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Armand Gatti, de la vie à l’utopie

Le 26/04, à Montreuil (93), la librairie Folies d’encre rend hommage à Armand Gatti en compagnie d’Yves Pages et de Stéphane Gatti, son fils. Il y a un siècle, en 1924, naissait le grand dramaturge libertaire. En cette date anniversaire, avec son ouvrage Armand Gatti Théâtre-Utopie, Olivier Neveux analyse les apports de son théâtre, un théâtre d’émancipation au service de tous. Pour l’occasion, Chantiers de culture remet en ligne l’article que lui consacrait notre consœur Amélie Meffre au lendemain de son décès, en avril 2017.

Ouvrir le théâtre d’Armand Gatti (1924-2017), en parcourir les enjeux et l’histoire ; vérifier combien cette œuvre a innové, ses audaces et ses essais ; mesurer à quel point elle est portée par la mémoire des vaincus et, défiant le temps, dédiée à ce que leur défaite ne soit que provisoire… Cette écriture nous offre, pour aujourd’hui, des inventions dramaturgiques d’importance (le « théâtre des possibles », le « théâtre quantique »), sa démesure, et la tentative de révolutionner les rapports qu’entretiennent la scène et la politique.
Une question particulière guide la lecture d’Armand Gatti Théâtre-Utopie : comment se fait-il que Gatti qui n’a cessé de stigmatiser les limites du théâtre, ses insuffisances et ses réductions, n’a pour autant jamais cessé d’y revenir ? Qu’a-t-il, malgré tout, trouvé dans cet art qui méritait qu’il y consacre sa vie entière ? C’est, alors, à la recherche des choses extraordinaires que Gatti a demandé au théâtre d’accomplir que se consacre ce livre : son utopie pour le théâtre qui fait de celui-ci, peut-être, le lieu enfin trouvé de l’utopie.

Armand Gatti, Théâtre-Utopie (Éditions Libertalia, 268 p., 10€) par Olivier Neveux, professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’École normale supérieure de Lyon.

Le 26 avril à 19h, à la librairie Folies d’encre, Stéphane Gatti et Yves Pages présentent La voix qui nous parle n’a pas besoin de visage. Un recueil de chroniques et reportages (1946-1957) signés d’Armand Gatti et Pierre Jouffroy, alors jeunes journalistes au quotidien Le Parisien Libéré (Gallimard, 368 p., 22€).

Ciao, signore Gatti !

Le 19 avril 2017 à 18h30, la Maison de la Parole Errante, sise à Montreuil (93), rend un ultime hommage à Armand Gatti. Âgé de 93 ans, le célèbre baroudeur et metteur en scène a tiré sa révérence le 6 avril après une vie pleine de combats et de créations. Maquisard, parachutiste, journaliste, dramaturge, cinéaste, écrivain, le bel insoumis nous manque déjà.

« Fils d’Auguste Rainier Gatti, éboueur-balayeur, et de Letizia Luzona, femme de ménage, immigrés italiens, Dante Gatti grandit entre le bidonville du Tonkin à Monaco et le quartier Saint-Joseph de Beausoleil, porté par le regard d’un père, militant anarchiste, […] transfigurant la moindre réalité d’apparence triviale en conte fantastique, […] et celui de sa mère l’incitant à investir le monde du langage, à se l’approprier afin de pouvoir échapper à la stricte reproduction d’un sort social tracé d’avance. » La notice biographique, rédigée par Gilda Bittoun pour le Maitron des anarchistes, le fameux dictionnaire du mouvement ouvrier, commence fort. Normal, sa vie se conjugue par tous les temps, avec le A en toile de fond.

A comme Armand ! Ses parents l’avaient appelé Dante mais ce n’était pas assez français pour la mairie de Monaco en 1924. A comme Anarchie ! Une affaire de famille : outre l’engagement de son père, il confiait au micro de France Culture en 2010 que sur quatre de ses oncles piémontais, partis à Chicago, deux furent pendus parce qu’anarchistes. « Chez nous, dans ma famille, les armes sont les livres, les combats sont les mots, la révolution, c’est les mots ! ». A comme Aventure ! Celle de la résistance à l’adolescence quand on lui donnait du Don Quichotte puis du « Donqui », celle du journaliste engagé que des lecteurs récalcitrants du Parisien tout juste « libéré » nommaient « l’ondoyant macaroni », celle encore du métier de dompteur qu’il apprend pour réaliser l’enquête « Envoyé spécial dans la cage aux fauves » qui lui vaut le prix Albert Londres en 1954. L’aventure, encore, comme grand reporter en Amérique latine, au Guatemala notamment, où il rencontre le futur Che Guevara…

Armand Gatti le libertaire fut poète, cinéaste, metteur en scène, écrivain, dramaturge. Le Crapaud-Buffle, sa première pièce montée en 1959 par Jean Vilar au Théâtre Récamier, la seconde salle du TNP, fait scandale. Transgressant les règles de l’écriture et de la mise en scène, elle est boudée par la critique. En décembre 1968, malgré la médiation d’André Malraux et dans une mise en scène de Gatti lui-même au T.N.P. de Chaillot, La passion du général Franco encore à l’heure des répétitions est interdite, retirée de l’affiche sur ordre du gouvernement français à la demande du gouvernement espagnol. Le théâtre qu’il porte, à travers plus de quarante textes (Le poisson noir, La vie imaginaire de l’éboueur Auguste G., Rosa Collective…), c’est celui de la Parole errante, selon l’image du « juif errant », confiera-t-il. La Parole errante, qui devient Centre international de création, ouvre ses portes en 1986 à Montreuil. Douze ans plus tard, missionnés par le ministère de la Culture, Armand Gatti et son équipe ouvrent la Maison de l’Arbre dans les anciens entrepôts du cinéaste Georges Méliès.

En mai 2016, le bail qui lie le conseil départemental de Seine-Saint-Denis à la Parole errante arrive à échéance, il n’est pas renouvelé dans les mêmes termes. Le risque qu’il soit fait table rase du travail de Gatti, du passé et du lieu, est important. Un collectif d’usagers (metteurs en scène, comédiens, libraires, écrivains, réalisateurs, musiciens, enseignants, éducateurs, militants) essaye d’imaginer un devenir pour le site. Il a écrit un projet nommé La Parole errante demain. Quoiqu’il advienne, laissons le dernier mot à son équipe : « De Gatti, Henri Michaux disait à leur première rencontre : « Depuis vingt ans parachutiste, mais d’où diable tombait-il ? ». La question reste ouverte. Gatti est à jamais dans l’espace utopique que ses mots ont déployé, celui où le communard Eugène Varlin croise Felipe l’Indien, où Rosa Luxembourg poursuit le dialogue avec les oiseaux de François d’Assise, où Antonio Gramsci fraternise avec Jean Cavaillès, Buenaventura Durruti avec Etty Hilsum, Auguste G. avec Nestor Makhno. Gatti, si on ne le sait déjà, on le saura bientôt, est l’un des plus grands poètes de notre temps et des autres ».

Armand Gatti, le rebelle aux racines italiennes, l’homme de parole, l’auteur de quelques cinquante pièces, s’en est donc allé. Une voix puissante s’est tue à jamais, passionnante et toujours passionnée. Faisant fi du temps qui ronronne à l’horloge du salon, laissant derrière elle le souvenir d’une vie aux moult rebondissements, créations et récits. Arrivederci l’ami, camarade Gatti ! Amélie Meffre

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Pelloutier, un original prix littéraire

Depuis 1992, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire organise le prix Fernand Pelloutier. Un original prix littéraire du nom du militant nazairien, l’emblématique « patron » de la fédération des Bourses du travail. Au service de la lecture en entreprise, une sélection d’ouvrages soumis au vote des salariés.

Il fut un temps, presque glorieux et pas si lointain, où moult entreprises s’enorgueillissaient de posséder en leur sein une bibliothèque riche et active. Sous la responsabilité des responsables du Comité d’entreprise, parfois dirigée par un bibliothécaire professionnel, elle proposait des prêts de livres aux salariés et à leurs ayant-droits, organisait des rencontres avec libraires et auteurs sur le temps de pause, initiait des ateliers d’écriture qui rencontraient un certain succès. Las, depuis les années 2000, chômage et réduction d’effectifs, emplois précaires et crise du syndicalisme, nouveau statut des C.E. et démotivation des engagements militants ont radicalement changé le paysage. En bon nombre d’entreprises, désormais, le livre n’a plus son ticket d’entrée et le service Culture s’apparente à un banal comptoir à billetterie.

Comme Astérix et Obélix en pays breton, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire (le CCP) défend, contre les envahisseurs à spectacle de grande consommation et les hérauts d’une culture bas de gamme, la place et l’enjeu du livre au bénéfice de l’émancipation des salariés. Bibliothécaire à Assérac en pays de Guérande et animatrice de la commission Lecture-Écriture au sein du CCP, Frédérique Manin en est convaincue et n’en démord pas : au cœur de l’entreprise, le livre demeure un outil majeur dans l’expression et la diversité culturelles, un formidable vecteur d’ouverture au monde pour tout salarié. « Outre l’organisation du prix Fernand Pelloutier,  nous tenons chaque lundi des points-livres en divers services municipaux de la ville de Saint-Nazaire ». Les fameux « casse-croûte » littéraires permettent ainsi aux agents de découvrir l’actualité du livre et d’échanger sur leurs lectures favorites. « Des rencontres porteuses parfois de beaux échanges, tels ces salariés découvrant un superbe bouquin sur les tatouages ou la moto », confie la professionnelle du livre, « nous sommes ainsi les passeurs d’une véritable culture de proximité » !

Il en va de même avec le prix Fernand Pelloutier. Il ne s’agit pas seulement de soumettre au vote une sélection de livres, romans ou BD une année sur deux. « Pour le cru 2024, plusieurs rencontres avec auteurs, éditeurs ou dessinateurs sont prévues dans diverses entreprises du bassin nazairien. Une façon aussi pour chacune et chacun, ouvriers et salariés, de désacraliser la notion de créateur, de mesurer combien un écrivain est un homme ou une femme comme tout le monde, sujet à des règles de travail et à des contraintes communes à tout citoyen ».

