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Thomas Jolly, plaidoyer pour la culture

Lors des 40e Victoires de la Musique, le 14 février, Thomas Jolly a marqué la soirée avec un discours engagé, à la différence des autres artistes récompensés. Malgré un temps imparti, indiqué par la musique qui commençait à recouvrir sa voix, le metteur en scène est allé au bout d’un discours qu’il avait consciencieusement écrit sur son téléphone. Publié par nos confrères de Scèneweb

« Dans cette victoire, il y en a d’autres, elle en contient plusieurs, et c’est la victoire de l’unité sur la division, de la joie sur l’effroi, de l’accueil sur le repli.

La victoire de notre aspiration à bien vivre ensemble, à se respecter, à se considérer.

La victoire de l’altérité comme force, de notre diversité comme richesse.

La victoire d’un récit commun, les uns tout contre les autres et pas les uns contre les autres.

Ces cérémonies sont quatre démonstrations du pouvoir fédérateur et émancipateur du spectacle vivant, pour le singulier et le commun, pour l’individuel et le collectif.

Un outil pour faire société et célébrer notre humanité partagée.

Alors comme on dit, les jeux sont faits et rien ne va plus, si le spectacle vivant porte en lui cette puissance émancipatrice, il ne peut rien sans un pouvoir qui le considère et le soutient.

Aussi je m’étonne, dans cette période de tourments multiples, de voir ici ou là les moyens pour la culture affaiblis ou tout bonnement retirés.

La culture coûte, mais elle rapporte aussi, économiquement bien sûr. Ce qu’elle rapporte immatériellement est inestimable, elle est au service de l’intérêt général.

C’est ce que je crois être la vocation de la politique. Alors, on a beaucoup dit et beaucoup entendu que ces jeux étaient une parenthèse.

Cela induit que forcément à un moment donné elle doit se refermer.

Moi je vois ça plutôt comme une brèche, une brèche lumineuse dans l’ombre épaisse et grandissante qui plane sur nous, que cette victoire qui contient toutes les autres victoires, collectives et partagées, nous servent de lanterne. Merci. »

Thomas Jolly

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Libraire, aimer les livres et les gens

Libraire à Folies d’encre, à Montreuil (93), Antonin Bonnet raconte son métier au quotidien. Entre passion de la lecture, manutention et tout le travail effectué autour des livres. Plongée au cœur d’une profession qui mêle gestion, échange d’idées et contacts humains.
 

Folies d’encre à Montreuil, en Seine-Saint-Denis, une librairie qui, bien que située au-delà du périphérique, a su s’imposer dans le milieu parisien. Née il y a 44 ans, devenue aujourd’hui une institution, elle est la première librairie généraliste indépendante à avoir été créée dans le 9-3. L’organisation de rencontres avec des auteurs et des personnalités – Mona Chollet, Amélie Nothomb, Christiane Taubira ou même François Hollande – lui confère une notoriété de librairie engagée comme le suggère son adresse, avenue de la Résistance. En témoignent les rayonnages avec un large choix d’ouvrages sur les problématiques sociétales. L’évènement de la veille est encore à l’affiche : l’accueil de l’historien Patrick Boucheron, spécialiste du Moyen  Âge, qui présentait son dernier livre Libertés urbaines (CNRS éditions). « J’anime les rencontres avec le public. Ça implique de lire l’ouvrage, de connaître l’auteur, mais ce n’est pas un travail de journaliste », note Antonin Bonnet, « on assure la promotion et il n’y a pas de questions pièges ».

Antonin le libraire est arrivé au métier par des détours inattendus. Inscrit à la fac en philo, puis en histoire, il a tenté de concilier études et travail. « Ce n’était pas tenable. J’ai fait plein de métiers : sondages, vendanges, débardage dans la forêt, technicien de surface… Ensuite, durant plusieurs années, j’ai effectué des remplacements comme concierge. À un moment donné, je me suis inscrit à Pôle emploi. En raison de mon goût pour la lecture, on me conseille un brevet d’apprentissage de libraire. C’est ainsi qu’en 2015, j’ai 25 ans, je postule comme apprenti chez Folies d’encre ». Après deux ans d’apprentissage et l’obtention de son diplôme en 2017, le jeune homme est embauché.

Assez rapidement, l’apprenti creuse son sillon et se spécialise dans les sciences humaines et les essais. Grand lecteur, il rédige des notules à destination des clients sur de petites fiches cartonnées accrochées sur les livres. Et devient chef de rayon. « La responsable de la littérature est partie en retraite, le collègue des sciences humaines l’a remplacée ». En parallèle, il donne des cours à « Clermont-Ferrand ou Laval sur l’histoire de la librairie, la loi Lang (qui a instauré le prix unique du livre en 1981, ndlr) ou encore sur ce qu’on appelle les livres de fonds (ceux qu’on distingue des nouveautés) en ethnologie, sociologie et psychologie… ».

Le livre est un objet qui exige beaucoup de manutention : la réception, les retours, la mise en rayon…. « Si on n’amène pas de l’énergie en permanence, ça peut vite tourner au chaos ». Il y a la gestion des offices (nouveautés, sorties du jour) et le réassort. « Ce sont des principes qui s’appliquent à tous les magasins, car la librairie, c’est aussi un commerce qu’il faut gérer, et le mieux possible pour durer », explique Antonin. Avant de conclure : « Venir à ce métier par idéal n’est pas suffisant. Ce n’était pas mon cas, car j’avais aussi besoin de manger. De toute façon, si tu ne gères pas l’aspect commercial, tu ne vends pas et tes idées ne passent pas non plus ». Sa conviction profonde ? « Être libraire, c’est d’abord et surtout aimer les livres et les gens ». Régis Frutier, photos Bapoushoo

Librairie Folies d’encre : 9 avenue de la Résistance, 93100 Montreuil (Tél. : 01.49.20.80.00). Ouverture : lundi (12h-19h), du mardi au samedi (10h-19h).

Avec un réseau de près de 3 500 librairies, la France est l’un des pays où le nombre de librairies est le plus important au monde. Elles représentent 40% du marché devant les grandes surfaces culturelles, la grande distribution et Internet. Elles souffrent aujourd’hui de l’explosion du prix de l’immobilier, et de la concurrence acharnée des plateformes numériques. Leur atout majeur ? Le dialogue et le conseil au lecteur. Le secteur de la librairie emploie 14 000 salariés. Le salaire moyen dans la profession est de 1720€ net. Près de 75 000 nouveautés paraissent chaque année (Source : Syndicat de la librairie française).

Pennac et les droits du lecteur

Professeur de français, écrivain (La saga Malaussène), Daniel Pennac a publié un roman autobiographique, Chagrin d’école (prix Renaudot 2007), dans lequel il raconte son parcours de cancre. Un bouquin émoustillant pour des élèves qui ont des difficultés en classe malgré leur volonté de bien apprendre. Outre cet ouvrage, il a transmis ses « 10 commandements » de lecture dans un essai paru en 1992, Comme un roman. En fait, il s’agit bien plutôt de « droits » que le lecteur peut s’accorder de sa propre autorité :

1. Le droit de ne pas lire

2. Le droit de sauter des pages

3. Le droit de ne pas finir un livre

4. Le droit de relire

5. Le droit de lire n’importe quoi (même s’il y a des bons et des mauvais romans)

6. Le droit au bovarysme (c’est-à-dire à la passion quand on lit)

7. Le droit de lire n’importe où

8. Le droit de grappiller (commencer un livre par le milieu !)

9. Le droit de lire à haute voix

10. Le droit de nous taire (taire nos sentiments à l’égard du livre)

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Debout pour la culture !

Alors que partout en France, les artistes appellent le public à se « mettre debout pour la Culture », afin de protester contre les coupes budgétaires drastiques des financements publics de l’État et des collectivités, un ensemble de 40 000 professionnels de la Culture, issus de toutes les disciplines (spectacle vivant, cinéma, littérature, musique, arts plastiques, etc.), rejoint par des citoyennes et citoyens de tous horizons professionnels, lance aujourd’hui la pétition « Debout pour la Culture ! Debout pour le service public ».

En décembre 2024, présidente de la région des Pays de la Loire, Christelle Morançais (Horizons) faisait fort déjà : elle annonçait 75 % de baisse des subventions au secteur de la culture. Mieux ou pire encore, le conseil départemental de l’Hérault, présidé par Kléber Mesquida (Parti socialiste), a décidé « une coupe de 100 % du budget alloué à la culture ». Hormis les financements obligatoires d’un département (lecture publique dans les médiathèques, les écoles de musique, les actions dans les maisons d’enfants à caractère social et les Ehpad)… En outre, la région Occitanie a d’ores et déjà annoncé une baisse de 100 000 euros pour la culture dans l’Hérault. Prochainement, la présidente socialiste de la région, Carole Delga, doit donner le détail de ces baisses. Pendant ce temps, que fait Rachida Dati, la ministre de la Culture ? Silence sur toute la ligne ! Chantiers de culture a signé la pétition, et vous ? Yonnel Liégeois

DEBOUT POUR LA CULTURE DEBOUT POUR LE SERVICE PUBLIC !

