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En panne de lave-vaisselle…

Au théâtre de La flèche, à Paris, Flor Lurienne et Frédéric de Goldfiem présentent Le lave-vaisselle. Quand l’appareil ménager tombe en panne, c’est toute la vie d’un couple qui dérape ! Dans un face à face aussi déroutant qu’hilarant, un lavage de linge sale à couteaux tirés, un dialogue à en perdre le souffle.

Un intérieur de bric-à-brac, une longue table où trône un étrange appareil miniature… Qui s’éteint et s’allume, sonne ou ronronne étrangement ! Aux premières paroles échangées, le mystère est levé : ci-gît un Lave-vaisselle modèle réduit, sujet de controverses ! Qui accumule les pannes, prend l’eau et fait disjoncter l’époux. La responsable de ces galères à répétition ? Son épouse qui empile la vaisselle n’importe comment, omet d’activer le prélavage et pire, positionne les couteaux dans le mauvais sens au point de tout bloquer, de tout faire sauter… Le constat est affligeant, accablant !

Monsieur connaît sur le bout des doigts mode d’emploi et rouages de la machine, monsieur sait tout et les reproches pleuvent. Sauf que monsieur ne fait rien : ni ranger la maison dont il stigmatise le désordre, encore moins de débarrasser la table et remplir le lave-vaisselle ! L’évidence s’impose, la vraie panne est ailleurs, plus que l’objet à la source du conflit, c’est le couple qui prend l’eau. Certes, il vaut mieux échanger accusations et critiques que de s’envoyer couteaux et fourchettes à la figure, il n’empêche, il en faudrait peu pour que l’altercation tourne au drame, voire à la tragédie.

Dans ce dialogue engagé à grande vitesse, les deux protagonistes sont confondants de naturel et de justesse. Derrière la face cachée de cet original Lave-vaisselle à l’eau stagnante, derrière l’humour noir de tirades à l’emporte-pièce, tels des missiles à destruction massive, émerge l’errance d’un couple dont le dialogue, au fil du temps, s’est noyé dans le routinier, la banalité du quotidien. Au temps d’avant, en compagnie de sa complice Léonore Chaix, la comédienne nous avait déjà littérairement conquis avec son éloquent et désopilant « strip texte » Déshabillez-mots ! Pour l’heure, nul besoin d’appeler un dépanneur, entre plaisante confrontation et ironie cinglante, Flor Lurienne et Frédéric de Goldfiem maîtrisent leur jeu à la perfection ! Yonnel Liégeois, photos Basile Pelletier

Le lave-vaisselle : jusqu’au 13/03, chaque vendredi à 21h. Théâtre La flèche, 77 rue de Charonne, 75011 Paris (Tél. : 01.40.09.70.40).

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Iqtibās, l’amour à terre

Sur la scène de la Faïencerie à Creil (60), l’auteure et metteure en scène Sarah M. présente Iqtibās. Une pièce qui, pour un couple mixte, pose la question du droit de s’aimer au-delà des traditions et oppositions ancestrales. Entre musique, danse et slam, d’un tremblement de terre à la fracture amoureuse.

Ils sont deux sur la scène, comme deux amoureux qui seraient seuls au monde. Pour eux, l’univers est leur territoire. Mais ils ne se posent pas la question. C’est inutile. Hayet Darwich interprète Balkis, Maxime Lévêque est Abel. Ils sont accompagnés par Osa, qui joue en direct ses belles compositions musicales contemporaines, parfois envoûtantes. Découvert au théâtre Antoine Vitez d’Ivry-sur-Seine, Iqtibās (sous-titré Allumer son feu au foyer d’un autre) a été créé en octobre dernier au festival des Francophonies à Limoges.

Écrite et mise en scène par Sarah M. de la compagnie Beïna, la pièce raconte les premiers moments d’une histoire d’amour pour ce couple mixte. « Iqtibās est une étape importante dans mon parcours », dit-elle. Les trois créations précédentes ont abordé successivement « la guerre d’indépendance » en Algérie, la « révolution du jasmin » en Tunisie et « la mutilation des partis d’opposition au Maroc ». Cette fois, il s’agit de mettre en évidence, à travers cette histoire d’amour « de nouveaux rituels, de nouvelles représentations ». Balkis et Abel « échappent à tout carcan identitaire (mais) leur rencontre vient révéler leurs blessures ancestrales, inscrites au plus profond de leurs chairs ». C’est un choc au présent de certaines cultures, de traditions complexes.

Dans cet amour naissant et impétueux, un nouveau rival vient se dresser : un tremblement de terre en pleine nuit, tout bascule. Des maisons sont englouties, Balkis disparaît. Pour retrouver son amour, Abel va devoir découvrir et apprendre une langue inconnue de lui… Comme dans une poésie sensible. Gérald Rossi, photos Najat Saïdi

Iqtibās, Sarah M. : le 06/02, 20h à La faïencerie, allée Nelson, 60100 Creil (Tél. : 03.44.24.01.01). Le 10/02 à l’Étoile du Nord (Paris), le 17/02 au théâtre Jean Vilar (Vitry-sur-Seine), le 27/03 au Théâtre-Cinéma de Choisy-le-Roi, le 03/04 au théâtre André Malraux (Chevilly-Larue), à l’automne au théâtre Dunois (Paris).

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Luce Mouchel ne fait plus semblant !

Au quai Bérigny, Scène nationale de Dieppe (76) Luce Mouchel propose Faire semblant d’être moi. De l’enfance à ses 18 ans, sous la direction de Xavier Maurel, elle se raconte. Ses doutes et ses peurs, ses joies et ses pleurs. Jusqu’à son incursion sur les planches, un bouleversement.

