Archives de Tag: Poésie

Neige, ou l’appel de la forêt

Jusqu’au 22/12, au théâtre de La Colline (75), Pauline Bureau propose Neige. L’histoire d’une petite fille malheureuse qui fuit dans l’univers enchanteur d’une nature sauvage, peuplée d’animaux. Comme dans les contes de fée, un régal pour les petits et les grands !

De la verdure a poussé dans le théâtre, sous la verrière. Partout, de petits refuges pour les oiseaux et autres bêtes à plumes et à poils, sur le  mur, à l’entrée de la grande salle, une large fresque représente une forêt. Dans la salle, nous sommes enveloppés par des futaies projetées sur les parois. De même, le rideau s’ouvre sur des arbres, des fourrés, des feuilles mortes au sol. C’est dans cette ambiance qui sent bon l’humus que commence Neige. 

L’adolescence en marche

Neige se révolte contre sa mère, une femme d’affaire stressée. Elle la veut sage comme une image dans son tutu blanc : bien coiffée, performante à l’école et en danse classique. Elle ne comprend pas que sa fille n’est plus une enfant. Quand elle lui dit qu’elle a saigné pour le première fois, elle ne réagit pas et la rudoie pour des vétilles. Sur un coup de tête, la petite se coupe les cheveux et rejoint des amis dans la forêt… Mais cela ne se passe pas comme elle veut avec Chris, un camarade d’école dont elle est secrètement amoureuse. Tandis que ses parents et la police la cherchent, elle sera recueillie par un « homme des bois », lui aussi en rupture de banc suite à un accident du travail. Au milieu des chevreuils et des loups, Neige se réconcilie avec elle-même et avec sa mère à l’heure des retrouvailles. Elle quitte son tutu blanc comme un papillon sa chrysalide …

« J’avais envie d’écrire un spectacle qui soit à la fois un conte et un teen movie », dit Pauline Bureau. Son texte tricote avec l’imaginaire de Blanche-Neige en mode subliminal, avec la mauvaise mère (la marâtre), le père absent ( le mari occupé ailleurs) et l’homme providentiel qui recueille Neige (les chasseurs du conte de Perrault).  On pense aussi au film de Walt Disney. D’une grande justesse tant que l’histoire se place du point de vue de l’enfant, le récit devient pesant quand il s’attarde dans les scènes entre les parents. Pourquoi représenter les problèmes du couple ou justifier la maltraitance de la mère sur sa fille par celle qu’elle a subie, enfant ?

Merveilleuse nature

Les images ici sont plus importantes que les mots, elles parlent d’elles-mêmes en écho à la puissante symbolique des contes populaires. L’appartement des parents de Neige, avec son miroir, nous renvoie dans le monde illusoire et factice des villes, en contraste avec l’univers de la forêt. Ici la nature évolue au fil de l’histoire, marquant le passage de l’enfance à l’âge adulte de l’héroïne : de l’automne la morte saison à la glaciation hivernale où  Neige s’évanouit, puis au printemps, temps de la renaissance et de la résilience. Sur les écrans surgissent de partout, comme par magie, des chevreuils silencieux. Un loup vient menacer le père de Neige, lui signifiant qu’il n’appartient pas à ce monde paisible. La bête au contraire se montre amicale avec le chasseur. Les enfants, dans la salle jubilent à la vue de ces apparitions magiques, ceux du premier rang tentent d’attraper les flocons de neige qui tombent lentement sur la scène. Cette féérie est portée avec justesse par les comédiens, parties prenantes de ce monde onirique.

« Ce spectacle est sûrement le plus visuel que j’ai jamais imaginé », concède Pauline Bureau. « Emmanuelle Roy signe la scénographie sur la forêt et sur l’eau. On a travaillé sur des images, la musique, le silence, les états d’eau (neige, glace, brouillard, eau noire) ». Les effets spéciaux du maître magicien Clément Debailleul font merveille : les animaux se glissent subrepticement dans le décor. Des images sub-aquatiques, tournées avec les acteurs et projetées sur la citerne qui s’élève au milieu des bois, nous donnent l’illusion d’une plongée libératoire dans une eau matricielle. Un enchantement pour petits et grands, en ces périodes où l’on oublie parfois de rêver ! Mireille Davidovici

Neige, de Pauline Bureau : jusqu’au 22/12, au théâtre de La Colline. Les 11 et 12/01/24 au Théâtre Le Bateau Feu – Dunkerque (59). le 25/01 au Théâtre Le Cratère – Alès (30). Les 5 et 6/02, à la Scène nationale d’Alençon (61). Les 11 et 12/04 à L’Espace des Arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône (71). Les 17 et 18/04 au Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper (29).

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Nasser Djemaï, gardien de vies

Jusqu’au 16/12, au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), le metteur en scène, auteur et directeur Nasser Djemaï propose Les gardiennes. Entre humour et émotion, la partition de quatre femmes au crépuscule de leur vie qui embrassent le futur avec fougue et énergie ! Fières de leur passé et confiantes en l’avenir.

Elles sont pimpantes, les trois fées du logis qui squattent l’appartement de Rose ! Un peu usées et fripées, certes, peut-être même un peu timbrées, mais toujours libres et disponibles pour seconder leur copine, désormais confinée dans son fauteuil roulant… « Ces Gardiennes sont fées et sorcières », confirme Nasser Djemaï, l’auteur-metteur en scène et directeur du Théâtre des Quartiers d’Ivry. « La vieillesse, elles en jouent, elles en rient, elles l’assument… Elles ont partagé les grandes espérances de l’après-guerre, elles ont connu des grèves victorieuses et la promotion sociale des enfants ». Quatre tranches de vie enracinées dans la camaraderie des luttes ouvrières d’hier, quatre femmes solidaires encore aujourd’hui pour faire face à l’adversité et s’occuper de Rose au quotidien, du soir au matin.

Un quotidien bien rôdé entre repas et tâches ménagères, les humeurs de l’une et les fantasmes de l’autre jusqu’au jour où l’intrusion de Victoria, la fille de Rose, vient perturber cet ordinaire bien huilé ! Son projet ? Assurer le bien-être de sa mère, face aux risques inhérents à son état de santé, la convaincre d’un placement en maison de retraite médicalisée… Une éventualité qui a le don de révolter les trois copines, elles en sont convaincues : exfiltrer Rose de son quartier et de sa maison, la couper de son environnement et de son tissu de relations qui la font être encore au monde, c’est proprement signer son arrêt de mort ! En dépit de son handicap, Rose, l’ancienne syndicaliste et meneuse de grèves, reste une lutteuse, une combattante dont ses amies connaissent la fureur de vivre.

Le conflit est inévitable, l’opposition entre générations à son apogée ! Sur le plateau, les quatre mamies flingueuses sont pétillantes de naturel et de fraîcheur. Qui s’emparent du texte de Djemaï avec force humour, s’évadant dans des fantasmagories au hasard fumeux pour mieux s’ancrer dans la réalité… On s’émeut du sort réservé à nos anciens, on sourit de leur imaginaire fourmillant d’inventivités pour mettre la jeunette en échec, on applaudit à ces forces inconnues qu’elles puisent en elles-mêmes pour s’en aller gagner cet ultime combat à décider seules ce que doit être leur devenir, symbole de liberté et de dignité. Comme hier à l’usine, unies dans leur projet, unanimes dans leur discours, « profiter des derniers rayons du soleil, connaître de nouvelles aventures, être encore amoureuse »… Pas de limite d’âge à un tel programme, c’est réjouissant de rêver alors d’une révolution future germant dans les ehpads pour s’en aller battre le pavé, toutes générations confondues ! Yonnel Liégeois

Les gardiennes : jusqu’au 16/12, au TQI. Espaces Pluriels – Pau, les 20 et 21/12. Théâtre Victor Hugo – Bagneux, le 12/01/24. Les Salins – Martigues, le 16/01. Scène nationale de Bourg en Bresse, les 24 et 25/01. Théâtre Le Reflet- Vevey (Suisse), le 2/02. L’Hectare – Territoires vendômois, le 8/02. Le Cèdre – Chenôve, le 6/04.