De Saint-Nazaire ou d’ailleurs, de Picardie en Navarre, de Roubaix à Toulouse ou Nevers, à tout mordu du livre, salarié ou dynamique retraité, est désormais dévolu l’idée d’initier un atelier et d’organiser une rencontre à la cantine ou à la salle de repos de l’entreprise autour de la sélection proposée par le CCP qui a fêté en septembre 2023 son 60ème anniversaire. Suggestion et interpellation sont à formuler avec force convictions auprès des responsables syndicaux ou membres du Comité social et économique (CSE). La seule règle, le seul impératif ? Respecter la date limite des votes… Bonne lecture, bon choix ! Yonnel Liégeois

Le Centre de culture populaire : 10 place Pierre Bourdan, 44600 Saint-Nazaire (Tél : 02.40.53.50.04),  contact@ccp.asso.fr. Le bulletin de participation est à télécharger sur le site du CCP et les votes sont à transmettre, au plus tard, le vendredi 31 mai 2024 (par courrier ou courriel : fremanin@gmail.com ).

La sélection des ouvrages

Le voyageur, une BD de Théa Rojzman et Joël Alessandra (Daniel Maghen éditions)

Le plus grand voyage est intérieur… Un homme se retrouve coincé à l’intérieur du tableau de La Joconde. Arpentant ses paysages, il fait d’étranges rencontres qui lui révèlent progressivement la formule pour briser sa solitude : nul ne peut trouver l’amour sans avoir au préalable pris soin de s’aimer soi-même. Résumé : Patrick, gardien de musée au Louvre, passe ses journées avec La Joconde. Mais à force de la voir toute la journée, sourire en coin et bras croisés, le gardien ne la supporte plus. Jusqu’à ce que…

Montagnes russes, une BD de Gwénola Morizur et Camille Benyamina (Bamboo Grand angle)

Une histoire d’amour et d’amitié : de celles qui nous prennent par surprise, nous oxygènent et nous métamorphosent. Résumé : Aimée et Jean rêvent d’avoir un enfant. C’est devenu une idée fixe et les échecs successifs de procréation médicalement assistée sont de plus en plus durs à accepter. Dans la crèche où Aimée travaille, elle fait la connaissance de Charlie, qui élève seule ses trois enfants, et vient inscrire Julio, son petit garçon. Lorsqu’ Aimée prend sous son aile l’enfant de Charlie, un lien se tisse entre elles…

Shit !, un roman noir de Jacky Schwartzmann (Éditions du Seuil)

Quand Thibault débarque à Planoise, quartier sensible de Besançon, il est loin de se douter que la vie lui réserve un bon paquet de shit. Conseiller d’éducation au collège, il mène une existence tout ce qu’il y a de plus banale. Sauf qu’en face de chez lui se trouve un four, une zone de deal tenue par les frères Mehmeti, des trafiquants albanais qui ont la particularité d’avoir la baffe facile. Alors que ces derniers se font descendre lors d’un règlement de comptes, Thibault et sa voisine, la très pragmatique Mme Ramla…

Le gosse, un roman de Véronique Olmi (Éditions Le livre de poche)

Né en 1919 à Paris, Joseph connaît des années heureuses dans un quartier pauvre de la Bastille. Lorsque sa mère décède et que sa grand-mère est envoyée peu après dans un asile, il devient à huit ans, pupille de l’Assistance publique. Une administration censée le protéger, mais dont les bonnes intentions n’ont d’égal que la cruauté ! De la prison pour enfants à la colonie pénitentiaire, la force de Joseph et la découverte de la musique lui permettront de traverser le pire. Dans une France portée par l’espoir du Front populaire…

L’oiseau blanc, un court roman de Cathie Barreau (Éditions L’œil ébloui)

Après 15 ans d’exil, Lucas revient dans son village de la côte atlantique. Un pays menacé par les inondations et chargé des secrets de son histoire familiale enfouis dans les racines du temps…

Oublié dans la rivière, un roman enquête de Françoise Moreau (Éditions L’œil ébloui)

À partir d’une légende familiale, racontée de génération en génération, relatant la noyade d’un homme dans une rivière, Françoise Moreau mène l’enquête…

Dernière visite à ma mère, un récit de Marie-Sabine Roger (Éditions de l’Iconoclaste)

Un récit bouleversant sur un sujet sensible qui nous concerne tous : l’accompagnement d’un parent en fin de vie. Durant plus de deux ans, Marie-Sabine Roger visite sa mère placée en EHPAD avant qu’elle ne décède, à 94 ans, quelques semaines avant le confinement. Très vite, la vieille dame devient incontinente et grabataire, faute de personnel à ses côtés. Les mains n’obéissent plus, la mémoire flanche, la dépression s’installe. On l’infantilise, on la médicamente…

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Saint-Alban, soigner sans contrainte

Aux éditions du Seuil, Camille Robcis publie Désaliénation, politique de la psychiatrie. De l’hôpital de Saint-Alban à la clinique de La Borde, la chercheuse décrit les premiers pas de la psychothérapie dite « institutionnelle » : l’autre façon de traiter ceux qui sont considérés comme fous. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°367, avril 2024), un article de Frédéric Manzini. Sans oublier de visiter l’exposition Toucher l’insensé, au Palais de Tokyo (75).

Tout a commencé à l’hôpital de Saint-Alban, dans un petit village isolé de Lozère, pendant la Seconde Guerre mondiale. François Tosquelles, psychiatre catalan réfugié en France après la guerre civile espagnole, nourrit le projet d’expérimenter une autre façon de traiter ceux qui sont considérés comme des fous. Ce sera le premier pas de la psychothérapie dite « institutionnelle », dont Camille Robcis, directrice du département des « French Studies » à l’université Columbia de New York, retrace ici l’histoire dans Désaliénation, politique de la psychiatrie, tout en se refusant à porter un jugement de valeur d’un point de vue clinique. Désaliéner, c’est traiter autrement la psychose : refuser toute autorité, toute discipline et même toute hiérarchie entre soignants et patients, placer le lien au centre du soin, lier étroitement la théorie et la pratique, s’appuyer sur des outils issus de l’anthropologie, de la sociologie, de l’art et de la psychanalyse.

De fait, l’initiative suscite rapidement l’intérêt de médecins comme Jean Oury, mais aussi d’artistes comme Paul Éluard et Jean Dubuffet et de penseurs comme Frantz Fanon, Félix Guattari et Michel Foucault. D’hôpital à visée thérapeutique, Saint-Alban est devenu un « laboratoire d’invention politique » qui entend lier l’émancipation psychique à l’émancipation sociale et politique. C’est aussi le cas des autres lieux qui appliquent les mêmes règles de fonctionnement comme la clinique de La Borde, près de Blois. On y propose de multiples activités culturelles, des résidences d’artistes, des pratiques d’artisanat, de la vie en collectivité et en autogestion : autant d’expérimentations innovantes qui s’inscrivent en rupture profonde avec l’approche fondée exclusivement sur la neurologie et la pharmacologie.

Laboratoire et utopie, la psychothérapie institutionnelle invente dans tous les cas un autre rapport à la folie, elle permet aussi de repenser le fonctionnement de notre propre psyché. À moins qu’il s’agisse, pour reprendre le mot de François Tosquelles, d’une « tentative pour guérir la vie elle-même ». Frédéric Manzini

Désaliénation, politique de la psychiatrie : Tosquelles, Fanon, Guattari, Foucault, par Camille Robcis (Le Seuil, 304 p., 21€50).

Dans ce même numéro d’avril, Sciences Humaines propose un dossier fort instructif : Comment vaincre nos fatigues ? Avec, en outre, un passionnant entretien avec Margot Giacinti sur l’histoire des féminicides et un sujet consacré à la psychologie évolutionniste, « le cerveau en héritage ». Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Un excellent magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

PALAIS DE TOKYO, L’EXPO : TOUCHER L’INSENSÉ

La « psychothérapie institutionnelle » est une pratique de la psychiatrie initiée au milieu du 20e siècle, dont le présupposé est que pour soigner les malades, il faut d’abord soigner l’hôpital. Autrement dit, ne jamais isoler le trouble mental de son contexte social et institutionnel. Inspirée de ces expériences psychiatriques et humaines révolutionnaires, qui s’appuient sur le collectif et sur la création artistique, cette exposition s’intéresse à différentes manières de transformer des lieux d’isolement en lieux de protection, en refuges contre les violences de la société.

Elle présente notamment les films de François Pain, qui a documenté la vie de la clinique de la Borde et la parole d’importants praticiens de la psychothérapie institutionnelle (François Tosquelles, Jean Oury, Félix Guattari), et rassemble des artistes, mais aussi des soignant·es et des éducateur·ices, qui ont initié des pratiques artistiques collectives dans diverses structures liées au soin de la santé mentale (hôpitaux psychiatriques, centres d’accueil, instituts médico-éducatifs…). Ces expériences d’hier et d’aujourd’hui, en France et ailleurs, montrent comment l’art est un outil d’émancipation, une forme active et critique d’être-ensemble et l’expression d’une poésie vitale.

À la suite d’autres expositions consacrées à Fernand Deligny et à François Tosquelles, pourquoi s’intéresser à ces pratiques depuis la perspective d’un centre d’art contemporain ? Pour étendre notre compréhension des raisons et des manières de faire de l’art, de ses fonctions sociales et politiques, mais aussi psychiques et éthiques. Pour partager les désirs d’expression  de personnes pour qui les « évidences de la quotidienneté » ne vont pas de soi, et que le collectif peut animer. Mais aussi parce que, si elle a été fondée dans le contexte de la psychiatrie, la psychothérapie institutionnelle pourrait bien être un outil, ou tout du moins une manière de penser et d’agir, applicable à d’autres institutions et d’autres champs de la vie sociale. Car certaines violences systémiques, qui s’exercent en tout lieu, peuvent être énoncées, analysées et combattues par ce biais.

Toucher l’insensé, exposition collective : jusqu’au 30/06. Palais de Tokyo, 13 avenue du Président Wilson, 75116 Paris.

