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Sarraute, en haut de l’affiche !

Au Théâtre de Poche, à Paris, Tristan Le Doze présente Pour un oui ou pour un non. La pièce emblématique de Nathalie Sarraute, quand pour un rien le langage devient une arme de destruction massive ! Avec un talentueux trio d’interprètes.

Il a dit « c’est bien, çà », c’est vrai, mais reconnaissons le, il l’a tout de même dit d’une drôle de façon : il a vraiment prononcé l’expression « c’est bien…,çà… » avec une nuance dans la voix qui, à n’en point douter, déplaît à son ami, contrarie son interlocuteur… Un petit rien peut-être, deux fois rien certes, mais un rien pourtant qui enraye la machine, grippe le dialogue, envenime la discussion, brise la relation ! « Le sujet de mes pièces ? Il est chaque fois ce qui s’appelle rien », avouait non sans humour Nathalie Sarraute. Preuve en était faîte en 2019 avec le cycle que la Manufacture des Abbesses, rue Véron à Paris, consacrait à l’initiatrice du « Nouveau roman » dans les années 50 en compagnie de Michel Butor, Alain Robbe-Grillet et Claude Simon. De ses mémorables Tropismes à L’ère du soupçon, ces non-dits de la conversation, ces « innombrables petits crimes » que provoquent sur nous les paroles d’autrui, la dramaturge entreprend alors d’en faire aussi matière théâtrale. D’où paraîtront quelques petits chefs d’œuvre, tel ce fameux Pour un oui ou pour un non tout en haut de l’affiche !

Précédemment, sous la direction de la metteure en scène Agnès Galan, la même bande s’était emparée avec jubilation de Elle est là, sa première pièce écrite en 1978. Un plateau quasi désert, trois hommes et une femme qui errent dans leurs questionnements et leurs colères, une intrigue à minima pour un plaisir grandiose : un homme se plaint auprès des deux autres d’un signe, d’une moue esquissés par sa collaboratrice qui signifieraient qu’elle ne partage pas son point de vue. Presque rien en quelque sorte, trois fois rien affirmera Raymond Devos, mais un rien qui a le don d’exaspérer son interlocuteur ! Elle est là, donc, l’intrigue, mais qui ou quoi, au fait ? L’enquiquineuse qui a le don de la contradiction, ou l’idée qui a l’heur de déplaire à Monsieur et qu’il veut lui extirper du cerveau par tous les moyens ? Une bataille de mots à l’humour corrosif derrière laquelle percent misogynie et dictature de la pensée.

Dans Pour un oui ou pour un non, deux hommes, H1 et H2, se retrouvent donc après quelque temps d’absence. Le plaisir des retrouvailles et du dialogue se teinte rapidement d’une ambiance trouble, la gêne l’emporte sur la connivence, le malaise sur la complicité… Jusqu’à ce que, contraint de s’expliquer sur les injonctions de son interlocuteur, l’un des protagonistes énonce les griefs, son reproche majeur. « C’est bien…, çà… », aurait commenté son ami lors d’une précédente discussion au sujet d’une réussite annoncée. Une formulation anodine, s’il n’avait émis une légère intonation perçue comme discordante entre le « c’est bien » et le « çà » : comme en suspens, un souffle de moquerie, de suffisance ou d’ironie…

En dépit d’une amie, convoquée pour donner son avis mais contrainte non sans humour à reconnaître son incompétence en la matière, au baisser de rideau la rupture est consommée. Un petit bijou littéraire et théâtral que le metteur en scène Tristan Le Doze cisèle à la perfection ! Servi par un trio d’interprètes (Bernard Bollet, Gabriel Le Doze, Anne Plumet) qui manie tout en nuance et finesse, avec élégance et justesse, le propos de Sarraute. Dans un décor dépouillé, habillé d’une pâle lumière, une joute verbale qui devient jubilatoire en leur compagnie. Ces petits « rien », dans l’intonation ou le regard, nous rendent au final les protagonistes proches et humains, vulnérables et fragiles aussi au cœur d’un dialogue tout autant tragique que dérisoire !

Lorsque la qualité de l’interprétation repose sur la vacuité d’un rien, à répondre oui ou non la question ne se pose pas : Sarraute est à savourer sans modération. Un festin de mots pour rien, sinon un rien de plaisir, parce que chacun le sait : si rien c’est rien, deux fois rien ce n’est pas rien, c’est déjà beaucoup ! Yonnel Liégeois.

Pour un oui ou pour un non, Tristan Le Doze : jusqu’au 04/03, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

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Marina, une plume et un combat

Collaboratrice de longue date de l’Humanité et du Monde Diplomatique, membre du Syndicat de la Critique, Marina Da Silva est décédée, le 26 janvier, des suites d’une longue maladie. Militante depuis sa jeunesse, toute une vie, elle sera restée fidèle à ses engagements journalistiques et anti-impérialistes.

Plus jamais je n’entendrai le son de sa voix, ses messages qui commençaient par un « Coucou ma belle, c’est Marina ! ». Marina Da Silva est morte lundi 26 janvier, des suites d’une maudite tumeur. Jusqu’au bout, elle se sera battue contre la maladie qui la rongeait, se tenant fière, belle et rebelle, élégante au point que ceux qui ne la connaissaient pas étaient loin d’imaginer ce qu’elle endurait. Plus qu’une collaboratrice de notre journal et du Monde diplomatique, c’est une amie qui disparaît, une grande dame, une militante infatigable de la cause palestinienne et du théâtre.

De l’action à la prison

Marina est née au Portugal. Ses parents, son père d’abord, puis sa mère, émigrent en France au début des années 1960. Son père est maçon, sa mère travaille à la chaîne dans une usine de métallurgie. La famille s’installe à Colombes, dans les Hauts-de-Seine. Très tôt, Marina prend part à toutes les luttes féministes, anti-impérialistes et s’investit dans le combat contre les QHS, les quartiers de haute sécurité, cet abcès répressif au pays des droits de l’homme. Les années 1980 et 1990, elle les vit à travers des actions radicales qui lui vaudront trois ans de prison ferme qu’elle exécutera à Fleury, Rouen et Orléans. Elle est proche du Comité contre la double peine, du MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues), de la gauche prolétarienne durant ces années qui sont synonymes de fortes turbulences. En 1987, la militante communiste Souha Bechara est arrêtée et condamnée à dix ans de prison pour avoir tué un chef d’une milice libanaise qui collaborait avec Israël. Marina prend une part active pour sa libération, rencontrera Souha à sa sortie de prison. Elles deviendront amies pour toujours. Marina se rend fréquemment à Beyrouth et se lie d’amitiés avec beaucoup de militants, d’artistes, d’intellectuels libanais. Des amitiés qui perdureront jusqu’au bout. Elle, qui avait la Palestine au cœur, ne pourra jamais se rendre dans les territoires occupés, sans cesse refoulée par les autorités israéliennes.

À partir des années 2000, à la faveur de son engagement au forum culturel du Blanc-Mesnil qui accueille alors, en résidence, les premiers pas de metteurs en scène aujourd’hui reconnus (Emmanuel Demarcy-Mota, Arnaud Meunier et Benoît Lambert…), nous nous rencontrons. Précieuse et passionnante, commence alors une collaboration régulière avec le journal. Marina va couvrir tout le champ de la création théâtrale du Proche et du Moyen-Orient, réalisera des entretiens avec le grand metteur en scène libanais Roger Assaf en 2001, un article magnifique sur Fairouz, la diva libanaise, pour son concert à l’Olympia en 2002. Plus tard, elle rencontrera en Irak le metteur en scène et directeur du département des Beaux-Arts de Bagdad, Haythem Abderrazak, se rendra au festival Sens interdits régulièrement, au festival d’Almada créé par le metteur en scène communiste portugais Joaquim Benite… C’est au Portugal qu’elle repère, avant qu’il ne soit invité en France, Tiago Rodrigues, dramaturge et metteur en scène, et réalise, la première, un entretien avec lui. Elle attire notre attention sur le metteur en scène palestinien Bashar Murkus dont elle connaissait le travail avant qu’il soit invité en Avignon.

