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Sarah Bernhardt, sacrée destinée

Jusqu’au 22/12, au théâtre du Palais Royal (75), Géraldine Martineau présente L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt. Une pièce qu’elle a écrite et met en scène, avec Estelle Meyer dans le rôle-titre qui brûle les planches. Une joyeuse troupe de sept comédiens chanteurs accompagne les aventures de la diva.

Un vrai roman populaire que cette vie, même si c’était mal parti pour la petite Sarah : loin de sa famille, parmi les bonnes sœurs, à 14 ans elle se montre déjà impertinente et mutine ! Sa mère, une demi mondaine, veut la marier. Plutôt le couvent que dépendre des hommes. Et pourquoi pas le Conservatoire ? Ses débuts à la Comédie-Française sont catastrophiques, son attitude rebelle débouche sur sa démission. Mais à l’Odéon, la voilà bientôt en haut de l’affiche malgré chagrins d’amour, démêlés familiaux et un enfant qui nait sans père… On voit George Sand lui donner une leçon de diction, Victor Hugo lui confier le rôle de la Reine dans Ruy Blas : un triomphe. Elle devient alors la star internationale passée à la postérité, en témoigne le film de ses funérailles projeté discrètement en fond de scène. 400.000 personnes y assistent. Au-delà de l’icône, du « monstre sacré » selon Jean Cocteau, la pièce nous plonge dans l’intimité d’une femme non- conformiste, en lutte contre les préjugés de son temps.

Une femme en rupture avec son époque

La pièce dépeint aussi une époque où, peu avant le cinématographe, le théâtre était encore l’art populaire par excellence où les acteurs s’écharpaient pour un rôle, où le public sifflait, huait ou s’enflammait pour une actrice, comme pour une vedette de la pop aujourd’hui. Le théâtre du Palais Royal, avec ses ors et ses cramoisis, nous en rappelle l’ambiance. Cette Extraordinaire destinée brosse surtout le portrait d’une femme libre, qui voulait s’affranchir du joug patriarcal. Sans compter son engagement politique. Elle transforme l’Odéon en hôpital miliaire pendant le siège de Paris par les Prussiens en 1870, n’hésite pas à se produire sur le front devant les poilus en 1914- 1918 malgré sa récente amputation. Elle s’engagera dans la lutte contre l’antisémitisme au moment de l’affaire Dreyfus… Il y a l’envers du décor : déconvenues amoureuses, grossesse non désirée, famille dysfonctionnelle, perte de sa mère et de ses deux sœurs, fils joueur et fantasque. Des blessures d’amitié aussi, notamment avec son amie Marie Colombier qui, à l’issue d’une tournée théâtrale de huit mois aux Etats Unis et au Canada, écrit deux pamphlets, dont Les Mémoires de Sarah Barnum, grossièrement antisémite. Un scandale à l’époque.

L’air de rien, Géraldine Martineau révèle la modernité de son héroïne : « Sarah est une femme forte, ambitieuse, libre et jusqu’au-boutiste. Elle ne s’est pas construite grâce aux hommes ou dans l’ombre d’un homme. Elle n’est pas devenue une icône, parce que les hommes se la sont appropriée. Elle l’est devenue parce qu’elle a travaillé́ sans relâche toute sa vie, qu’elle a pris des risques et qu’elle s’est constamment réinventée. Elle a toujours refusé qu’on la contraigne ou qu’on l’enferme. » Après un préambule un peu malvenu, la pièce trouve son allure de croisière dès la première scène avec un joli trio pour chanter les funérailles d’une belette : « Ma petite belette est tombée sur la tête/ (…) morte d’un coup sec … ». Forence Hennequin (violoncelle) et Bastien Dollinger (piano et clarinette), omniprésents, rendent sensible l’atmosphère des différents tableaux, comme avec les mélodies klezmer, lors du mariage de Sarah Bernhardt, rappelant les origines juives de la comédienne. Simon Dalmais et Estelle Meyer signent la musique, l’actrice est aussi autrice compositrice interprète. Elle joue le rôle titre dans le Dracula de l’Orchestre National de Jazz dont elle a écrit le livret avec Milena Csergo (2019). À partir de ses chansons, elle a créé un spectacle aux Plateaux sauvages en 2019. Et en 2023, elle crée Niquer la fatalité, chemin(s) en forme de femme, un spectacle mis en scène par Margaux Eskenazi.

Un casting à la hauteur

En courts tableaux et une heure cinquante, Estelle Meyer nous entraine avec élan dans la vie tumultueuse de son héroïne. D’abord elle campe une jeune première empruntée, à la voix incertaine, puis elle prendra de l’aisance jusqu’à nous faire entendre quelques morceaux de bravoure, dont une tirade de l’Aiglon d’Edmond Rostand. Sans singer son modèle, la comédienne porte avec vigueur ce personnage éruptif, volontaire dont la devise reste « Quand même », titre d’un des songs du spectacle. Mais elle ne manque pas de nuances quand elle chante la mort de sa cadette « Ma petite sœur mon amour mon cœur… ». À ses côtés, la présence discrète d’Isabelle Gardien en fidèle gouvernante apporte un contrepoint. Il faut saluer l’habileté des sept comédiennes et comédiens qui se déploient autour d’elle, se partageant une trentaine de rôles dans les somptueux costumes de Cindy Lombardi. Quelques éléments de décor et accessoires rapidement déplacés suffisent à la scénographe Salma Bordes à situer les différents épisodes, aidée par des projections vidéo suggestives.

Géraldine Martineau confirme ici ses talents d’autrice et de metteuse en scène. Dès 2018, elle jouait à la Nouvelle Seine Aime-moi, son premier texte, écrivait et réalisait La Petite Sirène d’après Andersen à la Comédie Française (Molière du Jeune Public). Elle intègre le Français en tant que pensionnaire en 2020, où elle adapte, met en scène et joue La Dame de la Mer d’Ibsen. Avec l’Extraordinaire destinée, elle rend grâce à celle qui « a visité les deux pôles, qui de sa traîne a balayé de long en large les cinq continents, qui a traversé les océans, qui plus d’une fois s’est élevée jusqu’aux cieux » selon Tchekhov. Mireille Davidovici

L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhard, Géraldine Martineau : jusqu’au 22/12, du mardi au dimanche, en alternance avec la pièce Edmond à partir du 11/10. Le texte de la pièce est publié à L’Avant-Scène théâtre.Théâtre du Palais-Royal, 38 rue de Montpensier, 75001 Paris (Tél. : 01.42.97.40.00).

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Aux gardiens de l’ordre mondial

Que reste-il de la Palestine ? Nous cherchons les mots pour dire l’horreur, l’écœurement. Je suis romancière, j’écris la Palestine, la vie, l’avenir. J’écris l’utopie qui nous verra construire une société ensemble avec les vivants. Publiée sur Mediapart, la tribune de Yara El-Ghadban, romancière et anthropologue d’origine palestinienne.

Yara El-Ghadban vient de publier La Danse des flamants roses. Elle est l’autrice de trois précédents romans aux éditions Mémoire d’encrier : L’ombre de l’olivier (2011), Le parfum de Nour (2015) et Je suis Ariel Sharon (2018). Elle a écrit l’essai Les racistes n’ont jamais vu la mer avec Rodney Saint-Éloi, paru en 2021. Ses livres racontent la vie des hommes, des femmes et des enfants qui, face à l’histoire, à la violence coloniale et à l’exil, rêvent de demain. Elle vit à Montréal, elle est présente en France en septembre et octobre 2024.

Bientôt un an de génocide à Gaza. Et la Cisjordanie assiégée par les colons et les bulldozers. Que reste-il de la Palestine ? Je suis parmi les millions de citoyens du monde qui vous suivent du regard. Vous, les gardiens de l’ordre mondial. Vous qui indiquez le terroriste parmi les milliers de victimes, vous qui éduquez sur le droit d’un État colonisateur de se défendre et le devoir des colonisés de mourir. Vous qui martelez qui est humain et qui ne l’est pas. Nous sommes une constellation de pays, langues, religions, continents. Nous cherchons les mots pour dire l’horreur, l’écœurement.

J’écris 7 octobre, et on m’ordonne d’ajouter les mots terrorisme, Hamas, antisémitisme. Ai-je le droit de citer cette date sans avoir à justifier le massacre de 40000 Palestiniens, taire les milliers de disparus, ignorer la violence des colons, escamoter sept décennies d’expulsion, de colonisation, d’occupation, d’apartheid ? 1139 Israéliens tués le 7 octobre. J’ai eu froid dans le dos. En réponse, le droit d’anéantir un peuple entier. Tapisser Gaza de bombes, lâcher la haine débridée des colons en Cisjordanie. Je me demande alors, avez-vous froid dans le dos ?

Je suis romancière. J’écris la Palestine, la vie, l’avenir. J’écris qu’Ariel Sharon et moi partageons la même histoire, même si nous ne pouvions partager cette histoire que l’espace d’un roman. J’écris l’utopie qui nous verra construire une société ensemble avec les vivants. Malgré tout ce que les Palestiniens subissent depuis 76 ans, je refuse l’identité du peuple persécuté. Cette catégorie qui nous réduit en victimes de l’histoire. Qui élève la souffrance par-dessus l’humanité commune. Quand ma souffrance rend le visage de l’autre monstrueux, je répète les mots de Darwich :

Si tu avais contemplé le visage de la victime / Et réfléchi, tu te serais souvenu de ta mère dans la chambre à gaz / Tu te serais délivré de la sagesse du fusil / Et tu aurais changé d’avis : Ce n’est pas ainsi que l’on recouvre son identité (1).

Je vois les visages des otages tués partout sur les écrans, et je me demande s’il y a assez d’écrans pour les 16000 enfants massacrés à Gaza. Terrorisme, Hamas, antisémitisme, Yara. Ne dis pas que le 7 octobre c’est aussi le début d’un génocide. Que ce jour-là, le mot liberté avait aussi résonné dans l’esprit de tout Palestinien victime du régime colonial israélien. Qu’à côté des scènes horribles d’Israéliens fuyant pour leur vie, il y avait l’image du mur de séparation abattu, de Palestiniens qui pour la première fois depuis des décennies frôlaient leurs terres volées, transformées en colonies et banlieues bien manucurées. ERREUR. Terrorisme, Hamas, antisémitisme, Yara. Enferme-toi dans l’utopie, oublie la vérité.