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Le réel, vu de Marseille

Jusqu’au 25 mai à Marseille (13), sous l’égide du Théâtre de la Cité, se déroule la Biennale des écritures du réel. Du théâtre de la Joliette au centre hospitalier Valvert, en 23 lieux de la ville, un festival qui mêle cirque et sciences, théâtre et danse, littérature et arts de la rue pour laisser voir et entendre les secousses du monde.

Sur la scène de la Joliette, superbe théâtre au cadre enchanteur dirigé par Nathalie Huerta, un homme harnaché dans un curieux accoutrement… Masque et tenue bleue-blanche, bloc opératoire ou salle d’abattoir ? Assommé de fatigue, tentant de maîtriser son puissant jet d’eau à haute pression, il nettoie, blanchit, efface le sang qui glisse sur les murs, pulvérise les lambeaux de chair et de carcasse encore accrochés. Sa mission ? Faire place nette et aseptisée, avant la prochaine journée de découpe… Des relents de mort au quotidien, un champ de bataille nauséabond, hauts de cœur et puanteurs, des cadavres par milliers tranchés à la chaîne, « À la ligne » désormais selon le jargon post-moderne !

Sous la direction de Michel André, directeur du Théâtre de la Cité et fondateur avec Florence Lloret de la Biennale des écritures du réel qui fête sa septième édition en ce mois d’avril 2024, le comédien Julien Pillet s’est emparé avec justesse et gravité des mots du romancier Joseph Ponthus, trop tôt disparu. Un spectacle d’une incroyable puissance dramatique, qui donne corps et force à la manifestation marseillaise. Alors que d’aucuns prêchent depuis deux décennies la disparition de la classe ouvrière, alors que s’étalent à la une des médias l’arrogance et l’impudence des profits boursiers, le monde des prolétaires, intérimaires et exclus du « ruissellement financier », fait entendre sa vérité et la dureté de son quotidien. « Écrire le réel, c’est pour nous se tenir au plus près des êtres et des vies », commente le metteur en scène, « c’est percevoir l’inépuisable complexité de ces vies, en acceptant de ne jamais pouvoir les résumer ni entièrement les saisir ». Le ton est donné, la biennale porte bien son nom !

L’enjeu d’un tel événement ? Décloisonner pratiques et démarches artistiques, faire dialoguer monde des arts et mondes des sciences par exemple, inventer de nouvelles formes en de nouveaux lieux de telle sorte que tous les habitants des quartiers et des cités se sentent concernés et invités. L’enjeu ? Jouer de la proximité pour désacraliser la citoyenneté culturelle ! Centres sociaux, collèges, cinémas, librairies et cafés sont investis en autant de traversées artistiques, déclamations poétiques ou cris des luttes, à la découverte des contradictions du monde contemporain, de l’autre exploité dans les usines mexicaines de Tijuana à la frontière des États-Unis ou dépossédé de son Droit du sol en terre de Bure où l’on projette d’enfouir les déchets nucléaires.

Réveiller ou bousculer les consciences, du plaisir de la représentation au désir d’une société à réenchanter, « agir en son lieu et penser avec le monde », proclamait en d’autres termes le regretté Édouard Glissant, le romancier-philosophe et poète de la mondialité contre la mondialisation, de l’être en relation contre l’homme systémique. La Biennale des écritures du réel ? « Un moment populaire, audacieux où beaucoup d’auteurs tentent de soulever cette foutue réalité qu’on subit souvent sans comprendre », témoignait en 2022 Nadège Prugnard, la directrice du Centre national des arts de la rue de Villeurbanne, « de l’éclairer en tissant poésie, politique, rire immense et tragédie pour faire résonner les enjeux de ce monde d’aujourd’hui ».

Du Rhinoceros d’Eugène Ionesco, superbement mis en scène par Bérangère Vantusso au Kheir inch’allah de la comédienne Yousra Dahry, un festival aux multiples facettes. Aux couleurs du monde, foncièrement bigarré et métissé. Yonnel Liégeois

La biennale des écritures du réel : Jusqu’au 25/05, sous la direction de Michel André. Théâtre de la Cité, 54 rue Edmond-Rostand, 13006 Marseille (Tél. : 06.14.13.07.49).      

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La culture en coupe réglée

Le 13 mars 2024, l’ensemble des organisations employeurs et salariés de la branche publique du spectacle vivant ont signé une déclaration commune. Pour dénoncer avec force les coupes budgétaires sans précédent imposées au ministère de la culture, exiger une réponse à leurs trois revendications prioritaires.

DÉCLARATION COMMUNE

Par les coupes budgétaires massives que Bruno Le Maire a annoncées, le Gouvernement porte une attaque sans précédent à l’encontre des services publics au détriment de l’intérêt général. Car ce sont bien eux qui sont les victimes des arbitrages rendus, loin du Parlement pourtant chargé de voter les lois de finances ou leurs corollaires rectificatifs. “Portant annulation de crédits”, le décret publié au journal officiel du 22 février dernier offre une liste édifiante des abandons ainsi décidés sous l’aune d’une austérité budgétaire qu’une politique d’impôts justes et efficaces auraient permis d’empêcher. Les déclarations par voie de presse du 7 mars dernier, du même ministre de l’Economie et des finances, confirment que les coupes de février ne sont qu’une première étape. 

Les organisations de salariés et d’employeurs membres de la branche des entreprises artistiques et culturelles, ont découvert ces annonces avec effroi. En effet, le service public des arts et de la culture que nous représentons ensemble est touché par cette première vague “d’annulation de crédits” d’un niveau de plus de 202 millions d’euros, dont près de 96 millions visent directement le programme de la création artistique. Ce niveau de coupes budgétaires est absolument inédit et menace l’ensemble de l’écosystème déjà largement déstabilisé par les effets de la sortie complexe de la crise sanitaire, et des crises inflationniste et énergétiques plus récentes.  

Concrètement, alors que nous étions en train de travailler à notre négociation annuelle obligatoire des salaires de la branche du spectacle vivant public, cette négociation est momentanément interrompue. Le déficit financier qui est en train de se construire rend l’accord difficile à atteindre assurément car non financé. Pourtant les demandes légitimes des salariés devront obtenir une réponse et donc les hausses de salaires risquent de se faire aux dépens de l’activité artistique elle-même et du volume d’emploi, car pour beaucoup de structures les déséquilibres économiques provoquent des licenciements voire des liquidations d’entreprises. Nous refusons de poursuivre dans cette voie mortifère. 

Concrètement, l’activité artistique est en berne, les équipes artistiques ne peuvent plus produire, les coproducteurs et les diffuseurs voient le disponible pour l’activité artistique fondre comme neige au soleil. Un plan social à bas bruit est en œuvre. Des milliers d’emplois sont directement menacés dans le silence assourdissant des élus de la nation. Nous ne pouvons pas l’accepter sans rien dire. Nous ne pouvons pas par ailleurs laisser dire que l’affaire est réglée par des astuces budgétaires, car nous sommes solidaires de tout l’écosystème : toute coupe dans le programme 131 impacte directement ou indirectement nos adhérents et adhérentes. Nous resterons solidaires et déterminés à empêcher ces mesures gravissimes.

Concrètement, le plan « mieux produire mieux diffuser » sur lequel tous et toutes avons dénoncé une mise en œuvre chaotique et au-delà une logique de concentration dangereuse pour la diversité artistique, ne pourra pas se déployer dans ce contexte nonobstant le maintien de cette ligne budgétaire. Comment en effet chercher à « mieux » produire ou « mieux » diffuser, quand plus personne ne parvient à produire ni à diffuser dans des conditions décentes ? Concrètement, le Pass culture est totalement épargné des efforts de régulation alors même que la masse budgétaire non consommée en 2023 est importante. Nous en contestons tous et toutes le modèle de soutien à la seule demande, et continuons de dénoncer le niveau de financement public qui devrait constituer la première piste de redéploiement dans ce contexte budgétaire. 

L’attaque est tellement forte que notre conviction est de rassembler tous les opérateurs des services publics ainsi mis en cause : car cette politique ne vise pas seulement la culture, elle vise aussi l’éducation nationale, la recherche, la transition écologique dans des proportions totalement invraisemblables, les collectivités territoriales, pour ne citer que les services publics indissociablement liés à la politique culturelle. Mais la santé, le logement, la politique de la ville, les affaires étrangères et tant d’autres encore, sont aussi impactées. 

Bruno Le Maire, premier comptable de ces décisions, répète à l’envie le tabou gouvernemental contre tout nouvel impôt alors que les entreprises du CAC 40 affichent de nouveaux records de profits. Pendant ce temps-là, le Premier ministre parasite les négociations des partenaires sociaux sur l’assurance chômage. Le ministre de l’Economie et des finances exprime même son souhait définitif de la fin du paritarisme social, et menace une nouvelle fois de s’en prendre à celles et ceux qui, dans notre pays, se trouvent privés d’emploi. La mise en cause directe du paritarisme est une ligne rouge extrêmement importante pour nos organisations respectives. Nous appelons d’ailleurs à ce que l’accord que nous avons signé le 27 octobre dernier dans le cadre des négociations sur l’assurance chômage, soit repris par le Gouvernement.

Le renoncement social et écologique de ce Gouvernement est hors de proportion. Nous ne l’acceptons plus. Tous et toutes, nous allons nous organiser pour que nos compatriotes mesurent les enjeux de ce qui est en train de se passer. Des élections ont lieu d’ici trois mois, c’est une bonne occasion de faire passer des messages. Nos salles de spectacles, de concert, d’opéra, nos pistes de cirque et tous les espaces de diffusion des créations artistiques sont pleines d’électeurs et électrices, nous allons nous adresser à eux. 

