Au Théâtre Silvia Monfort (75), en partenariat avec le Mouffetard (Centre national de la Marionnette), Bérangère Vantusso présente Rhinocéros. La metteure en scène transpose la pièce d’Eugène Ionesco dans le monde actuel, cerné par la montée des populismes. Une adaptation du texte, signée Nicolas Doutey, réduisant le nombre de scènes et de personnages pour trouver une nouvelle dynamique.
Un Rhinocéros traverse la ville à grand renfort de bruit et poussière. Au café où Bérenger sirote un verre avec son ami Jean qui le chapitre sur son manque de sérieux, c’est l’émoi. Bientôt, l’animal exotique ne suscite plus trop d’inquiétude alors que l’espèce prolifère, piétine chats et chiens, démolit l’escalier du bureau où travaille Bérenger. Le jeune homme voit les gens de son entourage s’accoutumer peu à peu à la présence des pachydermes puis se joindre à la horde sauvage, emportés par « la rhinocérite », une maladie contagieuse qui n’épargne personne et que rien n’arrête. Son ami Jean, pourtant épris d’ordre et de justice, se rallie à eux, tout comme ses collègues de travail les plus opposés. Jusqu’au Logicien, un intellectuel fumeux maniant les faux syllogismes… Même l’amour ne retiendra pas Daisy auprès de Bérenger. Il demeure, seul, à résister : « Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas ! ».
Eugène Ionesco, qui a vécu de près la montée du nazisme en Roumanie, s’en prend à la passivité et à l’inaction des gens, face aux idéologies totalitaires. En cela, Rhinocéros ne paraît pas si absurde, en dépit de ses personnages outrageusement caricaturaux. « Rhinocéros est surtout une pièce contre les hystéries collectives et les épidémies qui se cachent sous le couvert de la raison et des idées », écrit-il dans sa préface. À la demande de Bérangère Vantusso, directrice du CDN de Tours depuis 2023, le dramaturge Nicolas Doutey a adapté le texte pour la jeune troupe du théâtre, réduisant le nombre de scènes et de personnages. La pièce trouve ainsi une nouvelle dynamique.Devant l’impressionnant décor qui barre la scène, les six comédiens enfilent leurs costumes à vue, au gré des personnages, et, sur une musique rock, adoptent une gestuelle un peu mécanique, conforme au langage stéréotypé du texte. Parmi eux, Bérenger, garçon bohème (Thomas Cordeiro) et Jean, le donneur de leçons (Simon Anglès), paraissent plus authentiques. Les musiques enlevées d’Antonin Leymarie ponctuent les séquences et font entendre en sourdine la présence inquiétante des monstres, qui se manifestent aussi par des chants séduisants et des fumigènes.
Un mur fait de cubes de céramique blanche délimite les espaces privés : café, bureau, boutiques, appartements de Jean ou de Bérenger. De l’autre côté, cavalcadent et barrissent les dangereux pachydermes, menaçant la fragile cloison d’écroulement. Loin de protéger les humains, ce décor écrasant symbolise la prolifération implacable de la « rhinocérite ». Des briques se brisent violemment au sol, des trous apparaissent dans l’édifice puis la paroi, tel un monstre, avance dangereusement en dévorant les personnages au passage. La scénographie imposante de Cerise Guyon est un terrain de jeu idéal pour la marionnettiste Bérangère Vantusso. Les cubes blancs, manipulés par les comédiens, deviennent, pour les besoins de la narration, chat, lit, miroir ou pavés que l’on s’envoie à la figure… Malgré le coup de jeune impulsé par cette nouvelle version scénique et l’énergie déployée par les interprètes, Rhinocéros reste un peu daté. La pièce semble avoir perdu l’impact qu’elle pouvait avoir à l’époque de sa création, en 1960 par Jean-Louis Barrault.
Il n’empêche, Bérangère Vantusso veut alerter sur une menace réelle. « Au moment où l’Europe replonge dans les eaux sombres du nationalisme, j’ai été saisie par la terrible modernité de Rhinocéros qui déconstruit avec minutie les mécanismes de propagation des idéologies et nous tend un miroir suffisamment déformant pour que nous puissions y réfléchir ». La pièce figure régulièrement au programme des lycées et collèges, les jeunes générations trouveront sans doute les clefs pour entrer dans cette œuvre de 1959, où l’auteur mettait en garde sur le retour de « la bête immonde » et appelait à la résistance, via le personnage de Bérenger. « Si l’on s’aperçoit que l’histoire déraisonne (…), si l’on jette sur l’actualité un regard lucide, cela suffit pour nous empêcher de succomber aux « raisons » irrationnelles, et pour échapper à tous les vertiges », écrit Ionesco, toujours dans sa préface de 1964. Mireille Davidovici, photos Yvan Boccara
Rhinocéros : jusqu’au 14/12, les jeudi et vendredi à 20h30, le samedi à 20h. Théâtre Sylvia Monfort, 106 rue Brancion, 75015 Paris (Tél. : 01.56.08.33.88).
Les 13 et 14/02/25 au 140, Bruxelles (Belgique). Les 20 et 21/03 à l’ABC, Scène nationale de Bar-Le-Duc. Le 03/04 au Carreau, Scène nationale de Forbach. Les 16 et 17/04 au Théâtre d’Auxerre. Les 23 et 25/04 à la Maison de la culture d’Amiens. Le 23/05 au Grand R, Scène nationale de La Roche-sur-Yon.
Au terme d’une originale joute littéraire, Jacky Schwartzmann a reçu le prix Pelloutier 2024 pour son roman Shit !. Une distinction, créée en 1992 par le Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire, à l’initiative d’un comité inter-entreprises qui invite les salariés au vote de leur choix sur une sélection d’ouvrages.
Au café Chez la bretonne, le 3 octobre à Saint-Nazaire, ils se rassemblèrent nombreux sous l’égide du CCP pour honorer Jacky Schwartzmann, récompensé du prix Fernand Pelloutier des lecteurs de cette année 2024. Ce fut aussi l’occasion d’échanger à nouveau avec l’auteur de Shit ! à propos de son roman, sorti récemment en poche. Et de présenter, en outre, ses dernières créations : la série BD Habemus Bastard dont le tome 2 vient de paraître chez Dargaud, le livre jeunesse Le théorème du kiwi sorti fin août aux éditions de L’école des loisirs. Hormis l’appréciation des lecteurs et lectrices, le souvenir et la récompense pour l’heureux récipiendaire ? Un beau sweat et… un trophée qui pèse son poids, un écrou de tirant de tête de bielle !
La soirée s’est ensuite poursuivie dans la bonne humeur grâce aux dessins de Juan Marquez Leon, à la musique de Balthaze et de Mathieu Layazid qui ont illustré des extraits de Shit ! lus par des membres de la commission lecture du CCP. Autre motif de satisfaction pour l’association d’éducation populaire ? Après avoir reçu deux prix au récent festival Étonnants voyageurs (le prix Joseph Kessel et le prix des jeunes lecteurs Ouest-France), le roman Guerre et pluie de Velibor Čolić, en résidence en ses murs en 2022-2023, vient d’être couronné du prix François Mauriac. Rendez-vous est pris pour 2025 avec une nouvelle sélection et le futur élu, auteur(e) de bande dessinée cette fois. Serge Le Glaunec
Shit !, de Jacky Schwartzmann (Le livre de poche, 336 p., 8€70) : « La preuve que le polar permet de raconter la société française au plus juste, tout en faisant marrer son lecteur ». Rebecca Manzoni, « Totémic », France Inter. « Derrière la fantaisie des situations, les crises et les fous rires, Jacky Schwartzmann dénonce les dérives d’une société qui passe toujours le rouleau compresseur sur les petits ». Christine Ferniot, Télérama.
Guerre et pluie, de Velibor Čolić (Gallimard, 288 p., 22€00) : « Un admirable roman autobiographique avec ses variations, ses saillies, ses volutes de souvenirs, sa mémoire poisseuse. La guerre, sa guerre de 1992 dans l’ex-Yougoslavie », Le Figaro. « Avec Guerre et pluie, il signe un récit troublant, dur et lucide, traversé par la nostalgie, parfois l’ironie, sur des mois en absurdie et dans la furie du début du conflit en Bosnie en 1992. Avant le sauvetage et la « grande fierté d’avoir déserté », Libération.
Au Théâtre public de Montreuil (93), Hélène Soulié présente Peau d’âne-La fête est finie. Sous forme de procès fait aux pères abusifs, la plume de Marie Dilasser revisite le conte de Charles Perrault. Avec une volonté trop explicite qui rompt le charme.