Pourtant, un autre monde existe. Ce monde où habite la vaste majorité des peuples de la Terre : les 147 États de l’ONU qui reconnaissent la Palestine, les millions qui voient l’évidence du droit des Palestiniens de lutter contre l’oppression, pour qui le 7 octobre est une date dans une longue histoire de violence coloniale dont ils ont été aussi victimes. Le reste du monde crie : Sortez de votre labyrinthe de miroirs, contemplez l’horreur que vous produisez. Vous n’êtes pas le monde, vous êtes des naufragés, aliénés de votre propre humanité. Vous ne trompez personne. Nous entendons ce que vos discours emmitouflés de vertus camouflent. Pourquoi suffoquer lentement Gaza, quand les bombes de deux tonnes sont si efficaces ? Pourquoi soumettre Israël à la lourdeur de l’entreprise coloniale en Cisjordanie, alors que l’État peut tout accaparer et nous débarrasser de cette épine dans le pied qui traîne depuis cent ans ?

Comme ils semblent bénins aujourd’hui ces mots : blocus, occupation, colonisation, même apartheid. À côté des massacres quotidiens, de la famine, du viol, de la torture, des enfants calcinés. À côté des camps de réfugiés rasés. À côté des journalistes assassinés. Comme ces mots semblent inodores à côté des relents de sang et de chair qui collent à vos vestons.

Bientôt un an de génocide en diffusion continue et nous avons appris, nous les Palestiniens, à nous saluer autrement. Comment va ta dévastation ? demande le poète Fady Joudah. A-t-elle été visitée par un chant d’oiseau, ce matin (2) ?

Vous êtes le chant de ma dévastation. Me voilà à tenter de rattraper roman après roman (3) un monde qui n’existe plus. Semer ma mémoire de la beauté de la Palestine avant le génocide.

Le bourreau torture pour rendre sa victime méconnaissable. Ainsi il ne voit pas le visage d’un humain, ne trouble pas l’image qu’il a de lui-même, celle reflétée dans le corps qu’il abîme. Le génocide, c’est un acte d’effacement. Effacer les traits pour que rien ne ressemble à celui qui efface. Détruire tout en quoi il risque de se reconnaître. Taire l’écho de l’humanité partagée. Éradiquer le passé, le présent pour fabriquer un avenir à un seul visage, lisse et parfumé, comme vos vestons, gardiens de l’ordre mondial.

L’odeur est trop puante. Rien ne pourra la décoller de vos costumes, messieurs mesdames. La Palestine porte le visage des peuples de la Terre. Elle résonne dans la voix des millions de jeunes qui entendent l’écho de l’histoire, voient dans les corps mutilés de Gaza et les terres rasées de Cisjordanie, les cicatrices laissées par vos projets civilisateurs. Ils scandent : la Palestine a changé l’ordre du monde. Avenir il y aura, et vous y porterez messieurs mesdames le visage du génocidaire.

Faites vos élections, polluez les ondes de vos hypocrisies, pesez les mots comme vous pesez vos bombes. Nous sommes le reste du monde. Nous portons les génocides cachés dans les plis de vos jupes et vos pantalons. Nous parlons toutes les langues. Nous appartenons aux peuples de l’humanité. Fabriquez la mort, les mensonges. Nous fabriquerons la vie, les cerfs-volants. Yara El-Ghadban

(1) Mahmoud Darwich, État de siège, traduit par Elias Sanbar (Actes Sud, 144 p., 24€30).

(2) Fady Joudah, “How is Your Devastatio Today?” Ma traduction.

(3) La danse des flamants roses, par Yara El-Ghadban (éditions Mémoires d’encrier, 300 p., 22€).

À voir sur M6, le 08/09 à 23h05 : Enquête à Gaza, des vies en enfer. Un document rare, réalisé par Martine Laroche-Joubert. Bouleversant et terrifiant, un génocide à l’œuvre et à l’abri des regards, lorsque caméras et journalistes sont interdits de séjour, sans autorisation de filmer l’enfer dans la bande de Gaza.

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Au Garage, on fait le plein de sens

Du 26/08 au 01/09, à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre a organisé la 5ème édition de son festival. En la cité bourguignonne, Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou veillent depuis 2020 sur une étrange caisse à outils. Au volant d’une écurie de grosses cylindrées, ils conduisent à la réussite une décentralisation qui fait le plein de sens.

La cinquième édition a été ouverte par Jade Duviquet. Elle a adapté et mis en scène Rapport pour une académie, de Kafka. Cyril Casmèze, prodigieux acteur animalier, se met dans la peau du chimpanzé « civilisé » qui la ramène. Parfois, la nature reprend ses droits. Alors, avec feu, l’acteur, infiniment souple, expressif, retourne à la plus bouleversante singerie… Lilian Derruau (alias Wally, chanteur humoriste en sa vie antérieure) a proposé Ma distinction. Fils d’un ajusteur, il se livre lui-même, dans un exercice d’autobiographie précoce, à un ajustement de sa transition de classe vers la condition d’artiste. C’est drôle avec tact, au nom des siens et de ce qu’il est devenu, sous le parrainage revendiqué de Bourdieu.

Des sons inouïs en fond d’oreille

Ethnomusicologue d’un soir doté du sens de l’humour, Jean-Jacques Lemêtre (quarante-six années au Théâtre du Soleil), sosie de Merlin l’Enchanteur, a révélé maints instruments venus d’ailleurs et de très loin dans le temps. Il en a tiré des sons inouïs, qu’on garde encore dans l’oreille. Dans Extra visibilia, Céline Gayon, d’une beauté de cariatide enfin délivrée, dansait la naissance du mouvement, tandis que Sylvie Cairon exécutait, à main levée, une fresque monumentale, archaïque et moderne.

Denis Lavant, de tout son être de vif-argent, s’est emparé, sous l’œil de Laurent Laffargue, du roman de Pär Lagerkvist, le Nain. Son génie d’acteur fait briller, tel un diamant noir, les facettes du Mal chimiquement pur. Hammou Graïa a dû clore les réjouissances avec les Coloniaux, d’Aziz Chouaki, dans la mise en scène de Jean-Louis Martinelli. En une langue quasiment swinguée, c’est un monument de verbe en l’honneur des soldats nord-africains jetés dans la tuerie de 14-18 pour le compte de la France.

Les « surprises du jardin » n’ont pas manqué de sel : lecture d’extraits de l’Homme de main, pièce de Wenzel dans l’ombre de Simenon, une ode en prose de Moni Grégo en souvenir de Marilyn Monroe, Ziza Pillot égrenant les chroniques douces-amères de Jane Sautière dans Tout ce qui nous était à venir (éditions Verticales)… Au final, je me suis laissé dire que dans leur « surprise » intitulée Ça va trinquer !, Jean-Pierre Bodin et François Chattot allaient envoyer loin le bouchon pour évoquer le discret milliardaire du pinard. Jean-Pierre Léonardini

C’était du 26/08 au 01/09 au Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93). Pour tout savoir sur le Garage et son festival, un petit clic pour le grand choc : les Amis du théâtre vous disent tout !

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Stains et son Studio Théâtre

Dans l’une des banlieues les plus pauvres au nord de Paris, à Stains (93) est implanté le Studio Théâtre. Depuis quarante ans, un lieu de convivialité et de partage aujourd’hui dirigé par la comédienne et metteure en scène Marjorie Nakache.

Tout commence en 1983, à l’Espace Paul-Eluard de Stains, une salle phare du département. Xavier Marcheschi en prend la direction et fonde le Studio Théâtre en 1984 avec Marjorie Nakache, alors toute jeune comédienne. Les espoirs qu’avaient fait naître l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 sont en train de s’effilocher, mais l’époque reste à la lutte et à la débrouille. Enraciner le théâtre dans la société et en faire un espace de partage et de confrontation prendra une forme plus active en 1989 avec leur installation dans une maison de ville attenante à un cinéma, à l’origine ouvert par un artiste de cirque, puis transformé en garage. Rejointe par l’administrateur Kamel Ouarti, la compagnie entreprend de l’investir. À la mort de son propriétaire, la ville le rachète à ses héritiers et en préserve l’esprit. Il sera entièrement occupé par des artistes et dédié à une culture « élitaire pour tous » au service de la population.

Cette année, le Studio Théâtre aura 40 ans. La ville de Stains, l’une des plus pauvres du département, n’accordera guère plus de moyens pour marquer cet anniversaire historique. Habituée à faire beaucoup avec peu, la compagnie a toujours compensé la faiblesse des ressources par l’énergie de l’engagement et de la créativité. Marjorie Nakache, devenue directrice du lieu, a choisi de monter le Roman d’une vie, adapté par Xavier Marcheschi d’après l’œuvre de Victor Hugo et plus particulièrement des Misérables. Un choix en phase avec notre époque « où la coupure entre le pouvoir et le peuple semble tout aussi réelle qu’à celle de Hugo », souligne-t-elle. Cette adaptation parcourt l’épopée de ce siècle tourmenté qui a vu éclater la Commune. Les acteurs portent haut et juste le verbe épique et poétique de Victor Hugo. On entend le combat pour l’émancipation du peuple et les enjeux de la pièce sortent du cadre historique pour apporter une réflexion dynamique avec la salle. C’est mené avec une joie battante dans une scénographie où peintures et musique donnent à voir et à ressentir la puissance et l’actualité du texte hugolien.

Cette manière de faire théâtre, pour les habitants et avec eux, est une clé de voûte du Studio Théâtre, sa marque de fabrique. On le perçoit dès que l’on en pousse la porte d’entrée. Il y a d’abord cette piste aux couleurs chaudes, d’où pendent tissus, cerceau et trapèzes, utilisée pour des spectacles mais surtout dédiée aux ateliers annuels de cirque proposés aux enfants et adultes, depuis vingt ans. Un peu plus loin, un foyer chaleureux avec fauteuils et petites tables, tableaux et marionnettes, ouvre sur un jardin, comme une respiration entre dedans et dehors. Un lieu enchanteur, ouvert 7 jours sur 7 jusqu’à tard le soir, avec son activité de programmation et ses 24 ateliers hebdomadaires, que les habitants, de génération en génération, investissent tant ils s’y sentent bien.

Fabien Belkaaloul y a suivi un atelier théâtre de 12 à 16 ans et reste marqué par son approche du clown et du personnage de Charlie Chaplin. Aujourd’hui, à 22 ans, il ambitionne d’intégrer une école d’art parce qu’il a « pris de l’assurance et appris à parler en public ». Hind Ajrodi, fondatrice de l’association Chez Ailes, y conduit en ce jour d’avril 24 femmes et enfants pour la représentation de Balerina, Balerina de Jurate Trimakaité. « J’encourage les femmes à fréquenter le Studio Théâtre car il est pensé pour elles et pour leurs enfants. Elles y ont une place, tout comme les jeunes et les personnes âgées. C’est un véritable lieu de sociabilité et d’émancipation par la culture ».