Nous portons ensemble trois revendications précises et urgentes :

– le renoncement aux coupes budgétaires annoncées sur le programme 131

– le refinancement du service public de la culture, des équipes artistiques et lieux indépendants, qui œuvrent pour l’intérêt général et de la préservation des emplois,  par une mobilisation conjointe des partenaires publics

– la mobilisation du ministère de la culture en faveur de la sauvegarde du régime de l’intermittence du spectacle

Les signataires :

LA CGT SPECTACLE – Fédération nationale des syndicats du spectacle, du cinéma, de l’audiovisuel et de l’action culturelle CGT. F3C CFDT – Communication Conseil Culture CFDT. FNAR – Fédération nationale des Arts de la rue. FSICPA – Fédération des structures indépendantes de création et de production artistiques / SYNAVI – Syndicat National des Arts Vivants / SCC – Syndicat des cirques et compagnies de création. LES FORCES MUSICALES – Syndicat professionnel des Opéras, Orchestres et Festivals lyriques. PROFEDIM – Syndicat professionnel des Producteurs, Festivals, Ensembles, Diffuseurs Indépendants de Musique. SFA CGT – Syndicat Français des Artistes-interprètes. SMA – Syndicat des Musiques Actuelles. SNAM CGT – Union Nationale des Syndicats d’Artistes Musiciens (Enseignants et Interprètes) de France CGT. SNAPAC – CFDT – Syndicat national des Artistes et des Professionnels de l’animation, du Sport et de la Culture. SNMS CGT – Syndicat National des Metteuses et Metteurs en Scène. SNSP – Syndicat National des Scènes publiques. SUD – Culture – Syndicat « Solidaires, Unitaires et Démocratiques » de la Culture. SYNDEAC – Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles. SYNPTAC CGT – Syndicat National des Professionnel·le·s du Théâtre et des Activités Culturelles.

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Verdun, morne destin

Jusqu’au 28/04, se tient à Fleury-devant-Douaumont l’exposition Destins de Verdun. Un parcours immersif ponctué par de poignants témoignages d’acteurs de l’effroyable bain de sang de 1916. Récités, entre autres, par Omar Sy, Sarah Biasini ou encore Mathieu Amalric. Des voix qui résonnent encore sur l’ancien champ de bataille.

Désormais, une forêt de feuillus, dense, épaisse, « une forêt mémorielle » selon les mots de Nicolas Barret, directeur du Mémorial… Plantée très vite après la Première Guerre mondiale, elle recouvre le champ de bataille de Verdun. Une forêt qui a poussé sur les lieux où, pendant trois cents jours, du 21 février au 18 décembre 1916, 2 millions d’hommes ont combattu. 300 000 morts, 400 000 blessés. Quelle connerie la guerre… Sur un périmètre de moins de quelques kilomètres qui s’étend du Mémorial au fort de Douaumont, de Froideterre au fort de Vaux, la forêt ne parvient pas à masquer un sol cabossé, un sol troué d’obus (on en a tiré plus de 60 millions). On traverse les ruines de Fleury-devant-Douaumont, village détruit, « mort pour la France » selon l’expression consacrée. Des bornes indiquent l’ancien tracé des rues, l’emplacement de certains commerces. Quelle connerie la guerre…

La terre a tremblé à Verdun

Visiter Verdun, ce n’est pas rendre hommage à la guerre, c’est prendre la mesure de ses horreurs ; c’est imaginer la souffrance de ces hommes, leur courage aussi. De cette guerre-là, tous en sont revenus meurtris. La terre a tremblé à Verdun. On pouvait mourir enlisé dans la boue. On crevait de soif. Des deux côtés, français comme allemand, les hommes étaient relayés tous les huit jours avec le sentiment, quand ils quittaient le front, de quitter l’enfer. Gueules cassées, cœurs brisés, les poilus n’en sont pas revenus indemnes. Elle devait être la Der des ders… L’exposition Destins de Verdun est un retour aux sources, « aux intentions originelles » de l’objet même du Mémorial, selon les mots de son directeur, avec la volonté de raconter l’histoire à hauteur d’hommes et de femmes. Tout a commencé via les réseaux sociaux, avec la publication chaque semaine du destin d’un des protagonistes de cette bataille.

Fort du succès de cette initiative, plus d’un million de vues, sous la houlette de Florence Guionneau-Joie, historienne de l’art, et de Nicolas Czubak, historien et formidable passeur de cette histoire, l’équipe a décidé de consacrer une exposition hors les murs du Mémorial, sur les lieux mêmes du champ de bataille. Un dispositif numérique – scanner un QR code – permet d’écouter, aux pieds du fort de Douaumont ou de l’ouvrage de Froideterre, les récits des 20 témoins. Quatre minutes de témoignages, tous bouleversants.

Omar Sy, parrain de l’exposition, prête sa voix à Moussa Dansako, tirailleur sénégalais comme on appelait indifféremment tous les soldats africains enrôlés par l’armée française. Avec son bataillon, dans le brouillard d’octobre 1916, Dansako a repris le fort de Douaumont, ce qui lui vaudra une citation. Mais 86 de ses camarades y ont laissé leur vie. « Était-il malien, sénégalais, burkinabé, nigérien, guinéen ? Son nom même a-t-il été bien retranscrit par le recruteur français ? ». Omar Sy, qui était venu présenter le film Tirailleurs à Verdun il y a un an, a découvert cette histoire. Prêter sa voix à Moussa Dansako, « c’est incarner, humaniser une histoire collective tragique. Ces ” petites histoires ” qui font la grande histoire et nous permettent (…) de nous connecter à ces hommes, de mieux les connaître et de s’en souvenir », dit-il dans un texte qui accompagne l’exposition.

Le combat de Fernande Herduin

Clotilde Hesme raconte le combat de Fernande Herduin… Veuve du lieutenant Henri Herduin, fusillé le 11 juin 1916, accusé d’abandon de poste pour avoir mis à l’abri son régiment, déjà pas mal décimé, condamné par l’armée française sans aucun procès. Fernande, sa femme, portera plainte contre l’officier qui a ordonné l’exécution, le colonel Bernard, pour assassinat. Outre le soutien de la Ligue des droits de l’homme, elle aura l’appui de deux députés communistes, Berthon et Morucci, qui vont interpeller, en avril 1921, le ministre de la Guerre sur le sujet. Face à « la Grande Muette », Fernande Herduin va se battre jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’on inscrive sur la tombe de son époux « mort pour la France ». Elle obtiendra gain de cause. Son combat contribuera à la réhabilitation de tous les soldats fusillés par l’armée lors de cette guerre.

Sarah Biasini évoque le destin tragique de Benno Hallauer, médecin obstétricien allemand, déjà connu pour ses travaux novateurs afin de réduire la douleur des femmes lors de l’accouchement. Il est affecté au fort de Douaumont. Deux jours après son arrivée, le 8 mai 1916, de violentes explosions à l’intérieur de la bâtisse font trembler le fort. Des centaines de morts, entre 700 et 800 compte-t-il, provoquées par l’explosion d’un stock d’obus entreposé là. Après la guerre, le médecin va se consacrer à la lutte contre le cancer. En 1933, Hitler arrive au pouvoir. Déporté, il meurt en 1943 avec sa femme, à Auschwitz. « Il avait pourtant servi son pays… »

Plus d’un siècle a passé. Ces trois témoignages, parmi les 20 présentés, participent de cette volonté de raconter l’histoire à hauteur d’hommes et de femmes. Derrière les chiffres, terribles, terrifiants, on y entend l’horreur de la guerre. D’hier à aujourd’hui, quelle connerie la guerre ! Marie-José Sirach

Exposition « Destins de Verdun » : Jusqu’au 28/04, tous les jours de 9h30 à 18h30. Mémorial de Verdun, 1 avenue du Corps européen, 55100 Fleury-devant-Douaumont (Tél. : 03.29.88.19.16).

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Krach, l’effondrement de la société

Jusqu’au 31/03, au Théâtre Mouffetard (75), Emma Utges et sa compagnie de marionnettes proposent Krach !. Pour dénoncer, sur un texte de Simon Grangeat, les dégâts humains produits par la crise économique.

Ambiance bouts de ficelles. Tout commence par des chansons qui s’échappent d’un électrophone. Sur un coin de la scène, cette machine qui fonctionne avec des disques vinyles 45 tours donne le ton. Un peu plus loin, un escabeau et quelques planches, puis des sacs en papier brun émergent de la pénombre et complètent ce décor bancal. Et voulu ainsi. « Krach !, c’est le bruit que fait une crise économique, mais aussi celle que fait une société qui s’effondre », explique la compagnie M.A. crée en 2010 par la marionnettiste Emma Utges. Depuis 2017, conventionnée par la ville de Lyon, M.A. dirige le fameux Théâtre Guignol. Né là en 1808, et particulièrement destiné aux adultes, ce dernier n’a jamais été avare d’une critique souvent virulente de la société. Le spectacle présenté actuellement au Mouffetard, Centre national de la marionnette, s’inscrit dans cette veine.

Dans cet univers fait de petits riens, Emma Utges est accompagnée par le comédien Christophe Mirabel, et le musicien Patrick Guillot à l’accordéon et aux bruitages. La mise en scène est de Nicolas Ramond. Dans une suite de saynètes souvent très drôles, des marionnettes de mousse et de chiffon symbolisent tous les personnages évoqués en une petite heure. Défilent ainsi, façon de dire, « des personnes qui n’ont commis aucun délit mais enfermées parce qu’étrangères » ou encore les hommes et femmes qui sont morts au travail sur un chantier ou ailleurs. Voilà encore les étudiants sans logement priés de cesser d’étudier…

Du jus de pauvre

De la sorte, Krach ! dénonce « notre monde (qui) marche sur la tête ». « La parodie dégage les rouages d’une machine à broyer les plus vulnérables, le rire grinçant sert d’aiguillon contre l’acceptation du pire et le sentiment de fatalité », commentent Emma Utges et ses complices. Regrettant même un manque d’engagement contre « les dérives du capitalisme ». Et pour se faire bien entendre, les personnages confectionnent en direct du « jus de pauvre » mélangeant dans un robot de cuisine divers « ingrédients » humains (en réalité, fruits et légumes) à boire pour prendre des forces. Vive Guignol ! Gérald Rossi

Krach !, Emma Utges et Nicolas Ramond : Jusqu’au 31/03, les jeudi et vendredi à 20h, le samedi à 18h et le dimanche à 17h. Théâtre Mouffetard, 73 rue Mouffetard, 75005 Paris (Tél. : 01.84.79.44.44). Le 04/05, à Bridas (près de Lyon).

