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La marionnette dans tous ses états !

Du 9 mai au 2 juin, de la Maison des Métallos jusqu’à Bagnolet (93), se déroule à Paris et dans dix villes d’Île de France la Biennale internationale des arts de la marionnette. La neuvième édition d’un festival qui, à travers une trentaine de spectacles, révèle la richesse et la diversité des fils et chiffons, objets et pantins ! Rencontre avec Isabelle Bertola, son initiatrice et directrice du Théâtre Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette.

 

 

Yonnel Liégeois – Depuis 2013 seulement, Paris dispose d’un théâtre exclusivement dédié aux arts de la marionnette. Il était temps, pourrait-on dire ?

Isabelle Bertola – La revendication d’un théâtre dédié aux arts de la marionnette à Paris date de plus de 50 ans. Elle a été portée par les artistes marionnettistes eux-mêmes qui ont toujours eu des difficultés à trouver des  théâtres pour montrer leurs œuvres. Alors oui, il était temps, en 2013 Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette inaugurait sa première saison ! Depuis une dizaine d’années et les Saisons de la marionnette, mouvement engagé par l’ensemble des professionnels du secteur des arts de la marionnette, nous pouvons constater que le regard porté sur ce champ artistique a bien évolué et nous nous en réjouissons. L’ESNAM, l’École nationale supérieure des arts de la marionnette créée en 1987 à Charleville-Mézières, y est pour beaucoup. En trente ans, elle aura formé plus de 150 artistes marionnettistes parfaitement insérés dans les réseaux professionnels. Il est donc indispensable que ces créateurs trouvent des scènes où montrer leur travail.

 

J’y pense et puis. Co Gilles Destexhe

Y.L. – La Biennale internationale des arts de la marionnette en est à sa neuvième édition. Quoi de neuf en 2017 ?

I.B. – Le programme de la BIAM 2017 est riche : plus de 30 spectacles et plus de 100 représentations dans 10 villes d’Ile de France* ! C’est un programme international qui rassemble des artistes français mais aussi d’Italie, de Belgique, de Suisse, d’Allemagne, des Pays-Bas, des États-Unis et du Québec… La plupart des spectacles ont été créés cette saison et force est de constater que les marionnettistes, comme de nombreux metteurs en scène, sont préoccupés par les questions d’actualité et les sujets brûlants de notre société. Ils s’emparent de la scène, expriment leur point de vue et engagent le dialogue avec nos concitoyens : Axe pointe les égarements de ploutocrates en fin de règne, Gunfactory dénonce l’engagement des gouvernements dans les ventes d’armes, Max Gericke ou pareille au même questionne la place des femmes au cœur du monde du travail,  Rhinocéros s’interroge sur la montée des totalitarismes, Schweinehund évoque les dérives sectaires. Chacun souhaite poser les bases d’une société plus respectueuse des droits humains. La présence de ces penseurs-créateurs sur le festival a inspiré l’organisation d’un brunch-débat le samedi 20 mai à 11h30 : L’art de la marionnette – un art de l’engagement et de la transgression. Moment privilégié où seront convoqués les spectateurs qui souhaitent échanger plus en profondeur avec les artistes.

 

Découpages. Co Dario Lasagni

Y.L. – En quoi les arts de la marionnette ont fait évoluer le spectacle vivant ?

I.B. – Aujourd’hui, les contours du théâtre des arts de la marionnette sont vastes et les artistes se sentent très libres d’employer les matériaux les plus divers. Lors de cette biennale, nous pourrons observer des matériaux variant du papier à la glaise, des mannequins ou des objets manufacturés, des ombres, un écran liquide… Des artistes venant d’autres univers s’intéressent à la marionnette : le comédien Thierry Hellin dans Axe, le plasticien Patrick Corillon pour La maison vague et Les images flottantes, la conteuse Praline Gay Para pour Lisières. Le théâtre de marionnette est un art hybride qui inspire des artistes de tout horizon, en témoigne la production de la Comédie Française 20 000 lieues sous les mers.

 

Lisières. Co Sylvain Yonnet

Y.L. – En septembre 2017, se déroule à Charleville-Mézières le Festival mondial des théâtres de marionnettes, lui-aussi biannuel. Une rivalité, une complémentarité ?

I.B. – En France aujourd’hui, le nombre de festivals dans notre secteur est important et réparti sur l’ensemble du territoire, c’est une très bonne chose. Ce sont des espaces de visibilité pour les artistes. Plus les spectacles pourront être achetés et vus, mieux les artistes pourront travailler. C’est donc bien une complémentarité. Le Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières et la Biennale des arts de la Marionnette ne sont pas en concurrence, ils ne se déroulent pas dans la même région ni à la même période. Les projets artistiques ne sont pas les mêmes. Celui de la BIAM est de donner à voir une grande diversité des formes de marionnettes contemporaines tout en s’ouvrant sur l’international. Il est totalement complémentaire du projet artistique du Mouffetard-Théâtre des arts de la Marionnette. Nos deux structures font du reste partie d’un même réseau professionnel qui entend avant tout bénéficier aux artistes. : Latitude marionnette.

 

Rhinoceros. Co Carole Parodi

Y.L. – La marionnette, selon vous : un spectacle pour les petits ? Pour les grands ? Pour tout le monde ?

I.B. – Le théâtre de marionnettes est avant tout un art, et par définition un art s’adresse à tous ! Ce qui définit la cible de public, ce sont les propos et sujets abordés ainsi que la forme choisie. Les créateurs actuels nous prouvent, de saison en saison, que leur imagination est sans limite et qu’avec des marionnettes, et toutes les formes qu’elles peuvent prendre aujourd’hui, ils sont intarissables. Il est certain que les marionnettistes s’adressent à tout le monde. D’ailleurs, la plupart des artistes alternent créations pour adultes et spectacles tout-public avec la même créativité. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

*Outre la Maison des Métallos et le Théâtre Mouffetard à Paris, les différentes villes : trois lieux à Aubervilliers (L’Embarcadère, L’Espace Renaudie, le théâtre Les Poussières), la Salle des Malassis à Bagnolet, le Carré Belle-Feuille à Boulogne-Billancourt, le Théâtre Paul-Éluard à Choisy-le-Roi, la Maison du développement culturel à Gennevilliers, le Théâtre du Garde-Chasse aux Lilas, le Théâtre Berthelot et le Théâtre de La Girandole à Montreuil, le Théâtre des Bergeries à Noisy-le-Sec, quatre lieux  à Pantin (le Théâtre du Fil de l’eau, la Salle Jacques-Brel, la Dynamo de Banlieues Bleues, La NEF-Manufacture des utopies), le Studio-Théâtre à Stains.