L’accès au Studio est aussi largement ouvert aux compagnies. « On en accueille plutôt le double que ce que requiert notre cahier des charges », précise Marjorie, « on ne dit jamais non aux projets. On reçoit tout le monde et après, on voit ce que l’on peut faire ensemble ». Une manière de faire et d’être. Malgré les difficultés. « Nous avions plus de moyens pour la création il y a dix ans. L’administratif aujourd’hui a pris le pas et les spectacles sont devenus de plus en plus coûteux ». Soutenue par la ville, le conseil général, la Drac Île-de-France et, depuis 2006, la Région Île-de-France, la compagnie parvient cependant à réaliser une création quasiment chaque année et à faire tourner les spectacles. Elle s’appuie également sur un travail solide avec le réseau associatif local et départemental. En 1995, la pièce Féminin Plurielles, d’après le livre de l’association du clos Saint-Lazare Femmes dans la cité, a ainsi fait figure de pièce emblématique et a énormément tourné, ou encore Valse n° 6 de Nelson Rodrigues, créé en 2004, un texte renforcé par les témoignages de femmes victimes de violence recueillis par la compagnie.

Ces dernières années, surtout après la crise du Covid, à Stains comme ailleurs, le réseau associatif s’étiole, asséché par les coupes budgétaires successives. L’équipe ne baisse pas les bras. Fêter son quarantième anniversaire, ce n’est pas seulement regarder dans le rétroviseur de l’histoire, c’est aussi aller de l’avant. « On a toujours cherché à être cohérents avec l’idée qu’on avait d’une action et l’endroit où on était », conclut Marjorie, fidèle à la philosophie de l’éducation populaire, « Faire avec les gens et pour les gens ». Marina Da Silva

Studio Théâtre, 19 rue Carnot, 93240 Stains (Tél. : 01.48.23.06.61).

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Catherine Ribeiro, libre voix !

Le 23 août, Catherine Ribeiro est morte à l’âge de 82 ans. Inclassable, irréductible, incorruptible, elle a chanté la passion, l’amour, la révolte. Elle est restée libre, jusqu’à son dernier souffle.

Elle aurait pu suivre cette route toute balisée empruntée par nombre de ses pairs à l’aune des années soixante. Elle figure d’ailleurs dans la « fameuse » photo de Jean-Marie Périer, photographe officiel de la génération yéyé. Mais déjà, peut-être instinctivement sent-elle qu’elle n’est pas à sa place, on la devine, au dernier rang, entre Hugues Aufray et Eddy Mitchell. À peine la reconnaît-on.

Entre fumées d’usine et chemins de grève

Elle ne sourit pas. Catherine Ribeiro refusera de jouer la carte de la jolie jeune fille qui se tient sage. En elle, ça bouillonne, ça tâtonne. Elle cherche, se cherche et, très vite, va bifurquer, laisser les chansons de midinettes pour midinettes. Elle rentre dans aucun moule, elle déborde, belle et rebelle, sauvage jusqu’au bout des mots des poètes dont elle va s’emparer, en catimini, ceux de Bob Dylan ou de Leonard Cohen. « La beauté insoumise de Catherine et sa colère chevillée à l’âme incommodent le show-business », disait d’elle Léo Ferré. Il avait tout juste. « J’ai appris mon enfance, face aux fumées d’usines, par les chemins des grèves empruntés par mon père » chante rageusement cette fille d’ouvrier portugais née dans la banlieue lyonnaise en 1941.

Ce sont les hasards de la vie et des rencontres qui lui font croiser la route de Patrice Moullet, qui deviendra son compagnon. Ils se rencontrent en 1963 sur le tournage des Carabiniers, de Jean-Luc Godard. Entre 1963 et 1993, elle jouera dans quatre films. Ce sera tout pour le cinéma. En revanche, elle écrit déjà des poèmes, des chansons que Patrice Moullet va mettre en musique. Au printemps 1968, alors que le pays est en ébullition. Catherine Ribeiro tente de mettre fin à ses jours comme si elle voulait définitivement tourner la page de cette époque. De 1969 à 1980, elle a la révolte au bout de langue. Ses mots sont affûtés comme des lames. « Je ne suis pas une femme d’un parti, disait-elle, mais une femme qui lutte contre toutes les atteintes à la liberté dans le monde, où qu’elles se produisent. Et je lutterai jusqu’à mon dernier souffle ». Pendant cette décennie giscardienne, elle va réaliser avec le groupe Alpes une dizaine d’albums et enregistrer de très nombreux 45 tours.

Cataloguée « Pasionaria de la chanson », elle ne veut pas se laisser enfermer, une fois de plus, une fois encore, dans une case. « Les paroles ne sont qu’un accessoire, je préférerais qu’on en arrive presque à des onomatopées pour remplacer les paroles. On le fera peut-être ; il faudrait que la voix serve d’instrument… Ce que je cherche à faire, c’est détruire complètement la chanson classique, avec refrain et couplets réguliers », disait-elle. C’est gonflé. Une façon de ne rien lâcher, de ne pas se soumettre, encore et toujours, et de revendiquer une poésie qui expérimente, emprunte des chemins de traverse. Voix puissante, sensuelle, elle s’entoure de musiciens qui pratiquent un folk-rock progressif aux accents symphoniques. C’est dire qu’elle ne passera plus à la radio mais ses concerts affichent complet, où qu’elle se produise. Toute de noir vêtue, ses cheveux corbeau en cascade dessinent un bouclier sur ce visage qu’on entraperçoit à peine lorsqu’elle s’avance dans la lumière.

Solitaire mais solidaire

Elle chante sans chercher à plaire, à séduire. Elle chante désespérément, crûment la Résurrection de l’amour, cette blessure « jusqu’à ce que la force de t’aimer me manque ». Solitaire mais solidaire, elle s’engage pour la Palestine, pour les réfugiés chiliens, contre la guerre au Vietnam, pour l’écologie, contre le président Valéry Giscard d’Estaing… Elle revendique deux amitiés : Léo Ferré et Colette Magny, « Coco, ma seule amie chanteuse ». Sa reprise de Melocoton est à l’opposé de l’interprétation de Magny, comme si elle ne posait pas les points de suspension au même endroit. Les années quatre-vingt… Terribles années pour bon nombre d’artistes qui seront invisibilisés. Comme Colette Magny, François Béranger, Catherine Ribeiro disparaît des écrans radars.

Pourtant, elle ne cessera jamais de créer. Et de chanter : en 1995, elle donne aux Bouffes du nord un récital, « Vivre libre ». Magnifique moment de communion – païenne – avec le public qui ne l’a jamais lâchée, reniée, oubliée, n’en déplaise à l’industrie musicale. Cordes et piano avec Michel Precastelli, elle sublime chaque mot, chaque note, chaque vers de sa voix toujours aussi puissante et troublante. À partir des années 2000, elle aura toujours des projets qui, souvent, n’aboutiront pas. Elle se retire loin du monde. Marie-José Sirach

Brel, Ferré, Magny, Piaf…

Une présence, une voix prenante et envoûtante… Aller voir et entendre la Ribeiro, toute politesse gardée ? Un moment désiré et attendu, la force de la voix et la beauté de la femme, les aspirations communes, le combat pour une parole libre et la poésie en vitrine, René Char-Apollinaire et Prévert en tête de gondole… Catherine Ribeiro chantait ses propres compositions, elle reprenait aussi avec talent le Chant des partisans, Aragon qu’elle aimait à en perdre la raison, Brel et Ferré, Piaf bien sûr dont elle enregistra les plus grands succès, Colette Magny évidemment et son Melocoton ! Par deux fois sur scène, Lyon – Paris, d’inoubliables partages d’émotions, amour et révolte à fleur de peau… Cet amour absent de L’enfance, un récit poignant et bouleversant, la gamine cabossée et internée. Des grandes scènes aux petites salles, toujours à guichets fermés, récompensée à cinq reprises par l’Académie Charles-Cros. Sur la platine, tourne le 33 tours pour ne point oublier, ne pas t’oublier. Yonnel Liégeois

« Le regard d’une combattante. Le sourire d’une amante. La voix d’une militante. Les mots d’une magnifique perdante. Comme aurait pu l’écrire Leonard Cohen si elle avait été une égérie warholienne du Chelsea Hotel. Sauf qu’elle était debout (…) Panthère prête à bondir sur tout ce qui peut faire mal ou salir la beauté. Rock. Révoltée. Radicale ». Yann Plougastel, Le Monde du 23/08.

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Bélâbre dit oui au CADA !

En 2023, s’est constitué à Bélâbre (36) le collectif « Oui au CADA » ! En faveur de la création d’un Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile sur la commune, en soutien à la municipalité qui fait face à une opposition venue d’ailleurs. Pour l’ouverture à l’autre, le vivre ensemble et l’acceptation de la différence.

Un collectif « Oui au CADA » s’est constitué en 2023 à Bélâbre, une petite commune de l’Indre. Un soutien à la création d’un Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile, répondant aux manifestations de rejet du projet par une partie de la population du village. Une opposition entretenue par l’intervention de nombreux militants d’extrême droite, extérieurs à la commune, qui entendaient ainsi médiatiser cette affaire pour faire valoir leur rejet de toute forme d’immigration.

Aujourd’hui, le projet demeure malgré plusieurs mois d’extrême tension et pression exercée sur le maire et les élus. La municipalité maintient sa volonté d’avancer sur la mise en place d’un dossier qui doit désormais tenir compte d’un certain nombre de réalités : l’attente de décisions de justice dues à deux recours au Tribunal Administratif, un changement de lieu d’implantation sur le territoire de la commune en raison du coût des travaux, des renégociations avec de nouveaux interlocuteurs en charge de l’opération, une répartition différente des demandeurs d’asile sur les points d’accueil. En tout état de cause, le maire Laurent Laroche a bon espoir de finaliser le projet.

Le droit d’asile, une protection internationale

C’est en février 2023 que le conseil municipal de Bélâbre décidait de vendre les locaux d’une ancienne chemiserie en réponse à un projet de Viltaïs, une association qui agit pour l’insertion sociale. Au cas précis, son action vise à accueillir des demandeurs d’asile. Elle se porte acquéreur du bâtiment pour créer un centre d’une capacité maximale de 38 personnes. Laurent Laroche, maire de Bélâbre, et le conseil municipal ont rappelé le sens et l’ambition de l’opération : faire tout simplement preuve d’humanisme ! « Un demandeur d’asile (selon le communiqué adressé à la population) est une personne qui sollicite une protection internationale hors des frontières de son pays, mais qui n’a pas encore été reconnue comme réfugiée.(…) Un être humain qui cherche à survivre dans un autre pays, qui est déraciné, parce que dans son pays c’est l’enfer, qu’il y est exposé à un risque de préjudice grave (insécurité, persécution, menaces, guerre, etc…)« .