Marina était une grande journaliste mais aussi une circassienne accomplie (la voir sur un trapèze s’envoler dans les airs était un vrai moment de grâce), une professeure de yoga adulée par ses élèves. Elle se sera battue jusqu’à son dernier souffle, avec courage, dignité. Le journalisme perd une plume intègre, le journal une très grande amie. Marie-José Sirach

Chantiers de culture s’associe à l’hommage émouvant et chaleureux de notre consœur, nous partageons la peine de ses proches et de ses amis. Son nom s’inscrivait dans la liste des contributeurs et contributrices réguliers du site. Nous gardons un souvenir fort de nos échanges avec Marina, toujours emprunts de connivence et de fraternité sincères. Ses obsèques se dérouleront le 10 février, à Colombes. Un hommage lui sera rendu en mars. Yonnel Liégeois

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Femmes et savantes

Sur la scène du Centre dramatique national de Saint-Étienne (42), Benoît Lambert présente Les femmes savantes. Dans l’avant-dernière comédie de Molière, trois femmes tentent de s’affranchir de leur condition par le savoir. Aux côtés d’Anne Cuisenier et d’Emmanuel Vérité, au cœur d’un magistral décor, un spectacle magnifiquement servi par la troupe des jeunes élèves de la Comédie.

Lever de rideau, magistral décor ! Face au public, s’alignent d’immenses bibliothèques aux rayons richement fournis en ouvrages de toute taille… Le doute n’est point de mise, nous pénétrons dans un haut lieu de culture. Un lieu aussi de débats et de controverses, à l’heure où s’engage le dialogue entre les deux sœurs. L’une se réjouit à l’annonce de son mariage prochain, heureuse de goûter bientôt aux plaisirs des sens, l’autre lui reproche vivement de céder aussi prestement à des envies bien futiles plutôt que de consacrer son temps aux lumières de l’esprit, à la lecture et à la poésie, à l’étude du latin ou du grec… Un vif affrontement, brutal et frontal, entre les deux femmes qui n’en démordent pas. Si la pièce de Molière fut longtemps perçue comme une satire des prétentions intellectuelles des femmes, avec subtilité Benoît Lambert en révèle contradictions et complexités.

Deux femmes d’apparence fragile, cernées l’une l’autre par ces monumentales bibliothèques, images imposantes du savoir en puissance, le projet de l’une ne pourrait-il être d’une égale dignité à celui de l’autre ? Et si les fameuses Femmes savantes de Molière voulaient nous en dire plus que ce que l’histoire nous en a majoritairement légué au fil des siècles : des « précieuses ridicules » à l’esprit embrumé par une somme de connaissances mal digérées ou des femmes aspirant à plus de liberté et de dignité dans une société où le patriarcat s’impose comme de droit divin ? Outre la beauté de la langue où brille l’alexandrin, Molière joue cartes sur table : l’on rit d’abord d’un maître de maison aussi falot que peureux, qui préfère le « bon breuvage » au « beau langage », d’un Trissotin piètre rimailleur dénué de talent qui masque sa concupiscence sous couvert d’un vernis de culture. Femmes, elles l’affirment, persistent et signent jusqu’à l’excès, elles veulent apprendre, comprendre, penser et décider par elles-mêmes, pour elles-mêmes ! Au gré du mouvement des énormes armoires à livres amovibles qui réduisent ou élargissent la focale sur le vaste plateau, les bouches s’ouvrent, la vérité se fait jour : la femme ne serait-elle point l’avenir de l’homme ?

Benoît Lambert, le metteur en scène et directeur de la Comédie de Saint-Étienne, est un fidèle compagnon de route de Molière. Son Avare, précédemment, nous avait plus qu’ébloui par ses trouvailles et sa scénographie, cette nouvelle création s’inscrit dans le même imaginaire, dépoussiérant notre rapport au texte, nous offrant des images de toute beauté. Avec une jeune troupe qui s’aventure avec talent et sans complexe dans le répertoire classique, avec Anne Cuisenier et Emmanuel Vérité maîtres interprètes confirmés et incontestés de la bande à Lambert. De la belle ouvrage, à n’en point douter ! Yonnel Liégeois, photos Sonia Barcet

Les femmes savantes, Benoît Lambert : jusqu’au 31/01, le vendredi à 20h et le samedi à 17h. La Comédie de Saint-Étienne, Centre dramatique national, Place Jean Dasté, 42000 Saint-Étienne (Tél. : 04.77.25.14.14). Du 05 au 07/02 à la Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace, les 17 et 18/02 au Théâtre de Nîmes, les 10 et 11/03 à La Coursive – Scène nationale La Rochelle, les 17 et 18/03 au Bateau Feu – Scène nationale de Dunkerque, les 26 et 27/03 à L’Odyssée – Scène conventionnée de Périgueux, les 31/03 et 01/04 au Théâtre d’Angoulême – Scène nationale.

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Percival Everett, James l’esclave

Aux éditions de L’olivier, Percival Everett publie James. L’écrivain afro-américain réinvente Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain en adoptant le point de vue de l’esclave. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°384, 01/26), un article d’Ève Charrin.

Dans son dernier roman, James, lauréat en 2024 du National Book Award et en 2025 du prix Pulitzer, l’écrivain américain Percival Everett campe des personnages bien connus. Les lecteurs reconnaîtront Huck, Tom Sawyer, Jim, la vieille demoiselle Watson, le juge Thatcher et quelques autres, issus des célèbres Aventures de Huckleberry Finn. Dans l’œuvre picaresque de Mark Twain, publiée en 1884, Huck, le héros éponyme, jeune orphelin blanc, veut échapper à la « sivilisation » en compagnie de Jim, esclave fugitif. Twain fait du garçon le narrateur à la première personne de leur périple, plus de mille kilomètres à bord de diverses embarcations sur les flots tumultueux du Mississippi. En 2025, sous la plume de l’auteur afro-américain, le paysage reste le même, mais la perspective change complètement.

James, la voix des opprimés

Huckleberry Finn n’est plus qu’un sympathique compagnon par intermittences, un gamin tantôt bravache tantôt apeuré. Le héros et narrateur, c’est Jim, l’esclave censément illettré qui a appris à lire en cachette. S’étant procuré crayon et cahier au péril de sa vie, l’opprimé consigne par écrit son évasion et ses efforts pour libérer sa femme et sa fille. Jim, ou plutôt, tel qu’il se rebaptise lui-même à la fin, James, mène la barque, au sens propre comme au figuré. Ici, l’enjeu est vital : soupçonné à tort d’avoir tué un homme, de surcroît esclave en fuite, le jeune homme se cache et risque la mort à chaque page. Lui, le subalterne, ose affirmer son agentivité et son point de vue. Professeur de littérature anglaise à l’université de Californie du Sud (Los Angeles), Percival Everett livre une œuvre caractéristique de cette subaltern literature qui vise à faire entendre la voix des opprimés (peuples anciennement colonisés, femmes, personnes racisées, discriminées…). À la fin du 19e siècle, le regard de Mark Twain sur ses contemporains n’était déjà pas tendre, et Les Aventures de Huckleberry Finn tiennent moins du roman pour la jeunesse que de la satire sociale. Percival Everett, lui, situe l’action à la veille de la guerre de Sécession et met en évidence l’iniquité de la société américaine d’alors, caractérisée dans le Sud esclavagiste comme dans le Nord abolitionniste par le règne de la suprématie blanche. Un héritage raciste dont nous sommes toujours plus ou moins les héritiers ou les prisonniers, comme l’explique de ce côté-ci de l’Atlantique la productrice et autrice française Amandine Gay dans son récent essai Vivre, libre. Exister au cœur de la suprématie blanche.