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Clara Zetkin, féministe et socialiste

Le 8 mars 1977, l’ONU décrète cette date « Journée des Nations unies pour les droits des femmes et la paix internationale ». Appelée plus communément Journée internationale de la femme, officialisée en France en 1982. Aussi contemporaine qu’elle paraisse, la lutte pour les droits à l’égalité des femmes remonte en réalité à plus d’un siècle.

Tout commence à la fin du XIXème siècle dans une Allemagne dirigée par l’empereur Guillaume Ier, secondé par le chancelier Bismarck, c’est-à-dire figée dans un conservatisme confinant à l’autoritarisme. Clara Eissner, fille d’un instituteur et d’une militante féministe, a 20 ans lorsqu’elle rencontre Ossip Zetkin, émigré juif ukrainien installé à Leipzig et militant du mouvement social-démocrate. Un couple se forme, Clara adoptant le nom de son compagnon sans qu’il y ait eu mariage. Un couple, contraint de fuir cette Allemagne dont l’empereur a décrété les « lois antisocialistes », qui se réfugie à Paris en 1880.

Au féminisme, ajouter le socialisme

Au militantisme féministe hérité de sa mère, Clara ajoute la dimension socialiste inspirée par son compagnon. À l’occasion du Congrès de la IIe Internationale à Paris en 1889, il lui est demandé de fournir un rapport sur la situation des travailleuses. Elle n’en fait rien, opposant que le sort des travailleuses est identique à celui des travailleurs. En revanche, elle prend la parole pour défendre le droit au travail des femmes, lequel embarrasse les socialistes, qui estiment que le travail féminin est responsable d’une pression sur le salaire des hommes. De retour seule en Allemagne – Iossip est mort à Paris peu après le Congrès – en 1890, Clara prend la tête d’un mouvement alliant le socialisme au féminisme. Elle fonde en 1892 un journal, Gleichheit (« Égalité »), en sous-titre « Journal des intérêts des travailleuses ».

Contournant l’interdiction faite aux femmes d’adhérer à un parti politique, elle crée une structure parallèle au Sozialistischer Arbeiter Partei (SAP), ancêtre de l’actuel SPD, qui se réunit en marge des congrès du parti socialiste et en aiguille l’aile gauche. En 1907, lors du congrès de la IIe Internationale à Stuttgart, Clara organise simultanément la première Conférence internationale des femmes socialistes (59 participantes de quinze nationalités), qui pèse sur le congrès voisin. En 1910, la Conférence des femmes socialistes, organisée à Copenhague, attire deux fois plus de participantes que celle de Stuttgart. C’est là qu’est décidée l’instauration d’une journée internationale des femmes, fixée au 19 mars.

En 1977, une journée mondiale

Le 8 mars 1977, l’Organisation des nations unies (ONU) adopte une résolution qui enjoint tous les pays membres à célébrer une « Journée des Nations unies pour les droits des femmes et la paix internationale », plus communément appelée Journée internationale de la femme. En France, le 8 mars 1982, à l’initiative du Mouvement de libération de la femme (MLF) et de la ministre déléguée aux Droits de la femme Yvette Roudy, le gouvernement de François Mitterrand donne un statut officiel à cette journée. Alain Bradfer

Clara Zetkin et l’internationale socialiste

Il est 17 h ce 28 décembre 1920, lorsque la salle du Manège de Tours, où se réunit le XVIIIe congrès du Parti socialiste, est plongée dans le noir et les portes verrouillées. Une femme de 63 ans traverse la salle pour monter à la tribune accompagnée du chant de l’Internationale entonné par les participants, pratiquement tous masculins : Clara Zetkin, députée au Reichstag du tout jeune Kommunistische Partei Deutschlands (KPD) fondé deux ans plus tôt par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Celle qui s’est fait connaître depuis le début du siècle par ses combats pour les droits des femmes puis pour la paix est interdite de séjour en France au titre de sa nationalité, deux ans après la fin de la Première Guerre mondiale.

Qu’importe, « A la barbe de la police, Clara Zetkin arrive à Tours », titre L’Humanité. Elle prend la parole durant une petite demi-heure et emporte la salle. Ce soir-là, par 3208 voix pour et 1022 contre, les délégués votent (grâce à elle, selon la légende) l’adhésion à la IIIe Internationale. Deux partis naissent le lendemain : le communiste, majoritaire, et le socialiste. Aussi tranquillement, Clara rejoint Valenciennes en voiture puis Berlin par le train.

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McCoy, des chevaux et des hommes

Les 15 et 16/02, au Théâtre de Caen (14) se joue On achève bien les chevaux. Bruno Bouché, directeur du Ballet de l’Opéra du Rhin, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro, de la Compagnie des Petits Champs, mettent en selle le roman d’Horace McCoy pour 32 danseurs et 8 comédiens. Impressionnante cavalcade

Il est étonnant que, jusqu’à présent, aucun chorégraphe n’ait porté au plateau ce roman noir, publié en 1935 et redécouvert grâce au film de Sidney Pollack, They Shoot Horses Don’t They ?,  en1970. Sujet idéal pour mêler, comme chez Pina Bausch, théâtre et ballet, il met en scène un de ces marathons de danse organisés à travers les Etats-Unis, au temps de la Grande Dépression. Suite la crise financière de 1929, et son cortège de chômage et de misère, ces concours qui pouvaient durer des semaines, voire des mois, permettaient aux participants de gagner quelques dollars ou, du moins, d’obtenir des repas gratuits tant qu’ils tenaient le coup au rythme infernal imposé à ce « bétail humain ». Horace McCoy (1897-1955) situe On achève bien les chevaux en Californie, et y parle des figurants prêts à tout, dans l’espoir d’être remarqués et de décrocher un contrat auprès d’éventuels producteurs de cinéma présents dans le public. L’écrivain et scénariste, écorne ici le rêve américain, exacerbé par le mirage de Hollywood.

Pour cette création très attendue, le trio de réalisateurs est parti du seul roman. « Nous avons d’abord déterminé des plans-séquences, puis inséré les dialogues. Peu de texte, la danse est privilégiée et le rôle principal, c’est le groupe ». 40 interprètes déboulent sur le plateau de l’amphithéâtre, aménagé comme un gymnase. Un peu perdus, houspillés par Socks, directeur et animateur du show, et Rocky son adjoint, ils cherchent un coin où se poser, avec leurs maigres bagages. Le temps d’entendre le règlement et les voilà partis pour danser jusqu’à perdre haleine. De cette petite foule, émergent des individus dont les destins croisés seront le fil conducteur de la pièce. Au milieu des couples, Robert et Gloria, venus seuls, s’apparient par nécessité, dans le même désir de sortir du lot. Leur histoire tragique dessine la trame principale de la pièce.

Danseurs et comédiens se fondent dans le même mouvement narratif, difficile de distinguer qui appartient au Ballet de l’Opéra du Rhin et qui à la compagnie des PetitChamps. Ils se glissent dans la peau des différents personnages, se distinguant les uns des autres par leurs gestuelles et leurs costumes. Les pauses, trop courtes, sont l’occasion de brefs échanges. Une danseuse tente un solo classique… Au fil des styles de danse, des derbys éliminatoires, d’une fête de mariage, de moments d’abattement ou de révolte, la fatigue s’inscrit dans les corps… Certains abandonnent, d’autres s’effondrent. Sous les yeux d’un public à la fois voyeur et complice, attisé par Socks, Daniel San Pedro en inépuisable bateleur à la solde de ce show de bas étage.

Quatre musiciens donnent le tempo : rock, blues, swing… Leur entrain contraste avec l’épuisement des danseurs. Ils citent et détournent avec talent des tubes intemporels. On reconnaît des airs du film Le Magicien d’Oz ou la chanson de Louis Armstrong What a Wonderful World… Marquant le pas, eux aussi, ils sont parfois relayés par des musiques enregistrées… Le petit orchestre reste présent tout au long du ballet, découpé en séquences ponctuées par les ambiances urbaines de la bande son avec le passage d’un métro. Des annonces égrènent le temps qui s’écoule, 63 jours et 1 500 heures de danse, puis le marathon est interdit, suite à une plainte de la Ligue des Mères pour le Relèvement de la Moralité Publique. En 1937, c’est le suicide d’une danseuse, à Seattle, qui mit fin à ces spectacles dignes des jeux du cirque romain.

Dans le cadre enchanteur de Châteauvallon, le 6 juillet 2023, la première mondiale avait subi les aléas du plein air. Les artistes ont courageusement fait face à une pluie torrentielle qui a inondé le plateau. Comme dans On achève bien les chevaux, « the show must go on », ils se sont remis en piste après vingt minutes d’interruption, encouragés par un public resté stoïque sous l’orage. Difficile dans ces conditions de reprendre la course. Mais ce galop d’essai fut plus que prometteur. Le chorégraphe et les metteurs en scène voient dans leur projet des résonnances avec nos crises contemporaines, « avec de lourdes conséquences pour les artistes indépendants ». Le spectacle rend aussi hommage à l’engagement physique des danseurs en remettant la fatigue au cœur même de leur pratique. Mireille Davidovici, photos Agathe Poupeney

On achève bien les chevaux, d’après They Shoot Horses, Don’t They? d’Horace McCoy. Adaptation, mise en scène et chorégraphie de Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro : Les 15 et 16/02, au Théâtre de Caen. Du 07 au 10/03, à La Filature de Mulhouse. Du 02 au 07/04, à l’Opéra de Strasbourg. Les 11 et 12/04, à la Maison de la culture d’Amiens.

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Sauve qui peut, la révolution !

Jusqu’au 10/02, au théâtre de L’échangeur à Bagnolet (93), Laëtitia Pitz présente Sauve qui peut (la révolution). Une adaptation du roman de Thierry Froger, dont le titre fait référence à Sauve qui peut (la vie), le film de Jean-Luc Godard. Une formidable proposition artistique, un spectacle éminemment politique.

