Jusqu’au 09/06, chaque vendredi à 19h au théâtre La Flèche (75), Marine Gesbert s’empare avec audace et superbe de Au bord. Le texte de Claudine Galea, en réaction à l’hallucinante photographie de ce prisonnier traîné nu en laisse par une soldate américaine. Une magistrale interprétation.
La noirceur, aucune ouverture pour laisser pénétrer un éclair de vie, le public installé de chaque côté de la salle toute en longueur. L’attente longue et silencieuse, tel un temps cathartique pour exorciser nos attaches au monde sensible avant de sombrer dans l’insoutenable… Une femme, jeune et d’une irradiante beauté en son chemisier blanc, nous scrute impassible, assise en lotus sur un coffre de bois. Derrière elle, projetée grand format, la photographie hallucinante et scandaleuse. D’une voix douce, diction parfaite et gestes mesurés, d’un pas lent la comédienne entame sa marche vers l’innommable. D’une maîtrise absolue lorsque son regard, sporadiquement, fixe celui des spectateurs qui la cernent de part en part.
Une interprétation exceptionnelle qui bouscule et fascine le public dès que Marine Gesbert seuleAu bord de scène, de maux en mots, libère les premières paroles de la pièce écrite par Claudine Galea ! Sans décor, dans une atmosphère presque apaisante, s’affiche pourtant l’horreur en filigrane : la silhouette d’une femme tenant en laisse un homme nu… L’image, révoltante, a fait le tour du monde, une soldate américaine photographiée en train de promener un prisonnier du camp d’Abou Ghraib, tel un animal de compagnie. Traumatisée par cette image avilissante, bouleversée devant un tel acte d’inhumanité absolue, posé en outre par une personne qui contredit tous les poncifs sur le genre féminin, l’auteure butera durablement devant la feuille blanche. Une parole accouchée au prix de moult sueurs et douleurs : la grâce du verbe contre la violence de l’image !
Et de noircir alors le papier, entre réalisme et poésie, de cette riche missive d’une bouleversante puissance, et de soulever aussi durant soixante minutes, et pas une de plus, une série d’interrogations toujours d’une brûlante actualité à l’heure du conflit en Ukraine : les prémisses de cette volonté de puissance, de destruction et d’humiliation, la figure de la femme dans l’imaginaire collectif, les carences liées à une enfance maltraitée, les effets d’une sexualité déviante… Un spectacle envoûtant en la magistrale incarnation de Marine Gesbert, une réflexion hautement salutaire sur le droit à la vie et à la dignité. Un vibrant plaidoyer en faveur de l’humanité retrouvée. Yonnel Liégeois
Au bord, jeu et mise en scène de Marine Gesbert. Au théâtre La Flèche, 77 rue de Charonne, 75011 Paris. Chaque vendredi à 19h jusqu’au 09/06, ainsi que le samedi 27/05.
Jusqu’au 11/06, sur Creil et son agglomération (60), se déroule la 5ème édition du festival Usimages. En douze expositions, un original parcours photographique qui met à l’honneur, d’hier à aujourd’hui, l’homme et son travail, l’outil et la machine.
Au cœur de la Sibérie, à Norilsk, un homme se redresse fièrement. Casque relevé sur la tête, masque à gaz en bandoulière, il travaille à l’usine de cuivre où l’odeur de soufre donne un goût de sang dans la bouche de Françoise Huguier, la photographe de l’agence Vu qui réalise le reportage en 1992. Des images fortes, d’une incroyable puissance expressive, apposées sur les panneaux dressés en plein air sur la commune de Montataire, l’une des douze expositions proposées au grand public.
En cette cinquième édition d’Usimages, biennale de la photographie du patrimoine industriel et du travail sur le territoire de Creil (60), le festival aborde la double thématique de l’énergie et de la métallurgie. De l’installation du réseau électrique dans les Hauts-de-France à partir de 1912 à l’exploitation du bois dans la forêt québécoise… D’hier à aujourd’hui, se donnent surtout à voir hommes et femmes au travail, de la petitesse des humains au cœur de l’immense salle des machines de la Société électrique de Lille dans les années 1920 aux forestiers du troisième millénaire comme égarés dans l’immensité enneigée de la Gaspésie !
La grande force de cet événement iconographique ? Donner à voir ce qui a disparu des magazines et de nos écrans télé : l’ouvrier, l’outil, la machine, le monde industriel. « L’exposition conçue par l’Institut de l’histoire de l’aluminium s’inscrit dans ce regard rétrospectif », confirme Fred Boucher, le directeur artistique de l’événement, « à travers la représentation de la femme et de l’usage qu’elle fait au quotidien d’une gamme d’ustensiles et d’équipements électroménagers dans les années 50 et 60, elle nous fait voyager dans le monde de la consommation et du progrès matériel ».
La modernité est bien présente, cependant. Avec le travail photographique de Jean Pottier sur l’industrie nucléaire, « Oui aux moutons, non aux neutrons », avec le reportage de Rocco Rorandelli dans le bassin houiller allemand et l’exploitation du lignite, le plus polluant de tous les types de charbon… Quant à Michel Séméniako, dans les usines de robinetterie en terre du Vimeu, il s’est penché sur les gestes des travailleurs, recomposant l’espace sous sa focale et les sublimant en de magnifiques compositions grâce à l’emploi de ses filtres de couleur : « le rouge du feu des fondeurs, le bleu de l’acier, le doré du laiton »… L’œuvrier au travail élevé au rang d’œuvre d’art ! D’une expo l’autre, de Cramoisy à Saint-Vaast-Lès-Mello, quand la photo dévoile ainsi ses plus beaux atours, douze balades iconographiques qui se savourent à l’air libre. Yonnel Liégeois
LE TRAVAIL SOUS TOUS LES ANGLES
Organisé par l’agglomération Creil Sud Oise sous la direction artistique de Diaphane, le pôle photographique en Picardie, le parcours proposé par « Usimages » offre un regard croisé sur le monde du travail sous trois angles : des photographies historiques issues de fonds d’archives, des photographies contemporaines et des photographies en rapport avec les entreprises de la région. Du geste au travail, sourd la beauté de l’ouvrage quand l’image s’accorde le temps de pose nécessaire. Le festival permet aussi de mettre en pleine lumière des photographes qui ont élu la sphère du travail comme source d’inspiration.
Des travailleurs de la focale, hommes et femmes, jeunes ou aînés dans le métier, artistes de l’ombre qui prennent le temps de regarder, d’observer, d’écouter pour mieux capter une ambiance, un regard, un geste… De la photographie documentaire à la recherche esthétique, ils sont les témoins privilégiés de l’univers de l’entreprise souvent caché et parfois méprisé, rarement à l’affiche des galeries ou des musées, dont ils partagent bien souvent les valeurs : la ténacité, la fraternité, l’amour du métier et du travail bien fait.Y.L.
Homme de radio au métier sûr, critique dramatique, Lucien Attoun est mort à Paris le 28 avril. Les deux grandes passions de sa vie ? La radio avec France Culture et la création de Théâtre Ouvert avec son épouse Micheline. Le théâtre de service public lui doit beaucoup.
Lucien Attoun vient de s’éteindre à l’âge de 88 ans, le 28 avril à Paris. J’en éprouve du chagrin. Lucien, je l’ai connu, fréquenté, apprécié depuis un demi-siècle au bas mot. Le théâtre de service public lui doit une fière chandelle et France Culture, en la matière, se devrait, en bonne logique, d’afficher à son égard une gratitude éperdue.
L’amour du théâtre, il le tient de son père, comédien et chanteur populaire en Tunisie, où Lucien naît en 1935 à la Goulette, au nord de Tunis. Il débarque en France en 1947, avec sa sœur cadette et sa mère. A 12 ans, pensionnaire au lycée Maimonide de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), il y croise Micheline Malignac, qui n’a qu’un an de moins que lui. Ils ignorent alors qu’ils se marieront en 1963 et qu’on leur devra cette magnifique aventure vécue en commun, Théâtre Ouvert, qui fera tant pour l’écriture dramatique dans notre pays, mais n’anticipons pas.
Lucien a 16 ans quand meurt sa mère. Elle lui avait dit : « Veille sur ta sœur ». Jeune homme de devoir, il cumule les « petits boulots » sans perdre de vue le champ culturel. En 1958, il fait partie du Groupe de théâtre antique de la Sorbonne. La même année, il devient secrétaire général puis président du cercle international de la jeune critique, fondé sous l’égide du fameux Théâtre des Nations. Il enseigne dix ans dans un collège de Lyon, est nommé adjoint au directeur chargé de l’animation culturelle à HEC, de 1956 à 1969. Critique dramatique, il publie dans la revue Europe, puis aux Nouvelles littéraires, à Témoignage chrétien, à la Quinzaine littéraire…
Son exceptionnelle carrière d’homme de radio s’ouvre en 1967, lorsqu’il est embauché à France Culture, en qualité de chroniqueur, dans la Matinée du théâtre, rebaptisée la Matinée des arts du spectacle. Il est producteur des Heures de culture française, plus tard devenues les Chemins de la connaissance, et d’Une Semaine à Paris. De 1969 à 2002, Lucien Attoun crée et produit, toujours sur France Culture, le Nouveau répertoire dramatique, une série d’émissions d’une importance capitale (la première pièce de Koltès, l’Héritage et l’Ignorant et le fou, de Thomas Bernhard, entre autres, y sont diffusées). A son actif encore, les collections Radiodrame et Cycle de fiction. Son activité de production sur les ondes ne laisse pas d’être impressionnante. Récapitulons : On commence (1965-1997), Mégaphonie (1984-1997), Profession spectateur (1997-2002) et Passage du témoin (2002-2004). Il a été conseiller artistique de Giorgio Strehler, quand celui-ci dirigeait l’Odéon-Théâtre de l’Europe.
La grande affaire de la vie de Micheline et Lucien Attoun, ce sera l’invention de Théâtre Ouvert, à la suite naturelle, pour ainsi dire, de leur vif intérêt pour les auteurs vivants. En 1970, Lucien crée chez Stock la collection Théâtre Ouvert, justement. L’été 1971 à Avignon, peu avant la disparition de Vilar, Lucien lui fait remarquer que la création contemporaine n’a pas droit de cité au festival. Vilar met alors Lucien au défi de joindre le geste à la parole. C’est d’emblée le succès dans la Chapelle des Pénitents-Blancs, haut-lieu soudain de « mises en espace » (douze jours de répétition) et du »gueuloir« où se profèrent des textes neufs.