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Quatre chiens, francs du collier

Jusqu’au 05/11, au théâtre de L’épée de bois (75), Hervé Petit propose La paix perpétuelle. Une pièce de l’espagnol Juan Mayorga, une fable avec du mordant : quatre chiens en compétition ! Sans oublier Le cabaret d’Eva Luna – Une chanson pour le Chili, un spectacle en deux volets de Michel Batz au théâtre El Duende (94).

Hervé Petit (Cie La Traverse) met en scène la Paix perpétuelle, la pièce du dramaturge espagnol Juan Mayorga, né en 1965 à Madrid. C’est une fable anthropomorphe avec du mordant. Trois chiens, Odin, John-John, Emmanuel, sont en compétition pour l’obtention du collier blanc, pour l’heure en possession de Cassius (Hervé Petit), vieux clebs couturé de cicatrices, qui leur fait subir un examen. L’enjeu : intégrer une prestigieuse unité antiterroriste. À point nommé, un humain masqué (Ariane Elmerich) tient en laisse les postulants l’un après l’autre. On découvre vite l’idiosyncrasie de chacun. Odin (Nicolas Thinot), rottweiler grande gueule, vrai chien de guerre, est doté d’un flair infaillible. John-John (David Decraene), croisé entre plusieurs races, rompu à l’attaque, s’avère un peu fêlé, d’autant plus qu’Emmanuel (même prénom que Kant), berger allemand féru de philosophie (Raphaël Mondon), lui balance dans les pattes le pari de Pascal…

Le texte, d’humour féroce, en dialogues vifs, vachards, humains trop humains, constitue un modèle de parabole cynique sur l’actualité brûlante d’un monde plus que jamais carnassier, que ne pourrait décidément amender le discours final de l’humain sur la démocratie et la « paix perpétuelle » d’après Kant, équivalant, à tout prendre, à « si tous les gars du monde voulaient se donner la main ». Par surcroît, ce conte cruel, si actuel, où les acteurs se donnent avec talent un mal de iench (c’est du verlan) à base de pancrace, se voit mis en scène de main de maître. En fait de chiennerie monstre, le parangon n’est-il pas le putsch de 1973 au Chili orchestré par Pinochet, général félon ?

Cinquante ans après, le metteur en scène écossais Michael Batz (Cie MB, théâtre international) présente, en deux volets, le Cabaret d’Eva Luna – une chanson pour le Chili, à partir de textes d’Isabel Allende, de poèmes de Pablo Neruda et de chansons de Victor Jara, le musicien assassiné. Pour cette large évocation du dol atroce subi par un peuple, ils sont sept comédiens-musiciens-chanteurs (Natture Hill, Silvia Massegur, Léo Mélo, Nathalie Milon, Nadine Seran, Maiko Vuillod, Juan Arias Obregon) plus Batz lui-même dans le rôle de Neruda (Venez voir le sang dans les rues…) afin de commémorer, à cœur touchant, cet événement historique à ne pas oublier. Jean-Pierre Léonardini

– La paix perpétuelle : jusqu’au 5/11 au théâtre de l’Épée de Bois, la Cartoucherie, 75012 Paris ( Rens. : 01.48.08.18.75). Le texte, traduction d’Yves Lebeau, est publié par les Solitaires Intempestifs.

– Le cabaret d’Eva Luna, une chanson pour le Chili : le 5/11 au théâtre El Duende d’Ivry (94), le 12/11 au Théâtre de Nesle (75).

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Bernhard, un homme à la dérive

Du 24 au 28/10, au Théâtre national de Strasbourg (67), Célie Pauthe propose Oui. Créée au CDN de Besançon, une pièce du dramaturge autrichien Thomas Bernhard. Un monologue intérieur fulgurant, interprété par Claude Duparfait, époustouflant.

Avec Claude Duparfait, Célie Pauthe s’était déjà aventurée en terres bernhardiennes. C’était il y a quelque temps, avec Des arbres à abattre, adaptation brillante de ce roman aussi cruel que jubilatoire. Cette fois-ci, la metteuse en scène, et encore directrice jusqu’en décembre du centre dramatique de Besançon, met en scène Oui, un court roman peu connu de Thomas Bernhard. Dans un coin reculé d’Autriche où il a trouvé refuge fuyant les lumières de Vienne, un homme, qui a pour seul nom « le narrateur », vit « barricadé dans (sa) maison, dans (son) cachot de travail » et ne fréquente qu’un vieil ami, Moritz, agent immobilier. Débarque un couple, « les Suisses », qui, à la surprise générale, achète un terrain pentu, rongé d’humidité, réputé invendable. Un couple mystérieux. Surtout elle, « la Persane », toujours emmitouflée dans son manteau de mouton noir, belle femme mutique.

Étrange monologue que cette confession à cœur ouvert où le narrateur est à la fois conteur et observateur de son propre récit. Entre lui et la Persane, une relation magnétique va s’installer, un coup de foudre intellectuel. Ils ont en commun une passion dévorante pour Schumann et Schopenhauer, la poésie du grand poète persan Saadi. Ensemble, ils vont s’aventurer dans la forêt de mélèzes dans une quête spirituelle et nouer une relation complice, loin des conversations grossières du village. Mais c’est comme si ce chemin oscillait entre folie et suicide devant l’impossibilité d’être au monde, d’être de ce monde. L’écriture de Bernhard vous happe. Remettant sans cesse sur le métier des interrogations existentialistes qui restent sans réponse, si ce n’est la mort, une mort précédée d’une lente agonie dont nous sommes les témoins impuissants, Thomas Bernhard provoque des déflagrations intimes à chaque endroit du récit.

Claude Duparfait maîtrise à la perfection cette partition, laissant entendre toute la musicalité de cette langue aussi baroque que singulière. Seul sur le plateau avec, pour unique accessoire, un vieux fauteuil, il raconte ces promenades musicales et philosophiques, l’émerveillement puis l’éloignement, jusqu’à n’éprouver que de l’animosité, avec cette femme si troublante. On l’imagine errer dans la « pièce aux livres », la « pièce aux araignées » ou la « pièce aux classeurs », où s’amassent livres et notes prises au cours de toute une vie. Il nous fait éprouver dans notre chair l’humidité de cette campagne peu aimable, ce froid qui vous envahit et paralyse vos sens. C’est « incroyable la rapidité avec laquelle une relation, quand on lui demande plus qu’elle ne peut donner, se détériore et finit par se consumer entièrement », dira-t-il. Duparfait rend perceptible la mauvaise conscience, puis ce sentiment de tristesse qui envahit son personnage, laissant des phrases en suspens, les ralentissant parfois pour que chaque mot nous atteigne.

La mise en scène de Célie Pauthe, fluide, épurée, épouse les méandres du récit. En ayant recours à des instants filmés dans les sous-bois où apparaît alors la Persane interprétée par Mina Kavani, elle sublime cette partition poétique et l’éclaire, magistralement. Marie-José Sirach

Oui, dans une mise en scène de Célie Pauthe : du 24 au 28/10 au TNS (Strasbourg). Du 24/05/24 au 15/06 à l’Odéon (Paris).

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Morphé, de l’Hydre à la Villette

Jusqu’au 05/11, au théâtre Paris-Villette, Simon Falguières présente Morphé. Première création de la compagnie K-Simon Falguières au sein de son nouveau lieu, le Moulin de l’Hydre, la mise en scène porte la marque de cet espace. La scénographie reproduit l’atelier du Moulin et la fable s’inspire de l’esprit bucolique des lieux : la forêt, la rivière et la carrière de pierres.

