Cent ans après sa naissance, Geneviève Winter consacre une magistrale monographie à Gérard Philipe. Des premiers pas sur les planches à la gloire sur grand écran, de la réalité au mythe.
On dit que les bons meurent jeunes. Ce fut vrai pour Gérard Philipe, arraché à la vie à 36 ans. Cent ans après sa naissance, le 4/12/1922 à Cannes, Geneviève Winter lui consacre une monographie de qualité, extrêmement précise et documentée. Son Gérard Philipe synthétise tout ce qu’on a pu apprendre sur lui, au fil du temps, en de nombreux ouvrages. Si elle tient compte, d’emblée, du mythe de l’archange foudroyé, elle n’en fait pas l’essentiel de son analyse. Elle rappelle, néanmoins, que l’épouse de l’acteur, Anne Philipe, qui en 1963 publia le Temps d’un soupir, poignant bréviaire de son deuil, tint à ce qu’il fût inhumé dans son costume du Cid.
Ainsi cheminant entre la légende dorée du jeune premier qui traîne tous les cœurs après lui et les faits concrets avérés de son existence, Geneviève Winter parvient à brosser un portrait fidèle et fouillé de son sujet, sans en effacer l’aura indéniable. Né coiffé dans une famille bourgeoise de la Côte d’Azur, Gérard n’aura qu’à ajouter la lettre finale à Philip, son patronyme initial. « Enfant sage et beau », selon sa mère, à la fois joueur et studieux, ce n’est que peu à peu qu’il s’approchera du théâtre. Son père, affairiste ambitieux, d’abord membre des Croix-de-Feu du colonel de La Roque, finira collaborateur actif dans le parti de Doriot, ce qui lui vaudra une condamnation à mort à la Libération. Il gagnera l’Espagne, où son fils ira le voir souvent.
Le jeune homme devient acteur durant l’Occupation, à la faveur de la présence de nombreux artistes repliés dans le Midi. Tout ira très vite, grâce aux rencontres, aux amitiés, à sa présence rare. Dix-neuf rôles au théâtre, depuis l’Ange de Sodome et Gomorrhe, de Giraudoux, Caligula, d’Albert Camus, jusqu’à ses légendaires interprétations du Cid et du Prince de Hombourg, entre autres, tout est minutieusement répertorié, commenté, étayé. Avignon, le TNP, Vilar en nouveau père, les tournées harassantes, plus de 30 films au compteur (du Diable au corps aux Orgueilleux en passant par Fanfan la Tulipe), rien n’est laissé dans l’ombre de l’existence de ce travailleur infatigable, excellent camarade, farceur et tendre, au demeurant citoyen lucide, tant au Syndicat français des acteurs (SFA) dont il prit la tête qu’en signataire de l’appel de Stockholm, dans le courant « progressiste » d’alors.
J’avais 19 ans à sa mort, en 1959, et je n’ai pas oublié le choc émotionnel que ce fut dans le pays. Trois ans avant, en 1956, la jeunesse française avait découvert le rock and roll, dans le film Graine de violence (Blackboard Jungle), de Richard Brooks. C’était une époque d’insidieuse transition idéologique. Gérard Philipe n’en fut pas pour autant oublié. La preuve ? Avignon, ivre de gratitude éperdue, a donné son nom à un parking au pied du palais des Papes ! Jean-Pierre Léonardini
Gérard Philipe est une figure majeure du théâtre et du cinéma des années 1950. À l’écran, son incarnation de Fanfan la Tulipe en héros populaire français lui vaut une gloire internationale. Du Festival d’Avignon où il rejoint Jean Vilar au TNP de Chaillot, le comédien transmet sa vision d’un théâtre accessible à tous.Son interprétation des grands rôles du répertoire reste figée dans les mémoires.
L’acteur, adulé par le public, facétieux sur les tournages et en tournées internationales, défend les intérêts de ses pairs, conquis par sa générosité et son travail. Foudroyé à trente-six ans par un cancer, le Cid a désormais rejoint son mythe.Outre la réédition de l’ouvrage de Philippe Durant, s’impose désormais à la devanture des librairies la biographie inédite de Geneviève Winter.
Le 7 janvier, Russel Banks est décédé à l’âge de 82 ans. L’auteur états-unien laisse une œuvre majeure. Un portrait protéiforme d’un pays où ses héros sont les oubliés du rêve américain.
Il est né prolo, dans le Massachusetts. Il est mort écrivain reconnu dans le monde entier, maintes fois récompensé. Mais il n’a jamais trahi les siens. Dans ses romans, on croise des gens de peu, des hommes et des femmes fatigués et malmenés par la vie, au parcours cabossé, des histoires d’amour qui finissent mal, des rêves inaboutis, des trahisons. Mais pourtant, quel plaisir de partager l’itinéraire de ces enfants peu gâtés par la vie, qui se débattent dans une société qui vend du rêve à vil prix, coincé entre le rayon de lessives et de jouets dans ces Walmart qui pullulent aux abords des villes. La périphérie, la marge, l’histoire mouvementée de son pays, comme ces grands espaces au bout du monde qu’il avait arpentés dans sa jeunesse, étaient la marque de fabrique de cet auteur qui ne s’est sûrement jamais posé la question du « transfuge ». L’ancien prolo qui fut tour à tour plombier, placeur de livres, vendeur de chaussures n’a eu de cesse d’écrire sur les sans-voix de son pays, tous ces laissés-pour-compte pour qui le rêve américain n’était qu’un mirage.
« La vie des gens ordinaires m’attire »
Russell Banks, l’écrivain, leur a redonné ce droit au rêve. En les incarnant, en en faisant des héros ordinaires qui se débattent dans des abîmes de contradictions mais tiennent bon et retrouvent un semblant de dignité. « La vie des gens ordinaires m’attire, confiait-il dans nos colonnes. On n’écrit pas un roman parce qu’on a de l’affection pour une classe, une origine ou un genre, mais parce qu’on est lié à un individu. À mesure qu’on s’en approche, on le comprend. Alors, inévitablement, sa classe sociale finit par entrer en ligne de compte. Chaque être trimballe son histoire dans le contexte économique, racial et social dans lequel il vit.» Il était parvenu à inventer une voix narrative, « loin des préjugés bourgeois », s’amusait-il à préciser, pour parler « pour ceux qui n’ont pas de voix ».
Lorsque paraît, en France, Continents à la dérive (1987), le rêve américain en prend un coup. On découvre un écrivain qui ne craint pas de regarder dans les yeux les frustrations et le désespoir d’un père de famille ordinaire, réparateur de chaudières, qui gagne quelques centaines de dollars par mois et rêve d’une vie plus confortable pour les siens. Départ pour la Floride où il retrouve son frère. Plus dure sera la chute tant le rêve n’est qu’un mirage qui s’éloigne chaque fois qu’il pense l’atteindre. Dans Pourfendeur de nuages (1998), roman historique puissant, épique, qui se déroule lors de la guerre de Sécession, Banks trace le portrait de John Brown, fermier abolitionniste de l’Ouest américain. Une réflexion politique d’envergure sur les fondements de l’esclavage aux États-Unis, sur l’engagement poussé jusque dans ses retranchements.