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L’entreprise, sur les bancs de l’école

Directrice honoraire de recherche au CNRS, Lucie Tanguy poursuit sa quête exploratoire des relations entre l’éducation et le travail. Avec « Enseigner l’esprit d’entreprise à l’école », récemment paru à La Dispute, elle nous invite à approfondir et comprendre les grandes mutations de notre temps.

 

 

Imaginez, un soir, le retour de votre progéniture vous annonçant joyeusement :

– «  on vient de créer notre entreprise à l’école il faudrait que vous donniez 10 euros pour acheter des actions qui vont nous servir à investir pour financer notre projet ! ».                     

Les parents étonnés de cet enthousiasme inhabituel de fin de journée scolaire demandent :       

– « Mais, vous allez fabriquer quoi dans votre collège ? Il n’y aucune machine et le travail des enfants est  encore  interdit dans notre pays ! ».                                                                                

La gamine ou le gamin, c’est selon, vous regarde avec cet air convenu qui vous fait comprendre votre incapacité à être dans l’air du temps.                                                                                             

– «  Mais non on ne fabrique pas ! On passe des commandes, on organise, on emprunte à la banque qui fait partie du groupe  et,  avec notre prof et des chefs d’entreprises du coin, on fait la pub ! On est une équipe et chacun s’occupe de quelque chose et je peux même être élu(e) MANAGER ! ». Mais attention on ne fait pas semblant on va vendre des vrais pendentifs avec des incrustations, c’est le lycée professionnel des métiers de la plasturgie qui fournit et on achète les chaînes à une boite. C’est Vincent le voisin du dessous qui est chef de fabrication. Il y a même un concours académique pour donner un prix à la meilleure entreprise ».                  

Les parents offrent les 10€ en se demandant comment les élèves, jouant les Gattaz sans école1héritage, vont parvenir à écouler leurs marchandises avant que leur « entreprise » ne soit délocalisée comme celle de la maman qui pointe à Pôle Emploi.

 

L’anecdote, certes, est quelque peu simpliste et provocatrice pour présenter un travail  très sérieux. Réalisé par Lucie Tanguy, directrice honoraire de recherche au CNRS, il s’intitule « Enseigner l’esprit d’entreprise à l’école ».

Dans cette analyse très dense, documentée et discutée, qui peut se lire comme un roman, Lucie Tanguy poursuit sa quête exploratoire des relations entre l’éducation et le travail afin, écrit-elle, de « chasser les mythes qui nous aliènent » ! Quel  beau gibier illusoire que celui de l’entrepreneuriat quand il devient la source et la ressource de notre vie commune ! « J’aime l’entreprise » sonne mieux que « vive le capitalisme triomphant ». Il s’agit pourtant de la même idée : transmettre l’idéologie de l’entreprise par une pédagogie entrepreneuriale en renversant les valeurs sur lesquelles la République a fondé son école. On passe du « apprendre à apprendre » de Langevin-Wallon, à « apprendre pour entreprendre » de Jean-Pierre Chevènement pour finir par l’« entreprendre pour apprendre » d’aujourd’hui. Sous la forme de  partenariats agréés par le ministère de l’Éducation, on assiste à la fabrication d’un modèle unique d’échanges et de production piloté par un « staff et des managers » au sein de l’école républicaine. Le travail de Lucie Tanguy, par ses références à « L’esprit du capitalisme et l’éthique protestante» introduit par Max Wéber et  au livre d’Eve Chiappello et Luc Boltanski  « Le Nouvel esprit du capitalisme »*, nous invite à approfondir et comprendre les grandes mutations de notre temps dont les enjeux nous échapperaient s’ils n’étaient ecole2justement éclairés par le travail des sociologues refusant une pensée unique et dévouée à ce qu’il faut bien appeler « l’idéologie dominante ».

En accompagnant cette volonté de réaliser la conquête de l’école par le monde économique, les collectivités territoriales, par la décentralisation avec les politiques libérales de la Communauté Européenne, accentuent la pression pour faire de l’école la pépinière des futurs entrepreneurs. Ils deviennent les modèles mythiques de la réussite sociale, être star en passant à la télé ou chef d’entreprise. Les grandes entreprises et les organisations professionnelles d’employeurs investissent l’école et les instances politiques pour en faire une sorte de laboratoire social. Il faut impérativement nous persuader qu’être  « entrepreneur,  figure du travailleur moderne à former : motivé, dynamique, flexible et précaire et surtout responsable de lui-même »**, représente l’issue logique d’une réussite sociale. Tant pis pour ceux qui ne comprennent rien ou qui échouent faute d’une véritable motivation.

Les organisations syndicales du monde enseignant, les associations de parents d’élèves mesurent-elles aujourd’hui les enjeux d’une telle invasion des esprits sans dimension critique et constructive des rapports entre l’école et le monde du travail ? Comme de bien entendu, le travail et les rapports sociaux qu’ils génèrent disparaissent complètement des ecole2exercices qui sont proposés ! Cela fait un moment que ne sont plus enseignées la législation du travail et l’histoire sociale de notre pays. Aujourd’hui le classement, la compétition et la renommée l’emportent sur tout autre critère. Je garde en mémoire cette intervention au titre de la Ligue des Droits de l’Homme dans un lycée professionnel. Devant des apprentis, j’ai simplement lu et distribué le préambule de notre Constitution, celui de 1946, pour engager une discussion. Les réactions furent vives et rapides. Certains m’ont dit « ce n’est pas vrai ça, Monsieur, c’est de la politique ! Mon patron, y va me jeter si je lui apporte votre tract au boulot ! ». D’autres m’ont simplement demandé s’il était possible de voir, un jour, cette déclaration s’appliquer pour eux-mêmes et les habitants de notre pays !

Il est vrai que nous ne sommes plus invités dans cet établissement pour débattre de la citoyenneté et du travail ! Raymond Bayer

*Ou comment le capitalisme est en train de tourner la page du fordisme au profit d’une organisation en réseau, génératrice pour certains d’une plus grande liberté au travail, pour d’autres d’une plus grande précarité, et pour tous d’un asservissement accru à l’entreprise  (Alternatives Économiques – Eric Barbo).  **A lire, dans cette veine et pour poursuivre la démystification, l’ouvrage  de Pierre-Michel Menger, « Portrait de l’artiste en travailleur – Métamorphoses du capitalisme ».

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Julian Mischi, le bourg et l’atelier

Alors que se clôt à Marseille le 51ème congrès de la CGT, au moment où son secrétaire général Philippe Martinez s’interroge sur la place de sa centrale dans le paysage syndical français, paraît « Le bourg et l’atelier ». Sociologue et directeur de recherche à l’INRA*, Julian Mischi y analyse les ressorts de l’engagement syndical chez des ouvriers cheminots.