Au lieu-dit Les Vaux, entre Saint Pierre d’Entremont et Cerisy-Belle Étoile (Orne), une ancienne filature, puis usine de pièces détachées, a été rachetée par Simon Falguières et des membres de la compagnie K en vue d’une « fabrique théâtrale ». D’un côté, un lieu d’habitation où six personnes ont élu domicile permanent – dont le metteur en scène et le directeur technique de la compagnie. En face, des ateliers de répétition, de construction de décor et bientôt une salle de théâtre…

Conteur né, l’auteur et metteur en scène nous embarque dans une de ses histoires à tiroirs, au-delà du temps. Seul en scène, vêtu d’un pantalon retenu par des bretelles, il apparaît dans la boite d’un théâtre de bois, constitué de hauts murs bruts. Il endosse le rôle d’un petit garçon : Pierre, huit ans, ne peut pas dormir. Il appelle sa maman, Masha, une grande actrice, représentée ici par une robe chamarrée reposant sur un mannequin métallique. Pour le bercer, elle lui raconte une histoire de son enfance, celle de la Baleine Bleue, un théâtre fondé par son père Rezzo, dans un lointain pays en guerre. Pour la distraire, Rezzo l’amenait dans le théâtre et, dans le ventre de La Baleine bleu, il lui jouait son dernier spectacle Morphé ou la naissance du monde.

Simon Falguières devient alors ce grand-père, un clown au nez noir, à la dégaine de pantin aux gestes saccadés, tout droit sorti d’un théâtre de marionnettes tchèque. Comme mu par des fils invisibles, le vieil homme joue une fantasmagorie peuplée d’animaux, bientôt envahie d’humains belliqueux sous les ordres d’un empereur d’opérette. Dans cette cabane enchantée, des trappes crachent balles et objets, un tiroir s’ouvre et se referme tout seul, recélant des dessins. Deux complices en coulisse réalisent ces trucages avec une précision d’horlogers. « C’était ça son spectacle », dit le narrateur, « il racontait qu’au commencement il y avait Kaos, qui engendra Gaya, la Terre, qui engendra Eros, Erèbe, les Ténèbres, et Nyx, la Nuit obscure ».

Au terme de cette genèse sans parole, descendant la chaîne de l’évolution, du poisson à la salamandre et au singe, on assiste à la naissance de l’homme avec son appétit funeste de pouvoir. « Qui sommes nous, les hommes ? », se demande Simon Falguières en manipulant de petites poupées blanches apparues entre les murs disloqués. Et pour finir, une note d’espoir : « Sur les décombres, des années plus tard, un baleineau revient ». Même si l’on se perd parfois dans l’emboitement de ces histoires, cette saga poétique d’une heure, destinée au jeune public est un hommage au théâtre des origines avec tréteaux, accessoires de fortune, dessins d’enfant, contes fantastiques et corps disloqué d’un vieux clown. « Nous sommes nés d’un émerveillement », conclut l’auteur. « Il y aura toujours des poèmes pour nous le rappeler. Des baleines bleues dessinées, émerveille toi ! ».

Issu d’une lignée de saltimbanques, l’artiste remonte ici à ses origines familiales. Il renoue aussi avec le clown Rob qui fut sa première création, jouée plus d’une centaine de fois. « Avec Morphé je veux retrouver ce travail, vers un personnage hybride. Mi clown, mi aède, mi sculpteur, mi danseur. Il s’agit pour moi d‘une recherche intime. D’un travail technique que j’ai toujours rêvé de reprendre ». Morphée, fils d’Hypnos (le Sommeil) et de Nyx (la Nuit) nous emmène au pays des rêves aux couleurs de l’enfance. Mireille Davidovici

Morphé, de et avec Simon Falguières : du 19/10 au 05/11, au théâtre Paris-Villette. Le 22/03/24, au théâtre du Château à Eu (76). Du 25 au 29/03, à la Comédie de Caen (14). Du 8 au 13/04, aux Transversales – Scène conventionnée de Verdun (55). Le 04/05, à Saint-Junien (87). Web : le site pour soutenir la création de la Fabrique théâtrale.

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Jon Fosse, Nobel de littérature

Le jeudi 5 octobre à Stockholm, l’Académie suédoise a couronné l’écrivain et dramaturge Jon Fosse du prix Nobel de littérature 2023. L’auteur norvégien s’est dit « bouleversé et reconnaissant » par l’annonce de sa récompense pour laquelle son nom circulait depuis une vingtaine d’années. Un article du service Culture de Franceinfo.

Le prix Nobel de littérature 2023 a été décerné au dramaturge norvégien Jon Fosse pour « ses pièces novatrices », a annoncé le jury ce jeudi 5 octobre lors de la cérémonie à Stockholm. L’auteur s’est dit « surpris mais pas trop » par l’annonce de sa récompense pour laquelle son nom circulait depuis une vingtaine d’années. L’Académie suédoise a distingué l’écrivain âgé de 64 ans « pour ses pièces de théâtre et sa prose novatrices qui ont donné une voix à l’indicible », citant Septologien, un roman en sept chapitres et trois volumes, non encore traduit.

Mélancholia, dans une mise en scène de Claude Régy en 2001 au théâtre de la Colline

« Je suis bouleversé et reconnaissant. Je considère qu’il s’agit d’une récompense pour la littérature qui vise avant tout à être de la littérature, sans autre considération », a réagi Jon Fosse dans un communiqué. « Je me suis prudemment préparé au fait que cela pourrait se produire ces dix dernières années. Mais croyez-moi, je ne m’attendais pas à avoir le prix aujourd’hui, même s’il y avait une chance », a-t-il dit au téléphone (…) Son œuvre, similaire à celle de Samuel Beckett, partage la vision pessimiste de ses prédécesseurs, selon la biographie de Jon Fosse publiée par l’Académie.

Dramaturge multi récompensé

Né le 29 septembre 1959 à Haugesund en Norvège, Jon Fosse est un écrivain touche-à-tout d’un accès peu facile pour le grand public. Il a débuté en littérature par l’écriture de romans et de poèmes. Il écrit également des textes à destination des jeunes lecteurs. En 1994, il écrit sa première pièce intitulée Et jamais nous ne serons séparés à la demande du metteur en scène Kai Johnsen. Encouragé par son succès, suit en 1995 Le Nom. En 1996, il publie Quelqu’un va venir (Prix international Ibsen 2010) et le roman Melancholia I, deux œuvres que Claude Régy mettra en scène et qui le révéleront en France.

Jon Fosse est désormais mondialement connu en tant que dramaturge. Il est, avec Ibsen, le dramaturge norvégien le plus joué aujourd’hui. Son œuvre théâtrale est riche d’une dizaine de pièces dont la plupart ont été traduites par Terje Sinding, connu pour ses traductions d’Ibsen. Ses écrits (romans, nouvelles, poésie, essais et pièces de théâtre) ont été traduits dans plus de quarante langues, et ses pièces ont été montées par les plus grands metteurs en scène particulièrement en France (Patrice Chéreau, Jacques Lassalle, Thomas Ostermeier, Claude Régy…). Son roman La Remise à bateaux (1989), lui gagne l’estime de la critique. Considéré comme l’un des plus grands auteurs contemporains, il a été décoré de l’Ordre national du Mérite français en 2007 et a reçu plusieurs prix dont le Prix européen de littérature en 2014 et le Grand prix de littérature du Conseil nordique en 2015.