Nous avons découvert Hélène Soulié avec MADAM, une trilogie au féminin entre fiction et documentaire. Membre active du mouvement H./F. en région Occitanie prônant l’égalité professionnelle dans les arts et la Culture, elle poursuit son engagement militant avec une version actualisée du conte de Perrault. Dans l’intérieur froid et propret de la maisonnée, une famille « normale » : le père, la mère et leur petite fille. Lui, perruque blanche, bon chic bon genre, est éditeur. Son épouse, femme au foyer tirée à quatre épingles, confectionne des cakes d’amour en fredonnant la recette chantée par Catherine Deneuve dans Peau d’âne, le film de Jacques Demy. Leur enfant ne se fie qu’à la voisine, chez qui elle va soigner les animaux, et à Bergamotte, son inséparable âne en peluche… Quand la mère déserte le foyer (sans raison apparente), le père reporte ses désirs sur sa fille, « joue à la sieste » avec elle, la pare de vêtements féminins, la retient prisonnière et invite son ami, l’auteur libidineux du Roi porc, à reluquer sa jeune proie. C’est l’ogre dévorateur, le loup des contes de fée.
L’enfant n’en dort plus, s’affaiblit mais ne dit rien. Elle arrive pourtant à s’enfuir à la recherche de sa mère. La pièce bascule alors dans le féérique ! La petite roule en auto tamponneuse avec l’âne doudou, devenu Francis, une créature hybride et transgenre, figure de la fée providentielle. Dans la forêt, ici réduite à un maigre bosquet, ils rencontrent la Belle au bois dormant (Laury Hardel), qui milite pour sauver les arbres… Elle se joint à eux et le trio poursuit joyeusement sa route. La gamine, libérée de sa peur et de sa culpabilité, trouve auprès de ses amis les mots pour dénoncer son père prédateur. La mère sera retrouvée et tout est bien qui finit bien par un procès où les choses seront dites, l’inceste reconnu et le père condamné…
À la lumière de #metoo-inceste, Marie Dilasser et Hélène Soulié, tout en respectant la structure de Peau d’âne, vilipendent aussi le contenu de nos fictions séculaires ! Les frères Grimm, Charles Perrault mais aussi Jacques Demy en prennent ici pour leur grade. Et plus généralement, le patriarcat. L’esthétique glaçante de la première partie nous laisse un peu à la porte, malgré accessoires et meubles apparaissant et disparaissant, comme par enchantement. Le jeu distancié des six interprètes, tous excellents, rompt heureusement avec le réalisme du quotidien familial et apporte une inquiétante étrangeté à l’histoire. La deuxième partie séduit par son onirisme farfelu : tous les coups sont permis pour dénoncer le sort des petites filles maltraitées, sauvées par les fées et des princes charmants, le destin des reines qui meurent en abandonnant leurs filles à des marâtres, la pléthore de figures masculines monstrueuses qui peuplent les contes d’antan. Pour proposer des contre-modèles amusants : hybrides, trans, princesses racisées… sont les personnages d’un nouveau monde non-patriarcal !
Las, le charme de cette fable moderne « trouée de réel » est rompu par une volonté d’être trop explicite. Peau d’Âne-La fête est finie donne la parole aux victimes et il est important de nommer un chat, un chat. Mais pourquoi le faire avec tant d’insistance ? Un tel didactisme est-il nécessaire quand, à cette matinée scolaire, les enfants réagissaient au quart de tour sans besoin de commentaire devant les épreuves subies par l’héroïne ? Mireille Davidovici
Jusqu’au 22/10 au Théâtre Public de Montreuil, 10 place Jean Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90). Du 27 au 29/11, au Théâtre de Lorient (56). Du 22 au 25/01/25, à la MC 93 de Bobigny (93). Du 22 au 25/05, au Théâtre Nouvelle Génération de Lyon (69).
Au TNP de Villeurbanne (69), Joris Mathieu et Nicolas Boudier proposent Cornucopia. Placée sous le signe de l’innovation scénique, cette contre-utopie déjantée, destinée à tout public, évoque la survie d’une humanité avide de consommer dans un monde aux ressources limitées. Un album d’images envoûtantes.
Depuis neuf ans à la tête du Théâtre Nouvelle Génération (TNG) – CDN de Lyon, Joris Mathieu a mis, en compagnie du collectif Haut et Court, la jeunesse au cœur de ses préoccupations artistiques. Son engagement citoyen l’a, par ailleurs, amené à accueillir, conjointement avec le TNP, une troupe de femmes afghanes en 2021, à la suite de la prise de pouvoir par les Talibans. On se souvient aussi qu’en 2022, après avoir dénoncé les « coupes massives de subventions en cours d’exercice », infligées à la culture par la Région Auvergne-Rhône-Alpes, le TNG a subi une baisse de subvention de 149 000 euros (6% de son budget). Raison pour glisser dans l’annonce humoristique d’un « homme rideau de théâtre », en ouverture du spectacle, que, faute de moyens, il n’y aura, dans le spectacle, pas autant d’acteurs que de rôles. Avec son fidèle scénographe qui signe aussi les lumières, le metteur en scène a initié le cycle D’autres mondes possibles, où il convoque l’émergence de nouvelles formes d’utopies face aux dérives de nos sociétés. Le premier épisode, La Germination, abordait, sur un mode interactif, la difficulté d’agir des humains face à l’avenir, tandis que Cornucopia nous emmène dans un monde post-apocalyptique.
Le mythe de l’abondance
« Pour croire qu’une croissance matérielle infinie est possible sur une planète finie, il faut être fou ou économiste », écrivait dans les années 1960 le penseur anglais Kenneth Boulding, égérie de la décroissance (1910-1993). Partant de ce constat, Joris Mathieu invente une humanité nouvelle. Après les grandes migrations climatiques, ayant engendré une « correction démographique significative », le monde d’après s’est policé autour d’un credo commun. Les Cornucopiens obéissent à un oracle selon lequel des pierres d’oxygène, surgies du fond des océans, seraient une source magique d’énergie et d’abondance éternelles. Il faut pour cela procéder à des sacrifices, limiter la natalité (un mort pour une vie), pratiquer le troc « encadré » (le prix de l’abondance, c’est la mesure et l’équilibre)… Cornucopia, c’est l’histoire d’une nouvelle–née qui, sortie de sa couveuse, va prêter serment d’allégeance sur l’Agora, devant le peuple. En échange, un homme accepte de mourir pour lui laisser sa place sur terre.
Installé dans un amphithéâtre circulaire clos, le public est immergé dans des images projetées autour de lui. En face, une scène tournante, coiffée d’un silo central qui monte et qui descend, occultant les changements de décor. Ceux-ci se font, ainsi que certaines entrées et sorties des comédiens (par ailleurs acrobates), depuis les cintres. Le tout est piloté automatiquement en régie, effet magique assuré. Cet espace hybride renvoie à l’agora grecque, associée à l’idée de démocratie, au praxinoscope, ancêtre du cinéma, ou encore au carrousel… Et sur ce petit manège qui tourne indéfiniment, le jeu des trois comédiens est rythmé par les éclairages. Au sol, un revêtement phosphorescent renvoie la lumière quand les scènes ne sont pas directement éclairées par les projecteurs.
L’imagerie au centre de la fiction
L‘alternance de lumière directe et réfléchie donne un caractère irréel au monde de Cornucopia et les flashes qui ponctuent chaque séquence semblent être la manifestation de cet oracle invisible, mais omniprésent par sa voix, une divinité d’un genre nouveau qui n’est pas sans rappeler l’IA… Le vert et le violet, couleurs complémentaires, apportent une touche rétro-futuriste à cet univers de science-fiction. À cet environnement hypnotique répondent les étranges costumes de Rachel Garcia, comme celui d’un « homme enceinte », sorte de nourrice affublée d’un haut-parleur, un champignon à corps humain, ou une créature métamorphosée en végétal. Dans cet univers surréaliste digne d’un Lewis Carroll, la scénographie joue au même titre que les comédiens, prenant même parfois le pas sur eux.
Au final, la jeune née, à peine son serment de fidélité prononcé devant le peuple, transgresse la loi et part à la recherche des pierres magiques qui donneraient, selon l’oracle, accès à toutes les richesses. Elle découvre que ces cailloux ne sont que des matériaux inertes et que toute croyance en une providence supérieure est un leurre. Dans le titre Cornucopia, corne d’abondance en latin, on peut aussi entendre, phonétiquement, « utopie biscornue » ! Libre à chacun de lire cette fable comme la recherche d’un monde idéal, la critique du consumérisme, une dénonciation du totalitarisme religieux ou de la pensée magique. « Le problème, c’est que les Cornucopiens n’ont pas abandonné la chimère de l’abondance », dit Joris Mathieu. Reste un spectacle fascinant. Mireille Davidovici
Au TNP de Villeurbanne, dans le cadre de la saison du Théâtre Nouvelle Génération, jusqu’au 19/10. La Comédie de Valence – CDN Drôme-Ardèche, du 4 au 6/12. Les 2 Scènes – Scène nationale de Besançon, du 8 au 10/01/25. Le Lieu unique – Scène nationale de Nantes, du 30/01 au 01/02/25. Le Théâtre – Scène nationale de Saint-Nazaire, du 4 au 6/02/25.