Sur la scène du théâtre de Dieppe, la comédienne entre en scène. Blondeur de la chevelure et pull coloré, sourire enjôleur, une figurine d’antan qui pourtant explose de jeunesse. Normal, même si elle a bien grandi et mûri depuis, la gamine a cinq ans ! Au plus près du public, usant de tous les artifices théâtraux qu’elle maîtrise à la perfection, l’ingénue devenue femme épanouie se dévoile et se raconte. D’une famille présente, aimante et quelque peu extra-ordinaire, d’un non-dit familial déniché au grenier jusqu’aux souvenirs d’enfance revisités, elle dresse le portrait de chacune et chacun avec tendresse. Peu d’accessoires pour encombrer les planches : un piano électrique, une chaise et un gros ballon. L’essentiel est ailleurs, le texte et le jeu de Luce Mouchel.

Des invitations presse, critiques dramatiques, nous en recevons par dizaines. Sélection forcée, un choix obligé, le temps est compté… Retour de spectacle, un soir dans le métro, une banquette de voyageurs civilisés (!) sans écouteurs aux oreilles ni téléphone en main : tout en s’excusant de son audace, une charmante dame se mêle poliment à la conversation. Convivial, enjoué le dialogue, un impromptu qu’il fait bon vivre, d’autant plus lorsque la dive passagère s’avoue comédienne et actuellement en représentation ! Mais oui, mais comment donc, mais c’est bien sûr… Une attachée de presse compétente, le dossier glissé dans la pile, nous irons donc l’applaudir ou la maudire ! Une heure quinze de pur bonheur et plaisir.

Au théâtre, elle a été dirigée par quelques grands metteurs en scène (Alain Bézu, Brigitte Jacques, Philippe Adrien, Jacques Nichet, Daniel Mesguich, Stéphane Braunschweig…), au cinéma aussi (Coline Serreau, Costa-Gravas, Roman Polanski…). Elle a acquis l’art du regard, le placement de la voix, la fluidité du corps, la maîtrise des émotions. Une jeunesse marquée et bouleversée par la proximité bienveillante et aimante d’un grand frère tourmenté de lourdes angoisses, une passion pour la musique, moult souvenirs auxquels la comédienne prête forme et matière en deux temps et trois mouvements : les dix doigts sur le clavier du piano, l’arrière-train en roulade sur le ballon, les deux pieds fièrement debout sur la chaise… L’intimité dévoilée d’une femme de passion qui narre sans fard les chemins empruntés, parfois escarpés, vers la maturité. Vers la liberté : d’être soi-même, de ne plus faire semblant ! Yonnel Liégeois

Faire semblant d’être moi, de et avec Luce Mouchel : le 03/02, 20h. DSN – Dieppe Scène Nationale, 1 Quai Bérigny, 76200 Dieppe (Tél. : 02.35.82.04.43).

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Marina, une plume et un combat

Collaboratrice de longue date de l’Humanité et du Monde Diplomatique, membre du Syndicat de la Critique, Marina Da Silva est décédée, le 26 janvier, des suites d’une longue maladie. Militante depuis sa jeunesse, toute une vie, elle sera restée fidèle à ses engagements journalistiques et anti-impérialistes.

Plus jamais je n’entendrai le son de sa voix, ses messages qui commençaient par un « Coucou ma belle, c’est Marina ! ». Marina Da Silva est morte lundi 26 janvier, des suites d’une maudite tumeur. Jusqu’au bout, elle se sera battue contre la maladie qui la rongeait, se tenant fière, belle et rebelle, élégante au point que ceux qui ne la connaissaient pas étaient loin d’imaginer ce qu’elle endurait. Plus qu’une collaboratrice de notre journal et du Monde diplomatique, c’est une amie qui disparaît, une grande dame, une militante infatigable de la cause palestinienne et du théâtre.

De l’action à la prison

Marina est née au Portugal. Ses parents, son père d’abord, puis sa mère, émigrent en France au début des années 1960. Son père est maçon, sa mère travaille à la chaîne dans une usine de métallurgie. La famille s’installe à Colombes, dans les Hauts-de-Seine. Très tôt, Marina prend part à toutes les luttes féministes, anti-impérialistes et s’investit dans le combat contre les QHS, les quartiers de haute sécurité, cet abcès répressif au pays des droits de l’homme. Les années 1980 et 1990, elle les vit à travers des actions radicales qui lui vaudront trois ans de prison ferme qu’elle exécutera à Fleury, Rouen et Orléans. Elle est proche du Comité contre la double peine, du MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues), de la gauche prolétarienne durant ces années qui sont synonymes de fortes turbulences. En 1987, la militante communiste Souha Bechara est arrêtée et condamnée à dix ans de prison pour avoir tué un chef d’une milice libanaise qui collaborait avec Israël. Marina prend une part active pour sa libération, rencontrera Souha à sa sortie de prison. Elles deviendront amies pour toujours. Marina se rend fréquemment à Beyrouth et se lie d’amitiés avec beaucoup de militants, d’artistes, d’intellectuels libanais. Des amitiés qui perdureront jusqu’au bout. Elle, qui avait la Palestine au cœur, ne pourra jamais se rendre dans les territoires occupés, sans cesse refoulée par les autorités israéliennes.

À partir des années 2000, à la faveur de son engagement au forum culturel du Blanc-Mesnil qui accueille alors, en résidence, les premiers pas de metteurs en scène aujourd’hui reconnus (Emmanuel Demarcy-Mota, Arnaud Meunier et Benoît Lambert…), nous nous rencontrons. Précieuse et passionnante, commence alors une collaboration régulière avec le journal. Marina va couvrir tout le champ de la création théâtrale du Proche et du Moyen-Orient, réalisera des entretiens avec le grand metteur en scène libanais Roger Assaf en 2001, un article magnifique sur Fairouz, la diva libanaise, pour son concert à l’Olympia en 2002. Plus tard, elle rencontrera en Irak le metteur en scène et directeur du département des Beaux-Arts de Bagdad, Haythem Abderrazak, se rendra au festival Sens interdits régulièrement, au festival d’Almada créé par le metteur en scène communiste portugais Joaquim Benite… C’est au Portugal qu’elle repère, avant qu’il ne soit invité en France, Tiago Rodrigues, dramaturge et metteur en scène, et réalise, la première, un entretien avec lui. Elle attire notre attention sur le metteur en scène palestinien Bashar Murkus dont elle connaissait le travail avant qu’il soit invité en Avignon.