Les coupes budgétaires de l’État et des collectivités plongent le service public de l’art et de la culture dans une situation alarmante. Chaque fois qu’une coupe budgétaire de 20.000 euros est annoncée, c’est l’équivalent d’un emploi permanent dans une structure culturelle ou d’un emploi artistique, technique ou administratif intermittent, qui est menacé de disparition.

À chaque perte d’emploi, c’est l’accès à l’art et à la culture qui recule pour toute la population française, dans les villes, dans les villages ruraux, dans les banlieues. C’est moins de créations, moins de représentations, moins d’éducation artistique dans les établissements scolaires, moins d’interventions culturelles dans les hôpitaux ou ailleurs. À chaque perte d’emploi, les risques augmentent de cessation d’activité des équipes artistiques et des lieux qui nous permettent de nous réunir et de faire débat.

Le contexte d’austérité budgétaire ne peut pas occulter les menaces qui planent sur notre démocratie. C’est pourquoi nous disons que sacrifier les services publics, dont celui de l’art et de la culture, est un calcul dangereux au regard des grands bénéfices sociétaux qui en découlent. Que l’État consacre 0,8 % de son budget à cette politique publique est déjà largement insuffisant pour répondre aux besoins exprimés par la population et par les professionnels. Aussi, nous toutes et tous, bénéficiaires du service public de l’art et de la culture, publics, artistes, technicien.ne.s, salarié.e.s, directeur.ices de lieux, nous nous tenons debout, ensemble, pour affirmer notre besoin d’une culture vivante qui stimule les imaginaires, partage les savoirs, reflète notre diversité et favorise le bien vivre ensemble.

Ensemble, nous nous tenons DEBOUT et nous signons LA PÉTITION pour défendre notre service public, ses emplois et les revendications portées unitairement par les syndicats d’employeurs et de salariés.

LES PREMIERS SIGNATAIRES 

Parmi les 40 000 premiers signataires dont vous pouvez découvrir les noms ici, on trouve notamment :

Laure Calamy / François Morel / Marina Foïs / Vincent Dedienne / Camille Cottin / Ludivine Sagnier / Denis Podalydes / Adèle Haenel / Jeanne Added  / Pascal Legitimus / Emily Loizeau / Joey Starr / Nancy Huston /  Vincent Macaigne / Julie Gayet / Philippe Torreton / Jeanne Balibar / Swann Arlaud / Corinne Masiero / Wajdi Mouawad / Agnès Jaoui / Bruno Solo / Nicole Garcia / Louis Garrel / Marie Ndiaye / Judith Henry / Cyril Dion / Juliette Binoche / Barbara Schulz / Emmanuel Mouret / Anouk Grinberg / Yann-Arthus Bertrand / Leonore Confino / Denis de Montgolfier / Robin Renucci / Romane Bohringer / Caroline Guiela Nguyen / Mathilda May / Julien Gosselin /  India Hair / Stanislas Nordey / Leslie Kaplan / Julie Delpy / Jacques Gamblin / Clara Ysé / Charles Berling / Gisèle Vienne / Philippe Quesne / Irène Jacob / François Schuiten / Maguy Marin / Benoît Delepine / Ariane Ascaride / Mathias Malzieu / Claire Nebout / Yves Pagès / Isabelle Carré / Albin de La Simone / Charlelie Couture / Régine Chopinot / Boris Charmatz / Dominique Blanc / Antoine Wauters / Rosemary Standley / Benoît Peeters / Anna Mouglalis / Olivier Saladin / Barbara Carlotti / Xavier Duringer / Alice Zeniter / Gaël Morel / Olivier Cadiot / Emmanuelle Huynh / Jean Bellorini / Claudine Galea / Jean-Loup Hubert / Sonia Rolland / Rafi Pitts / Emilie Dequenne / Camille Besse / Kader Attou / Gisèle Vienne / Adama Diop / Julie Brochen / Jean-Charles Massera / Mariana Otero / Jerôme Bel / Julie Bertuccelli / Jean-Louis Martinelli / Valérie Dréville / David Bobée / Anne Alvaro / Sylvain Creuzevault / Phia Ménard / Mohamed El Khatib / Jil Caplan / Jean-François Sivadier / Irène Bonnaud / Stéphane Braunschweig / Eva Darlan / Céline Sallette / Pascal Rabaté / Françoise Breut / Boubacar Sangaré / Gaelle Bourges / Michel Lussault / Véronique Vella / Gaëtan Châtaignier / Marie Morelle / Koya Kamura / Nadia Beugré / Thierry Thieu Niang / Chloé Moglia / Jean-François Zygel / Julie Deliquet / Vincent Dieutre / Valerie Bonneton / Martin Page / La  Ribot…

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Brecht, au temps du nazisme

Jusqu’au 07/02 à l’Odéon (75), puis au TNP (69) et au Théâtre du Nord (59), Julie Duclos propose Grand-peur et misère du IIIe Reich. Une série de tableaux écrits entre 1935 et 1938 par un Brecht déjà condamné à l’exil. Un théâtre qui a gardé toute sa pertinence.

Il n’est pas simple de s’attaquer au répertoire du dramaturge allemand, théoricien de la distanciation et pratiquant d’un théâtre épique et didactique. Son théâtre se fait rare sur les plateaux. De temps en temps, un Opéra de quat’sous, une Mère courage, une Vie de Galilée, Arturo Ui… C’est peut-être l’air du temps de ces dernières décennies qui veut ça : trop politique, trop militant, trop ceci ou trop cela, le théâtre de Brecht. Même si on s’empresse de citer cette réplique de la Résistible Ascension d’Arturo Ui : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». Pourtant, il suffit de se plonger dans la lecture des pièces de Brecht pour mesurer combien son théâtre n’a rien perdu de sa puissance ni de sa pertinence et se révèle un outil nécessaire. Un matériau artistique, esthétique, historique et politique d’importance pour décrypter la complexité du monde. D’hier et d’aujourd’hui. Pour en finir avec un théâtre qui se tient sage.

Le fascisme quotidien

Brecht écrit Grand-peur et misère du IIIe Reich entre 1933 et 1938 alors qu’il a dû quitter l’Allemagne. Dès l’arrivée au pouvoir d’Hitler, son théâtre est censuré, ses livres saisis, brûlés. Brecht s’installe au Danemark, parcourt l’Europe. Il rencontre des compatriotes exilés eux aussi, lit la presse, se documente, croise des témoignages pour écrire cette pièce où chaque scène, indépendante des autres mais reliée par un fil d’Ariane invisible, rend compte du climat de peur qui s’infiltre par tous les pores de la société allemande, n’épargnant aucune classe sociale. Brecht ne démontre rien, il montre le fascisme au quotidien.

Grand-peur et misère du IIIe Reich n’est pas une pièce de facture classique. Constituée de 28 tableaux, elle prend à contre-pied toute tentative de dramatisation spectaculaire pour se concentrer dans la sphère de l’intime. Ils sont ouvriers, paysans, travailleurs, chômeurs, boucher, femme de chambre, cuisinière, juge, procureur, médecin. On y voit des hommes et des femmes ordinaires, dans une situation extraordinaire. Certains se complaisent sans état d’âme dans la cruauté, une cruauté d’une terrible banalité ; d’autres tentent de survivre dans un univers impitoyable, inimaginable. Ainsi des parents basculent dans une paranoïa qui vire à l’absurde, persuadés que leur garçonnet les a dénoncés ; un juge cherche par tous les moyens à accorder droit et dictature ; une femme se sacrifie pour son mari médecin, parce que juive.

Une déshumanisation progressive

Chaque scène est plus troublante, dérangeante, que la précédente, tant la machine à broyer hommes, femmes et enfants n’épargne aucun d’eux, tous incapables de réagir autrement que par des réflexes de survie lourds de conséquences, paralysés jusque dans la parole. On les voit ployer sous ce sentiment de peur qui, insidieusement, ne les lâche pas et paralyse toute velléité de contestation. Julie Duclos parvient à installer une atmosphère étouffante qui va crescendo. Sobre et épurée, sa mise en scène est ponctuée de mouvements cinématographiques, sur le plateau et en vidéo, comme autant de respirations qui relient chaque tableau. On tourne ainsi les pages d’un livre inquiétant dont chaque chapitre raconte la déshumanisation à l’œuvre. Dans un décor semi-industriel d’une hauteur étouffante, aux murs gris troués de vitres opacifiées, les acteurs se livrent à cet exercice avec une intensité mesurée, jouant parfois d’une voix blanche, chuchotant de peur d’être entendus par ce monstre invisible.

Bientôt un siècle nous sépare de ces temps obscurs. On aimerait croire que toute ressemblance avec des personnages existants serait fortuite. Devant la montée des extrêmes droites en Europe et dans le monde, l’irruption de ce populisme qui inocule le poison vénéneux de la peur et de la haine, oui, il y a urgence à remettre Bertolt Brecht sur le métier ! On pense à la chanson de Rachid Taha, Voilà, voilà que ça recommence…. Marie-José Sirach, photos Simon Gosselin

Grand-peur et misère du IIIe Reich : du 11/01 au 7/02/25 à l’Odéon de Paris, du 13 au 22/02 au TNP de Villeurbanne, du 27/02 au 2/03 au Théâtre du Nord de Lille.