Pour se convaincre de la dureté du vécu des demandeurs d’asile, il suffit de lire les articles de presse consacrés aux parcours d’un certain nombre d’entre eux. En 2023, la Nouvelle République, le quotidien régional, a relaté l’histoire d’Alhassane. Ce jeune papa a fui la Guinée avec sa petite fille de 3 ans. Après un périple à travers l’Algérie, le Maroc et l’Espagne, le voilà enfin posé depuis le 4 août à la résidence de la Roche-Bellusson, à Mérigny. « Avoir la paix et la tranquillité après tout ce qu’on a traversé, c’est tout ce qu’on demande. On se sent bien ici. En sécurité. On est tous venus chacun de son côté mais maintenant on est comme une famille », confie le jeune homme, qui ne peut s’empêcher d’avoir un mot de gratitude pour Cynthia Rochet, l’intervenante sociale de Viltaïs, chargée du centre d’accueil temporaire de Mérigny.

L’intranquilité, prétexte au rejet de l’étranger

Des portraits émouvants, tel que celui d’Alhassane, les journaux en ont publié bien d’autres. Montrant à la fois les épreuves surmontées et la farouche volonté de s’intégrer. Les témoignages sont particulièrement parlant à Buzançais où la plupart des demandeurs d’asile participent pleinement à la vie locale. Un reportage du Monde à Sommières-du-Clain dans la Vienne, en apporte les mêmes conclusions. Mais d’affirmer que ces accueils se déroulent sans problème, ne semble pas dissiper les peurs d’une partie des habitants de Bélâbre. Les craintes d’un trouble de la tranquillité, due à l’arrivée d’une quarantaine de personnes ne devraient pas résister longtemps à la réalité des faits, une fois les demandeurs installés. Autre chose est le rejet de l’étranger, traduit à Bélâbre par un tag affirmant : « Pas de CADA chez les gaulois ».

Un slogan aux relents des thèses nauséabondes d’un Le Pen, revendiquant la supériorité des Français dits de souche. L’actualité démontre pourtant que l’assimilation des individus de diverses horizons est une chance pour la France. Ainsi, parmi les Français qui ont fait vibrer le pays dans les épreuves des Jeux Olympiques, nombreux sont celles et ceux qui ne sont pas descendants directs du peuple de Vercingétorix. Peut-être qu’au milieu de la foule qui acclame ces sportifs, à Bélâbre comme ailleurs, il y en a qui ont glissé un bulletin RN ou Reconquête lors des dernières élections. Deux partis animés par la haine de la différence qui opposent et divisent les humains entre eux, cultivent le rejet de l’autre et contestent une évidence.

La nationalité est une affaire de sol et non de sang. Le vivre ensemble se cultive dans la fraternité et l’ouverture à l’autre, non dans le rejet et le repli sur soi. Philippe Gitton

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Cosne, plein gaz au Garage !

Du 26/08 au 01/09, à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre organise la 5ème édition de son festival. En la cité bourguignonne, Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou entretiennent depuis 2020 un original feu de planches. Attisé par une bande d’allumés, sous la conduite de Jean-Yves Lefevre… Une décentralisation réussie pour une programmation de haute volée.

Jean-Paul Wenzel n’est point homme à s’effondrer devant l’adversité ! Que la Drac Île-de-France lui coupe les subventions et l’envoie sur la voie de garage pour cause d’âge avancé ne suffit pas à l’intimider… Avec le soutien de sa fille Lou et d’une bande de joyeux drilles, il retape alors « au prix de l’énergie de l’espoir, et de l’huile de coude généreusement dépensée » selon les propos du critique Jean-Pierre Léonardini, un asile abandonné pour voitures en panne : en 2020, les mécanos nouvelle génération inaugurent leur nouvelle résidence, le Garage Théâtre ! Loin des ors de la capitale, au cœur de la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre…

Wenzel est connu comme le loup blanc dans le milieu théâtral. Comédien, metteur en scène et dramaturge, avec une bande d’allumés de son espèce, les inénarrables Olivier Perrier et Jean-Louis Hourdin, il co-dirige le Centre dramatique national des Fédérés à Montluçon durant près de deux décennies. Surtout, il est l’auteur d’une vingtaine de pièces, dont Loin d’Hagondange, un succès retentissant, traduite et représentée dans plus d’une vingtaine de pays, Grand prix de la critique en 1976. Depuis quatre ans maintenant, le Garage Théâtre accueille donc à l’année des compagnies où le public est convié gratuitement à chaque représentation de sortie de résidence. À l’affiche également un printemps des écritures où, autour d’un atelier d’écriture ouvert aux habitants de la région, sont conviés des auteur(es) reconnus comme Michel Deutsch, Marie Ndiaye, Eugène Durif… Enfin, du 26/08 au 01/09, se tient le fameux festival organisé par la Louve, du nom de la compagnie de Lou Wenzel : au programme théâtre, musique et danse avec des spectacles accessibles à tout public.

Dès l’ouverture des portes, aux nouveaux mécanos se greffe l’association Les Amis du Garage dont Jean-Yves Lefevre, le local de l’étape, assume désormais la présidence. Fort de sa soixantaine rugissante, l’ancien informaticien et pilote d’engins en tout genre survole l’événement et anime avec doigté et convivialité la joviale bande d’allumés ! Derrière un faux air débonnaire, l’homme cache en fait moult compétences, « j’ai piloté à peu près tous les types d’engins volants, du parapente à la montgolfière en passant par l’avion, l’ULM, l’hélico… Mes seuls diplômes professionnels étant dans le domaine de l’arboriculture, je côtoie les nuages » ! Après un double choc existentiel tant merveilleux que douloureux (la naissance de sa fille, plus tard le décès de sa compagne), il quitte la Savoie pour rejoindre la Nièvre, « terre d’une partie de mes ancêtres » et plus précisément Cosne-sur-Loire, « lieu dans lequel j’ai la chance et l’honneur de rencontrer la famille Wenzel et son Garage ».

Ayant bourlingué à Paris et en région parisienne, l’homme avait eu l’occasion de fréquenter parfois le monde du théâtre. « Habitant à proximité du bois de Vincennes, j’ai eu la chance d’assister aux spectacles d’Ariane Mnouchkine : grande révélation quand on a plutôt assisté à du théâtre de boulevard… ». Lors de son installation en bord de Loire, c’est la découverte du premier festival d’été du Garage, la rencontre avec le comédien Denis Lavant, Jean-Paul et Lou Wenzel. « Nous tombons en amitié, on se voit désormais plusieurs fois par semaine ». Au printemps 2021, ils décident à plusieurs de monter l’association Les amis du Garage Théâtre. L’objectif ? « Aider et seconder nos amis artistes dans les tâches extérieures aux spectacles (travaux, communication, billetterie, gestion du bar et de la restauration durant les deux festivals annuels) », confie Jean-Yves, « notre association est devenue, je le pense, indispensable au bon fonctionnement de ce bel espace de culture ». Un bel espace assurément, professionnels du spectacle vivant et critiques dramatiques en attestent, où plaisir du vivre ensemble et partage d’émotions fortes transpirent de cour à jardin !

Avec son enthousiasme communicatif, le chef de bande le reconnaît, « depuis notre premier contact, que d’émotions, que de belles rencontres ! Une foultitude de spectacles de qualité tout au long de l’année avec la présence sur scène de grands noms du théâtre, de la danse, de la littérature… Et l’énorme chance pour moi de partager des moments rares autour d’une assiette avec tous ces artistes qui ont tant à raconter et à partager ». Aujourd’hui, l’apport culturel et artistique du Garage Théâtre déborde au-delà de la sphère nivernaise. Frontalière du Cher, de l’Yonne, du Loiret et proche de Paris, la petite entreprise Wenzel et consorts attire des spectateurs en provenance de toute la France ! « La ministre de la Culture annonçait, au lendemain de sa nomination, qu’il fallait défendre la culture en milieu rural », se souvient Jean-Yves Lefevre, « force est de constater que les mots étaient vains, le budget de la culture en 2024 ayant été divisé par deux ! ».

« Ici pourtant, on ne baisse pas les bras, on y croit, les spectateurs sont de plus en plus nombreux. Moult représentations se donnent à guichet fermé et nous avons de plus en plus de propositions de bénévoles pour soutenir la structure. Ici on se connaît tous, pas moyen de faire vingt mètres sans saluer quelqu’un, les retours sur le plaisir et l’émotion ressentie par les spectateurs locaux nous donnent envie de nous investir encore et encore. Ce théâtre est un poumon nécessaire à de nombreuses personnes, dont je fais partie, sans le Garage Théâtre j’aurais quitté la région ».

Outre l’organisation de deux festivals (été et Printemps des Écritures), le Garage Théâtre propose tout au long de l’année différents spectacles. Et régulièrement des sorties de résidence avec entrée gratuite, ce qui offre la possibilité à certains, persuadés que le théâtre « c’est pas pour nous », de constater que le théâtre contemporain est à la portée de tous, qu’il n’est nullement besoin d’être un intellectuel pour comprendre et apprécier. Seul ou en meute, rendez-vous donc en bord de Loire, osez hurler ou chanter votre ralliement à la Louve compagnie. C’est acquis, vous en repartirez libérés et conquis ! Yonnel Liégeois

Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93/le.garage.theatre@gmail.com). Pour tout savoir sur le Garage et son festival, un petit clic pour le grand choc : Jean-Yves Lefevre et les Amis du théâtre vous disent tout !

Chantez, Dansez, Jouez : moteur !

Lundi, 26/08 : La surprise du jardin, à 19h. Un grand singe à l’académie d’après Franz Kafka, par la compagnie Singe debout à 21h.

Mardi, 27/08 : La surprise du jardin, à 19h. Ma distinction, récit de vie d’un fils d’ouvrier devenu artiste, par Lilian Durriau à 21h.

Mercredi, 28/08 : la surprise du jardin, à 19h. Musicalopithèque, du paléolithique à aujourd’hui en acoustique, par Jean-Jacques Lemêtre à 21h.

Jeudi, 29/08 : La surprise du jardin, à 19h. Extra visibilia, voyage intemporel-peinture et danse, par Sylvie Cairon et Céline Gayon à 21h.