À la Faïencerie de Creil (60), Paul Molina joue, danse et interprète Mouton noir. Un spectacle où la performance physique s’allie à une originale démarche poétique : quand le football freestyle s’impose en art vivant ! Paul Molina, un artiste au parcours atypique.
Dans la longue file qui s’étire en l’attente de l’ouverture des portes de la salle, un jeune homme s’immisce. Sourire espiègle, apparence décontractée, ouvert au dialogue impromptu, encore surpris de se retrouver là mais ne regrettant rien de ses choix de vie… Quelques minutes plus tard, Scène nationale d’Orléans en ce mois de juin 2024, il descend les gradins à grande vitesse pour se livrer d’emblée à quelques acrobaties sur les planches de la Passerelle à Fleury-les-Aubrais ! Le garçon de bonne famille devenu Mouton noir, Paul Molina, c’est lui la vedette du soir.
Depuis sa plus tendre enfance, le football rythme la vie du jeune castelroussin. Collège et lycée en section Sports-Etude, jours de match à la Berrichonne, l’équipe locale qui évolue en Nationale 3, une passion inconditionnelle pour le ballon rond… Mais le gamin devenu grand joue de la tête et des jambes avec la même élégance, la même prestance : Classes Prépa, concours aux grandes écoles de commerce. Sa seule hantise, sa bête noire ? L’échec. D’autant qu’il s’endette pour financer ses études, jusqu’à 18 000 euros pour intégrer des formations qui font cher payer l’obtention du diplôme, l’achat du futur costume de trader aux ordres de la finance internationale. Presque un parcours réussi, il décroche un poste dans une société madrilène. Jusqu’à ce que le télétravail, crise du Covid oblige, le rapatrie en terre natale, l’incite à renouer plus intensément avec le freestyle, ses premières amours. Jusqu’à décrocher la troisième place en 2022, catégorie « rookie » (nouveau venu dans la discipline), au championnat du monde à Prague.
Pour ses entraînements en plein air, un lieu de prédilection : l’esplanade de l’Équinoxe, la Scène nationale de Châteauroux, un espace suffisamment grand et quelque peu à l’abri des courants d’air ! Jouant à la baballe sur des musiques préenregistrées, pardon enchaînant et multipliant moult mouvements acrobatiques, de haute technicité et d’un beau registre sportif. Il suffit parfois de peu, du coup de pied au coup de pouce bien placé et libérateur, la rencontre avec Jérôme Montchal, le patron des lieux ! Et les deux hommes d’échanger, de s’apprivoiser, d’oser imaginer ensemble une esthétique nouvelle, une poétique des temps modernes où le ballon devient partenaire de jeu, figure de danse : du dribble au tacle classiques, découvrir avec la pratique du freestyle que le rond de cuir est bien plus qu’un objet de convoitise entre les pieds, qu’il peut muer en un formidable instrument d’expression artistique !
Adieu la finance, les places de marché, bonjour la vie précaire d’intermittent du spectacle ! Un authentique « mouton noir », ce Paul Molina, qui a définitivement fait le deuil d’une vie en costume-cravate pour revêtir short et baskets à l’aube de la trentaine. Dans son spectacle au titre éponyme, il raconte ses années d’études et de galère, les endettements au long cours jusqu’au jour où il décide de changer de scène, de déserter les salles de cotation pour une autre partition au service du ballon rond : de haut en bas, de la jambe au bras, de la tête au pied, du ventre au dos, il rebondit, s’enfuit, resurgit entre deux jets de parole et trois notes de musique !
Au point d’orchestrer un second spectacle, son Portrait dansé, conçu avec la complicité de la chorégraphe Mélodie Joinville, d’une extraordinaire inventivité.Le jeune artiste subvertit foncièrement son sport, transmue la performance athlétique en un récital d’images hautement symboliques. Pour décliner un nouvel alphabet où corps et ballon, geste et objet s’unissent, entre coups de pompes et finesses acrobatiques, en un étrange ballet fort poétique. Nul doute, Paul Molina engage un match à hauts risques, son avenir ne se joue plus à la bourse mais dans les yeux du public. Qui brillent de plaisir partagé, s’extasient devant l’audace ou la hardiesse de certaines figures, se pâment de tendresse à la seule caresse d’un ballon. Apprivoisé, ensorcelé. Yonnel Liégeois, photos Christophe Renaud Delage
Mouton noir, Paul Molina : les 28-29/09, à la Faïencerie de Creil. Le 02/10, l’Équinoxe-Châteauroux. Les 18-19/10, Derrière Le Hublot-Capdenac. Du 20 au 22/11, Le Manège-Maubeuge. Les 7-8/12, Les 3T-Théâtres de Châtellerault. Le 10/12 à Oésia-Notre-Dame-d’Oé. Les 9-10/01/25, Espace de Retz-Machecoul. Les 24-25/01, Bourg-en-Bresse. Le 30/01, Le Vivat-Armentières. Le 4/02, Université de Rouen. Les 18-19/02 au Théâtre-Sénart. les 13-14/04 au Théâtre Auditorium de Poitiers. Le 17/04, Théâtre de Bressuire. Le 25/04, Le Sirque-Nexon. Les 29-30/04, Dieppe Scene. Du 15 au 24/05, Théâtre d’Arras. Du 3 au 5/06, L’Auditorium-Boulazac.
Le 23/09, à partir de 19h au théâtre de la Colline (75), l’association Les guerrières de la paix lancent leur appel de Paris pour la paix au Proche-Orient. Mouvement de femmes pour la paix, la justice et l’égalité, musulmanes et juives rassemblées en réaction aux tensions liées au conflit israélo-palestinien, elles se présentent unies pour porter une autre voix : celle du refus commun de l’assignation identitaire, celle du courage et de l’acceptation de l’Autre.
Depuis sa création en 2022, L’association Les Guerrières de la Paix réunit à Paris des militants pour la Paix palestiniens et israéliens. Ces femmes et ces hommes, qui œuvrent sans relâche pour construire des ponts entre leurs deux peuples, interpelleront le monde pour exiger ensemble la fin de cette guerre meurtrière. Il s’agit d’un cri d’urgence, d’un appel à vocation internationale, des voix de celles et ceux qui vivent au cœur de la guerre. Ces voix unies qui revendiquent dans un même souffle un avenir de paix et de justice. Un avenir d’indépendance et de sécurité pour leurs deux peuples.
Le mouvement rassemble aujourd’hui des femmes de toutes cultures, croyances, origines pour faire front commun face à toutes les haines qui circulent dans notre société, notamment le sexisme, le racisme, l’antisémitisme, la haine des musulmans, la haine anti-LGBT et tous les ostracismes. À une époque où les luttes antiracistes sont divisées, opposées, mises en concurrence, où les entre-soi confortent la solitude haineuse et empêchent la connaissance et la compréhension de l’Autre, les Guerrières de la Paix affirment ensemble que tous ces combats sont les LEURS.
Réunissant à Paris des militants pour la Paix palestiniens et israéliens, ces femmes et ces hommes, qui œuvrent sans relâche pour construire des ponts entre leurs deux peuples, interpelleront le monde pour exiger ensemble la fin de cette guerre meurtrière. Il s’agit d’un cri d’urgence, d’un appel à vocation internationale, des voix de celles et ceux qui vivent au cœur de la guerre. Ces voix unies qui revendiquent dans un même souffle un avenir de paix et de justice, un avenir d’indépendance et de sécurité pour leurs deux peuples. Yonnel Liégeois
Diverses grandes figures militantes, israéliennes et palestiniennes, interviendront en cours de soirée : Jonathan Hefetz & Antwan (directeurs de l’association Seeds of Peace), Rula Daood & Alon-Lee Green (directeurs de l’association Standing Together), Maoz Inon (militant pacifiste et ex-homme politique), Aziz Abu Sarah (militant pacifiste et journaliste), Nava Hefetz (rabbine et membre de Rabbis for Human Rights), Tahani Abu Daqqa (ex-ministre de la Culture et des Sports de l’Autorité Palestinienne), Ali Abu Awwad (fondateur du mouvement Taghyeer), Amira Mohammed & Ibrahim Abu Ahmad (créateurs du podcast Unapologetic – TheThird Narrative).
Au Moulin de l’Hydre, à Saint-Pierre d’Entremont (61) les 6 et 7/09, la Fabrique théâtrale a tenu son troisième festival. Un événement à l’initiative de la compagnie Le K et des Bernards L’Hermite. Au programme, spectacles et concerts dont Molière et ses masques, la nouvelle pièce de Simon Falguières.
