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Abdelkader Alloula, le généreux

Jusqu’au 11/02, au Théâtre-Studio d’Alfortville (94), le metteur en scène Jamil Benhamamouch propose El Ajouad. Une adaptation des Généreux, la pièce culte d’Abdelkader Alloula, le directeur du Théâtre national d’Oran assassiné en mars 1994. Une œuvre d’une incroyable puissance esthétique et politique, portée par une troupe franco-algérienne dans une version bilingue, arabe et français.

Le 10 mars 1994, l’acteur et auteur Abdelkader Alloula, metteur en scène et directeur du Théâtre national d’Oran, est la cible d’un de ces terrifiants attentats qui traumatisèrent l’Algérie durant la décennie noire (1992-2002). Alloula, au contraire de Kateb Yacine, refusait de s’emparer du « butin de guerre » de la langue française, écrivant exclusivement en arabe, de plus dialectal algérien, ce qui le rendait peu connu du public français. Mais cet assassinat le place sous les feux de la rampe de l’ex-puissance coloniale. Actes Sud publie en 1995 Les Généreux, une traduction de son œuvre culte El Ajouad, suivie de Les Dires (Lagoual) et Le Voile (Al-Lithem). Suivra en 2002 quasiment le reste de son œuvre, avec Les Sangsues (Laalegue), puis Le Pain (El Khobza), La Folie de Salim (Homk Salim), adaptation du Journal d’un fou de Gogol en enfin Les Thermes du Bon-Dieu (Hammam rabbi), l’ensemble de ces textes ayant été traduits par Messaoud Benyoucef.

Seuls héros, les gens du peuple

Durant une petite dizaine d’années, et d’abord au festival d’Avignon en 1995, El Ajouad est jouée sous la direction de Jean-Yves Lazennec. D’autres metteurs en scène et compagnies vont ensuite explorer ce théâtre populaire qui associe poésie et prose, rythme et musicalité. Des pièces dont les héros sont les gens du peuple, des gardiens d’école ou de zoo, des ouvriers d’usine, des dockers, des éboueurs, des mères de famille… Puis on n’entendra plus le verbe d’Alloula. Comme s’il venait percuter et déranger tous les renoncements, mettant en miroir l’effondrement de la société algérienne et la décomposition de la société française. Comme si cet entêtement à porter la parole des humbles et des humiliés troublait un ordre établi que l’on ne veut plus combattre.

Alloula était communiste et attendait tout de l’indépendance et de la nouvelle société algérienne. Il déchantera assez vite et n’épargnera pas ses critiques, ni dans son œuvre ni dans son engagement politique et son action, contre la bureaucratie du Front de libération nationale (FLN), le parti toujours au pouvoir qui confisque toutes les réformes à son profit. La misère du peuple algérien le bouleverse et le révulse, le théâtre sera pour Alloula un outil « d’émancipation pleine et entière ». Parcourant le pays, il veut rompre avec « le moule aristotélicien », inventer une nouvelle théâtralité où « il y a simultanément acte de la parole et la parole en acte qui travaille fondamentalement dans le sens de donner à l’oreille à voir et aux yeux à entendre ». Cela passera par la halka (le cercle), un dispositif qui créée une interaction avec le spectateur et où le meddah ou gouwal (conteur-acteur-chanteur) est au centre du dispositif. C’est dans ce cadre qu’il expérimente El Ajouad, qu’il créé en 1985.

Une cocréation audacieuse

La pièce Les Généreux est une cocréation entre la compagnie Istijmam (littéralement « répit », référence à un court-métrage d’Alloula), basée à Oran, avec Rihab Alloula, Houari Bouabdellah, Djaoued Bougrassa, Meryem Medjkane et le collectif GENA de Marseille (Jean-Jérôme Esposito, Julie Lucazeau, Franck Libert). Ensemble, ils proposent une version bilingue non sur-titrée. Un pari audacieux mais qui captivera le spectateur même s’il n’a pas la chance de pouvoir en déchiffrer toute la partition, tant le passage d’une langue à l’autre relève de la beauté musicale et d’un jeu fascinant. Chacun des trois récits qui composent Les Généreux, intitulés d’après leurs personnages principaux « Djelloul El Fhaymi », « Akli et Mnawer » et « Hbib Errebouhi », est donné le soir en semaine, accompagné de balades chantées. Ils sont visibles dans leur ensemble les 4-10 et 11 février. Rihab Alloula, la fille d’Abdelakder, en a fait une nouvelle traduction française au plus près de l’arabe parlé algérien, et Jamil Benhamamouch une mise en scène qui ne se contente pas d’alterner le texte original et sa traduction, mais fait entendre et évoluer les deux langues dans une véritable symbiose.

Dans le premier récit, on est plongé au cœur d’un hôpital public où Djelloul, le raisonneur, passe pour un fauteur de troubles. Il est par conséquent déplacé d’un poste à l’autre. Lorsqu’un patient se réveille à la morgue à la suite d’une erreur médicale, les dysfonctionnements deviennent visibles aux yeux de tous. Dans le deuxième récit, Mnawer, le concierge d’un lycée, est en charge de l’entretien du squelette de son ami Akli qui, transgressant tous les tabous, a voulu faire don de son corps pour pallier le manque de moyens de l’école publique. Le troisième tableau raconte l’histoire d’un syndicaliste plein de pitié et de tendresse pour les animaux d’un zoo totalement délabré qu’on laisse dépérir. Tous ces personnages veulent défier fatalité et corruption, venir en aide à leur prochain, faire société.

Les sept interprètes au plateau sont sobrement vêtus et n’ont que l’espace et la lumière (Emeric Teste) pour évoluer, utilisant toutes les coursives, s’approchant au plus près du public, transmettant leur enthousiasme et leur passion. Ils passent d’un personnage et d’une langue à l’autre, repoussant toutes les limites. Ils sont éblouissants et magnifiques. Il ne faut pas manquer l’interprétation de la balade de Sakina (qui clôt « Djelloul El Fhaymi »), où la performance vocale de Houari Bouabdellah, accompagné par ses compères instrumentistes au tambour, à la guitare et à l’accordéon, est remarquable. Marina Da Silva

El Ajouad-Les Généreux d’Abdelkader Alloula, mise en scène Jamil Benhamamouch, dans une nouvelle traduction de Rihab Alloula : jusqu’au 11/02, du mercredi au vendredi à 20h30, les samedis et dimanches à 16h. Théâtre-Studio d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, 94140 Alfortville (Tél. : 01.43.76.86.56).

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Zoé, s’en allant promener…

Jusqu’au 29/02 pour l’une au Théâtre de Belleville (75), seulement trois dates pour l’autre à la Comédie Nation (75), Zoé et M’en allant promener… se révèlent deux pièces fortes d’intelligence et d’humanité. Les metteurs en scène Julie Timmerman et Serge Sandor, dans leur registre respectif, signent avec une rare élégance deux œuvres bouleversantes.

Julie Timmerman (Cie Idiomécanic Théâtre) a écrit et mis en scène Zoé, une œuvre, de son propre aveu, dictée par son histoire personnelle. Le sujet en est grave. Il s’agit de l’émancipation progressive d’une fillette, devenant femme et mère sous nos yeux, au sein d’une famille dont le père, aimé, aimant, est atteint de variations pathologiques de l’humeur. On le dirait aujourd’hui bipolaire. Il y a peu encore, on parlait de psychose maniaco-dépressive. Lui et son épouse, la mère de Zoé, sont comédiens de leur état. Julie Timmerman, sublimant ses souvenirs, après s’être fortement documentée sur l’affection chronique en question, a su, avec une rare élégance, théâtraliser une délivrance chèrement conquise. La partition verbale est vive, inventive, riche d’une sorte de folklore familial plausible, dans un climat électrique où se mêlent le goût partagé de la poésie et les paroxysmes de crise, du dynamisme déchaîné à l’abattement.