Vendredi, 30/08 : La surprise du jardin, à 19h. Le nain de Pär Lagerkvist, avec Denis Lavant dans une mise en scène de Laurent Laffargue à 21h.

Samedi, 31/08 : La surprise du jardin à 19h : « Ça va trinquer ! » dans le jardin et même encore plus loin, des vignes du Sancerre aux côtes africaines…avec les inénarrables et fantasques Jean-Pierre Bodin et François Chattot. Les coloniaux d’Aziz Chouaqui, avec Hammou Graïa dans une mise en scène de Jean-Louis Martinelli à 21h.

Dimanche, 01/09 : L’auberge espagnole ouverte à toutes et tous, à partir de 13h. Un ultime moment de partage dans le jardin entre quiches et salades, tartes et gâteaux… Avec une très belle surprise, un secret bien gardé !

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À lire ou relire, chapitre 10

En ces jours d’été, entre agitation et farniente, inédits ou rééditions en format poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. De la République sur les planches à l’amour de l’humour (André Désiré Robert et Jean-Loup Chiflet), d’un manuscrit enfin accouché aux bébés d’Himmler (Claude McKay et Caroline de Mulder)… Pour finir entre pingouin et mikado en provenance d’Ukraine (Andreï Kourkov) et d’Italie (Erri De Luca).

Chaque président a ses petites faiblesses : une visite à Disneyland pour Sarkosy, une balade en scooter pour Hollande, des papouilles aux médaillés olympiques pour Macron… Un point commun les réunit, avec plus ou moins de passion : leur fréquentation des planches, des classiques du répertoire au banal théâtre de boulevard ! Avec humour et érudition, dans son Théâtre des présidents le critique dramatique et patenté universitaire André Désiré Robert s’est donc amusé à collecter les penchants des uns et des autres, les amours avouées ou secrètes des présidents de la Vème République avec le théâtre.

Si De Gaulle avait un faible pour le Cyrano de Rostand, l’ancien professeur de français Pompidou appréciait assurément Molière en sa maison rue Richelieu. Mitterrand, à la culture raffinée, court d’Avignon à la Cartoucherie de Vincennes, fréquente Sobel à Gennevilliers, côtoie anciens et modernes. Il se dit qu’entre deux combats de sumo Chirac aurait pu apprécier le théâtre nô, tandis que Sarko étale son inculture en ce domaine au profit de la chansonnette familiale. Nous ne dévoilerons rien sur les récentes têtes d’affiche, Hollande et Macron, et de leurs compagnes entre la comédienne reconnue et l’ancienne professeure de lettres, leurs liaisons secrètes sont à découvrir au fil de pages émoustillantes et joliment bien instruites.

Si l’humour se glisse parfois entre les pages du précédent ouvrage, il en est substantifique matière dans le Dictionnaire amoureux que lui consacre le truculent Jean-Loup Chiflet. L’auteur nous avait déjà fait Le coup, On ne badine pas avec l’humour… D’abord, une précision d’importance, ne pas confondre humour avec humeur, telles la bile ou l’atrabile, selon la définition héritée du Moyen Âge ! Pour sa part, Wolinski se demande s’il ne serait pas le plus court chemin d’un homme à un autre, alors que Tristan Bernard pose une question de fond : l’humour ne viendrait-il pas d’un « excès de sérieux » ? En tout cas, en plus de 700 pages, d’Allais à Devos, de Blondin à Queneau, au contraire de tout avare de pensées qui est un penseur radin selon Pierre Dac, Jean-Loup Chiflet confesse que son ouvrage relève plus d’une anthologie que d’un dictionnaire. D’une page l’autre, s’imposent satire et invective disparues de nos jours, l’éloge du rire au détriment du ricanement formaté, le triomphe de la plume et de l’esprit. Et preuve est faite, sans rire : si l’humour peut être léger, il n’est vraiment pas à prendre à la légère !

Il nous faut l’avouer d’emblée, Romance in Marseille ne manque ni d’humour, ni de déraison ! Après moult péripéties, Lafala débarque à Marseille amputé des deux jambes, mais nanti d’un joli magot. Ce qui autorise donc l’ancien docker africain a mené belle vie et bonne chair sur les quais, à fréquenter toujours le monde interlope des bas quartiers de la cité phocéenne. L’auteur de ce roman social, sous les chaleurs méditerranéennes ? L’américain Claude Mckay, natif de Jamaïque, globe-trotter entre l’URSS et la France, écrivain et militant politique, ardent défenseur de la cause noire aux États-Unis comme en Europe. Un livre écrit en 1932, le manuscrit disparu jusqu’en 2010, enfin publié en 2021 par un éditeur… marseillais ! Un retour aux sources bienvenu, un formidable roman entre légèreté et gravité, une peu banale photographie du Marseille des années 30 et de la condition sociale dans les quartiers ouvriers et interlopes. Chez le même éditeur, est disponible Un sacré bout de chemin, l’autobiographie de Mckay.

De la re-naissance d’un manuscrit à la couvaison de bébés sous haute protection nazie, l’accouchement littéraire n’est pas sans risques. Pourtant, avec La pouponnière d’Himmler, l’auteure belge Caroline de Mulder réussit une magistrale opération littéraire. S’appuyant sur des documents historiques de première main, la romancière trace par le menu l’extravagante entreprise du haut dignitaire du Reich, créateur et patron du réseau de maternités en charge de la sélection « aryenne » des bébés, futurs héros de la nation. De l’arrivée de Renée, une jeune Française enceinte d’un soldat allemand, dans l’un de ces centres médicaux jusqu’à son démantèlement à l’approche des Alliés, une bouleversante plongée dans cette fabrique d’enfants au sang pur, choyés au détriment des nouveaux-nés atteints d’une quelconque déficience et éliminés d’office. Un roman d’une palpitante écriture, d’une foudroyante vérité, d’une sidérante cruauté.

En manque de progéniture et en mal d’écriture, l’écrivain-journaliste Victor Zolotarev cohabite avec Micha, un pingouin recueilli au lendemain de la fermeture du zoo de Kiev. Las, il lui faut gagner quelques subsides pour acheter le poisson nécessaire à la survie du volatile qui déambule avec nostalgie de la baignoire au frigo ! Les récits et nouvelles de Zolotarev n’emballent plus trop les éditeurs, sa plume se tarit, son imagination se dessèche jusqu’à ce jour où le rédacteur en chef d’un grand quotidien ukrainien lui fait une étrange proposition… Nous n’en dirons pas plus sur Le pingouin, ce roman d’Andreï Kourkov au succès intercontinental, plongez avec délectation dans cette aventure rocambolesque qui navigue entre comique de situation et absurde de propos. De l’humour déjanté au réalisme social et politique tourmenté, au coeur d’un pays en proie au chaos, un romancier de grand talent, lauréat du prix Médicis étranger en 2022 pour Les abeilles grises, dont les autres récits d’une même veine sont aussi à déguster ( L’oreille de Kiev, L’ami du défunt, Laitier de nuit…), tous disponibles aux éditions Liana Levi.

D’un étrange et improbable duo, il en est aussi question dans Les règles du mikado, de l’auteur italien Erri de Luca, espérons-le prochainement prix Nobel de littérature ! Entre mer et montagne, Italie et Slovénie, un roman intimiste à l’échelle du monde où un vieil homme et une jeune tsigane s’apprivoisent sous couvert d’une tente. L’une décrypte les lignes de la main et dialogue avec les ours, l’autre dompte les mouvements des montres et se révèle expert au jeu du mikado. Du silence au dialogue, de la sauvagerie de l’une au mutisme de l’autre, le récit feutré de deux solitudes qui échangent en profonde liberté et à l’horloge du temps sur la fragilité de la vie, la beauté de la nature, la grandeur des sentiments partagés. Une fine ligne d’écriture à déchiffrer sans trembler, comme le bâtonnet du mikado à retirer sans bouger, la quête pour chacun du chemin à emprunter en pleine vérité. Yonnel Liégeois

Le théâtre des présidents, d’André Désiré Robert (La rumeur libre, 312 p., 18 €). Dictionnaire amoureux de l’humour, de Jean-Loup Chiflet ( L’abeille PLON, 736 p., 13 €). Romance in Marseille, de Claude Mckay (J’ai lu, 255 p., 8 €). La pouponnière d’Himmler, de Caroline De Mulder (Gallimard, 287 p., 21€50). Le pingouin, d’Andreï Kourkov (Liana Levi, 270 p., 11 €). Les règles du mikado, d’Erri De Luca (Gallimard, 154 p., 18 €).

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Ramona, femme et combattante

Sorti début juillet sur les écrans, Matria constitue à la fois un portrait de mère ouvrière et une chronique sociale, presque documentaire. La vie cabossée de Ramona, María Vazquez dans le rôle-titre. Le premier long-métrage de l’espagnol Álvaro Gago, un film coup de poing bouleversant de sincérité.

De nos jours, un village côtier de la Galice, au Nord-Ouest de la péninsule ibérique… Une ouvrière cumule les emplois pour survivre et gagner l’argent nécessaire aux études de sa fille, une jeune adulte émancipée. Quand un nouveau repreneur impose une baisse des salaires à l’usine où elle travaille, elle ne peut s’empêcher de hurler d’indignation et se fait virer. Matria le confirme, Ramona est une grande gueule, une battante, pas le genre à se laisser faire, pas le genre à se laisser abattre.

Précarité économique

Conditions de travail pénibles, rareté de l’emploi, salaires de misère, cumul des petits boulots de la mer… Le parcours de cette ouvrière que l’on découvre travaillant à la chaine dans une usine de sardines, à la pêche sur un bateau et qui cumule les petits boulots pour joindre les deux bouts, révèle la précarité économique des petits bourgs d’une région laminée par la désindustrialisation des années 2000. Les hommes licenciés des chantiers navals (cf. Les Lundis au soleil de Fernando Léon de Aranoa, 2003), et les femmes devenues les petites mains en deuxième ligne. Pour tordre le cou à cette réalité, il ne reste plus que l’énergie, la course permanente, la solidarité, l’humour. Jusqu’à ce que se profile un moment de répit, lorsque Ramona décroche un emploi inespéré d’aide-ménagère chez un veuf du voisinage.