En 1981, Théâtre Ouvert s’installe au Jardin d’Hiver, passage Véron, à côté du Moulin Rouge, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, dans un immeuble hanté par les souvenirs poétiques de Valentin-le Désossé, Jacques Prévert et Boris Vian. En 1988, Théâtre Ouvert, ayant à la boutonnière la révélation d’une multitude de pièces d’auteurs vivants (les moindres n’étant pas Koltès et Lagarce), obtient le statut, ô combien mérité, de Centre dramatique national de création. Jean-Pierre Léonardini
Après Rien de personnel, une première comédie satirique où il critiquait l’hypocrisie du système de management des cadres, le cinéaste Mathies Gokalp persiste et signe L’établi. L’adaptation, sobre et réussie, de l’ouvrage éponyme de Robert Linhart.
Dominique Martinez – Quarante-cinq ans après la publication de L’établi, pourquoi avoir décidé d’adapter au cinéma l’ouvrage de Robert Linhart ?
Mathias Gokalp – J’ai découvert le livre lorsque je faisais mes études. Le sujet, l’embauche d’un intellectuel à l’usine Citroën en tant qu’ouvrier, m’intéressait. L’ouvrage m’a beaucoup touché, je partageais complètement son point de vue sur le travail. Né dans un milieu bourgeois, j’ai pu faire des études longues et choisir le métier dont j’avais envie. Passé le bac, j’ai un peu plus découvert le monde et pris conscience de ce statut privilégié. Autour de moi, beaucoup de jeunes ne pouvaient pas faire d’études, devaient travailler sans choisir leur métier et entraient dans la vie active de façon contrainte. Pour de nombreuses personnes, la vie professionnelle n’est pas un acte émancipateur mais bien une façon d’assurer sa subsistance. Cette aliénation au travail dont parle Linhart dans son livre me touche.
D.M. – Au point de vouloir en faire un film ?
M.G. – L’autre chose fondamentale, pour l’étudiant en cinéma que j’étais ? La qualité littéraire du texte. Le fait qu’une œuvre militante puisse être d’une telle portée esthétique, c’était une direction qu’on me donnait. Je la mentionnais souvent, tant et si bien que mes producteurs s’y sont intéressés et m’ont fait remarquer la situation dramatique de ce personnage qui dissimule sa véritable identité au sein de l’usine : ce pouvait être le point de départ d’une fiction. J’avais peur mais c’était bon signe, j’avais envie de défendre ce texte et d’entamer un dialogue avec lui.
D.M. – Quel fut votre parti pris pour l’adaptation ?
M.G. – L’important pour moi était de pouvoir partager le point de vue de Robert Linhart. Quand je l’ai rencontré, j’ai compris que c’est ce qu’il attendait. L’intention première du livre est de transmettre un point de vue politique et social, le film servirait donc à faire entendre ces idées. Sur le plan esthétique, je n’ai pas essayé de transposer le style de Robert, un texte n’est pas mécaniquement transposable à l’image. La seule chose à laquelle je croyais, c’était de donner envie de lire son texte. C’est pour cette raison que j’ai gardé en voix off la voix de Robert.
D.M. – En tant que cinéaste, que pensez-vous de l’engagement des intellectuels auprès des classes populaires ?
M.G. – J’ai fait ce film pour reposer la question, cruciale selon moi. Je voulais pointer du doigt cette distance qui se creuse entre les intellectuels et les classes populaires. En tant qu’individu, les inégalités sociales me scandalisent et la lutte des classes me semble essentielle pour comprendre le monde dans lequel on vit. Ce statut de transfuge social ne résout pas tout, bien sûr, mais c’est un mouvement bénéfique qu’il est possible d’accomplir de bien des manières. Même si beaucoup de choses restent à inventer, la diversité des populations réunies dans les manifestations contre la réforme des retraites en est un exemple. Propos recueillis par Dominique Martinez.
Table de travail bricolée où un vieil ouvrier retouche les portières irrégulières ou bosselées avant qu’elles passent au montage, L’établi(éditions de Minuit, 192 p., 8€) est aussi le terme usité pour désigner un intellectuel d’extrême-gauche qui, dans les années soixante, se faisait embaucher à l’usine pour raviver le feu révolutionnaire.
Temple de la mémoire ouvrière depuis la Commune, musée à ciel ouvert, le Père-Lachaise est le cimetière le plus visité au monde. Havre de paix en plein Paris peuplé d’illustres occupants, ci-vit un lieu vraiment pas comme les autres. Paru dans les colonnes du quotidien L’Humanité, un article d’Anne Drivas.
Il y a de nombreuses manières d’aborder le Père-Lachaise, ne serait-ce qu’en choisissant l’une ou l’autre de ses cinq entrées. Pénétrons par la porte Gambetta, au nord, pour une promenade historique et prenons à gauche après la grande porte cochère jusqu’à la division 76. Du génocide arménien à la guerre d’Espagne, puis la Shoah, le Père-Lachaise est un extraordinaire mémorial du XXe siècle : treize monuments aux morts rendent ici hommage aux déportés de la Seconde Guerre mondiale (à la mémoire des déportés des camps de Mauthausen, Ravensbrück, Auschwitz-Birkenau, Buchenwald, Mittelbau-Dora, etc.), ainsi qu’aux républicains espagnols morts pour la liberté. Parmi ces stèles à la mémoire de toutes ces victimes de l’histoire, il est un mur, le long de l’enceinte, gravé de plusieurs couronnes de pierres et toujours fleuri de roses ou d’œillets rouges, c’est le mur des Fédérés.
Une plaque de marbre porte en lettres d’or une simple inscription : aux morts de la Commune, 21-28 mai 1871. Au soir du 25 mai 1871, acculés par les troupes versaillaises, les communards se replièrent sur les hauteurs du Père-Lachaise. Pour les besoins de la bataille, les caveaux furent convertis en abris et le tombeau du duc de Morny en dépôt de poudre. Le 27, malgré une résistance héroïque, les insurgés finirent par se rendre. Cent quarante-sept d’entre eux furent fusillés et enterrés sur place, le général Vinoy ayant décidé de ne pas faire de prisonniers. Quand les mitrailleuses de Thiers se turent, 1 018 cadavres de fédérés provenant des quartiers de la Bastille ou de la place Voltaire furent inhumés dans cette partie du Père-Lachaise, qui se transforma en un panthéon révolutionnaire. Si, tous les ans depuis 1880, des personnes se retrouvent devant ce mur au mois de mai, associations-partis politiques-francs-maçons, c’est pour rendre hommage à cette mémoire que les livres d’histoire appellent « la semaine sanglante » et à ceux qui, sans jugement, furent exécutés le long de ce mur, le dimanche 28 mai 1871 au matin.
Haut lieu de la mémoire collective, le mur des Fédérés symbolise encore aujourd’hui les luttes pour la liberté et le progrès social. Ainsi, ce n’est pas un hasard si, le 24 mai 1936, plus de 600 000 personnes vinrent y célébrer la victoire du Front populaire, en présence de Léon Blum et de Maurice Thorez. De même, en 1971, année du centenaire de l’insurrection, la chapelle funéraire d’Adolphe Thiers, dans ce même cimetière (division 55), fut plastiquée. Face au mur reposent plusieurs combattants illustres de la Commune et figures politiques du XIXe siècle : ornée d’une couronne verte et du profil de son hôte, la tombe de Jean-Baptiste Clément, auteur d’une des plus belles chansons engagées du répertoire musical français, Le temps des cerises, au côté de celles de Paul Lafargue, député du Nord, et de sa femme, Laura, fille de Karl Marx ; celle de Paul Brousse, médecin devenu anarchiste à la suite du massacre de 1871. Quelques sépultures plus loin, dans la 95e division, repose le poète Eugène Pottier, parolier de l’Internationale, à deux pas d’un autre célèbre chanteur et compositeur, Georges Moustaki.
Direction à présent la 91e division, pour saluer le révolutionnaire Auguste Blanqui, dont le bronze couché de la sépulture fut réalisé par le sculpteur Jules Dalou. Tout près, on trouve le journalisteÉmile-François Eudes, libre-penseur et général fédéré, le violoniste Ivry Gitlis. De retour vers le mur, sur la 97e division, plusieurs caveaux méritent un arrêt : celui du Colonel Fabien communiste et résistant, auteur de la première attaque contre un militaire allemand dès 1941, et non loin les tombes de la môme Piaf et de Gerda Taro, première femme photographe de guerre, compagne de Robert Capa qui couvrit la guerre d’Espagne. Enfin, on peut y voir la tombe du poète Paul Éluard, non loin de son grand amour Nusch, couchée dans la 84e division. Anne Drivas
– Le lundi 1er mai, à l’invitation du GODF, le Grand Orient de France, les francs-maçons sont conviés à un rassemblement dès 9h30 au Columbarium du Père-Lachaise. Seront successivement honorés : Georges CORNEAU (Colombarium, case 2927), Félix Aimé PYAT (division 46), Émile François Désiré EUDES, dit le Général Eudes (division 91), Louise KOPPE (division 90) et Paul LAFARGUE (division 76). Devant le Mur des Fédérés, Georges Serignac, le Grand Maître de l’obédience, déposera une gerbe et prononcera son discours aux côtés du maire du 20ème arrondissement de Paris. Y.L.
– Le samedi 3 juin, l’Association des Amies et Amis de la Commune de Paris, fondée en 1882 par les communards de retour d’exil, organise sa montée au Mur des Fédérés. Rendez-vous est fixé dès 11h, Place des fêtes dans le 19ème arrondissement de Paris où musique, restauration et stands accueilleront les visiteurs. La foule partira en cortège à 14h30 en direction du cimetière du Père-Lachaise, entrée rue des Rondeaux. Diverses prises de parole sont prévues devant le Mur des Fédérés. Y.L.
Un petit paradis de biodiversité
Avec près de 10 000 cérémonies funéraires chaque année, le Père-Lachaise est avant tout un cimetière en pleine activité. On y recense aujourd’hui 70 000 tombes de défunts et 26 000 cases de columbarium, connues (250 personnalités y reposent) ou moins connues. C’est aussi un lieu de mémoire de l’histoire de France, qui compte plusieurs monuments aux morts importants. C’est enfin un lieu de promenade très fréquenté aux beaux jours : ses 44 hectares abritent 4 000 arbres, 6 000 arbustes mais aussi 140 espèces animales sauvages. Il est devenu le paradis des mésanges, des chouettes hulottes, des faucons crécerelles. Une famille de renards y a même élu domicile, voisine de fouines, d’écureuils, de hérissons et de nombreuses chauves-souris. A.D.
Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe consacre son numéro d’avril à Shakespeare. Sous la direction de François Laroque, en compagnie des plus grands spécialistes, un numéro qui invite à lire autant de pièces de Shakespeare que possible, et surtout d’aller au théâtre.