Marina était une grande journaliste mais aussi une circassienne accomplie (la voir sur un trapèze s’envoler dans les airs était un vrai moment de grâce), une professeure de yoga adulée par ses élèves. Elle se sera battue jusqu’à son dernier souffle, avec courage, dignité. Le journalisme perd une plume intègre, le journal une très grande amie. Marie-José Sirach

Chantiers de culture s’associe à l’hommage émouvant et chaleureux de notre consœur, nous partageons la peine de ses proches et de ses amis. Son nom s’inscrivait dans la liste des contributeurs et contributrices réguliers du site. Nous gardons un souvenir fort de nos échanges avec Marina, toujours emprunts de connivence et de fraternité sincères. Ses obsèques se dérouleront le 10 février, à Colombes. Un hommage lui sera rendu en mars. Yonnel Liégeois

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Femmes et savantes

Sur la scène du Centre dramatique national de Saint-Étienne (42), Benoît Lambert présente Les femmes savantes. Dans l’avant-dernière comédie de Molière, trois femmes tentent de s’affranchir de leur condition par le savoir. Aux côtés d’Anne Cuisenier et d’Emmanuel Vérité, au cœur d’un magistral décor, un spectacle magnifiquement servi par la troupe des jeunes élèves de la Comédie.

Lever de rideau, magistral décor ! Face au public, s’alignent d’immenses bibliothèques aux rayons richement fournis en ouvrages de toute taille… Le doute n’est point de mise, nous pénétrons dans un haut lieu de culture. Un lieu aussi de débats et de controverses, à l’heure où s’engage le dialogue entre les deux sœurs. L’une se réjouit à l’annonce de son mariage prochain, heureuse de goûter bientôt aux plaisirs des sens, l’autre lui reproche vivement de céder aussi prestement à des envies bien futiles plutôt que de consacrer son temps aux lumières de l’esprit, à la lecture et à la poésie, à l’étude du latin ou du grec… Un vif affrontement, brutal et frontal, entre les deux femmes qui n’en démordent pas. Si la pièce de Molière fut longtemps perçue comme une satire des prétentions intellectuelles des femmes, avec subtilité Benoît Lambert en révèle contradictions et complexités.

Deux femmes d’apparence fragile, cernées l’une l’autre par ces monumentales bibliothèques, images imposantes du savoir en puissance, le projet de l’une ne pourrait-il être d’une égale dignité à celui de l’autre ? Et si les fameuses Femmes savantes de Molière voulaient nous en dire plus que ce que l’histoire nous en a majoritairement légué au fil des siècles : des « précieuses ridicules » à l’esprit embrumé par une somme de connaissances mal digérées ou des femmes aspirant à plus de liberté et de dignité dans une société où le patriarcat s’impose comme de droit divin ? Outre la beauté de la langue où brille l’alexandrin, Molière joue cartes sur table : l’on rit d’abord d’un maître de maison aussi falot que peureux, qui préfère le « bon breuvage » au « beau langage », d’un Trissotin piètre rimailleur dénué de talent qui masque sa concupiscence sous couvert d’un vernis de culture. Femmes, elles l’affirment, persistent et signent jusqu’à l’excès, elles veulent apprendre, comprendre, penser et décider par elles-mêmes, pour elles-mêmes ! Au gré du mouvement des énormes armoires à livres amovibles qui réduisent ou élargissent la focale sur le vaste plateau, les bouches s’ouvrent, la vérité se fait jour : la femme ne serait-elle point l’avenir de l’homme ?

Benoît Lambert, le metteur en scène et directeur de la Comédie de Saint-Étienne, est un fidèle compagnon de route de Molière. Son Avare, précédemment, nous avait plus qu’ébloui par ses trouvailles et sa scénographie, cette nouvelle création s’inscrit dans le même imaginaire, dépoussiérant notre rapport au texte, nous offrant des images de toute beauté. Avec une jeune troupe qui s’aventure avec talent et sans complexe dans le répertoire classique, avec Anne Cuisenier et Emmanuel Vérité maîtres interprètes confirmés et incontestés de la bande à Lambert. De la belle ouvrage, à n’en point douter ! Yonnel Liégeois, photos Sonia Barcet

Les femmes savantes, Benoît Lambert : jusqu’au 31/01, le vendredi à 20h et le samedi à 17h. La Comédie de Saint-Étienne, Centre dramatique national, Place Jean Dasté, 42000 Saint-Étienne (Tél. : 04.77.25.14.14). Du 05 au 07/02 à la Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace, les 17 et 18/02 au Théâtre de Nîmes, les 10 et 11/03 à La Coursive – Scène nationale La Rochelle, les 17 et 18/03 au Bateau Feu – Scène nationale de Dunkerque, les 26 et 27/03 à L’Odyssée – Scène conventionnée de Périgueux, les 31/03 et 01/04 au Théâtre d’Angoulême – Scène nationale.

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Une sacrée tablée

Sur la scène du Radiant, à Caluire et Cuire (69), François Cervantes propose Le repas des gens. Robert et sa femme, qui n’ont jamais mis les pieds dans un théâtre, se retrouvent à dîner… sur scène ! Un extravagant quiproquo où l’humour s’impose, surtout une formidable déclaration d’amour au théâtre.

La table est dressée, les chaises alignées, la lumière tamisée. Robert et sa femme s’avancent à pas comptés, plutôt intimidés. Il n’est pas évident pour des néophytes de s’aventurer sur scène, celle de la Criée à Marseille où nous avons eu plaisir à savourer cet original Repas des gens lors des premières représentations. Encore plus, lorsque la salle est pleine à craquer de spectateurs… Pour un éventuel dîner en toute intimité, il faudra repasser !