L’occasion de porter un regard sur son existence, sur soi. Car c’est bien le portrait d’une guerrière que brosse Álvaro Gago dans ce premier long-métrage dont le titre, Matria, ne laisse aucune ambigüité. C’est son rôle de mère qui compte. L’existence de Ramona est tout entière tendue vers un objectif : sauver sa fille de l’atavisme ouvrier dont elle est prisonnière. Quitte à l’obliger à suivre des études qu’elle se saignera pour financer. Quitte à devoir camoufler l’argent dans une boîte à biscuit sous l’évier, dans l’appartement qu’elle partage avec son compagnon – une vie à deux qui est moins l’objet d’un désir partagé qu’une colocation nécessaire à l’économie du couple. Se dessine un portrait de femme invisibilisée, constamment à l’ouvrage, biberonnée au devoir, élevée pour servir. Et dont les désirs intimes sont tus depuis des siècles au profit des sacrifices. Violent, le choc générationnel entre mère et fille fait l’effet d’une chaîne qui se casse et résonne avec le vent de féminisme libérateur qui bouscule un modèle encore marqué par le machisme et le patriarcat. Mené tambour battant, sans misérabilisme et à hauteur de femme, ce récit bouleverse par la sincérité de son regard – à la fois proche et distancé – sur ce personnage à la fois rêche et généreux.

Développé à partir d’un court-métrage homonyme réalisé en 2017, où Francisca Iglesias Bouzón jouait son propre rôle, Matria s’inscrit dans la veine d’un cinéma en prise directe avec le réel. Le portrait intime, cru et la chronique sociale presque documentaire s’entremêlent naturellement dans un récit proche de ceux des frères Dardenne et de Ken Loach. Encore plus des récits de Carla Simon, figure de proue de la nouvelle vague du cinéma social et féministe espagnol. Entièrement tourné en galicien sur les lieux qui l’ont inspiré, porté par la comédienne María Vazquez en mode ouragan, au-delà de ses apparences Matria sonde l’émancipation intime de son personnage. Dominique Martinez

Matria, de Álvaro Gago : avec Maria Vazquez, 1h39. Sortie nationale, le 03/07/24.

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Tiziano Cruz, l’indigène

À la veille de la clôture du festival d’Avignon (84), il est bel et bon de revenir sur une initiative artistique marquante de cette 78e édition. Originaire du nord de l’Argentine, Tiziano Cruz a présenté jusqu’au 14/07 deux volets d’une trilogie démarrée il y a deux ans. En langue quechua, Wayqeycuna signifie « mes frères ».

On est à la veille de la fin de cette 78e édition qui s’achève le 21 juillet. L’espagnol étant la langue invitée cette année, on a pu retrouver des artistes du Vieux Continent – Angelica Liddell ou La Ribot – et découvrir des voix venues de plus loin, du Chili, du Pérou, d’Uruguay ou d’Argentine. Après le spectacle de l’Argentine Lola Arias, Los dias afuera (lire notre édition du 8 juillet), ce fut au tour de Tiziano Cruz d’entrer sur scène. Qu’il soit face au public ou qu’il embarque les spectateurs dans une parade le long des remparts d’Avignon, Tiziano Cruz au Festival fait soudain entendre la voix des sans-voix, des sans-terre, des « sans-dents ». « Tout ce que vous voyez, je le suis. Vide de langue, vide de territoire. J’ai quitté ma maison pour fuir la pauvreté et la violence, j’ai tout quitté, absolument tout, pour appartenir à quelque chose. Je me suis laissé violer par les institutions du pouvoir », dit-il dans Soliloquio, adresse au public qu’il va réitérer dans Wayqeycuna.

Indigène et artiste

Wayqueycuna raconte le retour au pays natal, dans un village perché quelque part dans la cordillère des Andes, dans la province de Jujuy au nord de l’Argentine, là où Tiziano Cruz a passé son enfance. Et les souvenirs enfouis dans sa mémoire refont surface, tissent la trame d’une œuvre protéiforme où les mots, la musique, la danse laissent éclater une parole poétique et politique d’une beauté et d’une puissance incommensurables. De cette mémoire enfouie au plus profond de son être, il fait théâtre. Il y est question du sort réservé aux Indigènes, à la culture indigène, de la violence du pouvoir colonial qui perdure encore aujourd’hui. Dans ce monde globalisé où l’art est aussi un marché, Tiziano Cruz met en jeu les contradictions inhérentes qui l’assaillent, entre sa condition d’Indigène et son statut d’artiste, quand une partie de son moi est assignée à la marge tandis que l’autre se produit dans les théâtres du monde entier.

On mesure combien les artistes (mais aussi tous les migrants d’hier et d’aujourd’hui), combien ces artistes venus d’ailleurs ne prennent pas mais donnent. Ils apportent dans leurs bagages un petit plus d’humanité qu’ils nous offrent, remettent le mot solidarité au cœur d’une Europe ethnocentrée. Tiziano Cruz décentre notre regard, et les questions qu’il soulève sur le plateau, d’aussi loin qu’elles proviennent, de ce petit village perdu dans la cordillère, sont aussi les nôtres. Cette invitation à partager sa réflexion oblige le spectateur à sortir de sa zone de confort, à ne pas se contenter de s’abriter derrière sa bonne conscience quand le monde est un volcan dont les secousses sismiques crachent des laves de haine et de peur.

Qu’est-ce qui est populaire ?

« Il n’y a pas de place dans l’art pour les pauvres », balance Tiziano Cruz. Les pauvres ne fréquentent pas, ou plus, ou si peu les œuvres d’art, pourrait-on ajouter. Au fond, qu’est-ce qui est populaire ? Où doit-on placer le curseur du mot populaire ? « Il existe une institutionnalisation de l’indigénisme qui dépolitise notre condition en tant que culture indigène, la transformant en patrimoine de classe d’un groupe limité, une gauche lettrée qui parle bien mais ne sait pas parler à mon peuple. » C’est dit sans acrimonie, sans violence, et ça nous percute de plein fouet. Dans son bleu de travail d’un blanc immaculé, Cruz revient chez les siens que, au fond, il n’a jamais quittés.

Il se tient droit pour nous donner en partage les fruits de sa réflexion sur cette humanité déchirée qui s’ignore, sur les dégâts provoqués par l’ultralibéralisme. Ce que veut le pouvoir, ajoute-t-il, c’est « que nous nous divisions, que nous nous victimisions ». Il sait qu’il sera toujours cet Indigène, ce « bâtard » dans une Amérique où « le pouvoir est blanc », et cela le rend suspect. Alors il danse, brandissant un tissu joyeusement coloré de pompons multicolores. Là-bas, dans ces paysages balayés par le vent, les hommes respectent la terre, la nature, les animaux.

Jouer, c’est résister

Il y a un savoir-faire ancestral qui a perduré malgré la colonisation, malgré le libéralisme, malgré ce grand marché mondial où tout s’achète et se vend. Jouer, pour lui, c’est résister, c’est raconter la mort de sa sœur à 18 ans, faute de soins, qui ne souriait plus car elle n’avait plus de dents. C’est montrer les visages burinés de cette communauté qui ne demande qu’à vivre. Alors, Tiziano Cruz danse comme chantait Atahualpa Yupanqui, cet autre poète argentin. Et tous deux nous parlent d’un monde où la terre, les étoiles, le soleil sont notre bien commun, le plus beau capital face au capitalisme ravageur. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage.

Soliloquio fut joué au Gymnase du Lycée Mistral d’Avignon, le spectacle débutant par une déambulation dans l’espace public (du 05 au 13/07). Wayqeycuna en ce même lieu, du 10 au 14/07.

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Julie Timmerman, double scène

Outre sa présence à la Reine blanche d’Avignon (84) avec L’affaire Rosalind, jusqu’au 21/07 Julie Timmerman propose Zoé et Un démocrate à la Factory. Une double scène, l’une parlant de psychose maniaco-dépressive, l’autre traitant propagande et manipulation… Sans oublier lectures et débats, de la Chapelle du Verbe incarné à celle des Italiens en passant par le Cloître Saint-Louis.

Julie Timmerman (Cie Idiomécanic Théâtre) a écrit et mis en scène Zoé, une œuvre, de son propre aveu, dictée par son histoire personnelle. Le sujet en est grave. Il s’agit de l’émancipation progressive d’une fillette, devenant femme et mère sous nos yeux, au sein d’une famille dont le père, aimé, aimant, est atteint de variations pathologiques de l’humeur. On le dirait aujourd’hui bipolaire. Il y a peu encore, on parlait de psychose maniaco-dépressive. Sublimant ses souvenirs, après s’être fortement documentée sur l’affection chronique en question, Julie Timmerman a su, avec une rare élégance, théâtraliser une délivrance chèrement conquise. La partition verbale est vive, inventive, riche d’une sorte de folklore familial plausible, dans un climat électrique où se mêlent le goût partagé de la poésie et les paroxysmes de crise, du dynamisme déchaîné à l’abattement. Les beaux coups de théâtre abondent entre les bouffées d’un délire incoercible et le lavage musical à grande eau de Wagner, quand Zoé-Siegfried brandit l’épée pour symboliquement tuer un père accablé. Julie Timmerman révèle ainsi, avec une grâce nerveuse, un talent d’écriture parfaitement joint à celui de mettre en scène. Jean-Pierre Léonardini

Zoé, Julie Timmerman : jusqu’au 21/07, 11h. Théâtre de l’Oulle, 19 Place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90).

C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate au théâtre de l’Oulle. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un parfait démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, une convaincante illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle composition quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant. Yonnel Liégeois

Un démocrate, Julie Timmerman : jusqu’au 21/07, 19h10. Théâtre de l’Oulle, 19 Place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90).

Entre lectures et débats

– Conversations critiques : Le cloître Saint-Louis, le 15/07 à 17h30. Les critiques dramatiques, membres du Syndicat de la critique (Théâtre, Musique et Danse), passent en revue les spectacles à l’affiche du Festival. Ils confrontent en public analyses et points de vue, dialoguent avec les spectateurs. Une rencontre animée par Marie-José Sirach (présidente du Syndicat, journaliste au quotidien l’Humanité) et Olivier Frégaville-Gratian d’Amore (vice-président de la section « Théâtre » et rédacteur en chef du magazine en ligne L’Œil d’Olivier). Y.L. 

– Quand le travail entre en scène : La Chapelle des Italiens, le 16/07, de 10h à 19h. Dans le cadre de ses rencontres Culture-Art/Travail, en partenariat avec Motra, l’association Travail&Culture organise propositions artistiques et tables rondes entre artistes, chercheurs et acteurs du monde du travail. Une journée scandée en trois temps : Dans l’intimité du geste du travail, Le meilleur des mondes du travail, La comédie humaine du travail… De la place du travail sur la scène théâtrale, deux questions centrales au coeur des débats : pourquoi le dialogue entre artistes et monde du travail demeure trop souvent un territoire inexploré ? Les artistes ont-ils un rôle à jouer dans la narration contemporaine des réalités professionnelles ? Y.L.