C’est en 1623, sept ans après la mort de Shakespeare, que fut publié en Angleterre le fameux in-folio — plus familièrement appelé « First Folio » — sans lequel nous ne disposerions que d’une partie de l’œuvre de ce prodigieux dramaturge. Grâce à deux acteurs de sa compagnie, John Heminges et Henry Condell, de nombreuses pièces telles que Macbeth, le Conte d’hiver ou La Tempête furent ainsi récupérées sous forme manuscrite et sauvées de l’oubli. Le quatrième centenaire de cet événement est l’occasion de faire le point sur Shakespeare et les recherches fécondes qui lui sont consacrées en ce début de XXIe siècle.
Qu’il s’agisse de son théâtre ou de sa poésie, de la question centrale de la traduction de ses œuvres, de leur mise en scène ou de leur adaptation à l’écran ou à l’opéra, de thèmes en résonance avec l’actualité comme ceux de l’environnement ou de la représentation des femmes, de la présence de la science dans le corpus théâtral, des rapports à la fois subtils et complexes que Shakespeare pouvait entretenir avec l’épineuse question de la religion, ce numéro d’Europe ouvre de multiples perspectives. Tout en resituant Shakespeare dans son époque turbulente et passionnée, il explore des aspects captivants de l’édition de ses œuvres et de leur réception par les lecteurs et le public à travers les siècles.
Il montre aussi à quel point le théâtre de Shakespeare a été précurseur de l’idée européenne, aussi bien sur le plan physique, par le truchement des compagnies ambulantes d’acteurs anglais venant jouer sur le continent, que sur le plan intellectuel. Comme l’observait jadis Henri Fluchère, toute quête que l’on fait dans l’œuvre de ce magicien de la scène et de la langue apporte sa récompense, sous la forme d’un surcroît de lucidité : « Qu’est-ce que l’intelligence critique, après tout, sinon la faculté de découvrir des rapports nouveaux entre l’œuvre et nous-mêmes ? Il est réconfortant de penser que l’œuvre de Shakespeare, sollicitée de toutes parts, a toujours de nouvelles réponses à nous faire, et qu’elle ne sera pas, de longtemps, épuisée ». Jean-Baptiste Para, directeur éditorial
Jusqu’au 06/04, à La Scala (75), Lena Paugam présente Gisèle Halimi, une farouche liberté. Avec Ariane Ascaride et Philippine Pierre-Brossolette, l’adaptation théâtrale des entretiens menés par Annick Cojean avec la célèbre avocate et humaniste. Un bel ouvrage, émouvant et passionnant, qui retrace une vie de combats pour la justice, les droits des femmes et l’indépendance des peuples.
« Ma liberté n’a de sens que si elle sert à libérer les autres ». L’avocate Gisèle Halimi a fait de cette profonde conviction le sens et le guide de toute une vie. Ce sont ses combats qu’Annick Cojean, grand reporter au Monde devenue son amie, a permis de retracer dans un très beau livre d’entretiens, chaleureux et denses, paru en août 2020. Quelques semaines à peine après son décès, survenu le 28 juillet à 93 ans. Une farouche libertérelève à la fois de l’hommage à un parcours de combat ininterrompu (pour le droit, la justice, les droits des femmes) et du témoignage, précieux, pour toutes celles et ceux qui entendent le poursuivre. Pour Gisèle Halimi, la révolte contre l’injustice naît dès l’enfance. « Tout ! Ma révolte, ma soif éperdue de justice, mon refus de l’ordre établi et bien sûr mon féminisme », rappelle-t-elle d’emblée à Annick Cojean, comme elle l’avait raconté déjà à France Culture. Le désir de combattre pour la justice ne la quittera jamais.
Refuser l’assignation à la sujétion
Née en Tunisie dans une famille pauvre, avec une mère très pieuse (fille de rabbin sépharade), Gisèle Halimi est dès la naissance assignée à la non-reconnaissance, parce que née fille et non garçon (son père attend plusieurs semaines avant de la déclarer) puis à un rôle, celui, immuable, qu’ont connu mère, grand-mère, et auquel elle doit se soumette : servir ses frères avant de se marier et de « passer sous l’autorité et la sujétion d’un époux ». Un destin tracé d’avance, absurde et injuste, duquel Gisèle Halimi n’aura de cesse de vouloir échapper. Première révolte : une grève de la faim, encore enfant, lui permet de ne plus devoir servir ses frères. Une seconde, faite d’expérience plus intime, lui permet d’échapper à la foi religieuse et aux contraintes que la tradition patriarcale lui attachait. Elle comprend très vite que l’émancipation passe par l’éducation, la lecture (boulimique), l’école (qu’elle adore et où elle excelle). En jeu : apprendre, devenir indépendante économiquement, échapper à la « malédiction » qui fait des femmes « des obligées,des dominées,desinfantilisées ». Et un objectif : devenir avocate.
Elle le sera, d’abord au barreau de Tunis puis à celui de Paris, en dépit du serment obligatoire que le futur avocat devait proclamer : « je jure de ne rien dire ou publier, comme défenseur ou conseil, de contraire aux lois et aux règlements, aux bonnes mœurs, à la sûreté de l’État et à la paix publique, et de ne jamais m’écarter du respect dû aux tribunaux et aux autorités publiques ». Elle qui interroge la notion toute relative de « bonnes mœurs » et veut faire du droit une arme pour modifier les lois sait qu’elle prête serment sous réserve. Des années plus tard, c’est elle qui permettra de « dépoussiérer » ce serment, le limitant à une phrase : « je jure, comme avocat, d’exercer la défense et le conseil avec dignité, conscience et indépendance ». Elle combat alors l’arrogance de magistrats qui toisent de leur supériorité masculine présumée la jeune avocate. Elle sait que « les mots ne sont pas innocents. Ils traduisent une idéologie, une mentalité, un état d’esprit. Laisser passer un mot, c’est le tolérer. Et de la tolérance à la complicité, il n’y a qu’un pas ».
Contre la torture, pour l’indépendance des peuples
Parmi les premiers procès de maître Halimi, des militants et militantes indépendantistes tunisiens et algériens, souvent condamnés à mort après avoir été torturés. Menacée, notamment en Algérie par l’OAS ou des militaires, elle ne renonce pas. Elle découvre en Algérie que « les pouvoirs spéciaux votés en 1956 avaient pris le droit en otage. (…) Soldats et magistrats travaillaient main dans la main pour rétablir l’ordre répressif français : les premiers tuaient, les seconds condamnaient ». Elle découvre aussi lors de demandes de grâces qu’elle plaide, souvent avec son « confrère et complice » Léo Matarasso (ancien résistant dans le mouvement Libération-Sud, défenseur d’Henri Alleg et plus tard de Mehdi Ben Barka ou d’Henri Curiel…), la toute-puissance monarchique laissée à la présidence de la République qui attribue à un homme le droit de vie ou de mort sur un autre. En défendant militants et militantes victimes de la torture, elle comprend qu’il s’agit de « résister contre le mal absolu ». Ce qu’elle fait notamment en défendant Djamila Boupacha, jeune militante de 22 ans du FLN algérien, qui avait déposé un obus piégé dans un café d’Alger en septembre 1959, finalement désamorcé. Arrêtée, elle est atrocement torturée, violée, subit l’introduction d’un goulot de bouteille dans le vagin, ce qui la marquera à vie. Gisèle Halimi assure sa défense, où se conjuguent « la lutte contre la torture, la dénonciation du viol, le soutien à l’indépendance et au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la solidarité avec les femmes engagées dans l’action publique et l’avenir du pays ».
Le procès se fait tribune politique contre la torture, jusqu’alors taboue. Gisèle Halimi mobilise un réseau de soutien, dont Simone de Beauvoir, plusieurs journaux jouent leur rôle en informant l’« opinion publique ». Djamila Boupacha est finalement amnistiée en 1962 après l’indépendance de l’Algérie. Kidnappée par le FLN qui la ramène directement en Algérie, elle ne pourra pas rencontrer Simone de Beauvoir. Au lendemain du décès de Gisèle Halimi, elle dit simplement : « Ce n’était pas seulement mon avocate, c’était ma sœur !». D’autres combats de Gisèle Halimi contre le colonialisme et ses pratiques inhérentes, et pour la défense des droits des peuples à l’autodétermination, auraient sans doute pu trouver place dans ce livre. Ainsi de son engagement auprès du peuple vietnamien contre la guerre menée par Washington. Membre du tribunal international contre les crimes de guerre au Vietnam, le tribunal créé en 1966 par Bertrand Russell et Jean-Paul Sartre pour juger les militaires américains dans ce pays (la guerre a duré de 1955 à 1975), elle participe en 1967 à la mission d’observation que le Tribunal délègue au Vietnam. L’autre lutte pour laquelle l’avocate parisienne s’est pleinement engagée, c’est celle du peuple palestinien. Avocate, avec Daniel Voguet, du dirigeant palestinien Marwan Barghouti kidnappé par l’armée israélienne en 2001 après une tentative ratée d’assassinat, condamné à la perpétuité par un tribunal militaire sans légitimité.
C’est tout un système que dénonce alors Maître Halimi, notamment dans la revue Pour la Palestine. Lors d’une énième offensive militaire israélienne à Gaza à l’été 2014, elle écrit, dans un appel publié par L’Humanité: « Un peuple aux mains nues — le peuple palestinien — est en train de se faire massacrer. Une armée le tient en otage. Pourquoi ? Quelle cause défend ce peuple et que lui oppose-t-on ? J’affirme que cette cause est juste et sera reconnue comme telle dans l’histoire. Aujourd’hui règne un silence complice, en France, pays des droits de l’homme et dans tout un Occident américanisé. Je ne veux pas me taire. Je ne veux pas me résigner. Malgré le désert estival, je veux crier fort pour ces voix qui se sont tues et celles que l’on ne veut pas entendre. L’histoire jugera mais n’effacera pas le saccage. Saccage des vies, saccage d’un peuple, saccage des innocents. Le monde n’a-t-il pas espéré que la Shoah marquerait la fin définitive de la barbarie ? ». Cette même année, l’ambassadeur de Palestine en France lui décerne la citoyenneté d’honneur d’un État qui continue de lutter pour son indépendance et sa reconnaissance.