Un récit narratif, « loin des préjugés bourgeois »
De beaux lendemains (1993) met en scène une tragédie, la mort de plusieurs enfants d’une même communauté à la suite d’un accident de car scolaire. Quatre voix vont porter tour à tour ce récit pour dire la douleur des familles à travers des flash-back qui vont au plus près des questionnements intimes. Quatre voix pour raconter, après la colère, le sentiment d’impuissance face à une justice de classe et une résilience collective et solidaire. Ce roman a été porté à l’écran par le réalisateur canadien Atom Egoyan, en 1997, et le film a remporté le grand prix au Festival de Cannes, ainsi qu’au théâtre, dans une belle mise en scène d’Emmanuel Meirieu. Parmi les nombreux romans et nouvelles, citons American Darling (2005), l’histoire d’une femme, Hannah, qui fuit son pays, les États-Unis, en raison de ses engagements dans les années 1970, et se réfugie au Liberia. L’occasion pour l’auteur de mener de pair un récit introspectif sur l’Amérique, mais aussi sur ce petit pays africain, où retournèrent d’anciens esclaves des plantations américaines.
Son dernier roman, Oh Canada (2022), est un récit crépusculaire. Celui d’un homme en phase terminale, cinéaste réfugié au Canada parce qu’il avait refusé de faire le Vietnam et qui se confie avant de mourir. On ne sait plus ce qui est vrai ou faux dans ce texte tout en tension et sans concession. Banks semble regarder dans son propre passé comme dans celui de son pays avec ses parts d’ombre et de lueurs d’espoir, nous rappelant que le chemin n’est jamais droit, qu’il se fait en marchant. Russell Banks se situe dans la lignée des Mark Twain, Melville, Faulkner, Jim Thompson. Il aimait la littérature russe et française du XIXe siècle. Il admirait Joyce, Beckett, Garcia Marquez. Écrivain et citoyen, il était de tous les combats progressistes dans son pays, contre la guerre en Irak, le Patriot Act, contre la politique des Reagan, Bush et Trump. Il aura présidé, de 1998 à 2004, le Parlement international des écrivains créé par Salman Rushdie. Un type bien sous tous rapports. Marie-José Sirach
Cinéaste antillaise, Euzhan Palcy a reçu en novembre un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Première réalisatrice à décrocher un César avec Rue Cases-Nègres en 1984, elle reste méconnue en France. Dans la série « Un jour avec », un article paru dans le quotidien L’Humanité.
« Mes histoires ne sont ni noires, ni blanches, elles sont colorées ». Avec ces mots, Euzhan Palcy, cinéaste française, martiniquaise et noire, recevait, des mains de la comédienne Viola Davis, un Oscar d’honneur, le 19 novembre. C’est rare pour une réalisatrice de notre pays puisque seule Agnès Varda l’a devancée. C’est inédit pour une réalisatrice noire. Déjà, en 1984, à peine âgée de 26 ans, elle est la première à décrocher un César. Celui de la meilleure première œuvre pour Rue Cases-Nègres. La première noire aussi à obtenir le Lion d’argent de la meilleure première œuvre à Venise, avec ce même film. Mais, rendons à César ce qui lui appartient. « Je suis la première femme cinéaste à avoir obtenu un César mais pas la première femme noire. La grande monteuse martiniquaise Marie-Josèphe Yoyotte, qui a travaillé avec Truffaut, Corneau et a monté Rue Cases-Nègres et Simeon, en a eu un avant moi ». Elle ajoute : « Je n’en tire aucune fierté. Dans un monde normal, respectueux des cultures des autres, je n’aurais pas dû être la première ».
L’aide de François Truffaut, l’appui d’Aimé Césaire
À sa sortie, en 1983, Rue Cases-Nègres, adapté du roman homonyme de Joseph Zobel, tranche dans le paysage du septième art français. Le récit prend racine dans la Martinique de 1930. Le choix du créole, un casting de comédiens noirs rebutent beaucoup de producteurs. L’obtention de l’avance sur recettes du CNC, passeport quasi indispensable pour boucler le financement d’un long métrage, n’y change rien. L’aide de François Truffaut, l’appui d’Aimé Césaire – décisif pour tourner à Fort-de-France – et son immense détermination lui permettent de trouver les partenaires pour réaliser son rêve de cinéma. Mieux, ce film d’apprentissage où Man Tine, incarnée par la septuagénaire Darling Légitimus, se bat pour que son petit-fils José aille au collège afin d’éviter l’épuisant travail au champ de cannes, est un succès. Avec plus de 1 400 000 entrées à sa sortie, il devance Zelig (Woody Allen), Outsiders (F. F. Coppola), les comédies populaires d’Eddie Murphy, comme 48 Heures et Un fauteuil pour deux, et Vivement dimanche de François Truffaut. Pourtant, les portes se referment. Hollywood lui fait les yeux doux. Elle résiste. « Je ne voulais pas y aller mais, en France, les projets que je proposais n’intéressaient personne ».
Elle rêve d’un film sur les Martiniquais partis rejoindre la France libre pendant la Seconde Guerre mondiale. Le projet n’aboutit pas. « En Martinique, des milliers de jeunes filles et de jeunes garçons sont partis, à l’appel du général de Gaulle. C’est comme si cette France-là n’avait jamais existé. » Elle répond alors positivement aux sirènes d’Hollywood, où elle devient la première Noire à réaliser un long métrage, en 1989. Un statut qui lui vaut le respect des cinéastes africaines-américaines qui ont émergé par la suite. Alors que l’apartheid est encore en vigueur, elle adapte le roman du Sud-Africain André Brink, Une saison blanche et sèche. Au casting, elle réunit notamment Donald Sutherland, Susan Sarandon et Marlon Brando, qui sort d’une retraite de dix années.
Une figure incontournable de la scène artistique créole
En 1992, elle est de retour en France pour Simeon, une œuvre hybride mêlant fantastique et musique, où l’on retrouve Jacob Desvarieux et Jocelyne Béroard, du groupe Kassav’. Le film peine à trouver son public. Sans bruit, elle continue son petit bonhomme de chemin. Et travaille surtout pour la télévision. En 1995, elle signe un documentaire sur Aimé Césaire, puis, en 1999, Ruby Bridges, un téléfilm sur la discrimination raciale produit par Disney. Elle réalise en 2001 The Killing Yard, un téléfilm sur un meurtre dans une prison de haute sécurité. En 2006, son projet de fiction sur les Martiniquais engagés dans la France libre devient un documentaire, Parcours de dissidents.
Méconnue dans l’Hexagone, elle est en revanche une figure incontournable de la scène artistique créole. Elle n’est pas oubliée par ses pairs, puisque la SACD (la société des auteurs) lui a remis sa médaille d’honneur, en juin. « J’en suis particulièrement honorée car cette médaille a été créée en 2011 pour récompenser Nelly Kaplan, cette cinéaste si spéciale. Depuis, seuls des hommes l’avaient reçue. Je suis la deuxième femme », se réjouit-elle. Et l’avenir dans tout ça ? « Je vais continuer à nourrir les esprits avec des films qui honorent la mémoire, notre mémoire, celle qu’on a étouffée, falsifiée et assassinée pendant des siècles ». En espérant qu’Euzhan Palcy redevienne enfin prophète en son pays.
Du 28/09 au 09/10, au théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (93), Julie Deliquet reprend Huit heures ne font pas un jour. On ne pourra guère reprocher à la directrice du CDN de ne pas avoir de la suite dans les idées. Elle adapte cette fois-ci une œuvre signée Rainer Werner Fassbinder, écrite et filmée pour le petit écran.