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Rictus, vibrant poète des miséreux

Au théâtre de l‘Essaïon (75), Guy-Pierre Couleau propose Rossignol à la langue pourrie. Écrits au début du XXe siècle, les poèmes de Jehan-Rictus témoignent d’une humanité ardente. Avec Agathe Quelquejay, bouleversante de naturel et de sincérité.

Sur la scène dépouillée, seule la lumière savamment dosée par Laurent Schneegans, avec sa petite forêt de flammes vacillantes, définit les contours des six aventures qui vont se dessiner. La mise en scène de Guy-Pierre Couleau inscrit ce moment rare dans l’écrin des caves médiévales et historiquement voûtées du théâtre Essaïon, dans le quartier parisien du Marais. Seule en scène une heure durant, mais que le temps semble bien court parfois, Agathe Quelquejay délivre avec une passion rare, une tendresse violente pourrait-on dire, la poésie de Jehan-Rictus. Des textes écrits au début du siècle dernier dans une langue particulière, celle du peuple des miséreux, soumis à la puissance absolue de la grande bourgeoisie, du patronat et des polices à leurs ordres, dans un climat de violences et de peurs.

Né en 1867, de son vrai nom Gabriel Randon, fuyant l’oppressant domicile familial à tout juste 17 ans, Jehan-Rictus s’est essayé à plusieurs métiers, sans grand succès. Avant de se faire poète. Deux ouvrages essentiels sont de lui connus. Les soliloques du pauvre narrent les déboires d’un sans-abri dans les rues de la capitale. Le froid, la faim, la grande misère morale, affective, matérielle y sont dépeints sans faux-semblant. Le cœur populaire, l’autre recueil, est publié en 1913. En sont tirés les six textes de ce spectacle dont le titre forcément intrigue, Rossignol à la langue pourrie.

La poésie des mots simples et crus

Ici, la misère frappe dès le plus jeune âge. Quand par exemple le père, immonde, rentre saoul après avoir bu sa paye de la semaine, il cogne qui ose le contrarier chez lui, avant de glisser une main dans le lit de ses petites filles terrorisées. Un peu après, c’est une jeune prostituée qui, dans « La charlotte prie Notre-Dame durant la nuit du réveillon », implore « la Vierge Marie » de l’aider ou alors de l’emmener au ciel. Un peu plus loin, voilà une mère qui se recueille devant la fosse commune du cimetière d’Ivry. « T’entends-ty ta pauv’moman d’mère/Ta Vieille, comm’tu disais dans l’temps » dit-elle à son gamin exécuté il y a un an…

L’écriture de Jehan-Rictus ne s’embarrasse pas d’élégance. Elle est nature, brute, sans maquillage ni postiche poudré. Elle ne fait pas peuple, elle est le peuple. « Son style a cette faculté à nous réconcilier avec la poésie et nous réjouit avec ses mots simples et crus », explique Agathe Quelquejay. Et la comédienne d’ajouter : « À l’heure où la guerre frappe à la porte, où les femmes et les enfants sont encore maltraités, battus, violés, troqués, assassinés, les thèmes abordés sont d’une actualité criante ». Avec aisance, comme transportée par la fluidité de la mise en scène soulignée par quelques instants empruntés à des temps musicaux d’aujourd’hui, la comédienne est tous ces personnages. Formidable, bouleversante de naturel et de sincérité.

Dans une allure androgyne qui accentue l’universalité du propos, même quand elle revêt au final l’étonnante robe conçue par Delphone Capossela… Le chant du rossignol n’en est que plus universel, envoûtant et toujours juste. Gérald Rossi

Rossignol à la langue pourrie : Jusqu’au 02/02, les vendredi et samedi à 21h, le dimanches à 18h. Du 04/02 au 01/04, le lundi à 21h et le mardi à 19h15. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42). Puis tournée et festival Off d’Avignon en juillet.

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Beckett, une partie de plaisir !

Du 23 au 29/01, à Bruxelles, le théâtre des Martyrs propose Fin de partie. Un classique du répertoire, l’un des chefs d’œuvre de Samuel Beckett… Avec Denis Lavant et Frédéric Leidgens dans les rôles-titres, magistralement mis en scène par Jacques Osinski.

Un événement, le plus français des auteurs irlandais, prix Nobel de littérature en 1969, à l’affiche d’une grande salle bruxelloise : Samuel Beckett, le maître de l’insolite, subtil défaiseur de langage et tricoteur de mots ! Qui fit scandale en 1953, lors de la création d’En attendant Godot par Roger Blin, les spectateurs n’y comprenant rien, excédés qu’il ne se passe rien, au point d’en venir aux mains : Godot, qu’on attend toujours 70 ans plus tard, n’en demandait pas tant, le succès était assuré !

« Je ne sais pas qui est Godot. je ne sais même pas, surtout pas, s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent. Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie. Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serai contenté de moins ».

Samuel Beckett. Lettre à Michel Polac, 1952

Un plaisir des planches renouvelé au Théâtre des Martyrs, en compagnie de Samuel Beckett ! Jacques Osinski reprend sa Fin de partie, couronnée en 2023 par le Syndicat de la critique du Prix Laurent Terzieff, « Meilleur spectacle dans un théâtre privé ». Toujours avec la même bande de comédiens, Denis Lavant et Frédéric Leidgens dans les rôles-titre, les têtes de Claudine Delvaux et Peter Bonke émergeant des bacs à poubelle…

« Ma bataille sans espoir contre mes fous continue (avec l’écriture de Fin de partie, ndlr), en ce moment j’ai fait sortir A de son fauteuil et je l’ai allongé sur la scène à plat ventre et B essaie en vain de le faire revenir sur son fauteuil. Je sais au moins que j’irai jusqu’à la fin avant d’avoir recours à la corbeille à papier. Je suis mal fichu et démoralisé et si anxieux que mes hurlements jaillissent, résonnant dans la maison et dans la rue, avant que je puisse les arrêter ».

Samuel Beckett. Lettre à Pamela Mitchell, 1955

Comme l’affirme le génial irlandais à propos de sa pièce préférée, nous voilà donc face à un vieil homme condamné en son fauteuil, aveugle et paralytique… Près de lui, un type plus jeune, boiteux et agité. Hamm (Frédéric Leidgens) et Clov (Denis Lavant), le père et le fils peut-être, le maître et le serviteur plus vraisemblablement : l’un parle l’autre agit, l’un ordonne l’autre obéit. Qui s’interpellent et se répondent du tac au tac, des dialogues de basse ou haute intensité, comme Clov qui n’en finit pas de monter et descendre de son échelle, d’une aigreur vacharde ou d’une mielleuse condescendance. Le vieux, acariâtre, vit la peur au ventre, redoutant que son garçon de compagnie le quitte. L’autre, fielleux, ne cesse de répéter qu’il va fuir, s’en aller bientôt, et si ce n’est aujourd’hui ce sera demain assurément.

La vie, les jours s’écoulent ainsi en ce salon sans chaleur ni luminosité, d’un rituel l’autre à servir le repas, surveiller le bon ou mauvais temps du haut de la fenêtre, cajoler le petit chien en peluche qui a perdu une patte : comme le précise Beckett dans la missive à son amoureuse, un monde de fous qui, paradoxe, semblent pourtant toujours maîtres de leur raison, les parents de Hamm (Claudine Delvaux et Peter Bonke) sortant la tête des deux grands tonneaux où ils sont cloîtrés, à priori à leur insu mais de leur plein gré au vu de leur visage rayonnant ! Sur le plateau, peu d’action mais une forte agitation, Lavant et Leidgens au sommet de leur art, entre tragédie et comédie, dans leurs rôles de composition et leurs tirades à la pointe acérée.

Jacques Osinski maîtrise l’univers beckettien. Du maître irlandais exilé à Paris depuis 1937 et reposant désormais au cimetière Montparnasse, l’ancien directeur du Centre dramatique national des Alpes a déjà mis en scène nombre de ses textes, du Cap au pire à La dernière bande au milieu de quelques Foirades… Avant que ne se lève le rideau, un interminable noir silence invite le spectateur à se défaire des affaires du temps présent pour entrer dans un univers hors d’atteinte de toute normalité : l’ancien monde qui se meurt au fond d’un tonneau, le nouveau où les vivants se répartissent la tête et les jambes, l’un râlant et l’autre claudiquant. Une alliance forcée, une solidarité fondée dans la contrainte, un piteux jet de lumière laissant entrevoir un semblant de bonté et d’espoir. Avec Beckett, c’est peu dire, entre humour et férocité, les rapports entre humains sont d’une étrange complexité.