Depuis bien longtemps déjà, François Cervantes ne cesse de nous étonner au fil de ses créations. Celle que nous avions déjà eu plaisir à applaudir, Le cabaret des absents, se présentait comme une superbe déclaration d’amour au spectacle vivant : le sauvetage d’un théâtre promis à la disparition dans les années 70 ! Suivra, lors des Zébrures d’automne aux Francophonies 2025 de Limoges, la création de Et le cœur ne s’est pas arrêté : en plein Liban déchiré, une maison de pierres où deux clowns émouvants de présence tentent de survivre et d’aimer. Implantée depuis 2004 dans l’enceinte de la Friche de la Belle de Mai à Marseille, L’entreprise porte bien son nom ! Le projet de la compagnie est ambitieux. « Nous connaissons tous des gens qui n’ont jamais passé la porte d’un théâtre, mais pour qui, pourtant, nous continuons à faire du théâtre », précisait-il alors en exergue à la présentation de son Cabaret, le public ne doit pas craindre d’affronter l’obscurité de la salle jusqu’à l’ouverture du rideau. De la scène de la Criée à celle du Radiant à Caluire et Cuire, la magie des planches est au rendez-vous, l’homme récidive, de nouveau il nous ouvre l’appétit. « Dans Le repas des gens, Robert et sa femme, par leur regard, nous font renouer avec l’essence du théâtre, avant la mise en scène, avant la scénographie, avant même l’écriture ».

Du Cabaret au Repas, on y trouve à boire et à manger, mais bien plus encore ! Entre dialogues désopilants et mimiques hilarantes, convivialité et fraternité s’invitent à la table de Robert et de sa femme… Dans leur quartier déjà, avec eux, chaque soir c’est table ouverte : ça papote et palabre entre voisins, alors imaginez, quand c’est toute une palanquée de spectateurs qui s’invite à l’apéro ! Catherine Germain et Julien Cottereau nous régalent en couple égaré qui n’hésite point à faire spectacle de leur vie, à faire déraper la représentation pour que surgissent les trésors en coulisses, à faire naître l’émotion d’un regard, d’une intonation de voix, d’un geste simplement esquissé.

Outre le régisseur transformé en serveur, s’imposent la maîtrise du jeu des comédiens, les trouvailles d’une mise en scène réglée à la Keaton… Du théâtre populaire porté à l’excellence de l’art dramatique, buvons et festoyons ! Yonnel Liégeois

Le repas des gens, texte et mise en scène François Cervantes : les 27 et 28/01 à Caluire et Cuire, le 03/02 à Courbevoie, le 10/02 à l’Estive de Foix et de l’Ariège, le 13/02 au Théâtre de Béziers, le 17/02 à Uzes, le 20/02 à Tarbes, le 24/02 à Oloron Sainte Marie (jusqu’en avril 2026, la suite de la tournée sur le site de la compagnie).

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Une entrevue au cordeau

Au Théâtre des quartiers d’Ivry (94), Cédric Gourmelon présente Corde raide. Suspens et étrangeté ponctuent le déroulé de la pièce de l’anglaise debbie tucker green : un huis-clos contemporain chargé d’une lourde angoisse, un spectacle d’une puissance convaincante.

Suspens, étrangeté et angoisse squattent la scène des Œillets, le décor à l’identique : un lieu d’accueil à la blancheur cadavérique, froide et impersonnelle ! Une table, une fontaine à eau et quelques chaises… En cet endroit énigmatique, deux fonctionnaires (administratifs, judiciaires, policiers, pénitentiaires ?) reçoivent une jeune femme, noire et mutique. Ils ont été formés, ils doivent conduire leur entretien avec tact et douceur. Aux premiers propos échangés, l’évidence s’impose, la situation est grave, les décisions à prendre d’une importance capitale. Très vite, la situation dérape. Voulant bien faire et surtout bien dire, ils s’enferrent rapidement dans un propos infantilisant, des interrogations faussement doucereuses et convenues qui ont le don de provoquer la colère de leur interlocutrice. Sur la Corde raide, le titre est bien choisi, tant le dialogue est piégé, à la limite de la rupture… Au final de la pièce, dont nous ne dirons mot, il s’impose avec une redoutable et imparable évidence.

La pièce de l’auteure anglaise debbie tucker green, qui exige les minuscules à l’écriture de son nom, se révèle d’une sulfureuse efficacité. Mêlant l’humour noir au détour de la prestation empêtrée des deux agents dans la conduite de leur entretien au tragique que le corps, gestes-paroles et voix de la femme convoquée, leur renvoie en pleine face… L’angoisse envahit l’espace, tant la fragilité de l’une contraste avec le ridicule des deux autres. Le rire du spectateur s’impose en vue de rompre ce cauchemar éveillé, cet absurde engrenage, cette maudite série noire. Un huis clos poignant, prégnant, servi par un imposant trio de comédiens que Cédric Gourmelon guide avec tact en cette société aseptisée. Si d’aucuns ont osé tirer sur le pianiste en des temps pas si reculés, il importe désormais de ne pas trop tirer sur la corde ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Corde raide, Cédric Gourmelon : du 28/01 au 01/02, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. CDN-Théâtre des Quartiers d’Ivry, la Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11). Les 04 et 05/03 à 20h, à la Comédie de Saint-Etienne.

Directeur de la Comédie de Béthune (62), le Centre dramatique national, Cédric Gourmelon présente Édouard III jusqu’au 22 février, du mardi au samedi à 20h et le dimanche à 16h, au théâtre de La Tempête (75). Une pièce inédite de Shakespeare, encore jamais jouée en France : un événement !

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Les dames de Maupassant

Au studio Hébertot (75), Jean-Pierre Hané présente La passion des femmes. Adapté des nouvelles de Guy de Maupassant, le portrait diversifié de la condition féminine au XIXème siècle : de la femme vindicative à la femme soumise, entre humour et délicatesse.

