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Sapho en force

Le 08/03 à Tomblaine (54), Sapho est en concert en compagnie du guitariste flamenco Vicente Almaraz. La compositrice-interprète, poétesse et même dessinatrice, continue à nous bluffer du haut de ses 50 ans de carrière. Avec la sortie de son Live au New Morning, ses chansons nous font voyager tout autour de la planète. Un régal !

Sapho incarne la liberté dans toute sa beauté, celle qui mélange les inspirations, les langues, les poésies pour sublimer l’amour et casser les codes comme les diktats. Son album Live au New Morning (concert enregistré en mars 2024) le démontre avec brio. Les quinze chansons, puisées dans sa vingtaine d’albums, mêlent les époques comme les univers. Il démarre avec celui de William Shakespeare et Willow, se poursuit avec son personnage Iago sur une musique bien rock : « I am not what I am/Je ne suis pas ce que je suis. Je suis Iago. Je suis Desdémone. Je suis Othello… ». On croise plus tard celui de Cassandre : « Si tu revenais Cassandre, arrivée aujourd’hui en France, annoncer les catastrophes, les maux de la vie/Tu ferais un malheur (…) A côté de toi, Zemmour, Finky seraient des amateurs »… Elle porte haut avec ses musiciens hors pairs les vers de Rimbaud (Le dormeur du val ) ou de Mahmoud Darwich avec L’art d’aimer en arabe et en français. Chère Sapho, elle partit il y a quelques années chanter à Gaza, à Bagdad, à Nazareth avec un orchestre oriental mêlant juifs, chrétiens et musulmans. « A un moment donné, la vie va vaincre la mort. Ils vont arrêter de s’entretuer, ce n’est pas possible », lâchait-elle, le 10 février, au micro de radio Libertaire.

« Fous-moi la paix le barbu, les hommes tombent sous mes charmes/Les femmes se tuent de jalousie/ Je suis libre et je suis en vie ». Chanté en arabe et en français, le morceau Lala Imilia nous invite à résister et à danser tout comme Tam Tam : « Je chante une sérénade sous le ciel andalou des dames/Souris sous la pression franquiste/Au fond de ma rêverie Tam Tam/Les rockeurs, agents du futur, établissent la liaison sur les nuits de la Kommandantur et le vieux passé des passions ». Sapho qui livra un Ferré flamenco détonant en 2006 reprend aussi L’Affiche rouge d’Aragon. Ses morceaux s’enchaînent, graves et légers, entrecoupés de ses délicieux éclats de rire et des applaudissements du public. « Ne me fais pas mal, c’est trop bon/Sois plus radical, prends l’avion »… « Maman, j’aime les voyous », entonne-t-elle encore. L’album se finit sur la chanson arabo-andalouse de Mohamed Bendebbah Koum Tara : « Toi qui nous sers à boire du vin, les nuits de jardin/Profitons de la vie, une heure au moins ». La balade est enchanteresse. Amélie Meffre, photo Steiner/Pecheteau

Sapho, en concert : Le 08/03, à 18h. Espace Jean-Jaurès, Place des arts, 54510 Tomblaine (Tél. : 03.83.33.27.50).

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Ionesco, la mortelle leçon

Au théâtre du Bois de l’Aune d’Aix-en-Provence (13), Robin Renucci présente La leçon. La célèbre pièce de Ionesco, sous couvert d’humour, se révèle une démoniaque et macabre entreprise. De l’usage du savoir comme outil de domination aux violences faites aux femmes, une magistrale et convaincante adaptation.

Sur l’immense scène de la Criée, le théâtre national de Marseille où fut créée la pièce, dont les projecteurs réduisent à bon escient la focale, le sol tapissé d’un antique tableau d’école noirci à la craie blanche, trônent moult mobiles colorés : trapèze, rectangle, cube, carré… Normal, nous sommes dans le salon du professeur, qui a élevé les mathématiques au rang de science parfaite et absolue ! Celle qui permet de tout mesurer, contrôler et calculer, de la multiplication la plus complexe jusqu’à l’acte le plus abject.

Quelques coups de sonnette insistants, enfin la porte s’ouvre, la demoiselle se présente pour sa Leçon. Sportive et guillerette la jeune fille, ravie de rencontrer pour quelques cours particuliers ce nouveau professeur, d’un âge avancé certes mais dont la notoriété est bien établie. La bonne ayant débarrassé le plancher (au propre, comme au figuré…), l’éminente tête chercheuse s’avance. Fière, altière, raide comme une barre d’équation, sûre de son algorithme… Aux propos mielleux aussi, convaincants et rassurants. Jusqu’à ce que le dialogue déraille, l’élève s’essouffle et s’épuise, son corps devenu souffre-douleur à la parole autoritaire et dominatrice du maître, jusqu’au geste fatal, le quarantième de la journée qui n’étonne plus la bonne de retour pour faire bon ménage. L’ambiance, glaciale et terrifiante, s’est propagée insidieuse, masquée par l’humour de la pièce quasi omniprésent et l’absurdité de réparties fourbies de non-sens.

Avant les bonimenteurs contemporains, avant MeToo, dès les années 50 Ionesco, le fieffé roumain, joue cartes sur table : libérateur, le langage peut aussi devenir outil d’asservissement, conciliante, la figure masculine peut aussi devenir instrument de prédation. Sous des apparences trompeuses, violence des mots et violence des actes dont la femme, le faible, l’esprit confiant ou innocent deviennent goûteuses victimes… Sobre, efficace, une mise en scène calculée au cordeau, où la noirceur de l’intrigue fait obstacle aux couleurs du plateau, un trio d’acteurs à la belle prestance : Inès Valarcher en joyeuse élève qui se livre au pas de gymnastique, Christine Pignet en bonne affairée et regard complice, Robin Renucci en maître despote et redoutable assassin. Une leçon d’une riche modernité, à ne jamais oublier. Yonnel Liégeois, photos Vincent Beaume

La leçon, Robin Renucci : Les 03 et 04/03  au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence. Le 05/03 au Théâtre d’Arles. Le 08/03 au Scène et Ciné, Istres. Le 10/03 au  Théâtre du Chêne Noir, Avignon. les 12 et 13/03 au  Théâtre des Trois Ponts, Castelnaudary. Le 17/03 au Théâtre Olympe de Gouges, Montauban. Le 19/03 au Théâtre Ducourneau, Agen. Le 24/03 à La Halle aux Grains, Bayeux. Le 31/03 au Préau, CDN de Vire. Le 02/04 au Théâtre municipal de Domfront. Les 07 et 08/04 à Châteauvallon- Liberté. Du 09 au 11/04 au Théâtre national de Nice.