Au fil de cette magistrale et indémodable Fin de partie, chacun est convié, selon son humeur du jour, à rire ou pleurer au banquet de la comédie humaine. Un spectacle accessible à quiconque, où les mots du quotidien – décalés – disjonctés – déphasés – donnent à voir et entendre les maux d’un monde où la graine ne germe plus, où l’éclaircie se fait rare, où l’autre se terre dans l’absence et le silence. « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir », nous alerte Beckett avec une hauteur et une intelligence d’esprit prophétiques. Yonnel Liégeois, photos Pierre Grosbois

Fin de partie : Les 23 et 24/01 à 20h15, le 25/01 à 18h, le 26/01 à 15h, les 28 et 29/01 à 19h. Théâtre des Martyrs, Place des Martyrs 22, 1000 Bruxelles (Tél. : 32.2.223.32.08). Les écrits de Samuel Beckett sont disponibles aux éditions de Minuit.

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La ferme, ses fureurs et odeurs

En tournée nationale, David Lescot propose Je suis trop vert. Dans la foulée de ses précédents spectacles, l’auteur et metteur en scène n’en finit pas d’explorer les états d’âme de son héros à l’heure de son entrée au collège. Cette fois, en voyage de classe à la ferme : entre vaches, poules et cochons, l’apprentissage de la vie.

Nous retrouvons, avec le même plaisir Moi, élève de 6ème D, en pleins préparatifs de classe verte. Dans J’ai trop peur, âgé de dix ans, il s’inquiétait de son entrée au collège et dans J’ai trop d’amis, il vivait ses premiers émois amoureux dans de pénibles embrouilles. Pour Je suis trop vert, même dispositif scénique simple et astucieux que pour les spectacles précédents : une boîte à jouer en bois semée de trappes, conçue par François Gautier-Lafaye. Elle s’ouvre selon les besoins pour faire émerger le pupitre où Moi et son copain Basile discutent. Ou, pour que surgisse de sa chambre, la petite sœur, une vraie peste et, plus tard, on y entendra meugler les vaches et caqueter les poules, dans la ferme qui accueille les élèves…

David Lescot, en bon musicien, crée une série d’ambiances sonores pour figurer les différents lieux. Eclats de voix, mots épars, rires et cris : nous sommes dans la cour de récréation. Ronflement de moteur et nous voilà dans l’autobus roulant vers la campagne… « Le principe de la classe verte, dit Moi, c’est de nous envoyer dans la nature pour nous changer de la ville où on habite et nous familiariser avec la vie rurale ». Même s’il a peur de s’ennuyer, il se réjouit à cette perspective. Basile, lui, doit se faire prier pour accepter de partir. Balourd de la classe et un peu décalé, il a peur de tout et il lui arrive des tas de mésaventures, plus ou moins drôles… Après bien des embrouilles, voilà la classe partie pour une semaine à la ferme. Moi découvre que la campagne, ce n’est pas si calme et que la vie aux champs n’est pas de tout repos.

Chargée d’instruire les enfants, Valérie, la fille de la famille, de peu son ainée, ne les ménage pas : lever aux aurores, taches harassantes, machines dangereuses, odeurs de fumier… Epuisant ! Le petit gars de la ville doit faire ses preuves devant une fille ! En récompense, elle lui apprendra à écouter et à comprendre la nature, et c’est avec un petit pincement au cœur, qu’il la quittera. Les mêmes que pour les première et seconde pièces du triptyque, Lyn Thibault, Elise Marie, Sarah Brannens, Lia Khizioua-Ibanez, Camille Bernon et Marion Verstraeten (en alternance) interprètent tous les rôles, ce qui crée un grand nombre de combinaisons. Deux actrices jouent invariablement Basile et Moi. Et la troisième campe une multitude de personnages : un blouson, une capuche, une casquette, une perruque, ou des lunettes et moustaches et elle se transforme en garçon ou fille. Elle excelle dans l’interprétation de la petite sœur qui, sous la plume de David Lescot, fait preuve de bon sens et d’aplomb, dans son langage de bébé irrésistible.

La pièce est riche en micro-évènements et facéties comiques mais l’auteur-metteur en scène ne cède pas à la facilité, aux clichés sur la jeunesse et ne dote pas ses personnages d’une feinte naïveté. Il aborde avec humour, les questions d’écologie et les vicissitudes de la condition paysanne. Pour se documenter, il est allé travailler dans l’exploitation agricole d’une amie. Nous ne sommes pas au vert paradis de l’enfance et David Lescot évoque avec tact et sensibilité, le vécu concret d’un garçon de cet âge avec ses questions sur la famille, l’avenir, le sort de la Planète…  « Je parle beaucoup avec les enfants de cet âge, pour m’imprégner de la réalité de la sixième », dit l’auteur. Cette classe de sixième nous apparaît pleine de vie, avec ses conflits, ses amitiés, joies et angoisses. Et nous l’accompagnons avec plaisir durant soixante minutes. La pièce destinée aux jeunes dès huit ans ravira aussi les grands. Mireille Davidovici, © Christophe Raynaud de Lage

Je suis trop vert, David Lescot : Du 13 au 15/01, Théâtre de l’Olivier, Istres-Scènes et cinés (13). Du 30/01 au 01/02, Théâtre des Sablons, Neuilly (92). Les 27 et 28/02, MCL, Gauchy (02). Les 12 et 13/03, Théâtre André Malraux, Rueil-Malmaison (92). Du 13 au 16/04, Les Petits devant, les grands derrière, Poitiers (86) ; les 28 et 29/04, Théâtre du Champ du Roy, Guingamp (22). Le texte de la pièce est édité aux Solitaires Intempestifs.

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Marivaux, magistral confident !

En tournée nationale, d’Albi à Saint-Étienne, Alain Françon propose Les fausses confidences. De l’excellence de la mise en scène à la qualité d’interprétation, une fulgurante plongée dans l’œuvre de Marivaux. Et de se pâmer, aussi, à la beauté de cette langue française du XVIIIème siècle.

Quelle finesse du geste et des déplacements, remarque-t-on d’abord, quelle éloquence et prestance de cette bande de comédiens, se dit-on ensuite, quelle beauté que cet imparfait du subjonctif, pense-t-on enfin, énoncé si naturellement dont collégiens et lycéens du troisième millénaire ignorent les subtilités de langage… Pour conclure, avant même d’avoir finalisé cet article : un chef d’œuvre que ces Fausses confidences dans la mise en scène d’Alain Françon, pressez-vous au théâtre de Brive ou sur les autres lieux de tournée, adultes ou grands enfants, chacun en ressortira content !

Bien sûr, il est encore question d’amour dans cette pièce écrite en 1737, avec Marivaux on ne badine pas de ces choses-là, mais il faut ouvrir grand les yeux pour mesurer les audaces de l’auteur. Ne craignant point de bousculer codes et principes en cette période prérévolutionnaire où germe l’esprit des Lumières : d’une fausse confidence l’autre, ce sont les valets et servantes qui mènent la danse, maîtres et maîtresses pris au piège de leurs subterfuges, la lutte des classes avance masquée sous les pavés royaux… D’autant que le combat féministe s’enracine en la maison de grande bourgeoisie, un vrai conflit de génération lorsque la fille de bonne famille se refuse à un mariage arrangé, préférant les élans du cœur pour un garçon désargenté à la particule et au titre de comtesse ! Que d’aucuns, exégètes plus ou moins patentés et inspirés, n’y voient que bavardage et marivaudage, c’est se voiler la face pour mieux édulcorer le propos du sulfureux Marivaux, minauder sur les tourments amoureux au détriment des querelles de l’esprit, endormir les consciences rebelles à l’ordre dominant !

Dorante éprouve une passion dévorante pour Araminte. Las, sans le sou, conquérir le cœur de la belle est une entreprise fort illusoire ! Par bonheur, Dubois son ancien valet a offert ses services à la dulcinée, deux pieds dans la maisonnée pour mieux tirer les ficelles et conduire son ancien maître à bon port… Ne comptez point sur l’auteur de ces lignes pour vous dévoiler manigances et stratagèmes, vous révéler confidences et rebondissements, soyez assuré que Marivaux manie le suspense avec dextérité pour conclure en beauté : un langoureux baiser entre Araminte et Dorante (alerte à la police des mœurs, c’est la fille qui en a l’initiative !), le retrait du dépôt de plainte intentée par le comte, la mère acariâtre renvoyée à ses confitures…

Pas une minute d’ennui en 1h45 de représentation, du plateau à la salle plaisir et bonheur de jouer sont communicatifs, l’humour est aussi au rendez-vous ! Fervent érudit du théâtre de Marivaux, sans artifice ni fioriture, d’une main de maître Alain Françon conduit sa troupe à l’essentiel : du geste et de la voix, faire vivre le texte plutôt que le jouer ou d’en jouer. Toutes et tous à saluer pour leur prestation de grande classe et haute précision : en particulier Georgia Scalliet en Araminte pétillante d’élégante justesse, Pierre-François Garel en un Dorante amoureux transi et introverti, Dominique Valadié en mère pince-sans-rire et femme d’affaires intéressée, Gilles Privat en un Dubois expert en coups fourrés. Et, cerise sur ce gâteau déjà fort délicieux, la langue, mais quelle langue à savourer, à déguster : une écriture fine et léchée, un phrasé ciselé à pâmer son auditoire. Les fausses confidences ? Un vrai bonheur, vous dis-je ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez

Les fausses confidences : Les 15 et 16/01 à la Scène nationale d’Albi. Du 22 au 26/01 au Théâtre Montansier, Versailles. Les 30 et 31/01 à l’Opéra de Massy. Les 12 et 13/02 au Théâtre Saint-Louis, Pau. Les 25 et 26/02 à la Maison de la culture d’Amiens. Du 04 au 06/03 au Quai, CDN Angers Pays de la Loire. Du 18 au 21/03 au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence. Du 25 au 29/03 au Théâtre municipal de Caen. Du 02 au 05/04 à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy. Du 08 au 11/04 à la Comédie, CDN de Saint-Etienne

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Culture, le naufrage programmé

À vous tous, lectrices et lecteurs au long cours ou d’un jour, en cette époque toujours aussi troublante et troublée, meilleurs vœux pour 2025 ! Que cette année nouvelle soit pour vous un temps privilégié de riches découvertes, coups de cœur et coups de colère, passions et révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel ou politique.