Après Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman et Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin, voilà donc Fassbinder… Mieux, elle reprend son dispositif scénique établi – en général autour d’une grande table autour de laquelle s’agitent ses comédiens – dès ses premiers pas avec la Noce (chez les petits bourgeois) de Brecht, puis avec Nous sommes seuls maintenant ou même avec Vania d’après Tchekhov. Surtout, avec son noyau dur constitué de comédiens de son collectif, In Vitro, et avec le renfort d’aînés de talent comme Evelyne Didi ou Christian Drillaud, elle fait évoluer tout ce beau monde en groupe de manière chorale, dans un jeu qui se veut le plus réaliste possible – on fait comme si on était dans la vie et que l’on ne jouait pas – Bis repetita de spectacle en spectacle à tous les niveaux donc, c’est peut-être un style après tout !…
Le rythme ici est donné par l’alternance et l’entremêlement de scènes intimistes – l’histoire d’un jeune couple, de la rencontre des protagonistes à leur mariage – à des scènes de groupe, familial et de travail, et à la naissance de l’idée d’autogestion puis à ses débuts de réalisation dans l’usine qui emploie le personnage principal incarné par Mikaël Treguer (le jeune ouvrier) issu comme quelques-uns de ses camarades du plateau de l’École de la Comédie de Saint-Étienne. Un authentique feuilleton (c’en était d’ailleurs un à la télévision !), plongé dans un bain d’optimisme un rien idéaliste : cela se passe chez Fassbinder dans les années 1970 en Allemagne. Cette fiction dramatique de l’époque réagencée par Julie Deliquet elle-même, avec le concours de Julie André et de Florence Seyvos, à partir de la traduction de Laurent Mulheisen, n’est pas sans rappeler Les Vivants et les morts de Gérard Mordillat qu’avait mis en scène il y a plus d’une dizaine d’années Julien Bouffier. Dans le monde ouvrier, le monde n’a guère changé.
D’un texte foisonnant le trio d’adaptatrices, même en ne présentant que cinq épisodes de l’ensemble de l’œuvre de Fassbinder, a dû couper dans le vif, pour notamment mieux braquer les projecteurs sur le jeune couple interprété par Mikaël Treguer et Ambre Febvre, et présenter ainsi un axe dramatique plus clair. Sans doute auraient-elles pu aller plus loin encore, le spectacle souffrant, surtout dans la première partie, de longueurs et de redites. C’est un mince reproche au regard de la réussite de l’ensemble porté par une distribution sans faille, jouant dans le registre évoqué plus haut. Retrouver Évelyne Didi dans son rôle de composition de la grand-mère est un vrai bonheur. Jean-Pierre Han
Le 14/10/22, Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge. Du 19 au 21/10, Domaine d’O, Montpellier. Du 8 au 11/11, TnBA, Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine. Les 17 et 18/11, Théâtre Edwige Feuillère, Vesoul. Les 01 et 02/12, Théâtre de Lorient. Les 13 et 14/12, La rose des vents, Lille Métropole Villeneuve d’Ascq
Du 20/09 au 01/10, à Limoges (87) et alentour, se déroulent les Zébrures d’automne ! Sous la férule du metteur en scène et directeur, Hassane Kassi Kouyaté, un hymne à la francophonie dans une myriade de propositions artistiques et culturelles… De la Haute-Vienne à l’archipel caraïbéen, de l’ouest africain aux territoires ultra-marins, un festival aux saveurs épicées et aux paroles métissées.
« En ces temps identitaires, où certains remontent obstinément le cours du temps à la recherche d’une source « pure », où la complexité du monde n’a jamais provoqué de réponses aussi simplistes », commente Alain Van der Malière, le président des Francophonies, « il ne faut pas manquer ce rendez-vous de septembre à Limoges » ! Au menu, rencontres, débats, expos, musique, lectures, cinéma et théâtre : autant de propositions artistiques pour célébrer la francophonie, une langue et son pouvoir de création, dans une riche palette multiculturelle. Comédiens et musiciens de Guadeloupe et de Martinique, du Mali et de Guinée, de France et de Belgique, de La Réunion et de Haïti, femmes et hommes de toutes couleurs, ils sont au rendez-vous de cette nouvelle édition des Zébrures d’automne. Pour donner à voir et entendre, danser et chanter une humanité métissée et une fraternité partagée…
« Les Francophonies sont par excellence le lieu d’ouverture au monde. L’endroit où l’on peut côtoyer la différence qui nous fait autre », proclame avec enthousiasme Hassane Kassi Kouyaté, metteur en scène et directeur du festival. « La création d’expression française est d’une incroyable fraîcheur, qui mérite bien mieux qu’un simple clin d’œil. Déjà, pour la seule France, il faut savoir qu’en moult lieux d’Outremer on n’y trouve ni conservatoire, ni école artistique, parfois même pas de salle de théâtre ou de concert ». Selon l’homme de théâtre, il devient donc urgent d’insuffler une politique volontariste en ce domaine, se réjouissant que par leur existence les Francophonies bousculent les consciences dans le bon sens ! Qui ouvre ensuite son propos à un horizon plus large encore : veiller à ce que la francophonie ne se limite pas aux anciens pays colonisés ou aux membres de l’O.I.F, l’Organisation internationale de la francophonie. « L’Algérie n’en fait pas partie, on y parle encore français, à ce que je sache ! Mon parti pris ? Élargir la francophonie à tous les artistes créant en langue française ».
Le festival ouvrira les réjouissances le 20/09 par un hommage appuyé, et mérité, à Monique Blin disparue en janvier 2022. Une soirée en mémoire de celle qui, avec Pierre Debauche alors directeur du Centre dramatique national du Limousin, créera le premier festival des Francophonies en 1984 et le dirigera jusqu’en 1999 ! Sous sa houlette, émergeront des talents aujourd’hui reconnus : Robert Lepage, Wajdi Mouawad… Pour se clore, le 01/10, avec une « conversation » en compagnie de Daniel Maximin, le poète et romancier antillais qui partagera son regard sur les mondes artistiques et littéraires contemporains. Entre ces deux dates, dans un florilège de créations, quatre spectacles qui s’attarderont sur le territoire métropolitain : La cargaison du 22 au 24/11 au Théâtre du Point du Jour à Lyon, Anna, ces trains qui foncent sur moi les 13 et 14/10 à l’Opéra-Théâtre de Metz, Mon Élidu 09 au 13/05 au Glob Théâtre de Bordeaux, L’amour telle une cathédrale ensevelie du 11/11 au 11/12 au Théâtre de la Tempête à Paris. Yonnel Liégeois
Le 13 septembre 2022, un géant du cinéma a déserté l’écran, Jean-Luc Godard est mort. « Qu’est-ce que l’art, Jean-Luc Godard ? » rimait Aragon à la une des Lettres françaises, le 9 septembre 1965, pour la sortie de Pierrot le Fou. Godard n’a jamais répondu qu’en brouillant sans cesse les codes, comme on dit.
Il a autopsié le cinématographe, pour voir et montrer ce qu’il avait dans le ventre. De cette opération, un autre art du film est né, infiniment libre, coupant, monté cut, semblable à l’improvisation du jazzman ou à Picasso réinventant la peinture après l’avoir déconstruite. Truffaut, avant leur brouille, disait : « Godard a pulvérisé le système, il a fichu la pagaille dans le cinéma… » À bout de souffle a tout changé.
Qu’est-ce que l’art ? Je suis aux prises de cette interrogation depuis que j’ai vu le Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, où le Sphinx Belmondo pose à un producteur américain la question : Qu’est-ce que le cinéma. Il y a une chose dont je suis sûr, aussi, puis-je commencer tout ceci devant moi qui m’effraye par une assertion, au moins, comme un pilotis solide au milieu des marais : c’est que l’art d’aujourd’hui, c’est Jean-Luc Godard. Louis Aragon, Les Lettres Françaises 1965
Il n’a jamais dérogé à sa règle d’« organisateur conscient du film », en maîtrisant tous les postes, de l’écriture à l’image, au son, à la musique et au sens toujours surprenant, fertile dans la culture du paradoxe, ce synonyme poli de la contradiction. En lui, le poète visuel se double d’un théoricien averti, d’un dialecticien aussi surprenant que Brecht, par exemple. En témoignent ses Histoire(s) du cinéma (1988-1998) éditées par Gallimard.