 

 

Jean-Philippe Joseph – Votre livre, « Le bourg et l’atelier, sociologie du combat syndical » se penche sur le renouvellement des modèles militants. Quel fut le point de départ de votre recherche ?

Julian Mischi – la plupart des travaux, depuis les années 1980, mettent l’accent couv_3042.pngsur la crise du monde ouvrier et celle de l’engagement militant, avec les fermetures d’usines et l’évolution du salariat. Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre pourquoi des ouvriers, les jeunes en particulier, continuent de militer alors que de nombreux processus vont dans le sens de leur exclusion politique. Je voulais aussi travailler sur les campagnes françaises où la population ouvrière est plus importante qu’on ne le croit.

 

J-P.J. – Vous avez choisi pour terrain d’enquête un atelier SNCF situé dans un village du centre-est de la France…

J.M. – Oui, c’est un de ces anciens villages agricoles transformé en bourg ouvrier avec le développement du chemin de fer. Pendant des décennies, le militantisme ouvrier s’y est inscrit concrètement dans des relations sociales nouées sur les lieux de travail et de résidence. La CGT était très présente dans l’espace local, l’adhésion allait presque de soi, souvent concomitante à l’embauche, par fidélité aux valeurs familiales. Depuis les années 1990, on observe de nouvelles formes d’engagement. L’adhésion est plus tardive, souvent une dizaine d’années après avoir intégré l’entreprise. Beaucoup ne sont pas issus de familles militantes, voire viennent d’un milieu conservateur. L’adhésion au syndicat se construit grâce à des expériences de travail antérieures dans le privé, où sont expérimentés les statuts précaires, la pression du management, des conditions de travail difficiles, les inégalités… L’acquisition du statut de cheminot, synonyme de stabilisation professionnelle, apparaît encore plus dans ce cas comme une matrice de l’engagement.

 

J-P.J. – Vous parlez d’une prégnance des doutes chez les nouveaux syndiqués

J.M. – Les générations militantes passées étaient assez sûres de la légitimité de leur action. Il y avait une fierté à se dire ouvrier, à militer. Les militants actuels ont un besoin de réassurance. Ils se demandent s’il est légitime d’adhérer ou même, simplement, de faire du syndicalisme. Il faut dire que, dans les médias et ailleurs, les syndicats sont souvent présentés comme des organisations rétrogrades, passéistes, bureaucratiques. Un doute existe de la même façon à propos des débouchés

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

politiques. Avant, le syndicalisme pouvait s’adosser à des organisations politiques structurées qui parlaient du monde ouvrier et de l’intérêt des travailleurs, alors qu’aujourd’hui même les partis de gauche délaissent les questions du travail.

 

J-P.J. – Sur quels autres points les motivations sont-elles différentes chez les générations actuelles ?

J.M. – Le syndicat n’est pas vu uniquement comme un vecteur d’amélioration des conditions de travail ou des salaires. La CGT est associée à la défense de valeurs progressistes de gauche, la lutte contre le sexisme – le racisme ou l’homophobie, y compris au sein de l’atelier contre des collègues qui pourraient tenir des propos jugés réactionnaires. L’engagement syndical, pour un certain nombre, ne se limite pas à faire le plus de cartes possible pour créer le rapport de force. Il se place aussi, et peut-être avant tout, sur le plan des valeurs éthiques. Nous retrouvons la même exigence dans l’exercice des mandats, avec une réflexion sur les moyens de rester connecté au terrain et au monde ouvrier, quand bien même on prend davantage de responsabilités dans le syndicat. Plus encore, lorsqu’on en devient un dirigeant « permanent ». Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

*INRA : Institut national de la recherche agronomique

 

En savoir plus

Au dernier recensement en 2012, la population ouvrière représentait 6,7 millions d’individus, soit 22,7% de la population active.

Dans les campagnes françaises, la part des ouvriers s’élève à 31,7% contre 5,5% pour les agriculteurs.

Les départements français les plus ouvriers en proportion sont aussi des départements ruraux : la Mayenne, la Somme, les Ardennes, le Doubs.

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Le Bénin, à la croisée des chemins

Le 6 mars 2016, se déroule au Bénin le premier tour de l’élection présidentielle. 33 candidats briguent les suffrages de la population. Seuls cinq d’entre eux peuvent prétendre accéder au second tour, tous banquiers ou hommes d’affaires, anciennes figures de la vie politique béninoise ou d’instances internationales. Un pays, l’un des plus petits et des plus pauvres d’Afrique, à un tournant de son histoire.

 

 

Au revoir Cotonou, sa lagune, ses taxi-motos par milliers viciant l’air marin… À la veille des obsèques nationales de Mathieu Kérékou, l’ancien chef d’état béninois, retour en France dont l’ex Dahomey fut colonie jusqu’en carte1960. En ces jours de décembre 2015, la perspective de la future élection présidentielle échauffe déjà tous les esprits, attise convoitises et rancœurs, secrète alliances et complots, nourrit espoirs et promesses de tous les roitelets en puissance. Le seul vainqueur pour l’heure, avant l’échéance du premier tour de scrutin reporté au 6 mars ? L’argent, le franc CFA, qui coule à flots dans tous les meetings politiques, de la capitale Porto-Novo aux villages les plus reculés du Nord-Ouest, qui fait et défait les partis politiques à l’idéologie variable selon le type d’élections… « Inch’Allah », professent les électeurs de confession musulmane, « Que Dieu nous bénisse, alléluia », chantent cathos et évangélistes tandis que la majorité de la population, animiste, s’en va consulter le prêtre vaudou ! Les uns les autres, demain à n’en pas douter, vaqueront au quotidien précaire d’une économie informelle et continueront à vivre pour la majorité avec à peine 40 euros mensuels.

