Jusqu’au 21/10, au Théâtre Public de Montreuil (93), Pauline Bayle présente Écrire sa vie. Une adaptation des écrits de la romancière anglaise Virginia Woolf. De l’enfance à l’âge adulte, les certitudes et contradictions de chacun dans le regard de l’autre. Entre humour et drame, rires et larmes, un spectacle tout aussi beau qu’énigmatique.
Dans une installation presque à l’identique aux Illusions perdues, la superbe adaptation du roman de Balzac, le spectacle s’ouvre en un espace bi-frontal, les interprètes cette fois jouant et dialoguant avec le public. Une introduction ludique et réussie, la création d’une atmosphère festive et conviviale… D’autant que très tôt une trentaine de ballons rouges, plus ou moins gros, envahit l’espace scénique pour s’élever dans les hauteurs des cintres : l’enfance, le jeu, la frivolité nous ouvrent les bras ! Écrire sa vie, la certitude s’impose, ne peut être qu’une belle aventure.
Les dialogues et répliques qui fusent alors font illusion un temps, peu de temps. Tous attendent avec bonheur et impatience l’arrivée de Jacob : l’ami, le frère ou l’amant de jeunesse, symbole de l’amitié entre les membres du groupe, symbole des années d’insouciance. Pour l’occasion, une table de banquet est dressée, fleurs et victuailles s’y accumuleront au fil de la représentation. La bande d’amis se raconte, chante et danse en chœur. De superbes moments, et mouvements, orchestrés avec délicatesse par la metteure en scène, une musique prenante, de beaux costumes taillés à juste mesure, des lumières savamment réglées pour éclairer le propos de l’une ou l’autre : six interprètes, filles et garçons, dans l’excellence de leur talent ! Las, Jacob se fait attendre, sa venue sans cesse espérée, que l’on attendra longtemps, qui n’apparaîtra jamais : empêché, malade, mort ? Le sort en a décidé autrement, la guerre est déclarée, l’avenir désormais est paré de clair-obscur, craintes et peurs. Les sourires se figent, le petit punch a un goût amer, le futur ne fait plus rêver.
Pour le spectateur averti, le doute n’est point de mise : l’univers mental et littéraire de Virginia Woolf est posé là, sur le plateau. Son écriture introspective, sa poésie, son regard libérateur sur la femme, ses tourments vitaux. Des Vagues à d’autres écrits, Pauline Bayle s’en inspire pour insuffler des interrogations bien contemporaines : notre choix de vivre ou mourir, comme la romancière qui se suicidera en 1941 ? Notre regard sur la nature qui nous offre beauté et respiration alors que nous la maltraitons et la saccageons ? Le droit à toute femme de disposer de son corps et de son futur, de choisir son métier et de ne point se marier ? Le spectre dantesque de la guerre qui anéantit toute perspective d’avenir, tel celui de l’écrivaine anglaise aux heures sombres du second conflit mondial ? Enfin et surtout, la complexité de la vie de chacun à s’écrire, à se construire hors et dans le regard des autres… Pour le public néophyte, étranger à son œuvre, l’énigme demeure, rien sur scène ne fait clairement référence au temps et à la vie de l’auteure de Mrs Dalloway et d’Une chambre à soi.
Si les critiques formulées en Avignon gardent une part de pertinence, preuve est faite : d’une création en extérieur à sa représentation en salle, regards et perspectives souvent changent, évoluent. S’imposent alors chaleur et saveur d’un spectacle rondement mené, d’une beauté incontestée, aux dialogues finement ciselés et aux interrogations subtilement d’actualité. Yonnel Liégeois
Écrire sa vie, adaptation et mise en scène de Pauline Bayle d’après l’œuvre de Virginia Woolf : jusqu’au 21/10 au Théâtre Public de Montreuil, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. 10 place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90). Les 20 et 21/11 au Parvis, scène nationale de Tarbes-Pyrénées. Les 8 et 9/12 au Châteauvallon Liberté, scène nationale de Toulon. Le 15/12 au Théâtre Châtillon Clamart. Du 13 au 16/02/24 au CDN Dijon Bourgogne. Du 5 au 8/03 au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.
Jusqu’au 15/10, au Théâtre du Lucernaire (75), Bruno Abraham-Kremer présente Parle, envole toi !, ou comment le théâtre m’a sauvé la vie. Co-mis en scène par Corine Juresco, l’auteur et comédien conte l’histoire de sa vie et de sa découverte du théâtre. Tendre et émouvant, un souffle de liberté.
Pour seul décor, un long banc que le comédien n’hésite point à gravir pour s’envoler en des déclarations enflammées, passionnées ! D’une énergie débordante, Bruno Abraham-Kramer entonne sa confession publique : tout, tout, nous saurons tout, en tout cas tout ce qui lui paraît essentiel et vital, de son enfance, de sa jeunesse jusqu’à aujourd’hui. Au chevet de son père malade, alors que le dialogue jusqu’alors s’avérait impossible, il ose enfin parler, se dévoiler, se confier. Un enfant taciturne et solitaire qui découvre, presque par inadvertance, ses racine juives. Lors d’un voyage avec ses parents dans les pays de l’Est, en Hongrie, à l’occasion de la visite de la grande synagogue de Budapest : sur les murs, encore les traces de balles, à jamais d’une génération l’autre, il se perçoit comme un rescapé du génocide !
Grand avocat, séparé et désespéré, le père élève seul le gamin, le domicile familial est aussi siège du cabinet. Point de connivence, aucun signe extérieur d’affection, « bosse et tais-toi, étudies ton droit et deviens avocat comme moi », jure le patriarche à mots couverts. Esseulé, l’enfant rêve déjà d’une autre vie. « Lorsque je jouais seul dans ma chambre aux cow-boys et aux indiens, je n’avais pas l’impression de mentir, c’était des superproductions dont je jouais tous les rôles avec le même plaisir, le même engagement total », se souvient-il. D’errance en errance, de fugues nocturnes en plaisir éphémères, c’est le coup de grâce, la révélation : une sortie scolaire au Théâtre du Soleil, une représentation de L’âge d’or mis en scène par Ariane Mnouchkine ! Sans hésiter, il se fait la malle et rejoint à Nice une troupe de théâtre. La liberté est au rendez-vous, le bonheur et le plaisir aussi, enfin.
De conteur à acteur, avec Parle, envole toi !, Bruno Abraham-Kramer joue et rejoue sa propre vie avec finesse et délicatesse. Surprenant son public, du rire aux larmes, entre anecdotes savoureuses et souvenirs émouvants de ses premiers pas sur les planches… Il l’avoue, « le goût du jeu » l’a sauvé, outrepassant les principes de sa famille juive, prouvant à chacun que devenir comédien est un métier, porteur d’avenir. La preuve ? La création de son Golem en 1990, qu’il a promené aux quatre coins de l’Europe et donné des centaines de fois ! D’autres spectacles, au succès marquant, suivront : l’Angoisse du roi Salomon, de Romain Gary, La vie est une géniale improvisation, d’après la correspondance du philosophe Vladimir Jankélévitch, Nicolas de Staël, la fureur de peindre… Créé en résidence au Garage théâtre de Cosne, le titre du spectacle s’inspire des paroles du Rabbi Nahman de Braslav, Parle ! envole-toi, tes mots sont des ailes. Sans aucune hésitation, envolez-vous au Paradis, l’emblématique salle du Lucernaire ! Yonnel Liégeois
Parle, envole toi ! ou comment le théâtre m’a sauvé la vie, de et avec Bruno Abraham-Kremer : jusqu’au 15/10 au Lucernaire, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h30. 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.57.34).
Le 23 septembre 1973, il y a cinquante ans, disparaît Pablo Neruda. Poète, écrivain, diplomate, prix Nobel de littérature et communiste, il aura consacré toute sa vie à l’écriture et à son engagement politique. Sa mort survient quelques jours après le coup d’État de Pinochet qui a vu le Chili basculer dans la nuit noire de la dictature.
« Camarada Pablo Neruda, presente ! Camarada Pablo Neruda, presente ! Ahora y siempre ! » Le corbillard traverse doucement les rues de Santiago entouré de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants qui accompagnent la dépouille de Pablo Neruda. Le poète national, le poète universel est mort le 23 septembre 1973. Il n’aura pas survécu au coup d’État perpétré par le général Pinochet. Il n’aura pas survécu à la mort du président Salvador Allende, survenue le 11 septembre. Il n’aura pas survécu à celle de son ami auteur-compositeur Victor Jara, exécuté sous les balles de ses tortionnaires le 15 septembre dans le stade de Santiago. Celui qui a chanté la beauté foudroyante de la nature, celui qui disait de la poésie qu’elle était insurrectionnelle, vient de mourir. Dans des circonstances pour le moins mystérieuses.