Une astucieuse trouvaille linguistique

Construit comme un roman d’aventures haletant, James constitue en réalité une revanche performative et rétrospective qu’accomplit, au nom des siens, l’écrivain afro-américain. Son arme ? Le changement de point de vue, augmenté d’une astucieuse trouvaille linguistique. Dans cette fiction, le héros et ses compagnons d’infortune maîtrisent une langue soutenue, que tous travestissent en un parler fautif pour rassurer les Blancs. « Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les premiers à souffrir », explique Jim-James aux enfants noirs discrètement réunis pour un cours de « grammaire incorrecte ». Détournement audacieux, le roman peut se lire indépendamment de l’œuvre qui l’a inspiré. Que penser du procédé ? Dans Toutes les époques sont dégueulasses, l’historienne Laure Murat distingue deux façons de « réécrire les classiques » : l’une, vaine et littérairement désastreuse, vise à les purger de ce qui heurte nos sensibilités contemporaines, comme par exemple les formulations racistes de Mark Twain. L’autre, tout à fait légitime, consiste à les réinventer sous une autre forme, leur offrant ainsi une nouvelle vie. Ève Charrin

Jamesde Percival Everett (L’Olivier, 288 p., 23€50).

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 384, un dossier sur Douze lieux communs décortiqués par les sciences sociales et deux passionnants sujets (un entretien avec le sociologue Alain Ehrenberg sur les enfants à problèmes, un passionnant portrait de l’historien Fernand Braudel). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Auschwitz-Birkenau, le retour

Affrété par la ville de Montreuil (93), en lien avec le Mémorial de la Shoah à Paris, un avion décolle en direction de Cracovie, l’ancienne capitale du royaume de Pologne. Destination ? Auschwitz-Birkenau, les camps de concentration et d’extermination. Le 27 janvier 1945, l’armée rouge libérait les camps de la mort..

Un dimanche froid et sec, aux aurores… À bord de l’aéronef en direction de Cracovie, plus de 140 citoyens de la ville de Montreuil, venus des différents quartiers et d’origines diverses, lycéennes et lycéens avec leurs professeurs, le maire Patrice Bessac accompagné de plusieurs élus. Allison et Ambre, les deux référentes de cet atypique « voyage mémoire », ont alerté les participants : la journée sera harassante et stressante. Des ascensions et randonnées, longue est la liste de nos pérégrinations ! Des volcans balinais à l’Atlas marocain, des sommets alpins au désert saharien… Présentement, nous n’avons rien grimpé, nous avons plongé au plus profond de la cruauté, de l’inhumanité : une journée à Auschwitz-Birkenau ! Plus de 13km de marche pour le parcours de la mort, des dizaines d’escaliers à monter et descendre à la visite des différents baraquements…

L’entrée du camp d’extermination de Birkenau

Sur 42 ha, d’une superficie cinq fois plus grande à l’époque, le camp de concentration et le camp d’extermination, les deux dirigés par le sinistre Rudolf Hess : entre fumées des crématoires et barbelés des baraquements, son épouse s’y plaisait si bien en compagnie de ses cinq enfants qu’elle rechigna à quitter les lieux lorsque son mari fut rappelé à Berlin par Hitler ! Situé en Haute- Silésie, alors annexée par l’Allemagne, à 50 km environ de Cracovie, Auschwitz-Birkenau fut le plus grand complexe concentrationnaire et d’extermination du troisième Reich. D’abord camp de concentration pour Polonais et Russes à sa création en 1940, s’y ajoute le camp d’extermination en 1941. Le premier four crématoire est mis au point à Auschwitz, quatre (un cinquième en prévision) seront construits à Birkenau avec leurs annexes : salle de déshabillage et prétendue salle des douches !

La chaufferie des fours crématoires

Durant toute la visite, jamais la guide n’emploiera les termes chambres à gaz et personnes gazées, elle usera des mots assassinat (meurtre avec préméditation) ou mise à mort. En cinq ans, plus de 1 100 000 hommes-femmes et enfants furent exterminés (prisonniers polonais et russes au début, ensuite juifs, tziganes et handicapés), 900 000 le jour-même de leur arrivée au camp dans les wagons à bestiaux. D’un baraquement l’autre, d’une salle d’exposition à l’autre, l’horreur s’affiche en ses plus hauts sommets : 7 tonnes de cheveux coupés, des dizaines de milliers de chaussures d’enfants, des milliers de prothèses médicales, béquilles et cannes… Josef Mengele, l’ignoble docteur et bourreau aux monstrueuses expériences sur le corps d’humains vivants, a sévi en ces lieux. L’insoutenable est devant nos yeux, une vision qui donne chair et sang à tout ce qu’on a pu lire ou voir à la télé : comment prétendre que tout cela n’a jamais existé, que c’est un détail de l’histoire !

L’un des baraquements-musées d’Auschwitz

À la veille de leur fuite, les nazis ont voulu faire disparaître toute trace du génocide. Détruisant chambres d’extermination et fours crématoires de Birkenau, celui d’Auschwitz toujours intact. Demeurent les ruines, amas de pierre, de leurs forfaits… Grâce aux organisations juives et à la Pologne, au soutien de divers pays dont la France, le site est devenu lieu de mémoire, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. La reconstitution est impressionnante, les baraquements aménagés en divers musées émouvants et parlants. De la première rampe de débarquement des wagons où s’opérait la sélection, les 900 mètres du chemin qui conduit à la salle de déshabillage se font d’un pas lourd et pesant, silencieux. Le chemin d’une terrifiante politique d’extermination raciale, programmée et planifiée.

Le portique d’entrée du camp de concentration d’Auschwitz

Ici, le wagon à bestiaux pour un long voyage dans la promiscuité et la pestilence, là-bas pour les rescapés de la sélection la salle des latrines à la vue de tous, à côté les dortoirs aux couchettes de bois superposées, litières de paille suffocantes de chaleur en été et glaciales en hiver… Dans cette région alors marécageuse et infestée de moustiques, sinistres mouroirs pour les internés atteints de typhus. À l’entrée du camp, les visiteurs passent sous l’emblématique et innommable portique « Arbeit macht frei » (Le travail rend libre) alors que notre marche sous un ciel clément nous a porté jusqu’à l’absolue déchéance humaine : pour la récupération des vêtements et effets personnels des condamnés à mort au profit des nazis, la salle de déshabillage trois fois plus grande que celle des supposées douches où étaient parquées et entassées les victimes, où étaient lâchées les pastilles de zikllon b !

Les wagons à bestiaux et les barbelés de Birkenau

Pour mémoire et refus d’un bégaiement de l’histoire, contre les camps d’internement à la mort programmée qui sévissent encore en divers pays, devant quelques dictatures en place qui ne disent pas vraiment leur nom, fouler le sol d’Auschwitz-Birkenau où les cendres des disparus ensemencent la terre ? Un acte aussi douloureux que salutaire, acte de résilience et de fraternité entre hommes et femmes, quelles que soient leur ethnie ou leur religion. Face à la résurgence prégnante de l’extrême-droite et des intégrismes, aux actes et propos antisémites répétés, aux saluts nazis décomplexés de divers politiques et puissants industriels, la vigilance s’impose. Qui ouvre et incite à la réflexion, invite à clamer haut et fort : plus jamais ça, un vibrant hymne à la vie pour tous, frères et sœurs en humanité ! Yonnel Liégeois

EN SAVOIR PLUS

À visiter : Le mémorial et musée d’Auschwitz-Birkenau. Le mémorial de la Shoah à Paris, celui de Drançy (93).

À lire : Si c’est un homme, Primo Levi. La nuit, Elie Wiesel. L’espèce humaine, Robert Antelme. Maus, Art Spiegelman. Être sans destin, Imre Kertész. Une jeunesse au temps de la Shoah, Simone Veil. Quel beau dimanche, Jorge Semprun. Le tort du soldat, Erri De Luca. La mémoire et les jours, Charlotte Delbo. Deux frères à Auschwitz, Léon Arditti. Où passe l’aiguille, Véronique Mougin. Ces mots pour sépulture, Benjamin Orenstein. Écorces, Georges Didi-Huberman.

À applaudir : La disparition de Josef Mengele, à la Pépinière théâtre.

À voir : Shoah, Claude Lanzmann. Nuit et brouillard, Alain Resnais. La vie est belle, Roberto Benigni. La liste de Schindler, Steven Spielberg. Au revoir les enfants, Louis Malle.