Au creux de la vallée du Noireau, affluent de l’Orne, l’ancien Moulin des Vaux autrefois filature puis usine d’emboutissage, renait. L’association les Bernards l’Hermite a coutume de s’installer dans des lieux désaffectés pour les transformer en espaces de création artistique (dernièrement La Patate sauvage à Aubervilliers). Ici, elle investit le site, rebaptisé Moulin de l’Hydre par Simon Falguières, membre et directeur artistique des Bernards l’Hermite. Sur un grand terrain boisé, idéal pour la culture potagère et l’installation d’un camping, s’élèvent deux corps de bâtiment. D’un côté, les anciens bureaux de l’usine ont été transformés en un lieu d’habitation. En face, ce qui fut l’usine a été rénové en espaces de répétition, de montage et de stockage de décors. Ils deviendront à terme un théâtre « pour faire des créations de grandes taille, hiver comme été » selon Simon Falguières, le rêve ouvrant sur les champs et la forêt. L’inauguration de cette « fabrique théâtrale », réunissant tous les métiers du spectacle, est prévue dans cinq ans
Un théâtre de proximité
La compagnie Le K organise des ateliers d’écriture et pratique théâtrale amateur, avec l’appui des communes avoisinantes : Cerisy-Belle-Étoile, Saint-Pierre d’Entremont et Flers, la ville la plus proche. Écoles et collèges y participent. Beaucoup d’habitants des villages alentour adhèrent au projet, certains collaborent au chantier pour construire un muret ou donner un coup de main pour les manifestations. 80 bénévoles ont contribué cette année à la bonne marche du festival : accueil, cuisines, parking, bar… Le centre dramatique national, Le Préau de Vire, a commandé cette année à Simon Falguières une pièce pour son « festival à vif » articulé avec le travail que mène la compagnie Le K auprès des lycéens de Nanterre et un chœur d’habitants de cette région vallonnée qui lui vaut le nom de Suisse normande. La Comédie de Caen va recevoir la dernière production de la compagnie, Molière et ses masques. Les artistes du Moulin souhaitent créer un réseau avec les festivals de Normandie… Le chantier de la décentralisation reste ouvert !
Pour le festival en extérieur, des gradins confortables ont été montés face à une grande scène adossée au mur de briques de l’usine. Aux fenêtres, la nuit, s’allument des projecteurs. Un deuxième espace de jeu a été aménagé dans le jardin attenant … Bravant la pluie normande, le public, nombreux, assiste à ces deux jours. Le prix d’entrée est libre, il vaut adhésion à l’association des Bernards L’Hermite. Les habitants de la région aiment raconter l’histoire de ce lieu qui a marqué des générations, ils se réjouissent de le voir revivre en apportant de la culture au pays. Les six membres permanents de la compagnie déterminent collectivement le menu des festivités. Simon Falguières y présente une création chaque année et veille à la mixité, n’hésitant à accueillir « des femmes avec des paroles relatives à leur combat ». Mireille Davidovici
Sillages, un court spectacle de cirque a ouvert le festival. Quentin Beaufils et Léo Ricordel acrobates trampolinistes, accompagnés en live par la musicienne Zoé Kammarti se déploient sur une piste circulaire. Ils bondissent avec élégance, se croisent, grimpent sur les épaules l’un de l’autre ou poursuivent une trajectoire solitaire. Pendant qu’ils tournent en rond, mêlant portés, danse et acro-danse, des voix viennent donner sens à leurs déambulations. On entend des réflexions d’adultes sur le sens de l’existence et les traces que laisseront leurs vies. S’y mêlent celles d’enfants enregistrées à l’école élémentaire de Cerisy. Ils répondent à des questions : qu’est-ce que grandir ? Être vieux ? Que souhaiteraient-ils ? Certains aimeraient « une fête tous les jours à la cantine », « une piscine dans l’école » ou « avoir de super pouvoirs pour soigner les blessés ». Présents dans le public, les bambins réagissent à ces paroles. De fil en aiguille, la musicienne, munie de son violon, rejoint les circassiens sur leur agrès. À trois, la navigation se complexifie entre confrontation et échappées solitaires… M.D.
Créée en 2020, la Cie Nevoa présentait ici ce premier spectacle de 30mn, étoffé par la suite en une forme longue dédiée au plateau.
VA AIMER !
DE et PAR EVA RAMI
Dans ce troisième « Seule en scène » (après, Vole ! et T’es toi), Va aimer !, l’autrice comédienne convoque de nouveau son double : Elsa Ravi. Au rythme effréné des aventures de cet alter ego, elle incarne une multitude de personnages. On y retrouve père, mère, grands-mères mais aussi l’institutrice ou ses meilleures copines. Depuis ses années d’école jusqu’à l’âge adulte, Elsa remonte vers les traumatismes de son enfance, trop longtemps tus. Le comique cède le pas à des scènes oniriques virant au cauchemar et, au fil de la sulfureuse traversée d’Elsa Ravi, Eva Rami peut rire de ses plaies. Venant du clown et du masque, elle excelle à changer de corps et de voix. Avec énergie et drôlerie, elle dénonce son viol et son inceste lors d’un faux procès qui fait écho à toutes celles qui osent aujourd’hui prendre la parole. Selon l’artiste, ce spectacle n’est pas la suite des deux premiers et révèle une facette plus intime de son Elsa. M.D.
Après un Molière et le festival d’Avignon, Va aimer ! est repris au théâtre de la Pépinière à Paris du 23/09 au 11/11.
DANUBE
DE et PAR MATHIAS ZAKHAR
En 2017, dans le cadre des Croquis de Voyage initiés par l’Ecole du Nord où il est élève-comédien, Mathias Zakhar suit le fil du Danube et de son histoire familiale. Un mois durant, il traverse l’Europe – Allemagne, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Serbie et Roumanie – en train, en bateau, en stop… De la source à l’embouchure (« Le petit robinet est devenu une bouche où le Danube se perd »), il compose un récit rythmé comme La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, avec des échappées poétiques à la Paul Celan : « L’Europe est un masque de papier qui porte le Danube en sourire ». Il retrouve au passage sa famille paternelle, hongroise : « Mon grand-père attend Dieu, assis dans les abeilles, et il chante ». Il plonge au cœur de cette Mitteleuropa aux langues et nationalités enchevêtrées : « Sarajevo, ses mosquées qui se frottent à ses églises, qui se frottent à ses synagogues, qui se frottent à mes mains (…) La rivière coule rouge, de tout le sang versé. (…) Et mon impuissance. Je suis un petit jouet de l’histoire dans une boîte. (…) Je comprends que je ne suis rien, je suis vide, prisonnier de la puissance du monde ». Au terme du périple, arrivé au kilomètre zéro, paradoxalement là où le fleuve se jette dans la mer après 2.882 kilomètres, « Le voyage est une longue quête vers un moi qui ne m’appartient pas », conclut-il. À l’heure où l’Europe vacille, l’histoire des peuples meurtris par des totalitarismes passés et à venir a nourri une nouvelle version de Danube. A partir de son texte initial, Mathias Zakhar a pris des chemins un peu hasardeux, il n’a pas encore trouvé le juste rythme de ce carnet de voyage mais il a encore le temps de le peaufiner ! M.D.
Tournée itinérante, organisée par le Théâtre des Amandiers à Nanterre (92), du 27/01/25 au 02/02.
MOLIERE PAR LES VILLAGES
« Une farce rêvée », Simon Falguières
En 1h20mn, avec Molière et ses masques, Simon Falguières brosse « La vie glorieuse et pathétique du célèbre Molière. Une vie romancée, inventée, mensongère sur ce que nous inspire le plus connu des chefs de troupe français. Nous ne sommes pas Molière mais notre art est le même ». Six comédien.ne.s jouent, sur d’étroits tréteaux, sans effets de lumière, dans des costumes de tous styles puisés par Lucile Charvet dans les stocks de la compagnie. Les rideaux blancs qui flottent au vent sont les voiles d’un radeau imaginaire. La première partie de cette farce reconstitue douze ans de vie errante, quand la seconde récapitule, devant le dramaturge mort en scène dans le Malade imaginaire, les épisodes de sa carrière parisienne aux prises avec les aléas de la condition courtisane : « Fini la liberté, l’artiste de théâtre mange dans les mains du pouvoir ». D’un bout à l’autre, alors que Molière lorgnait vers la tragédie, c’est la comédie qui l’emporte.