C’est sans conteste une formidable proposition artistique que nous offre Laëtitia Pitz avec son Sauve qui peut (la révolution)Sa proposition, sa réalisation scénique, sont parfaitement abouties jusque dans leurs moindres détails, avec même une réelle bien que très discrète méticulosité. Nous sommes au-delà d’un simple travail théâtral, le sous-titre du spectacle précise d’ailleurs qu’il s’agit d’« une série théâtrale et musicale en 4 épisodes », et il convient d’inclure dans l’appellation de théâtre le travail scénographique avec la lumière et celui concernant la vidéo, sans parler de la direction d’acteurs. Lapalissade ? Pas vraiment au vu du résultat. Quant aux quatre épisodes, ils correspondent à quatre mouvements d’une heure chacun que l’on peut saisir séparément, mais on y perdra alors le grand mouvement d’ensemble, toutes les subtilités renvoyant de l’un à l’autre comme dans toute grande œuvre musicale.

Un roman, un film, une pièce…

Le travail de Laëtita Pitz est inspiré de l’étonnant roman (aussi bien dans son propos que dans sa composition) de Thierry Froger paru en 2016 et dont elle a gardé le titre qui fait référence au film de Jean-Luc Godard, Sauve qui peut (la vie). De Godard donc, il est clairement question dans le livre de Thierry Froger, c’est même lui, peut-on penser, le personnage principal, mais dans un subtil dispositif renvoyant à la parenthèse : la révolution. Soit la préparation du Bicentenaire de la Révolution française en 1988, et la volonté du ministère de la Culture et de son responsable Jack Lang ainsi que de la Mission du bicentenaire de commander au cinéaste un film sur le sujet non pas dans un esprit de commémoration, mais pour donner « une vision moins convenue de l’événement, impertinente même » (sic)… Acceptation de Jean-Luc Godard et début de la préparation d’un film qui ne devrait finalement, après acceptation de toutes les parties, voir le jour que 4 ans plus tard : le projet s’intitulera logiquement « Quatre-vingt-treize et demi », référence faite à la date envisagée de sa sortie !

Passons sur les nombreuses péripéties qui parsèment le parcours du cinéaste le menant auprès d’un ami, Jacques, connu autrefois durant leur « période mao », vivant désormais à Chalonnes-sur-Loire, sur la relation, le « contact », qu’il va établir avec sa fille, Rose, tout juste bachelière, sur le fait aussi que l’ami en question est devenu un historien reconnu et travaille sur la figure de Danton, mais soulignons simplement que le lien avec la parenthèse du titre du roman est ainsi parfaitement établi. Il est bien question – de manière oblique ? – de révolution, celles d’hier et d’aujourd’hui jusqu’à sa commémoration. Soulignons aussi que la composition du livre est très particulière qui entremêle différents thèmes, fonctionne par courtes séquences qui se distinguent même typographiquement : cette composition Laëtitia Pitz, dans son adaptation, la reprend à son compte. Ce qui, bien sûr, ne l’empêche en aucune manière de la transformer en lui restant fidèle, et d’y apporter ses propres aménagements et sa propre touche. À cet égard son adaptation est d’une rare intelligence. Elle conserve la liaison entre le XVIIIsiècle, celui de Danton et autres Robespierre ou Saint-Just et le XXe siècle, celui de Godard, tout en nous renvoyant à notre aujourd’hui du XXIsiècle qui est présent en filigrane. En ce sens ce spectacle est éminemment politique, bien plus que ceux qui d’emblée annoncent cette appartenance dans l’air du temps.

D’une déambulation à l’autre

Ces jeux d’une époque à l’autre, d’une révolution à l’autre qui ne dit pas forcément son nom, s’opèrent dans un constant jeu de variations qui s’établit dans une aire de jeu aménagée par Anaïs Pélaquier également présente sur le « plateau » comme si dans ses déplacements souvent muets elle venait en mesurer toute la pertinence et la matérialité. De ce point de vue ses « déambulations » acquièrent une particulière importance, alors que, bien sûr, les spectateurs sont amenés à focaliser leur attention sur les deux comédiens, Camille Perrin et Didier Menin, absolument présents dans les différentes figures, hommes ou femmes, qu’ils présentent (pour rester dans une note brechtienne) et incarnent. Pour que cela puisse advenir, il suffit de quelques tables de classe mises bout à bout et dont la disposition variera selon les épisodes, soulignant la volonté de l’équipe du Roland furieux (c’est le beau et très pertinent nom de la compagnie) de faire varier l’axe du regard des spectateurs qui d’ailleurs ont changé de place durant les intermèdes entre les épisodes.

Quelques livres sur les tables donc, des papiers (manuscrits ou textes du spectacle), des ordinateurs, et ce sera tout pour faire théâtre, encore qu’à y regarder de près la « nudité » de l’aire de jeu est savamment calculée, et c’est bien plutôt la vision d’un studio de travail avec ses micros, ses projecteurs, ses écrans, ses baffles qui imprègne notre vision. La fresque visuelle que le travail sonore (la composition sonore et musicale sont signées par Camille Perrin) présent et cependant discret, c’est-à-dire ne venant pas, comme c’est souvent le cas, envahir l’espace, durant toute la durée des épisodes. Il y a là un dosage et une rythmique parfaitement maîtrisés, et dès lors c’est un véritable régal de voir les deux comédiens principaux assumer, je l’ai dit, tous les rôles des nombreux protagonistes, avec bien sûr quelques morceaux de choix comme par exemple les dialogues entre Marguerite Duras et Jean-Luc Godard ou encore les lettres échangées entre les protagonistes.

Une belle jouissive aisance

L’intrusion de personnalités que tout le monde connaît, Marguerite Duras donc mais aussi Isabelle Adjani, Isabelle Huppert, et bien d’autres…, dans la trame même de l’intrigue nous promène du réel à la fiction, et inversement de la fiction au réel. Ainsi le jeu se développe-t-il vraiment entre fiction et réalité. Toutes les gammes narratives sont sollicitées et c’est un prodige de voir les comédiens passer d’un registre à l’autre sans coup férir et avec une belle jouissive aisanceSauve qui peut (la révolution), dans le triste paysage théâtral d’aujourd’hui, apparaît bien comme une très réjouissante exception. Jean-Pierre Han

Sauve qui peut (la révolution), mise en scène de Laëtitia Pitz : jusqu’au 10/02, le jeudi et vendredi à 19h, le samedi à 18h, le dimanche à 16h. Théâtre de L’échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet (Tél. : 01.43.62.71.20). 

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Abdelkader Alloula, le généreux

Jusqu’au 11/02, au Théâtre-Studio d’Alfortville (94), le metteur en scène Jamil Benhamamouch propose El Ajouad. Une adaptation des Généreux, la pièce culte d’Abdelkader Alloula, le directeur du Théâtre national d’Oran assassiné en mars 1994. Une œuvre d’une incroyable puissance esthétique et politique, portée par une troupe franco-algérienne dans une version bilingue, arabe et français.

Le 10 mars 1994, l’acteur et auteur Abdelkader Alloula, metteur en scène et directeur du Théâtre national d’Oran, est la cible d’un de ces terrifiants attentats qui traumatisèrent l’Algérie durant la décennie noire (1992-2002). Alloula, au contraire de Kateb Yacine, refusait de s’emparer du « butin de guerre » de la langue française, écrivant exclusivement en arabe, de plus dialectal algérien, ce qui le rendait peu connu du public français. Mais cet assassinat le place sous les feux de la rampe de l’ex-puissance coloniale. Actes Sud publie en 1995 Les Généreux, une traduction de son œuvre culte El Ajouad, suivie de Les Dires (Lagoual) et Le Voile (Al-Lithem). Suivra en 2002 quasiment le reste de son œuvre, avec Les Sangsues (Laalegue), puis Le Pain (El Khobza), La Folie de Salim (Homk Salim), adaptation du Journal d’un fou de Gogol en enfin Les Thermes du Bon-Dieu (Hammam rabbi), l’ensemble de ces textes ayant été traduits par Messaoud Benyoucef.

Seuls héros, les gens du peuple

Durant une petite dizaine d’années, et d’abord au festival d’Avignon en 1995, El Ajouad est jouée sous la direction de Jean-Yves Lazennec. D’autres metteurs en scène et compagnies vont ensuite explorer ce théâtre populaire qui associe poésie et prose, rythme et musicalité. Des pièces dont les héros sont les gens du peuple, des gardiens d’école ou de zoo, des ouvriers d’usine, des dockers, des éboueurs, des mères de famille… Puis on n’entendra plus le verbe d’Alloula. Comme s’il venait percuter et déranger tous les renoncements, mettant en miroir l’effondrement de la société algérienne et la décomposition de la société française. Comme si cet entêtement à porter la parole des humbles et des humiliés troublait un ordre établi que l’on ne veut plus combattre.

Alloula était communiste et attendait tout de l’indépendance et de la nouvelle société algérienne. Il déchantera assez vite et n’épargnera pas ses critiques, ni dans son œuvre ni dans son engagement politique et son action, contre la bureaucratie du Front de libération nationale (FLN), le parti toujours au pouvoir qui confisque toutes les réformes à son profit. La misère du peuple algérien le bouleverse et le révulse, le théâtre sera pour Alloula un outil « d’émancipation pleine et entière ». Parcourant le pays, il veut rompre avec « le moule aristotélicien », inventer une nouvelle théâtralité où « il y a simultanément acte de la parole et la parole en acte qui travaille fondamentalement dans le sens de donner à l’oreille à voir et aux yeux à entendre ». Cela passera par la halka (le cercle), un dispositif qui créée une interaction avec le spectateur et où le meddah ou gouwal (conteur-acteur-chanteur) est au centre du dispositif. C’est dans ce cadre qu’il expérimente El Ajouad, qu’il créé en 1985.