Subjuguant son monde, il a été adoré et haï. Les maoïstes français n’aimaient pas la Chinoise ; les juifs américains le jugeaient antisémite parce qu’il prenait fait et cause pour les Palestiniens… Il faisait face à toute polémique de la même voix inimitable, étrangement grave, un peu suisse, semée de blancs dans le discours avec un rien d’insolence pince-sans-rire.
Qu’est-ce que j’aurais dit, moi, si Belmondo ou Godard m’avait demandé : qu’est-ce que le cinéma ? J’aurais pris autrement la chose, par les personnes. Le cinéma, pour moi, cela a été d’abord Charlot, puis Renoir, Buñuel, et c’est aujourd’hui Godard. Voilà, c’est simple. On me dira que j’oublie Eisenstein et Antonioni. Vous vous trompez : je ne les oublie pas. Ni quelques autres. Ma question n’est pas du cinéma : elle est de l’art. Louis Aragon, Les Lettres Françaises 1965
Nous traitons par ailleurs de son œuvre entier, fait de films phares et, à un moment donné, d’interventions d’agit-prop gauchistes. Rien à jeter, il faut tout prendre chez un artiste de cette trempe qui a su filmer avec une telle intensité les affres de l’amour et les vertiges politiques de la société de son temps. La Suisse n’est pas que le pays des coucous et du chocolat au lait. Elle produit, de temps en temps, un Marat et un Godard.
Pendant que j’assistais à la projection de Pierrot, j’avais oublié ce qu’il faut, paraît-il dire et penser de Godard. Qu’il a des tics, qu’il cite celui-ci et celui-ci là, qu’il nous fait la leçon, qu’il se croit ceci ou cela… enfin qu’il est insupportable, bavard, moralisateur (ou immoralisateur) : je ne voyais qu’une chose, une seule, et c’est que c’était beau. Louis Aragon, Les Lettres Françaises 1965
À l’ère du streaming et des blockbusters, l’effacement du génie subversif de Godard nous signale que le septième art du XXe siècle a définitivement mis la clé sous la porte. Jean-Pierre Léonardini
Le 13 septembre 2022, un géant du cinéma a déserté l’écran, Jean-Luc Godard est mort. Dans la petite lucarne comme à la radio, les éloges pleuvent. En hommage à ce monument du 7ème art, Chantiers de culture vous propose la (re)lecture de l’article sensible, empreint de justesse et de passion, que signait Jean-Pierre Burdin dans ces colonnes en juin 2014, à l’heure de la sortie d’Adieu au langage. Yonnel Liégeois
Printemps 2014, je sors d’un film de Jean-Luc Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes. Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’Adieu au langage, n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.
Nuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, dans la petite chambre de l’hôtel, Le poids du papillon. Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.
C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet Adieu au langage explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».
Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes. Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal !
Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages. C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brûlant de l’actualité ?
Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc Nancy, Cynthia Fleury, Julia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma. J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre. « Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ?
Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Michel Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans ! Jean-Pierre Burdin
Sorti en salles le 24 août,Leila et ses frères est le troisième film de Saeed Roustaee. Tout à la fois saga familiale et portrait de la société iranienne contemporaine… En 2h40, le jeune cinéaste brosse une fresque vertigineuse inspirée de la réalité sociale de son pays. Un cinéma qui a du souffle.
Saeed Roustaee avait été remarqué en 2019 lors de la sortie de son deuxième film, La loi de Téhéran. Ce thriller nerveux plongeait le spectateur dans les bas-fonds de la société iranienne et dans les coulisses des services de police et de justice iraniens avec une énergie et un sens de la photographie saisissants.
Leila a la trentaine et porte à bout de bras ses parents et ses quatre frères. Frappée de plein fouet par la crise économique, la famille croule sous les dettes et encaisse les déconvenues des uns et des autres. Il y a différents profils : le sensible qui vient de se faire virer de l’usine de métallurgie mise à l’arrêt, le magouilleur candide qui va de combine foireuse en affaire bidon, le père de famille obèse qui n’arrive pas à subvenir aux besoins de sa famille nombreuse et le beau gosse, gentil mais sans cerveau. Pour les sauver du marasme, Leila voudrait acheter une boutique et lancer une friperie où ils travailleraient tous. Mais le patriarche a promis les 40 pièces d’or nécessaires à sa communauté afin d’en devenir le nouveau parrain, ce qui constituerait une reconnaissance sociale suprême. Entre poids des traditions culturelles et épanouissement individuel (ou simple pragmatisme économique), le scénario va emmener cette saga familiale dans une crise profonde, dont les ressorts s’avéreront plus complexes qu’une simple confrontation entre générations.
Crise économique et sociale
On se souvient de la spectaculaire scène d’ouverture de La loi de Téhéran : des milliers de drogués relégués dans de vastes terrains vagues et chassés par les forces de police. Ici, c’est la fermeture – manu militari – d’une usine de métallurgie par des forces de sécurité qui agit comme un uppercut. En quelques instants, le gigantesque monstre de fer se vide de ses petites mains dans un flux continu. Sous la menace de violences physiques, les ouvriers sont sommés de quitter les lieux. Pas de passage prévu par le bureau de la DRH, pas de licenciement en règle. Dehors, et basta.
Tout au long de son récit, Saeed Roustaee dépeint une société iranienne en proie à une grande violence économique. « [En Iran],on a pu observer lors des dernières décennies un développement d’une classe moyenne. Y compris dans des petites villes de province où les familles commençaient à atteindre un certain confort de vie (…), ce qui en a peu à peu fait le noyau dur de cette société, explique-t-il dans le dossier de presse du film. À partir de la présidence d’Ahmadinejad, cette structure a été totalement bouleversée. Cette classe moyenne a disparu au profit d’une fracture de plus en plus grande et d’un appauvrissement massif. À Téhéran, les gens qui vivaient dans des quartiers de moyenne gamme sont partis dans les périphéries, et, par effet mécanique, les gens très pauvres se sont retrouvés dans des endroits proches de bidonvilles. Seule une petite catégorie de personnes a réussi à s’enrichir ».
Les femmes, piliers sacrifiés
Leila est au cœur du titre, elle est aussi au centre du scénario. Ce personnage de femme, la trentaine, qui vit toujours chez ses parents et qui n’a d’autre vie que celle qu’elle met au service des siens, est à la fois un symbole de sacrifice et d’intelligence. Les comédiens sont remarquables, et Taraneh Alidoosti, qui incarne Leila, est époustouflante de vérité dans son rôle de sœur dévouée. Elle incarne la disponibilité, l’énergie, la sagacité. Au début du film, les scènes de l’usine qui se vide sont entrelardées avec celles où on voit Leila recevoir des ondes de choc à l’épaule. Dans l’intimité d’un cabinet de kinésithérapie, le réalisateur indique déjà qu’elle aussi a du plomb dans l’aile, à porter sur son dos le poids des siens.