Ils sont quatre en scène : Alice Le Strat (Zoé), Anne Cressent (la mère), Mathieu Desfemmes (le père) et Jean-Baptiste Verquin (Victor, le copain d’école, le psy, la mort), tous animés d’un feu constant, dans les registres du tragique ou du pittoresque, non loin du comique parfois. Il y a là un fier courage dans le jeu, à l’unisson d’un texte qui, ma foi, ne s’éloigne, à aucun instant, du ton épique dans l’intime. Les beaux coups de théâtre abondent, entre la sirène du Samu, les embrassades, les bouffées d’un délire incoercible et le lavage musical à grande eau de Wagner, quand Zoé-Siegfried brandit l’épée pour symboliquement tuer un père accablé. Julie Timmerman révèle ainsi, avec une grâce nerveuse, un talent d’écriture parfaitement joint à celui de mettre en scène.

Serge Sándor (Cie du Labyrinthe) a mis en scène M’en allant promener, de Jean-Frédéric Vernier, qui a été bénévole pour l’association caritative les Petits Frères des pauvres. L’acteur Denis Verbecelte tient son rôle. Il est censé visiter, l’une après l’autre, sept personnes enfermées dans un hôpital-prison, jouées par des gens qu’accompagne l’association. Le spectacle est repris pour trois dates au théâtre de la Comédie Nation. La pièce est belle, forte d’une humanité criante et joueuse à la fois, avec les accents infiniment justes d’une commisération proprement fraternelle. Serge Sándor, depuis des années, est passé maître dans la direction d’acteurs qui ne sont pas du métier, de surcroît cabossés, comme on dit couramment. Cette fois encore, c’est bouleversant. Jean-Pierre Léonardini

– Zoé, dans une mise en scène de Julie Timmerman : jusqu’au 29/02, du mercredi au samedi à 21H15. Théâtre de Belleville, 16 passage Pivert, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34) jusqu’au 29 février. En tournée, du 2 mars au 28 mai, sous l’égide des Amis du théâtre populaire.

– M’en allant promener, dans une mise en scène de Serge Sandor : les 30 janvier, puis les 6 et 13 février à 20h. Comédie Nation, 77 rue de Montreuil, 75011 Paris (Tél. : 01.48.05.52.44).

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Steinlen, Montmartre et le peuple

Jusqu’au 11/02, à l’occasion du centenaire de sa mort, le Musée de Montmartre consacre une grande exposition à Théophile-Alexandre Steinlen. Personnage emblématique du Montmartre de la fin du XIXe siècle, un vibrant hommage à cet artiste inclassable et protéiforme, dessinateur-graveur-peintre-sculpteur, qui n’appartint qu’à une seule école : celle de la liberté.

Originaire de Lausanne (1859) en Suisse, Théophile-Alexandre Steinlen s’établit dès son arrivée en 1881 à Montmartre, qu’il habite et arpente sans relâche jusqu’à sa mort en 1923. Le peintre Adolphe Willette, avec qui il reste ami toute sa vie, lui fait découvrir les hauts-lieux du quartier, et notamment ses fameux cafés et cabarets. En signant l’affiche iconique La Tournée du Chat Noir, il est irrévocablement associé au Montmartre bohème et anarchiste de la fin du XIXème siècle, considéré comme l’un des les plus fidèles témoins de l’histoire et de l’atmosphère de la Butte. Porté par des idées de justice et d’égalité universelles, Steinlen rêve un monde meilleur et espère l’avènement d’une société nouvelle. Avec ferveur et éloquence, humour et gravité, ironie et tendresse, l’artiste n’a de cesse d’utiliser son crayon pour faire valoir la revendication politique et sociale de son temps. Son œuvre extrêmement prolifique et multiforme est engagée au service du peuple, son principal sujet : « Tout vient du peuple, tout sort du peuple et nous ne sommes que ses porte-voix », écrit-il.

Steinlen compte parmi les dessinateurs de presse les plus prolifiques de la fin du XIXe siècle. Dans le contexte de l’essor des périodiques illustrés entrainé par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, il gagne principalement sa vie comme illustrateur. Au cours de sa carrière, il exécute des dessins pour une vingtaine de revues françaises et internationales. Il laisse ainsi plusieurs milliers de dessins ; pour le seul Gil Blas illustré, entre 1891 et 1900, il en réalise 703. Il est le principal illustrateur du Mirliton, journal associé au cabaret fondé par Aristide Bruant. Entraîné dans les faubourgs par ce dernier, Steinlen met en scène le peuple des rues mais aussi la société de spectacles du XIXe siècle, sur un ton humoristique, ironique et parfois grave.

Dans le contexte des années 1890, des grands mouvements sociaux de la Troisième république, du scandale de Panama, de l’Affaire Dreyfus et de la montée en puissance des mouvements socialistes et anarchistes, Steinlen prend ses distances avec le Chat Noir. Il travaille avec des personnalités et organes de presse aux positions radicales, sans pour autant s’attacher clairement à un parti politique. Méfiant envers toutes les chapelles, Steinlen croit en la mission sociale et politique de l’art, comme voie et voix vers un monde meilleur. Tout au long de sa carrière, il s’engage au service du peuple. Son arme est son crayon : il l’utilise pour railler et dénoncer les pouvoirs politiques, religieux et bourgeois, considérés comme les tyrans modernes. À travers des œuvres allégoriques de la Révolution populaire – Le Cri du Peuple (1903) et Le Petit Sou (vers 1900) – ou des compositions naturalistes, Steinlen dénonce la misère sociale, les conditions de vie du petit peuple et toutes les formes d’oppression. Dans la lignée des artistes réalistes, tels que Daumier, Grandville ou Balzac, Steinlen réalise une véritable typologie des travailleurs. Paysans, blanchisseuses, porteuses de pain, terrassiers, charretiers, mineurs, trieuses de charbon… sont représentés avec vérité dans leur milieu de manière naturaliste et synthétique.

Marqué dès sa jeunesse par les idées de Zola, l’artiste se rend sur le terrain pour y prendre des notes et mieux saisir les physionomies, attitudes et habitudes des travailleurs dans leur milieu. Il visite ainsi les mines de Courrières en 1906, lors du drame qui conduit plus d’un millier de mineurs à la mort, pour observer les travailleurs. Il se fait le témoin de la vie populaire contemporaine. En 1902, Steinlen milite pour la constitution d’un syndicat des artistes peintres et dessinateurs dont il prononce le discours d’adhésion à la CGT en juillet 1905. En 1904, il adhère à la Société des dessinateurs et humoristes dont, en 1911, il est un des présidents d’honneur. En 1907, il figure parmi un comité constitué pour ériger une statue à Louise Michel. À 64 ans, le 14/12/1923, Théophile-Alexandre Steinlen décède à Paris d’une crise cardiaque. Propos croisés de Geneviève Rossillon (présidente du Musée de Montmartre), Fanny de Lépinau (directrice) et Leïla Jarbouai (commissaire de l’exposition)

Théophile-Alexandre Steinlen, l’exposition du centenaire : Jusqu’au 11/02, au Musée de Montmartre, 12 rue Cortot, 75018 Paris. Ouvert tous les jours, de 10h à 18h (Tél. : 01.49.25.89.39). Le catalogue de l’exposition (coéd. Musée de Montmartre et In fine, 176 p., 29€). L’artiste qui aimait les chats, l’histoire inspirante de Théophile-Alexandre Steinlen, un album de Susan S. Bernardo, illustrations de Courtenay Fletcher (éd. In fine, 32 p., 19€).

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Extrême droite et roman noir

Avec la publication de son roman Menaces italiennes, l’écrivain et journaliste Jacques Moulins conclut une trilogie inaugurée en 2020 sur l’extrême droite en Europe. L’occasion pour l’auteur d’alerter sur le danger terroriste qu’elle représente.

Jean-Philippe Joseph – Votre trilogie est consacrée à l’extrême droite en Europe : ses réseaux, ses financements occultes, sa haine de l’étranger… Pour quelles raisons avez-vous choisi ce sujet ?