Radios et télés le claironnent, l’État est en déficit ! Pas les actionnaires du CAC 40 dont les dividendes s’élèvent à 72 milliards d’euros, ni les grands patrons de l’industrie française dont les profits atteignent 153,6 milliards d’euros pour 2024… Ce ne sont pas quelques communistes ou gauchistes attardés qui révèlent ces chiffres, encore moins deux ou trois écologistes contrariés, juste divers économistes et journalistes de la presse spécialisée. En conséquence, au gré de gouvernants qui valsent plus vite que leur ombre, étoiles filantes qui dégainent au fil du temps et des vents, les décisions s’affichent : faibles augmentations des salaires et des retraites, hausse des étiquettes dans la santé, les transports et les biens essentiels ( électricité et eau), dotations des villes et régions au régime sec.

Les premiers budgets à couler ? Ceux de la culture, de l’enseignement et de la santé… Avec effets immédiats en certaines collectivités ! Christelle Morançais, présidente de la région Pays de Loire et amie d’Édouard Philippe, n’a pas fait dans la dentelle. Un sinistre cadeau de Noël à ses administrés, le 20 décembre : 82 millions d’euros d’économies dès 2025, et 100 millions à l’horizon 2028 ! Les coupes sombres ? Culture, sport et vie associative (4,7 millions d’euros en moins en 2025, -10,59 millions en 2028), enseignement secondaire (– 17,5 millions), formation (– 11,03 millions)… « On nous demande de prendre pour modèle le monde de l’entreprise, en nous traitant d’incapables qui ne savent pas dépenser l’argent public », dénonce Catherine Blondeau, la directrice du Grand T. Lourdes les conséquences, de Saint-Nazaire à Laval, d’Angers à La Roche-sur-Yon : pas moins de 2400 emplois et 43% des structures menacés à court terme !

Rédacteur en chef au quotidien Le Monde, Michel Guerrin le précise dans sa chronique en date du 27 décembre. « Si la présidente de la région Pays de la Loire a fait voter à une large majorité un budget culturel en baisse de 73%, il n’y a pas qu’autour de la Loire que la culture est coupée en morceaux. La baisse va de 20% à 30% en Ile-de-France. Autour de 10% en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Un peu moins en Auvergne-Rhône-Alpes ou en Nouvelle-Aquitaine ». Il n’empêche, « Christelle Morançais fait passer Laurent Wauquier, l’ex-président d’Auvergne-Rhône-Alpes, qui a fortement amputé la culture en 2022, pour un enfant de cœur » !

Co-animateur d’une compagnie théâtrale au Mans, le romancier Daniel Pennac ne décolère pas. « Un tel budget veut tout simplement dire que culture et sport sont du luxe« , commente l’auteur de la saga Malaussène. « Que les théâtres ferment, que les festivals meurent, que les libraires, les acteurs, les techniciens n’aient plus les moyens de travailler et que la musique se taise, nous irons beaucoup mieux, voilà ce que nous dit Christelle Morançais ». Dans une tribune au quotidien Le Monde, le comédien Philippe Torreton ne mâche pas ses mots. « Cette personne insinue en un élan populiste que ne bouderait pas Donald Trump que le monde de la culture ne serait qu’une niche de gens gâtés qu’il serait grand temps de confronter au réel, afin, dixit, qu’ils se réinventent ».

De la beauté du monde à sa compréhension

Des décideurs qui feignent d’ignorer combien l’écosystème culturel rapporte à la nation, avec les emplois qu’il crée, l’activité économique qu’il génère… Selon les calculs de l’Insee et les études du ministère de la Culture, en 2013 les activités culturelles contribuaient sept fois plus au PIB français que l’industrie automobile avec 57,8 milliards d’euros de valeur ajoutée par an ! Plus grave au delà des chiffres, réduire la culture à peau de chagrin, c’est amputer la jeunesse en ses capacités d’agir, de réfléchir et de penser à la beauté du monde, les priver des outils essentiels à la compréhension et à la transformation de leur humanité, réduire tous les citoyens au vil statut d’animal sans conscience… « Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude », déclarait déjà en 1951 Albert Camus, prix Nobel de littérature ! « La société marchande couvre d’or et de privilèges les amuseurs décorés du nom d’artistes et les pousse à toutes les concessions ». Ils sont légion, intellos médiatiques et spécialistes auto-proclamés, à squatter les plateaux télé !

Avec force et vigueur, Chantiers de culture désavoue ces fossoyeurs de l’esprit et leur politique d’austérité. En harmonie avec tous les acteurs de la cité, amoureux des arts et lettres. Fidèle au propos d’Antonin Artaud : « Pas tant défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim que d’extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim », affirmait avec conviction l’écrivain dans Le théâtre et son double. Yonnel Liégeois

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Ariane Mnouchkine et ses dragons

Au théâtre du Soleil, à la Cartoucherie (75), Ariane Mnouchkine présente Ici sont les dragons. La première époque, 1917 la victoire était entre nos mains, « d’un grand spectacle populaire inspiré par des faits réels »… Une plaidoirie imagée en faveur de l’Ukraine, une leçon d’histoire fort appuyée.

La grande prêtresse du Soleil, Ariane Mnouchkine, ne faillit pas à la règle ! Imperturbable malgré la fraîcheur des rafales de vent en ce dimanche après-midi, fidèle au poste, elle déchire encore et toujours les billets à l’entrée du théâtre… Sous la grande halle, chaleur et bortsch ukrainien réconfortent les spectateurs. Une foule bigarrée, les habitués en quête de leur place et les néophytes à la découverte du lieu. De ci delà, de grandes boîtes aux couleurs jaune et bleu accueillent les dons en faveur du peuple assailli par les troupes russes : pour acheter des drones de reconnaissance, non pour tuer, est-il précisé en préambule à la levée de rideau.

Hiver oblige, les brumes enneigées ont envahi le vaste plateau, dévoilant alors en fond de scène un visage familier du petit écran, celui de Vladimir Poutine ! Que la meneuse de troupe, alias Ariane Mnouchkine sous les traits de la comédienne Hélène Cinque, s’empresse d’accuser de tous les maux, de maudire et d’injurier… Le ton est donné, aujourd’hui comme hier, la Russie est l’empire du mal, de la Révolution de février 1917 à l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Certes, nous aurons bien divers tableaux décrivant famines et servitudes sous le règne du tzar. Nobles et nantis n’en n’ont cure, le peuple est ulcéré, la révolte gronde. L’essentiel de la démonstration est ailleurs : illustrer, à la limite de la caricature (Staline n’est encore qu’un troisième couteau fort discret en cette première « époque »), comment Lénine et Trotsky ont détourné la colère du peuple à leur cause. Dans le seul intérêt de la prise du pouvoir par les Bolcheviks, deux pantins et marionnettes de l’Histoire ridiculisés sous leurs masques de scène.

Certes, l’Ukraine a déjà revendiqué indépendance et liberté en ces années-là. Certes, la magicienne des lieux manœuvre avec talent la geste de la troupe, le ballet des décors sur roulettes, le souffle épique qui anime le plateau durant plus de deux heures de représentation. Les images sont belles, costumes et musiques aussi. Las, les propos des personnages sont traités à l’état de slogans, leurs caractères à peine esquissés. L’argumentaire est lacunaire, privé de toute aspérité et complexité. Au mitan de la représentation, amoureux du travail de la gente dame, d’aucuns échangent leurs réflexions. Amères, voire sévères (trop ?) quand l’ennui l’emporte sur l’enthousiasme… Le premier épisode d’un « grand spectacle populaire inspiré par des faits réels » s’achève, le public l’honore d’applaudissements nourris. D’une tirade l’autre, « en harmonie avec Hélène Cixous » selon l’habituelle formule, Ariane Mnouchkine s’est improvisée éphémère chroniqueuse à l’inspiration poétique tarie et à l’esprit critique contrarié. Espérons qu’au déroulé des futures « époques », pour l’heure toujours en gestation, le Soleil soit vraiment un peu plus au zénith ! Yonnel Liégeois, photos Lucile Cocito

Ici sont les dragons : jusqu’au 27/04/25. Du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 15h et le dimanche à 13h30. Le théâtre du Soleil, la Cartoucherie, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.24.08).