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Au fond du couloir, le noir

Au théâtre Hébertot, Charles Tordjman présente Dans le couloir. Une pièce de Jean-Claude Grumberg servie par deux fabuleux interprètes, Jean-Pierre Darroussin et Christine Murillo. Le fils de retour à la maison, l’étrange dialogue entre père et mère octogénaires. Déroutant, poignant.

L’un en charentaises et pantalon à bretelles, l’autre en robe colorée et canne à la main… Lui est un ancien juge à la retraite pour qui droit et rigueur vont de pair, elle une inconditionnelle de la soupe au potiron, l’un et l’autre se sont probablement aimés il y a longtemps, demeure un fond de tendresse épicé de sautes d’humeur et répliques parfois cinglantes. Surtout que le fils, d’un âge avancé et « aux cheveux blancs », est de retour à la maison, cloîtré dans sa chambre d’enfant au fond du Couloir. Qui ne dit mot, n’en sort jamais, la vieille et le vieux l’oreille collée à la porte, inquiets et dubitatifs.

Il est donc revenu, l’enfant prodigue qui n’est plus un gamin. Pourquoi et depuis combien de temps : quelques jours, plusieurs semaines ou des années ? Nous ne le saurons jamais, nous ne l’entendrons ni le verrons jamais. Le dialogue s’éternise entre les parents. Qui se disputent, « mais parle-lui donc ! Mais non, toi », l’un frappe à la porte, l’autre y dépose le bol de soupe… Sans réponse, le silence. L’inquiétude unit le vieux couple, envahit le plateau. De querelles en chamailleries à l’évocation d’une vie commune plus terne qu’épanouissante, l’humour fait place à l’angoisse. Jean-Pierre Darroussin et Christine Murillo sont fabuleux de naturel en cet univers clos, cernés voire emprisonnés entre les hauts murs du couloir qui ferment l’angle sur la porte du fond. La mère balance entre irritation et humour lorsqu’elle débranche son appareil auditif pour ne plus rien entendre, le père entre reproches et regrets dans un long monologue chargé d’émotions.

L’écriture finement ciselée de Jean-Claude Grumberg fourbie de non-dits jusqu’à l’évocation de la tragédie finale, Charles Tordjman l’enrobe d’un puissant et envoûtant suspense. Comme à l’accoutumée, fidèle serviteur du dramaturge qu’il retrouve pour la sixième fois (L’être ou pas, Vers toi terre promise, La plus précieuse des marchandises…), une mise en scène sans fioritures, sensible au moindre mouvement où seules l’intonation, la force du verbe et la qualité d’interprétation importent. Fort de ce nouveau Godot que l’on attend encore et toujours, du théâtre cru et nu, de cour à jardin la beauté d’une parole vraie aux couleurs changeantes. Magistral, déroutant, poignant. Yonnel Liégeois, photos Bernard Richebé

Dans le couloir, Jean-Claude Grumberg et Charles Tordjman : du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 17h30. Théâtre Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.43.87.23.23).

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Despentes, au croisement de l’histoire

Au Théâtre 14, à Paris, Anne Conti présente Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer. En guerrière pacifique, accompagnée de deux musiciens, la comédienne et metteure en scène porte le manifeste de Virginie Despentes. Un trio de choc pour un texte percutant.

Le discours de Virginie Despentes dont s’empare Anne Conti – à ce jour inédit, par volonté de la romancière- n’était pas destiné à la scène mais à un séminaire performatif intitulé Corps révolutionnaires, organisé à la sortie du premier confinement Covid, au Centre Pompidou, en octobre 2020 par Paul B. Preciado, dit Beatriz Preciado. En convoquant artistes et philosophes, le chercheur, écrivain et réalisateur espagnol, proche des mouvements féministes, queer, transgenre et pro-sexe. avait pour objectif d’esquisser une nouvelle histoire de la sexualité. Or, Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer possède en soi une théâtralité éruptive. Rythmé, cadencé par des leitmotivs, il devient ici un brûlot, incarné par Anne Conti, sur les ruines d’un appartement dévasté, figure de l’effondrement qui menace l’humanité si rien n’advient pour inverser le cours des choses.

Une douce violence

Le texte en appelle à un changement de paradigme pour se libérer des violences et dominations du capitalisme, du colonialisme, du patriarcat, du racisme et de l’homophobie. Thèmes chers à notre passionaria. Paradoxalement, ce n’est pas par la violence mais par la douceur, la bienveillance, l’ouverture à l’autre que, selon Virginie Despentes, ce changement adviendra. Il suffirait de rejeter la soumission, d’abolir les frontières entre les individus et les pays, pour que la liberté soit contagieuse : « La boucle dans laquelle je m’inscris est bien plus large que celle que ma peau définit. L’épiderme n’est pas ma frontière. Tu n’es pas protégé de moi, je ne suis pas protégée de toi. » Elle exhorte à un sursaut collectif.

Anne Conti, fidèle à l’image punk de l’autrice, blouson de cuir et capuchon rabattu, émerge des décombres sur les premières notes vigoureuses de Rémy Chatton aux cordes (guitare et violoncelle) et Vincent Le Noan aux percussions. Sur un rythme rock, sous les projecteurs directionnels qui découpent l’espace en ombres et lumières, Amazone des temps présents, la comédienne brandit les menaces qui pèsent sur ses semblables : réchauffements climatiques, guerres, extinctions des espèces vivantes… Elle alerte en particulier les jeunes qui font face à un avenir incertain.