Célèbre hier, reconnu aujourd’hui pour la qualité et la beauté de ses contes et nouvelles (Boule de suif, Le Horla, Contes de la bécasse, La petite Roque, il en écrira pas moins de 300…), Guy de Maupassant fut aussi un sacré coquin et libertin ! Forçat de la plume, entre plaisirs de la chasse et du canotage sur la Seine, avec sa bande d’amis il s’accorde pourtant le temps de quelques loisirs en compagnie de jeunes et belles dames dites « dociles ». Ironie du sort, à 42 ans, atteint de syphilis, il meurt en 1893. Paradoxe, contrairement aux apparences et parfois à des affirmations bien hâtives, l’écrivain à succès témoigne, au fil des pages d’une nouvelle l’autre, de l’attention particulière qu’il accorde à la gent féminine. Qu’elle soit du peuple ou de l’aristocratie… C’est dans ce terreau littéraire qu’a puisé Jean-Pierre Hané, le metteur en scène, à l’heure de nous offrir sa Passion des femmes !

Sur la scène du studio Hébertot, se présente donc la fine fleur des deux sexes ! Novice ou forte de sa longue expérience en compagnie de ces messieurs pour les dames, avec ou sans moustache pour les hommes en costume endimanché… Un premier constat, il n’est pas simple de s’afficher fille et indépendante, intelligente et cultivée en cette fin de siècle. Les répliques fusent dans leur bouche, sceptiques sur la sincérité de déclarations amoureuses enflammées, doutant du bien-fondé du mariage simple « association d’intérêts, un lien social et non moral ». En outre, entre femme du peuple et femme du monde, face aux hommes les armes sont inégales. Maupassant est lucide : pour conquérir indépendance et liberté, aux femmes d’user des mêmes stratagèmes et ruses qu’emploient maris ou amants !

En duo ou solo, alternant monologues et discussions enfiévrées, la troupe la joue fine et allègre. Un spectacle joliment troussé entre lucidité, cynisme et humour, de plaisantes joutes de mots qui laissent ces messieurs sans réplique. Un moment savoureux, aux vérités bonnes à dire et qui se laissent entendre en ces jeunes années du troisième millénaire : à l’appel de Maupassant le Bel-Ami, toujours plus et mieux, oser lever le voile et la voix ! Yonnel Liégeois, photos Marie-Pascale Velay.

La passion des femmes, Jean-Pierre Hané : jusqu’au 15/02, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 14h30. Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).

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Frida, une artiste inclassable

Le 24/01, à Bussang (88), Laurence Cordier présente Frida Kahlo. Dans un décor évoquant un atelier de peinture, deux comédiennes-danseuses s’emparent des écrits de Frida Kahlo pour nous faire découvrir le parcours de l’extraordinaire artiste peintre mexicaine. Un destin brisé par un terrible accident, qui n’entame en rien sa rage de vivre face à la vie et à la mort.

Après avoir travaillé sur des paroles de femmes fortes empêchées dans leur quête d’accomplissement, Frida Kahlo s’est imposée à moi comme une figure puissante de la création féminine. On connaît Frida Kahlo par sa dimension populaire et féministe, la force symbolique de ses peintures, reflets de ses passions et de ses souffrances. On la connaît moins par ses écrits. En découvrant sa correspondance, et surtout le journal qu’elle a tenu les dix dernières années de sa vie, j’ai été bouleversée par l’intimité troublante dans laquelle s’y expriment sa puissance de vie et la poésie de son univers intérieur.

Dans sa correspondance, elle se confie à ses proches comme elle peint ses toiles, avec un regard trivial et acéré, sans complaisance. Elle y dévoile la sensibilité de son rapport au monde, son courage face à l’adversité, sa passion dévorante pour le peintre muraliste Diego Rivera, mais aussi son humour irréductible face à la maladie et la mort. Son journal, lui, est composé comme une œuvre à part entière. Son écriture est puissante et enivrante. En quelques dizaines de pages, elle rassemble, dans une intimité troublante, les fondements d’une mythologie. La question du corps est omniprésente, corps désirant, corps souffrant, corps stérile, corps féminin sublimé à travers la question de l’enfantement artistique.

J’ai accordé une grande place au travail chorégraphique pour rendre compte de la puissance émotionnelle de ses tableaux. Enfermée dans le carcan d’un corps douloureux toute sa vie, Frida transcende ses souffrances dans l’Art en les transformant en sources de création. Avec Paola Cordova et Delphine Cogniard, deux comédiennes-danseuses, le spectacle interroge l’acte de création, quel qu’il soit, pour ce qu’il est avant tout : une furieuse ode à la vie. Laurence Cordier, metteure en scène, compagnie La course folle. Photos Jean-Louis Fernandez

Frida, Laurence Cordier : le 24/01, 19h30 au Casino de Bussang. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théâtre du Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). Le 27/03 à Oésia, Notre Dame d’Oé (37).

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Rita, portrait rebelle

Au Théâtre national de Strasbourg (67), Laurène Marx met en scène Portrait de Rita. Un texte brûlant issu d’entretiens, où la comédienne Bwanga Pilipili donne vie et passion à ces fragments d’inhumanité.

Plateau vide, nu, avec au centre un micro sur pied. Pas d’artifice, rien pour se réconforter. On s’en doutait, le moment sera rude. Émouvant et envoûtant. De lui pourra naître la peur, mais aussi la colère. Derrière le micro, une comédienne dans une robe de couleur vive, seule concession à l’espoir. Bwanga Pilipili est par ailleurs auteure et metteuse en scène. On a pu l’apprécier dans des séries télévisées comme Engrenages. Sur scène, on a pu la voir dans le Roi Christophe d’Aimé Césaire, dans les Monologues du vagin – son premier rôle –, ou encore à Avignon dans la pièce documentaire de Milo Rau Hate radio.

Ici, Bwanga Pilipili est Rita. Une jeune femme, modeste, qui est sortie « pour s’acheter de la viande hachée ». Sur la messagerie de son téléphone elle découvre ce message : « Bonjour, c’est l’école, il faut venir chercher Mathis tout de suite il a fait des bêtises ». Début de l’aventure. L’écriture de Laurène Marx, à qui l’on doit aussi la mise en scène, est dépouillée. En prise sur le réel, le quotidien, attentive à une foultitude de petites choses qui font la vie. Ou qui la défont. Forcément.