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La révolution, il était une fois…

Sur la scène de la MC93 de Bobigny (93), Laëtitia Pitz présente Sauve qui peut (la Révolution). L’adaptation du roman de Thierry Froger, où Jean-Luc Godard se voit solliciter par le ministère de la Culture, lors du Bicentenaire, pour tourner un film sur 1789. Un roman fleuve, une pièce qui l’est tout autant pour une belle traversée politique, littéraire et théâtrale.

Difficile à attraper une révolution ? Faut-il la sauver, ou s’en sauver ? Point de départ de ce roman : un film sur la Révolution française dont la commande aurait été passée à Jean-Luc Godard (ici J.L.G.) par la Mission du bicentenaire de la Révolution de 1789, par Jack Lang à l’époque, ministre de la Culture. L’auteur de cette œuvre curieuse mêle par un effet de montage à la Godard, les recherches formelles et saillies du cinéaste, sa rencontre avec les personnages révolutionnaires et ses amours avec la jeune Rose, fille de Jacques Pierre, un soi-disant ex-camarade maoïste.

Recycler, couper, coller : un credo que Thierry Froger prête à son J.L.G. Comme dans ce roman imprimé en plusieurs typographies et où il procède par courtes séquences juxtaposées, Laëtitia Pitz met en scène une adaptation en quatre épisodes d’une heure chacun, entrecroisant les thématiques à la manière d’une série : « La mise en lien de Jean-Luc Godard-le cinéaste d’une vie-et Georges Danton, mais aussi les XXème et XVIIIème siècles et un thème brûlant : la Révolution… Tout cela m’a immédiatement séduite chez Thierry Froger ». Un même lieu rassemble les personnages : une île sur la Loire où Robespierre a exilé le tribun et où Jean-Luc Godard retrouvera son ami historien, par ailleurs biographe de Danton. On regarde la fin des années 1790, depuis le début des années 1990, elles-mêmes dans le rétroviseur de mai 1968 ! L’utopie ne saurait survivre, comme toute révolution.

Sur le plateau, quelques tables et chaises d’école, un fauteuil, des écrans de toute taille et, au lointain, une forêt de micros : un décor simple conçu par Anaïs Pélaquier qu’elle manipule au gré des épisodes… Une présence quasi silencieuse aux côtés des acteurs Didier Menin et Camille Perrin qui est aussi, lui, à la console musique. Chacun se présente et annonce la couleur : «Les acteurs doivent citer, disait le père Brecht. » Lesquels joueront avec une juste distance les nombreux personnages. Et défilent en contrepoint sur les écrans, des extraits de films de J.L.G, interviews, photos, images d’actualité, archives… Le roman convoque aussi Jules Michelet avec, d’abord, le massacre de la princesse de Lamballe.

Nous allons suivre en parallèle la Révolution française et le parcours du film Projet 1789 de J. L. G. qui deviendra au fil du temps : Projet Quatre vingt treize et demi (un clin d’œil au roman de Victor Hugo et au film Huit et demi de Federico Fellini..). Comme la guillotine de la Terreur coupe la tête des révolutionnaires, ce projet tournera court… Mais nous serons passés par bien des anecdotes, comme ces échanges épistolaires, fictifs, entre Isabelle Huppert et J.L.G. qui lui propose de jouer Sarah Bernhardt bégayant dans le rôle de Théroigne de Méricourt, une héroïne de la Révolution devenue folle. Refus de la star et bouderie du réalisateur. Thierry Froger s’amuse aussi à pasticher des citations du cinéaste mais en rapporte aussi de vraies brouillant fiction et réalité. Il convoque aussi dans son livre  Antoine de Baecque, historien du cinéma et spécialiste de Godard, soi-disant chargé par la Mission du Bicentenaire, de rendre compte de l’avancée dce Quatre-vingt-treize et demi … Il y a aussi un vrai/faux de Jean-Luc Godard avec la psychanalyste Elisabeth Roudinesco, biographe de Théroigne de Méricourt…

Au millefeuille de Sauve qui peut (la révolution), Laëtitia Pitz ajoute un dialogue cocasse entre le cinéaste et Marguerite Duras (ne figurant pas dans le roman), avec un échange ping-pong entrecoupé de remarques sèchement ironiques sur les relations entre l’écrit et l’image, la représentation de l’irreprésentable comme les camps de concentration, et des réflexions sur la télévision, Moïse, Rousseau ou Sartre… Un feuilleton littéraire en trois épisodes, pas vraiment indispensable. L’idylle entre Rose et J. L. G. s’affirme puis se délite au troisième : cela va interrompre les fils narratifs tendus pour s’attarder sur la vie intime du cinéaste. Mais la série se conclut brillamment par le procès de Danton, avec un extrait de La Mort de Danton de Georg Büchner où le tribun, dans un discours flamboyant, prédit à son ami le même sort que le sien… Enfin, après ces tours et détours et jeux de miroir entre réalité et fiction, le roman nous offre la définition du mot révolution, selon le Larousse : « Nom féminin, mouvement circulaire d’un objet autour d’un point central par lequel il revient à son point de départ ».

Faut-il revenir à la Révolution, comme le propose joyeusement ce spectacle et l’historienne de la Révolution, Sophie Wahnich ?  « Dans une conjoncture mortifère et délétère, marquée par l’abandon des lois protectrices du bien-être et la valorisation des seules lois du libéralisme, appeler à la Révolution est une manière de proposer un avertisseur d’incendie. Essayer de fabriquer des passages pour transmettre une expérience inouïe : la politique n’est pas seulement une activité, une profession, mais, pour les êtres humains, une condition ». Dirigeant la compagnie Roland Furieux (tout un programme !), dont nous avions apprécié Perfidia et Les Furtifs, Laëtitia Pitz nous entraîne ici dans une belle traversée politique, littéraire et théâtrale. Mireille Davidovici, photos Jean Valès et Morgane Ahrach

Sauve qui peut (la Révolution), Laëtitia Pitz :du 31/01 au 08/02, le vendredi à 19h, le samedi à 16h et le dimanche à 15h. La MC93, maison de la culture de Seine—Saint-Denis, 9 boulevard Lénine, 93000 Bobigny (Tél. : 01.41.60.72.72). Sauve qui peut (la révolution), Thierry Froger (Actes Sud, 448 p., 22€).

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Quatre femmes en selle

Au théâtre 71, à Malakoff (92), Isabelle Lafon propose Cavalières. Quatre femmes libérées et impertinentes qui excellent dans l’art de se raconter et de nous conter de fantasques histoires. Entre légèreté et gravité, l’art dramatique en ses sommets !

Sur scène, la liberté a élu domicile : liberté de parole, liberté de ton, liberté de pleurer ou de rire, liberté d’aller et venir ! D’ailleurs, elles ont de l’espace sur le vaste plateau du théâtre pour vaquer à leurs petites affaires, chevaucher leurs désirs et hobbys : quatre femmes en selle, libres, libérées, impertinentes et Cavalières qui n’hésitent pas, si besoin, à monter sur leurs grands chevaux… Seul un trait de lumière marque leur entrée dans notre univers, trois tabourets dans l’immensité nue, l’art dramatique en son plus simple appareil, une heure trente de plaisir inégalé ! Denise (Isabelle Lafon) l’avoue d’emblée, l’entraîneuse de trotteurs préfère les chevaux aux enfants. Pourtant, elle a accepté la tutelle de la jeune Madeleine, handicapée.

Pour l’aider dans la gestion quotidienne, elle lance un appel à d’autres femmes : venir cohabiter chez elle. Les conditions, surprenantes mais indiscutables ? Avoir un rapport proche ou lointain au cheval, s’occuper sans faillir de l’enfant, habiter l’appartement pour un loyer avantageux mais y venir sans meuble… Saskia (Johanna Korthals Altes) l’ingénieure en bâtiment, Nora (Karyll Elgrichi) l’éducatrice spécialisée et Jeanne (Sarah Brannens) la serveuse de bar relèvent le défi. Chacune est porteuse d’une histoire singulière avec ses succès et ses échecs, des sauts d’obstacle réussis ou manqués. À tour de rôle, par petits mots déposés ou lettres interposées qui marquent sur scène décalage et proximité, elles soliloquent ou dialoguent entre elles. Sur l’attention à porter à Madeleine que nous ne verrons jamais, surtout à propos de leur existence de femme en quête d’un futur, d’une utopie peut-être à conquérir, en tout cas à construire.