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Les débuts de Jackson Pollock

Jusqu’au 19/01/25 à Paris, le musée Picasso expose Jackson Pollock, les premières années. L’occasion de découvrir les différentes sources d’inspiration du peintre américain entre 1934 et 1947. Juste avant qu’il ne devienne mondialement connu pour ses « drippings » qui révolutionnèrent la peinture.

De Jackson Pollock (1912-1956), on connaît principalement les grandes toiles exécutées à même le sol avec les techniques du « pouring » (déversement) et du « dripping » (égouttement), qui consistent à laisser couler la peinture sur la toile. Impressionnantes de dynamisme, leurs compositions ne doivent rien au hasard car l’artiste connaissait fort bien la peinture. L’exposition au musée Picasso qui retrace les débuts de sa courte carrière, une vingtaine d’années, le démontre. Les premières salles nous rappellent les années de formation de l’artiste américain.

The She-Wolf (1943), Huile, gouache et plâtre sur toile

Né dans l’Ouest du Wyoming en 1912, il déménage en Arizona et en Californie avant de s’installer à New York en 1930. Là, il suit les cours de Thomas Hart Benton, grand peintre réaliste de la vie quotidienne de Middle West, chef de file de l’école régionaliste américaine. C’est un pays meurtri par la Grande dépression que Jackson Pollock sillonne d’est en ouest avec son frère aîné, Charles, également peintre. Ils peignent alors les sorties d’usine et le travail des champs. Il découvre aussi les muralistes mexicains qui séjournent aux États-Unis, tel Diego Rivera, José Clemente Orozco et David Alfaro Siqueiros, dont il intègre l’atelier en 1936.

L’influence de Picasso

Exposer les œuvres de Pollock au musée Picasso se justifie d’autant plus que le peintre espagnol sera très important pour l’artiste américain. Il le découvre à la fin des années 1930. Fasciné par le grand tableau antifasciste, Guernica, exposé en 1939 à la Valentine Gallery de New York, il découvre l’ensemble de son œuvre la même année lors de la rétrospective Picasso : Forty Years of His Art, que lui consacre le musée d’art moderne de la ville (MoMa). Le peintre John Graham, convaincu du talent de Jackson Pollock, l’initie à l’art du maître du cubisme et organise une exposition en 1942, American and French Paintig, confrontant des grands noms de la scène parisienne (Picasso, Matisse, Braque, Derain) aux Américains (Stuart Davis, Walt Kuhn, Lee Krasner et Jackson Pollock). Sa toile Birth y est montrée. Elle évoque une sorte de totem fait de fragments de figures déformées. Un an auparavant, Pollock a pu visiter la vaste exposition du MoMa consacrée aux arts naïfs américains, Indian Art of the United States, qui le marquera durablement.

De multiples inspirations

En observant les premières peintures de Jackson Pollock, on est fasciné par les influences mêlées qui s’y déploient. Face à ses toiles, Mask ou The Roy, on devine les différentes sources qui ont façonné le peintre : le cubisme, les fresques mexicaines mais aussi la culture indienne. Sans oublier le surréalisme. Dans les années 1940, fuyant le nazisme, artistes et penseurs s’exilent à New York, André Breton-Max Ernst-Claude Lévy-Strauss-Roberto Matta, qui renforcent la vogue pour l’anthropologie, les arts extra-occidentaux et la psychanalyse. Pollock rencontrera ainsi plusieurs membres du mouvement surréaliste et suivra une cure psychanalytique auprès de Joseph Henderson, de l’école jungienne, pour soigner son alcoolisme. Une partie de l’exposition est consacrée à la présence des surréalistes aux États-Unis comme aux dessins psychanalytiques de Pollock.

Mask (1941), Huile sur toile

Sa peinture mêle de plus en plus la figuration et l’abstraction, parfois comme une manifestation de son inconscient. À propos de sa toile, The She-Wolf (La louve), il déclare « qu’elle a vu le jour parce qu’il fallait que je la peigne. Si j’essayais d’en parler, d’explique l’inexplicable, je ne ferais que la détruire ».

Vers la consécration

Les dernières salles de l’expo sont dédiées à l’ascension du peintre. Ainsi, en 1943, la collectionneuse Peggy Guggenheim, qui vient d’ouvrir sa nouvelle galerie Art of this Century, lui consacre sa première exposition. L’artiste, encore peu connu, y présente des œuvres figuratives, inspirées des procédés automatiques du surréalisme au vocabulaire mythologique complexe. La mécène lui commande ensuite Mural, une peinture pour le vestibule de son appartement de Manhattan. Un tournant pour Jackson Pollock qui abandonne peu à peu la figuration pour se plonger entièrement dans l’expressionnisme abstrait. Bientôt, il utilisera la technique du « dripping » et créera d’immenses toiles, en versant directement la peinture sur la surface picturale clouée au sol. « Au sol, je suis plus à l’aise, je me sens plus proche du tableau, j’en fais davantage partie », dira-t-il, « de cette façon je peux marcher tout autour, travailler à partir des quatre côtés et être littéralement dans le tableau. C’est une méthode semblable à celle des peintres indiens de l’Ouest qui travaillent sur le sable ».

The Key (1946), Huile sur lin

À travers une centaine d’œuvres rassemblées, l’exposition du musée Picasso-Paris nous fait pénétrer dans le laboratoire de Jackson Pollock. Passionnant. Amélie Meffre, © Pollock-Krasner Fondation/ADAGP, Paris 2024

Jackson Pollock, les premières années (1934-1947) : jusqu’au 19/01/25, du mardi au dimanche, de 9h30 à 18h. Fermé le 01/01/25. Musée national Picasso-Paris, 5 rue de Thorigny, 75003 Paris (Tél. : 01.85.56.00.36). Catalogue de l’exposition (Flammarion/Musée national Picasso-Paris, 208 p., 39€).

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De la démocratie à l’usine…

Chez Gallimard, Axel Honneth a publié Le souverain laborieux, une théorie normative du travail. Comment permettre une participation plus active des citoyens aux décisions qui les concernent, alors que le travail occupe l’essentiel de leur vie ? En introduisant plus de démocratie dans son organisation, explique le philosophe. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°374), un article de Thierry Godard.

Célèbre pour sa théorie de la reconnaissance, Axel Honneth aborde dans ce nouveau livre un thème social central, celui du travail. Il est vrai qu’on peut s’interroger sur le fait que, même en régime démocratique, la liberté et l’égalité s’arrêtent le plus souvent aux portes du monde professionnel. On le justifie le plus souvent en arguant que le monde économique obéit d’abord à des règles d’efficacité, et que le débat d’idées n’y a pas vraiment sa place. Qui plus est, le salarié est maintenu dans un lien de subordination contractuel. Or c’est justement le point problématique pour Axel Honneth. Cette subordination pose une limite à l’exercice politique de la démocratie, à l’heure où celle-ci semble bien douter d’elle-même.

Des tentatives de penser la démocratie dans le travail ont cependant existé, qu’Axel Honneth analyse afin de pointer leurs avancées comme leurs faiblesses. C’est notamment le cas de la théorie marxiste de l’aliénation, qui entend mener vers une pleine réalisation des capacités de l’individu. C’est également celui des théories coopératives et auto-gestionnaires, expérimentées notamment sur la côte Est des États-Unis au 19e siècle. Depuis l’économie a changé, l’automatisation, la délocalisation et la financiarisation ont instauré de nouveaux modes de production. Il s’agit donc de penser le travail tel qu’il est aujourd’hui et selon ce qu’il implique sur le plan des rapports de pouvoir.

Les ouvriers de la Cofrablack, photo Dominique Delpoux

Comme le résume le philosophe, « la possibilité et la capacité de prendre part aux pratiques de formation publique de l’opinion et de la volonté dépendent décisivement, pour les membres de la société, de leur intégration et de la manière dont ils sont intégrés dans le processus de reproduction sociale régi par la division du travail. » Or, si le temps de travail a été en diminuant durant plusieurs décennies, on assiste aujourd’hui à une intensification de l’activité salariée. Elle résulte, d’une part, de l’apparition d’une couche de travailleurs pauvres qui doivent combiner plusieurs activités pour avoir des revenus suffisants. À cela s’ajoute l’effacement de la frontière entre vie professionnelle et vie privée, le numérique jouant ici un rôle fondamental puisqu’on peut travailler partout et tout le temps.

Dans ces conditions, si l’individu travailleur et l’individu citoyen doivent connaître le même processus de renforcement de leur engagement, ce ne peut se faire sans une participation et une coopération réelle des salariés. Ces capacités doivent être entretenues par une diversification des tâches pour les emplois les moins valorisés et un entraînement à s’exprimer et s’affirmer dans les discussions. C’est donc à une forme de cogestion qu’appelle Axel Honneth. Ce qui suppose, on en convient, un vaste changement de système. Thierry Jobard

Le souverain laborieux, une théorie normative du travail, d’Axel Honneth (Gallimard, 288 p., 23€)

Pour ses 35 ans, Sciences Humaines s’offre une nouvelle formule ! « Entièrement pensée et rénovée, la pagination augmentée et la maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Relier les différentes sciences humaines pour éclairer le sens de l’aventure humaine et repenser nos manières d’être ensemble », précise la directrice de la rédaction, « faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons, bien sûr, très vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Lacrima, petites mains et grosses larmes

Sur la scène du Tandem à Douai (59), Caroline Guiela Nguyen présente Lacrima. Le récit choral de ces ouvrières et ouvriers de l’ombre, ces couturières, modélistes, brodeurs au savoir-faire exceptionnel. Fierté et souffrances de chacune et chacun, dialogues justes, une totale réussite.

