, le lundi à 20h50 et le mardi à 19h. Du 12/01 au 31/03/26, les lundi et mardi à 20h50. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

Albert Camus/Maria Casarès, correspondance 1944-1959, présentation de Béatrice Vaillant et avant-propos de Catherine Camus (Folio, 1472 p., 15€90).

À lire : les quatre volumes des Œuvres complètes publiées dans la Pléiade chez Gallimard, sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi. Tous les titres sont disponibles aussi chez le même éditeur en Folio dont La mort heureuse présenté par Agnès Spiquel. Cahier Camus, dirigé par Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel (Ed. de L’Herne, 376 pages, 39€). Œuvres d’Albert Camus, dans la collection Quarto Gallimard avec une préface de Raphaël Enthoven (1536 p., 29€). Le monde en partage, itinéraires d’Albert Camus, de Catherine Camus (Gallimard, 240 p., 35€)

À découvrir : Dictionnaire Albert Camus, sous la direction de Jeanyves Guérin (Robert Laffont, collection Bouquins, 975 p., 30€). Dictionnaire amoureux d’Albert Camus, par Mohammed Aïssaoui avec la complicité de Catherine Camus (Plon, 528 p., 28€)

À écouter : La peste, lue par Christian Gonon, de la Comédie Française (CD Gallimard, 26€40, deux CD MP3 à 18€99)

À savourer : La postérité du soleil. Sous le regard de René Char, les textes de Camus et les photos d’Henriette Grindat (Gallimard, 80 p., 28€)). L’étranger, illustré par José Munoz (Futuropolis-Gallimard, 144 p., 24€). Avec Le premier homme (272 p., 30€), les deux volumes en coffret (416 p., 54€)

Poster un commentaire

Classé dans Documents, La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

Christine Pawlowska, un livre à soi

Aux Éditions du sous-sol, réédition et biographie ressuscitent la figure de Christine Pawlowska. Autrice au milieu des années 1970 d’un seul roman, Écarlate, la chronique d’une adolescence écorchée vive. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°382, octobre 2025), un article de Jean-Marie Pottier.

L’œuvre unique, orpheline, celle qui est apparue comme la première d’un artiste avant de se révéler sa dernière, fascine. Pour quelles raisons son auteur n’a-t-il pas poursuivi ? Avait-il une seule œuvre en lui ou le destin s’en est-il mêlé ? Et parce qu’on ne peut pas toujours pleinement comprendre pourquoi les choses ne se font pas, une autre interrogation, très vite, surgit : puisque l’artiste n’a pas pu, ou voulu, continuer, pourquoi et dans quelles circonstances s’était-il lancé ? C’est le genre de questions que le journaliste Pierre Boisson s’est posé à la lecture de Écarlate de Christine Pawlowska. Un livre déniché dans une bibliothèque de vacances, et jamais reposé une fois passée sa première phrase définitive : « Jamais, jamais je ne deviendrai adulte. » Paru en 1974, ce roman remarqué d’une autrice de vingt-deux ans, son premier et son dernier, se retrouve réédité lors de cette rentrée littéraire en même temps que sort en librairies Flamme, volcan, tempête, une biographie de la jeune femme signée par ce rédacteur en chef du magazine Society.

À la sortie de Écarlate, son éditeur, le prestigieux Mercure de France, voit dans cette fille d’un mineur de fond d’origine polonaise installé dans la région d’Alès, « la prochaine étoile de la littérature française », peut-être. La presse, le critique Claude Mauriac et le romancier François Nourissier en tête, salue ce court livre, « un chef-d’œuvre du genre. Quel genre ? Le genre chef-d’œuvre ». Si l’on devait, au-delà du superlatif, réduire Écarlate à un genre, on parlerait de la chronique d’une adolescence tourmentée par une soif d’absolu : l’amour-haine pour une mère modèle et rivale à la fois, l’amitié passionnelle pour une camarade de classe, la première expérience sexuelle avec un garçon croisé un après-midi sur une plage (« En somme, il n’était rien arrivé »), une tentative de suicide comme on lance un dé (« J’avais tout de même dû mourir un peu »). Fidèle à son titre d’un rouge « trop rouge », le roman s’écorche de partout et ne cesse de saigner, des premières règles à la flaque sombre qui forme comme une auréole autour de la tête d’un motard couché mort sur le bitume. Il dessine un camaïeu de sentiments sur lequel on hésite à apposer le beau nom grave de tristesse, le vilain nom d’ennui, le pesant nom de frustration, celui plus lourd de colère – parce que ce n’est pas tout à fait cela, ou plutôt tout cela en même temps, et d’autres encore.