Jacques Moulins – Disons qu’il s’impose à moi, comme à tous. L’extrême droite progresse depuis des années, accède au pouvoir dans de nombreux pays. Ce n’est pas un phénomène passager, il est illusoire de penser qu’on peut la noyer dans des alliances, comme l’imaginait Konstantin von Neurath, ministre des Affaires étrangères de Franz von Papen, puis d’Adolph Hitler. Par mon travail dans une agence de presse qui couvre toute l’Europe, je rencontre des gens de milieux très différents. Des verrous ont clairement sauté. On entend des choses que l’on n’entendait pas avant. Quand je retourne à Marseille, peut-être la ville la plus cosmopolite en France, je suis sidéré par le racisme qui s’exprime.

J-P.J. – Sommes-nous confrontés, selon vous, à une résurgence des années 1930 ?

J.M. – L’extrême droite garde une stratégie de conquête par les urnes, avec les moyens qu’on lui connaît : la désignation d’un bouc émissaire – les juifs hier, les migrants aujourd’hui -, la désinformation, l’instrumentalisation des peurs, des colères, du ressentiment. La différence est qu’elle est désormais incarnée par des femmes : Giorgia Meloni, présidente du Conseil des ministres en Italie ; Alice Weidel, numéro 1 de l’AFD (parti politique allemande de la droite populiste, ndlr) ; Marine Le Pen en France, qui a plus ou moins réussi à gommer les aspects clivants de son père. Les choses peuvent aller vite. Regardez l’Italie : Meloni avait fait 26% au premier tour des élections de septembre 2022, la disparition de la droite absorbée par la Ligue et Forza Italia a fait le reste.

J-P.J. – Vous abordez aussi les liens avec les groupuscules de l’ultradroite, leurs méthodes basées sur le rançonnage numérique, la violence, le noyautage des groupes de supporteurs de foot…

J.M. – C’est une tradition en Italie : qu’il s’agisse de l’ultradroite, de la gauche, de l’extrême-gauche ou du centre, tous ont investi des groupes de tifosi (supporteurs italiens). Mais la violence est une composante forte de l’ultradroite. Ses membres sont très organisés, très présents dans les villes autrefois acquises à Mussolini, comme Bergame ou Gênes. Cette dernière compte deux clubs, dont l’un des groupes de supporteurs était tenu par Matteo Salvini, vice-président du Conseil des ministres et dirigeant de la Ligue (parti d’extrême droite italien, ex-Ligue du Nord).

J-P.J. – Cette nébuleuse s’appuie également sur les milieux intellectuels représentés dans votre livre par l’universitaire Pietro Ferreri, qui rêve d’un ordre nouveau…

J.M. – Une partie de l’intelligentsia italienne a toujours affiché sans complexe sa sympathie pour le Duce. Ces penseurs inspirent l’ensemble de l’extrême droite européenne.

J-P.J. – Le roman noir interroge souvent les dérèglements économiques et sociaux. Moins l’extrême droite…

J.M. – En effet ! Le genre parle d’individus, souvent marginalisés, moins d’organisations. C’est ce qui m’intéressait : créer par la littérature un imaginaire pour comprendre ce qui se passe.

J-P.J. – Y aura-t-il une suite à la trilogie ?

J.M. – Non, je ne voulais pas d’un personnage de flic récurrent. Derrière Deniz Salvère, le chef de la cellule antiterroriste, il y a une équipe. Des femmes, des hommes qui vont prendre vie. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Jacques Moulins est né à Montpellier en 1959. Entre 1975 et 1981, il poursuit des études d’histoire et de philosophie à la Sorbonne, qu’il achève avec un doctorat. De 81 à 86, il devient journaliste au quotidien régional La Marseillaise. En 1987, il confonde Naja, une agence de presse d’information générale dont il dirige la rédaction.

Il publie Le réveil de la bête en 2020, chez Gallimard, le premier volet de sa trilogie. Suit Retour à Berlin un an plus tard, puis le dernier opus, Menaces italiennes, en février 2023.

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Thomas Reverdy, justice pour les profs

Dans son numéro 364 (Décembre 23/Janvier 24), le magazine Sciences Humaines consacre un passionnant dossier à La société française vue par les écrivains. Avec Clara Arnaud, Annie Ernaux, Laurent Gaudé, Maylis de Kerangal, Alain Mabanckou, Mathieu Larnaudie, Lola Lafon, Camille Leboulanger… Recueillis par Ève Charrin, les propos du romancier Thomas Reverdy.

J’essaie d’écrire au plus près du réel. J’observe les gens, et pour inventer leur subjectivité, je puise dans ma propre expérience. Candice, une des protagonistes, est prof de français comme moi – mais elle a sur moi l’avantage d’enseigner le théâtre, elle fait jouer les élèves, ce qui crée une relation un peu différente. Paul, venu animer un atelier, est écrivain comme moi. Parmi mes collègues, certains ont lu le livre dès sa parution, d’autres l’ont découvert plus tard. Ils m’ont dit s’y reconnaître, ce qui me touche. De fait, je m’inspire d’eux, de leurs récits. Le livre, disent-ils, rend justice à leur travail. Je raconte le déferlement d’émeutiers dans la cité scolaire, ce qui est une fiction, mais ce roman est une concaténation de faits et de personnes réelles.

C’est troublant car j’ai terminé le manuscrit au printemps 2023, et quelques mois après, en juin, à la mort de Nahel, des émeutes ont éclaté dans les banlieues populaires. J’ai trouvé ça triste. Certains gamins ont reçu des balles de défense dans l’œil. D’autres ont été incarcérés alors qu’ils n’avaient pas pris part aux émeutes. Comme romancier, j’invente une catastrophe pour prévenir, au double sens du terme : pour alerter et empêcher à la fois. Et voilà qu’avant même la parution du livre, la catastrophe se produit, pire qu’imaginée ! Lors des émeutes de 2005, sous Nicolas Sarkozy, des conventions d’éducation prioritaires ont été mises en place pour permettre à des jeunes des quartiers populaires d’entrer à Sciences po-Paris. Cette fois, la seule réponse a été policière. J’y vois un signe de faiblesse et une marque d’abandon des banlieues populaires.

De la même façon, les établissements scolaires de ces territoires sont négligés par les pouvoirs publics. Au lycée, à Bondy, les profs et les agents de l’administration (conseillers principaux d’éducation, proviseurs) se sentent méprisés. Pourtant, comme les travailleurs de deuxième ligne pendant la pandémie de covid, ce sont eux qui font tenir l’édifice. Pour enseigner, il faut être généreux et croire à la mission émancipatrice de l’Éducation nationale. Pour être ministre, il y a d’autres motivations, mais face à une classe de 35 élèves en Rep (réseau d’éducation prioritaire), si on n’y croit pas, on craque. C’est à nous, romanciers, de montrer cette réalité. Thomas Reverdy, propos recueillis par Ève Charrin

Le grand secours

Lauréat du prix Interallié en 2018 pour L’hiver du mécontentement (J’ai lu, 224 p., 7€50), Thomas Reverdy publie en 2023 Le grand secours (Flammarion, 320 p., 21€50). Le roman raconte la naissance d’une émeute à Bondy (Seine-Saint-Denis), à proximité d’une cité scolaire que la violence ambiante finit par submerger. Alors que les tensions s’accumulent tout autour, l’auteur retrace heure par heure le quotidien des enseignants et des élèves.

« Il est 7 h 30, sur le pont de Bondy, au-dessus du canal. C’est un de ces lundis de janvier où l’on s’attend à ce qu’il neige, même si ce n’est plus arrivé depuis très longtemps. Sous l’autoroute A3 qui enjambe le paysage, un carrefour monstrueux, tentaculaire, sera bientôt le théâtre d’une altercation dont les conséquences vont enfler comme un orage, jusqu’à devenir une émeute capable de tout renverser. Nous la voyons grossir depuis le lycée voisin où nous suivons, au fil des cours et des récréations, la vie et le destin de Mo et de Sara, de leurs amis, mais aussi de Candice, la prof de théâtre, de ses collègues et de Paul, l’écrivain qu’elle a fait venir pour un atelier d’écriture ». 