Choisir la cause des femmes
Le droit et la justice donc, toujours. Celui des femmes d’abord, les droits de toutes les femmes que Gisèle Halimi contribue à faire progresser. C’est le cas avec deux procès décisifs, que rien ne permettait d’imaginer gagnants sinon la conviction de la justesse des causes défendues, et qui font figure d’électrochocs dans la société avant de permettre des avancées législatives considérables. En 1972, à Bobigny, elle défend Marie-Claire Chevalier violée à seize ans, dénoncée à la police par son violeur parce qu’elle a avorté ce qui est alors passible d’emprisonnement, ainsi que sa mère et trois « complices » qui l’ont aidée. L’année précédente, le Nouvel Observateur a publié le manifeste de 343 femmes affirmant haut et fort qu’elles ont avorté et réclamant la dépénalisation et la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Gisèle Halimi en est signataire, malgré les sanctions possibles pour une avocate. Cette même année 1971, Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi fondent le mouvement Choisir la cause des femmes. Le procès se fait accusation de la loi de 1920 sanctionnant l’avortement. Gisèle Halimi n’hésite pas à dénoncer, dans un tribunal où des hommes jugent une femme atteinte dans son corps, la justice de classe condamnant des femmes qui n’ont pas les moyens d’avorter à l’étranger.
De Delphine Seyrig à Aimé Césaire, de Paul Milliez (pourtant a priori défavorable à l’IVG) à des milliers d’autres anonymes, les soutiens se multiplient. Le procès est gagné. Simone Veil fera aboutir la loi dépénalisant l’IVG. Gisèle Halimi sera de celles et ceux qui plaideront pour son remboursement. En 1978, à Aix, elle défend deux jeunes touristes belges, sauvagement agressées et violées par cinq hommes dans la tente où elles campaient à l’été 1974. Gisèle Halimi, qui met en lumière « la mort inoculée aux femmes un jour de violence », décrit à Annick Cojean le climat de haine et de raillerie antiféministe et homophobe contre ces femmes et leurs défenseuses qui régnait alors parmi des magistrats, des avocats… « et avec lesquels les accusés créaient une complicité inavouée ». Elle souligne « le mépris et la négation de l’identité de l’autre » qui se joue dans ce crime qu’est le viol et ajoute qu’« il ressemble furieusement à un acte de fascisme ordinaire ». Les « grands témoins » cités à la barre par Gisèle Halimi mais chassés du tribunal par le juge, s’exprimeront devant les caméras. Ils contribueront eux-aussi à faire changer la honte de camp, à « changer les mentalités et les mœurs », à permettre de modifier la loi sur le viol et les crimes sexuels.
« La politique est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls hommes »
Puisque c’est au Parlement que se font les lois, Gisèle Halimi se laisse tenter par l’idée d’y participer. Car les femmes doivent participer, « en masse », dit-elle, à leur écriture. Une réflexion qui mûrit, alors que le féminisme des années 60-70 se défiait du politique. En 1978, Choisir présente des candidatures féminines. Sous sa propre bannière, aucune organisation ne lui ayant laissé la moindre place. Un slogan : « cent femmes pour les femmes ». Et un « programme commun des femmes », avec une douzaine de propositions de loi. Avec moins de 1,5 % des suffrages en moyenne, aucune candidate n’est élue. Mais Choisir a fait progresser des débats. Gisèle Halimi est cependant élue en 1981. Elle ne restera pas longtemps sur les bancs de l’Assemblée où sa non appartenance à une organisation politique, sa liberté de réflexion et de parole, un machisme encore dominant à l’Assemblée, la condamnent à l’isolement. Elle poursuit cependant son engagement pour faire du droit un instrument de libération. Dès 1979 et les premières élections européennes, elle milite pour « la clause de l’Européenne la plus favorisée », pour que tous les droits conquis par les femmes dans un des pays européens deviennent la norme dans les autres. Choisir engage un travail d’inventaire et de propositions considérable.
C’est un joli mot, féminisme
« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque » : c’est avec ce vers de René Char que Gisèle Halimi et Annick Cojean ont choisi d’ouvrir ce livre et de transmettre le flambeau aux nouvelles générations. Des femmes d’aujourd’hui, elle attend la révolution : « des colères se sont exprimées, des révoltes ont éclaté ça et là, suivies d’avancées pour les droits des femmes. Mais nous sommes encore loin du compte », constate celle qui ne cesse de plaider pour l’indépendance d’abord économique des femmes, premières à subir le chômage en temps de crise, à subir le temps partiel, à subir les bas salaires… Elle en appelle à une révolution des mœurs et des rapports humains, à poursuivre la lutte pour pérenniser des conquêtes toujours précaires et pour une égalité loin d’être atteinte. « Enfin, n’ayez pas peur de vous dire féministes. C’est un mot magnifique, vous savez. C’est un combat valeureux qui n’a jamais versé de sang». Les obsèques, émouvantes, de Gisèle Halimi ont eu lieu le 6 août au cimetière du Père Lachaise à Paris. Le siège prévu pour le nouveau Garde des sceaux est resté vide. Avocate remarquable, militante de convictions, à la fois bienveillante et exigeante comme la décrivent toutes celles et ceux qui ont eu la chance de la connaître et de la fréquenter, elle est partie tandis que résonnait les paroles de la chanson Bella Ciao.
Gisèle Halimi nous laisse en héritage des droits nouveaux qui sont autant de ruptures avec une vision patriarcale de la société et du monde. Plus encore, elle nous lègue des valeurs fondamentales pour poursuivre le combat féministe : égalité, liberté, indépendance et justice. Isabelle Avran
Gisèle Halimi, une farouche liberté : jusqu’au 06/04 au théâtre La Scala, Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. L’ouvrage est disponible aux éditions du Livre de poche (168 p., 7€20).
Les 8 et 9 mars au Théâtre-Cinéma de Narbonne, Guillaume Séverac-Schmitz propose Richard III. La sauvage pièce de Shakespeare, dans un théâtre de cruauté où toute ressemblance avec notre bel aujourd’hui ne serait pas fortuite… Un beau travail de troupe
Guillaume Séverac-Schmitz a mis en scène Richard III (1592), dans une traduction et adaptation de Clément Camar-Mercier. On ne cache pas sa joie devant une réalisation aussi valeureuse. Elle magnifie la sauvagerie sanguinaire d’un Shakespeare – déjà maître ès tragédies historiques – qui n’avait pas 30 ans. N’est-ce pas dans Richard III qu’il chauffe le plus à blanc l’ambition pathologique, l’irresponsabilité fatale des puissants et les haines de clans jumelées à l’assassinat politique ? Toute ressemblance avec notre bel aujourd’hui ne sera pas fortuite si l’on n’oublie pas, selon le Polonais Jan Kott, que « Shakespeare est notre contemporain ». Je ne résiste à recopier cette autre citation, de Lautréamont : « Chaque fois que j’ai lu Shakespeare, j’ai eu l’impression de déchiqueter la cervelle d’un jaguar ». Qui dit mieux ? Bref, Guillaume Séverac-Schmitz, qui est aussi acteur et musicien, est à l’aise dans le théâtre de cruauté. Il a monté précédemment Richard II et, de John Webster (1580-1634), la Duchesse d’Amalfi.
Pour endosser le rôle de Richard III, il faut un acteur qui ne soit pas manchot et qui sache boiter à l’envi. Thibault Perrenoud fait ça très bien. Sa claudication initiale, à l’unisson des crimes commis en route, finira par l’infirmité pure et simple avec prothèse exubérante, dans un fauteuil roulant de dimension monarchique. Du début à la fin, de mensonge en traîtrise et d’infamie en félonie, cauteleux avec tous, y compris son fils Clarence, qu’il sacrifie, c’est avec les spectateurs pris à témoin qu’il échange des signes d’intelligence. Il guette avec nous une louche complicité qui fait tout le prix de l’amour du monstre, qu’il impose à juste titre dans l’allégorie du mal majuscule qu’affirme l’œuvre, au sein d’une traduction de grande énergie lexicale. Beau travail de troupe où certains, autour du héros détestable et fascinant, doivent parfois vite changer d’apparence pour faire nombre (bourreaux, hallebardiers, meurtriers, messagers, fantômes…), tandis que les femmes (Julie Recoing, Anne-Laure Tondu, Aurore Paris), n’ayant pas la part maudite, ne sont pas en reste dans la sphère tragique. Emmanuel Clolus signe une scénographie d’épure sombre, trouée à point nommé par des éclats de lumière (Philippe Berthomé). Jean-Pierre Léonardini
Richard III : au Théâtre-Cinéma de Narbonne, les 8 et 9/03/23. Au Théâtre Jacques Coeur de Lattes, le 23/03. Au Théâtre Montansier de Versailles, du 18 au 21/04. Au Théâtre de Caen, les 1 et 2/06. Au Théâtre de la Cité de Toulouse, du 8 au 14/11. Au Théâtre de Nîmes, les 22 et 23/11. Au Cratère d’Alès, les 28 et 29/11. Au Théâtre Molière – Scène nationale Archipel de Thau, les 5 et 6/12.
Rassemblés autour de Jérôme Lindon, aux éditions de Minuit, ils sont presque tous sur la photo, les auteurs du « nouveau roman » ! Une expression née sous la plume d’un journaliste du Monde, en mai 1957… Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°356, mars 2023), un article de François Dosse, historien des idées et épistémologue.
L’instantané est connu ; il réunit les écrivains du « nouveau roman » dans un portrait de groupe où l’on reconnaît autour de l’éditeur Jérôme Lindon, Alain Robbe-Grillet, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Samuel Beckett, Claude Mauriac, Robert Pinget et Claude Ollier. Il manque néanmoins un appelé de marque dans ce groupe, qui vient d’assurer le succès de cette révolution littéraire en remportant en 1957 le prix Renaudot avec La Modification: Michel Butor, dont Jérôme Lindon guette en vain l’arrivée. Publiée en 1960, cette photo va cristalliser pour longtemps un phénomène qui, par-delà la diversité de ses représentants, sera connu sous l’appellation « nouveau roman ». Très divers par leur style et leurs sources d’inspiration, ces auteurs ont un point commun, celui d’être publiés aux éditions de Minuit par un grand accoucheur de talents littéraires.
Les écrivains du «nouveau roman» devant les locaux des éditions de Minuit à Paris, en 1959. De gauche à droite: Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Robert Pinget, Jérôme Lindon, Samuel Beckett, Nathalie Sarraute.
L’expression « nouveau roman » naît sous la plume d’un journaliste du Monde, Émile Henriot, qui recense en mai 1957 deux ouvrages parus chez Minuit :La Jalousie de Robbe-Grillet etTropismes de Nathalie Sarraute. Ce qualificatif, péjoratif pour le critique, va pourtant très vite devenir un étendard revendiqué, un label, objet de toutes les convoitises. Tout le monde veut en être et la dénomination s’impose dans la durée : le slogan est lancé et l’étoile de Minuit devient sa marque de fabrique.