Ils sont des centaines ce jour-là à l’accompagner. Les images tournées par Bruno Muelsont les rares qui nous soient parvenues de ce moment historique. Elles sont terribles, magnifiquement terribles. « Camarada Pablo Neruda ! » : un cri de rage et de désespoir, un cri de résistance repris par des hommes et des femmes en larmes ! En regardant ces images, on scrute les visages du peuple chilien. Seul un poète peut insuffler autant de courage, car on se dit qu’il leur en a fallu, du courage, pour braver la dictature. Soudain éclate l’Internationale. Les poings serrés se lèvent.Autour, des soldats en armes. Ils ont ordre de ne pas intervenir. On ne tire pas sur la foule qui assiste aux obsèques d’un prix Nobel de littérature. Même quand on s’appelle Pinochet et que le monde entier, effaré, regarde un pays sombrer dans la nuit.
Puis on entend un slogan, incroyable, qui s’élève entre les tombes du cimetière. « La izquierda, unida, jamás será vencida » (La gauche unie ne sera jamais vaincue). Un appel à maintenir en vie cette Unité populaire qui avait soulevé un immense espoir sur tout le continent sud-américain. Jusqu’à son dernier souffle, l’itinéraire poétique et politique de Pablo Neruda aura accompagné les soubresauts du XXe siècle. Son œuvre, gigantesque, impressionne par son lyrisme, ses métaphores, une écriture enracinée dans une nature tumultueuse et indocile qui consacre les hommes. Il est né Ricardo Eliecer Neftali Reyes-Basoalto le 12 juillet 1904. Il a grandi à Temuco, capitale de l’Araucanie, aux portes de la Patagonie. Dès l’enfance, la nature est à portée de main, dans ces paysages aux couleurs vives et saturées où l’eau coule en cascade, où le chant des oiseaux retentit, joyeux, où les lianes indociles s’enroulent le long des troncs des arbres qui s’étirent vers la voûte étoilée du ciel.
Son engagement pour la République espagnole
Tout vient de là, dira-t-il plus tard, des souvenirs lointains de son enfance où couleurs et odeurs s’entrelacent à jamais dans son imaginaire. Très tôt, il recopie des poèmes dans des cahiers à spirales et se lance dans l’écriture. Il a 19 ans quand paraît son premier recueil de poésie, Crépusculaire ; 20 ans lorsque Vingt Poèmes d’amour et une chanson désespérée, longue élégie érotique et sensuelle, organique, aubade à la femme, à toutes les femmes, muses éternelles, le consacrent. Certes, la thématique n’est pas nouvelle. Déjà Ronsard en son temps n’écrivait pas autre chose. Mais du haut de ses 20 ans à peine, Neruda libère sa plume de tous les carcans de la métrique, s’émancipe de toute pudeur. « Je puis écrire les vers les plus tristes cette nuit. Je l’aimais, et parfois elle aussi elle m’aima. » Séduction, passion, trahison, rupture. « Il est si bref l’amour et l’oubli est si long. »
Pablo Neruda est un jeune homme qui croque la vie par tous les bouts. L’écriture ne le lâche pas mais il a soif d’aventures et voudrait embrasser le monde. À partir de 1927, il pousse les portes du corps diplomatique. Il est d’abord nommé consul à Rangoun, puis à Colombo, Calcutta, Buenos Aires. S’ensuit un bref retour au pays natal et, en 1935, il est nommé consul en Espagne. Il s’était déjà lié d’amitié avec Federico Garcia Lorca. La Generación del 27 – Lorca, Alberti, Guillén, Hernandez – et Antonio Machado l’accueillent à bras ouverts. La maison madrilène de Neruda, la Casa de las flores, est le rendez-vous quotidien incontournable des poètes de la capitale, laquelle vit dans l’euphorie de la victoire du Front populaire. Mais le coup d’État de Franco, en juillet 1936, les bombardements massifs auxquels est soumise la population, l’assassinat de son ami Federico Garcia Lorca vont provoquer, chez Neruda, un choc. Il s’engage pour la République espagnole, sans relâche. « L’honneur de la poésie a été de sortir dans la rue, de prendre part à ce combat. La poésie fut une insurrection, écrira-t-il. Nous, les poètes, nous haïssons la haine et nous faisons la guerre à la guerre. »
En 1939, il organise, avec l’assentiment du président chilien d’alors, le départ de 2 400 républicains espagnols à bord du Winnipeg, un vieux cargo abandonné dont il dira : « J’ai aimé dès le début le mot Winnipeg. Les mots ont des ailes ou n’en ont pas. Les mots rugueux restent collés au papier, à la table, à la terre. Le mot Winnipeg est ailé. »Toute cette première moitié du XXe siècle, Neruda n’aura cessé d’écrire. Tentative de l’homme infini en 1926, Résidence sur la terre de 1925 à 1931, en 1926, l’Espagne au cœur en 1938… À Paris, il se lie d’amitié avec Aragon, Éluard. En 1940, Neruda est nommé consul général au Mexique, sa route croise celle des grands peintres muralistes, Orozco, Rivera, Siqueiros. En 1945, il adhère au Parti communiste chilien et est élu sénateur des provinces minières du nord du Chili. La gouvernance chilienne a changé de président. Persécuté par les autorités de son pays, Neruda fuit le Chili à travers la cordillère. Il a ces mots pour évoquer ce temps : « L’exil est rond : un cercle, un anneau ; les pieds en font le tour, tu traverses la Terre et ce n’est pas ta Terre. Le jour t’éveille et ce n’est pas le tien, la nuit arrive : il manque tes étoiles. »
La voix de tous les opprimés d’Amérique du Sud
En 1950, paraît le Chant général,el Canto general. Un monument qui brasse l’histoire du continent sud-américain, un récit transnational où le poète chante la terre, l’eau, le vent et le feu, mais aussi l’histoire des peuples andins. Un souffle épique traverse cette œuvre-monde, et la voix de Neruda devient celle des sans-voix et de tous les opprimés de ce continent. La guerre d’Espagne aura marqué une rupture dans l’œuvre et l’écriture de Neruda. Même s’il ne va jamais renoncer à « chanter l’amour », Neruda réunit à jamais engagement poétique et politique. De retour au Chili en 1952, il devient en 1957 président de l’Union des écrivains chiliens. En 1964, il publie Mémorial de Isla negra, du nom de sa maison refuge, désormais un musée, qui regorge d’objets insolites, fruit de ses pérégrinations de par le monde. Pénétrer dans ce lieu pas trop loin de Santiago, face à l’immensité de l’océan Pacifique, c’est ressentir la vie du poète. En 1969, le Parti communiste le désigne candidat à l’élection présidentielle.
Mais Neruda laisse sa place à Salvador Allende, qui devient ainsi le candidat unique de l’Unité populaire. Allende président, Neruda devient ambassadeur à Paris. Il y retrouvera d’anciens amis, fera connaissance du grand compositeur grec en exil Mikis Theodorakis, qui mettra en musique le Chant général. En 1971, il reçoit le prix Nobel de littérature. Malade, il retourne au Chili, où il est accueilli triomphalement. Jusqu’à la fin de sa vie, il aura écrit, combattu le fascisme, milité pour un monde de justice et de paix. Sa poésie ne nous dit pas comment vivre mais nous apprend à vivre. Il fut le poète de l’amour et de la révolte. Le coup d’État de Pinochet mettra fin à une aventure progressiste et démocratique qui se déployait dans ce pays, longue bande de terre étroite, coincée entre la cordillère des Andes et le Pacifique.
Recevant le Nobel, Neruda emprunte, pour conclure, les mots d’Arthur Rimbaud : « Ce n’est qu’au prix d’une ardente patience que nous pourrons conquérir la cité splendide qui donnera la lumière, la justice et la dignité à tous les hommes. Ainsi la poésie n’aura pas chanté en vain ». Marie-José Sirach
Du 02 au 12/10, au théâtre L’échangeur de Bagnolet (93) Jean Boillot propose La terre entre les mondes. Du Mexique à l’ailleurs, une pièce de Métie Navajo entre réalisme et poésie. Un joli conte sur la préservation de la planète et l’émancipation des femmes.
L’une est fille de paysans indiens. Fière de sa culture et de son parler Maya, « la langue des oiseaux »… L’autre est fille de colons mennonites, à la foi rigoureuse et férus d’agriculture intensive… Cecilia et Amalia, la brune et la blonde aux cultures radicalement différentes, sympathisent au fil de leurs rencontres. Au point de partir ensemble à la découverte de La terre entre les mondes, de l’autre côté de la forêt, en tout cas de ce qu’il en reste après déforestation et vastes plantations de soja !