Le Bénin, état corrompu ? Pas plus que nos démocraties occidentales, loin s’en faut, inutile d’alimenter les clichés sur les potentats africains qui n’ont rien à envier à nos dynasties politiciennes, culture et histoire singulières invitent à plus de modestie quand il s’agit de porter notre regard sur ces pays classés sous le label « Françafrique »… Le « Yovo », le surnom par lequel l’autochtone interpelle avec humour le « blanc » dans la rue ou à l’échoppe de quartier, a laissé ses traces. Ses marques surtout, jusqu’à aujourd’hui : le candidat franco-béninois Lionel Zinsou, puissant banquier d’affaires et Premier ministre du président sortant Boni Yayi, n’est-il pas accusé d’être parachuté par le gouvernement français ? Vincent Bolloré, patron du port de Cotonou et partisan d’une ligne de chemin de fer transafricaine, n’est-il pas le premier pilier de la fragile économie béninoise ? Des affirmations qui invitent à la réflexion…
Contrairement à ce que prétend et osa déclarer publiquement un ancien président français à propos du continent DSC01388africain, le Bénin est fort d’une longue et riche histoire. Du sud au Nord du pays, se dressent encore les palais des anciens rois du Dahomey et de leurs vassaux. De nos jours, Béhanzin, le roi d’Abomey, demeure l’une des grandes figures respectées de l’histoire du pays : n’est-ce pas sa dynastie, et lui, qui fit de son royaume l’un des plus puissants de l’Afrique de l’Ouest ? Culture de tradition orale, architecture et sculpture : griots et colporteurs d’histoire, artisans et artistes béninois du plus lointain passé ont façonné le territoire de leur génie couleur ocre, ils n’ont aucunement à rougir de leur talent face à leurs homologues muséifiés d’outre-Atlantique…

Brassage de populations, multitude d’ethnies et de langues, diversité de religions : contrairement aux apparences, le Bénin, riche de ses quelques onze millions d’habitants, est un pays métissé où seul le développement contrasté entre le Nord désargenté et le Sud à la prospérité plus affirmée peut engendrer clivages et tensions. L’ancien royaume du Dahomey, aux frontières délimitées à l’est par les puissants Niger et Nigeria et à l’ouest par les turbulents Burkina Faso et Togo, jouit en tout cas d’une stabilité politique rare sur le continent. Qui dénote dans un paysage économique aux teintes plutôt sombres, faute de richesses naturelles telles que le pétrole… À l’image d’autres pays africains, la Chine et ses émissaires aux yeux bridés sillonnent la capitale et les campagnes, offrent capitaux et avenir au soleil radieux contre terres cultivables et licences industrielles.
La libéralisation à marche forcée aux lendemains du long intermède « marxiste-léniniste » du feu président Kérékou, ici comme ailleurs, produit ses effets mortifères : baisse des cours mondiaux du coton qui assure plus DSC_0071de 75% des recettes à l’exportation et les revenus de près de 60% de la population, faiblesse d’exportation de la noix de cajou et de la pêche artisanale à la crevette… 75% de la population n’a pas accès à l’électricité et l’eau potable, hormis le réseau des gros bourgs et villes, est encore un trésor qu’il faut aller puiser en terre ! Les séismes islamistes qui frappent le Niger et le Nigeria nuisent encore un peu plus au développement des échanges commerciaux après le contrôle strict ou la fermeture des frontières avec ces deux pays. Il n’empêche, le flux incessant des poids lourds sur des pistes défoncées symbolise jusqu’à l’outrance, voire l’apocalypse au nombre de carcasses désarticulées sur les bas-côtés, combien le Bénin, avec son riche port de Cotonou, s’est imposé comme un pays de transit incontournable pour ses voisins limitrophes.

Les conséquences majeures dans cette course effrénée à la rentabilité ? Un taux de chômage explosif, une jeunesse qualifiée sans avenir, une économie souterraine florissante… Chacun, devant son pas de porte, aligne son petit étal alimentaire, chacun crée sa petite entreprise d’essence clandestine et trafiquée en provenance DSC_0340du Nigeria, chacun développe son petit commerce à la criée au bord des routes et pistes… Il faut bien survivre à défaut de vivre, la misère ne sévit pas au Bénin, la pauvreté oui ! Avec ses corollaires, dramatiques : un système éducatif et de santé en plein marasme, la valse d’ONG multiples et variées au volant de quatre-quatre rutilants ! Souvent au carrefour d’un village, un immense panneau datant déjà et annonçant le démarrage de tel ou tel projet soutenu par divers organismes : seule la pancarte, délavée par le temps et solide sur ses fondations, attire l’œil du passant !
Une vie de galère à la ville, une vie de forçat au champ… Des journées harassantes pour le citadin dans une cohue ébouriffante et un taux de pollution alarmant, des cultures de subsistance pour le paysan, des distances hallucinantes pour la femme et l’enfant se rendant au marché avec, à l’aller comme au retour, quelques trente ou quarante kilos de marchandises sur la tête à vendre, échanger, troquer. En Afrique, d’une case à l’autre et tout au long des sentiers escarpés, le dicton se vérifie, la femme est vraiment l’avenir de l’homme ! Envers et malgré tout, le peuple béninois s’affiche accueillant, souriant, entreprenant. Dans cette course à la débrouille pour gagner son CSC_1051assiette de mil ou de manioc quotidien, il ne manque pas de bras et de cœurs solidaires pour assurer le développement du pays autrement.

Des structures de micro-crédit en faveur des paysans aux associations de bénévoles en prévention du sida, des voix multiples en faveur du respect et de la défense de l’environnement aux coopératives vivrières, le Bénin est riche de potentiels en tout secteur. Dont un qui n’attend qu’un puissant coup de pouce gouvernemental pour libérer sa créativité : le tourisme intelligent et responsable ! Du sud au nord, de la cité lacustre de Cotonou au pays des Tata-Somba, de l’emblématique Ouidah avec sa porte du Non-Retour symbole de l’histoire de l’esclavage au magnifique parc national et animalier de la Pendjari, des bords de mer houleux de l’Atlantique à la chaîne accidentée des plateaux de l’Atakora, le pays regorge de fabuleux trésors naturels dont les guides locaux au sourire communicatif s’enorgueillissent de dévoiler les mystères au « yovo » définitivement ensorcelé ! Un pays encore sauvegardé d’un tourisme de masse, qui autorise le dialogue en toute SDC11535sérénité avec les populations locales, du pêcheur côtier remontant ses traditionnels filets à l’éleveur Peul de vaches aux majestueuses cornes, le recueillement sur les lieux sacrés de tribus millénaires comme l’initiation aux secrets vaudou hors tout folklore organisé… Le Bénin est une perle échouée sur la côte Atlantique, il s’offre en toute générosité au regard de celles et ceux qui acceptent de remiser clichés et préjugés !
Avec une solidarité transfrontalière qui ne se dément jamais… Active, la communauté béninoise en France n’oublie pas le frère ou la sœur, de sang ou de cœur, demeurés au pays. Par exemple, l’association franco-béninoise Sollab, « Solidarité Laboratoires », qui n’attend que bénévoles et fonds pour démultiplier actions et projets : équiper les centre de santé, dans les bourgs et villages les plus reculés de la savane ou de la brousse, d’outils d’analyses médicales. Un enjeu de santé primordial pour les populations qui n’ont ni les moyens ni le temps de se rendre à l’hôpital le plus proche, une question de survie pour les mamans et leurs bébés : comment se soigner et guérir lorsque la fièvre jaune frappe sans pouvoir être démasquée, comment accoucher en toute sérénité lorsque font défaut les outils élémentaires pour une simple DSC_0677analyse de sang ? De Paouignan dans la région des Collines au quartier Tokpota de Porto Novo, d’Alassane Chabi-Gara en région parisienne à Olivier Koukponou à Cotonou, le virus de la solidarité se propage pour le bien-être et la santé de tous !