Simon Falguières a le don de décortiquer en de brèves saynètes avec masques et perruques l’Étourdi ou les contretemps, premier succès de la troupe : il le réécrit et le met en scène façon commedia dell’arte. Dans l’Etourdi, Victoire Goupil mène un train d’enfer à ses camarades en Mascarille, et sera tout au long de la pièce l’éternel valet impertinent, apportant la contradiction à ses maîtres, sur scène comme à la ville. Quand Jean-Baptiste chasse ses masques pour monter Nicomède de Pierre Corneille – un fiasco -, il les rappelle à l’entracte, afin de sauver par une comédie, un spectacle donné devant le roi et toute la cour. Simon Falguières s’en donne à cœur joie dans une version burlesque tournant en ridicule l’intrigue politique et les personnages de Corneille. On aura aussi droit à une brève leçon d’histoire de France, depuis Henri lV jusqu’à Louis XIV.. Avec, en supplément de la farce, quelques petits coups de griffes aux puissants d’hier et d’aujourd’hui comme savait déjà en donner Molière.
Changements de rôles et de costumes ne ralentissent pas le rythme trépidant et, aux côtés de ses partenaires multicartes, Anne Duverneuil est un Molière dynamique, ambitieux mais aussi l’amoureux de la jeune Armande qui se moque de lui-même en vieillard jaloux dans l’Ecole de femmes, ou encore l’homme celui qui restera fidèle à Madeleine jusqu’à son dernier souffle. Ses déboires amoureux et politiques se traduisent par une courte tirade du Misanthrope… Voici une pièce courte enjouée, conçue pour l’itinérance ! La compagnie Le K envisage une tournée par les villages. Au printemps, la troupe se rendra à pied du Moulin de l’Hydre jusqu’à Caen, décor sur une carriole tirée par des chevaux. Elle jouera à toutes les étapes, en plein air ou à couvert en cas de pluie. M.D.
Du 25 au 28/09 : Transversales – Scène Conventionnée de Verdun. Novembre 2024 / Printemps 2025 : département de l’Orne, département de l’Eure, Flers Agglo, Bernay, SNA 27, Comédie de Caen … (à suivre)
Jusqu’au 30/11, au théâtre de Belleville (75), le metteur en scène Sylvain Maurice propose Arcadie. L’adaptation du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, prix du Livre Inter 2019. Avec Constance Larrieu, espiègle et lumineuse interprète de Farah, adolescente en proie au plaisir de la chair et au doute sur son genre.
Farah, bientôt 15 ans, habite à Liberty House, une communauté déjantée qui a pour maître des lieux Arcady : il y promeut ses penchants libertaires, la tolérance et l’amour de la littérature, l’amour tout court aussi avec les adeptes de tout âge. Farah, jeune adolescente arrivée là avec ses parents dans la voiture de la grand-mère et en proie aux troubles naissants du désir, va voir son corps se transformer de manière étrange… Telle est l’intrigue du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, prix du Livre Inter 2019, que Sylvain Maurice adapte sur les planches du Belleville. Une pièce créée en 2022 au théâtre de Sartrouville (78), le Centre dramatique national des Yvelines.
Comme à l’accoutumée, le metteur en scène se joue des effets de lumière pour habiller Constance Larrieu, joyeuse et lumineuse interprète ! Qui se dépense et se trémousse sans compter, ludique et convaincante adolescente en proie aux plaisirs de la chair et de l’existence, aux doutes sur son corps et son genre : fille ou garçon ? En parfaite harmonie avec un roman qui privilégie le goût de la chair au détriment de possibles dérives sectaires, sont mises en jeu, et en mouvements d’une totale frénésie, les interrogations d’une femme en plein exercice de sa liberté et de son corps. Qui interpelle chacune et chacun avec humour et légèreté sur le respect de l’autre et le droit à la différence, questionne en catimini la prétendue normalité.
Fort d’images électrisantes et de musiques alléchantes, le tableau finement brossé d’une génération égarée, en quête toutefois de repères plus signifiants. Yonnel Liégeois
Arcadie : jusqu’au 30/11. Du mercredi au vendredi à 19h15, le samedi à 21h15 et le dimanche à 15h en septembre. Les mercredi et jeudi à 19h15, les vendredi et samedi à 21h15, le dimanche à 15h en octobre et novembre. Le Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34).
Dans l’une des banlieues les plus pauvres au nord de Paris, à Stains (93) est implanté le Studio Théâtre. Depuis quarante ans, un lieu de convivialité et de partage aujourd’hui dirigé par la comédienne et metteure en scène Marjorie Nakache.
Tout commence en 1983, à l’Espace Paul-Eluard de Stains, une salle phare du département. Xavier Marcheschi en prend la direction et fonde le Studio Théâtre en 1984 avec Marjorie Nakache, alors toute jeune comédienne. Les espoirs qu’avaient fait naître l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 sont en train de s’effilocher, mais l’époque reste à la lutte et à la débrouille. Enraciner le théâtre dans la société et en faire un espace de partage et de confrontation prendra une forme plus active en 1989 avec leur installation dans une maison de ville attenante à un cinéma, à l’origine ouvert par un artiste de cirque, puis transformé en garage. Rejointe par l’administrateur Kamel Ouarti, la compagnie entreprend de l’investir. À la mort de son propriétaire, la ville le rachète à ses héritiers et en préserve l’esprit. Il sera entièrement occupé par des artistes et dédié à une culture « élitaire pour tous » au service de la population.
Cette année, le Studio Théâtre aura 40 ans. La ville de Stains, l’une des plus pauvres du département, n’accordera guère plus de moyens pour marquer cet anniversaire historique. Habituée à faire beaucoup avec peu, la compagnie a toujours compensé la faiblesse des ressources par l’énergie de l’engagement et de la créativité. Marjorie Nakache, devenue directrice du lieu, a choisi de monter le Roman d’une vie, adapté par Xavier Marcheschi d’après l’œuvre de Victor Hugo et plus particulièrement des Misérables.Un choix en phase avec notre époque « où la coupure entre le pouvoir et le peuple semble tout aussi réelle qu’à celle de Hugo », souligne-t-elle. Cette adaptation parcourt l’épopée de ce siècle tourmenté qui a vu éclater la Commune. Les acteurs portent haut et juste le verbe épique et poétique de Victor Hugo. On entend le combat pour l’émancipation du peuple et les enjeux de la pièce sortent du cadre historique pour apporter une réflexion dynamique avec la salle. C’est mené avec une joie battante dans une scénographie où peintures et musique donnent à voir et à ressentir la puissance et l’actualité du texte hugolien.
Cette manière de faire théâtre, pour les habitants et avec eux, est une clé de voûte du Studio Théâtre, sa marque de fabrique. On le perçoit dès que l’on en pousse la porte d’entrée. Il y a d’abord cette piste aux couleurs chaudes, d’où pendent tissus, cerceau et trapèzes, utilisée pour des spectacles mais surtout dédiée aux ateliers annuels de cirque proposés aux enfants et adultes, depuis vingt ans. Un peu plus loin, un foyer chaleureux avec fauteuils et petites tables, tableaux et marionnettes, ouvre sur un jardin, comme une respiration entre dedans et dehors. Un lieu enchanteur, ouvert 7 jours sur 7 jusqu’à tard le soir, avec son activité de programmation et ses 24 ateliers hebdomadaires, que les habitants, de génération en génération, investissent tant ils s’y sentent bien.
Fabien Belkaaloul y a suivi un atelier théâtre de 12 à 16 ans et reste marqué par son approche du clown et du personnage de Charlie Chaplin. Aujourd’hui, à 22 ans, il ambitionne d’intégrer une école d’art parce qu’il a « pris de l’assurance et appris à parler en public ».Hind Ajrodi, fondatrice de l’association Chez Ailes, y conduit en ce jour d’avril 24 femmes et enfants pour la représentation de Balerina, Balerinade Jurate Trimakaité. « J’encourage les femmes à fréquenter le Studio Théâtre car il est pensé pour elles et pour leurs enfants. Elles y ont une place, tout comme les jeunes et les personnes âgées. C’est un véritable lieu de sociabilité et d’émancipation par la culture ».
L’accès au Studio est aussi largement ouvert aux compagnies. « On en accueille plutôt le double que ce que requiert notre cahier des charges », précise Marjorie, « on ne dit jamais non aux projets. On reçoit tout le monde et après, on voit ce que l’on peut faire ensemble ». Une manière de faire et d’être. Malgré les difficultés. « Nous avions plus de moyens pour la création il y a dix ans. L’administratif aujourd’hui a pris le pas et les spectacles sont devenus de plus en plus coûteux ». Soutenue par la ville, le conseil général, la Drac Île-de-France et, depuis 2006, la Région Île-de-France, la compagnie parvient cependant à réaliser une création quasiment chaque année et à faire tourner les spectacles. Elle s’appuie également sur un travail solide avec le réseau associatif local et départemental. En 1995, la pièce Féminin Plurielles, d’après le livre de l’association du clos Saint-Lazare Femmes dans la cité, a ainsi fait figure de pièce emblématique et a énormément tourné, ou encore Valse n° 6 de Nelson Rodrigues, créé en 2004, un texte renforcé par les témoignages de femmes victimes de violence recueillis par la compagnie.