Du boulot, du travail, il en est question dans Lacrima, la nouvelle création de Caroline Guiela Nguyen,la directrice du Théâtre national de Strasbourg. Le créateur d’une maison parisienne de haute couture est choisi par la princesse d’Angleterre pour réaliser sa robe de mariage. Dans l’atelier sis 22 rue Saint-Honoré, le défi est de taille tant les exigences princières d’outre-Manche sont légion. À commencer par le délai, dix mois. La robe de la princesse représente « 4 688 heures de travail avant la tragédie », précise ce texte qui s’affiche sur un tableau. De Paris à Mumbai, en Inde, en passant par Alençon, dans l’Orne, Lacrima raconte la mondialisation et l’exploitation de la classe ouvrière, ici et ailleurs. Sur le plateau métamorphosé en atelier, tables, tissu, broderies, fils et aiguilles, mannequins, ordinateurs et ciseaux sculptent les contours d’un espace multidimensionnel. En quelques secondes, nous voici plongés dans l’ambiance quasi religieuse de cet open space parisien où l’artisanat côtoie les outils high tech les plus innovants. Ici, tout le monde se vouvoie, de la première d’atelier à la jeune stagiaire. C’est une grande famille, mais la hiérarchie est de mise.

À Alençon, les dentellières détiennent un savoir-faire inestimable, transmis de génération en génération. Ce sont elles qui auront le privilège et la lourde tâche de restaurer le fameux voile de mariée en dentelle précieusement conservé parmi les trésors de la couronne d’Angleterre. Quand on sait que 1 cm² représentait autrefois une journée de travail, la confection du voile avait nécessité dix années. À Mumbai, on trouve les meilleurs brodeurs au monde. Un seul homme est capable de broder les milliers de perles de nacre qui se superposeront au voile. Mais sa vue déclinant, il ne pourra aller au bout de son ouvrage… Derrière la fierté d’avoir été choisies, derrière cet amour du travail bien fait, derrière ces techniques ancestrales transmises au fil des siècles, ces petites mains sont la proie de commanditaires qui n’hésitent pas à leur imposer des cadences infernales, des coûts sans cesse au rabais et des normes « éthiques » d’un cynisme effroyable.

Carole Guiela Nguyen parvient à rendre palpables la fierté et la souffrance de chaque ouvrière, les dialogues sonnent juste, sonnent vrais. Actrices et acteurs sont au diapason de cette œuvre chorale. Tout est fluide dans les dialogues, dans les changements spatio-temporels qui s’opèrent à vue, avec le soutien d’une vidéo qui ne vient jamais entraver la parole. La metteuse en scène imprime un rythme, un souffle, ne laissant jamais le spectateur sur le bord de la route. Même si l’histoire intrafamiliale du couple dans l’atelier parisien dénote avec le reste par son côté pièce rapportée, Lacrima lève le voile sur les coulisses de la haute couture, sans accroc. Marie-José Sirach, photos Jean-Louis Fernandez

Lacrima : les 18 et 19/12 au Tandem, le mercredi à 19h30 et le jeudi à 20h30. Scène nationale d’Arras-Douai, Place du Barlet, 59 500 Douai (Tél. : 09.71.00.56.78).

Odéon – Théâtre de l’Europe, Paris, du 7/01 au 06/02/25. Les Célestins, Théâtre de Lyon, du 13 au 21/02. Théâtre national de Bretagne, Rennes, du 26 au 28/02. Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, les 14 et 15/03. Théâtre de Liège (Belgique), les 20 et 21/03. Madrid, Centro dramatico nacional, du 28 au 30/03/25. Montréal, Festival TransAmériques, du 22 au 25/05/25.

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Bryan Polach, les planches comme un ring

Sur les planches du Grand Parquet (75), Bryan Polach présente Violences conjuguées. L’acteur, metteur en scène et cofondateur de la compagnie Alaska explore la reproduction des violences familiales et sociétales. Pour révéler des liens dérangeants mais libérateurs.

« Je suis un peu comme certains poissons qui ne peuvent respirer que dans le mouvement ». Même assis à une table de café, Bryan Polach semble sur un plateau. Ou sur un ring. Regard aux aguets qui embrasse celui de ses interlocuteurs, mouvement imperceptible du corps qui pourrait aussi bien vous planter là. Une impatience qui vient de loin et qu’il a appris à apprivoiser. Sa vie d’acteur, auteur, metteur en scène commence au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, dont il sort diplômé en 2004. Il se lance vite sur les planches et garde le souvenir mémorable d’avoir monté, en 2007, avec Léonie Simaga, Malcom X, un texte coup de poing de Mohamed Rouabhi ; puis l’Extraordinaire Voyage d’un cascadeur en Françafrique, coécrit avec Karima El Kharraze.

En 2016, il fonde la compagnie Alaska avec la dramaturge et autrice féministe décoloniale Karine Sahler, à partir d’une charte contre les discriminations de genre, d’origine et de handicap. Il a lui-même bataillé et s’est construit avec un bras qui ne veut pas répondre. « Cette question de l’altérité a traversé tout mon parcours de comédien et de non-comédien ». Au théâtre, au cinéma ou à la télévision, le jeu reste toujours un défi pour lui. Et une philosophie. Il pratique les arts martiaux – judo, boxe française – et le yoga Iyengar. Des outils pour se débarrasser de souvenirs encombrants de l’enfance et analyser la question de la violence et du rapport à l’autre : « Comment vit-on ensemble ? Comment fait-on corps, famille, nation ? » Il a toujours trouvé problématique la représentation de la violence au théâtre et voulu explorer « l’explosivité et la dangerosité des corps, leur vulnérabilité aussi ».

 Cela a donné Violences conjuguées, un texte puissant et troublant qu’il a écrit et interprété en 2017, à partir d’entretiens avec sa mère maltraitée par son père, et qu’il a repris comme on reprend le fil d’une conversation avec soi-même. Dans un lycée de Châteaudun en mai 2024, en Eure-et-Loir, laissant les élèves émus et estomaqués. Elle aurait dû se dérouler à la maison d’arrêt, mais la grève du personnel, déclenchée après l’attaque d’un convoi pénitentiaire dans l’Eure, a mis fin abruptement aux ateliers qu’il menait avec des détenus. Le spectacle donné ensuite en Avignon, lors du festival : un rendez-vous qu’il ne fallait manquer sous aucun prétexte, tant la puissance organique de son récit percute le spectateur ! Il en a cherché et trouvé le rythme et le souffle sous le regard de Bintou Dembélé, icône de la scène hip-hop : « Elle aussi travaille sur la mémoire du corps, sur les images que cela provoque chez l’interprète. Elle m’a apporté une légitimité à bouger ». On a du mal à croire que ce passionné de rythmes et de rap – il a monté et écrit les textes du duo Les Indics – ait besoin d’être conforté, mais on croit à l’affinité élective des rencontres.

Comme celle de Bertrand Sinapi, auteur et metteur en scène d’Après les ruines, une fiction-documentaire kafkaïenne dans laquelle a joué Bryan Polach. Il y interprète un personnage d’exilé confronté à la recherche d’un asile en Allemagne : « Un spectacle très concret sur la brutalité de l’arrachement à un pays, une famille. Une histoire écrite au plateau à partir de la collecte de paroles de réfugiés ». La violence traverse aussi 78.2 (l’article du Code pénal définissant les conditions des contrôles d’identité), la dernière pièce de la compagnie Alaska. Créée en 2021 à partir d’archives – celles des émeutes de 2005 et celles de la mort d’Adama Traoré – et après plus de deux années d’immersion à Clichy-sous-Bois et Mantes-la-Jolie auprès d’habitants, de policiers, de chercheurs et de militants associatifs, 78.2 interroge le fonctionnement, ou le dysfonctionnement, de la justice.

Toujours en mouvement et en action, Bryan Polach semble ne jamais s’arrêter. Créant à l’automne, à la Maison de la culture de Bourges où il est artiste associé, Ce qu’on a de meilleur, de Ludovic Pouzerate. Une pièce entre fiction et réalité qui revient sur la résistance de maraîchers en lutte contre un projet d’autoroute et la destruction de l’environnement. Sur la séquence politique actuelle, il peine à trouver ses mots. « Je fais partie d’une génération qui a des convictions mais qui ne s’est pas beaucoup battue ». En colère face « à la confiscation de la parole par les médias et au renversement idéologique qui absout donc le Rassemblement national de son antisémitisme pour ainsi faire de la France insoumise le vrai danger pour la démocratie ». Propos recueillis par Marina Da Silva

Violences conjuguées : du mercredi 11 au samedi 14/12, à 19h. Le Grand Parquet, 35 rue d’Aubervilliers, 75018 PARIS (Tél. : 01.40.03.72.23).