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Quatre chiens, francs du collier

Jusqu’au 05/11, au théâtre de L’épée de bois (75), Hervé Petit propose La paix perpétuelle. Une pièce de l’espagnol Juan Mayorga, une fable avec du mordant : quatre chiens en compétition ! Sans oublier Le cabaret d’Eva LunaUne chanson pour le Chili, un spectacle en deux volets de Michel Batz au théâtre El Duende (94).

Hervé Petit (Cie La Traverse) met en scène la Paix perpétuelle, la pièce du dramaturge espagnol Juan Mayorga, né en 1965 à Madrid. C’est une fable anthropomorphe avec du mordant. Trois chiens, Odin, John-John, Emmanuel, sont en compétition pour l’obtention du collier blanc, pour l’heure en possession de Cassius (Hervé Petit), vieux clebs couturé de cicatrices, qui leur fait subir un examen. L’enjeu : intégrer une prestigieuse unité antiterroriste. À point nommé, un humain masqué (Ariane Elmerich) tient en laisse les postulants l’un après l’autre. On découvre vite l’idiosyncrasie de chacun. Odin (Nicolas Thinot), rottweiler grande gueule, vrai chien de guerre, est doté d’un flair infaillible. John-John (David Decraene), croisé entre plusieurs races, rompu à l’attaque, s’avère un peu fêlé, d’autant plus qu’Emmanuel (même prénom que Kant), berger allemand féru de philosophie (Raphaël Mondon), lui balance dans les pattes le pari de Pascal…

Le texte, d’humour féroce, en dialogues vifs, vachards, humains trop humains, constitue un modèle de parabole cynique sur l’actualité brûlante d’un monde plus que jamais carnassier, que ne pourrait décidément amender le discours final de l’humain sur la démocratie et la « paix perpétuelle » d’après Kant, équivalant, à tout prendre, à « si tous les gars du monde voulaient se donner la main ». Par surcroît, ce conte cruel, si actuel, où les acteurs se donnent avec talent un mal de iench (c’est du verlan) à base de pancrace, se voit mis en scène de main de maître. En fait de chiennerie monstre, le parangon n’est-il pas le putsch de 1973 au Chili orchestré par Pinochet, général félon ?

Cinquante ans après, le metteur en scène écossais Michael Batz (Cie MB, théâtre international) présente, en deux volets, le Cabaret d’Eva Luna – une chanson pour le Chili, à partir de textes d’Isabel Allende, de poèmes de Pablo Neruda et de chansons de Victor Jara, le musicien assassiné. Pour cette large évocation du dol atroce subi par un peuple, ils sont sept comédiens-musiciens-chanteurs (Natture Hill, Silvia Massegur, Léo Mélo, Nathalie Milon, Nadine Seran, Maiko Vuillod, Juan Arias Obregon) plus Batz lui-même dans le rôle de Neruda (Venez voir le sang dans les rues…) afin de commémorer, à cœur touchant, cet événement historique à ne pas oublier. Jean-Pierre Léonardini

– La paix perpétuelle : jusqu’au 5/11 au théâtre de l’Épée de Bois, la Cartoucherie, 75012 Paris ( Rens. : 01.48.08.18.75). Le texte, traduction d’Yves Lebeau, est publié par les Solitaires Intempestifs.

– Le cabaret d’Eva Luna, une chanson pour le Chili : le 5/11 au théâtre El Duende d’Ivry (94), le 12/11 au Théâtre de Nesle (75).

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Maryam Madjidi, une femme de nuance

Au lendemain du 7 octobre, le monde a basculé dans la sidération. L’horreur s’est affichée sur une muraille prétendument imperméable entre Israël et la bande de Gaza, là où plus de deux millions de personnes osaient encore survivre dans leur prison à ciel ouvert, dans leur pré carré. Il y belle lurette que les grandes puissances, y compris les états arabes, ne se souciaient plus de leur sort.

La terreur a réveillé les consciences internationales, impotentes et somnolentes depuis 1948…  D’un côté une organisation terroriste, de l’autre un gouvernement israélien composé « d’ultraorthodoxes et de nationaux-religieux messianiques, la version juive du Hamas », selon les propres termes d’Elie Barnavi, l’ancien ambassadeur d’Israël en France ! Alors que chaque camp comptabilise ses morts, plus de 1400 en Israël et presque quatre fois plus déjà en territoire gazaoui, experts autoproclamés et responsables politiques décervelés se livrent une sinistre bataille sémantique à l’heure où les mots ont perdu tout sens commun, surtout humain.

D’un côté, syndicaliste-footballeur-simple citoyen, le couperet tombe lorsque leurs voix s’élèvent pour la défense des droits du peuple palestinien, de l’autre un ministre de l’Intérieur français désavoué par le Conseil d’état et la présidence européenne embourbée entre son soutien inconditionnel à Israël et son silence au regard du respect du droit international et de la protection des populations civiles à Gaza… Au rebus, la nuance et la complexité : un état de fait que déplore l’écrivaine Maryam Madjidi dans les colonnes du quotidien L’Humanité. Une chronique, fort lucide et éclairante, proposée à l’appréciation des lecteurs de Chantiers de culture. Yonnel Liégeois

Née en 1980 à Téhéran, Maryam Madjidi quitte l’Iran avec sa famille en 1986 pour s’installer en France. Après des études de lettres à la Sorbonne, elle enseigne le « français, langue étrangère » auprès de réfugiés et de mineurs non accompagnés. Elle publie en 2017 son premier roman, Marx et la poupée, couronné du Goncourt du premier roman. En août 2021, sort Pour que je m’aime encore, toujours aux éditions Le nouvel Attila.

Le rameau d’olivier

Un ami m’envoie une vidéo de Yasser Arafat qui date du 13 novembre 1974. Il s’agit de son discours à l’ONU. « Je suis venu, un rameau d’olivier dans une main, un fusil de combattant dans l’autre. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main, ne le laissez pas tomber, ne le laissez pas tomber ». Cinquante ans après, le rameau d’olivier est bel et bien tombé, et a même été carrément piétiné. Samedi 7 octobre, un coin du monde a basculé dans l’enfer et, avec lui, le monde entier. Il est difficile de penser à autre chose, de détourner le regard, de vivre comme si ce tout ce sang n’avait pas coulé. Je suis suspendue aux informations, aux images déchirantes et aux vidéos sidérantes.

Je revis la même force écrasante de l’actualité qu’à l’automne 2022 en Iran, après la mort de Mahsa Amini. Cette actualité que l’on se doit de porter sur les épaules. Je ne suis pas palestinienne, je ne suis pas israélienne, je ne suis pas musulmane, je ne suis pas juive, mais cette guerre me frappe en tant qu’être humain sur cette terre. Je me répète sans cesse comme tout le monde : comment en est-on arrivé là ? Une multitude d’éléments, d’événements, de conjonctures pourrait être invoquée : j’en laisse le soin aux spécialistes qui travaillent depuis des années à comprendre, éclairer, analyser ce coin de terre qui n’a jamais connu de paix durable. Je ne prétends pas les compiler et les exposer ici. Ce n’est pas mon travail.

Mon travail d’écrivaine me porte ailleurs. Vers une région que j’appellerai la nuance. La nuance qui révèle la complexité. L’une et l’autre marchent ensemble sur le chemin de la vérité, comme deux amies, deux sœurs. Or, ces deux mots semblent disparaître de plus en plus du débat.