Des textes sombres, une écriture sobre

L’œuvre théâtrale de Jon Fosse se caractérise par une écriture très épurée, minimale, répétitive avec d’infimes variations. La langue est banale, l’intrigue est pauvre, quasiment absente, l’ensemble paraît très simple. Mais l’auteur arrive à créer une tension extrême entre les personnages, dans un univers souvent très sombre. « Le langage signifie tour à tour une chose et son contraire et autre chose encore », affirme l’auteur. « Son œuvre immense, écrite en nynorsk (l’une des formes écrites de la langue norvégienne, ndlr) et couvrant une grande variété de genres, se compose d’une multitude de pièces de théâtre, de romans, de recueils de poésie, d’essais, de livres pour enfants et de traductions », a estimé le jury. « C’est par sa capacité à évoquer (…) la perte d’orientation, et la façon dont celle-ci peut paradoxalement donner accès à une expérience plus profonde, proche de la divinité, que Fosse est considéré comme un novateur », a détaillé Anders Olsson, président du comité Nobel pour la littérature.

Matin et soir, dans une mise en scène d’Antoine Caubet en 2019 au théâtre de l’Aquarium

L’écriture de Jon Fosse ne comporte pas de ponctuation, et se remarque tout particulièrement l’absence de points d’interrogation, alors que les personnages sont perpétuellement en recherche, en attente, sous tension : jalousie, exaspération, angoisse, vide existentiel… Souvent confrontés à leur propre solitude, les personnages restent des inconnus et on ignore à peu près tout de leur passé. Ils sont stylisés et ne portent pas de nom : ils sont désignés par un terme générique : lui, elle, le fils, le père, l’un, l’autre… Seuls importent le moment présent et les tensions qui s’exaspèrent entre eux. L’intrigue elle-même est épurée au point de devenir presque abstraite ou conceptuelle : la rencontre, la séparation, l’abandon, la solitude… Elle donne souvent l’impression d’être inachevée ou de se conclure sur un moment d’incertitude, de passage. Il en résulte, pour le comédien et le spectateur, une sorte de frustration qui excite leur curiosité, éveille leur imaginaire.

En France, les œuvres théâtrales de Jon Fosse sont publiées aux éditions de l’Arche

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Gaston Couté, le poète libertaire

Le 14/10 à 19h, au Grand Aslon à Ligné (36), l’association Noces de Paroles invite les amoureux de la chanson et de la poésie à partager une soirée autour de Gaston Couté. Interprété par Yves Champigny, le répertoire du poète libertaire et révolté retrouve ainsi toute sa place dans le patrimoine de la chanson française. Le site Du temps des cerises aux feuilles mortes lui consacre un brillant article.

« Né à Beaugency en 1880, ayant passé sa première enfance dans le moulin paternel de Meung-sur-Loire, cette petite cité pleine du souvenir de François Villon, Gaston Couté était destiné par une famille ambitieuse à l’administration des Finances nationales. En conséquence, il fut confié au lycée d’Orléans, mais, rimant et rêvant d’autres succès, il partit pour Paris en 1898, avec cent francs en poche ».

« Admis à réciter des vers à Al Tarlane, il délaissa bientôt ce cabaret, où il se produisait gratuitement, pour l’Âne Rouge dont le patron, plus généreux, lui donne en guise de salaire un café-crème quotidien. On ne devine que trop peu ce que fut l’existence du pauvre déraciné réduit à cette maigre pitance, à laquelle s’ajoutaient parfois les alcools corrosifs offerts par d’aimables spectateurs. Il subsista ainsi, pourtant, pendant un an, créant Le champ de naviots et tant d’œuvres d’une facture déjà puissante, cris de révolte d’une âme simple et droite se dressant face à la société égoïste et veule pour laquelle « l’honneur quient [tient] dans l’carré d’papier d’un billet d’mille ».

« S’il atteignit la gloire, il ne connut jamais l’aisance […] Sincère dans ses propos comme dans ses œuvres, Gaston Couté distribuait avec beaucoup trop de générosité les vérités désagréables […] Son indépendance, hélas aussi son intempérance, faisaient de [lui] un pensionnaire inconstant. C’est pourquoi il ne figura pas à la place d’honneur qui lui revenait sur les programmes de nos cabarets. Victime de l’alcoolisme, il mourut en 1911 à l’hôpital Lariboisière, laissant à 31 ans une œuvre admirable ». Armelle Audigane est catégorique. « Connu pour ses textes antimilitaristes, sociaux et anarchistes, nul doute que s’il vivait encore, au vu des événements actuels, le poète aurait la plume « causeuse » à souhait », avoue sans détour l’animatrice de l’association Noces de Paroles, « mettant sûrement sa poésie au service du petit peuple et des iniquités que ce dernier endure ». Philippe Gitton

Gaston Couté, interprété par Yves Champigny : le 14/10 à 19h, entrée libre, au Grand Aslon à Ligné (36). Accompagné par Fetchaï Nadji et Éric Champigny à la guitare, Claude Jaussint à l’accordéon diatonique (confirmation souhaitée : 06.16.25.66.54).

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Pauline Bayle, écrire sa vie

Jusqu’au 21/10, au Théâtre Public de Montreuil (93), Pauline Bayle présente Écrire sa vie. Une adaptation des écrits de la romancière anglaise Virginia Woolf. De l’enfance à l’âge adulte, les certitudes et contradictions de chacun dans le regard de l’autre. Entre humour et drame, rires et larmes, un spectacle tout aussi beau qu’énigmatique.

Dans une installation presque à l’identique aux Illusions perdues, la superbe adaptation du roman de Balzac, le spectacle s’ouvre en un espace bi-frontal, les interprètes cette fois jouant et dialoguant avec le public. Une introduction ludique et réussie, la création d’une atmosphère festive et conviviale… D’autant que très tôt une trentaine de ballons rouges, plus ou moins gros, envahit l’espace scénique pour s’élever dans les hauteurs des cintres : l’enfance, le jeu, la frivolité nous ouvrent les bras ! Écrire sa vie, la certitude s’impose, ne peut être qu’une belle aventure.

Les dialogues et répliques qui fusent alors font illusion un temps, peu de temps. Tous attendent avec bonheur et impatience l’arrivée de Jacob : l’ami, le frère ou l’amant de jeunesse, symbole de l’amitié entre les membres du groupe, symbole des années d’insouciance. Pour l’occasion, une table de banquet est dressée, fleurs et victuailles s’y accumuleront au fil de la représentation. La bande d’amis se raconte, chante et danse en chœur. De superbes moments, et mouvements, orchestrés avec délicatesse par la metteure en scène, une musique prenante, de beaux costumes taillés à juste mesure, des lumières savamment réglées pour éclairer le propos de l’une ou l’autre : six interprètes, filles et garçons, dans l’excellence de leur talent ! Las, Jacob se fait attendre, sa venue sans cesse espérée, que l’on attendra longtemps, qui n’apparaîtra jamais : empêché, malade, mort ? Le sort en a décidé autrement, la guerre est déclarée, l’avenir désormais est paré de clair-obscur, craintes et peurs. Les sourires se figent, le petit punch a un goût amer, le futur ne fait plus rêver.

Pour le spectateur averti, le doute n’est point de mise : l’univers mental et littéraire de Virginia Woolf est posé là, sur le plateau. Son écriture introspective, sa poésie, son regard libérateur sur la femme, ses tourments vitaux. Des Vagues à d’autres écrits, Pauline Bayle s’en inspire pour insuffler des interrogations bien contemporaines : notre choix de vivre ou mourir, comme la romancière qui se suicidera en 1941 ? Notre regard sur la nature qui nous offre beauté et respiration alors que nous la maltraitons et la saccageons ? Le droit à toute femme de disposer de son corps et de son futur, de choisir son métier et de ne point se marier ? Le spectre dantesque de la guerre qui anéantit toute perspective d’avenir, tel celui de l’écrivaine anglaise aux heures sombres du second conflit mondial ? Enfin et surtout, la complexité de la vie de chacun à s’écrire, à se construire hors et dans le regard des autres… Pour le public néophyte, étranger à son œuvre, l’énigme demeure, rien sur scène ne fait clairement référence au temps et à la vie de l’auteure de Mrs Dalloway et d’Une chambre à soi.