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Les doléances des sans voix

Le 16 novembre 2024, ce fut grande affluence au théâtre des Amandiers (92) pour Ouvrir les cahiers de doléances ! Cinq auteurs, à la demande du directeur Christophe Rauck, se sont penchés sur ceux écrits par les habitants de Nanterre. Leurs pièces lèvent le voile sur des revendications populaires encore jamais rendues publiques et nous replongent dans le mouvement mal éteint des Gilets jaunes.

La lecture de ces pièces s’est accompagnée de débats avec des historiens et journalistes et d’un film documentaire, Les Doléances, d’Hélène Desplanques.

Des dizaines de milliers de pages, couvertes de mots manuscrits, de slogans, de déclarations, signées ou anonymes : près de 20 000 cahiers enfouis dans les archives départementales ou nationales, le plus grand sondage de l’histoire avec plus de 600 000 contributeurs… Noham Selcer, dans 2937W60, raconte sa visite aux archives par un froid après-midi d’hiver. « Le bâtiment des archives des Hauts-de-Seine a été inauguré le 2 avril 1979. Il s’agit d’une construction d’un étage accolée à une construction de sept étages, les deux reliés par une sorte de passerelle. Le public, c’est-à-dire moi quand je m’y suis rendu n’a accès qu’au bâtiment d’un étage où se trouve la salle de consultation […] J’ai demandé aux archivistes de m’apporter le document 2937W60 : Cahier du grand débat national de la commune de Nanterre 2019 et me suis assis sur une chaise bleue […] De l’autre côté de la passerelle, 24km d’archives rangées dans des classeurs de tailles variables. Plusieurs personnes travaillent chaque jour à cet ordonnancement et cette conservation […] Elles refusent de vous donner l’accès à certains documents si vous n’avez pas votre dérogation ». Et pour les cahiers de doléances, il en fallait une. Noham Selcer nous dévoile ce qu’il a exhumé – du meilleur comme du pire – avec une précision d’archiviste, un brin d’humour, beaucoup de surprises et d’émotions : « On s’attend à certaines choses. On désire lire certaines choses. On espère lire certaines choses […] Pas vrai ? »

De gauche à droite : Constance de Saint-Rémy, Christophe Pellet, Claudine Galea, Noham Selcer, Penda Diouf. Phot. © Géraldine Aresteanu

Les cahiers prennent la parole

Dans Et toi, tu y étais sur les ronds-points ?, Penda Diouf fait parler un de ces papiers : « Les archives, c’est un peu le mouroir, la voie de garage. J’aurais imaginé une fin plus festive, plus animée comme l’ambiance sur les ronds-points. Mais c’est dans le silence épais qu’on nous a installés […] Peu connaissent notre existence, au milieu de ces étagères de documents. […] On nous regarde avec déférence. Une lettre au Père Noël sans étoile qui brille dans les yeux/ Sans l’espoir d’être un jour exaucé ». Une colère sourde s’exprime dans la phrase titre, qui revient comme un leitmotiv sous la plume incisive de l’autrice, des mots d’après tempête : « Je demande /Je propose/ Mais qu’est-ce que je reçois ? » Et, dans le dernier chapitre, s’entend « La révolte » : « Ma rage est combustible/ Il suffirait d’une allumette, d’un briquet/ Pour tout recommencer/ Et toi, tu y étais sur les ronds-points ? »

Comme en réponse à Penda Diouf, Christophe Pellet met en scène, dans La Fin d’un Gilet jaune, les retrouvailles d’un groupe de personnes liées par cette lutte passée. Sont-ils prêts à repartir sur les ronds-points ? Laurent, ouvrier, 59 ans ne voit pas le bout du tunnel : « Il y a quelque chose de bloqué. Je ne sais pas si j’aurais envie d’y revenir ». Son fils, 22 ans, sans espoir d’un avenir meilleur, s’est tourné vers l’extrême-droite. Fabien, 30 ans, lui, se dit toujours d’attaque : « C’est là, en moi. Toutes ces images, elles bouillonnent à l’intérieur de moi. Ce que nous avons vécu est plus important que ce que je croyais ». Quant à Sarah, professeure à la retraite, elle milite aux Soulèvements de la Terre. Cette pièce en demi-teinte donne un nom et une épaisseur existentielle à celles et ceux qui se sont engagés ensemble malgré leurs différences. 

Constance de Saint-Rémy va droit au but : Le Jeu démocratique met face à face un député et une auxiliaire de vie en fin de carrière. Se considérant comme une citoyenne trahie, elle a séquestré le jeune élu dans sa cuisine, pour qu’il l’écoute et l’entende enfin : « Pourquoi suis-je à découvert le 15 du mois sans un excès, un écart, un plaisir ? J’ai passé ma vie à me casser le dos et à m’occuper des autres. Pourquoi se tuer au travail quand ce travail ne rapporte ni rentabilité, ni sécurité, ni dignité ? » Comment renouer le dialogue entre « représentants » et « représentés », se demande l’autrice dans ce coup de gueule salutaire, écrit au nom de tous ceux dont elle a lu les doléances et qui n’ont pas été entendus. À travers cette femme, c’est la colère et le dépit d’un peuple qui s’exprime en direct.

VIOLENCES (La vie est à nous) de Claudine Galea, inspiratrice de cette commande aux auteurs, est un tête-à-tête poignant entre deux femmes. L’une (le peuple en colère) a rédigé ses doléances, l’autre (l’écrivaine) est chargée de les rapporter. « Qu’est-ce que vous pouvez en faire ?/ j’ai fait quoi de mes mots ?/ ils ont fait quoi de mes mots ? », dit la première. « Qu’est-ce qui NOUS reste ? Nos cris nos poings nos ongles nos dents notre fureur ? Vous voudriez gommer la violence ? Vous avez une grande gomme ? Une gomme vaste comme la colère comme l’injustice comme le mépris comme l’insulte comme la boue comme la haine comme le reniement ? » « Quand je vous lis, je suis émue et en colère », lui réplique la femme de lettres. « Nous ne sommes pas du même côté, je n’ai pas fréquenté les ronds-points […] QUI JE SUIS pour parler de vous sans être à votre place pourquoi j’ai envie de parler de vous ? Nous vous regardons vous nous regardez vous ne nous regardez plus ça ne sert à rien nos regards sur vous vos regards sur nous vous n’avez plus confiance en nous et moi je n’ai plus confiance dans ma confiance ». De part et d’autre des barrières sociales, comment partager ? Telle est la question que doivent se poser le théâtre et ses artistes.

Rendez les doléances !

Pour Rémy Goubert, président de l’association Rendez les doléances !, la confiscation de l’expression populaire est « un gâchis terrible » : « Beaucoup de gens disent “je propose, je demande“ et, d’une doléance à l’autre, se construit un espace commun de dialogue ». Étudiant en droit, il milite pour que ces écrits soient rendus publics. Même combat pour Fabrice Dalongeville, fil rouge du documentaire d’Hélène Desplanques, Doléances. Lassé d’attendre une publication qui ne vient pas, le maire du village d’Auger-Saint-Vincent, dans l’Oise, prend la route avec la réalisatrice. Cela les mènera en Creuse, en Meuse, en Gironde, et même jusqu’à l’Assemblée nationale… Une enquête en forme de road movie où l’on rencontre auteurs de doléances et collectifs de citoyens qui se battent pour que ces textes soient enfin reconnus. Seront-ils finalement entendus ?

Affiche du film Les Doléances d’Hélène Desplanques

Romain Benoit-Levy, historien et membre d’un collectif de recherche sur les cahiers de doléances de la Somme pointe « la distance considérable des gens avec les élus. Ils parlent de l’État en connaissance de cause, avec des données précises. C’est un matériau politique d’une richesse époustouflante. Il y a dans ces cahiers, comme en 1789, l’imaginaire d’une révolution à venir ». Si l’on recoupe toutes les propositions qui sont faites, ajoute-t-il, il y aurait de quoi élaborer un programme consensuel : « Rétablissement de l’ISF. Augmentation réelle du SMIC et des bas salaires. Plus de justice sociale. Indexation des retraites sur le coût de la vie. Référendum d’initiative citoyenne. Pas de mépris, du respect pour le peuple ». Il souligne que les questions migratoires arrivent largement derrière les autres. Penda Diouf, Claudine Galea, Christophe Pellet, Constance de Saint-Rémy, et Noham Selcer ont injecté de l’humain à ces mots lancés comme bouteilles à la mer et restés en souffrance. Mireille Davidovici

Créations présentées au théâtre des Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 01.46.14.70.00) :
2937W60 – Noham Selcer
Et toi, tu y étais sur les ronds-points ? – Penda Diouf
La Fin d’un Gilet jaune – Christophe Pellet
Le Jeu démocratique– Constance de Saint-Rémy
VIOLENCES (La vie est à nous) – Claudine Galea
Les Doléances – film d’Hélène Desplanque

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