Une cocréation audacieuse

La pièce Les Généreux est une cocréation entre la compagnie Istijmam (littéralement « répit », référence à un court-métrage d’Alloula), basée à Oran, avec Rihab Alloula, Houari Bouabdellah, Djaoued Bougrassa, Meryem Medjkane et le collectif GENA de Marseille (Jean-Jérôme Esposito, Julie Lucazeau, Franck Libert). Ensemble, ils proposent une version bilingue non sur-titrée. Un pari audacieux mais qui captivera le spectateur même s’il n’a pas la chance de pouvoir en déchiffrer toute la partition, tant le passage d’une langue à l’autre relève de la beauté musicale et d’un jeu fascinant. Chacun des trois récits qui composent Les Généreux, intitulés d’après leurs personnages principaux « Djelloul El Fhaymi », « Akli et Mnawer » et « Hbib Errebouhi », est donné le soir en semaine, accompagné de balades chantées. Ils sont visibles dans leur ensemble les 4-10 et 11 février. Rihab Alloula, la fille d’Abdelakder, en a fait une nouvelle traduction française au plus près de l’arabe parlé algérien, et Jamil Benhamamouch une mise en scène qui ne se contente pas d’alterner le texte original et sa traduction, mais fait entendre et évoluer les deux langues dans une véritable symbiose.

Dans le premier récit, on est plongé au cœur d’un hôpital public où Djelloul, le raisonneur, passe pour un fauteur de troubles. Il est par conséquent déplacé d’un poste à l’autre. Lorsqu’un patient se réveille à la morgue à la suite d’une erreur médicale, les dysfonctionnements deviennent visibles aux yeux de tous. Dans le deuxième récit, Mnawer, le concierge d’un lycée, est en charge de l’entretien du squelette de son ami Akli qui, transgressant tous les tabous, a voulu faire don de son corps pour pallier le manque de moyens de l’école publique. Le troisième tableau raconte l’histoire d’un syndicaliste plein de pitié et de tendresse pour les animaux d’un zoo totalement délabré qu’on laisse dépérir. Tous ces personnages veulent défier fatalité et corruption, venir en aide à leur prochain, faire société.

Les sept interprètes au plateau sont sobrement vêtus et n’ont que l’espace et la lumière (Emeric Teste) pour évoluer, utilisant toutes les coursives, s’approchant au plus près du public, transmettant leur enthousiasme et leur passion. Ils passent d’un personnage et d’une langue à l’autre, repoussant toutes les limites. Ils sont éblouissants et magnifiques. Il ne faut pas manquer l’interprétation de la balade de Sakina (qui clôt « Djelloul El Fhaymi »), où la performance vocale de Houari Bouabdellah, accompagné par ses compères instrumentistes au tambour, à la guitare et à l’accordéon, est remarquable. Marina Da Silva

El Ajouad-Les Généreux d’Abdelkader Alloula, mise en scène Jamil Benhamamouch, dans une nouvelle traduction de Rihab Alloula : jusqu’au 11/02, du mercredi au vendredi à 20h30, les samedis et dimanches à 16h. Théâtre-Studio d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, 94140 Alfortville (Tél. : 01.43.76.86.56).

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Zoé, s’en allant promener…

Jusqu’au 29/02 pour l’une au Théâtre de Belleville (75), seulement trois dates pour l’autre à la Comédie Nation (75), Zoé et M’en allant promener… se révèlent deux pièces fortes d’intelligence et d’humanité. Les metteurs en scène Julie Timmerman et Serge Sandor, dans leur registre respectif, signent avec une rare élégance deux œuvres bouleversantes.

Julie Timmerman (Cie Idiomécanic Théâtre) a écrit et mis en scène Zoé, une œuvre, de son propre aveu, dictée par son histoire personnelle. Le sujet en est grave. Il s’agit de l’émancipation progressive d’une fillette, devenant femme et mère sous nos yeux, au sein d’une famille dont le père, aimé, aimant, est atteint de variations pathologiques de l’humeur. On le dirait aujourd’hui bipolaire. Il y a peu encore, on parlait de psychose maniaco-dépressive. Lui et son épouse, la mère de Zoé, sont comédiens de leur état. Julie Timmerman, sublimant ses souvenirs, après s’être fortement documentée sur l’affection chronique en question, a su, avec une rare élégance, théâtraliser une délivrance chèrement conquise. La partition verbale est vive, inventive, riche d’une sorte de folklore familial plausible, dans un climat électrique où se mêlent le goût partagé de la poésie et les paroxysmes de crise, du dynamisme déchaîné à l’abattement.

Ils sont quatre en scène : Alice Le Strat (Zoé), Anne Cressent (la mère), Mathieu Desfemmes (le père) et Jean-Baptiste Verquin (Victor, le copain d’école, le psy, la mort), tous animés d’un feu constant, dans les registres du tragique ou du pittoresque, non loin du comique parfois. Il y a là un fier courage dans le jeu, à l’unisson d’un texte qui, ma foi, ne s’éloigne, à aucun instant, du ton épique dans l’intime. Les beaux coups de théâtre abondent, entre la sirène du Samu, les embrassades, les bouffées d’un délire incoercible et le lavage musical à grande eau de Wagner, quand Zoé-Siegfried brandit l’épée pour symboliquement tuer un père accablé. Julie Timmerman révèle ainsi, avec une grâce nerveuse, un talent d’écriture parfaitement joint à celui de mettre en scène.

Serge Sándor (Cie du Labyrinthe) a mis en scène M’en allant promener, de Jean-Frédéric Vernier, qui a été bénévole pour l’association caritative les Petits Frères des pauvres. L’acteur Denis Verbecelte tient son rôle. Il est censé visiter, l’une après l’autre, sept personnes enfermées dans un hôpital-prison, jouées par des gens qu’accompagne l’association. Le spectacle est repris pour trois dates au théâtre de la Comédie Nation. La pièce est belle, forte d’une humanité criante et joueuse à la fois, avec les accents infiniment justes d’une commisération proprement fraternelle. Serge Sándor, depuis des années, est passé maître dans la direction d’acteurs qui ne sont pas du métier, de surcroît cabossés, comme on dit couramment. Cette fois encore, c’est bouleversant. Jean-Pierre Léonardini

– Zoé, dans une mise en scène de Julie Timmerman : jusqu’au 29/02, du mercredi au samedi à 21H15. Théâtre de Belleville, 16 passage Pivert, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34) jusqu’au 29 février. En tournée, du 2 mars au 28 mai, sous l’égide des Amis du théâtre populaire.

– M’en allant promener, dans une mise en scène de Serge Sandor : les 30 janvier, puis les 6 et 13 février à 20h. Comédie Nation, 77 rue de Montreuil, 75011 Paris (Tél. : 01.48.05.52.44).

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Steinlen, Montmartre et le peuple

Jusqu’au 11/02, à l’occasion du centenaire de sa mort, le Musée de Montmartre consacre une grande exposition à Théophile-Alexandre Steinlen. Personnage emblématique du Montmartre de la fin du XIXe siècle, un vibrant hommage à cet artiste inclassable et protéiforme, dessinateur-graveur-peintre-sculpteur, qui n’appartint qu’à une seule école : celle de la liberté.

Originaire de Lausanne (1859) en Suisse, Théophile-Alexandre Steinlen s’établit dès son arrivée en 1881 à Montmartre, qu’il habite et arpente sans relâche jusqu’à sa mort en 1923. Le peintre Adolphe Willette, avec qui il reste ami toute sa vie, lui fait découvrir les hauts-lieux du quartier, et notamment ses fameux cafés et cabarets. En signant l’affiche iconique La Tournée du Chat Noir, il est irrévocablement associé au Montmartre bohème et anarchiste de la fin du XIXème siècle, considéré comme l’un des les plus fidèles témoins de l’histoire et de l’atmosphère de la Butte. Porté par des idées de justice et d’égalité universelles, Steinlen rêve un monde meilleur et espère l’avènement d’une société nouvelle. Avec ferveur et éloquence, humour et gravité, ironie et tendresse, l’artiste n’a de cesse d’utiliser son crayon pour faire valoir la revendication politique et sociale de son temps. Son œuvre extrêmement prolifique et multiforme est engagée au service du peuple, son principal sujet : « Tout vient du peuple, tout sort du peuple et nous ne sommes que ses porte-voix », écrit-il.

Steinlen compte parmi les dessinateurs de presse les plus prolifiques de la fin du XIXe siècle. Dans le contexte de l’essor des périodiques illustrés entrainé par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, il gagne principalement sa vie comme illustrateur. Au cours de sa carrière, il exécute des dessins pour une vingtaine de revues françaises et internationales. Il laisse ainsi plusieurs milliers de dessins ; pour le seul Gil Blas illustré, entre 1891 et 1900, il en réalise 703. Il est le principal illustrateur du Mirliton, journal associé au cabaret fondé par Aristide Bruant. Entraîné dans les faubourgs par ce dernier, Steinlen met en scène le peuple des rues mais aussi la société de spectacles du XIXe siècle, sur un ton humoristique, ironique et parfois grave.

Dans le contexte des années 1890, des grands mouvements sociaux de la Troisième république, du scandale de Panama, de l’Affaire Dreyfus et de la montée en puissance des mouvements socialistes et anarchistes, Steinlen prend ses distances avec le Chat Noir. Il travaille avec des personnalités et organes de presse aux positions radicales, sans pour autant s’attacher clairement à un parti politique. Méfiant envers toutes les chapelles, Steinlen croit en la mission sociale et politique de l’art, comme voie et voix vers un monde meilleur. Tout au long de sa carrière, il s’engage au service du peuple. Son arme est son crayon : il l’utilise pour railler et dénoncer les pouvoirs politiques, religieux et bourgeois, considérés comme les tyrans modernes. À travers des œuvres allégoriques de la Révolution populaire – Le Cri du Peuple (1903) et Le Petit Sou (vers 1900) – ou des compositions naturalistes, Steinlen dénonce la misère sociale, les conditions de vie du petit peuple et toutes les formes d’oppression. Dans la lignée des artistes réalistes, tels que Daumier, Grandville ou Balzac, Steinlen réalise une véritable typologie des travailleurs. Paysans, blanchisseuses, porteuses de pain, terrassiers, charretiers, mineurs, trieuses de charbon… sont représentés avec vérité dans leur milieu de manière naturaliste et synthétique.