Nous n’avons que faire de la nuance et encore moins de la complexité. Elles demandent du recul, de la réflexion, du temps. L’époque est à la vitesse, à l’emporte-pièce. C’est intéressant l’origine du mot « emporte-pièce » : « instrument généralement d’acier qui permet de découper d’un seul coup et en une seule pression une pièce aux contours déterminés… », selon la définition du « Trésor de la langue française ». Nous découpons d’un coup un morceau de la réalité et voilà l’opinion tranchée et le débat terminé. La nuance demande surtout de se décentrer, de se déplacer, de se mettre à la place de. Elle nécessite de faire de la place à l’autre. Cet autre peut être l’opprimé aussi bien que l’oppresseur. D’ailleurs, dans le conflit israélo-palestinien – c’est là un aspect de sa complexité –, les deux figures se fondent l’une dans l’autre. Mais l’opinion radicale et tranchée doit immédiatement distribuer et figer les rôles. T’es pour ou contre ? Choisis ton camp ! Fin du débat.

Parce que la littérature est le terrain privilégié de la nuance, je voudrais vous parler d’un livre. Il s’intitule Apeirogon. Écrit par Colum McCann et publié en 2020. Sa lecture est d’une nécessité salvatrice en cette période de guerre et d’horreur. Le roman est construit par fragments, 400 au total qui disent, par cette forme éclatée, la confusion et la complexité de la réalité de ce conflit. C’est l’histoire vraie de deux pères, l’un israélien, l’autre palestinien. Ils ont tous deux perdu une fille dans ce conflit. Ils auraient pu se haïr mais ils ont fait le choix de se parler, de mettre des mots sur leur douleur et de combattre ensemble pour la paix. Ils ont ramassé le rameau d’olivier tombé à terre et ont tout fait pour le planter. Maryam Madjidi

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Gaston Couté, le poète libertaire

Le 14/10 à 19h, au Grand Aslon à Ligné (36), l’association Noces de Paroles invite les amoureux de la chanson et de la poésie à partager une soirée autour de Gaston Couté. Interprété par Yves Champigny, le répertoire du poète libertaire et révolté retrouve ainsi toute sa place dans le patrimoine de la chanson française. Le site Du temps des cerises aux feuilles mortes lui consacre un brillant article.

« Né à Beaugency en 1880, ayant passé sa première enfance dans le moulin paternel de Meung-sur-Loire, cette petite cité pleine du souvenir de François Villon, Gaston Couté était destiné par une famille ambitieuse à l’administration des Finances nationales. En conséquence, il fut confié au lycée d’Orléans, mais, rimant et rêvant d’autres succès, il partit pour Paris en 1898, avec cent francs en poche ».

« Admis à réciter des vers à Al Tarlane, il délaissa bientôt ce cabaret, où il se produisait gratuitement, pour l’Âne Rouge dont le patron, plus généreux, lui donne en guise de salaire un café-crème quotidien. On ne devine que trop peu ce que fut l’existence du pauvre déraciné réduit à cette maigre pitance, à laquelle s’ajoutaient parfois les alcools corrosifs offerts par d’aimables spectateurs. Il subsista ainsi, pourtant, pendant un an, créant Le champ de naviots et tant d’œuvres d’une facture déjà puissante, cris de révolte d’une âme simple et droite se dressant face à la société égoïste et veule pour laquelle « l’honneur quient [tient] dans l’carré d’papier d’un billet d’mille ».

« S’il atteignit la gloire, il ne connut jamais l’aisance […] Sincère dans ses propos comme dans ses œuvres, Gaston Couté distribuait avec beaucoup trop de générosité les vérités désagréables […] Son indépendance, hélas aussi son intempérance, faisaient de [lui] un pensionnaire inconstant. C’est pourquoi il ne figura pas à la place d’honneur qui lui revenait sur les programmes de nos cabarets. Victime de l’alcoolisme, il mourut en 1911 à l’hôpital Lariboisière, laissant à 31 ans une œuvre admirable ». Armelle Audigane est catégorique. « Connu pour ses textes antimilitaristes, sociaux et anarchistes, nul doute que s’il vivait encore, au vu des événements actuels, le poète aurait la plume « causeuse » à souhait », avoue sans détour l’animatrice de l’association Noces de Paroles, « mettant sûrement sa poésie au service du petit peuple et des iniquités que ce dernier endure ». Philippe Gitton

Gaston Couté, interprété par Yves Champigny : le 14/10 à 19h, entrée libre, au Grand Aslon à Ligné (36). Accompagné par Fetchaï Nadji et Éric Champigny à la guitare, Claude Jaussint à l’accordéon diatonique (confirmation souhaitée : 06.16.25.66.54).

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Du Mexique à la planète Terre

Du 02 au 12/10, au théâtre L’échangeur de Bagnolet (93) Jean Boillot propose La terre entre les mondes. Du Mexique à l’ailleurs, une pièce de Métie Navajo entre réalisme et poésie. Un joli conte sur la préservation de la planète et l’émancipation des femmes.

L’une est fille de paysans indiens. Fière de sa culture et de son parler Maya, « la langue des oiseaux »… L’autre est fille de colons mennonites, à la foi rigoureuse et férus d’agriculture intensive…  Cecilia et Amalia, la brune et la blonde aux cultures radicalement différentes, sympathisent au fil de leurs rencontres. Au point de partir ensemble à la découverte de La terre entre les mondes, de l’autre côté de la forêt, en tout cas de ce qu’il en reste après déforestation et vastes plantations de soja !

En fond de scène, un immense arbre, siège des esprits et refuge pour la grand-mère fidèle aux valeurs ancestrales, morte-vivante qui s’en vient visiter en songe Cecilia, sa petite-fille. Chants, couleurs et senteurs envahissent alors l’espace du théâtre de L’échangeur, à l’heure où les deux jeunes femmes s’affrontent et confrontent leur mode de vie, leurs croyances et aspirations. Des dialogues d’une simplicité déroutante et pourtant porteurs d’une haute valeur ajoutée : le respect de la nature, le respect des cultures, le respect de la femme… Métie Navajo use d’un propos d’une belle lucidité et clarté. Un message politique au sens vrai du terme, une mise en scène aux couleurs chatoyantes d’une élégante finesse.

Est ainsi offert aux spectateurs, tous sens en éveil, un plaidoyer humaniste d’une incroyable puissance « poïétique ». La symbolique illustration du qualificatif choyé par le regretté Édouard Glissant, le romancier et poète antillais qui célébrait la partition du « Tout-Monde » au défi des particularismes locaux ou régionaux ! Du Mexique à l’ailleurs, entre réalisme et poésie, un joli conte fantastique sur le partage des ressources et des richesses, la préservation de la planète et l’émancipation des femmes. Vraiment, un spectacle d’une rare beauté. Yonnel Liégeois

La Terre entre les mondes : une pièce de Métie Navajo, dans une mise en scène de Jean Boillot. Du 02 au 12/10 à L’échangeur de Bagnolet, du 18 au 21/10 au théâtre Joliette de Marseille. Le texte est paru aux éditions Espace 34.

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Marx, un parisien au musée

Jusqu’au 31/12, à Montreuil (93), le Musée de l’Histoire vivante accueille Marx en France. Une exposition qui retrace les années parisiennes du philosophe allemand, à travers dessins humoristiques et œuvres contemporaines. Paru dans Le Montreuillois, un entretien de Jean-François Monthel avec Éric Lafon, le directeur scientifique du musée et commissaire de l’exposition.

Jean-François Monthel – Que raconte Marx en France, la nouvelle exposition du Musée de l’Histoire vivante ?

Éric Lafon – Il est frappant de constater que Karl Marx est toujours d’actualité. 2023 célèbre les cent quarante ans de sa mort. Cette commémoration a donné lieu à la publication de nombreux hors-séries dans la presse. Il y a eu aussi, en 2017, la sortie du film de Raoul Peck sur la jeunesse de Marx. La réédition de ses œuvres rencontre un certain succès. Le Musée de l’Histoire vivante s’associe à ce mouvement, à sa manière. Nous nous sommes intéressés aux années parisiennes de Marx. Et nous avons souhaité explorer la permanence de son image et de sa pensée, à travers un panel d’œuvres et de documents amusants et accessibles à tous.

J-F.M. – Quand Marx a-t-il séjourné à Paris ?