Si les critiques formulées en Avignon gardent une part de pertinence, preuve est faite : d’une création en extérieur à sa représentation en salle, regards et perspectives souvent changent, évoluent. S’imposent alors chaleur et saveur d’un spectacle rondement mené, d’une beauté incontestée, aux dialogues finement ciselés et aux interrogations subtilement d’actualité. Yonnel Liégeois

Écrire sa vie, adaptation et mise en scène de Pauline Bayle d’après l’œuvre de Virginia Woolf : jusqu’au 21/10 au Théâtre Public de Montreuil, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. 10 place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90). Les 20 et 21/11 au Parvis, scène nationale de Tarbes-Pyrénées. Les 8 et 9/12 au Châteauvallon Liberté, scène nationale de Toulon. Le 15/12 au Théâtre Châtillon Clamart. Du 13 au 16/02/24 au CDN Dijon Bourgogne. Du 5 au 8/03 au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.

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Abraham-Kremer, scène d’envol

Jusqu’au 15/10, au Théâtre du Lucernaire (75), Bruno Abraham-Kremer présente Parle, envole toi !, ou comment le théâtre m’a sauvé la vie. Co-mis en scène par Corine Juresco, l’auteur et comédien conte l’histoire de sa vie et de sa découverte du théâtre. Tendre et émouvant, un souffle de liberté.

Pour seul décor, un long banc que le comédien n’hésite point à gravir pour s’envoler en des déclarations enflammées, passionnées ! D’une énergie débordante, Bruno Abraham-Kramer entonne sa confession publique : tout, tout, nous saurons tout, en tout cas tout ce qui lui paraît essentiel et vital, de son enfance, de sa jeunesse jusqu’à aujourd’hui. Au chevet de son père malade, alors que le dialogue jusqu’alors s’avérait impossible, il ose enfin parler, se dévoiler, se confier. Un enfant taciturne et solitaire qui découvre, presque par inadvertance, ses racine juives. Lors d’un voyage avec ses parents dans les pays de l’Est, en Hongrie, à l’occasion de la visite de la grande synagogue de Budapest : sur les murs, encore les traces de balles, à jamais d’une génération l’autre, il se perçoit comme un rescapé du génocide !

Grand avocat, séparé et désespéré, le père élève seul le gamin, le domicile familial est aussi siège du cabinet. Point de connivence, aucun signe extérieur d’affection, « bosse et tais-toi, étudies ton droit et deviens avocat comme moi », jure le patriarche à mots couverts. Esseulé, l’enfant rêve déjà d’une autre vie. « Lorsque je jouais seul dans ma chambre aux cow-boys et aux indiens, je n’avais pas l’impression de mentir, c’était des superproductions dont je jouais tous les rôles avec le même plaisir, le même engagement total », se souvient-il. D’errance en errance, de fugues nocturnes en plaisir éphémères, c’est le coup de grâce, la révélation : une sortie scolaire au Théâtre du Soleil, une représentation de L’âge d’or mis en scène par Ariane Mnouchkine ! Sans hésiter, il se fait la malle et rejoint à Nice une troupe de théâtre. La liberté est au rendez-vous, le bonheur et le plaisir aussi, enfin.

De conteur à acteur, avec Parle, envole toi !, Bruno Abraham-Kramer joue et rejoue sa propre vie avec finesse et délicatesse. Surprenant son public, du rire aux larmes, entre anecdotes savoureuses et souvenirs émouvants de ses premiers pas sur les planches… Il l’avoue, « le goût du jeu » l’a sauvé, outrepassant les principes de sa famille juive, prouvant à chacun que devenir comédien est un métier, porteur d’avenir. La preuve ? La création de son Golem en 1990, qu’il a promené aux quatre coins de l’Europe et donné des centaines de fois ! D’autres spectacles, au succès marquant, suivront : l’Angoisse du roi Salomon, de Romain Gary, La vie est une géniale improvisation, d’après la correspondance du philosophe Vladimir Jankélévitch, Nicolas de Staël, la fureur de peindre… Créé en résidence au Garage théâtre de Cosne, le titre du spectacle s’inspire des paroles du Rabbi Nahman de Braslav, Parle ! envole-toi, tes mots sont des ailes. Sans aucune hésitation, envolez-vous au Paradis, l’emblématique salle du Lucernaire ! Yonnel Liégeois

Parle, envole toi ! ou comment le théâtre m’a sauvé la vie, de et avec Bruno Abraham-Kremer : jusqu’au 15/10 au Lucernaire, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h30. 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.57.34).

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Camarada Pablo Neruda, Presente !

Le 23 septembre 1973, il y a cinquante ans, disparaît Pablo Neruda. Poète, écrivain, diplomate, prix Nobel de littérature et communiste, il aura consacré toute sa vie à l’écriture et à son engagement politique. Sa mort survient quelques jours après le coup d’État de Pinochet qui a vu le Chili basculer dans la nuit noire de la dictature.

« Camarada Pablo Neruda, presente ! Camarada Pablo Neruda, presente ! Ahora y siempre ! » Le corbillard traverse doucement les rues de Santiago entouré de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants qui accompagnent la dépouille de Pablo Neruda. Le poète national, le poète universel est mort le 23 septembre 1973. Il n’aura pas survécu au coup d’État perpétré par le général Pinochet. Il n’aura pas survécu à la mort du président Salvador Allende, survenue le 11 septembre. Il n’aura pas survécu à celle de son ami auteur-compositeur Victor Jara, exécuté sous les balles de ses tortionnaires le 15 septembre dans le stade de Santiago. Celui qui a chanté la beauté foudroyante de la nature, celui qui disait de la poésie qu’elle était insurrectionnelle, vient de mourir. Dans des circonstances pour le moins mystérieuses.

Ils sont des centaines ce jour-là à l’accompagner. Les images tournées par Bruno Muel sont les rares qui nous soient parvenues de ce moment historique. Elles sont terribles, magnifiquement terribles. « Camarada Pablo Neruda ! » : un cri de rage et de désespoir, un cri de résistance repris par des hommes et des femmes en larmes ! En regardant ces images, on scrute les visages du peuple chilien. Seul un poète peut insuffler autant de courage, car on se dit qu’il leur en a fallu, du courage, pour braver la dictature. Soudain éclate l’Internationale. Les poings serrés se lèvent. Autour, des soldats en armes. Ils ont ordre de ne pas intervenir. On ne tire pas sur la foule qui assiste aux obsèques d’un prix Nobel de littérature. Même quand on s’appelle Pinochet et que le monde entier, effaré, regarde un pays sombrer dans la nuit.

Puis on entend un slogan, incroyable, qui s’élève entre les tombes du cimetière. « La izquierda, unida, jamás será vencida » (La gauche unie ne sera jamais vaincue). Un appel à maintenir en vie cette Unité populaire qui avait soulevé un immense espoir sur tout le continent sud-américain. Jusqu’à son dernier souffle, l’itinéraire poétique et politique de Pablo Neruda aura accompagné les soubresauts du XXe siècle. Son œuvre, gigantesque, impressionne par son lyrisme, ses métaphores, une écriture enracinée dans une nature tumultueuse et indocile qui consacre les hommes. Il est né Ricardo Eliecer Neftali Reyes-Basoalto le 12 juillet 1904. Il a grandi à Temuco, capitale de l’Araucanie, aux portes de la Patagonie. Dès l’enfance, la nature est à portée de main, dans ces paysages aux couleurs vives et saturées où l’eau coule en cascade, où le chant des oiseaux retentit, joyeux, où les lianes indociles s’enroulent le long des troncs des arbres qui s’étirent vers la voûte étoilée du ciel.