Sans verser dans la caricature, le réalisateur charge parents et frères. Le père se comporte souvent comme un gamin, la mère se fait garante des traditions les plus patriarcales tandis que les frères, certes pas méchants, ne sont pas très futés non plus : une galerie de portraits attachante mais sombre. Action structurée par de nombreux rebondissements, récit tenu, personnages dessinés avec sensibilité, longs dialogues ciselés, sens des cadrages, plaisir d’une belle photographie… La réalisation de Saeed Roustaee est soignée, maitrisée, de bonne facture. Dominique Martinez
Le 13 avril, à l’âge de 96 ans, Michel Bouquet s’est éteint après une carrière d’une longévité exceptionnelle. Au théâtre, il a joué avec Vilar et Anouilh, interprété Molière, Beckett et Ionesco. Au cinéma, sa présence énigmatique lui a valu la gratitude de tous les publics.
On s’y attendait, certes, en voulant sourdement ne pas trop y penser. On savait le grand âge de Michel Bouquet. On redoutait d’apprendre le jour de sa disparition. Ce fut le 13 avril 2022. Il avait 96 ans. Il aurait bien voulu mourir en scène, dans Le roi se meurt, d’Eugène Ionesco, qu’il a joué tant de fois depuis 1994, en y mettant tellement du sien. Grand comédien au théâtre, grand acteur au cinéma, professeur vénéré au Conservatoire, admiré par les anciennes générations comme par les plus jeunes, Michel Bouquet laisse la trace d’une conception infiniment digne et altière de son métier, qu’il a exercé haut la main dans une infinité de peaux, d’où il sortait toujours tel qu’en lui-même. Il ne croyait pas à l’inspiration échevelée. Il n’avait foi qu’en le travail assidu. Ne pas se prendre pour Rimbaud, disait-il. C’est ainsi qu’il glorifiait le statut de l’interprète.
Encore adolescent, après avoir été apprenti boulanger, petit employé de commerce, il vainc sa timidité pour aller, au 190, rue de Rivoli, frapper à la porte de Maurice Escande, pensionnaire de la Comédie-Française. Il lui débite la tirade du nez du Cyrano de Rostand. Il entre au Conservatoire, dont il sera, en sa pleine maturité, un maître aussi recherché que Louis Jouvet en son temps. Tout est allé vite pour lui. En 1945, repéré au Conservatoire par Albert Camus, qui n’est pas encore écrasé par la célébrité, Michel Bouquet joue le poète Scipion, aux côtés de son condisciple Gérard Philipe, qui tient le rôle-titre dans Caligula. Avec Camus, il sera encore dans les Justes (1949), puis dans les Possédés (1959). En parallèle, ce sera l’aventure du Théâtre national populaire de Jean Vilar. Dans la Mort de Danton, de Büchner (1953), il incarne Saint-Just. D’un autre côté, c’est Jean Anouilh qui l’adopte, ce qui lui vaudra ses premiers succès grand public. Il sera donc dans Roméo et Jeannette et l’Invitation au château (1947), l’Alouette (1953, près de mille représentations !) et Pauvre Bitos (1958).
Sa voix si précisément sèche, à la diction millimétrée, fit merveille dans le théâtre de l’ambiguïté savante du Britannique Harold Pinter, successivement dans la Collection (1965), l’Anniversaire (1967), No man’s land (1980). Le metteur en scène tchèque Otomar Krejca lui offrit le rôle de Pozzo dans En attendant Godot, de Samuel Beckett, lors d’une création mémorable au Festival d’Avignon en 1980. En 1984, au Théâtre de l’Atelier, il est le Neveu de Rameau, éblouissant dialogue philosophique de Diderot, à qui l’on doit l’essai sur le Paradoxe du comédien, qui va comme un gant à Bouquet, comédien par excellence qui se voit, se critique et se juge. La même année, dans la Danse de mort, de Strindberg, il est l’interprète du Capitaine, qui mène le « combat des cerveaux » dans le champ clos conjugal. Et puis, ce seront, de Molière, le Bourgeois gentilhomme et l’Avare, dont il tracera un inoubliable portrait brossé à l’encre noire. De l’auteur autrichien Thomas Bernhard, imprécateur impavide, Michel Bouquet a été, en 1997, à Louvain-la-Neuve, dans Avant la retraite, l’idéal fantôme féroce du nazisme. Dans Minetti, du même Bernhard, il magnifia le tragique du vieil acteur sur le retour.
Claude Chabrol, le compagnonnage
Quant au cinéma, c’est peu dire que Michel Bouquet y a régné de façon singulière, depuis les Amitiés particulières (Jean Delannoy, 1964), jusqu’au Promeneur du Champ-de-Mars (Robert Guédiguian, 2006), où il a charge de se prêter au personnage de François Mitterrand au crépuscule de sa vie, en passant par le constant compagnonnage avec Claude Chabrol, au cours duquel Michel Bouquet assuma bon nombre de notables inquiétants de type balzacien, toujours terriblement reconnaissables dans une province française subtilement inchangée, ce qui constituait la hantise de Chabrol. Il y eut en effet, à partir du Tigre se parfume à la dynamite (1965), la Route de Corinthe (même année), la Femme infidèle (1969), la Rupture (1970), Juste avant la nuit (1970) et Poulet au vinaigre (1985). François Truffaut fit aussi appel à lui pour La mariée était en noir (1968) et la Sirène du Mississipi (1969). Il a de surcroît tourné avec Yves Boisset dans Un condé (1970) et l’Attentat (1972), avec Alain Corneau, dans France société anonyme (1974), Henri Verneuil dans le Serpent (1973), Édouard Luntz (le Dernier Saut, l’Humeur vagabonde), Francis Veber (le Jouet) et Claude d’Anna (l’Ordre et la Sécurité du monde)…
Son partenaire, l’auteur
Comédien à cent pour cent, formé à la rude école classique, Michel Bouquet s’est méfié de l’ère des metteurs en scène tout-puissants, qui pouvaient se substituer aux auteurs pour imposer leur univers. Pour lui, le texte était premier, à charge pour l’interprète d’en tirer, corps et âme, tous les sucs. Son véritable partenaire, son seul interlocuteur, au fond, c’était bel et bien l’auteur, dont, disait-il, « la ligne d’intention » se découvre peu à peu, au fil d’incessantes lectures intenses, profondément réfléchies. C’est le message qu’il a transmis à ses élèves du Conservatoire, auxquels il répétait que le vrai texte dramatique n’est pas explicatif, mais qu’il se fonde sur des cassures et que la composition d’un rôle doit, du coup, déboucher sur une structure élaborée de « coups de théâtre ».La voix de Michel Bouquet, d’un métal si rare, on n’est pas près de l’oublier. Dans les années 1950, à la radio, elle était consacrée aux poètes, qui lui rendaient bien l’amour qu’il leur portait. Son exigence, je ne sais si on a le droit de la dire d’un autre temps. Peut-être. En tout cas, l’artiste fut unique.
Le théâtre a même pu le sauver dans la vie courante. Un soir, tard dans une gare, dans un couloir peu éclairé, des jeunes gens plutôt malintentionnés le serrant de près, il se mit à crier, d’une voix de stentor « Qu’est-ce-que c’est que ce bordel ! », ils prirent peur et s’enfuirent. Jean-Pierre Léonardini
Quelle politique culturelle pour ce troisième millénaire ? La culture est un domaine maltraité, voire ignoré, des débats médiatiques ou interventions publiques des candidats à la présidentielle. Avec ce constat alarmant, partagé par les acteurs des arts et lettres : la perte d’influence d’un ministère de la Culture, assujetti aux diktats de Bercy et de l’Élysée. Seuls deux candidats, Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel, y consacrent un chapitre de leur programme, envisageant de porter le budget consacré à l’art, la culture et la création, à 1% du PIB. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de notre consœur Marie-José Sirach qui pose les termes du débat. Yonnel Liégeois
À quoi mesure-t-on la grandeur d’un pays ? À son économie, à son PIB, à sa puissance militaire, au nombre de ses milliardaires, soutiennent les technocrates et les va-t-en-guerre de tous les pays… À sa politique sanitaire, éducative et culturelle, revendiquent les citoyens. Pourtant, ce sont ces secteurs-là qui sont abandonnés, pillés, asphyxiés au nom de la concurrence et du capitalisme mondialisé.