La presse joue un grand rôle dans la cristallisation du phénomène « nouveau roman ». Madeleine Chapsal, qui réalise de grands entretiens dans L’Express, amplifie le succès auprès du large public de l’hebdomadaire. Elle crée même le prix de L’Express, décerné en décembre 1960 à La Route des Flandresde Claude Simon, et qui n’aura qu’une année d’existence. À partir de 1955, c’est Alain Robbe-Grillet qui devient le « conseiller littéraire » de Jérôme Lindon. Leur amitié constitue désormais le creuset de la production littéraire de la maison. En 1953, il publie Les Gommes, lancé par Jérôme Lindon comme un événement : « Attention citoyens ! Les Gommes, ce n’est pas un roman ordinaire, ni aussi simple qu’il le paraît d’abord ».
L’éditeur et l’auteur trouvent le critique idéal en la personne de Roland Barthes, à la recherche d’une nouvelle expression littéraire depuis la publication en 1953 du Degré zéro de l’écriture. Il apprécie beaucoup Les Gommes où il décèle une sensibilité et une écriture répondant à ses vœux. Apprenant cette adhésion enthousiaste, Jérôme Lindon conseille à Jean Piel de demander un article sur le livre pour la revue Critique à Roland Barthes, qui exprime son engouement pour ce qu’il qualifie de « littérature objective ». Il voit en Alain Robbe-Grillet la réalisation de cette écriture blanche, autour d’un silence qui rompt radicalement avec la continuité du récit narratif classique, incarnant la modernité. Consacré comme auteur, Alain Robbe-Grillet devient le chef de file de cette école littéraire, érigeant sa stylistique personnelle comme l’expression d’une nouvelle écriture qui s’oppose aux anciens et à toute la tradition littéraire.
La partie est cette fois gagnée pour Jérôme Lindon, reconnu comme un grand éditeur. C’est dans ce contexte de réussite qu’Alain Robbe-Grillet persuade Marguerite Duras, alors autrice chez Gallimard, de publier chez Minuit, puis l’enrôle derrière l’étendard du nouveau roman, qu’elle récusera. Si le parfum d’unité stylistique émanant de la collection blanche étoilée exprime surtout les goûts de Jérôme Lindon, dont le principe est de n’éditer que ce à quoi il adhère, le « nouveau roman » traduit au plan littéraire une thématique qui va fleurir dans les sciences humaines à l’époque du structuralisme : l’effacement de la figure du sujet. François Dosse
Dès sa création, Chantiers de culture inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis » : une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture.Y.L.
Jusqu’en juillet 2023, le musée national Picasso-Paris accueille Faith Ringgold. Black is beautiful, la première exposition en France de ses œuvres majeures. L’occasion de découvrir le talent de l’artiste américaine, son combat contre le racisme et le sexisme.
« La question était simplement de savoir comment être noir en Amérique. Il n’y avait aucun moyen d’échapper à ce qui se passait à l’époque (les années 1960) ; il fallait prendre position d’une manière ou d’une autre, car il n’était pas possible d’ignorer la situation : tout était soit noir, soit blanc, et de manière tranchée ». Faith Ringgold ne va cesser de revendiquer une culture propre aux afro-américains comme les artistes du mouvement Harlem Renaissance de l’entre-deux-guerres. Née en 1930 dans ce quartier bouillonnant de New-York, elle porte dès ses premières œuvres le Black Power en réalisant desaffiches militantes à partir de compositions typographiques pour la libération notamment d’Angela Davis.
Elle dénonce encore le racisme ordinaire dans les années 1960 à travers le portrait de « Mr. Charlie » (« Blanc » en argot) avec, comme elle le décrit, « une grande tête souriante d’un Blanc condescendant » ou celui de Charlayne Hunter-Gault, première étudiante noire à entrer à l’université de Georgie. Dans « Die » (« Meurt ! »), elle peint une grande scène de tuerie entre Blancs et Noirs alors que le mouvement pour les droits civiques est fortement réprimé. Son « Guernica », comme elle le déclarera. Après avoir découvert en 1971 au Rijksmuseum à Amsterdam des peintures sur tissu, dites Tankas, Faith Ringgold multiplie des séries picturales textiles où elle aborde laquestion de l’esclavage. Elle se met en scène avec ses deux filles nues dans la forêt ou rend hommage à Harriet Tubman qui milita au 19e siècle pour l’abolition de l’esclavage, en dressant son portrait, entouré d’un texte qui rappelle son combat au milieu d’une tenture bariolée. Magnifique !
Dans les années 1990, elle propose des scènes imaginaires qui mêle les générations et les origines. Ainsi, elle pose pour Picasso devant « Les demoiselles d’Avignon » ou s’entoure dans un « Café des artistes » parisien de peintres afro-américains majeurs tels Aaron Douglas ou Jacob Lawrence qui côtoient Toulouse-Lautrec ou Van Gogh. « Avec “The French Collection”, je voulais montrer qu’il y avait des Noirs à l’époque de Picasso, de Monet et de Matisse, montrer que l’art africain et les Noirs avaient leur place dans cette histoire ». On ressort de l’exposition tout chamboulé par tant de créativité au service d’une cause, hélas, toujours d’actualité. Amélie Meffre
« Figure majeure d’un art engagé et féministe américain, depuis les luttes pour les droits civiques jusqu’à celles des Black Lives Matter, auteur de très célèbres ouvrages de littérature enfantine, Faith Ringgold a développé une œuvre qui relie le riche héritage de la Harlem Renaissance à l’art actuel des jeunes artistes noirs américains. Elle mène, à travers ses relectures de l’histoire de l’art moderne, un véritable dialogue plastique et critique avec la scène artistique parisienne du début du XXe siècle, notamment avec Picasso et ses « Demoiselles d’Avignon ». Cette exposition est la première à réunir, en France, un ensemble d’œuvres majeures de Faith Ringgold. Elle prolonge la rétrospective que lui a consacré le New Museum au début de l’année 2022 et est organisée en collaboration avec cette institution new-yorkaise ».
Cécile Debray, commissaire de l’exposition. Conservatrice générale du patrimoine, Présidente du Musée national Picasso.
Le 6 février 1953, « le Livre de Poche » fait une entrée fracassante dans les librairies françaises. Fraîchement accueilli dans certains milieux, il devient vite un outil au service de la démocratisation de la littérature. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Jean-Yves Mollier, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris Saclay/Versailles Saint-Quentin
On pourrait faire remonter son origine aux premières satires du poète Martial vendues sous le manteau au Ier siècle de notre ère, ou aux petits livrets bleus des imprimeurs troyens du XVIe siècle. Pourtant, cette chronologie est trompeuse. Elle occulte la caractéristique majeure de ce type de livre, son surgissement au XXe siècle, à l’heure de la culture et de la consommation de masse. Si l’on admet que le « Poche » suppose des tirages initiaux à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, il est l’enfant des industries culturelles qui dominent l’espace éditorial après 1930. Sa préhistoire inclut les dime novels (romans à 2 sous) américains (des fictions imprimées en petit format à 5 ou 10 centimes) comme la « Collection Michel Lévy » à 1 franc mise en vente à Paris en 1855. Les 20 000 exemplaires de « Madame Bovary » commercialisés en 1857-1858 sous ce format portatif anticipent les grands tirages de la « Collection des auteurs célèbres », de Flammarion, des années 1880, et ceux du « Livre populaire », de Fayard, apparu en 1905 (des livres à 65 centimes, à la couverture criarde). La collection du livre de poche, conçue par Jules Tallandier avant le début de la Grande Guerre et lancée en 1915, aurait dû être le point culminant de ce mouvement, mais, limité à 128 pages afin de réduire le prix de vente à 30 ou 40 centimes, ce « Poche » avant la lettre s’interdisait la publication de romans plus épais.
Faute de prendre racine dans le pays qui en avait approché le modèle au plus près avec la « Bibliothèque Charpentier » de 1838 (des romans ou des essais au format compact et vendus 3,50 francs) et la « Collection Michel Lévy » à 1 franc de 1855, c’est en Angleterre, en 1935, que naît la collection « Penguin », destinée à populariser les grands classiques de la littérature. Sa couverture ornée d’un manchot va inspirer la plupart des concepteurs du livre de poche. Pierre Trémois choisira pour son livre de poche de 1945 un kangourou femelle avec un livre dépassant de sa poche ventrale, ce que l’Italien Giangiacomo Feltrinelli imitera en 1949, année où le célèbre « Marabout » belge pointera son bec, sans oublier l’albatros allemand des éditions du même nom (1932) qui a inspiré le petit manchot britannique. De ce bestiaire international, on retiendra ce fait majeur : entre 1930 et 1955, la plupart des pays développés ont mis au point des formules proches, associant petit format, grand tirage, prix d’appel attractif et volonté d’atteindre tous les publics. En ce sens, le livre de poche est bien l’enfant de la culture de masse, ce qui explique qu’il ait fait couler beaucoup d’encre, séparant en deux camps irréconciliables ses partisans et ses détracteurs.
Pour comprendre l’étonnante « querelle du livre de poche », qui éclata au milieu des années 1960, il faut lire la diatribe du philosophe Hubert Damisch dénonçant « la manipulation qui du livre fait un produit et du lecteur un consommateur » (« Mercure de France », novembre 1964). De même faut-il garder à l’esprit la dénonciation, aux États-Unis, de la « culture à deux balles » (« culture at two bits »). Manifestement, une partie des intellectuels refusent alors la mise à la portée du grand public des œuvres qui n’ont pas été conçues pour lui. À la différence d’Hubert Damisch, Louis Aragon et « les Lettres françaises » avaient mené une vaste enquête auprès de leurs lecteurs avant de donner leur avis. Le résultat du sondage d’opinion s’étale à la une du numéro du 29/10/1964 et sonne comme la reconnaissance d’un phénomène qui bouleverse le rapport à la culture. « Révolution en librairie » titrent « les Lettres françaises », accordant ainsi toute son importance à un séisme qui heurtait les uns et enthousiasmait les autres. Quelques mois plus tard, Jean-Paul Sartre et « les Temps modernes » consacreront deux numéros de la revue à la révolution du « Poche » et donneront, eux aussi, la parole aux deux camps.