Le Bénin ? À l’image de son drapeau national aux trois couleurs, une authentique terre de contrastes aux valeurs à sauvegarder : vert comme l’espoir d’un développement au bénéfice de tous, soleil comme un avenir prometteur pour chacun, rouge comme le sang des enfants à protéger et à éduquer… Le Bénin n’écrira certainement pas la dernière page de son livre d’histoire le 6 mars, il est crucial cependant pour les autochtones de la bien tourner ! Yonnel Liégeois. Photos de Claude, Séverine et Sylviane.

 

En savoir plus
Pour voyager : le guide du Petit Futé consacré au Bénin. L’agence Allibert organise des CSC_1143séjours attrayants, mêlant marche et découverte en profondeur du pays. Hors des circuits touristiques convenus.
À lire : les auteurs béninois Florent Couao-Zotti pour La traque de la musaraigne et son recueil de nouvelles Retour de tombe, Arnold Sènou pour Ainsi va l’hattéria. Ken Bugul, sénégalaise mais béninoise par alliance, pour Le baobab fou et Riwan ou le chemin de sable qui reçut le grand prix littéraire de l’Afrique noire en 1999… Tous les ouvrages (roman, poésie) de l’écrivain franco-béninois Barnabé Laye : son dernier recueil poétique Fragments d’errances (Acoria éditions) vient d’être couronné du Prix Aimé Césaire 2016, Prix de la Société des Poètes Français.

À visiter : l’ensemble des palais royaux de l’ancien Dahomey, la cité lacustre, le village souterrain d’Agongointo, les parcs nationaux, la fondation Zinsou qui s’affiche comme le seul musée d’Afrique occidentale consacré à l’art moderne.
SDC11435À parcourir : La route des esclaves à Ouidah qui, sur quatre kilomètres de la Place des Enchères à la Porte du Non-Retour, raconte sans chaînes aux pieds le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leur terre au temps de la traite négrière. Un lieu de mémoire, à respecter autant que l’île de Gorée au Sénégal.
À découvrir : la savoureuse cuisine locale (igname, fromage peul, poisson) et ses boissons typiques (le vin de palme et la bière de mil). Les temples et rites vaudou, dont le Bénin est la terre d’élection : loin des fantasmagories occidentales, un art de vivre et une philosophie autant qu’une religion.

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Alain Serres, vingt ans à la Rue…

Éditeur indépendant, Alain Serres a fondé « Rue du monde » en 1996. Depuis vingt ans, la maison d’édition n’a cessé de défendre une vision de la littérature jeunesse engagée et de semer ses petits cailloux. Comme autant de graines d’où germeront les citoyens de demain.

 
Cyrielle Blaire – Qu’est-ce, selon vous, un bon livre pour enfant ?
alain1Alain Serres – Les livres pensés de façon moralisatrice, les livres didactiques où l’on donne des leçons, cela fait de très mauvais livres. On a vite fait d’enfermer l’enfant dans quelque chose de très réducteur. Mais le livre pour enfants, c’est à prendre au sérieux ! Les enfants aiment les livres mille-feuille où il faut chercher plein de pistes. On se régale dans la lecture quand on invente sa propre histoire, quand on se pose des questions. Nous pensons qu’il faut donner à l’enfant toutes les clefs du monde, lui en faire partager la complexité, ses contradictions, ses mystères, car c’est comme ça qu’on grandit vraiment. Et puis on veut contribuer à faire des gamins gourmands de vie, exigeants, porteurs d’un esprit critique. On a plus que besoin dans nos sociétés de citoyens créatifs et imaginatifs qui mettent le monde à l’envers. Et puis, si il rencontre des bouquins poil à gratter, il va aimer le cinéma différent, aller voir le spectacle vivant. Les enjeux sont là !

C.B. – Peut-on tout aborder dans les livres pour enfants, même les sujets difficiles ?
A.S. – Les enfants veulent regarder par le trou de la serrure. Et ils ont compris que le livre était un univers un peu pirate qui ose dire des choses. Dans nos livres, on va évoquer l’amour, la haine, les guerres, la part d’ombre de l’humain. Si le livre jeunesse veut revendiquer le statut de littérature, il faut qu’il transgresse tous les tabous et tous les modèles. Même si ce n’est pas facile de convaincre sur toute la chaîne du livre, convaincre le libraire, le documentaliste… Car il y a encore beaucoup de tabous en ce qui concerne l’enfance. Mais, moi, j’aime bien mettre les pieds dans le plat. Nous éditons par exemple un livre qui épingle les papas alain2machos, « Terrible ». Et bien le ministère de l’Éducation au Mexique a décidé de l’offrir à toutes les écoles du pays ! Avec de belles productions artistiques, audacieuses, on peut faire des livres qui remettent en cause. Et qui disent à l’enfant qu’on espère qu’il va bouger le monde pour plus de solidarité, plus de liberté, plus d’égalité, de compréhension entre gens très différents. Notre maison porte des engagements mais sans oublier l’art et la littérature, en portant des vibrations artistiques et littéraires, pas en portant des slogans.

C.B. – Les maisons d’édition indépendantes jouent-elles un rôle d’aiguillon ?
A.S. – Oui. Si on regarde un peu l’histoire du livre jeunesse, durant de nombreuses décennies, il n’a été qu’un livre pensé pour éduquer l’enfant d’abord autour de la religion, puis des valeurs morales, des valeurs républicaines, de la connaissance et des savoirs. Et puis il y a eu une explosion à la fin des années 70. On a commencé à jouer des rapports textes-images différents, à faire entrer de vrais sujets dans les albums pour enfant, et ce mouvement était porté surtout par de petites maisons. Les grandes maisons, elles, suivent le mouvement, mais pas forcément de la même manière ! On croirait que le livre jeunesse est neutre mais absolument pas. Derrière des sujets qui paraissent anodins, il y a aussi de l’idéologie, des points de vue sur le monde. Les stéréotypes perdurent. Quand il s’agit de faire la cuisine c’est encore aujourd’hui la maman qui va s’y coller et c’est le papa qui va aller travailler… Propos recueillis par Cyrielle Blaire

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Les « Invincibles » de Lalande à Shanghai

Jusqu’au 31 décembre, la céramiste-plasticienne Sabine Lalande présente trois de ses « Invincibles » à la Tao Art Gallery de Shanghai. Lors d’une précédente exposition, Chantiers de culture avait déjà croisé la route de l’artiste. D’où ces trois regards, singuliers, sur une même œuvre : le consultant « Artravail(s) » Jean-Pierre Burdin, le journaliste Yonnel Liégeois, le critique d’art Alain (Georges) Leduc.