Des sentiments que l’on retrouve aussi à la lecture de la biographie sensible consacrée par Pierre Boisson à cette romancière hypersensible, tissée de comparaisons avec d’autres figures d’autrices comme Virginia Woolf, Sylvia Plath ou Annie Ernaux, qui publia elle aussi son premier roman, Les Armoires vides, en 1974. Christine Kujawa, de son vrai nom, écrit Écarlate à 18 ans alors qu’elle plonge tête la première dans une marginalité post-Mai 68 riche de promesses et d’impasses, tissée d’échappées plus ou moins belles et d’accalmies trompeuses, de révoltes et d’accès de dépression. De longs témoignages, ses fils et quelques proches, permettent à l’auteur de renouer le fil d’une existence ballottée et hantée de lourds secrets, jusqu’à sa disparition prématurée en 1996. Marquée aussi, du début à la fin, par la littérature puis par l’écriture, de manuscrits perdus ou refusés en poèmes inédits, ici ressuscités. Christine Pawlowska n’a publié qu’un livre, mais elle n’a jamais cessé d’écrire. Jean-Marie Pottier

Écarlate, Christine Pawlowska (Éditions du sous-sol, 112 p., 13€). Flamme, volcan, tempête. Un portrait de Christine Pawlowska, Pierre Boisson (Éditions du sous-sol, 224 p., 21€).

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 382, un dossier sur Hypersensibles Comment vivre quand tout vous affecte ? et deux passionnants sujets (un entretien avec l’historien Gérard Noiriel, le portrait de Bell Hooks qui a bousculé le féminisme occidental). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature

Jessica et son chien

Au théâtre de La reine blanche (75), Laurène Marx présente Jag et Johnny. L’auteure et metteure en scène inaugure un style théâtral nouveau genre, le « stand-up triste ». Où l’on rit cependant en compagnie de Jessica Guilloud, lors de retrouvailles avec son chien Johnny et sa famille d’origine rurale.

Jessica, dite Jag, préfère ne pas prévenir ses parents lorsqu’elle décide de leur rendre visite à la ferme familiale. Pour éviter les refus ou remontrances, juste un coup de fil à sa mère pour qu’elle la récupère en voiture… Le dialogue entre les deux femmes se réduit au minimum, l’état de santé du cousin ou de la grand-mère, les potins du village… Jessica retrouve frère et sœur sans émotion particulière, ravie surtout de batifoler avec son chien Johnny malade du cœur. Une « famille de beaufs », comme elle la qualifie elle-même, sa famille dont l’immersion en épisodiques allers-retours lui permet de mesurer décalage et distance entre ce qu’ils sont et ce qu’elle est devenue.

Une transfuge de classe, selon l’expression consacrée, qui se remémore l’ambiance familiale dont elle est l’héritière : un beau-père qui ne cesse de la harceler, une grand-mère raciste et une tante homophobe… Elle raconte aussi l’alcoolisme d’un cousin, la maladie mentale d’un autre, les fêtes d’anniversaire à la salle communale, les rires grossiers et les histoires insipides narrées par les uns les autres. Un univers terne entre bouses de vaches et chemins boueux, sans éclaircie ni lueur d’avenir, des hommes et des femmes engoncés dans un quotidien sans relief. La seule embellie pour Jessica ? La tendresse et l’amour dans les yeux de son chien au cœur trop gros, qui va bientôt en crever. Un texte âpre, violent, sans concession, qui frappe là où ça fait mal : le désespoir d’une ruralité abandonnée des gouvernants et des pouvoirs publics, le mépris affiché à l’encontre des classes populaires, la misère sociale et la déchéance morale d’une population sans perspectives d’un ailleurs autre.