Ces dernières années, surtout après la crise du Covid, à Stains comme ailleurs, le réseau associatif s’étiole, asséché par les coupes budgétaires successives. L’équipe ne baisse pas les bras. Fêter son quarantième anniversaire, ce n’est pas seulement regarder dans le rétroviseur de l’histoire, c’est aussi aller de l’avant. « On a toujours cherché à être cohérents avec l’idée qu’on avait d’une action et l’endroit où on était », conclut Marjorie, fidèle à la philosophie de l’éducation populaire, « Faire avec les gens et pour les gens ». Marina Da Silva
Studio Théâtre, 19 rue Carnot, 93240 Stains (Tél. : 01.48.23.06.61).
Jusqu’au 24/08, aux fêtes nocturnes de Grignan (26), Jean Bellorini propose Histoire d’un Cid, d’après Corneille. Donné à guichets fermés, un spectacle où Rodrigue se la joue pop star ! Entre le drôle et le ridicule, le public enthousiaste.
Chaque année depuis trente-six ans, propriété du département de la Drôme, le château de Grignan confie à un, ou une, metteur en scène non pas les clés mais le parvis de cette imposante bâtisse, ancienne demeure des Sévigné mère et fille, qui domine le village et offre un magnifique panorama sur les paysages alentour. La commande est simple : une pièce du patrimoine, une durée limitée, une vedette. Jean Bellorini, directeur du TNP de Villeurbanne (69), a rempli les deux premières conditions mais a choisi de distribuer les rôles aux acteurs de sa troupe qui, s’ils ne sont pas des « stars » n’en sont pas moins d’excellents comédiens. Sans aucune incidence sur la fréquentation : chaque soir, 700 personnes se pressent à l’une des 46 représentations. Soit un total de plus de 30 000 spectateurs…
Variations sur un classique
L’Histoire d’un Cidest une variation libre de la pièce de Corneille. Chez Bellorini, les protagonistes sont à peine sortis de l’enfance, ils ont des allures d’adolescents contemporaines et Rodrigue un look de pop star façon années 1980. Cela ne les empêche aucunement d’avoir le sens du devoir, même si, entre obéissance au paternel, histoires et chagrins d’amour, le dilemme cornélien se rappelle à leurs bons souvenirs. Pour résumer l’intrigue, Rodrigue aime Chimène et vice versa : l’Infante aime Rodrigue (en secret) et tente par tous les bouts de se défaire de cet amour par un sens aigu de la hiérarchie (Rodrigue n’est pas de son rang). Le mariage Rodrigue/Chimène est à l’ordre du jour jusqu’à ce que leurs pères respectifs, Don Diègue et Don Gomès, se disputent un même poste de gouverneur. Don Gomès gifle Don Diègue, qui, trop vieux pour relever l’affront, demande à son fils de le venger : « Rodrigue, as-tu du cœur ? Tout autre que mon père l’éprouverait sur l’heure », etc. Rodrigue tue Gomès, soit le père de son amoureuse…
Bellorini a choisi de traiter la pièce par un montage, voire démontage, parfois un peu trop décousu du texte originel à la manière d’un conte. En guise de château en Espagne, un château gonflable où les acteurs vont jouer, sauter, danser, en équilibre constant, mais aussi un petit bateau, un cheval à bascule… Les tirades les plus connues de la pièce sont là et le public, qui connaît son Cid sur le bout des doigts depuis le collège, les murmure religieusement, de concert avec les acteurs. Bellorini a choisi l’option divertissement pour ce qui, à l’origine, est une tragédie. Et ça fonctionne : c’est ludique, joyeux et les quatre actrices et acteurs – Cindy Almeida de Brito (Chimène), François Deblock (un Rodrigue), Karyll Elgrichi (l’Infante) et Federico Vanni (Don Diègue), s’en donnent à cœur joie, épaulés par deux musiciens (Clément Griffault et Benoît Prisset). La mise en scène est loufoque et soignée, la direction d’acteurs au poil.
Quand on entend Rodrigue lancer à son amoureuse « je ne suis pas un héros ! », c’est naturellement qu’il se mettra à chanter quelques instants après, et plutôt juste et bien, le SOS d’un terrien en détresse, chanson interprétée par Balavoine dans Starmania première version. C’est à la fois kitsch et drôle, même si ça frise par endroits le ridicule. Le public raffole… Marie-José Sirach
Le Cid d’après Corneille, Jean Bellorini : Jusqu’au 24/08, du lundi au samedi à 21h. Les fêtes nocturnes, Châteaux de la Drôme, 26230 Grignan (Tél. : 04.75.91.83.65).
Jusqu’au 21/07, à la Manufacture d’Avignon (84), Philippe Cyr propose Le poids des fourmis. Que faire lorsque les menaces semblent nous dépasser, dans un monde qui marche sur la tête ? À cette question, répond le texte à l’humour ravageur de David Paquet, dans une mise en scène sur fond de système scolaire en crise.
Le directeur du collège annonce « la semaine du futur », comme on lancerait une campagne publicitaire, dans un décor style club Med. Affalé sur une chaise longue, bermuda et chemise hawaïenne, il propose des élections aux élèves. Seront-elles l’occasion pour Jeanne et Olivier de changer le cours des choses ? La jeune fille est en colère : la cantine offre des lasagnes sans fromage, les cours du bourrage de crâne et une publicité dans les toilettes vante shampoings et produits de beauté. « Fuck you ! Je suis déjà belle », s’écrie l’adolescente en vandalisant le panneau. Espérant désamorcer sa révolte par le canal de la « démocratie », le chef d’établissement lui propose de se faire élire au conseil étudiant. Olivier, lui, ne se remet pas d’un cauchemar, on lui offrait « la Terre morte » en cadeau d’anniversaire. Que faire quand la planète brûle et que le système capitaliste attise l’incendie ? Les adultes ne proposent aucune solution à son « éco-anxiété », sauf une libraire farfelue qui lui recommande l’Encyclopédie du savoir inutile. Il y trouve matière pour se présenter lui-aussi aux élections.
Les petits devenus des poids lourds
Jeanne en pasionaria et Olivier en doux rêveur s’affrontent à grand renfort de discours. Las, ils seront coiffés au poteau par une troisième candidate qui promet des pizzas gratuites à tous… Élections, trahisons, tel est l’amer constat. Il n’empêche, nos deux héros ouvrent les yeux et s’allient pour aller plus loin, l’union fait la force. « Le Poids des fourmisest un appel à la solidarité. L’entraide, c’est contagieux et ça mobilise. Réunir les petits, c’est devenir des poids lourds« , conclut David Paquet. L’auteur québécois n’y va pas par quatre chemins. Dans ce texte destiné aux collégiens et lycéens, il se pose en lanceur d’alerte et prône l’indignation. « Si l’on pense à Rosa Parks, Martin Luther King Jr., Emma Gonzalez ou Greta Thunberg, c’est ce désir d’avoir un impact sur la société qui est au cœur du Poids des fourmis ».
Philippe Cyr s’empare de ce brûlot pour en faire une comédie acide, poussée jusqu’à l’outrance. Les acteurs jouent le jeu à fond, dans un décor des plus kitch et nous enchantent avec les accents chantants de la Belle Province. Les adultes, en costume de plage de mauvais goût, vivent dans une prospérité illusoire, sous un ciel d’incendie dans un îlot : autour, flotte une marée noire prête à les engloutir. Gaétan Nadeau est irrésistible en directeur flemmard et rusé, en patron crapuleux. Nathalie Claude fait la paire en poussant la caricature d’une mère écervelée ou d’une candidate vulgaire façon Donald Trump. Face à ces guignolades, Élisabeth Smith (Jeanne) a des élans de sincérité à la Greta Thunberg et un culot monstre, tandis que Gabriel Szabo (Olivier) compose un personnage timide et lunaire.
Le rire est au rendez vous, grinçant parfois mais nécessaire. Comment résister ? À la commande passée par le Théâtre Bluff, producteur de ce spectacle avec le CDN des Îlets, écrivain et metteur en scène y répondent par un réjouissant pamphlet. « Avec Le Poids des fourmis, je ne creuse pas un sillon, je mitraille l’horizon ! » proclame l’auteur. À voir, avec ou sans enfant. Mireille Davidovici
Le poids des fourmis, Philippe Cyr : jusqu’au 21/07 à la Patinoire, 10 h. Navette à 9 h 45 au Théâtre de la Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon (durée 2h trajet en navette inclus). Spectacle vu le 24/06, en avant-première au Théâtre Paris-Villette.
Jusqu’au 21/07, au Théâtre des Halles d’Avignon (84), Ahmed Madani présente Entrée des artistes. Ils sont sept garçons et filles, tous jeunes comédiens, à exprimer leurs joies et colères, leurs difficultés d’être et d’exercer un métier qui se révèle passion. Un bel hommage aux plaisirs de la scène.