Un monde en miettes à reconstruire

La scène s’ouvre sur un mur de parpaings, écroulé. Des pans de placo, décollés, éclatés au sol, des bouts de tapisserie arrachés, un vieux sommier à lattes. Des fissures, des éboulis. Une désolation élégante, peinte de blanc. Anne Conti parcourt rageusement ce désastre, la rage au ventre. Pour en finir avec le sentiment d’impuissance, loin de se lamenter, elle va tenter de transformer ces décombres en un chantier de reconstruction. On retrouve, dans cette démarche, la pâte créative de Phia Ménard, qui a collaboré au spectacle. Dans sa Trilogie des contes immoraux (Maison mère, Temple père, La rencontre interdite), la performeuse s’employait, sur scène à bâtir, à détruire, et dans les ruines, trouver de quoi reconstruire, inlassablement…

Anne Conti, visseuse en main, s’applique à recoller les morceaux en érigeant un pan de mur sur lequel sont projetées les compositions graphiques de Cléo Sarrazin. Des dessins en mouvement évoquant ramifications végétales, paysages, circulations cellulaires… Un hommage poétique à la nature et au vivant. Parpaing après parpaing, la comédienne rafistole le monde, et édifie un escalier sur lequel elle grimpera, fermement résolue à ne pas baisser les bras. Ce que Virginie Despentes veut transmettre c’est que « ‘‘tout est possible’’, à commencer par le meilleur ».

En s’emparant du style oratoire musclé de ce manifeste, Anne Conti s’impose ici comme une femme puissante. Mise en scène et musique, scénographie et travail graphique proposent avec conviction un nécessaire renversement des valeurs. « On n’est pas obligés pour la guerre, on n’est pas obligés pour la destruction des ressources, on n’est pas obligés de tenir compte des marchés. On n’est pas obligé pour le patriarcat. », écrit Virginie Despentes. Pourquoi pas, on peut toujours rêver ! Espérons qu’une belle tournée s’annonce pour faire entendre ces paroles, réconfortantes par les temps qui courent. Mireille Davidovici, photos Didier Péron et Mila Pawlowska

Rien n’a jamais empêché l’histoire de bifurquer, Anne Conti avec la complicité de Phia Ménard, Rémy Chatton (violoncelle, guitare), Vincent Le Noan (percussions) : jusqu’au 21/02, du mardi au vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77).

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Marthe Gautier et la trisomie 21

Au théâtre de la Reine blanche, Julie Timmerman met en scène La découvreuse oubliée. Une pièce d’Élisabeth Bouchaud qui réhabilite la mémoire de Marthe Gautier, celle qui mit au jour le chromosome responsable de la trisomie 21. Avec Marie-Christine Barrault, souveraine dans le rôle-titre. En prime, salle Marie Curie, L’art d’être mon père, de et avec Julie Timmerman !

Julie Timmerman (Compagnie Idiomécanic) est artiste associée à la Reine blanche, scène des arts et des sciences dirigée par Élisabeth Bouchaud, physicienne de formation, qui s’est donné comme mission de mettre en lumière l’œuvre de femmes bannies de l’histoire des sciences. Il n’en manque pas, à preuve celles dont les noms vont enfin s’inscrire en lettres d’or sur la tour Eiffel. Sous le titre la Découvreuse oubliée, elle a donc écrit la pièce qui tire de l’ombre Marthe Gautier (1925-2022). Lui est due la mise au jour du chromosome surnuméraire responsable de la trisomie 21. Le généticien Jérôme Lejeune (1926-1994) en tira profit à son usage…

Le texte retrace les péripéties d’un roman d’aventures en laboratoire. Julie Timmerman le met en scène dans la juste tonalité où la gravité du propos n’élude pas l’ironie sous-jacente. Jérôme Lejeune, farouche contempteur de l’avortement, soutenu par l’Opus Dei, ami du pape Jean-Paul II, comblé d’honneurs ici et là, n’a-t-il pas été béatifié ? L’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) finira par rendre justice à Marthe Gautier, au terme d’années de lutte pour y parvenir. Marie-Christine Barrault apparaît souveraine dans ce rôle, que Marie Toscan assume dans le jeune âge de la scientifique. Toutes deux, comme Matila Malliarakis et Mathieu Desfemmes, changent de peau et de genre à l’envi, au fil d’une sorte de carrousel théâtral savamment enjoué.

À l’étage, dans la petite salle Marie-Curie, Julie Timmerman présente et joue l’Art d’être mon père, suite logique de Zoé, dont la création avait eu lieu au Théâtre de Belleville en janvier 2024. La metteure en scène et comédienne est issue d’une famille d’artistes, son père adoré souffrant de troubles affectifs bipolaires. La revoici petite fille à l’école, où ce père, rêveur définitif, hypersensible, épris d’une grandeur d’où il peut tomber de haut, devait mettre en scène les Misérables avec les enfants. Sous les yeux éblouis des spectateurs, une chaise pour seule partenaire, Julie Timmerman est tour à tour le père, la mère dont il est séparé, la directrice de l’établissement, deux ou trois gosses enrôlés et elle-même, lancée dans l’emportement virtuose, infiniment déchirant et en même temps drôle, d’un amour filial à jamais éperdu. Jean-Pierre Léonardini

La Découvreuse oubliée et l’Art d’être mon père, Julie Timmerman : respectivement jusqu‘au 29/03 (du mercredi au vendredi à 19h, le samedi à 18h et le dimanche à 16h) et jusqu’au 15/02 (les mercredi et vendredi à 21h, le dimanche à 18h). La Reine Blanche, 2 bis passage Ruelle, 75018 Paris (Tél. : 01.40.05.06.96). Certains jours, les deux spectacles peuvent être vus dans la même soirée. En tournée au printemps, l’Art d’être mon père sera donné au Festival d’Avignon.

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En panne de lave-vaisselle…

Au théâtre de La flèche, à Paris, Flor Lurienne et Frédéric de Goldfiem présentent Le lave-vaisselle. Quand l’appareil ménager tombe en panne, c’est toute la vie d’un couple qui dérape ! Dans un face à face aussi déroutant qu’hilarant, un lavage de linge sale à couteaux tirés, un dialogue à en perdre le souffle.

Un intérieur de bric-à-brac, une longue table où trône un étrange appareil miniature… Qui s’éteint et s’allume, sonne ou ronronne étrangement ! Aux premières paroles échangées, le mystère est levé : ci-gît un Lave-vaisselle modèle réduit, sujet de controverses ! Qui accumule les pannes, prend l’eau et fait disjoncter l’époux. La responsable de ces galères à répétition ? Son épouse qui empile la vaisselle n’importe comment, omet d’activer le prélavage et pire, positionne les couteaux dans le mauvais sens au point de tout bloquer, de tout faire sauter… Le constat est affligeant, accablant !