É.L. – Il arrive en 1843, avec son épouse, Jenny, enceinte. Il est chassé par la monarchie de Juillet, en 1845. Il revient en 1849, avant d’être à nouveau expulsé. Les Allemands forment alors la plus grande communauté étrangère à Paris. Il y a des intellectuels, mais aussi des ouvriers, des tisserands, des métalliers… Karl Marx fréquente le café Le Régence, où il croise les premiers socialistes et les révolutionnaires français. C’est là qu’il rencontre pour la première fois Friedrich Engels. Pour tous les révolutionnaires de cette époque, Paris occupe une place «centrale». La Révolution française est encore proche.

J-F.M. – Que reste-t-il de cette époque de sa vie ?

É. L. – Quand Marx vient à Paris pour la première fois, il n’a que 25 ans, il est totalement inconnu. Nous avons cependant réussi à suivre sa trace. À travers sa correspondance, nous le retrouvons par exemple à Argenteuil et à Enghien-les-Bains, où sa fille et lui se font soigner pour des maladies pulmonaires. Ils vivaient alors dans des conditions misérables. Plus tard, en 1882, Marx embarque à Marseille pour l’Algérie, à bord du paquebot Le Saïd. Un voyage que lui ont conseillé les médecins pour soigner ses problèmes respiratoires. Il séjournera plusieurs mois à Alger. Nous exposons d’ailleurs la dernière photo de lui, prise dans un studio algérois. Karl Marx s’était fait raser la barbe pour l’occasion ! Pour plonger dans l’ambiance, nous avons aussi entièrement restauré la véranda du musée, où nous avons installé des transats…

J-F.M. – Une partie de l’exposition est consacrée à la pensée de Marx. En quoi reste-t-elle d’actualité ?

É. L. – Ses analyses sont décortiquées aujourd’hui encore dans toutes les facultés d’économie, même les plus libérales. Elles expliquent le capitalisme. Avec des dessins, des planches de bandes dessinées, Marx en France propose d’aborder simplement les notions de profit, de plus-value, de lutte des classes… Nous exposons également toutes sortes d’œuvres contemporaines qui montrent à quel point l’image de Marx inspire. Son visage barbu est de toutes les manifestations, parfois dans toutes les couleurs. Cela mérite d’y regarder de plus près. Propos recueillis par Jean-François Monthel

Marx en France : Du 25/03 au 31/12/23, au Musée de l’Histoire vivante (31 bd Théophile-Sueur, parc Montreau, 93100 Montreuil).

Marx en France, le livre

En lien avec l’exposition, le Musée publie Marx en France. Histoire, usages et représentations (en vente à la boutique, 24€90). Sous la plume d’une dizaine d’historiens de la jeune génération, l’ouvrage rassemble la centaine d’œuvres présentées au musée. Dont Jean-Numa Ducange, spécialiste de l’histoire des marxismes et auteur notamment du remarqué Marx à la plage, le Capital dans un transat.

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Brin d’être, la recette du bien-être !

À Saulnay (36), Lucie et Damien Koziaz développent cultures maraîchères et plantes aromatiques. Avec Brin d’être, un retour à la terre qui répond à leurs aspirations et au bien-être collectif.

À l’heure où les circuits courts sont de plus en plus valorisés, il était difficile pour Lucie et Damien de faire mieux ! C’est au sein même du bourg de Saulnay, dans l’Indre, qu’ils ont trouvé une parcelle suffisamment vaste pour développer leur projet. « Les caractéristiques du sol sont différentes selon les endroits. Aussi, nous réservons certaines parties au maraîchage et d’autres aux plantes aromatiques ». Là se récoltent tomates, poireaux, pommes de terre, carottes, courgettes, salades, radis, betteraves… Pour lutter naturellement contre les pucerons et protéger les quelques deux cent pieds de tomates, à proximité on trouve du basilic qui chasse les insectes nuisibles ou des capucines qui les attirent et les éloignent ainsi du fruit. Le couple ne compte pas se limiter à ce type d’activités, le parc des poules sera augmenté pour répondre à une demande croissante d’œufs de qualité.

À quelques pas de là, la place est occupée par les plantes aromatiques : origan, sarriette, bourrache, sauge, thym, estragon … Au total, une vingtaine de variétés vers lesquelles Lucie et Damien souhaitent concentrer une partie plus importante de leur travail. Le projet ? La commercialisation de tisanes. Un bâtiment, déjà équipé d’une salle de séchage, doit être aménagé. « Nous sommes deux exploitants sur ce créneau dans le département, il y a de quoi envisager de réels débouchés », note Damien. Le domaine, ils l’ont trouvé au bout d’une longue série de visites. « Il correspond exactement à nos aspirations ». D’une surface suffisamment vaste (près de 7000 m²), avec une maison vivable immédiatement pour accueillir les deux enfants de la famille, à proximité d’autres habitations… « C’était important pour nous de nous intégrer dans la localité », précise Lucie. En effet, le couple a vécu la première partie de son existence sous d’autres cieux.

À l’ombre des chênes, les salades poussent mieux

Originaire de Châteauroux, Damien a passé sa jeunesse dans le sud-ouest. Après un bac scientifique pour devenir kiné, il s’inscrit à la faculté de médecine de Toulouse. C’est là qu’il rencontre Lucie. Ils arrêtent alors leurs études et exercent différents métiers : ajusteur chez Airbus pour l’un, restauration rapide et aide à domicile pour l’autre… N’y trouvant pas un réel épanouissement, ils décident de changer du tout au tout pour une activité et un rythme de vie plus conformes à leurs valeurs et aspirations. Direction l’Indre, un retour aux sources pour Damien où la greffe, de toute évidence, a bien pris !

Salle de séchage des aromates

Pour le couple, l’immersion en terre brennouse est une réussite. « Ça s’est fait naturellement et rapidement. Portés par le tissu associatif, nous avons le sentiment d’être pris dans une vague positive. On trouve toujours quelqu’un pour aider en cas de problème. Saulnay est une grande famille », constate Lucie avec un large sourire. Une vie sociale riche et un travail au service d’une agriculture biologique contribuant au bien-être des consommateurs et à la protection de l’environnement : pour Lucie et Damien, tant personnel que professionnel, au Brin d’être l’équilibre semble atteint. Philippe Gitton

Le Brin d’être, chez Lucie et Damien Koziac (visite de l’exploitation possible) : 8 chemin des loges, 36290 Saulnay (Tél. : 06.52.72.51.20 ou 02.18.01.08.57). Vente directe sur les marchés : le jeudi matin à Mézières, le vendredi matin à Buzançais, le dimanche matin à Vendœuvres.

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Chowra Makaremi, anthropologue iranienne

Que l’anthropologue travaille sur l’Iran, son pays d’origine, ou sur le statut des étrangers en France, Chowra Makaremi laisse dans ses recherches toute leur place à la subjectivité et aux émotions. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°361, août-septembre 2023), un article d’Adèle Cailleteau.

Chowra Makaremi a sept mois quand sa mère, Fatemeh Zarei, opposante politique à la République islamique d’Iran est emprisonnée. Elle a sept ans quand elle disparaît au cours de l’exécution massive de milliers d’opposants, en 1988. Ce « massacre des prisons », aussi intime pour Chowra Makaremi qu’il est encore tabou en Iran, est le fondement du travail de recherche de l’enfant devenue anthropologue. « Comment l’absence des corps emprisonne-t-elle nos mémoires, là où le politique griffe au plus intime ? Là où seul l’intime reste en témoignage d’une politique ? », demande la chercheuse au CNRS dans son film documentaire Hitch, une histoire iranienne, sorti en 2019.