Entre les quatre femmes, si incroyablement différentes dans leur parcours de vie, se nouent des liens forts de familiarité, de complicité. Ce qui n’exclut pas les prises de tête ou coups de colère, les embardées et foulées de traverse ! Les protagonistes s’exprimant toujours face au public, de la scène à la salle se tisse alors un étrange sentiment de connivence. Renforcé par les doutes, hésitations dont sont porteuses les quatre comédiennes oscillant en permanence entre l’improvisation et la trame de leur texte. Entre mots oubliés, usurpés, changés, la vie est là dans toute sa complexité, tout à la fois fluide et solide entre affirmations et contradictions : les choix individuels sont-ils frein ou moteur à un projet commun ? Sur quels critères se fondent la réussite ou l’échec du vivre ensemble ? Avec le seul poids des mots, du bel et bien-fondé nom de sa compagnie, Les Merveilleuses, Isabelle Lafon et ses trois comparses en font la démonstration. Sous couvert de peu ou de presque rien, l’essentiel au sens premier du terme, elles nous offrent un instant de théâtre à nul autre pareil, tout à la fois aride et lumineux,.

Le spectacle semble se construire devant nous, avec nous, complices de ce quatuor qui tente un possible autre, de faire cause commune en ne masquant rien de leurs aspérités. Elles comme nous, à cheval entre illusions et aspirations, certitudes et doutes… Sommes-nous au théâtre ou dans la vraie vie ? Prenante, émouvante, la question surgit devant un tel enchantement qui descend des cintres et se propage sur l’immensité désertique de la grande scène. Pourtant étonnamment, magnifiquement, extraordinairement habitée par quatre frêles silhouettes habillées d’un simple rayon de lumière. Mais quelle lumière, yeux écarquillés, pour éclairer ce chemin d’émancipation qui nous est proposé ! Yonnel Liégeois, photos Laurent Schneegans

Cavalières, Isabelle Lafon : Les 29 et 30/01, 20h. Théâtre 71, 3 place du 11 Novembre, 92240 Malakoff (Tél. : 01.55.48.91.00). Du 03 au 07/02 au théâtre des Célestins à Lyon, le 10/03 au théâtre de Rungis, le 13/03 à la Ferme du Buisson à Noisiel, le 19/03 au théâtre Edwige Feuillère de Vesoul, le 02/04 à l’Azimut d’Antony, le 17/04 au théâtre du Kremlin Bicêtre, du 16 au 27/06 au théâtre Paris-Villette.

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Une sacrée tablée

Sur la scène du Radiant, à Caluire et Cuire (69), François Cervantes propose Le repas des gens. Robert et sa femme, qui n’ont jamais mis les pieds dans un théâtre, se retrouvent à dîner… sur scène ! Un extravagant quiproquo où l’humour s’impose, surtout une formidable déclaration d’amour au théâtre.

La table est dressée, les chaises alignées, la lumière tamisée. Robert et sa femme s’avancent à pas comptés, plutôt intimidés. Il n’est pas évident pour des néophytes de s’aventurer sur scène, celle de la Criée à Marseille où nous avons eu plaisir à savourer cet original Repas des gens lors des premières représentations. Encore plus, lorsque la salle est pleine à craquer de spectateurs… Pour un éventuel dîner en toute intimité, il faudra repasser !

Depuis bien longtemps déjà, François Cervantes ne cesse de nous étonner au fil de ses créations. Celle que nous avions déjà eu plaisir à applaudir, Le cabaret des absents, se présentait comme une superbe déclaration d’amour au spectacle vivant : le sauvetage d’un théâtre promis à la disparition dans les années 70 ! Suivra, lors des Zébrures d’automne aux Francophonies 2025 de Limoges, la création de Et le cœur ne s’est pas arrêté : en plein Liban déchiré, une maison de pierres où deux clowns émouvants de présence tentent de survivre et d’aimer. Implantée depuis 2004 dans l’enceinte de la Friche de la Belle de Mai à Marseille, L’entreprise porte bien son nom ! Le projet de la compagnie est ambitieux« Nous connaissons tous des gens qui n’ont jamais passé la porte d’un théâtre, mais pour qui, pourtant, nous continuons à faire du théâtre », précisait-il alors en exergue à la présentation de son Cabaret, le public ne doit pas craindre d’affronter l’obscurité de la salle jusqu’à l’ouverture du rideau. De la scène de la Criée à celle du Radiant à Caluire et Cuire, la magie des planches est au rendez-vous, l’homme récidive, de nouveau il nous ouvre l’appétit. « Dans Le repas des gens, Robert et sa femme, par leur regard, nous font renouer avec l’essence du théâtre, avant la mise en scène, avant la scénographie, avant même l’écriture ».

Du Cabaret au Repas, on y trouve à boire et à manger, mais bien plus encore ! Entre dialogues désopilants et mimiques hilarantes, convivialité et fraternité s’invitent à la table de Robert et de sa femme… Dans leur quartier déjà, avec eux, chaque soir c’est table ouverte : ça papote et palabre entre voisins, alors imaginez, quand c’est toute une palanquée de spectateurs qui s’invite à l’apéro ! Catherine Germain et Julien Cottereau nous régalent en couple égaré qui n’hésite point à faire spectacle de leur vie, à faire déraper la représentation pour que surgissent les trésors en coulisses, à faire naître l’émotion d’un regard, d’une intonation de voix, d’un geste simplement esquissé.

Outre le régisseur transformé en serveur, s’imposent la maîtrise du jeu des comédiens, les trouvailles d’une mise en scène réglée à la Keaton… Du théâtre populaire porté à l’excellence de l’art dramatique, buvons et festoyons ! Yonnel Liégeois

Le repas des gens, texte et mise en scène François Cervantes : les 27 et 28/01 à Caluire et Cuire, le 03/02 à Courbevoie, le 10/02 à l’Estive de Foix et de l’Ariège, le 13/02 au Théâtre de Béziers, le 17/02 à Uzes, le 20/02 à Tarbes, le 24/02 à Oloron Sainte Marie (jusqu’en avril 2026, la suite de la tournée sur le site de la compagnie).

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Une entrevue au cordeau

Au Théâtre des quartiers d’Ivry (94), Cédric Gourmelon présente Corde raide. Suspens et étrangeté ponctuent le déroulé de la pièce de l’anglaise debbie tucker green : un huis-clos contemporain chargé d’une lourde angoisse, un spectacle d’une puissance convaincante.

Suspens, étrangeté et angoisse squattent la scène des Œillets, le décor à l’identique : un lieu d’accueil à la blancheur cadavérique, froide et impersonnelle ! Une table, une fontaine à eau et quelques chaises… En cet endroit énigmatique, deux fonctionnaires (administratifs, judiciaires, policiers, pénitentiaires ?) reçoivent une jeune femme, noire et mutique. Ils ont été formés, ils doivent conduire leur entretien avec tact et douceur. Aux premiers propos échangés, l’évidence s’impose, la situation est grave, les décisions à prendre d’une importance capitale. Très vite, la situation dérape. Voulant bien faire et surtout bien dire, ils s’enferrent rapidement dans un propos infantilisant, des interrogations faussement doucereuses et convenues qui ont le don de provoquer la colère de leur interlocutrice. Sur la Corde raide, le titre est bien choisi, tant le dialogue est piégé, à la limite de la rupture… Au final de la pièce, dont nous ne dirons mot, il s’impose avec une redoutable et imparable évidence.