Que s’était-il donc passé pendant ces dix premières années pour que les esprits s’échauffent à ce point ? Si la collection « Penguin » s’était contentée, au départ, de donner à lire, à un prix abordable (6 pence, soit 5 à 6 euros actuels), des classiques de la littérature, le « Livre de Poche » français avait entamé sa conquête du public en proposant, le 6 février 1953, des romans modernes et non plus des « classiques ». « Kœnigsmark », de Pierre Benoit, « les Clés du royaume » de A. J. Cronin et « Vol de nuit », de Saint-Exupéry, avaient inauguré la série, bientôt suivis par d’autres auteurs contemporains parmi lesquels Albert Camus (« l’Étranger »), Jean-Paul Sartre (« les Mains sales »), André Gide (« la Symphonie pastorale ») et Roger Vercel (« Capitaine Conan »). Les deux premiers volumes avaient été tirés à 55 000 exemplaires, le troisième à 70 000, et les rééditions suivirent à un rythme rapproché. On retient généralement l’indication des tirages comme la preuve qu’il s’agissait bien d’une révolution et on y ajoute le prix bas de ces volumes, 150 francs, l’équivalent de 3 à 4 euros d’aujourd’hui.
Pourtant, une nouvelle fois, la réalité est trompeuse. En effet, Henri Filipacchi, le père du « Livre de Poche » de 1953, conçu par la LGF (la Librairie générale française), une filiale du groupe Hachette, avait repris à son compte un projet né en 1939, lorsque la maison d’édition Calmann-Lévy, associée aux Messageries Hachette et, déjà, à la LGF, avait mis sur le marché la « Collection Pourpre ». Avec 3 millions de volumes vendus entre 1939 et 1942, le résultat était à la hauteur des espérances, même si la guerre et la pénurie de papier freinèrent sa percée auprès des lecteurs.
« Aziyadé » de Pierre Loti, « la Bataille » de Claude Farrère, « la Dame aux camélias » de Dumas fils, « la Rôtisserie de la reine Pédauque » d’Anatole France, « Chéri » de Colette, « les Oberlé » de René Bazin, les premiers titres de la « Collection Pourpre » avaient été tirés en moyenne à 66 000 exemplaires. Ces volumes étaient dotés d’une reliure souple, un cartonnage agréable au toucher et à l’œil, et même ornés d’une jaquette en couleurs et de deux dessins. Une clause du contrat liant les éditions Calmann-Lévy à la LGF prévoyait, parallèlement à cette version cartonnée vendue 10 francs (2,5 euros), la mise en vente d’une série de volumes brochés proposés à 5 francs, mais le succès foudroyant de la série la plus chère (un million de volumes vendus en un an) conduisit ses concepteurs à suspendre la fabrication de l’autre version. Or, en 1952, l’ancien secrétaire général des Messageries Hachette, muté à la LGF pour faire oublier ses relations ambiguës avec les allemands pendant la guerre, décide de maintenir la « Collection Pourpre » en partenariat avec les éditions Calmann-Lévy mais de lui opposer une série de petits livres brochés, vendus deux fois moins cher.
Finalement mis en vente au début du mois de février 1953, le « Livre de Poche » allait sonner le glas de la « Collection Pourpre », disparue cinq ans plus tard. Le bonheur des uns faisant le malheur des autres, Henri Filipacchi passera, aux yeux de la postérité, pour l’inventeur d’une formule qu’il avait trouvée toute prête dans les cartons de la LGF. Mais il est vrai qu’en associant la totalité des éditeurs français, et non un partenaire unique, au destin du « Livre de Poche », il allait mettre les catalogues des éditions Gallimard, Grasset, Stock, Albin Michel et consorts au service de ce formidable instrument de démocratisation de la lecture. Les débuts ne furent pas aussi rapides qu’on aurait tendance à le penser (2 millions de volumes vendus en 1953), mais, avec 55 millions de volumes sortis des presses entre 1953 et 1961, puis 18 millions en 1962 et 23 millions en 1963, soit près de 100 millions de « Livres de Poche » commercialisés à cette date, le succès était au rendez-vous. Dès 1958, la collection « J’ai lu » (Flammarion) tentait de ravir au « Poche » des parts de ce marché juteux (déjà 7 % des ventes de livres), bientôt suivie en 1962 par « Presses Pocket » (Presses de la Cité) et « 10/18 » (Julliard).
C’est l’apparition de la collection « Folio », lancée en 1972 par Gallimard, qui a enlevé sa distribution aux Messageries Hachette, l’année précédente, qui marque une rupture. La richesse du catalogue des éditions Gallimard est telle qu’elle permet aux poulains de la rue Sébastien-Bottin (Gaston-Gallimard aujourd’hui) d’occuper une place à part dans ce marché à la croissance exponentielle. Avec 25 % du nombre d’exemplaires produits en 2022, soit plus de 118 millions de volumes, et près de 15 % du chiffre d’affaires de l’édition, le « Poche » a démontré son caractère irremplaçable et sa capacité à attirer à la lecture des millions de Français séduits par son faible coût et le caractère populaire de sa présentation.
Les détracteurs du livre de poche ont dû rendre les armes et admettre que le lecteur n’est pas un enfant qu’il faudrait prendre par la main pour lui apprendre à goûter, ensuite, le plaisir des livres les plus difficiles. L’école joue ce rôle depuis Jules Ferry et le succès des médiathèques modernes construites dans les années 1970-2000 un peu partout en France a contribué à diffuser en profondeur le plaisir de lire. En 1964, au moment précis où André Malraux défendait l’installation de ses maisons de la culture dans les villes moyennes (Bourges, Le Havre) et prônait le contact direct du public avec les œuvres d’art, une partie des intellectuels s’effrayaient de cette descente de la culture dans les masses.
En 2023, plus personne ne dénie au livre de poche son pouvoir d’attraction, et les jeunes, les étudiants, n’achètent pas d’autres livres, si ce n’est des BD et des mangas, deux autres enfants de la culture de masse. Les albums, tels ceux du Père Castor, et une partie de la bande dessinée se sont adaptés au format du « Poche » et celui-ci est souvent présent dans les films et les séries télévisées, ultime preuve de son adéquation avec les attentes du public à l’échelle de la planète. Jean-Yves Mollier
En savoir plus :
– « Du “poche” aux collections de poche. Histoire et mutations d’un genre », sous la direction de Jean-Yves Mollier et Lucile Trunel, Céfal, 2010.
– « Les Éditions Calmann-Lévy de la Belle Époque à la Seconde Guerre mondiale. Un demi-siècle au service de la littérature », de Jean-Yves Mollier, Calmann-Lévy, 2023.
– « Les Trois Révolutions du livre de poche. Une aventure européenne », d’Isabelle Olivero, Sorbonne Université Presses, 2022.
Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe fête son centenaire. Au lendemain d’un colloque international, trois jours à l’ENS – rue d’Ulm, elle consacre son numéro de janvier/février à la thématique Enquêter sur la Shoah aujourd’hui. Par les textes réunis, une exploration de notre relation au passé pour penser notre présent.
À mesure que les derniers témoins de la Shoah s’éteignent, la littérature d’aujourd’hui continue à explorer cet événement et ses répercussions à travers une forme singulière qui en vient presque à constituer un genre à part entière : l’enquête. Après Dora Bruder de Patrick Modiano (1997), celle-ci s’est imposée avec Les Disparus de Daniel Mendelsohn (2006). Depuis, ces investigations, le plus souvent familiales, ont diversifié leurs formes. Certaines sont fictionnelles, quand d’autres relèvent de la non-fiction. Afin de mieux cerner les spécificités de ces enquêtes, il convient d’abord d’en retracer la généalogie.
Le besoin d’enquêter sur les victimes s’est en effet manifesté très tôt, comme en témoignent Le Convoi du 24 janvier de Charlotte Delbo ou l’échec de l’investigation que met en scène W ou le Souvenir d’enfance de Georges Perec. Mais ces textes ont aussi contribué, à leur manière, à l’avènement progressif d’un « nouvel âge de l’enquête » dans la littérature d’aujourd’hui. Les récits contemporains renouvellent volontiers leur écriture en se chargeant d’une mission : informer, documenter, inventorier, enquêter. Ces investigations contribuent aux inflexions les plus décisives de l’écriture contemporaine.
Elles participent, à leur manière, à la redéfinition des territoires respectifs de l’histoire et de la littérature, dont les frontières établies ont été perturbées au cours de ces dernières décennies, tant par les historiens que par les écrivains. Les récits d’investigation mettent en question les formes traditionnelles de l’historiographie à qui ils empruntent une partie de leur démarche pour les déborder depuis la littérature et inventer leurs propres méthodes. Pour ces œuvres, au demeurant, enquêter ne signifie pas combler un manque en faisant renaître les disparus mais faire apparaître leur disparition. L’investigation se charge à la fois des faits et de leur anéantissement, du témoignage et de ce qui en reste quand il a été détruit. Elle s’en charge et s’en fait responsable.
En ce sens, il convient de lui réserver une place primordiale dans notre présent. Car elle représente un moment essentiel de notre relation au passé que les textes réunis ici explorent chacun à leur manière. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial
Enquêter sur la Shoah aujourd’hui : revue Europe, janvier/février 2023 (N°1125-1126, 316 p., 22€)
En ces heures troubles et troublantes, comédiens, musiciens et écrivains, plasticiens et magiciens ne cessent de rêver, chanter, créer. Régulièrement actualisée, une sélection de propositions que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois
– Jusqu’au 05/03/23, au Théâtre du Lucernaire, Ariane Ascaride présente Du bonheur de donner. Sagement assise derrière son pupitre, délicieusement accompagnée à l’accordéon par le talentueux David Venitucci, la comédienne lit, et chante parfois, les poèmes de Bertolt Brecht. Une facette trop méconnue du grand dramaturge allemand… C’est en présentant un extrait de La bonne âme du Se Tchouan qu’elle signa son entrée au Conservatoire, c’est encore sous la direction de Marcel Bluwal qu’elle devint la magnifique Jenny de Mahagonny ! Un compagnonnage au long cours avec Brecht, dont elle exhume aujourd’hui pour les jeunes générations beauté de la langue, musique des textes, sens des valeurs telles que fraternité et solidarité. « J’ai relu beaucoup de poésies de Brecht qui est toujours présenté comme un auteur austère, sérieux et théorique », confesse la comédienne, « on connaît moins sa bienveillance, son humour et son sens du spectacle ». Un joli récital, tout en délicatesse et finesse. Sur l’accueil de l’autre notre semblable, sur le bonheur d’être juste dans un monde qui ne l’est pas. Avec ce rappel, lourd de sens par les temps qui courent, pour clore la soirée : « Celui qui combat peut perdre, celui qui ne combat pas a déjà perdu ».