Cette enquête sur ce qu’il se passe « quand l’histoire a effacé les êtres » est l’aboutissement d’un travail commencé quinze ans auparavant grâce à une découverte fortuite : celle, à l’hiver 2004, des mémoires de son grand-père maternel. Aziz Zarei les a rédigées à partir de 1988 et la mort de sa seconde fille – la première avait été emprisonnée et tuée par le régime en 1982 – pour garder une trace de la tragédie. Chowra Makaremi s’attelle à leur traduction, en parallèle de sa thèse. La contestation populaire qui se met en place après les élections de 2009 – le pouvoir est accusé de fraude électorale par une partie de la population – motive la chercheuse. « Ce mouvement vert prodémocratique secoue toute une génération qui est la mienne, explique-t-elle. Réinscrire la mémoire des opposants politiques des années 1980, c’était une façon d’outiller les militants politiques face à l’État ». Le Cahier d’Aziz*, publié en 2011 avec une longue postface qui décrit comment « l’histoire pénètre les vies individuelles », est nouvellement réédité chez Folio Gallimard avec une préface inédite de Chowra Makaremi.

La détresse d’une militante

Le sujet est intime, la démarche de la chercheuse subjective. Et elle l’assume, citant d’emblée le sociologue états-unien Howard Becker : « La question n’est pas de savoir si le chercheur prend parti mais whose side are we on ? (de quel côté sommes-nous ?) » C’est même son engagement qui l’a conduite à la recherche. Sa thèse visait à dénouer un paradoxe : alors que les militants gagnaient des combats juridiques en faveur des migrants, la situation de ces derniers se dégradait. Elle-même le vivait au quotidien : cette diplômée de Sciences po a travaillé de 2005 à 2008 avec l’association Anafé dans la « zone d’attente » de l’aéroport de Roissy, centre de détention pour les étrangers qui ne sont pas admis à entrer dans le pays. « J’ai commencé cette thèse à partir de la détresse vécue en tant que militante », souligne-t-elle aujourd’hui.

Son travail est récompensé en 2021 par la médaille de bronze du CNRS. C’était un peu avant que la mort de la jeune Mahsa Amini en septembre 2022, trois jours après son arrestation par la police des mœurs, éveille un mouvement majeur de contestation en Iran. Cet événement est le point de départ de son nouveau livre, Femme, vie, liberté*. Encore une nouvelle forme d’écriture, loin des articles scientifiques dans lesquels elle se sent « engoncée » : il sera sa chronique, presque au jour le jour sur les événements. « J’ai écrit le livre que j’aimerais lire plus tard, si je devais travailler dans dix ans sur le mouvement Femme, vie, liberté. Pour avoir la trace des micro événements qui ne font pas date, précise-t-elle. Un livre humble, qui nous introduit un monde ». Adèle Cailleteau

*Femme, vie, liberté (La Découverte, 352 p., 21€). Chowra Makaremi est anthropologue et chercheure au CNRS, spécialiste des nouvelles conditions migratoires.

*Le cahier d’Aziz, traduit et présenté par Chowra Makaremi, avec une postface de Christiane Vollaire (Folio Gallimard, 272 p., 8€70).

Dans ce même numéro d’août-septembre, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : Changer de vie, qu’est-ce qui influence nos choix d’existence ? « Au contact des penseurs et artistes, ce numéro invite à mettre de l’intelligence dans nos rêves et du rêve dans nos plans de carrière », écrit dans son éditorial Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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Pignon-Ernest, colleur d’images

Jusqu’au 15 octobre, Ernest Pignon-Ernest expose ses œuvres au Doyenné de Brioude (43). Depuis 1966, l’artiste appose des images grand format sur les murs des villes pour interpeller les citoyens. Rassemblés, photographies-collages-dessins-documents révèlent la puissance créatrice de ce pionnier de l’art urbain. 

L’exposition L’écho du monde, présentée au Doyenné de Brioude jusqu’à mi-octobre, retrace le parcours d’Ernest Pignon-Ernest. Mieux encore, elle explique sa démarche , artistique-intellectuelle-politique, d’hier à aujourd’hui. Photos, collages, dessins et documents exposés évoquent ses interventions, de 1966 à nos jours. L’artiste voyage et se nourrit de rencontres, toujours dans un esprit d’engagement politique et social. Défenseur de grandes causes, gardien de la mémoire et de l’histoire collective, Ernest Pignon-Ernest est considéré comme l’initiateur du « street art ».

La démarche du plasticien est autant artistique que politique, elle s’inscrit dans des lieux et des événements donnés. Comme il s’en explique, « un grand malentendu a consisté longtemps à privilégier mes dessins, à en faire l’œuvre même, à les considérer en oubliant qu’ils ne sont conçus (…) que dans la perspective de leur relation aux lieux ». Loin d’être de simples collages, ses œuvres sont des interventions cherchant à apostropher les habitants. Ainsi, quand il colle en 1974 ses « Immigrés » sur le bas des façades des belles maisons bourgeoises d’Avignon, ils sont enfermés dans un soupirail. « Cette image est née d’un dialogue avec un groupe de travailleurs immigrés d’Avignon. (…) Ce qui sautait aux yeux, c’est qu’ils étaient pratiquement tous cantonnés dans des tranchées ou des caves, qu’ils n’étaient littéralement pas au même niveau ».

Même chose avec sa série des « Expulsés », montrant un couple avec valise et matelas roulé sous le bras, qu’il placarde de 1977 à 1979 sur les immeubles éventrés d’un Paris en pleine rénovation urbaine. Ernest Pignon-Ernest affiche ses convictions en même temps que ses dessins et prend clairement partie contre les injustices. En 1975, alors que la loi visant à légaliser l’avortement est débattue à l’Assemblée, l’artiste collera les images d’une femme nue agonisant pour signifier que les avortements clandestins tuent en premier lieu les femmes.

Quand des centaines d’images d’une famille noire parquée derrière des barbelés surgissent à Nice en 1974, c’est pour dénoncer l’apartheid et s’opposer à la décision du conseil municipal de jumelage avec la ville du Cap en Afrique du Sud. L’initiateur du « street art » a parcouru le monde et en s’inspirant de l’histoire des lieux qu’il a investis, il a fait resurgir les spectres du passé pour mieux interpeller le présent comme l’avenir. Des figures de résistants sont venues rappeler leurs combats : le militant Maurice Audin (torturé et assassiné par l’armée française en 1957) dans les rues d’Alger en 2003 comme le poète palestinien Mahmoud Darwich à Ramallah en Palestine en 2009. Ernest Pignon-Ernest rendra encore hommage en 2015 au réalisateur Pier Paolo Pasolini, 40 ans après son assassinat. Il dessine son portrait, tenant dans ses bras son propre corps, qu’il colle sur les murs de Rome et de Naples. Amélie Meffre

Ernest Pignon-Ernest, L’écho du monde : jusqu’au 15/10/23, au Doyenné de Brioude (Place Lafayette, 43100 Brioude. Tél. : 04.71.74.51.34).

À lire :

Le précieux Face aux murs (288 p., 30€), l’album qui rassemble une large sélection des œuvres éphémères d’Ernest Pignon-Ernest. Avec les textes d’une cinquantaine d’auteurs qui, dans des formes diverses (poèmes, récits, essais), reviennent sur leur rencontre avec l’artiste et l’une de ses œuvres (Ed. Delpire, 288 p., 30€).

Disponibles, aussi, le catalogue de l’exposition de Landerneau (230 p., 35€) et le magnifique ouvrage d’art que lui consacre André Velter chez Gallimard (360 p., 50€).

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Martin Luther King, un rêve toujours d’actualité !

Le 28 août 1963, il y a 60 ans, près de 250 000 personnes se rassemblent au Lincoln Memorial de Washington pour écouter Martin Luther King, leader du mouvement pour les droits civiques des Noirs. Sous le titre Je fais un rêve, un discours passé à la postérité. D’une brûlante actualité, à l’heure où racisme et antisémitisme n’ont toujours pas désarmé.