En fond de scène, un immense arbre, siège des esprits et refuge pour la grand-mère fidèle aux valeurs ancestrales, morte-vivante qui s’en vient visiter en songe Cecilia, sa petite-fille. Chants, couleurs et senteurs envahissent alors l’espace du théâtre de L’échangeur, à l’heure où les deux jeunes femmes s’affrontent et confrontent leur mode de vie, leurs croyances et aspirations. Des dialogues d’une simplicité déroutante et pourtant porteurs d’une haute valeur ajoutée : le respect de la nature, le respect des cultures, le respect de la femme… Métie Navajo use d’un propos d’une belle lucidité et clarté. Un message politique au sens vrai du terme, une mise en scène aux couleurs chatoyantes d’une élégante finesse.
Est ainsi offert aux spectateurs, tous sens en éveil, un plaidoyer humaniste d’une incroyable puissance « poïétique ». La symbolique illustration du qualificatif choyé par le regretté Édouard Glissant, le romancier et poète antillais qui célébrait la partition du « Tout-Monde » au défi des particularismes locaux ou régionaux ! Du Mexique à l’ailleurs, entre réalisme et poésie, un joli conte fantastique sur le partage des ressources et des richesses, la préservation de la planète et l’émancipation des femmes. Vraiment, un spectacle d’une rare beauté. Yonnel Liégeois
La Terre entre les mondes : une pièce de Métie Navajo, dans une mise en scène de Jean Boillot. Du 02 au 12/10 à L’échangeur de Bagnolet, du 18 au 21/10 au théâtre Joliette de Marseille. Le texte est paru aux éditions Espace 34.
Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe consacre son numéro d’été à Rubén Darío et Juan Rulfo. Sous la direction d’Alberto Paredes et Melina Balcazar, en compagnie des plus grands spécialistes, un numéro qui invite à découvrir deux écrivains majeurs, respectivement encensés par Jorge Luis Borges et Gabriel García Márquez.
Le Nicaraguayen Rubén Darío (1867-1916) est considéré comme le père du « Modernisme », premier mouvement de la littérature hispanique à trouver son origine hors des frontières de l’Espagne. Jorge Luis Borges, parmi tant d’autres, a souligné son importance majeure : « Lorsqu’un poète comme Darío a traversé une littérature, celle-ci en ressort complètement changée. Darío a tout renouvelé : la matière, le vocabulaire, la magie particulière de certains mots, la sensibilité du poète et de ses lecteurs. Son travail n’a pas cessé et ne cessera pas ; ceux qui parmi nous l’ont jadis combattu comprennent aujourd’hui qu’ils le continuent. On peut l’appeler le libérateur ». Rubén Darío fut le premier à sortir du cercle étroit des littératures nationales.
Il fut le premier à vivre partout, à abandonner son Nicaragua natal pour s’installer au Chili, en Argentine, puis en Espagne, en France et aux États-Unis. Le premier à impulser un mouvement littéraire international, à s’ouvrir avec une réceptivité maximale à toutes les stimulations, à absorber et diffuser un large éventail d’influences étrangères — de Baudelaire et Verlaine à Walt Whitman —, le premier à se sentir mondial, actuel et à pratiquer un véritable cosmopolitisme. Le premier également à abolir les censures morales, à assumer les crises, les ruptures et le déchirement qui caractérisent la conscience de notre temps. Ce dossier d’Europe nous offre de captivants éclairages sur son œuvre et sur sa vie.
On doit à Juan Rulfo (1917-1986) une œuvre intense et brève qui se compose essentiellement d’un recueil de nouvelles, Le Llano en flammes(1953) et d’un roman, Pedro Páramo (1955). Comme l’a observé Gabriel García Márquez: « Ce ne sont pas plus de trois cents pages, mais elles sont immenses et, à mes yeux, aussi durables que celles que nous connaissons de Sophocle ». J.M.G. Le Clézio a pour sa part évoqué en ces termes les nouvelles de l’écrivain mexicain : « Un monde réduit à l’essentiel, laconique, dénudé jusqu’à l’os, raconté à la première personne, d’une voix monotone, et pourtant chargée d’émotions comme un ciel d’orage, imprégnée de désespoir ironique et d’une rage vibrante de vie ».
Le substrat historique et la dimension mythique interfèrent inextricablement dans Pedro Páramo, roman inépuisable où les temps et les voix s’entrecroisent et où s’estompe vertigineusement la ligne de démarcation entre les vivants et les morts, comme si les spectres des damnés de la terre s’enracinaient dans « ce temps unique qu’est l’éternité ». Juan Rulfo fut aussi un remarquable photographe. Cet aspect de son œuvre, révélé tardivement, est aujourd’hui considéré comme une activité parallèle à sa pratique d’écrivain, mais en aucun cas subsidiaire ou subordonnée. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial
Jusqu’au 27/08, se joue au théâtre du Lucernaire (75) L’écume des jours. Le roman à succès de Boris Vian, adapté par Claudie Russo-Pelosi. Entre musique et chansons, un rafraîchissant spectacle proposé par la compagnie des Joues rouges.
Comédiens, musiciens et chanteurs, la bande de garçons et filles de la compagnie des Joues rouges s’empare avec énergie de L’écume des jours de Boris Vian. Il est question d’une belle et douce jeune femme dont est amoureux Colin. Las, Chloé est atteinte d’un mal incurable : la croissance d’un nénuphar qui squatte ses poumons ! En dépit de la mort qui rode, rien ne parvient pourtant à casser l’ambiance, le sourire et la bonne humeur semblent ne jamais devoir quitter les lèvres des joyeux lurons.
Ils ne cessent de s’amuser, chanter et danser, égrenant au fil des chapitres de cette histoireentièrement vraie, « puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre » précise Boris Vian, les plus emblématiques refrains et ritournelles du célèbre trompettiste. Avec l’adaptation fort originale et réussie de Claudie Russo-Pelosi, l’insouciance et l’insolence premières du roman s’en trouvent magnifiées. L’urgence de vivre, propre à la jeunesse, s’impose envers et contre tout. Malgré les menaces extérieures qui minent le quotidien et le tragique qui s’affiche en permanence sans jamais quitter le devant de la scène, musique jazzy, refrains et couplets entretiennent la confiance aux lendemains, l’espérance en un fol devenir. Un théâtre musical et chansonnier inventif, où le public a plaisir à retrouver l’univers déjanté et surréaliste du grand Boris. Yonnel Liégeois
L’écume des jours : Jusqu’au 27/08, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 16h, au Théâtre du Lucernaire (Tél. : 01.45.44.57.34).
Du 20 au 23/08, à la Mousson d’été (54), Jacques Bonnaffé présente L’Oral et Hardi. Sur les textes de l’iconoclaste écrivain et poète belge Jean-Pierre Verheggen, un spectacle totalement déjanté. Un « agité du buccal » qui, fort d’un imaginaire débridé, se joue des mots dans un grand éclat de rire. Le 30/08, à Cosne-sur-Loire (58), il proposera Frontalier de Jean Portante au Garage Théâtre.
« Que notre langue soit rebelle aux trop sages oreilles, qu’elle leur paraisse trop insurrectionnelle au besoin, pourvu qu’elle soit tout le contraire de celle des politiciens » : cette maxime de Jean-Pierre Verheggen, méritant lauréat du prix Nobelge, Jacques Bonnaffé la fait sienne. Pour l’incarner, avec force humour et talent, en cet inénarrable L’Oral et Hardi… En 2009 déjà, ce même spectacle aujourd’hui revisité valut un Molière à l’incurable bonimenteur quand il déclama sur scène les textes à l’architecture proprement iconoclaste du trublion wallon. Une plume qui file à bride abattue entre érudition et humour, se moquant des règles du langage comme un cheval fou dans un jeu de scrabble, une cavalcade épicée entre sauts de mots et obstacles lexicaux. Une écriture qui prouve que l’esprit de dérision se révèle puissante arme de subversion !
Une verve qui déverse et chute les mots à grande vitesse, à rougir de honte les eaux du Niagara… De la salle à la scène, de cour à jardin, outre d’impromptus tours et détours en coulisses, l’hardi Ch’ti court, saute, gambade, se dépense sans compter. Ne cessant jamais, fort de son accent du Nord, de parler, haranguer, proférer, déclamer, apostropher le public de ses hautes considérations poético-philosophiques… « Je suis un handicapé de la langue, un languedicapé de naissance », confesse Jean-Pierre Verheggen. Une affirmation qui ravit le récitant voltigeur, appréciant les « odes homériques, transes linguistiques, morceaux de bravoure et discours manifestes » de l’atypique wallon. Un baroudeur verbal qui chevauche avec gourmandise, calvitie au vent, monts et vallons poétiques.