Violence du mari, violence policière…

Ce Portrait de Rita s’est créé à Théâtre Ouvert, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Il résulte d’entretiens réalisés par la comédienne et la metteure en scène. La trame est donc celle du vrai, du vécu. Le dossier de présentation parle de « stand-up triste ». Ce n’est pas en tout cas du théâtre documentaire. C’est au-delà. C’est un récit drôle, parfois, tellement l’absurde crachote. Un récit au premier degré. Qui dénonce la violence de l’homme dans le couple, la violence de l’équipe enseignante, la violence de la police à l’école…

Rita est de Yaoundé, capitale du Cameroun. Elle est arrivée volontairement en Belgique avec son mari blanc. Forcément, elle a la peau sombre. Sa belle-mère, un peu impotente et sénile, lui crache au visage des sentences comme « Après les Allemands… ce que je hais le plus c’est les Nègres… » Le mari ne bronche pas. Le racisme est devenu une banalité, comme de parler du mauvais temps. « J’ai connu la misère et j’en parle », explique l’auteure Laurène Marx, « je n’écris pas à la place des gens, je ne crée pas de personnages ». C’est à travers sa sensibilité, son écriture qu’ils prennent chair devant le public invité à la découverte d’un monde souvent côtoyé, ignoré. Quelques virgules musicales créent des espaces de respiration dans ce récit haletant et pourtant formidablement modulé par Bwanga Pilipili.

Les lumières de Kelig Le Bars ont une grande importance sur le plateau, marquant des étapes, des fragments de temps. La création musicale de Maïa Blondeau complète le dispositif. De temps en temps, une rumeur sourde se fait entendre dans le lointain jusqu’à assaillir, dans une vibration formidable, les fauteuils des spectateurs. Submergeant tout sur son passage. Comme une vague immense, hissant Rita au-dessus de la mêlée gluante des insultes du quotidien. Gérald Rossi, photos Pauline Le Goff

Portrait de Rita, Laurène Marx : jusqu’au 30/01, 20h. Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise, 67000 Strasbourg (Tél. : 03.88.24.88.00). Université de Lille, le 18/02. Théâtre National Wallonie-Bruxelles, du 03 au 21/03.

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Bianca au cœur pur

Au Théâtre 14, à Paris, Dominique Pitoiset présente A love suprême. Une pièce de Xavier Durringer, disparu en 2025, écrite pour l’actrice Nadia Fabrizio. Un spectacle bouleversant, Bianca la stripteaseuse au cœur si pur et simple.

De Xavier Durringer, mort trop tôt le 4 octobre 2025, Dominique Pitoiset met en scène A love suprême, une pièce écrite sur commande pour l’actrice Nadia Fabrizio. Une première version avait eu lieu en 2018. À présent, strictement épurée, la représentation s’avère littéralement bouleversante, car on y entend résonner à nouveau la voix d’écorché vif de l’auteur, portée par une interprète qui en sublime chaque inflexion. Après trente-deux ans de bons et loyaux services dans un peep-show de Pigalle sous les yeux d’innombrables voyeurs, Bianca est virée par les tenanciers de la boîte. Place aux jeunesses à la chair fraîche ! Ni syndicats ni convention collective dans ce métier de nuit, où elle exhibait son corps devant des hommes invisibles.

Ainsi que l’écrit Dominique Pitoiset dans une étincelante déclaration liminaire, Bianca revient sur son existence de « lumpenprolétaire du fantasme » au fil d’un soliloque obsédant. Femme sans homme, Bianca au cœur pur et simple n’a d’amour que pour son fils, à qui elle a payé des études de médecine. Bianca n’a pas la langue dans la poche. Bianca n’avait pas de poche, dansant nue en priant Sainte Rita, dans ces années 1980 et 90 à Pigalle, dont elle brosse, au cours de sa confession pudique, un paysage sociologique criant de vérité, où l’on retrouve, ici et là, deux ou trois figures d’alors errant dans les années sida, du Moulin Rouge au Palace. Nadia Fabrizio distille, avec un art subtil, chaque mot d’une partition où la crudité du verbe le dispute à la tendresse de l’auteur pour sa créature. Flaubert a pu dire : « Madame Bovary c’est moi. » Durringer n’aurait-il pas pu prétendre être Bianca ?

Il fut encore au mieux de son réalisme poétique, non loin de Jacques Prévert, illustre résident de Pigalle dont le sirop de la rue coulait dans les veines. Avec Bianca, gamine de province qui rêvait d’être artiste (l’étant devenue à sa façon), Xavier Durringer a donné naissance à un type de femme inoubliable, issue de la marge sociale, qui en dit si long sur la pleine page dont nous sommes gavés. Rangeant les strings et la perruque blonde de Bianca dans un sac en plastique, de toute sa sensibilité gracieuse dûment chorégraphiée, Nadia Fabrizio entre ainsi dignement dans la mémoire des spectateurs. Ce soir-là, de grand froid, ils lui ont offert huit rappels chaleureux en criant bravo. Cela console du chagrin de la perte de Xavier, dont l’esprit demeure vivant. Jean-Pierre Léonardini

A love suprême, Dominique Pitoiset : jusqu’au 24/01, les mardi – mercredi et vendredi 20h, jeudi 19h, samedi 16h. Le Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77).

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Anissa et Ahmed, la beauté d’un duo

Au Théâtre de Belleville (75), Ahmed Madani présente Au non du père. Avec une des jeunes femmes qui ont créé F(l)ammes il y a près de dix ans, l’écrivain et metteur en scène nous entraîne jusque dans le New Hampshire. Anissa raconte sa vie tout en concoctant pralines et fondants au chocolat… Vérité ou mensonge ? Du théâtre.