 

Sabine

 

S a b i n e Lalande

I n v i n c i b l e s (C é r a m i q u e s)

Sabine4Les « Invincibles » présente une armée de sculptures d’enfants à échelle humaine. « Ces enfants guerriers ressemblent », nous dit Sabine Lalande, « à des clones ou à des petits dieux archaïques ». Ils évoquent tout à la fois des personnages issus des mangas japonais ou des films fantastiques mais aussi et surtout une réalité de la guerre telle que nous la voyons dans les médias : enfants d’Afrique ou du Moyen-Orient porteurs d’armes, enfants criminels, victimes et acteurs à la fois de la violence. Enfants engagés dans nos guerres d’adultes, emportés avec tout ce qui fait le monde de l’enfance, son imaginaire, ses jeux.

Ces enfants, de toutes les nations, incarnent une armée monstrueuse et pourtant touchante. Ils nous renvoient à un état d’innocence et à un imaginaire primitif. Cette œuvre nous renvoie à la totalité de notre monde. Ces enfants ne sont pas seulement d’ailleurs, ils sont, d’abord peut-être, de chez nous. Parce que le monde de l’enfance est universel bien sûr, mais surtout parce que, aujourd’hui, partout dans le monde, on joue avec les mêmes jouets, les mêmes poupées, les mêmes emballages, l’on consomme les mêmes produits, les mêmes images, davantage encore lorsque l’on est pauvre, justement et en guerre.

Cette cruauté, cette violence, ne sont pas seulement guerrières, elles font bloc avec les réalités économiques, sociales et culturelles ; forme de l’état actuel de notre mondialisation.
Ces enfants pauvres sont aussi des enfants rois. Mais le roi est nu et seulement paré pour la guerre de déchets et d’objets industriels standardisés, qu’il recycle et détourne. Sa couronne ? Un imaginaire dont Sabine Lalande révèle toute une puissance qui peut être tout autre chose que guerrière. Jean-Pierre Burdin

 

Les invincibles de Sabine

Sabine2« L’enfant ? C’est l’image de l’innocence, le temps de l’enfance renvoie d’abord à celui du jeu et de l’imaginaire », témoigne Sabine Lalande, « pas à celui de l’agressivité, de la violence et de la guerre ». Et pourtant, sous nos yeux, se déploie un bataillon d’enfants-soldats, quinze sculptures à taille humaine : pas des enfants miséreux mais des gamins bigarrés et multicolores, blancs-noirs-jaunes, qui expriment toute la palette de couleurs de l’univers. Toute sa violence et son horreur également : dans leurs mains, pistolets et fusils-mitrailleurs. Des jouets fictifs ou des armes réelles ? Là réside l’ambiguïté apparente du travail de Sabine Lalande : grès et céramique, les matériaux utilisés sont beaux et fragiles, la couleur explose au visage du visiteur.
La jeune plasticienne fait bien là œuvre d’art, qui nous interpelle sur ce que nous léguons aux générations futures. « Ces enfants ressemblent à des clones ou à de petits dieux archaïques », commente Sabine Lalande, « ils nous renvoient surtout à une réalité que nous découvrons chaque jour dans les médias : des enfants d’Afrique ou du Moyen-Orient, porteurs d’armes et criminels, tout à la fois victimes et acteurs de la violence ». Avec cette question pertinente à la clef : comment parler d’éducation à ces enfants laissés à l’abandon ? Au cœur de sa démarche, la plasticienne se refuse à nous faire pleurer sur les misères venues d’ailleurs.

Ces enfants ne seraient-ils pas d’abord, peut-être, bien de chez nous, nous renvoyant ici et maintenant au quotidien des nôtres à l’imaginaire façonné par la violence du réel ou des jeux vidéo ? « Une réalité qui me révolte, au même titre que celle des inégalités sociales : n’est-ce pas un danger pour les années futures d’interdire à notre jeunesse d’être créative dans tous les sens du terme ? » La cruauté, la violence dont sont porteurs les « Invincibles » de Sabine Lalande font corps avec l’impitoyable vérité des réalités économiques et sociales.
L’enfant, des villes ou des jungles, se meurt. Notre enfance, surtout. Juste parée de la misère affective et sociale dont nous l’habillons, orpheline de cette part de rêve et de désir qui nous fait humain. Yonnel Liégeois
Née à Paris mais formée à l’École des Arts décoratifs de Strasbourg, Sabine Lalande n’est pas issue d’un milieu artistique. « Si mes parents ne m’ont pas donné une éducation culturelle, comme on l’entend, ils m’ont surtout transmis une éducation à la liberté ». Un héritage dont la jeune plasticienne, qui a fait le choix de travailler la céramique, nourrit son œuvre, ne cachant rien de ses moments de galère au sortir de l’école, diplôme national supérieur d’expressions plastiques en poche…
Après des performances réalisées dans les « Beaubourg » hollandais, à Amsterdam et Utrech, elle avoue préférer exposer en des lieux de vie plus que dans des centres d’art. Enseignante au lycée parisien Auguste Renoir, Sabine Lalande est régulièrement invitée en résidence artistique dans divers pays, particulièrement au Japon.

 

Des enfants déterminés
[SUR LES GRÈS DE SABINE LALANDE.]

Sabine5Il ne suffirait pourtant que de se couvrir les yeux des mains, les paumes plaquées sur les joues et les pommettes, les doigts écartés au niveau des paupières (regardant tout de même, en feignant de se cacher), il ne faudrait que s’abstraire (si faire se peut) du monde…
Mais qui n’aurait les yeux écarquillés devant toute cette splendeur et cette horreur du l’univers?
Oui, ce serait si simple de jouer à ces trois petits magots chinois, qui ne voient, ne parlent ni n’entendent.
Le conditionnel est souvent si simple, simpliste.
Alors que tant de choses nous dessillent les pupilles, brûlent notre conscience par je ne sais quelle cataracte de l’esprit.
Ainsi, du statut de l’enfant, considéré chez nous comme enfant-roi, consommateur, hyper-protégé (l’émoi naturel que suscite la pédophilie en témoigne) : si en France, contradiction oblige, il n’y a plus de gamins de neuf ans travaillant dans les puits de mines, la législation permet de nouveau que des adolescents de quinze ans marnent de nuit, ailleurs – loin, au Maroc, en Afghanistan, en Thaïlande – ce sont des petites mains, des petites tisserandes, de petits prostitués qui sont encore sauvagement embrigadés.
Misère sexuelle, misère affective, misère économique : nous déportons notre Mal.