Marqué dès sa jeunesse par les idées de Zola, l’artiste se rend sur le terrain pour y prendre des notes et mieux saisir les physionomies, attitudes et habitudes des travailleurs dans leur milieu. Il visite ainsi les mines de Courrières en 1906, lors du drame qui conduit plus d’un millier de mineurs à la mort, pour observer les travailleurs. Il se fait le témoin de la vie populaire contemporaine. En 1902, Steinlen milite pour la constitution d’un syndicat des artistes peintres et dessinateurs dont il prononce le discours d’adhésion à la CGT en juillet 1905. En 1904, il adhère à la Société des dessinateurs et humoristes dont, en 1911, il est un des présidents d’honneur. En 1907, il figure parmi un comité constitué pour ériger une statue à Louise Michel. À 64 ans, le 14/12/1923, Théophile-Alexandre Steinlen décède à Paris d’une crise cardiaque. Propos croisés de Geneviève Rossillon (présidente du Musée de Montmartre), Fanny de Lépinau (directrice) et Leïla Jarbouai (commissaire de l’exposition)

Théophile-Alexandre Steinlen, l’exposition du centenaire : Jusqu’au 11/02, au Musée de Montmartre, 12 rue Cortot, 75018 Paris. Ouvert tous les jours, de 10h à 18h (Tél. : 01.49.25.89.39). Le catalogue de l’exposition (coéd. Musée de Montmartre et In fine, 176 p., 29€). L’artiste qui aimait les chats, l’histoire inspirante de Théophile-Alexandre Steinlen, un album de Susan S. Bernardo, illustrations de Courtenay Fletcher (éd. In fine, 32 p., 19€).

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Extrême droite et roman noir

Avec la publication de son roman Menaces italiennes, l’écrivain et journaliste Jacques Moulins conclut une trilogie inaugurée en 2020 sur l’extrême droite en Europe. L’occasion pour l’auteur d’alerter sur le danger terroriste qu’elle représente.

Jean-Philippe Joseph – Votre trilogie est consacrée à l’extrême droite en Europe : ses réseaux, ses financements occultes, sa haine de l’étranger… Pour quelles raisons avez-vous choisi ce sujet ?

Jacques Moulins – Disons qu’il s’impose à moi, comme à tous. L’extrême droite progresse depuis des années, accède au pouvoir dans de nombreux pays. Ce n’est pas un phénomène passager, il est illusoire de penser qu’on peut la noyer dans des alliances, comme l’imaginait Konstantin von Neurath, ministre des Affaires étrangères de Franz von Papen, puis d’Adolph Hitler. Par mon travail dans une agence de presse qui couvre toute l’Europe, je rencontre des gens de milieux très différents. Des verrous ont clairement sauté. On entend des choses que l’on n’entendait pas avant. Quand je retourne à Marseille, peut-être la ville la plus cosmopolite en France, je suis sidéré par le racisme qui s’exprime.

J-P.J. – Sommes-nous confrontés, selon vous, à une résurgence des années 1930 ?

J.M. – L’extrême droite garde une stratégie de conquête par les urnes, avec les moyens qu’on lui connaît : la désignation d’un bouc émissaire – les juifs hier, les migrants aujourd’hui -, la désinformation, l’instrumentalisation des peurs, des colères, du ressentiment. La différence est qu’elle est désormais incarnée par des femmes : Giorgia Meloni, présidente du Conseil des ministres en Italie ; Alice Weidel, numéro 1 de l’AFD (parti politique allemande de la droite populiste, ndlr) ; Marine Le Pen en France, qui a plus ou moins réussi à gommer les aspects clivants de son père. Les choses peuvent aller vite. Regardez l’Italie : Meloni avait fait 26% au premier tour des élections de septembre 2022, la disparition de la droite absorbée par la Ligue et Forza Italia a fait le reste.

J-P.J. – Vous abordez aussi les liens avec les groupuscules de l’ultradroite, leurs méthodes basées sur le rançonnage numérique, la violence, le noyautage des groupes de supporteurs de foot…

J.M. – C’est une tradition en Italie : qu’il s’agisse de l’ultradroite, de la gauche, de l’extrême-gauche ou du centre, tous ont investi des groupes de tifosi (supporteurs italiens). Mais la violence est une composante forte de l’ultradroite. Ses membres sont très organisés, très présents dans les villes autrefois acquises à Mussolini, comme Bergame ou Gênes. Cette dernière compte deux clubs, dont l’un des groupes de supporteurs était tenu par Matteo Salvini, vice-président du Conseil des ministres et dirigeant de la Ligue (parti d’extrême droite italien, ex-Ligue du Nord).

J-P.J. – Cette nébuleuse s’appuie également sur les milieux intellectuels représentés dans votre livre par l’universitaire Pietro Ferreri, qui rêve d’un ordre nouveau…

J.M. – Une partie de l’intelligentsia italienne a toujours affiché sans complexe sa sympathie pour le Duce. Ces penseurs inspirent l’ensemble de l’extrême droite européenne.

J-P.J. – Le roman noir interroge souvent les dérèglements économiques et sociaux. Moins l’extrême droite…

J.M. – En effet ! Le genre parle d’individus, souvent marginalisés, moins d’organisations. C’est ce qui m’intéressait : créer par la littérature un imaginaire pour comprendre ce qui se passe.

J-P.J. – Y aura-t-il une suite à la trilogie ?

J.M. – Non, je ne voulais pas d’un personnage de flic récurrent. Derrière Deniz Salvère, le chef de la cellule antiterroriste, il y a une équipe. Des femmes, des hommes qui vont prendre vie. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Jacques Moulins est né à Montpellier en 1959. Entre 1975 et 1981, il poursuit des études d’histoire et de philosophie à la Sorbonne, qu’il achève avec un doctorat. De 81 à 86, il devient journaliste au quotidien régional La Marseillaise. En 1987, il confonde Naja, une agence de presse d’information générale dont il dirige la rédaction.

Il publie Le réveil de la bête en 2020, chez Gallimard, le premier volet de sa trilogie. Suit Retour à Berlin un an plus tard, puis le dernier opus, Menaces italiennes, en février 2023.

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Thomas Reverdy, justice pour les profs

Dans son numéro 364 (Décembre 23/Janvier 24), le magazine Sciences Humaines consacre un passionnant dossier à La société française vue par les écrivains. Avec Clara Arnaud, Annie Ernaux, Laurent Gaudé, Maylis de Kerangal, Alain Mabanckou, Mathieu Larnaudie, Lola Lafon, Camille Leboulanger… Recueillis par Ève Charrin, les propos du romancier Thomas Reverdy.

J’essaie d’écrire au plus près du réel. J’observe les gens, et pour inventer leur subjectivité, je puise dans ma propre expérience. Candice, une des protagonistes, est prof de français comme moi – mais elle a sur moi l’avantage d’enseigner le théâtre, elle fait jouer les élèves, ce qui crée une relation un peu différente. Paul, venu animer un atelier, est écrivain comme moi. Parmi mes collègues, certains ont lu le livre dès sa parution, d’autres l’ont découvert plus tard. Ils m’ont dit s’y reconnaître, ce qui me touche. De fait, je m’inspire d’eux, de leurs récits. Le livre, disent-ils, rend justice à leur travail. Je raconte le déferlement d’émeutiers dans la cité scolaire, ce qui est une fiction, mais ce roman est une concaténation de faits et de personnes réelles.

C’est troublant car j’ai terminé le manuscrit au printemps 2023, et quelques mois après, en juin, à la mort de Nahel, des émeutes ont éclaté dans les banlieues populaires. J’ai trouvé ça triste. Certains gamins ont reçu des balles de défense dans l’œil. D’autres ont été incarcérés alors qu’ils n’avaient pas pris part aux émeutes. Comme romancier, j’invente une catastrophe pour prévenir, au double sens du terme : pour alerter et empêcher à la fois. Et voilà qu’avant même la parution du livre, la catastrophe se produit, pire qu’imaginée ! Lors des émeutes de 2005, sous Nicolas Sarkozy, des conventions d’éducation prioritaires ont été mises en place pour permettre à des jeunes des quartiers populaires d’entrer à Sciences po-Paris. Cette fois, la seule réponse a été policière. J’y vois un signe de faiblesse et une marque d’abandon des banlieues populaires.

De la même façon, les établissements scolaires de ces territoires sont négligés par les pouvoirs publics. Au lycée, à Bondy, les profs et les agents de l’administration (conseillers principaux d’éducation, proviseurs) se sentent méprisés. Pourtant, comme les travailleurs de deuxième ligne pendant la pandémie de covid, ce sont eux qui font tenir l’édifice. Pour enseigner, il faut être généreux et croire à la mission émancipatrice de l’Éducation nationale. Pour être ministre, il y a d’autres motivations, mais face à une classe de 35 élèves en Rep (réseau d’éducation prioritaire), si on n’y croit pas, on craque. C’est à nous, romanciers, de montrer cette réalité. Thomas Reverdy, propos recueillis par Ève Charrin

Le grand secours

Lauréat du prix Interallié en 2018 pour L’hiver du mécontentement (J’ai lu, 224 p., 7€50), Thomas Reverdy publie en 2023 Le grand secours (Flammarion, 320 p., 21€50). Le roman raconte la naissance d’une émeute à Bondy (Seine-Saint-Denis), à proximité d’une cité scolaire que la violence ambiante finit par submerger. Alors que les tensions s’accumulent tout autour, l’auteur retrace heure par heure le quotidien des enseignants et des élèves.

« Il est 7 h 30, sur le pont de Bondy, au-dessus du canal. C’est un de ces lundis de janvier où l’on s’attend à ce qu’il neige, même si ce n’est plus arrivé depuis très longtemps. Sous l’autoroute A3 qui enjambe le paysage, un carrefour monstrueux, tentaculaire, sera bientôt le théâtre d’une altercation dont les conséquences vont enfler comme un orage, jusqu’à devenir une émeute capable de tout renverser. Nous la voyons grossir depuis le lycée voisin où nous suivons, au fil des cours et des récréations, la vie et le destin de Mo et de Sara, de leurs amis, mais aussi de Candice, la prof de théâtre, de ses collègues et de Paul, l’écrivain qu’elle a fait venir pour un atelier d’écriture ». 

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