Monsieur connaît sur le bout des doigts mode d’emploi et rouages de la machine, monsieur sait tout et les reproches pleuvent. Sauf que monsieur ne fait rien : ni ranger la maison dont il stigmatise le désordre, encore moins de débarrasser la table et remplir le lave-vaisselle ! L’évidence s’impose, la vraie panne est ailleurs, plus que l’objet à la source du conflit, c’est le couple qui prend l’eau. Certes, il vaut mieux échanger accusations et critiques que de s’envoyer couteaux et fourchettes à la figure, il n’empêche, il en faudrait peu pour que l’altercation tourne au drame, voire à la tragédie.

Dans ce dialogue engagé à grande vitesse, les deux protagonistes sont confondants de naturel et de justesse. Derrière la face cachée de cet original Lave-vaisselle à l’eau stagnante, derrière l’humour noir de tirades à l’emporte-pièce, tels des missiles à destruction massive, émerge l’errance d’un couple dont le dialogue, au fil du temps, s’est noyé dans le routinier, la banalité du quotidien. Au temps d’avant, en compagnie de sa complice Léonore Chaix, la comédienne nous avait déjà littérairement conquis avec son éloquent et désopilant « strip texte » Déshabillez-mots ! Pour l’heure, nul besoin d’appeler un dépanneur, entre plaisante confrontation et ironie cinglante, Flor Lurienne et Frédéric de Goldfiem maîtrisent leur jeu à la perfection ! Yonnel Liégeois, photos Basile Pelletier

Le lave-vaisselle : jusqu’au 13/03, chaque vendredi à 21h. Théâtre La flèche, 77 rue de Charonne, 75011 Paris (Tél. : 01.40.09.70.40).

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Iqtibās, l’amour à terre

Sur la scène de la Faïencerie à Creil (60), l’auteure et metteure en scène Sarah M. présente Iqtibās. Une pièce qui, pour un couple mixte, pose la question du droit de s’aimer au-delà des traditions et oppositions ancestrales. Entre musique, danse et slam, d’un tremblement de terre à la fracture amoureuse.

Ils sont deux sur la scène, comme deux amoureux qui seraient seuls au monde. Pour eux, l’univers est leur territoire. Mais ils ne se posent pas la question. C’est inutile. Hayet Darwich interprète Balkis, Maxime Lévêque est Abel. Ils sont accompagnés par Osa, qui joue en direct ses belles compositions musicales contemporaines, parfois envoûtantes. Découvert au théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine, Iqtibās (sous-titré Allumer son feu au foyer d’un autre) a été créé en octobre dernier au festival des Francophonies à Limoges.

Écrite et mise en scène par Sarah M. de la compagnie Beïna, la pièce raconte les premiers moments d’une histoire d’amour pour ce couple mixte« Iqtibās est une étape importante dans mon parcours », dit-elle. Les trois créations précédentes ont abordé successivement « la guerre d’indépendance » en Algérie, la « révolution du jasmin » en Tunisie et « la mutilation des partis d’opposition au Maroc ». Cette fois, il s’agit de mettre en évidence, à travers cette histoire d’amour « de nouveaux rituels, de nouvelles représentations ». Balkis et Abel « échappent à tout carcan identitaire (mais) leur rencontre vient révéler leurs blessures ancestrales, inscrites au plus profond de leurs chairs ». C’est un choc au présent de certaines cultures, de traditions complexes.

Dans cet amour naissant et impétueux, un nouveau rival vient se dresser : un tremblement de terre en pleine nuit, tout bascule. Des maisons sont englouties, Balkis disparaît. Pour retrouver son amour, Abel va devoir découvrir et apprendre une langue inconnue de lui… Comme dans une poésie sensible. Gérald Rossi, photos Najat Saïdi

Iqtibās, Sarah M. : le 06/02, 20h à La faïencerie, allée Nelson, 60100 Creil (Tél. : 03.44.24.01.01). Le 10/02 à l’Étoile du Nord (Paris), le 17/02 au théâtre Jean Vilar (Vitry-sur-Seine), le 27/03 au Théâtre-Cinéma de Choisy-le-Roi, le 03/04 au théâtre André Malraux (Chevilly-Larue), à l’automne au théâtre Dunois (Paris).

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Luce Mouchel ne fait plus semblant !

Au quai Bérigny, Scène nationale de Dieppe (76) Luce Mouchel propose Faire semblant d’être moi. De l’enfance à ses 18 ans, sous la direction de Xavier Maurel, elle se raconte. Ses doutes et ses peurs, ses joies et ses pleurs. Jusqu’à son incursion sur les planches, un bouleversement.

Sur la scène du théâtre de Dieppe, la comédienne entre en scène. Blondeur de la chevelure et pull coloré, sourire enjôleur, une figurine d’antan qui pourtant explose de jeunesse. Normal, même si elle a bien grandi et mûri depuis, la gamine a cinq ans ! Au plus près du public, usant de tous les artifices théâtraux qu’elle maîtrise à la perfection, l’ingénue devenue femme épanouie se dévoile et se raconte. D’une famille présente, aimante et quelque peu extra-ordinaire, d’un non-dit familial déniché au grenier jusqu’aux souvenirs d’enfance revisités, elle dresse le portrait de chacune et chacun avec tendresse. Peu d’accessoires pour encombrer les planches : un piano électrique, une chaise et un gros ballon. L’essentiel est ailleurs, le texte et le jeu de Luce Mouchel.

Des invitations presse, critiques dramatiques, nous en recevons par dizaines. Sélection forcée, un choix obligé, le temps est compté… Retour de spectacle, un soir dans le métro, une banquette de voyageurs civilisés (!) sans écouteurs aux oreilles ni téléphone en main : tout en s’excusant de son audace, une charmante dame se mêle poliment à la conversation. Convivial, enjoué le dialogue, un impromptu qu’il fait bon vivre, d’autant plus lorsque la dive passagère s’avoue comédienne et actuellement en représentation ! Mais oui, mais comment donc, mais c’est bien sûr… Une attachée de presse compétente, le dossier glissé dans la pile, nous irons donc l’applaudir ou la maudire ! Une heure quinze de pur bonheur et plaisir.