Quatre filles et trois garçons, dernière promotion de l’école supérieure de théâtre des Teintureries de Lausanne qui a définitivement fermé ses portes… Le metteur en scène Ahmed Madani, sollicité pour mettre en partition leur spectacle de sortie, est habitué à travailler avec la jeunesse. Après Incandescences et F(l)ammes, sa nouvelle création Entrée des artistes n’échappe pas à la règle ! Lui qui n’a jamais fait d’école de théâtre, lui pour qui l’art n’a jamais eu place dans la famille, lui le metteur en scène aujourd’hui reconnu sur la place publique s’est autorisé une seule question à la rencontre de cette bande de jeunes : comment et pourquoi devient-on artiste dramatique ? De leurs réponses, diverses et complexes, il a écrit et composé cette ode à l’art théâtral, l’a mise en scène et en lumières avec tact et talent.
Ils s’appellent Jeanne et Aurélien, Dolo et Rita, Côme et Igaëlle, Lisa. Chacune, chacun y va de son monologue, par groupe de deux ou ensemble ils témoignent, revendiquent, dénoncent, tempêtent. Sur les profs, les metteurs en scène, les castings, les copains de jeu… Tous pourtant convaincus que l’art, la scène, le théâtre les ont sauvés de la banalité du quotidien, des carcans sociaux et familiaux, leur ont ouverts les portes de la culture et de l’acceptation de soi. Malgré craintes et espoirs d’un avenir incertain, ils explosent de conviction sur scène, dévoilant toutes les facettes de leur jeu. De la parole au geste, déclamant, dansant, chantant… C’est frais, ensorcelant, parfois d’une naïveté déconcertante dans le texte comme dans la mise en scène, pourtant toujours convaincant face à une jeunesse en devenir. Yonnel Liégeois
Entrée des artistes, Ahmed Madani : Jusqu’au 21/07, 11h. Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51). Le texte est disponible aux éditions Actes Sud-Papiers.
Jusqu’au 21/07, à la Scala d’Avignon (84), Noémie Pierre met en scène Moman-Pourquoi les méchants sont méchants ?. La pièce de Jean-Claude Grumberg nous embarque dans les questions sans fin d’un fils à sa mère, dans une langue ingénue servie par des acteurs de haut vol. Sans oublier, jusqu’au 10/07, An irish story, l’histoire irlandaise de Kelly Rivière.
Le petit Louistiti (Clothilde Mollet) folâtre et assaille sa Moman (Hervé Pierre) de « pourquoi ? ». Elle n’a pas réponse à tout mais beaucoup d’amour. Elle l’élève seule, Popa s’est évaporé au coin d’un bar et ne paye plus la facture de l’“électrique“. Les voilà dans le noir mais ce n’est pas grave, la vie continue. Du matin au soir, leur tête à tête est une salve de répliques. La pièce se découpe en dix saynètes, débutant chacune par « Moman ! ». Grand dialoguiste, au théâtre comme au cinéma, Jean-Claude Grumberg fait sonner la langue populaire de son enfance en distordant légèrement les mots, l’accent de ceux à qui la grammaire est restée étrangère.
Le savoureux parler des faubourgs
On pense aux expressions de la Zazie de Raymond Queneau, en plus soft. L’auteur de L’ Atelier s’amuse avec le parler savoureux des faubourgs : « Il pleut des ronds de chapeau carrés », « Point à la ligne, terminus on descend »… Assommée par les pourquoi de son « Chipounet chéri », Moman biaise avec la vérité. L’est où Popa ? C’est comment la guerre ? Pourquoi ton Popa se cachait ? Pourquoi les méchants sont méchants ? Est-ce que tu es heureuse ? Autant de questions existentielles ou un peu moins (Pourquoi je m’énnuie ? Pourquoi on est pas comme les autres ? Pourquoi on a pas un cœur de pierre ?).
Dans cette relation mère-enfant intemporelle, on peut lire en filigrane, derrière les réponses sibyllines de Moman, la réalité que cache au petit Jean-Claude sa vraie maman. Sauvée par miracle de la rafle de 1942 à Paris, elle est restée seule à élever ses gosses. L’écrivain a vu son père et ses grands-parents embarqués devant lui. Son père a été déporté vers Auschwitz par le Convoi n°49, en date du 2 mars 1943… Il en restera marqué à jamais. Moman, comme l’ensemble de son œuvre, laisse entendre une sourde inquiétude. « Ma vraie maman à moi avait eu peur elle-aussi d’être expulsée à cause des loyers pas payés« , dit-il, « et de se retrouver avec ses fistons sur les bras, sans logis, « sous les ponts », comme elle disait ».
Un humour naïf et malin
La peur, que sublime un humour à la fois naïf et malin, court sournoisement entre la mère et l’enfant. Hervé Pierre et Clothilde Mollet font ressortir la saveur de cette écriture. Sans forcer le trait, ils s’amusent à incarner, lui, une dame plutôt bonasse mais à la répartie cinglante, elle, un gamin qui n’a pas la langue dans sa poche. Et dans ce petit théâtre en forme d’arène, placé au plus près des acteurs, le spectateur accepte très vite la convention théâtrale proposée par cette distribution atypique, il se trouve happé par l’énergie du jeu et du texte.
Noémie Pierre est plasticienne, elle signe ici sa première mise en scène, elle a aussi conçu la scénographie. Dans un espace réduit, à la fois appartement exigu et chambre avec dessins enfantins, les acteurs vont et viennent, disparaissent, se découpent en ombres chinoises. Les parois deviendront draps de lit, fantômes de méchants postés dans le noir, parure pour Moman dans un timide essai de coquetterie…
Entre jazz et goualante des fifties
Une inventivité de tout moment dans l’interprétation, un fragile théâtre de toile à taille humaine, l’utilisation du décor et de l’espace soulignée par la musique discrète de Thomas O’Brien. Quelques notes d’ambiance bien senties, pour marquer les transitions, entre jazz et goualante des fifties, entre bruitage et mélodie, aux accents contemporains du synthétiseur. « Moman, t’es méchante. — Je sais. C’est fait exprès. Pour t’adurcir mon fils. Pour vivre heureux faut s’adurcir ». Ce n’est pas qu’une chanson douce que servent les artistes, mais rires et tendresse l’habitent. Et l’on s’émeut, quand les rôles s’inversent, au dernier tableau qu’on aura la surprise de découvrir. Du théâtre, du vrai, direct et sans chichi ! Mireille Davidovici
Moman-Pourquoi les méchants sont méchants ?, mise en scène Noémie Pierre : Jusqu’au 21/07, à 10h15, relâche les lundis.. La Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90). Moman 10 fois est publié chez Actes-Sud, la version jeune public dans la collection Heyoka jeunesse.
Une balade irlandaise
Il était une fois… une histoire irlandaise, An irish story, qui pourrait fort bien être espagnole, portugaise, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliment contée d’une génération l’autre entre exil et mémoire, la reprise d’un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue. Entre humour et authenticité, seule sur scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, une performance artistique d’une rare qualité, à ne vraiment pas manquer ! Yonnel Liégeois
An Irish Story – Une histoire irlandaise : Jusqu’au 10/07, à 18h20, relâche les lundis.La Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).
Jusqu’au 16/06, à Châteauroux (36), la scène nationale l’Équinoxe propose son festival Après le dégel. Entre salle et rue, événement exceptionnel oblige, une initiative sous-titrée « Femme olympique » avec une quarantaine de spectacles à l’affiche qui varient de la performance physique au théâtre et à la danse. Au grand bonheur des petits et grands, enfants et parents !
Jour de liesse à Châteauroux, en ce lundi 27 mai : la flamme olympique poursuit son périple dans les rues de la préfecture de l’Indre ! Logique, avec Lille-Marseille-Papeete, la cité berrichonne est élue ville olympique des J.O. d’été. Aux alentours, sur la commune de Déols, siège le Centre national de Tir sportif (CNTS), le plus grand d’Europe. Du 27/07 au 05/08, il accueillera les épreuves de tir sportif et les premières médailles des J.O. y seront décernées. Ensuite, du 28/08 au 08/09, s’y dérouleront les compétitions paralympiques. Pour l’heure, jusqu’au 16 juin, la Scène Nationale se donne en spectacle ! En dépit d’une météo capricieuse, la nouvelle édition de son festival Après le dégel déride et décoiffe les plus coincés entre pluie et froideurs.