Le metteur en scène et la comédienne accueillent les spectateurs à l’entrée de la salle du Théâtre de Belleville. On les retrouve à la fin, à la même place : ils distribuent les pralines et les petits fondants au chocolat qu’a concoctés la « comédienne » durant le spectacle. Une heure trente durant, on l’a écoutée. Et parfois Ahmed Madani lui-même, qui est là, côté cour du plateau, derrière un bureau et un ordinateur.

L’histoire serait celle d’Anissa, et avant cela de sa mère, abandonnée par un père qui acceptera plus tard le nom de « géniteur », mais pas trop de « père ». Assez banale histoire des hommes qui n’assument pas et des femmes qui rêvent. Malgré l’amour de sa mère, sa force, sa lucidité, Anissa a souffert. Elle ne donne pas de nom de famille. Dans F(l)ammes, elles étaient deux…Dans Au non du père, pas de nom de famille pour Anissa. Elle est présente d’entrée, comme Ahmed Madani, et expose la situation. Son père a abandonné très tôt sa mère. Et soudain, alors qu’elle est adulte et mère, mère justement, elle est prise sourdement du puissant désir de savoir qui est son père.

Faut-il en dire plus ? Non. Il faut écouter cette belle histoire. On a le droit d’être étonné par la manière dont Anissa, un jour, pense avoir reconnu un homme dont elle ne sait pratiquement rien. On a le droit de croire au miracle. On a le droit d’accepter les mensonges. On est au théâtre. Et tandis que dans la cuisine, fondants au chocolat et pralines cherchent la perfection, on écoute Anissa. On admire son beau visage. On n’arrive pas à imaginer qu’à 25 ans, elle avait déjà cinq enfants. On aimerait que parfois, elle articule plus clairement, parle un peu plus haut. À ses côtés, derrière ses lunettes hublot, aux verres épais, Ahmed Madani va et vient, et commente les films que l’on voit. Cette boulangerie du New Hampshire, elle existe. Mais l’histoire que l’on nous raconte, est-elle vraie ? Peu importe. Ici, seule compte l’émotion.

Elle est bien là, n’en disons pas plus. Découvrez cette quête, dans l’amitié et l’espérance d’amour. C’est très beau. Beau, simple et très mystérieux. Armelle Héliot, in Le journal d’Armelle. Photos Pauline Le Goff

Au non du père, Ahmed Madani : jusqu’au 24/02, les mercredi et samedi à 19h, les jeudi et vendredi à 21h15, le dimanche à 15h.. En février, du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Le théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34). Le texte de la pièce est disponible aux éditions Actes Sud.

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La valse de Philomène

Aux éditions du Lys bleu, Alain Courret publie Philomène, une valse à trois temps. Un roman de science-fiction qui mêle politique, questions religieuses et sociales. Paru dans le quotidien La Nouvelle République, un article de Sophie Lavergne.

Rien n’était prémédité et pourtant aujourd’hui, Philomène, son héroïne, le fait vraiment valser dans le monde de l’écriture ! Alain Courret a pas mal parcouru la France : Toulouse, la Dordogne, la Lozère… Il vit depuis quelques années à Mézières en Brenne où il coule une retraite paisible auprès de sa femme et de sa famille proche. Professionnellement, il s’est consacré aux autres : avec son diplôme d’éducateur spécialisé, il a dirigé des instituts thérapeutiques d’éducation prioritaire (ITEP) mettant ses compétences au service des jeunes. Puis il consacre une partie de sa carrière à l’aide aux victimes au sein d’un centre d’hébergement et de réinsertion sociale. « C’est lors d’un temps de convalescence, immobilisé sur une chaise, que je me mets à écrire », confie Alain. « Je vis ce moment de pause comme un intervalle entre un avant et un après et c’est de ce ressenti que naît mon nom d’auteur Alain Tervalle ».

Fragilisée par un AVC, Philomène bascule dans un univers où visions et réalités s’entremêlent. Poussée par ses hallucinations, elle se lance dans une quête vertigineuse autour d’un mystérieux livre de prophéties. Entre politique, religion et finance, le suspense s’intensifie, brouillant sans cesse la frontière entre rêve et vérité. Mais jusqu’où peut-on vraiment se fier à son esprit ?

Si le temps marque une pause pour ce nouvel écrivain né, la vie et tous ses tumultes commence pour son héroïne, Philomène qui, dans une valse à trois temps, va voir sa vie défiler à l’envers par un rajeunissement. Même si cette histoire évolue à contre temps, elle n’en reste pas moins d’actualité avec une approche politique, où la question de la religion est évoquée, et avec les tourments de la maladie.

« J’ai toujours été passionné de science-fiction et de fantastique et à travers cet ouvrage, c’est un message optimiste que je veux faire passer. Cette aventure dangereuse que vit Philomène transmet aussi de belles valeurs sur l’amitié et la famille. » Sans trop croire en son talent, en mars dernier, il envoie son manuscrit à une dizaine d’éditeurs en région parisienne et obtient trois réponses positives. C’est finalement la maison d’édition Le lys bleu à qui il accordera sa confiance pour l’accompagner dans cette nouvelle aventure. Sophie Lavergne

Philomène, une valse à trois temps, Alain Tervalle (Le lys bleu, 404 p., 25€).

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Carmen, un point c’est tout

Sur la scène du Volcan, au Havre (76), François Gremaud propose Carmen.. L’opéra de Bizet revisité, avec un point final qui en fait toute la subtilité ! Accompagnée par cinq musiciennes virtuoses, la cantatrice et comédienne Rosemary Standley chante et conte, avec force humour et talent, les amours tumultueuses de la célèbre gitane.

D’abord, il y eut Phèdre !, avec un point d’exclamation. Ensuite, Giselle…, avec trois points de suspension. Désormais, il nous faut entendre Carmen., avec un point c’est tout. Un point au final, c’est presque rien certes, mais ce n’est pas rien et c’est même déjà beaucoup pour François Gremaud, le petit Suisse égaré en territoire hexagonal ! Trois héroïnes au destin funeste, entre théâtre-ballet-opéra, trois chefs-d’œuvre chacun en leur genre revisités pour la bonne cause : rendre proches et vivants ces classiques du répertoire pour les néophytes, en proposer un regard neuf et décalé pour les amateurs éclairés… La bande à Gremaud excelle en la matière !