Au théâtre, elle a été dirigée par quelques grands metteurs en scène (Alain Bézu, Brigitte Jacques, Philippe Adrien, Jacques Nichet, Daniel Mesguich, Stéphane Braunschweig…), au cinéma aussi (Coline Serreau, Costa-Gravas, Roman Polanski…). Elle a acquis l’art du regard, le placement de la voix, la fluidité du corps, la maîtrise des émotions. Une jeunesse marquée et bouleversée par la proximité bienveillante et aimante d’un grand frère tourmenté de lourdes angoisses, une passion pour la musique, moult souvenirs auxquels la comédienne prête forme et matière en deux temps et trois mouvements : les dix doigts sur le clavier du piano, l’arrière-train en roulade sur le ballon, les deux pieds fièrement debout sur la chaise… L’intimité dévoilée d’une femme de passion qui narre sans fard les chemins empruntés, parfois escarpés, vers la maturité. Vers la liberté : d’être soi-même, de ne plus faire semblant ! Yonnel Liégeois

Faire semblant d’être moi, de et avec Luce Mouchel : le 03/02, 20h. DSN – Dieppe Scène Nationale, 1 Quai Bérigny, 76200 Dieppe (Tél. : 02.35.82.04.43).

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Marina, une plume et un combat

Collaboratrice de longue date de l’Humanité et du Monde Diplomatique, membre du Syndicat de la Critique, Marina Da Silva est décédée, le 26 janvier, des suites d’une longue maladie. Militante depuis sa jeunesse, toute une vie, elle sera restée fidèle à ses engagements journalistiques et anti-impérialistes.

Plus jamais je n’entendrai le son de sa voix, ses messages qui commençaient par un « Coucou ma belle, c’est Marina ! ». Marina Da Silva est morte lundi 26 janvier, des suites d’une maudite tumeur. Jusqu’au bout, elle se sera battue contre la maladie qui la rongeait, se tenant fière, belle et rebelle, élégante au point que ceux qui ne la connaissaient pas étaient loin d’imaginer ce qu’elle endurait. Plus qu’une collaboratrice de notre journal et du Monde diplomatique, c’est une amie qui disparaît, une grande dame, une militante infatigable de la cause palestinienne et du théâtre.

De l’action à la prison

Marina est née au Portugal. Ses parents, son père d’abord, puis sa mère, émigrent en France au début des années 1960. Son père est maçon, sa mère travaille à la chaîne dans une usine de métallurgie. La famille s’installe à Colombes, dans les Hauts-de-Seine. Très tôt, Marina prend part à toutes les luttes féministes, anti-impérialistes et s’investit dans le combat contre les QHS, les quartiers de haute sécurité, cet abcès répressif au pays des droits de l’homme. Les années 1980 et 1990, elle les vit à travers des actions radicales qui lui vaudront trois ans de prison ferme qu’elle exécutera à Fleury, Rouen et Orléans. Elle est proche du Comité contre la double peine, du MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues), de la gauche prolétarienne durant ces années qui sont synonymes de fortes turbulences. En 1987, la militante communiste Souha Bechara est arrêtée et condamnée à dix ans de prison pour avoir tué un chef d’une milice libanaise qui collaborait avec Israël. Marina prend une part active pour sa libération, rencontrera Souha à sa sortie de prison. Elles deviendront amies pour toujours. Marina se rend fréquemment à Beyrouth et se lie d’amitiés avec beaucoup de militants, d’artistes, d’intellectuels libanais. Des amitiés qui perdureront jusqu’au bout. Elle, qui avait la Palestine au cœur, ne pourra jamais se rendre dans les territoires occupés, sans cesse refoulée par les autorités israéliennes.

À partir des années 2000, à la faveur de son engagement au forum culturel du Blanc-Mesnil qui accueille alors, en résidence, les premiers pas de metteurs en scène aujourd’hui reconnus (Emmanuel Demarcy-Mota, Arnaud Meunier et Benoît Lambert…), nous nous rencontrons. Précieuse et passionnante, commence alors une collaboration régulière avec le journal. Marina va couvrir tout le champ de la création théâtrale du Proche et du Moyen-Orient, réalisera des entretiens avec le grand metteur en scène libanais Roger Assaf en 2001, un article magnifique sur Fairouz, la diva libanaise, pour son concert à l’Olympia en 2002. Plus tard, elle rencontrera en Irak le metteur en scène et directeur du département des Beaux-Arts de Bagdad, Haythem Abderrazak, se rendra au festival Sens interdits régulièrement, au festival d’Almada créé par le metteur en scène communiste portugais Joaquim Benite… C’est au Portugal qu’elle repère, avant qu’il ne soit invité en France, Tiago Rodrigues, dramaturge et metteur en scène, et réalise, la première, un entretien avec lui. Elle attire notre attention sur le metteur en scène palestinien Bashar Murkus dont elle connaissait le travail avant qu’il soit invité en Avignon.

Marina était une grande journaliste mais aussi une circassienne accomplie (la voir sur un trapèze s’envoler dans les airs était un vrai moment de grâce), une professeure de yoga adulée par ses élèves. Elle se sera battue jusqu’à son dernier souffle, avec courage, dignité. Le journalisme perd une plume intègre, le journal une très grande amie. Marie-José Sirach

Chantiers de culture s’associe à l’hommage émouvant et chaleureux de notre consœur, nous partageons la peine de ses proches et de ses amis. Son nom s’inscrivait dans la liste des contributeurs et contributrices réguliers du site. Nous gardons un souvenir fort de nos échanges avec Marina, toujours emprunts de connivence et de fraternité sincères. Ses obsèques se dérouleront le 10 février, à Colombes. Un hommage lui sera rendu en mars. Yonnel Liégeois

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Femmes et savantes

Sur la scène du Centre dramatique national de Saint-Étienne (42), Benoît Lambert présente Les femmes savantes. Dans l’avant-dernière comédie de Molière, trois femmes tentent de s’affranchir de leur condition par le savoir. Aux côtés d’Anne Cuisenier et d’Emmanuel Vérité, au cœur d’un magistral décor, un spectacle magnifiquement servi par la troupe des jeunes élèves de la Comédie.