Son engagement pour la République espagnole

Tout vient de là, dira-t-il plus tard, des souvenirs lointains de son enfance où couleurs et odeurs s’entrelacent à jamais dans son imaginaire. Très tôt, il recopie des poèmes dans des cahiers à spirales et se lance dans l’écriture. Il a 19 ans quand paraît son premier recueil de poésie, Crépusculaire ; 20 ans lorsque Vingt Poèmes d’amour et une chanson désespérée, longue élégie érotique et sensuelle, organique, aubade à la femme, à toutes les femmes, muses éternelles, le consacrent. Certes, la thématique n’est pas nouvelle. Déjà Ronsard en son temps n’écrivait pas autre chose. Mais du haut de ses 20 ans à peine, Neruda libère sa plume de tous les carcans de la métrique, s’émancipe de toute pudeur. « Je puis écrire les vers les plus tristes cette nuit. Je l’aimais, et parfois elle aussi elle m’aima. » Séduction, passion, trahison, rupture. « Il est si bref l’amour et l’oubli est si long. »

Pablo Neruda est un jeune homme qui croque la vie par tous les bouts. L’écriture ne le lâche pas mais il a soif d’aventures et voudrait embrasser le monde. À partir de 1927, il pousse les portes du corps diplomatique. Il est d’abord nommé consul à Rangoun, puis à Colombo, Calcutta, Buenos Aires. S’ensuit un bref retour au pays natal et, en 1935, il est nommé consul en Espagne. Il s’était déjà lié d’amitié avec Federico Garcia Lorca. La Generación del 27 – Lorca, Alberti, Guillén, Hernandez – et Antonio Machado l’accueillent à bras ouverts. La maison madrilène de Neruda, la Casa de las flores, est le rendez-vous quotidien incontournable des poètes de la capitale, laquelle vit dans l’euphorie de la victoire du Front populaire. Mais le coup d’État de Franco, en juillet 1936, les bombardements massifs auxquels est soumise la population, l’assassinat de son ami Federico Garcia Lorca vont provoquer, chez Neruda, un choc. Il s’engage pour la République espagnole, sans relâche. « L’honneur de la poésie a été de sortir dans la rue, de prendre part à ce combat. La poésie fut une insurrection, écrira-t-il. Nous, les poètes, nous haïssons la haine et nous faisons la guerre à la guerre. »

En 1939, il organise, avec l’assentiment du président chilien d’alors, le départ de 2 400 républicains espagnols à bord du Winnipeg, un vieux cargo abandonné dont il dira : « J’ai aimé dès le début le mot Winnipeg. Les mots ont des ailes ou n’en ont pas. Les mots rugueux restent collés au papier, à la table, à la terre. Le mot Winnipeg est ailé. » Toute cette première moitié du XXe siècle, Neruda n’aura cessé d’écrire. Tentative de l’homme infini en 1926, Résidence sur la terre de 1925 à 1931, en 1926, l’Espagne au cœur en 1938… À Paris, il se lie d’amitié avec Aragon, Éluard. En 1940, Neruda est nommé consul général au Mexique, sa route croise celle des grands peintres muralistes, Orozco, Rivera, Siqueiros. En 1945, il adhère au Parti communiste chilien et est élu sénateur des provinces minières du nord du Chili. La gouvernance chilienne a changé de président. Persécuté par les autorités de son pays, Neruda fuit le Chili à travers la cordillère. Il a ces mots pour évoquer ce temps : « L’exil est rond : un cercle, un anneau ; les pieds en font le tour, tu traverses la Terre et ce n’est pas ta Terre. Le jour t’éveille et ce n’est pas le tien, la nuit arrive : il manque tes étoiles. »

La voix de tous les opprimés d’Amérique du Sud

En 1950, paraît le Chant général, el Canto general. Un monument qui brasse l’histoire du continent sud-américain, un récit transnational où le poète chante la terre, l’eau, le vent et le feu, mais aussi l’histoire des peuples andins. Un souffle épique traverse cette œuvre-monde, et la voix de Neruda devient celle des sans-voix et de tous les opprimés de ce continent. La guerre d’Espagne aura marqué une rupture dans l’œuvre et l’écriture de Neruda. Même s’il ne va jamais renoncer à « chanter l’amour », Neruda réunit à jamais engagement poétique et politique. De retour au Chili en 1952, il devient en 1957 président de l’Union des écrivains chiliens. En 1964, il publie Mémorial de Isla negra, du nom de sa maison refuge, désormais un musée, qui regorge d’objets insolites, fruit de ses pérégrinations de par le monde. Pénétrer dans ce lieu pas trop loin de Santiago, face à l’immensité de l’océan Pacifique, c’est ressentir la vie du poète. En 1969, le Parti communiste le désigne candidat à l’élection présidentielle.

Mais Neruda laisse sa place à Salvador Allende, qui devient ainsi le candidat unique de l’Unité populaire. Allende président, Neruda devient ambassadeur à Paris. Il y retrouvera d’anciens amis, fera connaissance du grand compositeur grec en exil Mikis Theodorakis, qui mettra en musique le Chant général. En 1971, il reçoit le prix Nobel de littérature. Malade, il retourne au Chili, où il est accueilli triomphalement. Jusqu’à la fin de sa vie, il aura écrit, combattu le fascisme, milité pour un monde de justice et de paix. Sa poésie ne nous dit pas comment vivre mais nous apprend à vivre. Il fut le poète de l’amour et de la révolte. Le coup d’État de Pinochet mettra fin à une aventure progressiste et démocratique qui se déployait dans ce pays, longue bande de terre étroite, coincée entre la cordillère des Andes et le Pacifique.

Recevant le Nobel, Neruda emprunte, pour conclure, les mots d’Arthur Rimbaud : « Ce n’est qu’au prix d’une ardente patience que nous pourrons conquérir la cité splendide qui donnera la lumière, la justice et la dignité à tous les hommes. Ainsi la poésie n’aura pas chanté en vain ». Marie-José Sirach

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Du Mexique à la planète Terre

Du 02 au 12/10, au théâtre L’échangeur de Bagnolet (93) Jean Boillot propose La terre entre les mondes. Du Mexique à l’ailleurs, une pièce de Métie Navajo entre réalisme et poésie. Un joli conte sur la préservation de la planète et l’émancipation des femmes.

L’une est fille de paysans indiens. Fière de sa culture et de son parler Maya, « la langue des oiseaux »… L’autre est fille de colons mennonites, à la foi rigoureuse et férus d’agriculture intensive…  Cecilia et Amalia, la brune et la blonde aux cultures radicalement différentes, sympathisent au fil de leurs rencontres. Au point de partir ensemble à la découverte de La terre entre les mondes, de l’autre côté de la forêt, en tout cas de ce qu’il en reste après déforestation et vastes plantations de soja !

En fond de scène, un immense arbre, siège des esprits et refuge pour la grand-mère fidèle aux valeurs ancestrales, morte-vivante qui s’en vient visiter en songe Cecilia, sa petite-fille. Chants, couleurs et senteurs envahissent alors l’espace du théâtre de L’échangeur, à l’heure où les deux jeunes femmes s’affrontent et confrontent leur mode de vie, leurs croyances et aspirations. Des dialogues d’une simplicité déroutante et pourtant porteurs d’une haute valeur ajoutée : le respect de la nature, le respect des cultures, le respect de la femme… Métie Navajo use d’un propos d’une belle lucidité et clarté. Un message politique au sens vrai du terme, une mise en scène aux couleurs chatoyantes d’une élégante finesse.

Est ainsi offert aux spectateurs, tous sens en éveil, un plaidoyer humaniste d’une incroyable puissance « poïétique ». La symbolique illustration du qualificatif choyé par le regretté Édouard Glissant, le romancier et poète antillais qui célébrait la partition du « Tout-Monde » au défi des particularismes locaux ou régionaux ! Du Mexique à l’ailleurs, entre réalisme et poésie, un joli conte fantastique sur le partage des ressources et des richesses, la préservation de la planète et l’émancipation des femmes. Vraiment, un spectacle d’une rare beauté. Yonnel Liégeois

La Terre entre les mondes : une pièce de Métie Navajo, dans une mise en scène de Jean Boillot. Du 02 au 12/10 à L’échangeur de Bagnolet, du 18 au 21/10 au théâtre Joliette de Marseille. Le texte est paru aux éditions Espace 34.