Mais réduire un objet d’art, une œuvre, à son seul sens apparent, fut-ce le plus flagrant, serait les amoindrir, les rabaisser.
Les sujets que façonne Sabine Lalande sont glorifiés par le choix du matériau qu’elle emploie. Si ces enfants guerriers représentent en effet une certaine réalité, ils sont à la fois sacralisés (c’est elle qui utilise ce terme) par la matière – le grès – dans laquelle ils sont fabriqués, et les ornements « décoratifs » dont ils se parent. Car le grès offrant la propriété d’être aussi bien lisse que rugueux, des parties sont par endroits très brillantes, leur donnant l’aspect de petites poupées de porcelaine, tandis que par ailleurs, en opposition, le grain, la texture leur confèrent comme un aspect minéral, quelque chose de sophistiqué, qui monterait du riche Occident à la surface des choses, par contraste avec ce côté déshérité, ramené à sa plus simple expression, archaïque.
Aussi ces sculptures sont-elles simultanément très lourdes et très fragiles. Autant de « blocs », résistants, que meut une espèce de force qui peut durer, énorme. On a envie de prendre, d’empoigner cette matière à la fois solide, mais précieuse, dont la taille (l’échelle humaine) invite au corps à corps.
Ces enfants ne sont nullement martyrisés; ils sont forts. Ils font « face ». C’est pour cela qu’ils s’appellent des « Invincibles ».
Des statues que leur auteur voit comme des petits dieux, et qu’elle transfigure, ainsi que le ferait une mère.
Traversant le temps, inaltérables.

Sabine Lalande, dans sa pratique, s’imprègne de cette réalité complexe. Elle dit ces gosses en haillons, ambitieusement campés dans la poussière ocre. Tout autant enracinés que déterminés. Ils ont tous des pieds chaussés (si on observe attentivement), bien ceints par de grosses chaussures.
Par le truchement d’armures dérisoires, d’heaumes, de genouillères, de carapaces, de boucliers, elle fait de ces bambins joufflus les jouets de nos propres guerres. Sosies de Goldorak ou pseudo-robots déshumanisés, ils expriment une ambivalence, comme les flabelli vénitiens de Brustolon ou les magnifiques « nègres » d’Alfred Auguste Janniot, qui décoraient notamment la façade du palais de la Porte dorée à Paris.
Balbutiements de vies bafouées, volées. Que l’on incendie et que l’on calcine, leur ôtant à jamais la part du rêve, de l’innocence et toute possibilité de réinsertion, de formation, d’éducation.
Sabine3Voilà ce que cette jeune artiste, qui a pratiqué la performance et pratique la peinture, s’attelle aujourd’hui à exprimer avec ses céramiques, même si ce sont surtout ici des formes qui se mobilisent.
Des formes justes, dans leur nécessité intérieure.
L’art, lorsqu’il s’abstrait (je ne dis pas lorsqu’il s’abstractise, car l’art abstrait, dans le sens de ses différentes acceptations historiques est un regard sur le monde et la condition humaine), l’art, lorsqu’il s’écarte et s’éloigne des choses, du cours, bon ou mauvais que prend cette petite planète qui est la nôtre, ne peut guère être que décor ou colifichet. Car sa fonction principale est d’être porteur de sens.

Alain (Georges) Leduc, romancier (Prix Roger-Vailland 1991), critique d’art (membre de l’AICA, Association internationale des Critiques d’Art).

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Le Forum Léo Ferré, sous le signe de l’ouverture

Depuis septembre 2013, les amoureux de la chanson française poussent de nouveau les portes de la salle de spectacle de la Porte d’Ivry, le Forum Léo Ferré. Pour retrouver la formule qui a fait le succès des lieux : accueil convivial autour d’un repas, proximité entre public et artistes. Tout ne se résume pourtant pas à la reprise des anciennes recettes. Nouvelle équipe, nouvelles ambitions.

 

leo1Voici près de deux ans, Gilles Tcherniak apprend la fermeture du Forum Léo Ferré. Comme d’autres, il reçoit cette annonce comme une triste nouvelle, tant il a l’amour de la chanson française chevillé au corps. Fils des cofondateurs du Cheval d’Or, il a grandi dans les coulisses de ce cabaret (lire son ouvrage, « Derrière la scène, les chansons de la vie« , paru aux éditions L’Harmattan) qui fit les beaux jours d’une pléiade d’artistes dans les années 1950-60, tels Boby Lapointe, Raymond Devos, Ricet Barrier et bien d’autres.
L’homme d’action ne reste pas bien longtemps l’arme aux pieds, il est du genre à se mêler des choses qui le regarde ! « Ce n’est pas dans ma nature de me lamenter sur un échec », assure-t-il. Sans nul doute il tient cette conviction d’un parcours professionnel, politique et syndical, qui l’a conduit à défendre le loisir et la culture comme des biens indispensables à la vie des gens. Sans tarder donc, il active son réseau de connaissances, une quarantaine de personnes répondent à son appel. Des artistes et des gestionnaires. La décision est prise : monter immédiatement un projet pour redonner vie à ce lieu. Un an et demi de travail plus tard, les artistes se produisent de nouveau au Forum. L’idée forte du collectif ? Étendre la programmation à de nouveaux horizons.
leo5Et d’abord aux nouvelles générations… Désormais, au côté de celles et ceux qui ont fait les heures de gloire du lieu (Francesca Solleville, Jacques Bertin, Yvan Dautin, Gilbert Lafaille, Sarclo et compagnie…), le Forum se tourne vers les chanteuses et les chanteurs en devenir. Aussi bien les artistes peu connus mais bénéficiant d’une certaine expérience, que les débutants. Des soirées « Banc d’essai » sont organisées pour révéler les nouveaux talents, une fois par mois sept artistes se relaient sur scène. Avec un invité surprise en guise de maitre de cérémonie. « Dans tous les cas, nous restons fidèles à la même conception de la chanson. Celle que je qualifierai de non-crétinisante, expression que je préfère à celle de chanson à texte qui a pour effet rendre le genre trop sérieux et de plomber à priori la réalité des spectacles présentés, » souligne Gilles Tcherniak.