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– Jusqu’au 24/01/23, au Théâtre de la Bastille, Samantha van Wissen interprète Giselle… Les trois points de suspension sont d’un intérêt capital : non pas le fameux ballet écrit par Théophile Gautier, mais la pièce de François Gremaud, cet inénarrable petit Suisse qui nous avait déjà enchanté avec sa désopilante Phèdre ! (ne pas oublier le point d’exclamation…) en ce même lieu ! Accompagnée de quatre jeunes musiciens virtuoses (violon, harpe, flûte et saxophone), la danseuse et comédienne nous conte avec humour et grâce la genèse de ce fameux ballet créé en 1841, sommet de l’art romantique. Une performance de haute volée pour celle qui doit danser et parler sans jamais perdre le souffle, endosser tous les personnages de l’oeuvre, dialoguer avec la musique et le public entre entrelacs et entrechats… Un succulent pas de côté pour pointer avec justesse, souvent avec une subtile ironie, incohérences et mièvreries du livret, se moquer du tutu de la belle Giselle, se gausser de la prétendue virilité du héros ! Prodigieuse Samantha van Wissen qui captive et hypnotise le public près de deux heures durant, égérie suspendue aux pointes des points de suspension de la ballerine à la funeste destinée ! Avec, au sortir de la représentation, le « livret » de François Gremaud offert à chacun.
– Jusqu’au 24/05/23 sur France.tv, Olivier Ayache-Vidal et Agnès Pizzini présentent L’affaire d’Outreau. En quatre épisodes, le récit de l’incroyable fiasco judiciaire qui aura duré quatre années de procédure et deux procès pour arriver à l’acquittement de treize personnes innocentes ayant fait trois ans de prison… Entre documentaire et cinéma, la série décortique erreurs, égarements et fourvoiements d’un système judiciaire englué dans une logique mortifère : d’un petit juge engoncé dans ses certitudes à traiter l’affaire du siècle à un procureur qui valide une instruction menée au pas de charge.Une série réussie entre horreur et sidération, stupeur et réflexion.
– Jusqu’au 05/02/23, au Théâtre de la Tempête, Simon Falguières présente Les étoiles. Lors des obsèques de sa mère, un jeune homme perd la mémoire, plus encore il perd l’usage des mots qui permettent de donner sens à sa vie, d’exister dans son rapport aux autres. Le temps passe et s’écoule sans lui, hors de lui, confiné dans son lit où seuls fantasmes et poésie entretiennent son imaginaire. Absent au monde qui s’agite autour de lui, aux relations qui se défont ou se nouent entre famille, amis ou voisins… Rêves et réalité font bon ménage sur le plateau, les dieux grecs ou indiens sont convoqués, Bergmann et Tchekhov aussi ! Le metteur en scène use de tous les artifices à sa disposition (masques, pantins, changements à vue, décors mouvants) pour emporter le public dans cette originale expédition onirique qui fait la part belle à notre inconscient inavoué, cette quête de l’inaccessible étoile chantée si puissamment par le grand Brel. Le temps s’écoule et s’effiloche à la recherche des mots perdus pour le héros endormi, tandis que la vie s’agite autour de lui. Entre le réel et l’imaginaire, Falguières ne tranche pas, à chacune et chacun de lier l’un à l’autre, de faire sien ces deux pans de l’existence dans un déluge de bons mots et de belles images, tous emportés par l’énergie d’une troupe ( Agnès Sourdillon, Charlie Fabert, Stanislas Perrin…) convaincue et convaincante en cet incongru voyage.
– La plateforme de la Cinémathèque française, Henri, du nom de son fondateur Henri Langlois, poursuit l’aventure initiée au temps du confinement ! Au menu, des projections en exclusivité, des œuvres à voir ou revoir, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.
– Jusqu’au 12/02/23, au Théâtre de la Colline, Isabelle Lafon présente Je pars sans moi.Pieds nus, comme égarées devant le public qui leur fait face, les deux comédiennes s’avancent sur la petite scène du théâtre. Seule éclaircie dans le noir de salle, une porte prête à s’ouvrir ou se fermer au gré des mots dits ou balbutiés… « Des mots d’une femme internée en 1882 à Sainte-Anne, les Impressions d’une hallucinée extraits de la revue L’Encéphale, Isabelle Lafon et Johanna Korthals nous dirigent aux frontières du désarroi mental », alerte le dossier de presse.Une juste précision qui emporte le public dans un délire verbal, un dialogue à la frontière de l’audible et pourtant d’une incroyable puissance jouissive et poétique ! Les deux femmes parlent et s’interpellent, se fuient ou s’enlacent, s’affrontent et s’éprouvent au gré d’un dialogue nourri des écrits et paroles de grands spécialistes de la folie, Gaëtan de Clérambault au XIXème siècle et Fernand Deligny un siècle plus tard. C’est intense, beau, lumineux, ce désir et cette volonté de mettre en lumière les paroles de celles et ceux que l’on considère malades, inaptes pour trop aimer l’autre, l’indicible, l’inaccessible ou l’éthéré. Délicatesse et humour s’invitent sur le plateau, une heure de plaisir limpide et fécond avant de franchir la porte, peut-être, qui séparent le monde des bien pensants avec celui que l’on considère à tort des morts vivants.
– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de Francenous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !
– Du 26 au 29/01/23, au Théâtre national de Nice, Sylvain Maurice présente La campagne. Qui est vraiment cette inconnue que Richard prétend avoir recueillie en bord de route pour la conduire en pleine nuit à son domicile ? Telle est la question que pose son épouse avec insistance… Le couple a fui la ville pour s’installer, lui médecin elle femme à la maison s’affairant à des découpages pour les deux enfants, au calme de la campagne. Dans le bonheur de vivre et la sérénité ? Un leurre, pour l’auteur anglais Martin Crimp ! Une pièce acide et amère sur les non-dits d’une vie de couple, où la routine semble avoir étouffé le désir, où le mensonge semble avoir gagné force de loi. Les petits malheurs et grandes peurs d’une famille embourgeoisée qui nous passionnent grâce à l’écriture de Crimp : d’une porte qui s’ouvre sur une vérité pour se refermer sur une autre, jamais nous ne saurons le fin mot d’une histoire auxmultiples rebondissements. Un triangle amoureux traité en énigme policière, où Isabelle Carré éclaire la scène de son grand talent en épouse toute à la fois naïve et lucide, complice d’une relation amoureuse qui semble avoir perdu de son intensité au fil du temps. Avec, comme à l’accoutumée dans les mises en scène de Sylvain Maurice, un superbe traitement des mouvements et des lumières.
Jusqu’au 27/02/23, la fondation Louis Vuittonprésente l’exposition Monet-Mitchell. Un regard croisé, d’une intense luminosité, entre les deux artistes peintres, Claude Monet et Joan Mitchell, où nature et couleurs aiguisent l’imaginaire et le pinceau de l’un et de l’autre. « Impression » pour l’un, « feeling » pour l’autre : bleues, jaunes, rouges, verts ou mauves, les couleurs explosent d’une salle à l’autre. Jusqu’au final éblouissant, d’un côté L’Agapanthe triptyque monumental de Monet, de l’autre dix tableaux de Mitchel issus du cycle La grande vallée ! Magistral, éblouissant, vu la foule qui se presse aux portes du musée, la réservation est vivement recommandée.
– Du 02 au 20/10, au 100 – établissement parisien, culturel et solidaire, René Loyon présente Le misanthrope. Quelques chaises disséminées sur le plateau pour tout décor, le metteur en scène demeure fidèle à ses principes : le texte seul, tout le texte, rien que le texte ! Et pas n’importe lequel, celui de Molière où un homme, perclus de sa suffisance et de son intégrité, se refuse à toute passion amoureuse et à toute connivence avec le monde qui l’entoure… Un bel exercice de style où Loyon se fait maître en la matière osant déjouer le temps en jouant de l’âge de ses interprètes : des vingt ans de Célimène à l’heure où Molière situe son chef d’oeuvre, nous voilà en présence de personnages entre la cinquantaine et la soixantaine finissantes mis à l’épreuve d’une jeunesse révolue et d’un désir par trop émoussé. Que nenni, nous prouvent les interprètes, d’une audace et d’une vivacité à toute épreuve, rivalisant de talent pour mettre à l’honneur une belle langue déclinée en majestueux alexandrins ! Du plaisir renouvelé à goûter un classique du répertoire, libéré des fioritures soit-disant indispensables à l’heure de la modernité.
Cent ans après sa naissance, Geneviève Winter consacre une magistrale monographie à Gérard Philipe. Des premiers pas sur les planches à la gloire sur grand écran, de la réalité au mythe.
On dit que les bons meurent jeunes. Ce fut vrai pour Gérard Philipe, arraché à la vie à 36 ans. Cent ans après sa naissance, le 4/12/1922 à Cannes, Geneviève Winter lui consacre une monographie de qualité, extrêmement précise et documentée. Son Gérard Philipe synthétise tout ce qu’on a pu apprendre sur lui, au fil du temps, en de nombreux ouvrages. Si elle tient compte, d’emblée, du mythe de l’archange foudroyé, elle n’en fait pas l’essentiel de son analyse. Elle rappelle, néanmoins, que l’épouse de l’acteur, Anne Philipe, qui en 1963 publia le Temps d’un soupir, poignant bréviaire de son deuil, tint à ce qu’il fût inhumé dans son costume du Cid.
Ainsi cheminant entre la légende dorée du jeune premier qui traîne tous les cœurs après lui et les faits concrets avérés de son existence, Geneviève Winter parvient à brosser un portrait fidèle et fouillé de son sujet, sans en effacer l’aura indéniable. Né coiffé dans une famille bourgeoise de la Côte d’Azur, Gérard n’aura qu’à ajouter la lettre finale à Philip, son patronyme initial. « Enfant sage et beau », selon sa mère, à la fois joueur et studieux, ce n’est que peu à peu qu’il s’approchera du théâtre. Son père, affairiste ambitieux, d’abord membre des Croix-de-Feu du colonel de La Roque, finira collaborateur actif dans le parti de Doriot, ce qui lui vaudra une condamnation à mort à la Libération. Il gagnera l’Espagne, où son fils ira le voir souvent.
Le jeune homme devient acteur durant l’Occupation, à la faveur de la présence de nombreux artistes repliés dans le Midi. Tout ira très vite, grâce aux rencontres, aux amitiés, à sa présence rare. Dix-neuf rôles au théâtre, depuis l’Ange de Sodome et Gomorrhe, de Giraudoux, Caligula, d’Albert Camus, jusqu’à ses légendaires interprétations du Cid et du Prince de Hombourg, entre autres, tout est minutieusement répertorié, commenté, étayé. Avignon, le TNP, Vilar en nouveau père, les tournées harassantes, plus de 30 films au compteur (du Diable au corps aux Orgueilleux en passant par Fanfan la Tulipe), rien n’est laissé dans l’ombre de l’existence de ce travailleur infatigable, excellent camarade, farceur et tendre, au demeurant citoyen lucide, tant au Syndicat français des acteurs (SFA) dont il prit la tête qu’en signataire de l’appel de Stockholm, dans le courant « progressiste » d’alors.