– Claude McKay, lecture à trois voix : La chapelle du verbe incarné, le 18/07 à 10h00. Claude McKay est un auteur afro-américain d’origine jamaïquaine. Figure phare de la Harlem Renaissance dans les années 20, précurseur de l’éveil de la conscience noire, il a inspiré Aimé Césaire et son concept de négritude. Christiane Taubira, le conteur-comédien Lamine Diagne et le poète-slameur afro-américain Mike Ladd lisent textes et poèmes. Marseille, où McKay vécut de 1924 à 1929, lui inspira deux romans, Banjo et Romance in Marseille ( à lire aussi : Retour à Harlem et Un sacré bout de chemin). Le 17/07 à 20h30, au cinéma Utopia, sera projeté le film Claude McKay de Harlem à Marseille, suivi d’échanges avec le réalisateur Matthieu Verdeil et Lamine Diagne. Y.L.

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Jaulin, en tracteur par les villages

Jusqu’au 24/07, de la Vendée au Poitou-Charentes, Yannick Jaulin et les musiciens du Projet Saint-Rock battent la campagne. Un concert joué sur une scène mobile et repliable, remorquée par un tracteur. Un voyage au cœur de parlers oubliés.

Le comédien et conteur Yannick Jaulin revendique haut et fier ses origines poitevines et le parlanjhe dit aussi poitevin saintongeais,une langue d’oïl comme le gallo ou le picard. Lui qui n’a découvert le français qu’en arrivant à l’école se bat pour garder sa langue vivante, ainsi que tous les parlers en voie d’extinction sur ce territoire ou ailleurs. Ses créations s’inspirent librement de collecte des musiques, chants, danses et contes populaires. Dans Ma langue maternelle va mourir, il dénoue les fils de la domination que cache l’histoire des langues non nationales. Des parlers estampillés minoritaires et méprisés, des oralités menacées de mort annoncée.  « Toute sa vie, mon grand-père a baissé sa casquette devant son maître, un noble loqueteux et dégénéré », dit-il. « Adolescent, je n’étais qu’un belou de la campagne, avec mes pat’d’éph et ma Flandria, sans aucune réflexion critique. On disait : « C’est d’même qu’ol aet », c’est comme ça ». La langue est donc devenue son cheval de bataille face aux langues dominantes qui, comme le soulignait Pierre Bourdieu, symbolisent un pouvoir qui ostracise l’autre. Il réinvente les classiques du conte populaire, interroge l’actualité et aborde des thèmes comme la mort (J’ai pas fermé l’œil de la nuit), les religions (Comment vider la mer avec une cuiller), la domination culturelle (Le Dodo), et plus récemment Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour.

Une ferme pour jardiner la langue

Le Projet Saint Rock a choisi d’entamer La Tournée mondiale locale à Saint-Jean de Monts, dans le marais Nord Vendéen chez de vieux complices de l’artiste : l’association A.R.EX.C.PO, depuis les années soixante-dix s’est attelée à la collecte des langues et traditions du Marais Breton pour constituer un patrimoine vivant. Elle dispose aujourd’hui d’une bibliothèque de 12 000 ouvrages et 9 800 heures d’enregistrements sonores, 2400 heures de films ainsi que de fonds d’autres régions (Flandres françaises, Jura) … Un fond énorme qu’on peut trouver sur internet ! Yannick Jaulin a conduit son gros tracteur vert et déplié son plateau mobile à la Ferme du Vasais, rescapée du lotissement voisin. Les bâtiments ont été rénovés par des bénévoles, dans le cadre d’un partenariat avec la Mairie. Une belle écurie transformée en salle de conférence ou de spectacle, des granges et des annexes neuves permettent à A.R.EX.C.PO d’abriter ses collections et de mener ses activités : spectacles, cinéma, concerts, bals, initiation à la langue maraichine. 

Comme à chaque étape de la tournée, une causerie autour de l’artiste précède le concert. Ici, elle est animée par les membres d’A.R.EX.C.PO. Il est question « la survie de la culture maraichine face à l’économie touristique ». Là où les « ébobés » demandent de la couleur locale, il faut proposer une culture vivante, loin de la caricature du paysan, dit Jean-Pierre Bertrand, l’un des fondateurs de l’association. « Pour qu’une culture existe sur un territoire, il faut de la création et non de la reproduction folklorique », acquiesce l’artiste : « I’est à vous de vous laisser crever ou pas ; si vous ne transmettez pas, vous êtes criminels, vous tuez votre langue ».

Il ne prêche ici que des convaincus : « Il faut que les patois portent sur des problèmes contemporains : foncier, luttes sociales, etc. », dit l’un d’eux. Car l’association s’acharne à créer des « cafés patois », proposer des comptines dans les écoles, à diffuser des jeux de la région, baptiser les rues de noms locaux, établir des lexiques… Depuis plusieurs années, Yannick Jaulin, lui, accompagne et parraine une nouvelle génération de conteurs et conteuses qui explorent d’autres formes de l’oralité. Il a, entre autres, fondé le Nombril du Monde, célèbre festival du conte de Pougne-Hérisson. Il se présente parfois comme faisant du « stand-up mythologique ». Un mélange de légèreté et d’érudition, de rappels historiques et d’anecdotes amusantes, hymne à la diversité et à la différence.

Une gueroée de musiciens et quelques parsouneïs

Jaulin et le Projet Saint Rock, sur leur tracteur-scène nous offrent un savoureux tour de chant d’une heure, qui oscille entre le folk, le rock, et le blues. Pascal Ferrari à la guitare électrique ou acoustique, Nicolas Meheust aux claviers et accordéon, ils développent un gros son qui laisse la part belle aux paroles de Yannick Jaulin, dans sa langue maternelle. En préambule, il se moque de ceux qui disent « Mais je ne vais rien comprendre !!! » et leur rétorque que personne ne se pose la moindre question en allant écouter du rock en anglais, langue mondiale et dominante.

Avec force diphtongues, il martèle les paroles répétitives de Faire la fête, réitérationsde sonorités d’un autre temps, à la façon du parler croquant des comédies de Molière. Après une transition à propos du SRAS (Syndrome Répétitif d’Attitude de Soumission), l’artiste se lance dans un Blues du beucheur de mougettes en hommage aux Maraichins de Vendée qui ont émigré dans les Deux-Sèvres pour travailler dans les plantations de haricots blancs. Les mots se glissent en douceur dans les mélodies, non sans rappeler les airs du répertoire québécois des années 70. Pas étonnant quand on sait que le saintongeais et le poitevin ont fortement influencé l’acadien, le cadien ou le québécois. « Le français de France se parle sphincter serré », plaisante Yannick Jaulin, « il n’est pas fait pour chanter le rock’n roll ! ». I’ame, (J’aime) passe en revue avec tendresse les petits et les grands bonheurs de l’amour et de la vie, et le chanteur nous explique que, dans sa langue il n’y a pas de « je » ni de « nous » pour conjuguer les verbes. Le poitevin se contente d’un « i » qui signifie il, elle, je et nous… Toute une mentalité.

L’universel, c’est le local moins les murs

Il y a dans ces chansons, tous les mots « qui ne voulons pas mourir » et que le projet Saint Rock sauve de l’oubli, quand le poitevin saintongeais est répertorié, dans l’Atlas Unesco, parmi les langues en danger dans le monde. Ce spectacle redonne une fierté à ceux qui ont dû faire un trait sur leur patois et leur culture, avec les résultats que l’on sait dans ces périphéries abandonnées des services publics. Dans une ambiance chaleureuse, baignée par la fraicheur des grands arbres, chacun d’où qu’il vienne se souvient qu’il a des racines. « L’universel, c’est le local moins les murs », disait l’écrivain portugais Miguel Torga (1907-1995). Pour lui, au-delà de tout localisme, c’est au sein d’une fraternité faite de convictions et d’échanges que naît la culture. Une philosophie que ces généreux artistes partagent avec le public, le temps d’un soir d’été. Mireille Davidovici

La tournée se poursuit jusqu’au 24 juillet (Informations, dates et réservations sur la page La Tournée). Livre CD : Jaulin et le Projet saint Rock (manuel de résistance en langue rare).

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Le droit de rêver

Jusqu’au 21/07, au théâtre Présence Pasteur d’Avignon (84), Juliet O’Brien propose Rêveries. Entre danses et violences, en un XXème siècle finissant, l’histoire d’un peuple qui a vécu la guerre et moult transformations sociales. Qui a gagné le droit de rêver.

Hommes et femmes, en leur for intérieur, ils n’en ont jamais douté : la vie ? Qu’elle est belle, entre paix et fraternité ! Las, en ces années 50-60, il faut bien vite déchanter. Lendemains de seconde guerre mondiale, ruines et misère à la ville comme à la campagne… En terre bretonne, le gamin marche encore en sabots, il a obligation de parler français à l’école. L’usine accapare les jours et les nuits des citadins, beaucoup squattent des abris de tôle et de carton en périphérie des villes. Une vie nouvelle, ils en rêvent entre guerre d’Algérie et absence de contraception.

Julie O’Brien, l’auteure et metteure en scène de ces Rêveries, a bâti le spectacle à partir de témoignages divers recueillis autour d’une simple question : à quoi rêviez-vous au temps de votre jeunesse, que sont devenus vos rêves ? Les réponses se matérialisent sur les planches entre valses effrénées et dialogues prestement relevés, du sortir de la guerre à l’entrée dans les Trente glorieuses. Un tour de piste au bal populaire, un baiser deci delà, un poupon à naître… Au fil des décennies, les costumes évoluent, changements à vue des spectateurs avec quatre porte-manteaux pour seul décor, du béret à la casquette mai 68 est passé par là, la parole se libère, la femme conquiert de nouveaux droits, l’ouvrier aussi… Trois générations se relaient ainsi, entre coups de colère, grands bonheurs et petites misères.

Un rythme soutenu, musique et lumières appropriées, quatre comédiens pour jouer moult personnages… Le propos est convaincant, entraînant. Du théâtre populaire qui ne sombre pas dans le populisme, une épopée historique qui chavire du frisson à l’émotion, de la rêverie au rêve. Une plongée dans le passé pour interpeller notre présent : et vous, à quoi rêvez-vous aujourd’hui ? Yonnel Liégeois

Rêveries, Juliet O’Brien : jusqu’au 21/07, 19h45.  Présence Pasteur, 13 rue Pont Trouca, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.74.18.54).