Ticket chic pour allocution poétique, est-il précisé en sous-titre choc. Publicité mensongère, erreur de casting : se déploie en fait un époustouflant marathon verbal, un « métingue » à sulfureuse portée politique ! La stupeur du public monte et enfle, sa jubilation aussi, face à l’avalanche de déclarations-interpellations-énumérations. Époumonées allegro presto, sans répit ni repos, entre sauts de cabri pour l’interprète et coups de langue pour les textes… Bonnaffé ? Un obsédé du verbe, un déjanté du vers, un allumé du buccal qui transpire à gros mots à tout vouloir dire sur le tout et le rien, surtout sur l’essentiel : que la poésie est fille rebelle, que la rime subvertit autant la grammaire des bien-disants que le monde des bien-pensants.
L’Oral et Hardi ? Entre hilarité débridée et sérieux assumé, de l’écrire au dire, une plongée surréaliste dans l’imaginaire pour un lâcher prise salutaire ! Yonnel Liégeois
– L’Oral et Hardi, avec Jacques Bonnaffé sur des textes de Jean-Pierre Verheggen, dans le cadre de la Mousson d’été : le 20/08 à 18h, salle des fêtes, 54700 Atton. Le 22/08 à 19h, salle multi-activités, 54380 Dieulouard. Le 23/08 à 19h, espace Saint-Laurent, 54700 Pont-à-Mousson.
– Le 30/08 à 21h00, à Cosne-sur-Loire (58), Jacques Bonnaffé présente Frontalier. Un texte de Jean Portante, mis en scène par Frank Hoffmann, dans le cadre de la 4ème édition du festival duGarage Théâtre. L’épopée de toutes les frontières enjambées depuis Enée, fuyant sa ville de Troie, jusqu’au migrant d’aujourd’hui. Avec l’inénarrable bateleur de mots à la dérive, de rime en rime et tout le toutime pour réveiller nos pupilles ou épicer nos papilles !
Au cœur de la Bourgogne profonde, du 25 au 30/08 à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre organise la 4ème édition de son festival. En lisière de cette bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre, rôde une Louve fière et indomptée. Du nom de la compagnie de Lou Wenzel, la directrice artistique et muse des lieux !
Formée à l’exigeante et réputée école de la Comédie de Saint-Étienne au début des années 2000, la jeune femme à longue crinière noire déambule en toute liberté de cour à jardin : à Cosne-sur-Loire, plus qu’un vocabulaire théâtral, une réalité bien concrète ! En cet ancien garage transformé en repère atypique de création artistique, le spectacle se joue partout : de la scène classique à l’arrière-cour ombragée et en pleine verdure. Loin des ors de la capitale, à cent lieux des sites à la programmation formatée, une tanière à l’imagination rugissante. Conçue par le renommé dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou, metteure en scène et directrice artistique de la meute…
« Dès mon enfance, j’ai baigné dedans », avoue Lou Wenzel. Qui parle de théâtre, des plaisirs de la scène, de ses premiers émois en tant que jeune spectatrice… Elle est ainsi faite, la louve du Garage, entière, spontanée, d’un naturel confondant ! D’abord une gamine amoureuse des planches bien évidemment, ensuite une fille de comme disent les langues qui se prétendent bien attentionnées, certes mais pas que, qui a travaillé dur, s’est formée en diverses écoles de théâtre (Chaillot, Saint-Étienne), enfin une comédienne à part entière qui impose ses talents sans rien renier de sa filiation.
« Je suis redevable d’une belle transmission entre mon père et moi. Grâce à lui, j’ai découvert la vie de troupe », confesse la jeune femme, « Lui qui fut codirecteur du CDN Les Fédérés de Montluçon durant près de deux décennies, il m’a surtout appris ce que veut dire le verbe fédérer : créer des liens, faire des projets ». Et même bâtir ensemble un théâtre, réinvestir à leur façon ce temps de la décentralisation si chère aux prédécesseurs de l’après-guerre, la génération Dasté-Gignoux-Vilar ! Jean-Paul Wenzelnous l’assurait dans un récent entretien, « ce désir de poursuivre un théâtre de proximité et d’exigence ouvert au plus grand nombre, tel leThéâtre du Peupleà Bussang, me tient toujours autant à cœur » : là-bas un théâtre plus que centenaire au cœur de la forêt vosgienne, ici aux portes d’une cité nivernaise entre pâturage et petite industrie ! Trois ans après l’inauguration de leur nouvelle résidence, fiers d’un Garage Théâtre au sang bouillant, fille-père et mère (Arlette Namiand, dramaturge) s’affichent en un trio gagnant !
Forte de sa compagnie La Louve, créée en 2015 et inscrite en façade du lieu, Lou Wenzel respire à grandes bouffées la simplicité, la convivialité, la générosité. Une marque de fabrique du Garage où se tissent les liens avec la population locale, où se greffent en association les bénévoles qui assurent l’animation, où se bichonnent surtout les futurs spectacles hors toute pression. Avec, au fil de l’année, ateliers d’écriture et stages d’interprétation pour amateurs, accueil de compagnies, résidences de création avec représentation gratuite de sortie autour d’un repas partagé et le fameux festival d’été, du 25 au 30/08, sous l’égide de sa troupe… Amoureuse des textes et de la belle langue, désireuse de partager ses sensibilités poétiques, la metteure en scène et directrice artistique souhaite aujourd’hui s’investir plus intensément du côté de la danse. « J’aime regarder les corps, disséquer comment ils évoluent et bougent, chercher et trouver le lien entre texte et mouvement, parole et corps ». D’un endroit dévolu aux voitures cabossées, la muse des lieux a fait un surprenant garage à curiosités artistiques. Jamais en panne d’idées, à l’essence-même du théâtre, un fabuleux réservoir d’utopies ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Yves Lefevre
Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93/Web : le.garage.theatre@gmail.com). Pour tout, tout savoir sur La Louve et compagnie, un petit clic pour le grand choc : les Amis du théâtre vous disent tout !
La sélection du Garage, rien que de grosses cylindrées
– Le 25/08, à 21h00 : « Tout augmente », avec Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier, Jean-Paul Wenzel. Qu’on se le dise, une soirée à ne pas manquer : les trois compères des Fédérés se retrouvent pour nous balancer leurs quatre vérités. Une tragédie joyeusement grotesque qui passe en revue grand nombre de dérèglements du monde, de la préhistoire à nos jours : tout un programme !
– Le 28/08 à 21h00 : « Une trop bruyante solitude », du tchèque Bohumil Hrabal. Voilà trente-cinq ans que Hanta nourrit la presse d’une cave de recyclage où s’engloutissent jour après jour des tonnes de livres interdits par la censure. Diffusé d’abord en 1976 à Prague sous forme de publication clandestine, un splendide apologue de la « normalisation », machine à broyer l’esprit. Dans une adaptation et une mise en scène de Laurent Fréchuret, un texte poignant, une fulgurante interprétation de Thierry Gibault.
– Le 29/08, à 20h30 : « Le banquet de la Sainte Cécile ».De et par Jean-Pierre Bodin, avec la complicité de François Chattot. Avec l’ami Bodin, encore un grand moment de complicité, de tendresse, d’humour et de convivialité : l’histoire d’une fanfare dans un petit bourg, comme jamais elle ne vous sera narrée. Une soirée qui se termine habituellement en musique et autour d’un petit verre !
– Le 30/08, à 21H00 : « Frontalier », de Jean Portante. Une mise en scène de Frank Hoffmann, avec Jacques Bonnaffé. L’épopée de toutes les frontières enjambées depuis Enée, fuyant sa ville de Troie, jusqu’au migrant d’aujourd’hui. Processions des voyageurs contraints par l’exode ou le salaire quotidien à changer de pays. Avec l’inénarrable bateleur de mots à la dérive, de rime en rime et tout le toutime pour réveiller nos pupilles ou épicer nos papilles !
Du 11/07 au 24/08, les Tréteaux de France posent chapiteau et ateliers de lecture en Île de France. Directeur du seul Centre dramatique national itinérant, Olivier Letellier ne manque pas de projets poétiques et musclés. La mission de l’incorrigible passeur ? Porter le théâtre là où il n’est pas.