J’avais 19 ans à sa mort, en 1959, et je n’ai pas oublié le choc émotionnel que ce fut dans le pays. Trois ans avant, en 1956, la jeunesse française avait découvert le rock and roll, dans le film Graine de violence (Blackboard Jungle), de Richard Brooks. C’était une époque d’insidieuse transition idéologique. Gérard Philipe n’en fut pas pour autant oublié. La preuve ? Avignon, ivre de gratitude éperdue, a donné son nom à un parking au pied du palais des Papes ! Jean-Pierre Léonardini
Gérard Philipe est une figure majeure du théâtre et du cinéma des années 1950. À l’écran, son incarnation de Fanfan la Tulipe en héros populaire français lui vaut une gloire internationale. Du Festival d’Avignon où il rejoint Jean Vilar au TNP de Chaillot, le comédien transmet sa vision d’un théâtre accessible à tous.Son interprétation des grands rôles du répertoire reste figée dans les mémoires.
L’acteur, adulé par le public, facétieux sur les tournages et en tournées internationales, défend les intérêts de ses pairs, conquis par sa générosité et son travail. Foudroyé à trente-six ans par un cancer, le Cid a désormais rejoint son mythe.Outre la réédition de l’ouvrage de Philippe Durant, s’impose désormais à la devanture des librairies la biographie inédite de Geneviève Winter.
C’est sous le signe de la variété des genres que s’est déroulée la rencontre littéraire du club de lecture de la médiathèque de Mézières (36). Essai, témoignage, bande dessinée, thriller, roman historique ou policier : il y en a pour tous les goûts ! Philippe Gitton
Enigma, de Dermot Turing (éd. Nouveau Monde, 402 p., 22€)
« J’ai été soufflé par le travail réalisé », explique Jean
Dans la salle de bain d’un hôtel bruxellois, un espion français photographie en 1932 les premiers documents décrivant une nouvelle machine à coder à priori inviolable : Enigma. Une machine que s’apprêtent à adopter les services secrets allemands. Quelques mois plus tard, avec l’aide des Français, un groupe de mathématiciens polonais entreprend de percer à jour le fonctionnement complexe de la machine. Malgré la défaite, Français et Polonais transmettent en 1940 leurs trouvailles aux Britanniques. À Bletchley Park se déploie alors une gigantesque entreprise de décodage.
Pendant ce temps, les U-Boote allemands mènent une traque dévastatrice contre les navires alliés qui ravitaillent la Grande-Bretagne. Si les messages de la marine allemande ne sont pas rapidement décodés, le Royaume-Uni ne tiendra pas. À Bletchley Park, l’un des cerveaux les plus brillants de l’histoire scientifique, Alan Turing, va apporter une contribution décisive… Passionné par l’histoire de son oncle, Dermot Turing a obtenu l’ouverture exceptionnelle des archives de la DGSE française, ainsi que des services britanniques et polonais. Pour la première fois, est ici racontée l’histoire complète d’Enigma : celle d’un extraordinaire passage de relais entre espions, scientifiques et militaires de trois pays.
La laitière de Bangalore, de Shoba Narayan (éd. Mercure de France, 304 p., 23€80)
« Ce livre permet de comprendre le rôle de la vache sacrée dans la vie indienne. Il donne des explications sur toutes les races », précise Chantal
Après plus de vingt ans passés aux États-Unis, Shoba rentre en Inde avec sa famille. Dans les rues de Bangalore, hommes d’affaires côtoient vendeurs à la sauvette, mendiants, travestis et… vaches ! Shoba se lie d’amitié avec Sarala, sa voisine laitière dont les vaches vagabondent dans les champs. Lorsqu’elle lui propose de participer à l’achat d’une nouvelle bête, commence une drôle d’épopée ! Acheter une vache en Inde n’est pas une mince affaire… Il y a des règles strictes et d’innombrables traditions à respecter. Comment choisir parmi les quarante races indigènes de bovins, sans compter les hybrides ?
De foires aux bestiaux en marchandages sans fin, Shoba redécouvre l’omniprésence de l’animal dans la vie indienne : on boit son lait, on utilise sa bouse pour purifier les maisons, son urine pour fabriquer des médicaments… Dans une succession de scènes cocasses et émouvantes où les vaches ont le premier rôle, Shoba Narayan évoque aussi les mantras, Bollywood, la médecine ayurvédique, le système de castes. Elle dresse ainsi un portrait contrasté de l’Inde d’aujourd’hui.
Le monde sans fin, de Christophe Blain et Jean Marc Jancovici (éd. Dargaud, 196 p., 28€)
« Ce livre regroupe beaucoup de documentations. Il faut par conséquent du temps pour l’assimiler », commente Gilles
La rencontre entre un auteur majeur de la bande dessinée et un éminent spécialiste des questions énergétiques et de l’impact sur le climat a abouti à ce projet comme une évidence, une nécessité de témoigner sur des sujets qui nous concernent tous. Intelligent, limpide, non dénué d’humour, cet ouvrage explique les changements profonds que notre planète vit et quelles conséquences, déjà observées, ces changements parfois radicaux signifient. Jean-Marc Jancovici étaye sa vision remarquablement argumentée en plaçant la question de l’énergie et du changement climatique au cœur de sa réflexion.
Tout en évoquant les enjeux économiques, écologiques et sociétaux, ce témoignage éclairé s’avère précieux et invite à la réflexion sur des sujets parfois clivants, notamment celui de la transition énergétique. Christophe Blain, quant à lui, se place dans le rôle du candide ! Un pavé de 196 pages indispensable pour mieux comprendre notre monde, tout simplement.
Pièces détachées, de Phoebe Morgan (éd.Archipoche, 340 p., 8€95)
« Cette histoire est impressionnante par la tension permanente entre les personnages », décrit Gilles
Corinne, Londonienne de 34 ans, a déjà eu recours à trois FIV : cette fois, elle en est sûre, c’est la bonne, elle va tomber enceinte ! Découverte un matin sur le pas de sa porte, cette cheminée miniature en terre cuite n’est-elle pas un signe du destin ? Elle coiffait le toit de la maison de poupée que son père adoré, célèbre architecte décédé il y a bientôt un an, avait construite pour elle et sa sœur Ashley quand elles étaient enfants.
Bientôt, d’autres éléments de cette maison de poupée font leur apparition : une petite porte bleue sur le clavier de son ordinateur, un minuscule cheval à bascule sur son oreiller… Corinne prend peur. Qui s’introduit chez elle, qui l’espionne : la même personne qui passe des coups de téléphone anonymes à Ashley ? Y a-t-il encore quelqu’un en qui la jeune femme puisse avoir confiance ? Un premier roman aussi brillant qu’angoissant !
Entre fauves, de Colin Niel (éd. Le livre de poche,384 p., 7€90)
« En général, je n’aime pas les romans policiers, mais j’ai adoré celui-là », confie Yvette
Martin est garde au parc national des Pyrénées. Il travaille notamment au suivi des derniers ours. Mais depuis des mois, on n’a plus trouvé la moindre trace de Cannellito, le seul plantigrade avec un peu de sang pyrénéen qui fréquentait encore ces forêts : pas d’empreinte de tout l’hiver, aucun poil sur les centaines d’arbres observés. Martin en est convaincu : les chasseurs auront eu la peau de l’animal. L’histoire des hommes, n’est-ce pas celle du massacre de la faune sauvage ?
Quand sur Internet il voit le cliché d’une jeune femme devant la dépouille d’un lion, arc de chasse en main, il est déterminé à la retrouver et à la livrer en pâture à l’opinion publique. Même si d’elle, il ne connaît qu’un pseudonyme sur les réseaux sociaux et rien de ce qui s’est joué, quelques semaines plus tôt, en Afrique ! Entre chasse au fauve et chasse à l’homme, vallée d’Aspe dans les Pyrénées enneigées et désert du Kaokoland en Namibie, Colin Niel tisse une intrigue cruelle où aucun chasseur n’est jamais sûr de sa proie.
Poussière dans le vent, de Léonardo Padura (éd. Métailié,640 p., 24€20)
« C’est très, très bien écrit. Un livre passionnant, parsemé de nombreuses histoires », commente Chantal
Léonardo Padura est cubain. Il est né en 1955 à La Havane et il y vit. L’histoire débute en 1990, un an après la chute du mur de Berlin, pour se terminer en 2016. C’est trente ans de la vie d’un clan, un groupe d’amis qui se sont connus au lycée. Ce roman historique traite de l’atmosphère pesante et de la vie difficile des cubains restés sur l’île, des effets déchirants de l’exil pour ceux qui ont choisi de partir, de la force de l’amitié et de la fidélité, mais aussi des trahisons. A travers la vie des héros, l’auteur nous fait voyager de Cuba aux États Unis, à Madrid, Barcelone, en Italie et un peu en France.
Le titre a une double signification : celui d’une chanson du groupe américain de rock KANZAS célèbre dans les années 1970, qui est souvent écouté par « les membres du clan » et qui est un lien entre les huit amis qui animent le roman. Il correspond aussi aux cendres du principal héros dispersées à la source d’une rivière mythique qui alimente La Havane en eau. Le style de Padura, la diversité des thèmes traités, la maîtrise de l’intrigue et du suspense en font un roman émouvant et passionnant.
Une solution pour l’Afrique, de Kako Nubukpo (éd. Odile Jacob,304 p., 18€99)
« Ce livre, centré sur l’Afrique de l’Ouest, expose des solutions pour un défi majeur du continent africain », résume Michel
L’Afrique est soumise à un défi gigantesque : intégrer en une génération un milliard d’individus supplémentaires dans un contexte de faible productivité, de quasi-absence d’industrie, d’urbanisation accélérée, le tout coiffé par une crise climatique devenue permanente. Cette « urgence africaine » impose d’inventer un nouveau modèle économique. Elle fut trop souvent un continent cobaye, soumis à toutes sortes de prédations. Le huis clos inattendu de la crise du Covid-19 lui a permis de redécouvrir la richesse de son patrimoine.
Forte de cette leçon, elle doit désormais réinventer son développement en s’appuyant sur ses biens communs : mettre en place un néoprotectionnisme africain, préserver ses ressources propres, assurer sa souveraineté alimentaire, monétaire et financière. Telles sont les pistes pour que l’Afrique se réapproprie son destin. Commissaire chargé du département de l’Agriculture, des Ressources en eau et de l’Environnement de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), Kako Nubukpo est économiste, opposant déclaré au franc CFA, directeur de l’Observatoire de l’Afrique subsaharienne à la Fondation Jean-Jaurès.