La pièce de l’auteure anglaise debbie tucker green, qui exige les minuscules à l’écriture de son nom, se révèle d’une sulfureuse efficacité. Mêlant l’humour noir au détour de la prestation empêtrée des deux agents dans la conduite de leur entretien au tragique que le corps, gestes-paroles et voix de la femme convoquée, leur renvoie en pleine face… L’angoisse envahit l’espace, tant la fragilité de l’une contraste avec le ridicule des deux autres. Le rire du spectateur s’impose en vue de rompre ce cauchemar éveillé, cet absurde engrenage, cette maudite série noire. Un huis clos poignant, prégnant, servi par un imposant trio de comédiens que Cédric Gourmelon guide avec tact en cette société aseptisée. Si d’aucuns ont osé tirer sur le pianiste en des temps pas si reculés, il importe désormais de ne pas trop tirer sur la corde ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Corde raide, Cédric Gourmelon : du 28/01 au 01/02, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. CDN-Théâtre des Quartiers d’Ivry, la Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11).

Directeur de la Comédie de Béthune(62), le Centre dramatique national, Cédric Gourmelon présente Édouard III jusqu’au 22 février, du mardi au samedi à 20h et le dimanche à 16h, au théâtre de La Tempête (75). Une pièce inédite de Shakespeare, encore jamais jouée en France : un événement !

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Les dames de Maupassant

Au studio Hébertot (75), Jean-Pierre Hané présente La passion des femmes. Adapté des nouvelles de Guy de Maupassant, le portrait diversifié de la condition féminine au XIXème siècle : de la femme vindicative à la femme soumise, entre humour et délicatesse.

Célèbre hier, reconnu aujourd’hui pour la qualité et la beauté de ses contes et nouvelles (Boule de suif, Le Horla, Contes de la bécasse, La petite Roque, il en écrira pas moins de 300…), Guy de Maupassant fut aussi un sacré coquin et libertin ! Forçat de la plume, entre plaisirs de la chasse et du canotage sur la Seine, avec sa bande d’amis il s’accorde pourtant le temps de quelques loisirs en compagnie de jeunes et belles dames dites « dociles ». Ironie du sort, à 42 ans, atteint de syphilis, il meurt en 1893. Paradoxe, contrairement aux apparences et parfois à des affirmations bien hâtives, l’écrivain à succès témoigne, au fil des pages d’une nouvelle l’autre, de l’attention particulière qu’il accorde à la gent féminine. Qu’elle soit du peuple ou de l’aristocratie… C’est dans ce terreau littéraire qu’a puisé Jean-Pierre Hané, le metteur en scène, à l’heure de nous offrir sa Passion des femmes !

Sur la scène du studio Hébertot, se présente donc la fine fleur des deux sexes ! Novice ou forte de sa longue expérience en compagnie de ces messieurs pour les dames, avec ou sans moustache pour les hommes en costume endimanché… Un premier constat, il n’est pas simple de s’afficher fille et indépendante, intelligente et cultivée en cette fin de siècle. Les répliques fusent dans leur bouche, sceptiques sur la sincérité de déclarations amoureuses enflammées, doutant du bien-fondé du mariage simple « association d’intérêts, un lien social et non moral ». En outre, entre femme du peuple et femme du monde, face aux hommes les armes sont inégales. Maupassant est lucide : pour conquérir indépendance et liberté, aux femmes d’user des mêmes stratagèmes et ruses qu’emploient maris ou amants !

En duo ou solo, alternant monologues et discussions enfiévrées, la troupe la joue fine et allègre. Un spectacle joliment troussé entre lucidité, cynisme et humour, de plaisantes joutes de mots qui laissent ces messieurs sans réplique. Un moment savoureux, aux vérités bonnes à dire et qui se laissent entendre en ces jeunes années du troisième millénaire : à l’appel de Maupassant le Bel-Ami, toujours plus et mieux, oser lever le voile et la voix ! Yonnel Liégeois, photos Marie-Pascale Velay.

La passion des femmes, Jean-Pierre Hané : jusqu’au 15/02, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 14h30. Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).

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Frida, une artiste inclassable

Le 24/01, à Bussang (88), Laurence Cordier présente Frida Kahlo. Dans un décor évoquant un atelier de peinture, deux comédiennes-danseuses s’emparent des écrits de Frida Kahlo pour nous faire découvrir le parcours de l’extraordinaire artiste peintre mexicaine. Un destin brisé par un terrible accident, qui n’entame en rien sa rage de vivre face à la vie et à la mort.

Après avoir travaillé sur des paroles de femmes fortes empêchées dans leur quête d’accomplissement, Frida Kahlo s’est imposée à moi comme une figure puissante de la création féminine. On connaît Frida Kahlo par sa dimension populaire et féministe, la force symbolique de ses peintures, reflets de ses passions et de ses souffrances. On la connaît moins par ses écrits. En découvrant sa correspondance, et surtout le journal qu’elle a tenu les dix dernières années de sa vie, j’ai été bouleversée par l’intimité troublante dans laquelle s’y expriment sa puissance de vie et la poésie de son univers intérieur.

Dans sa correspondance, elle se confie à ses proches comme elle peint ses toiles, avec un regard trivial et acéré, sans complaisance. Elle y dévoile la sensibilité de son rapport au monde, son courage face à l’adversité, sa passion dévorante pour le peintre muraliste Diego Rivera, mais aussi son humour irréductible face à la maladie et la mort. Son journal, lui, est composé comme une œuvre à part entière. Son écriture est puissante et enivrante. En quelques dizaines de pages, elle rassemble, dans une intimité troublante, les fondements d’une mythologie. La question du corps est omniprésente, corps désirant, corps souffrant, corps stérile, corps féminin sublimé à travers la question de l’enfantement artistique.

J’ai accordé une grande place au travail chorégraphique pour rendre compte de la puissance émotionnelle de ses tableaux. Enfermée dans le carcan d’un corps douloureux toute sa vie, Frida transcende ses souffrances dans l’Art en les transformant en sources de création. Avec Paola Cordova et Delphine Cogniard, deux comédiennes-danseuses, le spectacle interroge l’acte de création, quel qu’il soit, pour ce qu’il est avant tout : une furieuse ode à la vie. Laurence Cordier, metteure en scène, compagnie La course folle. Photos Jean-Louis Fernandez

Frida, Laurence Cordier : le 24/01, 19h30 au Casino de Bussang. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théâtre du Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). Le 27/03 à Oésia, Notre Dame d’Oé (37).

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Rita, portrait rebelle

Au Théâtre national de Strasbourg (67), Laurène Marx met en scène Portrait de Rita. Un texte brûlant issu d’entretiens, où la comédienne Bwanga Pilipili donne vie et passion à ces fragments d’inhumanité.

Plateau vide, nu, avec au centre un micro sur pied. Pas d’artifice, rien pour se réconforter. On s’en doutait, le moment sera rude. Émouvant et envoûtant. De lui pourra naître la peur, mais aussi la colère. Derrière le micro, une comédienne dans une robe de couleur vive, seule concession à l’espoir. Bwanga Pilipili est par ailleurs auteure et metteuse en scène. On a pu l’apprécier dans des séries télévisées comme Engrenages. Sur scène, on a pu la voir dans le Roi Christophe d’Aimé Césaire, dans les Monologues du vagin – son premier rôle –, ou encore à Avignon dans la pièce documentaire de Milo Rau Hate radio.

Ici, Bwanga Pilipili est Rita. Une jeune femme, modeste, qui est sortie « pour s’acheter de la viande hachée ». Sur la messagerie de son téléphone elle découvre ce message : « Bonjour, c’est l’école, il faut venir chercher Mathis tout de suite il a fait des bêtises ». Début de l’aventure. L’écriture de Laurène Marx, à qui l’on doit aussi la mise en scène, est dépouillée. En prise sur le réel, le quotidien, attentive à une foultitude de petites choses qui font la vie. Ou qui la défont. Forcément.