Des rafales de vent gonflent le chapiteau. Les cordes qui le maintiennent au sol claquent comme les haubans dans un port par gros temps et une averse de grêlons tambourine sur la toile. En dépit des éléments aujourd’hui déchaînés, Olivier Letellier ne perd pas sa bonne humeur. Montrant un furtif rayon de soleil, il lance, tout sourire : « Voilà le beau temps qui revient ! » Et il accueille des gamins venus participer avec leur professeure de CM2 à une des séances de Killt, autrement dit « ki lira le texte », un dispositif hybride entre théâtre et lecture participative. Le comédien Nicolas Hardy s’empare alors, avec les jeunes, de la Mare aux sorcières, une belle fable écologique et fortement humaine, écrite par Simon Grangeat.
Des textes pour « outiller » les jeunes et leur donner à penser
Directeur des Tréteaux de France, unique Centre dramatique national itinérant, Olivier Letellier présente avec ce Killt l’esprit essentiel de son projet, à savoir passer commande de textes à des auteurs comme Catherine Verlaguet, Antonio Carmona, ou encore Marjorie Fabre, pour n’en citer que quelques-uns, puis les confronter au public. Avec Robin Renucci, désormais à la tête de La Criée, à Marseille, les Tréteaux de France avaient mis en lumière les grands classiques. Son successeur mise sur les « écritures contemporaines,nous voulons faire des Tréteaux un CDN ancré dans le présent pour aider à construire les citoyens de demain ». Il défend ainsi un théâtre pour tous, « de 0 à 110 ans, car on ne voit jamais les petits venir seuls au théâtre. Les textes pour la jeunesse ou les adultes sont pour nous identiques, mais avec une particularité quand même : pour les enfants, il y a toujours de la lumière au bout de l’histoire ».
Né en 1972 dans la région parisienne, soit bien après la création de ce CDN original par Jean Danet en 1959, Olivier Letellier a toujours eu le théâtre et sa transmission dans son ADN. À tel point qu’il lui est arrivé de sécher des cours au lycée pour animer des ateliers théâtre dans une école primaire. Avec de la suite dans les idées, il explique que, désormais, « consacrer les Tréteaux de France à la création pour l’enfance et la jeunesse est un choix politique ». Et de préciser avec conviction : « Les jeunes, on ne va pas les protéger et les mettre sous cloche. Leur parler de la société et des grandes questions en débat comme l’environnement, le genre, les sexualités, les familles recomposées, les migrations, etc., ça ne fait que les outiller, leur donner des moyens de penser pour les rendre plus forts ».
350 représentations, avec une dizaine de spectacles différents
À la question « il n’y a pas de Molière dans votre programmation ? », après l’année du 400 e anniversaire et alors que de tout temps des classes entières sont invitées à découvrir en « séance scolaire » le Bourgeois Gentilhomme ou le Malade imaginaire, Letellier, toujours souriant, répond : « Eh bien non, je le laisse à tous ceux qui le veulent. Je suis convaincu que l’on a aujourd’hui d’autres choses à raconter ». Cette saison, se réjouit-il, les Tréteaux proposent 350 représentations, avec une dizaine de spectacles différents. Cet été, ils sont présents notamment sur les bases de loisirs d’Île-de-France, les séances sont gratuites et ouvertes à tous. Jusqu’au 14/07, Killt est aussi présent à la Maison Jean-Vilar, dans le cadre du Festival d’Avignon, avec les Règles du jeude Yann Verburgh . Avant les Tréteaux, Olivier Letellier animait la Compagnie du phare, désormais en sommeil, et dont le répertoire a été repris par le CDN, qui emploie donc les ex-salariés et intermittents de la compagnie. Le groupe s’est étoffé avec plus de personnels administratifs, plus de techniciens, plus de comédiens…
Et les projets ne manquent pas, poétiques et musclés. « Pour des salles de spectacle comme pour des lieux non équipés, c’est cela aussi notre mission, porter le théâtre là où il est absent ». Il imagine ainsi de jouer « dans des mairies, des écoles et autres lieux publics. Un auteur pourrait écrire une fiction sur des débats au conseil municipal d’une commune, par exemple, en y interrogeant le mythe de l’opposante Antigone ». Olivier Letellier, toujours pour porter du théâtre ailleurs, pense aussi à des scènes dans des commerces. « Imaginez que dans la boucherie du quartier ou du village, on vous raconte l’histoire de Barbe bleue. Est-ce que, le lendemain, vous ne porterez pas un regard différent sur le boucher et sur son billot ? ».Propos recueillis par Gérald Rossi
Les Tréteaux de France : le CDN sera présent du 11 au 16/07 sur l’île de loisirs du Port aux cerises de Draveil (91), du 22 au 27/07 sur celle de Créteil (94), du 8 au 13/08 sur celle de Cergy-Pontoise (95), du 19 au 24/08 sur celle de Saint-Quentin en Yvelines (78). Entre ateliers et lectures, il présentera notamment Killt-La mare à sorcières, une expérience en immersion dans un texte de théâtre, Échappées belles : issue de secours, un spectacle déambulatoire en plein air et La mécanique du hasard, jouée sous chapiteau.
En ce 5 mars 1953, il y a 70 ans, les communistes du monde entier se sentent orphelins : le camarade Staline, le « petit père des peuples » est mort ! Directeur de l’hebdomadaire Les Lettres Françaises, Louis Aragon sollicite un dessin auprès de son ami Picasso. Scandale, profanation, désapprobation…Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°360, juillet 2023), un article de François Dosse, historien des idées et épistémologue.
Le 5 mars 1953, coup de tonnerre : on apprend la mort du « petit père des peuples », le camarade Staline. Le choc émotionnel, qui laisse les communistes du monde entier orphelins, est tel qu’il déborde de loin les rangs militants. Le jdanovisme bat alors son plein, avec sa conception de l’art prolétarien, sommé de répondre aux canons du réalisme socialiste. Le PCF a son peintre officiel : André Fougeron, qui représente une classe ouvrière en souffrance. Louis Aragon a soutenu ce choix et préfacé en 1947 un de ses albums de dessins : « André Fougeron, dans chacun de vos dessins se joue aussi le destin de l’art figuratif, et riez si je vous dis sérieusement que se joue aussi le destin du monde ».
La mort de Staline conduit pourtant Aragon à faire un pas de côté en demandant à son camarade Pablo Picasso un dessin du héros pour Les Lettres françaises, l’hebdomadaire culturel soutenu par le Parti communiste, qu’il dirige. Tandis que tous les communistes français pleurent la disparition de leur chef, Aragon attend avec impatience ce dessin de Picasso qui tarde à arriver. Quand Aragon en prend enfin connaissance, il découvre le portrait d’un Staline désacralisé ; ce n’est pas la représentation attendue, mais le journal en est au bouclage, il faut le porter à clicher. Aussitôt, le dessin fait scandale : on a porté atteinte à l’image de Staline ! Rien dans ce portrait ne renvoie à l’icône du communisme international. Dans les locaux mêmes où se fabriquent Les Lettres françaises, les rédacteurs de L’Humanité et ceux de France nouvelle dénonçent une agression intolérable.
Le 12 mars 1953, Pierre Daix, collaborateur d’Aragon tente de le joindre pour l’avertir, c’est Elsa Triolet qui répond : « Oh oui, je sais déjà ! J’ai déjà reçu des coups de téléphone d’injures… Mais vous êtes fous. Louis et vous, de publier une chose pareille ! — Mais enfin Elsa, Staline n’est pas Dieu le Père ! — Justement si, Pierre. » Quand Pierre Daix réussit à parler à Aragon, il le trouve en état de choc : « Je prends tout sur moi, petit, tu entends. Je t’interdis de faire quelque autocritique que ce soit. Toi et moi avons pensé à Picasso, à Staline. Nous n’avons pas pensé aux communistes », lui déclare-t-il. André Fougeron, qui qualifiera ce dessin de profanation, participe à cette fronde. Les lettres affluent de camarades scandalisés s’adressant à Auguste Lecœur, qui tient les rênes du Parti en l’absence de Maurice Thorez. L’émoi est tel que le 17 mars 1953, le secrétariat du Parti publie une déclaration sur ce qui est devenu une affaire : il désapprouve la publication du portrait. Tout en précisant qu’il ne remet pas en question les sentiments du grand artiste qu’est Picasso, dont chacun connaît l’attachement à la cause ouvrière, il regrette qu’Aragon ait permis cette diffusion. Tancé vertement, ce dernier, qui a pourtant fait preuve jusque-là d’une servilité exemplaire, vit si mal cette semonce qu’Elsa Triolet va trouver François Billoux, responsable des intellectuels au sein du Parti et lui demande s’il est possible d’agir pour son époux qui menace de se suicider : il aurait déjà fait plusieurs tentatives.