Lever de rideau, magistral décor ! Face au public, s’alignent d’immenses bibliothèques aux rayons richement fournis en ouvrages de toute taille… Le doute n’est point de mise, nous pénétrons dans un haut lieu de culture. Un lieu aussi de débats et de controverses, à l’heure où s’engage le dialogue entre les deux sœurs. L’une se réjouit à l’annonce de son mariage prochain, heureuse de goûter bientôt aux plaisirs des sens, l’autre lui reproche vivement de céder aussi prestement à des envies bien futiles plutôt que de consacrer son temps aux lumières de l’esprit, à la lecture et à la poésie, à l’étude du latin ou du grec… Un vif affrontement, brutal et frontal, entre les deux femmes qui n’en démordent pas. Si la pièce de Molière fut longtemps perçue comme une satire des prétentions intellectuelles des femmes, avec subtilité Benoît Lambert en révèle contradictions et complexités.

Deux femmes d’apparence fragile, cernées l’une l’autre par ces monumentales bibliothèques, images imposantes du savoir en puissance, le projet de l’une ne pourrait-il être d’une égale dignité à celui de l’autre ? Et si les fameuses Femmes savantes de Molière voulaient nous en dire plus que ce que l’histoire nous en a majoritairement légué au fil des siècles : des « précieuses ridicules » à l’esprit embrumé par une somme de connaissances mal digérées ou des femmes aspirant à plus de liberté et de dignité dans une société où le patriarcat s’impose comme de droit divin ? Outre la beauté de la langue où brille l’alexandrin, Molière joue cartes sur table : l’on rit d’abord d’un maître de maison aussi falot que peureux, qui préfère le « bon breuvage » au « beau langage », d’un Trissotin piètre rimailleur dénué de talent qui masque sa concupiscence sous couvert d’un vernis de culture. Femmes, elles l’affirment, persistent et signent jusqu’à l’excès, elles veulent apprendre, comprendre, penser et décider par elles-mêmes, pour elles-mêmes ! Au gré du mouvement des énormes armoires à livres amovibles qui réduisent ou élargissent la focale sur le vaste plateau, les bouches s’ouvrent, la vérité se fait jour : la femme ne serait-elle point l’avenir de l’homme ?

Benoît Lambert, le metteur en scène et directeur de la Comédie de Saint-Étienne, est un fidèle compagnon de route de Molière. Son Avare, précédemment, nous avait plus qu’ébloui par ses trouvailles et sa scénographie, cette nouvelle création s’inscrit dans le même imaginaire, dépoussiérant notre rapport au texte, nous offrant des images de toute beauté. Avec une jeune troupe qui s’aventure avec talent et sans complexe dans le répertoire classique, avec Anne Cuisenier et Emmanuel Vérité maîtres interprètes confirmés et incontestés de la bande à Lambert. De la belle ouvrage, à n’en point douter ! Yonnel Liégeois, photos Sonia Barcet

Les femmes savantes, Benoît Lambert : jusqu’au 31/01, le vendredi à 20h et le samedi à 17h. La Comédie de Saint-Étienne, Centre dramatique national, Place Jean Dasté, 42000 Saint-Étienne (Tél. : 04.77.25.14.14). Du 05 au 07/02 à la Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace, les 17 et 18/02 au Théâtre de Nîmes, les 10 et 11/03 à La Coursive – Scène nationale La Rochelle, les 17 et 18/03 au Bateau Feu – Scène nationale de Dunkerque, les 26 et 27/03 à L’Odyssée – Scène conventionnée de Périgueux, les 31/03 et 01/04 au Théâtre d’Angoulême – Scène nationale.

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Une sacrée tablée

Sur la scène du Radiant, à Caluire et Cuire (69), François Cervantes propose Le repas des gens. Robert et sa femme, qui n’ont jamais mis les pieds dans un théâtre, se retrouvent à dîner… sur scène ! Un extravagant quiproquo où l’humour s’impose, surtout une formidable déclaration d’amour au théâtre.

La table est dressée, les chaises alignées, la lumière tamisée. Robert et sa femme s’avancent à pas comptés, plutôt intimidés. Il n’est pas évident pour des néophytes de s’aventurer sur scène, celle de la Criée à Marseille où nous avons eu plaisir à savourer cet original Repas des gens lors des premières représentations. Encore plus, lorsque la salle est pleine à craquer de spectateurs… Pour un éventuel dîner en toute intimité, il faudra repasser !

Depuis bien longtemps déjà, François Cervantes ne cesse de nous étonner au fil de ses créations. Celle que nous avions déjà eu plaisir à applaudir, Le cabaret des absents, se présentait comme une superbe déclaration d’amour au spectacle vivant : le sauvetage d’un théâtre promis à la disparition dans les années 70 ! Suivra, lors des Zébrures d’automne aux Francophonies 2025 de Limoges, la création de Et le cœur ne s’est pas arrêté : en plein Liban déchiré, une maison de pierres où deux clowns émouvants de présence tentent de survivre et d’aimer. Implantée depuis 2004 dans l’enceinte de la Friche de la Belle de Mai à Marseille, L’entreprise porte bien son nom ! Le projet de la compagnie est ambitieux« Nous connaissons tous des gens qui n’ont jamais passé la porte d’un théâtre, mais pour qui, pourtant, nous continuons à faire du théâtre », précisait-il alors en exergue à la présentation de son Cabaret, le public ne doit pas craindre d’affronter l’obscurité de la salle jusqu’à l’ouverture du rideau. De la scène de la Criée à celle du Radiant à Caluire et Cuire, la magie des planches est au rendez-vous, l’homme récidive, de nouveau il nous ouvre l’appétit. « Dans Le repas des gens, Robert et sa femme, par leur regard, nous font renouer avec l’essence du théâtre, avant la mise en scène, avant la scénographie, avant même l’écriture ».

Du Cabaret au Repas, on y trouve à boire et à manger, mais bien plus encore ! Entre dialogues désopilants et mimiques hilarantes, convivialité et fraternité s’invitent à la table de Robert et de sa femme… Dans leur quartier déjà, avec eux, chaque soir c’est table ouverte : ça papote et palabre entre voisins, alors imaginez, quand c’est toute une palanquée de spectateurs qui s’invite à l’apéro ! Catherine Germain et Julien Cottereau nous régalent en couple égaré qui n’hésite point à faire spectacle de leur vie, à faire déraper la représentation pour que surgissent les trésors en coulisses, à faire naître l’émotion d’un regard, d’une intonation de voix, d’un geste simplement esquissé.