Violence du mari, violence policière…

Ce Portrait de Rita s’est créé à Théâtre Ouvert, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Il résulte d’entretiens réalisés par la comédienne et la metteure en scène. La trame est donc celle du vrai, du vécu. Le dossier de présentation parle de « stand-up triste ». Ce n’est pas en tout cas du théâtre documentaire. C’est au-delà. C’est un récit drôle, parfois, tellement l’absurde crachote. Un récit au premier degré. Qui dénonce la violence de l’homme dans le couple, la violence de l’équipe enseignante, la violence de la police à l’école…

Rita est de Yaoundé, capitale du Cameroun. Elle est arrivée volontairement en Belgique avec son mari blanc. Forcément, elle a la peau sombre. Sa belle-mère, un peu impotente et sénile, lui crache au visage des sentences comme « Après les Allemands… ce que je hais le plus c’est les Nègres… » Le mari ne bronche pas. Le racisme est devenu une banalité, comme de parler du mauvais temps. « J’ai connu la misère et j’en parle », explique l’auteure Laurène Marx, « je n’écris pas à la place des gens, je ne crée pas de personnages ». C’est à travers sa sensibilité, son écriture qu’ils prennent chair devant le public invité à la découverte d’un monde souvent côtoyé, ignoré. Quelques virgules musicales créent des espaces de respiration dans ce récit haletant et pourtant formidablement modulé par Bwanga Pilipili.

Les lumières de Kelig Le Bars ont une grande importance sur le plateau, marquant des étapes, des fragments de temps. La création musicale de Maïa Blondeau complète le dispositif. De temps en temps, une rumeur sourde se fait entendre dans le lointain jusqu’à assaillir, dans une vibration formidable, les fauteuils des spectateurs. Submergeant tout sur son passage. Comme une vague immense, hissant Rita au-dessus de la mêlée gluante des insultes du quotidien. Gérald Rossi, photos Pauline Le Goff

Portrait de Rita, Laurène Marx : jusqu’au 30/01, 20h. Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise, 67000 Strasbourg (Tél. : 03.88.24.88.00). Université de Lille, le 18/02. Théâtre National Wallonie-Bruxelles, du 03 au 21/03.

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De la rumba dans l’air…

Après une première française au théâtre de La Joliette à Marseille, Rumba, l’âne et le bœuf de la crèche de Saint François sur le parking du supermarché entame une longue tournée en Belgique. Avant de revenir à Paris, à la Maison des Métallos. Un spectacle de l’auteur italien Ascanio Celestini, superbement interprété par le comédien belge David Murgia qui prête voix aux déshérités de la société.

Sur la scène du théâtre de La Joliette, un castelet cerné de deux rideaux rouges, pour tout décor une peinture minimaliste retraçant les grandes étapes de la vie de François, le saint d’Assise… Il fait nuit, le supermarché a fermé ses portes, le parking est désert. Deux hommes en ont pris possession, ils ont fomenté un court spectacle pour d’éventuels pèlerins de passage. En échange de quelques sous, de quoi s’offrir un bon repas de Noël ! L’un est musicien, l’autre bonimenteur improvisé. Qui prévoit de conter aux éventuels spectateurs les grands moments de la vie de François : un gars issu d’une riche famille, devenu pauvre d’entre les pauvres, un va-nu-pieds qui n’hésite pas à embrasser les lépreux et à dormir à la belle étoile, même par grand froid.

Presque une vie de clodo, comme celle de Joseph l’africain qui dort là sur le parking, pour l’heure seul spectateur ! Et David Murgia d’entamer alors sa folle et irrésistible Rumba, glissant bien vite de la vie du saint homme à celle de tous les déclassés et marginaux, riches pourtant de qualités. Tel Job, le brave manutentionnaire de l’entrepôt : il ne sait ni lire ni écrire, à la demande du client il trouvera pourtant sans coup férir l’article désiré, à l’heure du déchargement des palettes il saura très exactement où ranger outils et ustensiles. Un pauvre type, penseront certains, un super pote en fait unanimement apprécié de ses collègues ! Un flot, un torrent de paroles soutenu par Philippe Orive, son complice musicien au clavier et à l’accordéon pour raconter le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, le SDF ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, même le raciste qui en veut à la gamine tzigane qui fume son clope, alors qu’il est perclus de douleur après la mort de sa petite fille. « C’est injuste », dit-il, répète-t-il… Tous ceux-là, même lui peut-être, méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Toutes et tous des étoiles, « comme celles dans le ciel, mais il y en a tellement qu’on ne peut pas les compter, elles sont trop nombreuses et toutes éparpillées ».

Avec Celestini et Murgia, le verbe déferle en un courant impétueux et ininterrompu. Une cascade de mots et de maux prend visage sur les planches. Avec tendresse et émotion, humour aussi… Les pèlerins ne descendront jamais du bus, pourtant le parking du supermarché n’est pas désert, il est habité de tous ces humains invisibilisés dont ils nous ont brossé le portrait : les immigrés, les sans-papiers, les naufragés de la vie. Une charge explosive contre une société qui fabrique exclus et précaires. De l’humanité partagée sans misérabilisme, entre puissance poétique et satire politique. Yonnel Liégeois, photos Asblkukaracha

Rumba, Ascanio Celestini-David Murgia et Philippe Orivel. Une grande tournée en Belgique : le théâtre de Namur du 21 au 24/01, le Centre culturel de Soumagne le 26/01, l’Arrêt 59 à Péruwelz le 6/02, le Centre culturel de Ciney les 10 et 11/02, le Centre culturel de Verviers le 12/02, le Centre culturel de Seraing le 13/02, le Centre culturel de Braine-le-Comte le 12/03, la Maison de la Culture Famenne-Ardenne le 13/03.

Du 17 au 21/02, à la Maison des Métallos de Paris.

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Novarina, maître-chanteur du verbe !

Le 16 janvier, Valère Novarina a quitté la scène. Il avait 83 ans. Homme de théâtre, poète et plasticien, il maniait la langue avec une virtuosité exemplaire ! En 2023, au théâtre de La Colline (75), il proposait Les personnages de la pensée (éd. P.O.L., 288 p., 18€). Repris en 2024 sur la scène du TNP de Villeurbanne (69)… Entre l’épique et le poétique, l’humour et le non-sens, une plongée hallucinante dans l’univers des mots ! Trois heures d’un spectacle débridé, déjanté, en dérapage incontrôlé où le langage se révèle rebelle indompté.

Le 7 mars 2026, le spectacle Les personnages de la pensée est programmé sur la scène nationale de Châteauvallon-Liberté. « Il offrira à celles et ceux qui ne le connaissent pas encore la possibilité de découvrir l’œuvre, la langue et le génie de Valère Novarina, et à ses fidèles spectatrices et spectateurs, le bonheur de partager encore une fois un moment de théâtre puissant et inoubliable », déclare avec émotion le comédien et directeur Charles Berling.

Le 14/03 à l’Estive, la scène nationale de Foix et de l’Ariège, les 19 et 20/03 au Théâtre national de Nice.

En hommage au poète disparu et acrobate du verbe, auteur, metteur en scène et peintre, figure emblématique du théâtre contemporain, Chantiers de culture remet en ligne l’article paru en son temps. Yonnel Liégeois

Sur la grande scène du Théâtre de La Colline, il faut s’attendre à tout et son contraire : de la plus haute fulgurance poétique au réalisme le plus trash, de la beauté majestueuse d’une fantasque déclamation à l’apparition mortifère d’une fontaine rouge sang ! Si Les personnages de la pensée sont radicalement divers et multiformes, ils se réduisent en fait en un seul mot qui se décline à foison : le verbe, le langage, l’alphabet de A à Z… Et ce n’est pas la bande à Novarina qui nous contredira, comédiens et musiciens attitrés au banquet du dire que l’écrivain-metteur en scène-peintre organise à intervalles réguliers : Valentine Catzéflis, Aurélien Fayet, Manuel Le Lièvre, Sylvain Levitte, Mathias Lévy, Liza Alegria Ndikita, Christian Paccoud, Claire Sermonne, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, René Turquois, Valérie Vinci.