En définitive, l’affaire n’ira pas bien loin. Aragon s’en tirera avec une autocritique modérée, prenant la défense de Picasso, qui sera publiée dans L’Humanité le 29 avril 1953. La raison majeure de cette résolution rapide tiendrait au fait que, depuis Moscou où il est en convalescence, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, a télégraphié sa désapprobation non du dessin, mais de la condamnation d’Aragon. François Dosse
Dirigées pendant près de vingt ans par Louis Aragon (de 1953 à 1972),Les Lettres Françaisessont désormais sous la responsabilité de l’écrivain et poète Jean Ristat. Jean-Pierre Han, critique dramatique et fondateur de la revue Frictions/théâtres-écritures, assume la rédaction en chef. Outre la littérature, le mensuel ouvre ses colonnes à tous les savoirs, artistiques et esthétiques : bande dessinée, cinéma, peinture, théâtre… Son ambition ? Devenir le grand journal culturel de notre temps.
Dans ce même numéro de juillet, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : Les pouvoirs de la musique. « Bien avant de savoir écrire, l’humanité chante, danse et tambourine ensemble pour communiquer, chercher l’accord et créer du commun », écrit dans son éditorial Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction.Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.
Jusqu’au 03/07 à 20h, en la mystérieuse Cour Lefuel du Louvre (75) exceptionnellement ouverte au public, Emmanuel Demarcy-Mota présente Les Fantômes de Naples. Un spectacle magique, à l’occasion de l’exposition Naples à Paris. Un portrait de la métropole italienne, sous couvert des écrits et poèmes de l’écrivain Eduardo De Philippo.
En l’écrin de la Cour Lefuel, alors que le jour décline et que le double escalier s’habille de chaises solitaires, Le Louvre résonne étrangement du ressac de la mer ! Au devant de la scène, le double d’Eduardo De Filippo déambule, nous alertant qu’un étrange spectacle s’annonce : Les fantômes de Naples ont investi le majestueux bâtiment à la pyramide… Sans tarder, Pulchinella, l’inénarrable Polichinelle, ouvre le bal masqué. Unis par l’amour du théâtre et de la poésie, Théâtre de la Ville de Paris et Théâtre della Pergola de Florence, comédiens et musiciens français et italiens déclament et chantent Naples, la ville de toutes les couleurs et de toutes les odeurs. Magnifique Serge Maggiani, magistral Francesco Cordella, majestueuse Valérie Dashwood, sans omettre les superbes voix des interprètes de la péninsule !
Déroutant et touffu le récital poétique conçu par Emmanuel Demarcy-Mota et Marco Giorgetti, inutile de chercher une unité de genre, sinon les mots -théâtre et poème- de Filippo et de son maître vénéré Pirandello : de Six personnages en quête d’auteur à autant de fantômes illustrant grandeurs et misères de la cité portuaire ! Des instants volés à l’histoire chaotique d’une ville aux ruelles miséreuses, aux amours contrariés et passionnés pour la femme enfer et paradis, à la luxuriance d’une langue qui devient pépite sur la portée de musique. Une tranche napolitaine qui nous offre en un même souffle colères du peuple, chants du cœur, senteurs des vagues, vapeurs de cuisine qui flottent dans l’air et se posent sur les chaises à jamais vides des spectres du passé. La nostalgie nous étreint, la beauté nous émeut. L’embarquement pour Cythère est improbable, pour Naples assurément. Yonnel Liégeois
Les fantômes de Naples : jusqu’au 03/07, spectacle en plein air, cour Lefuel du Louvre (Tél. : 01.40.20.55.00).
Les étés du Louvre
Jusqu’au 20/07, le musée du Louvre convie le public à un festivalqui se déploie sur l’ensemble de son domaine : concerts sous la Pyramide (Nu Genea Live Band, le 20/07), danse dans la cour Lefuel (Static Shot, les 10 et 11/07), cinéma en plein air dans la cour Carrée (Cinema Paradiso, du 06 au 09/07)…
Sans oublier la visite de la grande exposition, Naples à Paris, quand le musée du Louvre invite celui de Capodimonte jusqu’en janvier 2024 ! Une soixantaine des plus grands chefs-d’œuvre du musée napolitain est exposée : Capodimonte est l’un des seuls musées de la péninsule dont les collections permettent de présenter l’ensemble des écoles de la peinture italienne. Il s’affiche comme l’un des plus grands musées d’Italie et l’une des plus importantes pinacothèques d’Europe, tant par le nombre que par la qualité exceptionnelle des œuvres conservées.
Le 19 juin, à la Philharmonie de Paris, le Syndicat de la Critique a remis les prix décernés aux spectacles de la saison : Chloé Dabert pour la mise en scène du Firmament, le chorégraphe Thomas Lebrun pour L’envahissement de l’être (danser avec Duras), ex aequo pour le Grand prix musical Katharina Kastening avec Manru et Célie Pauthe avec L’annonce faite à Marie, Jean-Marie Hordé pour son livre Au cœur du théâtre 1989-2022 (éd. Les solitaires intempestifs).
Célébrer la création musicale, chorégraphique et théâtrale, rendre hommage à un parcours, consacrer une œuvre qui a su non seulement trouver son public, mais aussi séduire, toucher, émouvoir, marquer les esprits, fait partie de nos missions de journalistes, de critiques. C’est une joie chaque année renouvelée de pouvoir nous réunir le temps d’une cérémonie pour mettre en lumière une écriture, un geste, une vision. Depuis maintenant soixante ans, le Syndicat professionnel de la Critique de Théâtre, Musique et Danse a institué ce rituel, ce moment unique de partages et d’échanges. Ni la pandémie, qui a fragilisé le secteur et précarisé de nombreuses compagnies, de nombreux lieux, de nombreux artistes, de nombreux techniciens et de nombreux confrères, ni les grèves de cet hiver, ni les mouvements sociaux liés à une réforme des retraites particulièrement décriée, n’ont empêché notre institution, âgée de cent-cinquante ans, d’honorer ses engagements et de décerner ses prix.
Dans le contexte social, économique et mondial actuel, difficile de se réjouir. Les signes avant-coureurs d’une crise à venir de la culture et tout particulièrement du spectacle vivant sont au rouge. Face à l’inflation, à l’augmentation des factures énergétiques et de l’ensemble des charges, un changement de paradigme, une réflexion de fond sur les modes de production et de diffusion s’impose, que ce soit dans le secteur privé ou public. En raison d’une non-réévaluation, d’une baisse importante voire d’une suppression de leurs subventions, la plupart des établissements culturels et des compagnies sont confrontés à des choix drastiques. Après deux saisons pléthoriques, conséquence directe des confinements, force est de constater une réduction des programmations. De nombreux théâtres et salles de spectacle n’ont eu d’autres possibilités que de réduire la voilure, de renoncer à certaines productions, de diminuer leur soutien à nombre de créations. Le temps est à l’économie, aux budgets serrés, à une modification en profondeur des pratiques.
En résonance aux mutations de la société, un regard particulier des institutions, des syndicats et des structures artistiques, s’est porté sur le respect de la parité et l’ouverture sur la diversité. On en est loin, il suffit de se pencher sur le rapport de l’association des centres nationaux chorégraphiques pour s’en persuader. En 2022, Sur dix-neuf centres en France, seuls trois – faisant partie des moins bien dotés – ont une directrice. Le chemin est encore long. En tant qu’observateur, nous nous devons d’en faire écho, d’en suivre de près les évolutions. Le syndicat s’engage depuis plusieurs années en ce sens.
La situation est inquiétante mais pas désespérée. Dans le ciel assombri, des trouées laissent passer le soleil. Depuis que les spectateurs peuvent revenir sans contraintes dans les salles, ils sont de plus en plus nombreux à franchir le pas, à vouloir partager leur expérience, à privilégier les festivals, plus conviviaux, plus festifs. Ce n’était pas gagné. Les changements d’habitudes, la baisse du pouvoir d’achat, les réticences face à un virus qui reste aux aguets ont fait craindre le pire. Mais plus vibrant que jamais, l’art vivant n’a pas dit son dernier mot. Irremplaçable, non reproduisible ailleurs que dans le réel, dans le face-à-face unique entre un artiste et son public, il ne cesse de surprendre, de questionner, d’interroger l’état de nos sociétés. Porteur d’espoir, de joie, de tristesse ou de mélancolie, poétique ou lyrique, il est, à l’instar de la culture, dont il est un des éléments capitaux, une des pierres angulaires de nos démocraties et un indicateur de sa bonne santé.