L’absence de débat sur les enjeux de la politique culturelle lors des élections présidentielles n’est pas chose nouvelle. La valse des ministres de la Culture depuis vingt ans en dit long sur la place que nos dirigeants accordent au sujet. Or, un pays qui abandonne sa culture au marché fait l’impasse sur la création, sur l’éducation artistique, l’éducation populaire. Un pays qui menace le service public de l’audiovisuel, privatise l’imaginaire, tourne le dos à la créolisation inéluctable, est un pays en voie de récession, qui laisse le champ libre à l’obscurantisme, à la peur de l’autre et se replie sur lui-même.
Partout, ça sent la poudre : en Ukraine, au Mali, au Yémen ou en Syrie. Cet état du monde devrait nous alerter sur la nécessité de changer de grille de lecture. Reposons la question : à quoi pourrait-on mesurer la grandeur d’un pays ? À sa création, à son cinéma, à son théâtre, à ses musées, à ses bibliothèques, à ses librairies, à la liberté de la presse, à son audiovisuel public, à son réseau diplomatique et culturel partout dans le monde. À la capacité de la force publique de soutenir ses artistes, de leur permettre de créer librement, de vivre de leurs métiers. À la fréquentation des œuvres de l’esprit, à tous les âges de la vie, que l’on soit pauvre ou riche, que l’on habite une métropole ou un village.
Pendant les confinements, les artistes se sont mobilisés pour maintenir ce lien essentiel avec un public privé de culture. Depuis la guerre en Ukraine, ils se mobilisent encore, ouvrant grand les portes des théâtres, des cinémas, des opéras, des bibliothèques contre la barbarie. Les artistes montent au front. Marie-José Sirach
À lire : Une culture renouvelée
Au choc des confinements, face aux défis de ce troisième millénaire, il est vital de réhabiliter la culture, écrivent, dans Pour une politique culturelle renouvelée, Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin. Le premier fut directeur du Centre national des arts du cirque, le second conseiller de Jack Lang au ministère de la Culture.Priorité effective enfin accordée à l’éducation artistique, création de petits lieux culturels dans les zones rurales et périurbaines, redéfinir le rôle des scènes et théâtres publics pour en faire des lieux de vie et pas seulement de représentation, instaurer une taxe sur le chiffre d’affaires des restaurants et des hôtels dans les zones festivalières…
Telles sont certaines des propositions et pistes d’action, étayées sur une analyse fine de la situation présente, que les auteurs versent au débat public. Pour une vraie démocratie culturelle, en réponse aux interrogations pertinentes de Catherine Blondeau, la directrice du Grand T à Nantes : « Sommes-nous en train de devenir obsolètes ? Des lieux réservés aux artistes et à un “public professionnel” d’habitués ? Pour qui existons-nous ? ». Aux urnes, citoyennes et citoyens, pour l’avenir de la culture aussi ! Yonnel Liégeois
Pour une politique culturelle renouvelée, de Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin (éd. Actes Sud, collection Domaine du possible, 448 p., 22€).
Le comédien n’est plus, André Wilms est décédé le 9 février. Au théâtre, il a joué avec les plus grands. Au cinéma, il a trouvé chez Aki Kaurismaki, le cinéaste finlandais, son alter ego. Nous l‘avions rencontré au CDN de Montreuil (93), croisé sur d’autres scènes : une voix, une présence, un regard… Remarquable, l’article de notre consœur Marie-Jo Sirach, paru dans le quotidien L’Humanité, évoque avec émotion et empathie la singularité du personnage. Yonnel Liégeois
La nouvelle a jeté un froid. André Wilms est mort. Il avait 74 ans. On ne connaît pas les raisons de sa mort, quelle importance… On ne verra plus sa silhouette sur les planches. On ne le croisera plus au théâtre. À la ville, c’était un homme discret et élégant. À la scène, à l’écran, un acteur qui dégageait du mystère, dans ses mouvements, ses déplacements, dans ce phrasé si singulier, cette façon de dire les mots, de les prononcer, de cette belle voix grave, profonde, avec retenue. Une retenue qui laissait entrevoir un bouillonnement intérieur, une maîtrise de l’art de l’acteur qu’il n’avait jamais appris, ni dans les livres ni dans les écoles. André Wilms est venu au théâtre par hasard, par la plus petite des portes. Et c’est en regardant les autres travailler, en les observant, en les admirant qu’il a appris son métier.
Comme ceux de sa génération, il se rêvait rockeur
Avec un CAP de staffeur en poche, il exerce quelque temps comme peintre en bâtiment. Le hasard, qui fait parfois bien les choses, lui permet de travailler comme machiniste au Grenier de Toulouse, dirigé alors par Maurice Sarrazin. Une figuration de temps en temps, et le voilà qui met un pied sur les planches. Mais, happé par la politique, adhérent à la Gauche prolétarienne, il se détourne du théâtre en gueulant « À bas le théâtre bourgeois ! ». Mais militer ne nourrit pas sa famille. Un ami lui suggère alors de rencontrer le metteur en scène allemand Klaus Grüber, qui monte Faust-Salpêtrière dans la chapelle de l’hôpital, à Paris. Nous sommes en 1975. Grüber l’engage mais ne lui confie que quelques lignes. Le reste du temps, il marche sur le plateau, mutique. Le spectacle provoque un électrochoc dans le paysage théâtral.
Wilms retourne dans son Alsace natale, croise André Engel, qui monte Baal, de Brecht. Il rejoint l’équipe du Théâtre national de Strasbourg dirigé par Jean-Pierre Vincent. Il y a là Michel Deutsch, mais aussi Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy. Il observe Philippe Clévenot dont il admirait le jeu, ne comprend rien aux indications de Jean-Pierre Vincent qui, pour lui faire ralentir son débit, le sifflait lors des répétitions. Wilms l’Alsacien, qui se souvient qu’enfant on l’obligeait à mettre un galet dans la bouche à l’école s’il parlait l’alsacien, apprend à moduler son débit, à gommer son accent. Mais c’est cette langue maternelle qui rythme et module son phrasé, si particulier, si reconnaissable. Dans le collectif strasbourgeois, la consigne est de lire tout ce qui vous tombe sous le coude. Wilms lit beaucoup, énormément, apprend à maîtriser le flux des mots que l’on doit aussi entendre par le corps.
Il apprend, aux côtés de Grüber, à « pleurer de l’intérieur ». Jouer sous la direction du metteur en scène allemand, c’était comme « une cure d’amaigrissement », ne pas jouer gras. Pour son Robespierre dans la Mort de Danton, il ne croise pas ses mains dans le dos. Il joue la complexité, le mystère du personnage. Une partie du public strasbourgeois, celui qui ne comprend pas que « tu roules dans une voiture pas lavée », fuit le TNS. L’aventure dure quelques années. André Wilms découvre Heiner Müller par l’entremise de Jean Jourdheuil et de Jean-François Peyret. Il apprend la lenteur et défend l’idée qu’elle est révolutionnaire. Son dernier rôle, il le tient dans la Fin de l’homme rouge, de Svetlana Alexievitch, mis en scène par Emmanuel Meirieu, en 2019. Il était simplement magistral, impressionnant. Sa voix, hypnotique, habitait tout l’espace.