Dans la superbe salle de l’Équinoxe où le public nombreux s’est rassemblé, tout le monde se met aux abris : de la carabine au pistolet, les balles sifflent ! Une image seulement, alors que Delphine Réau, la vice-championne olympique à Sydney 2000 et médaille de bronze à Londres 2012 au tir à la fosse olympique, s’avance sur les planches à la rencontre de Frédéric Ferrer… De la flamme à la femme, l’appellation est bienvenue, au final de sa prestation le comédien entame un dialogue impromptu avec la sportive de haut niveau. Au palmarès de son Olympicorama, il « met en jeu » diverses disciplines sportives : du 400 mètres au marathon, du sabre au handball… Chouchoutés, les Castelroussins auront pu applaudir les élucubrations-dissertations-digressions du médaillé en micro-cravate sur le tennis de table et, bien sûr, le tir sportif ! De vraies-fausses conférences illustrées, hilarantes et cultivées tout à la fois, entre le ping et le pong, entre pigeons en argile et sangliers courants…
En ce même lieu mais dans un registre autrement différent, se sont présentées Des femmes respectables. Au fil de moult entretiens, des épouses et mères reconnaissent avoir vécu de petits boulots, connu licenciements et contraintes managériales, subi maternités et violences conjugales. Elles ont parfois plié mais elles n’ont jamais rompu. Sur la scène, adossés aux propos recueillis, « les corps ploient sous la lourdeur de la tâche ou la force des coups », commente Alexandre Blondel, le chorégraphe de cette émouvante « danse documentée et militante », mais révolte et résistance se font éclaircies. Des corps aux mots, entre pas de danse et récits de vie, les quatre ballerines professionnelles se soutiennent pour ne pas sombrer et conquérir au fil de la représentation liberté et dignité.
Une performance, physique et humaine, qui fait écho à l’original parcours de Paul Molina ! Imaginez un jeune homme jouant avec un ballon, pour le seul plaisir de le maîtriser, sur le parvis de la scène nationale… Jusqu’à ce qu’il soit repéré par le directeur du lieu, que s’instaure un dialogue et que lui soit proposé un éventuel parcours artistique ! Aujourd’hui, sa pratique s’est muée en authentique et captivante danse footballistique. Son Portrait dansé, dialogue d’un freestyler avec son ballon et conçu avec la complicité de la chorégraphe Mélodie Joinville, est d’une extraordinaire inventivité. Le jeune artiste subvertit foncièrement son sport. Pour décliner devant l’assistance un nouvel alphabet où corps et ballon, geste et objet s’unissent, entre coups de pompes et finesses acrobatiques, en un étrange ballet fort poétique.
Pendant ce temps-là, les spectacles s’enchaînent et squattent la rue. Tous fondés sur la puissance athlétique revisitée en gestuelle esthétique et poétique… Hormis pour le GIGN nouvelle mouture, le Groupe d’Intervention Globalement Nul dont seul l’humour peut éclipser le prestige de la fameuse brigade gendarmesque ! La mission des quatre énergumènes vêtus de gilets pare-balles ? Secourir un panda en peluche égaré sur la façade du théâtre... Il va sans dire que l’expédition prétendue salvatrice, sous la conduite d’un petit chef dont l’autorité a sombré dans sa paire de rangers, réserve moult obstacles et ratages. Heureusement, haussant le ton et sauvant l’honneur, quoique cernés par la foule et affublés de leur maillot de bain, trois hommes plongent dans leur Baignoire publique : un espace bien petit et confiné pour les solides gaillards ! D’où leurs jeux de vilains, de pieds et de mains pour trouver sa place, trouver surtout le bouchon de leur éphémère réceptacle. Un spectacle de rue emprunt de poésie qui interpelle sur ce bien précieux qu’est l’eau, sur la place de chacun dans la société.
De la clarté du jour à l’obscurité de la Chapelle des rédemptoristes, il n’y a que faible encablure pour sombrer dans l’inconnu et l’inattendu. Les sons de la kora électrique, mélodieux, troublent seuls le silence religieux, à proximité un corps masqué au buste à peine éclairé… La voix de Nicolas Givran s’élève et la peau palpite au fil du récit et de la respiration, au fil des images projetées sur le ventre découpé d’un faisceau de lumière ! Sensations étranges, plongée surréaliste dans la vie d’un garçon qui vaque d’échec en échec, jusqu’à l’irréparable lorsque la jeune femme a refusé, n’a pas Dis oui à son criminel désir. Un spectacle d’une rare puissance, entre noirceur absolue et fascinante attraction, les yeux rivés sur une parcelle de corps qui parle !
L’évidence s’impose, entre propositions diverses et variées,Après le dégel manie avec succès fusion et confusion des genres. Du masculin au féminin, de la salle à la rue… Castelroussins, citoyens de la Brenne ou de contrées encore plus lointaines, osez vous risquer en terre inconnue et partir à la découverte de l’infinie richesse du spectacle vivant. De votre pas de porte au pas de tir, moult surprises vous sifflent aux oreilles, ne manquez pas la cible ! Yonnel Liégeois
– Après le dégel, festival : jusqu’au 16/06. L’Équinoxe, avenue Charles de Gaulle, 36000 Châteauroux (Tél. : 02.54.08.34.34).
– Olympicorama, Frédéric Ferrer : en tournée. Le 01/06, au Forum de Boissy-Saint-Léger (94) : le handball. Le 06/06, à la salle Pablo Neruda de Bobigny (93) : le fleuret, le sabre et l’épée. Le 13/06, à la salle Equinoxe de La Tour du Pin (38) : le marathon. Le 15/06, à l’Amérance de Cancale (35) : le marathon. Du 25/06 au 06/07, à la Villette de Paris (75) : rétrospective Olympicorama. Entre juin et juillet, tout l’Olympicorama en Seine-et-Marne (77) : les 15 épreuves dans 15 communes.
L’actrice Leïla Bekhti s’est engagée auprès des équipes de l’Unicef pour alerter le monde sur le sort des enfants dansla bande de Gaza. Depuis le début de la guerre, plus de 12 300 d’entre eux sont morts. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article d’Hayet Kechit.
« Je suis Leïla Bekhti et je m’engage aujourd’hui pour l’Unicef. » En plan serré, dans une vidéo d’une minute et demie sous-titrée en anglais publiée le 17 avril, la comédienne Leïla Bekhti explique, le ton grave et en quelques mots simples, les raisons qui l’ont poussée à rejoindre l’Unicef « pour les enfants de Gaza » et à médiatiser cet engagement. « La situation là-bas est tragique. Les enfants en sont les premières victimes », déclare l’actrice, César 2011 du meilleur espoir féminin pour son rôle dans le long-métrage Tout ce qui brille.
Gaza, l’endroit au monde le plus dangereux pour les enfants
Bombardements incessants, famine, destruction des hôpitaux, des maternités, des écoles, peur permanente… Leïla Bekhti pose les mots sur la tragédie en cours depuis le 7 octobre et la réplique israélienne contre l’enclave palestinienne, après l’attaque du Hamas. Pour l’actrice, « il faut que ça s’arrête. Plusieurs milliers d’entre eux sont séparés, non accompagnés ou orphelins ». « Le nombre de bébés et d’enfants blessés, tués, amputés ou malades est alarmant », alertant sur ce constat déjà formulé par l’ONU : « Gaza est devenu l’un des endroits au monde les plus dangereux pour les enfants. »
Face à cette situation humanitaire catastrophique, l’aide des ONG reste entravée par l’armée israélienne malgré la pression internationale insistante. Elle est pourtant « essentielle » et ses restrictions ont des conséquences meurtrières, alors que « les enfants et les populations civiles ont désespérément besoin d’avoir accès à la nourriture, à l’eau potable et à du matériel médical », pointe l’actrice qui invoque la nécessité pour l’Unicef de « continuer à agir pour pouvoir protéger chaque enfant à court et à long terme ».
12 300 enfants morts depuis le début de la guerre
Dans un rapport publié le 3 mars, l’Unicef avait déjà sonné l’alarme sur leur sort, appelant à un sursaut international pour éviter une famine généralisée, dont les enfants sont d’ores et déjà les premiers à payer le prix. Plus de 12 300 enfants sont morts depuis le début de la guerre à Gaza, qui a tué plus d’enfants en quatre mois qu’en quatre ans de conflits à travers le monde entier, selon l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens (Unrwa). Hayet Kechit
« À défaut de liquider le Hamas, la campagne israélienne a détruit la bande de Gaza comme espace de vie, dans tous les sens du terme, avec un bilan humain qui correspondrait, à l’échelle de la population française, à plus d’un million de tués, dont plus de QUATRE CENT MILLE ENFANTS. Ce champ de ruines, sur lequel la haine ne peut que prospérer, sera un terreau fertile à une résurgence de l’islamisme armé, d’autant plus que le Hamas dénoncera la passivité arabe et internationale pour mieux se disculper de sa responsabilité directe dans un tel désastre« . Jean-Pierre Filiu, professeur des universités à Sciences Po (Le Monde, 28/04/24).