Laurène Marx orchestre la partition avec justesse. Seul un micro sur pied, des gestes mesurés, de judicieux clins d’œil au regard du public, quelques chansons fredonnées, Johnny le chien très présent dans l’imaginaire de la récitante… Le rire, bienvenu, évite de sombrer dans le pathos le plus morbide, la flûte traversière de Jessica Guilloud scande avec grâce ce « seule en scène » qui donne fort à penser. Sur le désir de « raconter toutes les histoires et pas juste celle qui nous arrange », sur les questions de classe et de féminisme, sur l’enjeu impérieux de ne point oublier d’où l’on vient sur le chemin où l’on va. Yonnel Liégeois

Jag et Johnny, Laurène Marx : jusqu’au 15/11, les mardi et jeudi à 21h, le samedi à 20h. La reine blanche, 2bis passage Ruelle, 75018 Paris (reservation@scenesblanches.com). Le 16/04/26, au théâtre Jean Vilar de Montpellier.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rideau rouge

Laurent Gaudé, les mains en cendre

Au théâtre de l’Essaïon (75), Alexandre Tchobanoff présente Cendres sur les mains. D’après le texte de Laurent Gaudé au titre éponyme, paru en 2001 chez Actes Sud-Papiers… Deux fossoyeurs et une rescapée, la mort en face et la vie en prime.

Quelque part sur terre, au pays de la Grande Boucherie, deux individus sans état d’âme, fossoyeur I et fossoyeur 2, entassent les corps des morts et entretiennent le feu qui les réduit en poussière. Parmi ces victimes de la barbarie, d’une lutte armée dont on ne saura rien de plus, une femme se relève, une rescapée. Vivante parmi les défunts. Fantôme de chair et de sang. Mais muette, volontaire ou non.

Les deux hommes, personnages absurdes et pitoyables, interprétés par Arnaud Carbonnier et Olivier Hamel, accomplissent leur mission sans se poser la moindre question au-delà de la pénibilité de leur tâche. Mais sans jamais en concevoir l’horreur. Ils sont au bout de la chaine de l’extermination de masse, et s’ils se plaignent, c’est de leurs yeux qui piquent et de leurs membres qui démangent. Leur totale absence de conscience les amène quand même à donner à manger à la femme (Prisca Lona), avant de l’employer à les aider. Ce qu’elle fait à sa façon, redressant les corps entassés, les habillant, les coiffant, fermant leurs yeux ouverts sur les étoiles.

La mise en scène d’Alexandre Tchobanoff permet au texte de Laurent Gaudé de déployer sa démesure. Cendres sur les mains est un voyage dont on ne sort pas indemne. Les fossoyeurs, n’en reviendront pas. Le corps brulé par les vapeurs du feu, et la conscience humaine détruite par leur fonction. Pour Laurent Gaudé, « la scène doit avoir cette ambition-là : s’ouvrir aux fureurs du monde ». Avec la rescapée, il fait une démonstration clinique de l’injustice de ce temps, et des horreurs absolues de toutes les guerres. Avec les mots qui résonnent en elle-même seulement, la survivante, emportée par ce poème sombre, rejoindra les vivants, au-delà de l’anéantissement de masse. Gérald Rossi

Cendres sur les mains, Alexandre Tchobanoff : jusqu’au 06/11, les mercredi et jeudi à 19h. Essaïon théâtre, 6 rue Pierre-au-Lard (à l’angle du 24 rue du Renard), 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42). Le texte est disponible chez Actes Sud.

Poster un commentaire

Classé dans Les flashs de Gérald, Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

Une écriture froide qui brûle

Au théâtre de L’échangeur à Bagnolet (93), Gabriel Dufay met en scène Vent Fort. Une pièce du dramaturge norvégien Jon Fosse, prix Nobel de littérature en 2023, dont les œuvres sont régulièrement présentées en France. Une écriture, toute à la fois froide et incandescente, d’une incroyable puissance poétique.

Gabriel Dufay met en scène Vent fort, du Norvégien Jon Fosse, dont les pièces sont jouées en France depuis un demi-siècle. C’est toujours avec le même étonnement qu’on dresse l’oreille à l’écoute de ses textes laconiques, subtilement allusifs, empreints d’un mystère dû à son art poétique. On irait chercher la théorie des climats pour tenter d’expliquer cette écriture froide qui brûle. Un homme revenu d’un long voyage (Thomas Landbo) nous dit qu’il regarde par la fenêtre du quatorzième étage d’un appartement. Au fil d’un monologue semé de considérations insolites sur le langage, on saisit qu’il a perdu toute notion du temps et de l’espace. Il s’efforce de se souvenir de ce qui l’a amené dans cet appartement, où surgit une femme (Alessandra Domenici), qu’il reconnaît pour sienne, avec laquelle il aurait eu un enfant, qu’on ne verra pas. Puis on découvre le jeune amant (Kadir Ersoy) de l’épouse…