Comme ceux de sa génération, il se rêvait rockeur. Et Wilms jouait comme un rockeur, pratiquant cassures et autres césures dans le rythme, jamais dans l’emphase, laissant filtrer les silences entre les mots ou les notes. L’Alsace était une terre de rockeurs, disait-il en pensant à Bashung, à Rodolphe Burger…
Il a joué avec les plus grands, a lui-même mis en scène des opéras, de nombreuses pièces. En parallèle à sa carrière au théâtre, le cinéma fait appel à lui. Il forme, aux côtés d’Hélène Vincent, un couple de grands bourgeois, les Le Quesnoy, aussi déjantés l’un que l’autre. Son rôle du père dans la Vie est un long fleuve tranquille le fait connaître du grand public. Mais c’est dans les films d’Aki Kaurismaki, son alter ego, qu’il donne toute sa mesure. La complicité qui les unit crève l’écran. Le mutisme des personnages du Finlandais n’effraie pas l’acteur. Au contraire. Wilms traverse l’univers filmique poétique de Kaurismaki avec force et un engagement qui redonne de la dignité à ces personnages de la marge.« Je n’ai jamais appris à boxer sur un ring, j’ai appris à marcher sur un ring », avouait Carlos Monzon. André Wilms faisait sienne cette devise, tout comme celle d’Alain Cuny : « Je n’ai jamais appris à jouer au théâtre, j’ai appris à marcher sur une scène ». Marie-José Sirach
Disponible sur arte.fr jusqu’au 19/12,Travail à la demandedresse un tableau glaçant de la « gig economy »(économie à la tâche). Shannon Walsh signe un document révélateur de l’esclavage moderne, caché derrière le miracle de l’économie numérique planétaire. Sans oublier les documentaires de Jean-Pierre Thorn.
Que ne peut-on faire, de nos jours, grâce à une application numérique? C’est facile, possible en quelques clics. Repas livrés à domicile, chauffeurs qui transportent à la demande et même une plateforme, Amazon, qui vend de tout mais propose aussi d’accéder « à une main d’œuvre mondiale, à la demande, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ». Créé en 2005 par Amazon, le site Mechanical Turk, également appelé « MTurk », vise à faire effectuer par des humains des tâches dématérialisées plus ou moins complexes qui ne peuvent pas encore être complètement réalisées par l’intelligence artificielle, par exemple l’analyse de contenu d’images ou certaines traductions. C’est que le miracle de la « gig economy », qui génère un chiffre d’affaires de 5000 milliards de dollars en constante expansion, ne repose pas tant sur les prouesses technologiques de l’appareil qu’on a en main que sur une armée de travailleurs précaires affairés aux quatre coins du monde.
Shannon Walsh, documentariste canadienne, a suivi certains d’entre eux, des États-Unis au Nigeria, de la France à la Chine. Des témoignages sensibles, sans pathos et entrelardés de réflexions d’experts du secteur, dressent un panorama à peine croyable de la division planétaire du travail, tant il révèle son coût humain, mais aussi environnemental. C’est l’image qui ouvre le film : des millions de vélos urbains jetés dans une décharge de Shenzhen, en Chine, conséquence de la concurrence effrénée entre loueurs.
Le titre The gig is up (« La fête est finie », en anglais) résume la démarche de Shannon Walsh : lever le rideau sur les coulisses de l’expansion dérégulée de l’économie numérique qui, derrière son image de modernité libératrice, constitue en fait un retour à des conditions d’asservissement qu’on croyait révolues. Dominique Martinez
Quatre documentaires de Jean-Pierre Thorn
Les deux élégants coffrets DVD, sortis chez JHR Films, rassemblent les quatre réalisations majeures de l’œuvre documentaire de Jean-Pierre Thorn : Le Dos au mur (1980) et Faire kiffer les anges (1996) pour le premier volume, On n’est pas des marques de vélo (2003) et L’âcre parfum des immortelles (2019) pour le second.
Dans le premier, sa caméra se fait le subtil témoin d’une grève emblématique à l’Alsthom de Saint-Ouen (93), où il avait travaillé comme O.S. pendant huit ans. Lutte des classes, utopies, rapports de force, rôle des femmes et place des immigrés… Le Dos au mur apparaît comme un document sociologique et historique sur la fin des années 1970. On n’est pas des marques de vélo porte un regard sensible et personnel sur la culture hip-hop issue des banlieues, révélant la difficile intégration d’une jeunesse déboussolée et stigmatisée.
L’âcre parfum des immortelles remonte le fil du temps, rend hommage à des souvenirs intimes et convoque des figures rebelles qui renvoient aux batailles sociales actuelles.Les bonus et les entretiens de Jean-Pierre Thorn, cinéaste et militant, en font un ensemble intéressant pour penser les capacités de transformation de notre société. D.M.
En créant une version décalée et réjouissante de son œuvre, Pierre Maillet célèbre Pier Paolo Pasolini avec Théorème(s). Librement inspiré du roman et de Qui je suis, un texte inédit et inachevé, le metteur en scène donne la mesure de la puissance de création du poète, romancier, essayiste et cinéaste.
À sa sortie en salle en 1968, critique au vitriol de la bourgeoisie italienne que réalise Pier Paolo Pasolini, Théorème fait scandale. En même temps paraît le roman du même nom, comme pour en ancrer le scénario sulfureux. Il y est question d’un mystérieux visiteur, un « jeune homme beau comme un Américain » (à l’écran, Terence Stamp, éblouissant), qui arrive dans une famille milanaise oisive et névrosée« dans un état qui ne connaît pas la critique ». Le père, Paolo, est un riche industriel qui trompe sa femme à tout-va. Lucia l’épouse se découvre elle-même un désir de sexualité frénétique. Tout comme le fils aîné, Pier, artiste en éclosion, leur fille de 14 ans, Odetta, qui souffre de troubles du comportement, et même la bonne Emilia. Offrant son corps à tous, tel un Christ rédempteur des temps modernes, le mystérieux jeune homme produit en chacun un bouleversement et une désintégration totale. Dans la remise en cause de son existence futile, le père ira jusqu’à céder son usine à ses ouvriers. La bonne se prendra pour une sainte et fera des soupes d’ortie et des miracles.
Interrogations politiques et existentielles
Librement inspiré du roman et de Qui je suis, un texte inachevé découvert après la mort de Pasolini par son biographe Enzo Siciliano , avec le collectif Les LuciolesPierre Maillet adapte et met en scène une pétulante version de Théorème, qu’il met au pluriel: Théorème(s). Dans ce pluriel, il y a des éléments biographiques et artistiques qui donnent la mesure de la puissance de création de Pasolini – poète, romancier, essayiste et cinéaste – et du niveau d’interpellation d’une société conservatrice qui sort à peine de son épopée fasciste.
Le spectacle est introduit par des extraits de films cultes ou moins connus : outre Théorème, les Ragazzi, Uccellacci e uccellini, l’Évangile selon saint Matthieu, Enquête sur la sexualité, etc. Puis, c’est Pierre Maillet qui prend lui-même en charge les interrogations politiques et existentielles de Pasolini exprimées dans Qui je suis, qu’il commence à écrire en 1966 lors de son premier séjour à New York, épuisé par les différentes attaques et procès dont il est l’objet en Italie.