Outre le régisseur transformé en serveur, s’imposent la maîtrise du jeu des comédiens, les trouvailles d’une mise en scène réglée à la Keaton… Du théâtre populaire porté à l’excellence de l’art dramatique, buvons et festoyons ! Yonnel Liégeois

Le repas des gens, texte et mise en scène François Cervantes : les 27 et 28/01 à Caluire et Cuire, le 03/02 à Courbevoie, le 10/02 à l’Estive de Foix et de l’Ariège, le 13/02 au Théâtre de Béziers, le 17/02 à Uzes, le 20/02 à Tarbes, le 24/02 à Oloron Sainte Marie (jusqu’en avril 2026, la suite de la tournée sur le site de la compagnie).

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Une entrevue au cordeau

Au Théâtre des quartiers d’Ivry (94), Cédric Gourmelon présente Corde raide. Suspens et étrangeté ponctuent le déroulé de la pièce de l’anglaise debbie tucker green : un huis-clos contemporain chargé d’une lourde angoisse, un spectacle d’une puissance convaincante.

Suspens, étrangeté et angoisse squattent la scène des Œillets, le décor à l’identique : un lieu d’accueil à la blancheur cadavérique, froide et impersonnelle ! Une table, une fontaine à eau et quelques chaises… En cet endroit énigmatique, deux fonctionnaires (administratifs, judiciaires, policiers, pénitentiaires ?) reçoivent une jeune femme, noire et mutique. Ils ont été formés, ils doivent conduire leur entretien avec tact et douceur. Aux premiers propos échangés, l’évidence s’impose, la situation est grave, les décisions à prendre d’une importance capitale. Très vite, la situation dérape. Voulant bien faire et surtout bien dire, ils s’enferrent rapidement dans un propos infantilisant, des interrogations faussement doucereuses et convenues qui ont le don de provoquer la colère de leur interlocutrice. Sur la Corde raide, le titre est bien choisi, tant le dialogue est piégé, à la limite de la rupture… Au final de la pièce, dont nous ne dirons mot, il s’impose avec une redoutable et imparable évidence.

La pièce de l’auteure anglaise debbie tucker green, qui exige les minuscules à l’écriture de son nom, se révèle d’une sulfureuse efficacité. Mêlant l’humour noir au détour de la prestation empêtrée des deux agents dans la conduite de leur entretien au tragique que le corps, gestes-paroles et voix de la femme convoquée, leur renvoie en pleine face… L’angoisse envahit l’espace, tant la fragilité de l’une contraste avec le ridicule des deux autres. Le rire du spectateur s’impose en vue de rompre ce cauchemar éveillé, cet absurde engrenage, cette maudite série noire. Un huis clos poignant, prégnant, servi par un imposant trio de comédiens que Cédric Gourmelon guide avec tact en cette société aseptisée. Si d’aucuns ont osé tirer sur le pianiste en des temps pas si reculés, il importe désormais de ne pas trop tirer sur la corde ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Corde raide, Cédric Gourmelon : du 28/01 au 01/02, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. CDN-Théâtre des Quartiers d’Ivry, la Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11). Les 04 et 05/03 à 20h, à la Comédie de Saint-Etienne.

Directeur de la Comédie de Béthune (62), le Centre dramatique national, Cédric Gourmelon présente Édouard III jusqu’au 22 février, du mardi au samedi à 20h et le dimanche à 16h, au théâtre de La Tempête (75). Une pièce inédite de Shakespeare, encore jamais jouée en France : un événement !

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Les dames de Maupassant

Au studio Hébertot (75), Jean-Pierre Hané présente La passion des femmes. Adapté des nouvelles de Guy de Maupassant, le portrait diversifié de la condition féminine au XIXème siècle : de la femme vindicative à la femme soumise, entre humour et délicatesse.

Célèbre hier, reconnu aujourd’hui pour la qualité et la beauté de ses contes et nouvelles (Boule de suif, Le Horla, Contes de la bécasse, La petite Roque, il en écrira pas moins de 300…), Guy de Maupassant fut aussi un sacré coquin et libertin ! Forçat de la plume, entre plaisirs de la chasse et du canotage sur la Seine, avec sa bande d’amis il s’accorde pourtant le temps de quelques loisirs en compagnie de jeunes et belles dames dites « dociles ». Ironie du sort, à 42 ans, atteint de syphilis, il meurt en 1893. Paradoxe, contrairement aux apparences et parfois à des affirmations bien hâtives, l’écrivain à succès témoigne, au fil des pages d’une nouvelle l’autre, de l’attention particulière qu’il accorde à la gent féminine. Qu’elle soit du peuple ou de l’aristocratie… C’est dans ce terreau littéraire qu’a puisé Jean-Pierre Hané, le metteur en scène, à l’heure de nous offrir sa Passion des femmes !

Sur la scène du studio Hébertot, se présente donc la fine fleur des deux sexes ! Novice ou forte de sa longue expérience en compagnie de ces messieurs pour les dames, avec ou sans moustache pour les hommes en costume endimanché… Un premier constat, il n’est pas simple de s’afficher fille et indépendante, intelligente et cultivée en cette fin de siècle. Les répliques fusent dans leur bouche, sceptiques sur la sincérité de déclarations amoureuses enflammées, doutant du bien-fondé du mariage simple « association d’intérêts, un lien social et non moral ». En outre, entre femme du peuple et femme du monde, face aux hommes les armes sont inégales. Maupassant est lucide : pour conquérir indépendance et liberté, aux femmes d’user des mêmes stratagèmes et ruses qu’emploient maris ou amants !

En duo ou solo, alternant monologues et discussions enfiévrées, la troupe la joue fine et allègre. Un spectacle joliment troussé entre lucidité, cynisme et humour, de plaisantes joutes de mots qui laissent ces messieurs sans réplique. Un moment savoureux, aux vérités bonnes à dire et qui se laissent entendre en ces jeunes années du troisième millénaire : à l’appel de Maupassant le Bel-Ami, toujours plus et mieux, oser lever le voile et la voix ! Yonnel Liégeois, photos Marie-Pascale Velay.