Se déroule alors un fait divers conjugal sensiblement tragi-comique, chorégraphié avec soin (conseils de Kaori Ito et Corinne Barbara). Les hommes s’empoignent, en viennent aux mains, la femme n’en peut mais. À la fin, l’homme désemparé, qui vient de revivre son passé ou de prévoir son futur dans un présent aléatoire, se jette dans le vide, du haut de la fenêtre d’où il a contemplé son existence. C’est si expressif, dans l’ordre métaphysique, qu’en terre catholique on jurerait qu’on vient d’assister à l’étape de purification d’âmes de défunts expiant leurs péchés. Des âmes, certes, mais furieusement organiques dans le jeu. À point nommé, une sorte de coryphée féminin (Founémoussou Sissoko) sillonne la scène en tous sens, faisant entendre, dans une pénombre savante, la voix chantée du destin inéluctable.

Après les rappels, Gabriel Dufay a déclaré que la réalisation de Vent fort n’a pu se faire qu’au prix de son endettement personnel. Il a lu le beau discours de Jon Fosse, lors de la cérémonie de son prix Nobel en 2023, où il affirmait, avec force, la défense de l’art. Quant à l’avenir du théâtre de l’Échangeur, de restrictions budgétaires constantes en menaces implicites, on le voit compromis, non loin de la disparition pure et simple. Ce serait là un nouveau chapitre de la forfaiture d’État, à l’encontre d’un théâtre dont les vertus culturelles et esthétiques ne sont plus à démontrer depuis belle lurette. Jean-Pierre Léonardini

Vent fort, Gabriel Dufay : jusqu’au 17/10, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h (relâche le 15/10). L’Échangeur, 59 avenue du Général-de-Gaulle, 93170 Bagnolet (Tél. : 01 43 62 71 20). Gabriel Dufay met également en scène, de Jon Fosse, Étincelles, au studio de la Comédie-Française jusqu’au 02/11.

Poster un commentaire

Classé dans La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

Agnès Bihl, belle et rebelle

Au Pôle culturel d’Alfortville (94), le 18 octobre, Agnès Bihl dévoile 25 ans de la vie d’une femme. Avec un nouvel opus de 18 titres pour chanter le temps qui passe, grandes joies et petites misères, l’amour enchanteur ou contrarié… Une artiste qui décoiffe dans le paysage chansonnier, des textes qui mêlent la rime poétique à l’incorrect politique, le romantique au mélancolique, l’adversité à la fraternité.

Franchise et convivialité ! En ce bistrot de Montmartre, l’enfant de la Butte est à son aise. Un lieu idéal pour laisser les mots s’envoler… « Après le bac, j’ai fait des tas de petits boulots, la galère, je connais », avoue la jeune femme sans une quelconque pointe d’amertume. Déjà, les vrais amours d’Agnès Bihl sont ailleurs : la fréquentation des poètes comme Aragon, Baudelaire et Musset, la chanson dans les bars où elle écume les titres du répertoire. Jusqu’au jour du « coup de foudre, le coup de cœur », elle découvre Allain Leprest dans une petite salle de la Butte aux Cailles. « Ce jour-là, je me dis que les grands de la chanson ne sont pas tous morts, j’en avais un sous les yeux. D’un coup, tout me paraît possible, le soir même je compose ma première chanson ». Pour se produire ensuite en divers cabarets, avant de faire les premières parties de Louis Chedid, Thomas Fersen, Brigitte Fontaine, La Tordue, Anne Sylvestre… Fait rare : des mois durant, Agnès Bihl assure la première partie des concerts de Charles Aznavour, lui qui refusa ce genre d’exercice pendant près de trente ans !

Pour celle qui n’a jamais cessé d’écrire, les chansons s’enchaînent. De La terre est blonde, son premier album jusqu’au dernier né 25 ans de la vie d’une femme, Agnès Bihl ne fait pas vraiment dans la guimauve. Plutôt dans le décapant, une tornade brune ou blonde à la chasse des enzymes plus cons que gloutons. « Qu’on ne se méprenne pas pourtant, ma démarche est artistique, je ne fais pas dans l’humanitaire. Quand Brassens chante Le gorille, il ne crée pas une association contre la peine de mort ! Je fonctionne à coups de mythologie, je m’inscris dans cette histoire de la chanson française, libertaire et contestataire ». Des cris et des rimes pour dénoncer les crimes de ce monde fou où Des millions d’gosses mangent de la viande juste quand ils se mordent la langue. S’élever contre la loi du plus fort mais croire, toujours et encore, qu’il existe des Gens bien… !