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Les utopies d’Armand Gatti

Le 12/07, à la Maison Jean-Vilar d’Avignon (84), s’ouvre un débat sur l’œuvre d’Armand Gatti. Les nombreuses publications à l’occasion du centenaire de la naissance du dramaturge permettent de plonger dans l’univers théâtral vertigineux d’un poète frondeur, libertaire. En témoigne Armand Gatti Théâtre-Utopie, le livre d’Olivier Neveux.

Marie-José Sirach : Qu’entendez-vous par théâtre et utopie chez Armand Gatti ?

Olivier Neveux : Il n’y a pas vraiment de représentation de l’utopie chez Gatti. L’utopie se situe ailleurs : dans ce que le théâtre peut accomplir. Malgré son incessante critique du théâtre, il n’a jamais cessé d’écrire des pièces. Mon hypothèse est qu’il mise sur le théâtre pour produire des choses extraordinaires. Elle est là, l’utopie.

M-J.S. : La méfiance de Gatti à l’égard du théâtre est des plus paradoxales…

O.N. : Gatti est un fils de prolétaire. Il n’est pas à l’aise dans ce monde bourgeois. Il en critique le fonctionnement, se méfie des « acteurs et des actrices mercenaires », auxquels il va d’ailleurs substituer des interprètes militants, non-professionnels. Mais, au-delà même de cette critique, il formule une exigence plus essentielle : comment dire et jouer la vie sans la rétrécir ? Comment représenter la réalité, toute la réalité, c’est-à-dire aussi les possibles qu’elle n’arrête pas d’empêcher ? Peut-on changer le passé ?

M-J.S. : Vous parlez d’un théâtre de la résurrection des morts…

O.N. : À sa manière, Gatti applique la proposition « révolutionnaire » du philosophe Walter Benjamin : c’est le présent qui détermine l’interprétation du passé. S’il arrive, par exemple, à réaliser aujourd’hui ce qui a été précédemment écrasé, il modifie la teneur des défaites qui nous précèdent. Quand Gatti dit qu’il faut changer le passé, cela ne signifie pas qu’il faut le réécrire et le rendre conforme à ce que l’on a espéré, mais que le présent doit prendre en charge les utopies défaites du passé. Convoquer aujourd’hui, sur scène, des noms calomniés ou effacés. Walter Benjamin avertit : « Si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté. » Le score actuel de l’extrême droite rend cet avertissement brûlant. Avoir le souci de la sûreté de nos morts…

M-J.S. : Rosa Luxemburg est une des figures récurrentes chez Gatti…

O.N. : Aux côtés de Rosa, Gatti convoque régulièrement d’autres grandes figures historiques, mais il ne le fait pas dans un rapport héroïsant. Il ne s’agit pas pour lui d’élever des stèles. Quand il écrit Rosa collective, il est en Allemagne après que la censure gaulliste a interdit sa pièce sur Franco à Chaillot (la Passion en violet, jaune et rouge, 1968). Il interpelle : « Avez-vous vu Rosa ? » Il sait bien que Rosa est morte depuis cinquante ans. Mais, par là, il interroge : qui, aujourd’hui, dans une conjoncture différente, poursuit le combat initié par Rosa ? Il ne s’agit pas, on le voit, d’une commémoration. Le fascisme avec ses « Viva la muerte » a le goût de la mort. L’œuvre de Gatti, elle, au contraire, fait advenir la vie qui déborde la mort, et cette vie, c’est l’utopie non réalisée des morts.

M-J.S. : Une histoire de passation…

O.N. : Oui, un passage de témoin. Walter Benjamin écrit : « Nous avons été attendus. » Se savoir attendu, ce n’est pas rien. Cela signifie que, au moment de la défaite, des individus ont probablement espéré que d’autres viendraient après. Benjamin parle d’un « rendez-vous tacite entre les générations ». Comment être à la hauteur de ce rendez-vous ? Pour cela, il y a les luttes, bien sûr, et l’art ne saurait les remplacer. Et il y a ce que le théâtre peut, à sa façon, pour les luttes. Gatti investit cette aire de jeu, composée de corps, de voix, de mots, de langages.

M-J.S. : L’écriture dramaturgique de Gatti semble difficilement transposable sur un plateau…

O.N. : L’œuvre de Gatti n’a jamais cessé de lancer des défis à la scène. Il refuse d’écrire en fonction de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas. Tout est possible et surtout l’impossible. C’est au théâtre de se débrouiller pour trouver des formes scéniques hospitalières à l’écriture. À ce titre, il est au plus près de certaines expériences des avant-gardes du XXe siècle. Comme si, à ses yeux, le théâtre en était encore à sa préhistoire. C’est un point récurrent, presque de méthode, chez Gatti : ne jamais se satisfaire de ce qui a été concédé. Vouloir plus encore, élargir, conquérir d’autres ampleurs, changer d’échelle. Cela a des conséquences politiques : dans les années 1980, on a tant reproché aux militants politiques d’avoir voulu changer le monde. On a ricané : l’histoire ne se change pas. Gatti admet l’échec. Mais il ne l’associe pas à la même cause. Si l’on a échoué, c’est non d’avoir visé trop grand, mais d’avoir encore manqué d’ambition ! La révolution nécessite, à la façon d’un Blanqui, de formuler quelques hypothèses cosmiques.

M-J.S. : On en revient à l’utopie, à l’idée, la nécessité d’un théâtre politique…

O.N. : Le théâtre-utopie me permet de désigner une veine souvent négligée dans l’histoire du théâtre politique. On a beaucoup insisté, et légitimement, sur la force du théâtre réaliste avec, par exemple, l’œuvre majeure de Brecht. Je crois qu’il y a une autre voie, moins reconnue, probablement plus hétérodoxe, qui peut regrouper des artistes aussi éloignés que Jean Genet ou Armand Gatti et qui considère que la scène n’est pas tant l’espace d’une représentation critique de la réalité que l’expérience d’une utopie. Chez Genet, c’est écrire des œuvres si fortes qu’elles « illuminent » le monde des morts. Chez Gatti, c’est refuser aux vainqueurs l’éternité de leur victoire. C’est leur contester le « dernier mot » de l’histoire.

M-J.S. : Peut-on caractériser le théâtre de Gatti ?

O.N. : Oui et non. Non car il a convoqué tant de genres que son théâtre est impossible à stabiliser dans une forme fixe et reproductible. Mais, oui, cette œuvre témoigne du projet inlassable d’agrandir le théâtre à l’égal de la vie, de lui donner des dimensions démesurées, de rendre justice à l’invraisemblable, de traverser tous les langages, avec, pour s’y aventurer, la « parole errante » et pour horizon la quête du « mot juste ». Gatti n’invente pas des formes par plaisir d’esthète mais, au contact des batailles du siècle, il cherche à produire d’autres représentations de la réalité que celles qui nous sont imposées. À ce titre, ce théâtre peut être une source d’inspiration puissante pour celles et ceux qui viennent buter, à leur tour, sur l’apparente contradiction qu’il y a à inviter, dans l’espace délimité du théâtre, l’immensité de ce qui s’est pensé, de ce qui a été essayé et de ce qui continue, aujourd’hui, à s’espérer. Propos recueillis par Marie-José Sirach

Armand Gatti, « Une œuvre du XXe siècle pour le XXIe siècle » : Le 12/07, 18h30. Rencontre avec Olivier Neveux, Catherine Boskowitz et David Lescot. Maison Jean Vilar, 8 Rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.59.64). Le livre d’Olivier Neveux a obtenu le prix du meilleur livre sur le théâtre décerné par le Syndicat de la critique.

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Élise Noiraud a de la ressource !

Jusqu’au 21/07, au théâtre 11*Avignon (84), Élise Noiraud présente Ressources humaines. Une adaptation réussie du film de Laurent Cantet au titre éponyme, sorti en salles en 1999. Le monde de l’entreprise au devant de la scène, avec deux mots-clefs sous le feu des projecteurs : honte et dignité.

Il se souvient de la maison de la presse où il achetait ses vignettes Panini, il se souvient du lever tôt de ses parents au partir pour l’usine du bourg… Il est de retour justement en sa chambre d’adolescent, Franck, après de brillantes études il est embauché pour un stage à la direction des Ressources humaines dans l’entreprise où travaille son père. Toute la famille est fière du parcours de l’aîné, des parents à la petite sœur : il affiche une belle réussite professionnelle, il est parvenu à troquer le bleu de travail contre le costume-cravate !

Au lendemain d’un premier plan de licenciements douloureux, l’entreprise doit désormais mettre en œuvre la réforme des 35 heures. Une tâche dont s’acquitte le jeune stagiaire avec zèle, proposant une enquête interne avec l’objectif de forcer la main au syndicat et le contraindre à s’asseoir à la table des négociations… Le patron n’en demandait pas tant, prétextant du dialogue social rénové pour fomenter encore un mauvais coup ! De la vie dans les ateliers où les bleus de travail s’épuisent en gestes répétitifs aux réunions directoriales auxquelles participe Franck, la machinerie est formidablement bien orchestrée. Élise Noiraud signe une mise en scène fluide et sans temps mort, usant juste de quelques tables et chaises manipulées à vue pour promener le spectateur de la maison familiale au cœur de l’usine. La dame des planches ne nous est point étrangère. Nous l’avions déjà fichée au tableau des femmes fréquentables pour l’avoir pistée avec grand bonheur et plaisir au fil de son Champ des possibles, texte et interprétation.

Autant qu’une illustration du monde du travail au prise avec les rapports de force du quotidien, Ressources humaines nous propose avant tout un récit de vie fort édifiant et émouvant : comment un jeune homme, issu des milieux populaires, authentique transfuge de classe, se retrouve écorché entre les valeurs familiales et les impératifs managériaux ? De la honte de ses origines d’un individu à la dignité retrouvée d’un collectif… Un mal-être certain, à l’image des parcours de vie évoqués avec talent par des écrivains, tels Didier Eribon dans Retour à Reims ou Annie Ernaux, le prix Nobel de littérature 2022, dans nombre de ses ouvrages. D’un plan séquence à l’autre, sans manichéisme ni prise de tête, entre humour et drame, tout est dit, montré, superbement joué dans des rôles magnifiquement incarnés : du père taiseux (François Brunet) à la syndicaliste survoltée (Julie Deyre), du patron obséquieux (Guy Vouillot) au fils écartelé (Benjamin Brenière). Vraiment, du beau travail ! Yonnel Liégeois

Ressources humaines : jusqu’au 21/07 à 18h50, relâche les 08 et 15/07. Théâtre 11*Avignon, 11 boulevard Raspail, 84 000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10)..

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