Après Phèdre ! superbement incarnée par le fantasque Romain Daroles, il y eut donc Giselle (aux trois points de suspension…), interprétée par Samantha van Wissen : non pas le fameux ballet écrit par Théophile Gautier, mais la pièce à l’humour acidulé de l’inénarrable helvète ! Accompagnée de quatre jeunes musiciens virtuoses (violon, harpe, flûte et saxophone), la danseuse et comédienne nous contait avec humour et grâce la genèse de ce fameux ballet créé en 1841, sommet de l’art romantique. Une performance de haute volée pour celle qui devait danser et parler sans jamais perdre le souffle, endosser tous les personnages de l’œuvre, dialoguer avec la musique et le public entre entrelacs et entrechats…

Aux quatre instruments précédemment cités, s’ajoutent désormais la plainte et la tonicité du populaire accordéon pour cette Carmen. nouvelle génération sous les traits de Rosemary Standley, une superbe et détonante incarnation ! Pantalon bouffant, elle prête sa voix avec le même aplomb à son brigadier don José transi d’amour comme au toréador don Escamillo. Nous contant les prémices tumultueux à la création de l’opéra, jugé scandaleux pour l’époque, interprétant avec maestria les airs aujourd’hui mondialement connus… « De la même manière que pour Phèdre !, j’ai souhaité faire entendre l’alexandrin, je veux faire entendre le verbe de Carmen », confie François Gremaud, « Rosemary travaille respectueusement la partition originale, pour ensuite retrouver la liberté absolue ».

Revue et corrigée par François Gremaud pour le livret, Luca Antignani pour la musique, femme libre et libérée, la gitane et cigarière de Bizet impose sa puissance de caractère et de vie, bravant jusqu’à la mort ces hommes qui tentent de l’emprisonner dans leur jalousie maladive. Nous voilà de retour au premier jour de la création sur le plateau de l’Opéra-Comique en 1875, Séville sur scène et Alphonse Daudet dans la salle : entre humour et tragédie, bel canto et féminicide, une Carmen. à subjuguer vraiment le public, point final ! Yonnel Liégeois

Carmen., de François Gremaud : les 07 et 08/01 au Volcan, Le Havre. Le 10/01 à la Maison de la culture de Tournai (Belgique). Le 20/01 au Théâtre de Gascogne, Mont-de-Marsan. Le 22/01 à L’Avant-Scène, Cognac. Le 23/01 à L’Odyssée, Périgueux. Le 03/02 au Quai, CDN d’Angers. Du 05 au 07/02 au Cratère, Scène nationale d’Alès. Le 03/03 aux 2 Scènes, Scène nationale de Besançon. Le 05/03 au Grand R, Scène nationale de La Roche-sur-Yon. Le 06/03 à l’espace culturel Capellia, La Chapelle-sur-Erdre. Le 17/03 à la Chapelle des Sablons, Neuilly. Du 19 au 21/03 au Zef, Scène nationale de Marseille en partenariat avec la Criée, Théâtre national.

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Hannah Arendt, une philosophe en action

Aux éditions Calmann-Lévy, Thomas Meyer publie Hannah Arendt. Une biographie de référence, à l’heure où l’on célèbre les 50 ans de la mort de la philosophe. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°384, décembre 2025), un article de Frédéric Manzini.

Remettre Hannah Arendt dans son époque pour mieux comprendre son cheminement intellectuel : c’est l’objectif que s’est fixé Thomas Meyer en rédigeant cette biographie, immédiatement devenue outre-Rhin un ouvrage de référence. Il est vrai que la vie d’Hannah Arendt (1906-1975) couvre l’essentiel du 20e siècle, dont elle fut un témoin de premier plan. Depuis son enfance bourgeoise à Königsberg jusqu’à sa mort à New York en passant par sa couverture du procès Eichmann et les polémiques qui ont suivi, elle en a personnellement traversé les convulsions et a su en nourrir sa pensée. Cette biographie se distingue des précédentes par les nouveaux éléments qu’elle apporte sur la période de ses années parisiennes, alors que d’ordinaire on insiste davantage sur sa formation universitaire à Heidelberg auprès de ses maîtres Karl Jaspers et Martin Heidegger dans les années 1920.

L’exploitation d’archives inédites et de documents d’époque a en effet révélé que, depuis son arrivée d’Allemagne en 1933 jusqu’à son départ pour les États-Unis en 1940 pour fuir l’arrivée des nazis en France, Hannah Arendt a contribué à organiser l’émigration de centaines d’enfants juifs en direction de la Palestine. Récolte de fonds, recherche de familles d’accueil, obtention de visas : cet engagement sioniste social en faveur de l’alyah – la « montée » vers Israël – fournit à Thomas Meyer l’occasion de préciser que la philosophe « n’a, à aucun moment été opposée par principe à la fondation d’un État d’Israël, contrairement à ce qu’ont affirmé ses partisans et ses ennemis », pourvu que cette fondation s’effectuât sans dépendance à l’égard d’une autre puissance. Alors que ce mois de décembre 2025 marque les cinquante ans de sa mort, on comprend à quel point les analyses politiques d’Hannah Arendt sont liées, non seulement à l’actualité qu’elle a vécue, mais au travail social très concret qu’elle a accompli. Œuvre, travail et action : les trois dimensions de la riche vita activa d’Arendt forment un ensemble indissociable. Frédéric Manzini

Hannah Arendt, Thomas Meyer (Calmann-Lévy, 560 p., 25,90 €).

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 384, un dossier sur Douze lieux communs décortiqués par les sciences sociales et deux passionnants sujets (un entretien avec le sociologue Alain Ehrenberg sur les enfants à problèmes, un passionnant portrait de l’historien Fernand Braudel). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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