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Darío et Rulfo, deux plumes hispaniques

Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe consacre son numéro d’été à Rubén Darío et Juan Rulfo. Sous la direction d’Alberto Paredes et Melina Balcazar, en compagnie des plus grands spécialistes, un numéro qui invite à découvrir deux écrivains majeurs, respectivement encensés par Jorge Luis Borges et Gabriel García Márquez.

Le Nicaraguayen Rubén Darío (1867-1916) est considéré comme le père du « Modernisme », premier mouvement de la littérature hispanique à trouver son origine hors des frontières de l’Espagne. Jorge Luis Borges, parmi tant d’autres, a souligné son importance majeure : « Lorsqu’un poète comme Darío a traversé une littérature, celle-ci en ressort complètement changée. Darío a tout renouvelé : la matière, le vocabulaire, la magie particulière de certains mots, la sensibilité du poète et de ses lecteurs. Son travail n’a pas cessé et ne cessera pas ; ceux qui parmi nous l’ont jadis combattu comprennent aujourd’hui qu’ils le continuent. On peut l’appeler le libérateur ». Rubén Darío fut le premier à sortir du cercle étroit des littératures nationales.

Il fut le premier à vivre partout, à abandonner son Nicaragua natal pour s’installer au Chili, en Argentine, puis en Espagne, en France et aux États-Unis. Le premier à impulser un mouvement littéraire international, à s’ouvrir avec une réceptivité maximale à toutes les stimulations, à absorber et diffuser un large éventail d’influences étrangères — de Baudelaire et Verlaine à Walt Whitman —, le premier à se sentir mondial, actuel et à pratiquer un véritable cosmopolitisme. Le premier également à abolir les censures morales, à assumer les crises, les ruptures et le déchirement qui caractérisent la conscience de notre temps. Ce dossier d’Europe nous offre de captivants éclairages sur son œuvre et sur sa vie.

On doit à Juan Rulfo (1917-1986) une œuvre intense et brève qui se compose essentiellement d’un recueil de nouvelles, Le Llano en flammes (1953) et d’un roman, Pedro Páramo (1955). Comme l’a observé Gabriel García Márquez : « Ce ne sont pas plus de trois cents pages, mais elles sont immenses et, à mes yeux, aussi durables que celles que nous connaissons de Sophocle ». J.M.G. Le Clézio a pour sa part évoqué en ces termes les nouvelles de l’écrivain mexicain : « Un monde réduit à l’essentiel, laconique, dénudé jusqu’à l’os, raconté à la première personne, d’une voix monotone, et pourtant chargée d’émotions comme un ciel d’orage, imprégnée de désespoir ironique et d’une rage vibrante de vie ».

Le substrat historique et la dimension mythique interfèrent inextricablement dans Pedro Páramo, roman inépuisable où les temps et les voix s’entrecroisent et où s’estompe vertigineusement la ligne de démarcation entre les vivants et les morts, comme si les spectres des damnés de la terre s’enracinaient dans « ce temps unique qu’est l’éternité ». Juan Rulfo fut aussi un remarquable photographe. Cet aspect de son œuvre, révélé tardivement, est aujourd’hui considéré comme une activité parallèle à sa pratique d’écrivain, mais en aucun cas subsidiaire ou subordonnée. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial

Darío et Rulfo : Europe, revue littéraire mensuelle (101e année – n° 1130 – juin/juillet/août 2023 – 22€)

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Vian, la belle écume

Jusqu’au 27/08, se joue au théâtre du Lucernaire (75) L’écume des jours. Le roman à succès de Boris Vian, adapté par Claudie Russo-Pelosi. Entre musique et chansons, un rafraîchissant spectacle proposé par la compagnie des Joues rouges.

Comédiens, musiciens et chanteurs, la bande de garçons et filles de la compagnie des Joues rouges s’empare avec énergie de L’écume des jours de Boris Vian. Il est question d’une belle et douce jeune femme dont est amoureux Colin. Las, Chloé est atteinte d’un mal incurable : la croissance d’un nénuphar qui squatte ses poumons ! En dépit de la mort qui rode, rien ne parvient pourtant à casser l’ambiance, le sourire et la bonne humeur semblent ne jamais devoir quitter les lèvres des joyeux lurons.

Ils ne cessent de s’amuser, chanter et danser, égrenant au fil des chapitres de cette histoire entièrement vraie, « puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre » précise Boris Vian, les plus emblématiques refrains et ritournelles du célèbre trompettiste. Avec l’adaptation fort originale et réussie de Claudie Russo-Pelosi, l’insouciance et l’insolence premières du roman s’en trouvent magnifiées. L’urgence de vivre, propre à la jeunesse, s’impose envers et contre tout. Malgré les menaces extérieures qui minent le quotidien et le tragique qui s’affiche en permanence sans jamais quitter le devant de la scène, musique jazzy, refrains et couplets entretiennent la confiance aux lendemains, l’espérance en un fol devenir. Un théâtre musical et chansonnier inventif, où le public a plaisir à retrouver l’univers déjanté et surréaliste du grand Boris. Yonnel Liégeois

L’écume des jours : Jusqu’au 27/08, du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 16h, au Théâtre du Lucernaire (Tél. : 01.45.44.57.34).

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Bonnaffé, l’agité du buccal !

Du 20 au 23/08, à la Mousson d’été (54), Jacques Bonnaffé présente L’Oral et Hardi. Sur les textes de l’iconoclaste écrivain et poète belge Jean-Pierre Verheggen, un spectacle totalement déjanté. Un « agité du buccal » qui, fort d’un imaginaire débridé, se joue des mots dans un grand éclat de rire. Le 30/08, à Cosne-sur-Loire (58), il proposera Frontalier de Jean Portante au Garage Théâtre.

« Que notre langue soit rebelle aux trop sages oreilles, qu’elle leur paraisse trop insurrectionnelle au besoin, pourvu qu’elle soit tout le contraire de celle des politiciens  » : cette maxime de Jean-Pierre Verheggen, méritant lauréat du prix Nobelge, Jacques Bonnaffé la fait sienne. Pour l’incarner, avec force humour et talent, en cet inénarrable L’Oral et Hardi… En 2009 déjà, ce même spectacle aujourd’hui revisité valut un Molière à l’incurable bonimenteur quand il déclama sur scène les textes à l’architecture proprement iconoclaste du trublion wallon. Une plume qui file à bride abattue entre érudition et humour, se moquant des règles du langage comme un cheval fou dans un jeu de scrabble, une cavalcade épicée entre sauts de mots et obstacles lexicaux. Une écriture qui prouve que l’esprit de dérision se révèle puissante arme de subversion !

Une verve qui déverse et chute les mots à grande vitesse, à rougir de honte les eaux du Niagara… De la salle à la scène, de cour à jardin, outre d’impromptus tours et détours en coulisses, l’hardi Ch’ti court, saute, gambade, se dépense sans compter. Ne cessant jamais, fort de son accent du Nord, de parler, haranguer, proférer, déclamer, apostropher le public de ses hautes considérations poético-philosophiques… « Je suis un handicapé de la langue, un languedicapé de naissance », confesse Jean-Pierre Verheggen. Une affirmation qui ravit le récitant voltigeur, appréciant les « odes homériques, transes linguistiques, morceaux de bravoure et discours manifestes » de l’atypique wallon. Un baroudeur verbal qui chevauche avec gourmandise, calvitie au vent, monts et vallons poétiques.