À la Philharmonie de Paris ce 19 juin 2023, le temps fut à la fête. Mais en ce jour de célébration, et le palmarès en est le reflet, nous ne pouvons oublier la guerre qui se déroule aux portes de l’Europe, les drames féminicides qui trop régulièrement font la une de nos journaux. Nous ne pouvons non plus oublier que de grands noms des arts vivants et du journalisme nous ont quittés cette saison. Alors profitons d’être réunis pour avoir une pensée pour François Tanguy, Peter Brook, Jean-Louis Trintignant, Colette Nucci, Pascale Bordet, Kaija Saariaho, mais aussi pour Lucien Attoun, qui fut longtemps notre secrétaire général, Georges Banu, Philippe Tesson et Colette Godard.
Pour aujourd’hui, mais surtout pour demain, continuons à célébrer le théâtre, la danse et la musique, continuons à hanter les couloirs, les foyers, à user les sièges rouges ou bleus des salles de spectacle… Ensemble, alimentons toujours ce souffle vital qui fait de l’art un moteur pour changer le monde. Olivier Fregaville-Gratian d’Amore, Président du Syndicat Professionnel de la Critique
Prix Théâtre
Grand Prix (meilleur spectacle théâtral de l’année) Le Firmament, de Lucy Kirkwood, mise en scène de Chloé Dabert
Grand Prix (meilleur spectacle musical de l’année) ex aequo Manru, d’Ignacy Jan Paderewski, direction musicale de Marta Gardolińska, mise en scène de Katharina Kastening L’Annonce faite à Marie, de Philippe Leroux, direction musicale Guillaume Bourgogne, mise en scène de Célie Pauthe
Prix Danse
Grand Prix (meilleur spectacle chorégraphique de l’année) L’envahissement de l’être (danser avec Duras), de Thomas Lebrun
Les 9-10 et 11/06 pour l’un à Montpellier, jusqu’au 23/06 pour l’autre à Paris, se donnent au Théâtre des 13 vents (34) La tempête et Le songe d’une nuit d’été tandis que le théâtre de La Tempête (75) accueille Baal. Shakespeare et Brecht, deux classiques revisités par Marie Lamachère et Armel Roussel.Déroutant et surprenant.
Dans le cadre du Printemps des comédiens, ce festival aux belles découvertes et créations qui se déroule à Montpellier jusqu’au 21 juin, la metteure en scène Marie Lamachère présente, dans la foulée et avec audace, La tempête et Le songe d’une nuit d’été. Deux pièces emblématiques de Shakespeare, un spectacle total de 3h30 entrecoupé d’un entracte pour recouvrer ses esprits : avec le grand William, il est bien connu que la vie n’est pas vraiment un long fleuve tranquille ! Preuve en est apportée avec cette idée, géniale et originale, de monter, et montrer, ces deux œuvres dans la continuité. En la première, un roi échoué sur une île déserte fait des siennes en jouant de son imaginaire et de ses pouvoirs livresques, dans la seconde un étrange philtre d’amour fait et défait deux couples d’amoureux égarés en pleine forêt. L’évidence s’impose, la magie et le rêve bousculent la vie réelle.
Qui explosent sur le plateau, dans un désordre confus et touffu, dans une langue revisitée aussi avec une nouvelle traduction qui s’éloigne des canons chers aux puristes ! La troupe, jeune et débordante d’énergie, se livre alors à toutes les audaces, ose s’affranchir des codes traditionnels pour offrir un spectacle aussi surprenant que déroutant. La singularité de la représentation ? De cour à jardin, oser mêler une dizaine d’acteurs issus de la Bulle bleue, un lieu de création artistique réunissant des comédiens professionnels handicapés, à ceux de la compagnie Interstices dirigée par la metteure en scène. Et ça bouge, ça chante, ça danse, ça joue dans tous les sens et sur tous les modes : que Shakespeare peine à y reconnaître ses enfants, c’est fort probable, le public en tout cas les adoube avec force applaudissements.
Et l’esprit de créativité se faufile aussi entre les planches de la Tempête. Avec cet iconoclaste Baal de l’allemand Bertolt Brecht, première mouture en date de 1919 qu’il remaniera cinq fois jusqu’à sa mort, mis en scène par Armel Roussel… La pièce nous conte les « boire » et déboires d’un jeune poète doué et adulé (peut-être le portrait esquissé de Brecht lui-même, alors âgé de 19 ans lorsqu’il couche la pièce sur papier) qui ne cesse de noyer sa plume dans d’interminables beuveries et de s’encanailler sous les jupons de galantes dames. Sans le moindre doute, avec violence et cruauté, à déclencher les foudres du Me too des temps modernes, du Balance ton porc contemporain ! Décor de bar ou de cabaret, peu importe, la bande à Baal excite, provoque, harangue le garçon qui s’ingénie, avec arrogance et lucidité, à se détruire, à sombrer de plus en plus et jour après jour dans l’immonde, la vulgarité, la bestialité. En doute permanent sur son humanité, offrant pourtant d’authentiques éclairs de créativité, déclamant entre insultes et grossièretés des tirades d’une fulgurante beauté poétique.
Outre un incroyable et génial Anthony Ruotte dans le rôle titre, entouré d’une formidable troupe à l’énergie dévastatrice, Armel Roussel invite le public à déplacer son regard sur l’ambiguïté du personnage : bête humaine à détester certes, et pourtant homme d’une fragilité absolue entre failles et faiblesses qui suscite indulgence et compassion. Peut-être, à l’image de tout être humain, nous comme les autres ? Le portrait d’une jeunesse sacrifiée, hier en plein conflit mondial, aujourd’hui en perte de repères et d’idéaux sabordés et fracassés à l’aune de l’arrogance et de l’hypocrisie, où la culture et la poésie ne trouvent plus guère droit de cité. Un poète maudit qui se roule dans la fange, faute de ne plus pouvoir contempler le ciel étoilé qui demeure sa quête, sa ligne d’horizon. Une vision d’échec de notre monde que propose Roussel, une lueur d’espoir cependant qu’il esquisse au final, Baal nu et outragé refusant de nous offrir l’image de sa triste fin au profit d’un hypothétique salut. Yonnel Liégeois
La tempête et Le songe d’une nuit d’été de William Shakespeare, dans une mise en scène de Marie Lamachère : les 9-10 et 11/06 à 19h30 au Théâtre des Treize vents (Domaine de Grammont, 34000 Montpellier. Tél. : 04.67.99.25.00)
Baal de Bertolt Brecht, dans une mise en scène d’Armel Roussel : jusqu’au 23/06, du mardi au samedi 20h, dimanche 16h au Théâtre de La Tempête (Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris. Tél : 01.43.28.36.36)
Décédé le 5 mai à Paris, Philippe Sollers s’était imposé dans le monde des lettres : romancier, essayiste, directeur de revue, critique littéraire ! De la recherche abstraite dans le champ de l’écriture jusqu’au retour figuratif dans la verve du récit, ce maître écrivain infiniment libre, qui a épousé alternativement plusieurs causes, ne doit pas cesser d’être lu et relu.
On a du mal à croire que c’est à 86 ans que Sollers est mort ce 5 mai. On le revoit toujours jeune, insolent, sarcastique, encore gravement penché sur sa machine à écrire portative, dans sa maison de l’île de Ré survolée par les mouettes, ou dans ce bureau exigu de directeur de collection, chez Gallimard. Il n’y a qu’un an, il publiait Graal. « Tout est maintenant immédiat, y écrivait-il au début, le temps ne coule plus, et le plus stupéfiant est que personne ne semble s’en rendre compte. »
C’est que ce temps n’était plus le sien, qui eut à voir avec un moment intense de l’histoire des idées, dans lequel il prit part avec vigueur dans la seconde moitié du XXe siècle. On sait qu’en 1958 il fut élu par Aragon et Mauriac, à la sortie de son premier roman, Une curieuse solitude, écrit à 22 ans. On dirait que le reste de sa longue vie a consisté à déjouer ces bénédictions initiales, que d’autres auraient gravées sur leurs cartes de visite. Sollers, né coiffé, talentueux comme pas deux, ne s’est-il pas ingénié, fiévreux dialecticien, à cultiver la contradiction en permanence, quitte à se contredire lui-même, jusqu’au retournement, voire la palinodie. Ce lui fut alternativement reproché à droite, à gauche, au centre.