Elle l’avoue, elle le chante même, elle est chiante et méchante, surtout chiante, mais ça l’enchante la nana de la Butte ! Pas vraiment buttée sur l’image que l’on se fait d’elle et si le monde ne tourne pas rond, le détestant « comme une manif sans merguez », elle trouve le mot juste, la rime bien acérée pour le vilipender à sa façon. Sur des musiques bien léchées, de la contestation qui n’est ni tract ni propos béton où tendresse et passion se déclinent au diapason de l’humour et de la dérision. Entrez mesdames et messieurs, sous l’chapiteau du temps qui rêve, vous y attend une jolie fille qui minaude et musarde. Gare toutefois, en coulisses il y a de la dynamite, une nana qui décoiffe ! Qui s’empare de sujets tabous comme l’inceste, Touche pas à mon corps, la parole bouleversante d’une enfant à son papa trop aimant…

Femme, elle ne s’en laisse point conter sur la dureté de l’aujourd’hui, du quotidien de la vie, sur la galère de Madame Léonie… Mais aussi, la lassitude dans le couple, l’amour qui casse, le temps qui passe, la déprime… De La complainte de la mère parfaite à Dis, c’est quoi ce plan cul, elle sait aussi chanter avec force tendresse La plus belle c’est ma mère. Agnès Bihl ne se refuse aucune image, sur les lignes de mon visage, on peut bouquiner mon histoire, mes coups de foudre et mes orages, aucun éclat de voix… Prompte à monter au créneau pour toutes ces causes où riment les mots égalité et fraternité, la femme-l’étranger-le gréviste-le sans papiers. Une femme engagée, Agnès Bihl ?  « Tout dans la vie est engagement : tenir une plume, ouvrir un journal, dire Je t’aime ». Des convictions scandées sur mesure entre rock et musette, de la chanson populaire bien troussée entre coups de cœur et coups de griffe, émotion et rébellion.

Allez-y, allez-y donc tous écouter la Bihl à l’occasion de la longue tournée qui débute. Elle vous attend, ni parfaite ni refaite, telle que la vie l’a faite… Entre poésie et mélancolie, humour et gouaille aussi, assurément vous serez séduit ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

25 ans de la vie d’une femme, Agnès Bihl : le 18/10, 20h30. Le POC (Pôle culturel d’Alfortville), Parvis des Arts, 94140 Alfortville (Tél. : 01.58.73.29.18). Le 23/10 au vent des Glottes, St Jean de Monts (85). Le 24/10 au vent des Glottes, St Hilaire de Riez (85). Le 26/10 au Kabellig Ruz, Lanloup (22). Le 04/11 au festival Chants d’Elles, Rouen (76). Le 10/11 au festival Chants d’Elles, St Ouen d’Attez (27).

Poster un commentaire

Classé dans Musique/chanson, Rencontres

Véronique Vella, la voix des poètes

Au Théâtre 14, jusqu’au 18/10 à Paris, Véronique Vella, la magnifique comédienne et 479ème sociétaire de la Comédie Française squatte les planches avec Poètes, vos papiers, un fabuleux récital poétique. En compagnie de Benoît Urbain au piano et à l’accordéon, mais aussi à la guitare et à la voix, elle clame et déclame, commente et joue, danse et chante les mots et maux des plus grands poètes. Mis en musique par Léo Ferré, Mathieu Chedid ou son complice de scène : Louis Aragon, Antonin Artaud, Charles Baudelaire, Andrée Chedid, Jean Genet, Nazim Hikmet, Victor Hugo, Marie Noël, Arthur Rimbaud, Paul Verlaine… Entre humour et émotion, un spectacle à ne surtout pas manquer, d’une rare puissance évocatrice quand la vie en vers, et contre tout, ouvre à la liberté, la fraternité, la combativité ! Merci à André Malamut pour son poème découvert sur les réseaux sociaux. Yonnel Liégeois, photo Vincent Pontet

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Musique/chanson, Rideau rouge