Ticket chic pour allocution poétique, est-il précisé en sous-titre choc. Publicité mensongère, erreur de casting : se déploie en fait un époustouflant marathon verbal, un « métingue » à sulfureuse portée politique ! La stupeur du public monte et enfle, sa jubilation aussi, face à l’avalanche de déclarations-interpellations-énumérations. Époumonées allegro presto, sans répit ni repos, entre sauts de cabri pour l’interprète et coups de langue pour les textes… Bonnaffé ? Un obsédé du verbe, un déjanté du vers, un allumé du buccal qui transpire à gros mots à tout vouloir dire sur le tout et le rien, surtout sur l’essentiel : que la poésie est fille rebelle, que la rime subvertit autant la grammaire des bien-disants que le monde des bien-pensants.

L’Oral et Hardi ? Entre hilarité débridée et sérieux assumé, de l’écrire au dire, une plongée surréaliste dans l’imaginaire pour un lâcher prise salutaire ! Yonnel Liégeois

– L’Oral et Hardi, avec Jacques Bonnaffé sur des textes de Jean-Pierre Verheggen, dans le cadre de la Mousson d’été : le 20/08 à 18h, salle des fêtes, 54700 Atton. Le 22/08 à 19h, salle multi-activités, 54380 Dieulouard. Le 23/08 à 19h, espace Saint-Laurent, 54700 Pont-à-Mousson.

– Le 30/08 à 21h00, à Cosne-sur-Loire (58), Jacques Bonnaffé présente Frontalier. Un texte de Jean Portante, mis en scène par Frank Hoffmann, dans le cadre de la 4ème édition du festival du Garage Théâtre. L’épopée de toutes les frontières enjambées depuis Enée, fuyant sa ville de Troie, jusqu’au migrant d’aujourd’hui. Avec l’inénarrable bateleur de mots à la dérive, de rime en rime et tout le toutime pour réveiller nos pupilles ou épicer nos papilles !

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Lou Wenzel, la muse du Garage

Au cœur de la Bourgogne profonde, du 25 au 30/08 à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre organise la 4ème édition de son festival. En lisière de cette bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre, rôde une Louve fière et indomptée. Du nom de la compagnie de Lou Wenzel, la directrice artistique et muse des lieux !

Formée à l’exigeante et réputée école de la Comédie de Saint-Étienne au début des années 2000, la jeune femme à longue crinière noire déambule en toute liberté de cour à jardin : à Cosne-sur-Loire, plus qu’un vocabulaire théâtral, une réalité bien concrète ! En cet ancien garage transformé en repère atypique de création artistique, le spectacle se joue partout : de la scène classique à l’arrière-cour ombragée et en pleine verdure. Loin des ors de la capitale, à cent lieux des sites à la programmation formatée, une tanière à l’imagination rugissante. Conçue par le renommé dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou, metteure en scène et directrice artistique de la meute…

« Dès mon enfance, j’ai baigné dedans », avoue Lou Wenzel. Qui parle de théâtre, des plaisirs de la scène, de ses premiers émois en tant que jeune spectatrice… Elle est ainsi faite, la louve du Garage, entière, spontanée, d’un naturel confondant ! D’abord une gamine amoureuse des planches bien évidemment, ensuite une fille de comme disent les langues qui se prétendent bien attentionnées, certes mais pas que, qui a travaillé dur, s’est formée en diverses écoles de théâtre (Chaillot, Saint-Étienne), enfin une comédienne à part entière qui impose ses talents sans rien renier de sa filiation.

« Je suis redevable d’une belle transmission entre mon père et moi. Grâce à lui, j’ai découvert la vie de troupe », confesse la jeune femme, « Lui qui fut codirecteur du CDN Les Fédérés de Montluçon durant près de deux décennies, il m’a surtout appris ce que veut dire le verbe fédérer : créer des liens, faire des projets ». Et même bâtir ensemble un théâtre, réinvestir à leur façon ce temps de la décentralisation si chère aux prédécesseurs de l’après-guerre, la génération Dasté-Gignoux-Vilar ! Jean-Paul Wenzel nous l’assurait dans un récent entretien, « ce désir de poursuivre un théâtre de proximité et d’exigence ouvert au plus grand nombre, tel le Théâtre du Peuple à Bussang, me tient toujours autant à cœur » : là-bas un théâtre plus que centenaire au cœur de la forêt vosgienne, ici aux portes d’une cité nivernaise entre pâturage et petite industrie ! Trois ans après l’inauguration de leur nouvelle résidence, fiers d’un Garage Théâtre au sang bouillant, fille-père et mère (Arlette Namiand, dramaturge) s’affichent en un trio gagnant !

Forte de sa compagnie La Louve, créée en 2015 et inscrite en façade du lieu, Lou Wenzel respire à grandes bouffées la simplicité, la convivialité, la générosité. Une marque de fabrique du Garage où se tissent les liens avec la population locale, où se greffent en association les bénévoles qui assurent l’animation, où se bichonnent surtout les futurs spectacles hors toute pression. Avec, au fil de l’année, ateliers d’écriture et stages d’interprétation pour amateurs, accueil de compagnies, résidences de création avec représentation gratuite de sortie autour d’un repas partagé et le fameux festival d’été, du 25 au 30/08, sous l’égide de sa troupe… Amoureuse des textes et de la belle langue, désireuse de partager ses sensibilités poétiques, la metteure en scène et directrice artistique souhaite aujourd’hui s’investir plus intensément du côté de la danse. « J’aime regarder les corps, disséquer comment ils évoluent et bougent, chercher et trouver le lien entre texte et mouvement, parole et corps ». D’un endroit dévolu aux voitures cabossées, la muse des lieux a fait un surprenant garage à curiosités artistiques. Jamais en panne d’idées, à l’essence-même du théâtre, un fabuleux réservoir d’utopies ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Yves Lefevre

Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93/Web : le.garage.theatre@gmail.com). Pour tout, tout savoir sur La Louve et compagnie, un petit clic pour le grand choc : les Amis du théâtre vous disent tout !

La sélection du Garage, rien que de grosses cylindrées

– Le 25/08, à 21h00 : « Tout augmente », avec Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier, Jean-Paul Wenzel. Qu’on se le dise, une soirée à ne pas manquer : les trois compères des Fédérés se retrouvent pour nous balancer leurs quatre vérités. Une tragédie joyeusement grotesque qui passe en revue grand nombre de dérèglements du monde, de la préhistoire à nos jours : tout un programme !

– Le 28/08 à 21h00 : « Une trop bruyante solitude », du tchèque Bohumil Hrabal. Voilà trente-cinq ans que Hanta nourrit la presse d’une cave de recyclage où s’engloutissent jour après jour des tonnes de livres interdits par la censure. Diffusé d’abord en 1976 à Prague sous forme de publication clandestine, un splendide apologue de la « normalisation », machine à broyer l’esprit. Dans une adaptation et une mise en scène de Laurent Fréchuret, un texte poignant, une fulgurante interprétation de Thierry Gibault.

– Le 29/08, à 20h30 : « Le banquet de la Sainte Cécile ». De et par Jean-Pierre Bodin, avec la complicité de François Chattot. Avec l’ami Bodin, encore un grand moment de complicité, de tendresse, d’humour et de convivialité : l’histoire d’une fanfare dans un petit bourg, comme jamais elle ne vous sera narrée. Une soirée qui se termine habituellement en musique et autour d’un petit verre !

– Le 30/08, à 21H00 : « Frontalier », de Jean Portante. Une mise en scène de Frank Hoffmann, avec Jacques Bonnaffé. L’épopée de toutes les frontières enjambées depuis Enée, fuyant sa ville de Troie, jusqu’au migrant d’aujourd’hui. Processions des voyageurs contraints par l’exode ou le salaire quotidien à changer de pays. Avec l’inénarrable bateleur de mots à la dérive, de rime en rime et tout le toutime pour réveiller nos pupilles ou épicer nos papilles !

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