Si les États-Unis ont aboli l’esclavage en 1865 sous l’impulsion d’Abraham Lincoln, Noirs et Blancs sont encore loin d’avoir les mêmes droits ! En 1963, la ségrégation demeure à l’école, dans l’accès à l’emploi et dans les transports. Le 11 juin de cette année-là, depuis le Bureau ovale le président Kennedy prononce son fameux discours sur les droits civiques, dénonçant avec force le racisme contre les Noirs : « Cent ans de retard depuis que le Président Lincoln libéra les esclaves et pourtant leurs héritiers, leurs petit-fils, ne sont pas pleinement libres. Ils ne sont pas encore libérés des chaînes de l’injustice. Ils ne sont pas encore libérés de l’oppression sociale et économique. Malgré tous ses espoirs et toutes ses vantardises, cette nation ne sera pas pleinement libre, tant que tous ses citoyens ne le sont pas ». Deux mois plus tard, le 28 août 1963, est organisée la « marche sur Washington pour l’emploi et la liberté » qui rassemble des dizaines de milliers de personnes à l’appel du pasteur King.

« Je fais le rêve d’une Amérique fraternelle, où blancs et Noirs se retrouveraient unis et libres. Nous sommes venus en ce lieu sacrifié pour rappeler à l’Amérique les exigeantes urgences de l’heure présente. Ce n’est pas le moment de s’offrir le luxe de laisser tiédir notre ardeur ou de prendre les tranquillisants des demi-mesures. C’est l’heure de tenir les promesses de la démocratie. C’est l’heure d’émerger des vallées obscures et désolées de la ségrégation pour fouler le sentier ensoleillé de la justice raciale. C’est l’heure d’arracher notre nation des sables mouvant de l’injustice raciale et de l’établir sur le roc de la fraternité. C’est l’heure de faire de la justice une réalité pour tous les enfants de Dieu...

Je rêve qu’un jour toute la vallée sera relevée, toute colline et toute montagne seront rabaissées, les endroits escarpés seront aplanis et les chemins tortueux redressés, la gloire du Seigneur sera révélée à tout être fait de chair. Telle est notre espérance. Avec cette foi, nous serons capables de distinguer dans la montagne du désespoir une pierre d’espérance. Avec cette foi, nous serons capables de transformer les discordes criardes de notre nation en une superbe symphonie de liberté. Avec cette foi, nous serons capables de travailler ensemble, de prier ensemble, de lutter ensemble, d’aller en prison ensemble, de défendre la cause de la liberté ensemble, en sachant qu’un jour nous serons libres...

Ce sera le jour où tous les enfants de Dieu pourront chanter ces paroles qui auront alors un nouveau sens : « Mon pays, c’est toi, douce terre de liberté, c’est toi que je chante. Terre où sont morts mes pères, terre dont les pèlerins étaient fiers, que du flanc de chacune de tes montagnes, sonne la cloche de la liberté ! Quand nous permettrons à la cloche de la liberté de sonner dans chaque village, dans chaque hameau, dans chaque ville et dans chaque État, nous pourrons fêter le jour où tous les enfants de Dieu, les Noirs, les Blancs, les Juifs et les non-Juifs, les Protestants et les Catholiques, pourront se donner la main et chanter les paroles du vieux Negro Spiritual : « enfin libres, enfin libres, grâce soit rendue au Dieu tout puissant, nous sommes enfin libres ! »

Trois mois plus tard, le 22 novembre 1963, JFK est assassiné. Toutefois, après un vote favorable du Congrès, le 2 juillet 1964, le président Johnson signe le Civil Rights Act. Cette législation d’envergure rend illégale la discrimination selon la race, la religion, le sexe ou l’origine nationale dans les bâtiments publics, dont les écoles, ainsi que dans les pratiques d’embauche et le processus électoral. Le 14 octobre 1964, Martin Luther King est lauréat du prix Nobel de la paix. Acclamé comme un héros pour certains, il devient un homme à abattre pour d’autres : le 4 avril 1968, il est assassiné à Memphis, dans le Tennessee. Floride, ce 26 août 2023 : un jeune homme blanc, animé d’une puissante « haine raciale » selon les autorités, abat trois personnes noires dans un magasin de Jacksonville. Contre le racisme et l’antisémitisme, contre toutes les discriminations, pour l’égalité et la fraternité citoyennes, le combat demeure. Yonnel Liégeois

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Bonnaffé, l’agité du buccal !

Du 20 au 23/08, à la Mousson d’été (54), Jacques Bonnaffé présente L’Oral et Hardi. Sur les textes de l’iconoclaste écrivain et poète belge Jean-Pierre Verheggen, un spectacle totalement déjanté. Un « agité du buccal » qui, fort d’un imaginaire débridé, se joue des mots dans un grand éclat de rire. Le 30/08, à Cosne-sur-Loire (58), il proposera Frontalier de Jean Portante au Garage Théâtre.

« Que notre langue soit rebelle aux trop sages oreilles, qu’elle leur paraisse trop insurrectionnelle au besoin, pourvu qu’elle soit tout le contraire de celle des politiciens  » : cette maxime de Jean-Pierre Verheggen, méritant lauréat du prix Nobelge, Jacques Bonnaffé la fait sienne. Pour l’incarner, avec force humour et talent, en cet inénarrable L’Oral et Hardi… En 2009 déjà, ce même spectacle aujourd’hui revisité valut un Molière à l’incurable bonimenteur quand il déclama sur scène les textes à l’architecture proprement iconoclaste du trublion wallon. Une plume qui file à bride abattue entre érudition et humour, se moquant des règles du langage comme un cheval fou dans un jeu de scrabble, une cavalcade épicée entre sauts de mots et obstacles lexicaux. Une écriture qui prouve que l’esprit de dérision se révèle puissante arme de subversion !

Une verve qui déverse et chute les mots à grande vitesse, à rougir de honte les eaux du Niagara… De la salle à la scène, de cour à jardin, outre d’impromptus tours et détours en coulisses, l’hardi Ch’ti court, saute, gambade, se dépense sans compter. Ne cessant jamais, fort de son accent du Nord, de parler, haranguer, proférer, déclamer, apostropher le public de ses hautes considérations poético-philosophiques… « Je suis un handicapé de la langue, un languedicapé de naissance », confesse Jean-Pierre Verheggen. Une affirmation qui ravit le récitant voltigeur, appréciant les « odes homériques, transes linguistiques, morceaux de bravoure et discours manifestes » de l’atypique wallon. Un baroudeur verbal qui chevauche avec gourmandise, calvitie au vent, monts et vallons poétiques.

Ticket chic pour allocution poétique, est-il précisé en sous-titre choc. Publicité mensongère, erreur de casting : se déploie en fait un époustouflant marathon verbal, un « métingue » à sulfureuse portée politique ! La stupeur du public monte et enfle, sa jubilation aussi, face à l’avalanche de déclarations-interpellations-énumérations. Époumonées allegro presto, sans répit ni repos, entre sauts de cabri pour l’interprète et coups de langue pour les textes… Bonnaffé ? Un obsédé du verbe, un déjanté du vers, un allumé du buccal qui transpire à gros mots à tout vouloir dire sur le tout et le rien, surtout sur l’essentiel : que la poésie est fille rebelle, que la rime subvertit autant la grammaire des bien-disants que le monde des bien-pensants.

L’Oral et Hardi ? Entre hilarité débridée et sérieux assumé, de l’écrire au dire, une plongée surréaliste dans l’imaginaire pour un lâcher prise salutaire ! Yonnel Liégeois

L’Oral et Hardi, avec Jacques Bonnaffé sur des textes de Jean-Pierre Verheggen, dans le cadre de la Mousson d’été : le 20/08 à 18h, salle des fêtes, 54700 Atton. Le 22/08 à 19h, salle multi-activités, 54380 Dieulouard. Le 23/08 à 19h, espace Saint-Laurent, 54700 Pont-à-Mousson.

– Le 30/08 à 21h00, à Cosne-sur-Loire (58), Jacques Bonnaffé présente Frontalier. Un texte de Jean Portante, mis en scène par Frank Hoffmann, dans le cadre de la 4ème édition du festival du Garage Théâtre. L’épopée de toutes les frontières enjambées depuis Enée, fuyant sa ville de Troie, jusqu’au migrant d’aujourd’hui. Avec l’inénarrable bateleur de mots à la dérive, de rime en rime et tout le toutime pour réveiller nos pupilles ou épicer nos papilles !

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