La nudité comme un élément esthétique
Saluons la scénographie de Nicolas Marie et sa création d’une boîte-miroir qui s’efface pour laisser la place au jeu des acteurs à l’avant-scène, ou s’ouvre sur l’écrin des pièces de la maison qui serviront également d’écrin à la découverte de l’amour des uns et des autres. Et surtout, le jeu chorégraphié et distancié de cette formidable bande d’acteurs – Arthur Amard, Alicia Devidal, Luca Fiorello, Benjamin Kahn, Frédérique Loliée, Marilu Marini, Thomas Nicolle, Valentin Clerc, Simon Terrenoire, Elsa Verdon, Rachid Zanouda –, tous aussi épatants les uns que les autres. Ils font s’emboîter avec brio et humour la trame maîtresse que constitue Théorème(s) avec d’autres scènes et apparitions de personnages – Ninetto, les Ragazzi, etc. – pasoliniens. Cela donne des scènes décalées, savoureuses et drôles, où la nudité est explorée comme un élément esthétique. On aime aussi la construction musicale : les Marionettes, de Christophe, Scuola di ballo al Sole, d’Ennio Morricone, Sarà Perché Ti Amo, de Ricchi e Poveri, Glass Spider (2018 Remaster), de David Bowie, ou l’Adagio, de Johann Sebastian Bach…
« Le désir, la foi, la liberté »
Refaire Théorème aujourd’hui, c’est pour Pierre Maillet montrer « une œuvre qui, comme tous les grands textes, traite de la condition humaine et de ce qui la constitue : le désir, la foi, la liberté ». Et « alors que les sirènes du nationalisme et des extrémismes de tous bords se font réentendre », montrer que « le conte philosophico-érotique de Pasolini reste toujours aussi pertinent ». En assumant une mise en scène en décalage, même si le parti pris de la comédie évacue un peu la brûlure politique pasolinienne, il parvient à restituer la puissance et la beauté, et surtout la totale liberté de l’œuvre. Marina Da Silva, photos Jean-Louis Fernandez
Théâtre National de Bretagne, Rennes, du 9 au 13/11. Comédie de Colmar, CDN Grand Est Alsace, les 3 et 4/03/2022. Théâtre de Nîmes, Scène conventionnée, les 15 et 16/03. Théâtre Sorano, Toulouse, du 12 au 14/04.
Signé de Jean-François Ruffin et Gilles Perret, le documentaire et long métrage Debout, les femmes ! dévoile la réalité des métiers du soin et l’hypocrisie du système parlementaire. Une chambre d’enregistrement sourde aux revendications de justice sociale les plus légitimes.
Qui sont ces agents d’entretien, ces auxiliaires de vie, ces assistantes maternelles, ces aides à domicile, ces accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH), qui s’affairent pour aider grands et petits au quotidien ? Des femmes à 90 %, mal payées, peu reconnues, souvent à peine formées et soumises à de mauvaises conditions de travail. Généralement assignées aux coulisses, elles tiennent le haut de l’affiche de Debout, les femmes !, dernier documentaire de François Ruffin et Gilles Perret. À la fois photographie sensible des métiers du soin et road-movie parlementaire, le récit montre le décalage entre leur rôle majeur dans le paysage ordinaire et leur réalité précaire, et pudiquement laissée dans l’ombre… Comme si parer aux difficultés des autres relevait d’une prédisposition naturellement féminine.
« Il faudra se rappeler que notre pays tient aujourd’hui tout entier sur ces femmes et ces hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal », déclarait solennellement le président de la République en plein confinement, au plus fort de la pandémie de Covid-19. Et pourtant, dix-huit mois après, peu de choses ont changé… Ce n’est pas faute d’avoir essayé. François Ruffin, journaliste et député de la France insoumise, et Gilles Perret, documentariste engagé, n’en sont pas à leur coup d’essai. On se souvient de J’veux du soleil, documentaire au cours duquel les deux acolytes partaient sur les routes de France à la rencontre des Gilets jaunes, en 2019. Il s’agit, ici, d’incarner la mission parlementaire sur les « métiers du lien » que François Ruffin doit conduire avec Bruno Bonnell, symbole du patron de start-up et député LREM.
Toute la force de ce documentaire réside dans les contrastes. Celui d’un duo improbable de parlementaires dont les tropismes sont si opposés qu’on les imagine mal s’accorder sur les modalités d’une véritable reconnaissance de ces bataillons de précaires invisibles… Celui aussi d’un abîme entre les dorures et la langue de bois de l’hémicycle d’un côté et, de l’autre, la simplicité des revendications et la sincérité de ces travailleuses. Et puis, il s’agit de développer un récit à suspense : la mission aboutira-t-elle ? De ce point de vue, il faut avouer qu’il n’y a pas de grande surprise – si cela avait marché, ça se saurait. Mais ce qui interpelle, c’est ce qu’il dévoile de l’appareil législatif. À travers un coup de gueule vivifiant, au milieu du récit, François Ruffin s’impose comme un fil rouge, sincère et motivé.
Sans en faire trop ni se départir de ses convictions, Debout, les femmes ! révèle la froideur et l’inertie d’une Assemblée nationale devenue chambre d’enregistrement sourde aux revendications de justice sociale les plus légitimes. Malgré la parole du chef de l’État et la gravité de la crise sanitaire. Dominique Martinez
Disponible en salles, Florence Miailhe signe La traversée. Un film d’animation qui raconte l’exil à hauteur d’enfant grâce à la mise en mouvement de la peinture. Un conte terrible et intemporel.
Fuyant leur village pillé et brûlé, une adolescente et son frère cadet sont séparés de leur famille et n’ont d’autre choix que de se lancer sur les routes afin d’atteindre un pays où règnerait la liberté. Sur ce chemin de l’exil, qui prend des allures de parcours initiatique, Kyona, 13 ans, et Adriel, 12 ans, vont braver dangers et périls de toutes sortes, mais trouveront aussi des personnes sur qui compter.
Malgré certaines rencontres bienveillantes et la création de quelques liens solidaires, le ton du film reste réaliste et sombre : terreur militaire, violences de la rue, trafics d’enfants, exploitation des femmes et des enfants isolés… Le scénario n’épargne rien des difficultés du déracinement et du dénuement inhérent à ce terrible voyage, mais ne sombre jamais dans le misérabilisme grâce à des figures légendaires comme celle d’une Babayaga cachée au fond d’une forêt ou d’une troupe de cirque ambulant.
Fruit de la rencontre entre Florence Miailhe et l’écrivaine Marie Desplechin, le récit repose en priorité sur le regard de Kyona et son caractère bien trempé. C’est elle qui, du haut de son vieil âge, se souvient de sa « traversée », à l’aide du précieux carnet de croquis où elle dessinait tout au long du périple. Voix off du film, elle transmet une mémoire intime, familiale, universelle. Cette épopée intemporelle, à mi-chemin entre le film d’animation et le documentaire, renvoie tout autant au conte du Petit Poucet ou de Hansel et Gretel qu’aux réfugiés syriens ou afghans de notre actualité. En creux, elle dessine aussi le passage de l’enfance à l’âge adulte.
Déjà remarquée pour ces courts-métrages, Florence Miailhe pratique une technique d’animation artisanale qui repose sur les photographies successives de peintures qu’elle peint au fur et à mesure dans son atelier. Par petites touches, en un flamboyant mélange de couleurs, c’est presque une matière vivante qui prend forme à l’écran. Un procédé qui confère une force supplémentaire à un récit virtuose. Dominique Martinez
Florence Miailhe est diplômée de l’École nationale supérieure des arts décoratifs, spécialité gravure. Elle a réalisé huit courts-métrages, dont Schéhérazade (1995) et Conte de quartier (2006) coécrits avec l’écrivaine Marie Desplechin. La Traversée est son premier long-métrage.