De grandes peintures multicolores sur papier pour seul décor, manipulées à vue et de temps à autre transpercées par les interprètes qui s’avancent, en solo-en duo-en chœur, pour déclamer la vérité du jour premier : la supériorité de l’homme sur la bête, la maîtrise du langage ! Une vérité à haut risque, lorsque l’humain devenu animal use de mots qui ont perdu tout sens, lorsque le parler s’avilit au communiquer : poncifs et raccourcis pour formater les esprits, prolifération de lieux communs pour abolir l’esprit critique, suppression des voyelles pour trancher le débat entre masculin et féminin au bénéfice réducteur du u, « et tu veru que nu purviendru purfutement u nu cuprendre »… Le non-sens côtoie l’humour, la réflexion savante l’interpellation la plus banale, la plus belle déclaration poétique la séquence la plus triviale ! Avec Novarina, le verbe déraille, dérape, s’exclame, vocifère et s’attendrit, doux ou fort, tendre ou plaintif. Une langue déchaînée et débridée, trois heures en dérapage incontrôlé, sans temps mort, au risque d’essouffler le spectateur qui n’en dit mot et perd pied, repères et vocabulaire !

Un hymne à la parole échangée, un opéra-bouffe de mots inventés et de dialogues désarticulés, proférés ou chantés sur tous les modes par des comédiens survitaminés, décomplexés et dopés à la luxuriance d’un texte qui chamboule tout, balancé du haut d’un escabeau ou au bout d’un balai-serpillière, entre une mobylette d’un âge avancé et la statue d’un chien à la mine patibulaire. Tel un cheval fou dans un jeu de quilles, un « meeting » déjanté et nouveau genre qui fait la part belle à notre imaginaire, se moque du politiquement correct, plaide pour une parole désencagée, invite à la désobéissance poétique ! Un spectacle jubilatoire, à ne vraiment pas manquer. Yonnel Liégeois

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Grossman, Vie et destin

Au théâtre de la Ville-Les Abbesses, à Paris, Brigitte Jaques-Wajeman présente Vie et destin. La metteure en scène feuillette pour nous l’œuvre de Vassili Grossman. Avec fidélité et modestie, les comédiens nous entraînent au sein de la Russie soviétique, la bataille de Stalingrad en toile de fond.

Vassili Grossman (1905-1964), à la manière du Guerre et Paix de Léon Tolstoï, signe une ambitieuse fresque romanesque dépeignant l’épopée soviétique. Il s’y attelle à la fin des années 1940. Achevé en 1959, Vie et destin, à rebours de l’histoire officielle de l’URSS, s’avère un véritable brûlot. Il est saisi par le KGB au domicile de l’écrivain. Selon le bureau politique, malgré le dégel khrouchtchévien et la renommée de l’auteur, il donnerait une mauvaise image du pays, en établissant un parallèle entre le stalinisme et le nazisme, et en défendant la morale chrétienne, sans compter des sympathies à l’égard de Trotski. Deux copies, déposées par l’auteur chez des amis, permettront au texte de passer à l’Ouest sous forme d’un microfilm, et d’être édité en Suisse en 1980. Vassili Grossman, mort en disgrâce en 1964, sans avoir pour autant été déporté, ne verra pas non plus le roman publié dans son pays en 1988.

Un laboratoire de théâtre

Neuf comédiens autour d’une longue table de travail nous content cette saga, passant habilement de la narration à des scènes dialoguées. Sur le plateau nu, de hauts rideaux en fond de scène, découvrent partiellement les coulisses, où costumes et accessoires sont à disposition des interprètes pour incarner les nombreux personnages qui se croisent dans le roman. Une casquette coiffe un militant bolchévik, un manteau de cuir noir habille un SS nazi, une canne souligne le grand âge et la sagesse d’un ancien menchévik, un châle et manteau deviennent  les attributs d’une déportée juive… Les acteurs endosseront aussi la vareuse de Staline, des uniformes militaires, les tenues décontractées de jeunes femmes… En trois heures de spectacle, il s’agit de traverser plus de mille pages. D’un épisode à l’autre, les artistes – indifféremment hommes ou femmes – compulsent devant nous l’ouvrage de Vassili Grossman, nous guidant aux croisements d’existences bousculées et de débats passionnés.

« Il s’agit de mettre en scène ce livre-monde, du glissement de l’écriture à la prise de parole du théâtre. Dans le livre, ce sont les pages qui concernent la question de la soumission qui seront, lues, jouées, interrogées par les acteurs », confie Brigitte Jaques-Wajman.Tout en retenue, ce travail théâtral tient le pathos à distance et recourt parfois au burlesque pour caricaturer une petite sauterie bien arrosée au Comité central d’Ukraine, les « Hommes de Staline » affublés de faux ventres. En écho au sous-titre donné au spectacle, Liberté et Soumission, la pièce démarre par la notion de liberté. « Ah, mes chers amis, vous savez ce que c’est, la liberté de la presse ? Un beau matin, vous ouvrez votre journal et, au lieu d’y trouver un éditorial triomphant, une lettre des travailleurs au grand Staline (…), vous trouvez… Devinez quoi, des informations ! » Une liberté inimaginable à l’époque où les protagonistes se réunissent pour entendre ce discours. Mais le spectacle se clôt sur la soumission obligée du personnage principal, le savant juif Strum.

Deux totalitarismes en miroir

Nous sommes en URSS entre l’été 1942 et l’hiver 1943, pendant la bataille de Stalingrad : dans la ville assiégée par l’armée allemande, dans le QG du Parti communiste, dans le ghetto de Berditchev (Ukraine), dans les camps nazis, à Moscou, à la prison de la Loubianka… Victor Strum, figure principale du roman, est un éminent physicien spécialiste de la fission nucléaire. Évacué au début de la guerre à Kazan (Tatarstan) avec sa famille et les membres de son laboratoire, il rejoindra ensuite Moscou. Nous suivons le destin de cette famille et de son entourage, victimes des nazis comme du pouvoir soviétique… Dans son sillage, il y a sa femme Lioudmila, dont l’ex-mari est détenu au Goulag et la sœur de celle-ci, Evguenia, dessinatrice dans l’armée. Le cœur de la jeune femme balance entre son époux Krymov, commissaire politique et instructeur au front et le fringant colonel Novikov, commandant des blindés lors de l’offensive victorieuse de Stalingrad. Ce dernier, après avoir dénoncé son rival, sera à son tour puni par sa hiérarchie pour trahison.

Vassili Grossman nous rapporte son seulement l’ambiance de Stalingrad, où il fut correspondant de guerre, mais il est l’un des premiers à avoir découvert le camp de Treblinka. Sa mère, en tant que juive, a été assassinée par les nazis, lors de l’occupation de l’Ukraine dont il est natif. Dans l’un des plus émouvants passages du roman, Victor Strum reçoit une lettre de sa mère, qu’elle écrit avant de mourir au ghetto de la petite ville d’Ukraine où elle est médecin. L’homme gardera sur son cœur cette missive. Pleins d’amour et de dignité, les derniers mots de sa mère lui donneront de la force face aux vexations antisémites exercées par le régime soviétique, après la guerre. Staline versus Hitler, les camps d’extermination versus le goulag, l’auteur règle ses comptes dans un dialogue percutant entre le vieux bolchévik Mostovskoï, détenu dans un camp nazi et l’officier SS Liss. « Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. », lui assène le gestapiste. Mais le vieil homme, déjà ébranlé par des discussions avec ses codétenus, l’humaniste menchevik Tchernetsov et le mystique Ikonnikov, mourra fidèle à son parti malgré ses doutes. Quant à Victor Strum, porte-parole de Vassili Grossman, échappé à la tourmente, il opposera sa résistance morale à la dérive totalitaire de sa patrie.

Sous sa forme distanciée et dialectique, la pièce décrypte les questionnements majeurs qui traversent l’œuvre.Qui continuent de nous préoccuper en ces temps où l’ultralibéralisme grignote la liberté d’expression au moyen d’une presse de moins en moins indépendante, à l’heure où la répression menace toute velléité de révolte. Mireille Davidovici, photos Gilles Le Mao

Vie et destin, Brigitte Jaques-Wajeman : jusqu’au 27/01, du lundi au vendredi à 19h30, le dimanche à 15h. Théâtre de la Ville-Les Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77).

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