La passion des femmes, Jean-Pierre Hané : jusqu’au 15/02, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 14h30. Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).

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Frida, une artiste inclassable

Le 24/01, à Bussang (88), Laurence Cordier présente Frida Kahlo. Dans un décor évoquant un atelier de peinture, deux comédiennes-danseuses s’emparent des écrits de Frida Kahlo pour nous faire découvrir le parcours de l’extraordinaire artiste peintre mexicaine. Un destin brisé par un terrible accident, qui n’entame en rien sa rage de vivre face à la vie et à la mort.

Après avoir travaillé sur des paroles de femmes fortes empêchées dans leur quête d’accomplissement, Frida Kahlo s’est imposée à moi comme une figure puissante de la création féminine. On connaît Frida Kahlo par sa dimension populaire et féministe, la force symbolique de ses peintures, reflets de ses passions et de ses souffrances. On la connaît moins par ses écrits. En découvrant sa correspondance, et surtout le journal qu’elle a tenu les dix dernières années de sa vie, j’ai été bouleversée par l’intimité troublante dans laquelle s’y expriment sa puissance de vie et la poésie de son univers intérieur.

Dans sa correspondance, elle se confie à ses proches comme elle peint ses toiles, avec un regard trivial et acéré, sans complaisance. Elle y dévoile la sensibilité de son rapport au monde, son courage face à l’adversité, sa passion dévorante pour le peintre muraliste Diego Rivera, mais aussi son humour irréductible face à la maladie et la mort. Son journal, lui, est composé comme une œuvre à part entière. Son écriture est puissante et enivrante. En quelques dizaines de pages, elle rassemble, dans une intimité troublante, les fondements d’une mythologie. La question du corps est omniprésente, corps désirant, corps souffrant, corps stérile, corps féminin sublimé à travers la question de l’enfantement artistique.

J’ai accordé une grande place au travail chorégraphique pour rendre compte de la puissance émotionnelle de ses tableaux. Enfermée dans le carcan d’un corps douloureux toute sa vie, Frida transcende ses souffrances dans l’Art en les transformant en sources de création. Avec Paola Cordova et Delphine Cogniard, deux comédiennes-danseuses, le spectacle interroge l’acte de création, quel qu’il soit, pour ce qu’il est avant tout : une furieuse ode à la vie. Laurence Cordier, metteure en scène, compagnie La course folle. Photos Jean-Louis Fernandez

Frida, Laurence Cordier : le 24/01, 19h30 au Casino de Bussang. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théâtre du Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). Le 27/03 à Oésia, Notre Dame d’Oé (37).

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Rita, portrait rebelle

Au Théâtre national de Strasbourg (67), Laurène Marx met en scène Portrait de Rita. Un texte brûlant issu d’entretiens, où la comédienne Bwanga Pilipili donne vie et passion à ces fragments d’inhumanité.

Plateau vide, nu, avec au centre un micro sur pied. Pas d’artifice, rien pour se réconforter. On s’en doutait, le moment sera rude. Émouvant et envoûtant. De lui pourra naître la peur, mais aussi la colère. Derrière le micro, une comédienne dans une robe de couleur vive, seule concession à l’espoir. Bwanga Pilipili est par ailleurs auteure et metteuse en scène. On a pu l’apprécier dans des séries télévisées comme Engrenages. Sur scène, on a pu la voir dans le Roi Christophe d’Aimé Césaire, dans les Monologues du vagin – son premier rôle –, ou encore à Avignon dans la pièce documentaire de Milo Rau Hate radio.

Ici, Bwanga Pilipili est Rita. Une jeune femme, modeste, qui est sortie « pour s’acheter de la viande hachée ». Sur la messagerie de son téléphone elle découvre ce message : « Bonjour, c’est l’école, il faut venir chercher Mathis tout de suite il a fait des bêtises ». Début de l’aventure. L’écriture de Laurène Marx, à qui l’on doit aussi la mise en scène, est dépouillée. En prise sur le réel, le quotidien, attentive à une foultitude de petites choses qui font la vie. Ou qui la défont. Forcément.

Violence du mari, violence policière…

Ce Portrait de Rita s’est créé à Théâtre Ouvert, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Il résulte d’entretiens réalisés par la comédienne et la metteure en scène. La trame est donc celle du vrai, du vécu. Le dossier de présentation parle de « stand-up triste ». Ce n’est pas en tout cas du théâtre documentaire. C’est au-delà. C’est un récit drôle, parfois, tellement l’absurde crachote. Un récit au premier degré. Qui dénonce la violence de l’homme dans le couple, la violence de l’équipe enseignante, la violence de la police à l’école…

Rita est de Yaoundé, capitale du Cameroun. Elle est arrivée volontairement en Belgique avec son mari blanc. Forcément, elle a la peau sombre. Sa belle-mère, un peu impotente et sénile, lui crache au visage des sentences comme « Après les Allemands… ce que je hais le plus c’est les Nègres… » Le mari ne bronche pas. Le racisme est devenu une banalité, comme de parler du mauvais temps. « J’ai connu la misère et j’en parle », explique l’auteure Laurène Marx, « je n’écris pas à la place des gens, je ne crée pas de personnages ». C’est à travers sa sensibilité, son écriture qu’ils prennent chair devant le public invité à la découverte d’un monde souvent côtoyé, ignoré. Quelques virgules musicales créent des espaces de respiration dans ce récit haletant et pourtant formidablement modulé par Bwanga Pilipili.

Les lumières de Kelig Le Bars ont une grande importance sur le plateau, marquant des étapes, des fragments de temps. La création musicale de Maïa Blondeau complète le dispositif. De temps en temps, une rumeur sourde se fait entendre dans le lointain jusqu’à assaillir, dans une vibration formidable, les fauteuils des spectateurs. Submergeant tout sur son passage. Comme une vague immense, hissant Rita au-dessus de la mêlée gluante des insultes du quotidien. Gérald Rossi, photos Pauline Le Goff

Portrait de Rita, Laurène Marx : jusqu’au 30/01, 20h. Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise, 67000 Strasbourg (Tél. : 03.88.24.88.00). Université de Lille, le 18/02. Théâtre National Wallonie-Bruxelles, du 03 au 21/03.

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