Réfractaire d’instinct, il avait été viré par les jésuites de Versailles pour « indiscipline chronique et lecture de livres surréalistes ». Il simule la folie pour ne pas être incorporé lors de la guerre d’Algérie. Il passe trois mois en observation à l’hôpital militaire de Belfort. Il est réformé sur intervention de Malraux. À la fin des années 1960, il est proche du Parti communiste. Le 29 mai 1968, il participe à la grande manifestation de la CGT, aux côtés d’Aragon, Elsa Triolet, Jean-Luc Godard… En mars 1969, il est à la Semaine de la pensée marxiste, sur le thème « Les intellectuels, la culture et la révolution ». Il fait partie du comité national de soutien à la candidature de Jacques Duclos à l’élection présidentielle. En 1970, Tel Quel (revue qu’il a fondée en 1960) et l’organe communiste la Nouvelle Critique organisent, de concert, le colloque de Cluny, qui ne débouche sur aucun accord quant aux différents aspects de la recherche en littérature et le mouvement socio-politique immédiat. J’y étais, avec mon camarade Charles Haroche, pour le compte de l’Humanité.
Il a fait entendre Artaud, Bataille,
Ponge, Barthes, Derrida, Foucault
Il y eut ce chemin de Damas qui s’ouvrit devant Sollers et d’autres, non des moindres, vers la Chine de Mao. En 1971, Maria-Antonietta Macciocchi, journaliste à l’Unità, publie De la Chine. Le livre ne sera pas admis à la vente à la Fête de l’Humanité. En Chine, Sollers se rend en 1974, avec Julia Kristeva (épousée sept ans plus tôt), Roland Barthes, François Wahl… Ce qui le fascine là-bas, me semble-t-il, est d’abord d’ordre esthétique ; la calligraphie, l’élan de masses en effervescence, les vers sibyllins de Mao… Il était nourri de la Pensée chinoise, l’indispensable ouvrage du sinologue Marcel Granet. Le virage chinois de Tel Quel lors de la Révolution culturelle fut cause de scissions. Jean-Pierre Faye crée la revue Change. Jean Ricardou et Jean Thibaudeau claquent la porte. Sollers reconnut plus tard un emballement excessif. L’époque était politiquement très dure, mais en est-il de douces ? 1973 avait vu la parution de l’Archipel du goulag, de Soljenitsyne. Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, « nouveaux philosophes », tenaient le haut du pavé. Il n’était facile pour personne d’avoir la conscience tranquille. Le monde d’alors ne dessinait-il pas le brouillon du monde actuel ?
Rebelle constant, Philippe Sollers a multiplié les causes à embrasser, jusqu’à donner quitus à la papauté, grâce à l’art de la Contre-Réforme : vengeance de jésuites. Il a tout lu, tout digéré et métamorphosé par l’écriture, en une période historique où ce mot a dûment remplacé celui de littérature. La revue Tel Quel, dont il fut l’actif chef de bande, constitua le tambour battant d’une avant-garde dont on recueille encore les fruits dans la pensée, même si l’air du temps pue la réaction. Lorsqu’il a défini la France comme « moisie », quel tollé ! Artaud, Georges Bataille, Francis Ponge, Roland Barthes, Jacques Derrida, Michel Foucault, entre autres, il a contribué à les faire entendre et nombreux furent ceux à qui il mit le pied à l’étrier.
Il a expérimenté sa vie durant, a lutté contre la métaphysique en prônant le matérialisme, tout en ayant la mystique de l’expression au plus haut prix. De l’écriture sérielle au récit hardiment troussé, chercheur inlassable, expert en coulées verbales inextinguibles ( Lois, H, Paradis…), il a su, quittant soudain le ciel des conceptions novatrices inspirées de Joyce et consorts, retrouver avec Femmes, en particulier, la verve pamphlétaire ancestrale. Il a chéri la langue dans tous ses états. Son œuvre de journaliste dans le Monde a été considérable. Il a magnifié l’esprit musical du XVIIIe siècle. Il faut lire Sollers de A à Z, sans oublier son lumineux visage de moine libertin. Jean-Pierre Léonardini
En cette première quinzaine de mai, se sont déroulées deux manifestations de belle facture : le Festival des langues françaises à Rouen (76), le festival À vif à Vire (14). Des initiatives qui font la part belle aux écritures contemporaines et tentent de conquérir de nouveaux publics. Avec audace et jeunesse
Il fait beau en Normandie, le soleil brille en ce quartier de la Piscine du Petit-Quevilly ! Sur l’éphémère estrade de bois installée en plein air, prennent place nombreux jeunes et enfants. Quelques adultes égarés, passants attirés par l’attroupement et la musique d’ambiance, se joignent au public. Une bande d’apprentis-comédiens du cru, avec énergie et enthousiasme, frappe symboliquement les trois coups : une mise en scène minimaliste pour faire entendre des paroles venues d’ailleurs, en l’occurrence du Congo Brazaville. Ils renouvelleront leur prestation trois jours durant. En d’autres lieux, ce sont des propos surgis d’Iran, de Guadeloupe, de Guyane et de Haïti qui squattent le devant de la scène : un éloge, appuyé et cosmopolite, à la langue française ! « En cette cinquième édition du festival tourné vers les Caraïbes, de nouveau nous entendons célébrer toutes « les langues françaises» dans leur diversité et faire découvrir des auteurs éloignés géographiquement et peu souvent programmés », commente Ronan Chéneau.
Le programmateur de l’événement, et artiste permanent au CDN Normandie-Rouen, se réjouit en outre du fidèle partenariat instauré avec le prix RFI Théâtre (Radio France Internationale), ce grand prix littéraire décerné chaque année aux Francophonies de Limoges. « C’est une grande voix haïtienne contemporaine, Gaëlle Bien-Aimé, que nous accueillons cette année ». Dont la metteure en scène Lucie Berelowitsch crée Port-au-Prince et sa douce nuit. Dans une capitale dévastée, tant par les séismes que par l’errance politique et les bandes mafieuses, un jeune couple s’interroge : fuir ou rester ? De leur passion partagée à l’amour viscéral éprouvé pour leur terre, l’aspiration à la liberté et au bonheur fissure leur devenir… Une mise en scène épurée, chaude et colorée, où chantent les accents créoles. Servie par deux comédiens d’une incroyable puissance évocatrice (Sonia Bonny, Lawrence Davis), d’une irradiante et sensuelle humanité : il nous tarde déjà de retrouver ce spectacle sur les scènes hexagonales !
Et c’est aussi Lucie Berelowitsch, directrice du CDN de Vire, que nous retrouvons à l’entrée du Préau où de joyeux lurons, garçons et filles, ont installé leurs tréteaux pour le festival À vif. Une manifestation en direction de la jeunesse adolescente qui prend les affaires en main en ouvrant les festivités avec quelques saynètes de leur cru sur le parvis du théâtre… Changeant, à grande vitesse, de genre et de tenue pour décliner ces fameuses Métamorphoses, le thème de l’édition 2023 ! « Notre festival se veut un endroit de rencontre et de fête théâtrale ouvert à tous les âges où les adultes communiquent avec les plus jeunes », témoigne la metteure en scène. Il est une certitude, comme l’écrit notre consœur Marie-Céline Nivière non sans humour, à Vire on ne prend pas les adolescents pour des andouilles ! Ils viennent d’Alençon, de Caen et du Havre pour présenter au public leurs improvisations, acteurs aussi aux premières loges pour dialoguer avec les grands lors de tables rondes ou de rencontres en bord de scène. Car il est une autre certitude, jeune ou adulte, la ou les métamorphose(s) touche(ent) chacune et chacun quel que soit son âge : dans le corps et l’esprit, la tête et les jambes !
Pour illustrer justement ce qui bouge, change et se transforme, Julie Ménard propose Dans ta peau. Sous l’appellation « conte musical fantastique », elle tente d’illustrer la métamorphose de Sybille qui, musicienne devenue star iconique, s’interroge sur son devenir au lendemain d’un amour perdu. Un décor tantôt appartement tantôt scène de concert, des lumières vives et colorées qui aveuglent le public ou enveloppent les protagonistes, une musique rock chère à Romain Tiriakian qui alterne entre douceur et saturation, la voix tantôt parlante tantôt chantante de Léopoldine Hummel au visage masqué et à l’étrange costume : quand la métamorphose se transforme en énigme, le spectateur risque d’y perdre tous ses sens ! En tout cas, petits et grands, ils sont nombreux au rendez-vous de cette atypique fête théâtrale. Qui essaime avec succès hors des lieux balisés et convenus, de cours d’école en lycée agricole. Yonnel Liegeois
Dans ta peau, texte et mise en scène de Julie Ménard : les 19-20 et 21/05 au festival Théâtre en mai, CDN Dijon-Bourgogne.