Le Forum souhaite également donner toute sa place aux interprètes, écornant ainsi le culte des « A.C.I. » (Auteur, Compositeur, interprète). « Les œuvres poursuivent leur vie au-delà de leur créateur grâce aux chanteuses et chanteurs qui, par leur talent, redonnent vie, réinventent parfois un répertoire » martèle l’expert en la matière. Des spectacles permettent ainsi de retrouver pour certains, de découvrir pour d’autres de grands auteurs : Barbara, Ferrat ou bien encore Felix Leclerc…
leo4La chanson française n’est pas le seul mode d’expression qui fait vibrer la bande du Forum. « Je ne comprends pas cette habitude de cloisonner les genres. Nous attachons une grande importance à la variété des styles », précise-t-il. Les murs de la salle prennent donc l’habitude de résonner aux sons des musiques dites du Monde comme le Fado, du jazz, de la pop rock et même de la musique classique. L’essentiel, de toute évidence, pour la nouvelle direction du lieu ? Faire découvrir le goût du partage des émotions musicales, défendre une idée simple : la musique, d’où qu’elle vienne, s’apprécie dans un lieu conçu pour l’écoute. Vers la scène rénovée du Forum, la nouvelle équipe souhaite donc attirer un nouveau public. Gilles Tcherniak en est intimement convaincu : il faut donner envie aux gens de venir dans les salles, le spectacle vivant se respire dans ces lieux de rencontre ! Alors, autant commencer de bonne heure en s’adressant aux plus jeunes, histoire de prendre de bonnes habitudes… D’où un projet ambitieux qui mûrit dans l’esprit de Gilles : proposer aux établissements scolaires de la ville d’Ivry d’initier les jeunes au spectacle vivant en les invitant à découvrir des artistes sur scène. Pour de vrai !
A n’en pas douter, le Forum Léo Ferré s’ouvre plus que jamais au monde qui l’entoure. Un avenir prometteur !
Philippe Gitton

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Yeug Faï et la Chine au travail

Issu d’une grande famille de marionnettistes, Yeug Faï présente au Théâtre Sylvia Monfort, du 04 au 15/02, « Blue jeans ». Entre gaines et chiffons, réalisme et poésie, un spectacle fort émouvant et dérangeant qui donne à voir la réalité du travail des enfants dans les usines chinoises de textile.

 

 

 blue1Si le jeans est traditionnellement de couleur bleue, la petite fille ne quittera que rarement son manteau rouge. Rouge sang, rouge douleur, rouge misère pour Jasmin, cette enfant honteusement exploitée sur les chaînes textile des grandes usines étrangères, et de leurs sous-traitants, implantées en Chine pour produire à bas prix : près de 70% de la production mondiale du célèbre pantalon est réalisée dans la région de Canton… Aussi, ils sont des millions à quitter leur campagne et leur mode de vie traditionnel pour rejoindre ces diverses « villes champignons » où sont implantés les immenses complexes industriels. Une lourde responsabilité pour les donneurs d’ordre, les grandes marques occidentales, qui apprécient le bas coût de la main d’œuvre, bafouent les règles de l’O.I.T., l’Organisation Internationale du Travail, et ferment les yeux sur cet esclavagisme des temps modernes.

Avec ses marionnettes à gaine hautement expressives, le metteur en scène Yeung Faï nous donne donc à voir dans « Blue Jeans » la face cachée de cette exploitation mondialisée pour le plus grand profit du commerce international. Une main d’œuvre au coût le plus bas, des conditions de travail moyenâgeuses, des journées de labeur interminables : tel est le sort de milliers d’enfants en Chine, en particulier des filles, qui s’en vont grossir les bataillons d’ouvrières des grandes villes ! Jasmin, comme tant d’autres, n’échappe pas à ce triste sort. Sa famille, des paysans courageux et aimants mais sans moyens pour faire face à des récoltes catastrophiques,  se voit contrainte de vendre leur fille à des rabatteurs qui écument villages et campagnes.

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Après le succès de son premier spectacle, « Hand stories », Yueng Faï plonge son regard au cœur de son pays d’origine. Pour en explorer la cuisante actualité sociale, à partir des documentaires du réalisateur américain Greg Conn Jr. dévoilant à la face du monde comment étaient fabriqués les jeans. Une problématique de la réalité du travail quotidien que le marionnettiste chinois saisit à bras le corps pour offrir au public une fable visuelle à grande portée réaliste, d’une implacable force politique et en même temps d’une rare densité poétique. La réalité ouvrière élevée au rang de la tragédie antique.

blue3D’un tableau l’autre, d’une poignante beauté et d’une forte intensité dramatique, les poupées de chiffon nous plongent dans un univers industriel digne du XIXème siècle où tout est dit, montré, dénoncé. Sans didactisme, bien au contraire, avec force poésie et sensibilité, voire avec humour comme dans cette fameuse scène de combat de kung-fu, pour pleurer et s’émouvoir encore plus fort du destin tragique de la jeune Jasmin et de ses consoeurs. Un spectacle d’une rare qualité visuelle, qui allie prouesses techniques et audaces dramaturgiques, pour alerter chacun sur la face cachée d’une exploitation et d’une mondialisation industrielles qui sacrifient avenir et jeunesse au nom d’une rentabilité à outrance. Yonnel Liégeois

Mon_combat_pour_les_ouvriers_chinois_hdVient de paraître aux éditions Michel Lafon « Mon combat pour les ouvriers chinois », le livre-témoignage de Han Dongfang. Plus qu’un récit de vie, l’ancien employé des chemin de fer et fondateur du premier syndicat indépendant de Chine y raconte surtout par le menu la condition ouvrière dans son pays. Emprisonné durant deux ans au lendemain des événements tragiques de la place Tiananmen auxquels il prend part en 1989, transféré aux États-Unis pour raison médicale puis exilé à Hong Kong, il poursuit le combat en faveur des travailleurs chinois en fondant le China Labour Bulletin et en animant une émission sur Radio free Asia.

Un homme et un militant intègre aux solides convictions, d’une sérénité et d’un sens de l’écoute extraordinaires au cœur des épreuves et des contradictions, tiraillé entre le désir urgent de changements radicaux et la nécessité d’agir en s’appuyant sur les règles et lois édictées par le PCC. Un leader charismatique qui affirme sa foi en l’avenir et en la capacité de mobilisation de ses concitoyens et de la classe ouvrière chinoise. Un document de première main, émouvant et captivant, lucide et sans concession, sur la réalité sociale de l’une des plus grandes puissances du monde économique et industriel.

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