Au théâtre Essaïon, Éric Cénat met en scène Si tu veux que je vive. De la plume de Marie-Neige Coche et Joël Abadie, une pièce d’histoire contemporaine qui redonne aux femmes une place souvent occultée et dénonce l’antisémitisme ambiant.
Dix-neuf septembre 1899. Ce jour-là, Émile Loubet, président de la République, signe la grâce d’Alfred Dreyfus. Mais il faudra attendre 1906 pour que l’officier d’artillerie natif d’Alsace soit définitivement reconnu pleinement innocent. L’affaire, qui suscita des passions vives dans tout le pays, aura duré douze années. Pendant lesquelles le militaire a été emprisonné puis déporté au bagne de l’île du Diable en Guyane. Accusé à tort parce que juif, accusé de trahison, il aurait pu être condamné à mort, mais cette peine avait été abolie pour les actes considérés comme « crimes politiques ». Une chance, si l’on peut dire. La correspondance entre Alfred et Lucie Dreyfus, son épouse, est la base de cette pièce écrite par Marie-Neige Coche et Joël Abadie, mise en scène par Éric Cénat.
Les auteurs affirment leur volonté de regarder cette tranche d’histoire à travers les yeux de l’épouse fidèle que rien ne prédestinait à ce rôle particulièrement engagé. Mère de famille, fille d’un négociant en diamants à Paris, Lucie Dreyfus a été un soutien sans faille, sauvant Alfred d’une profonde dépression qui aurait pu le conduire au suicide. Une autre femme est aussi sollicitée par le metteur en scène, la journaliste Séverine. Un personnage à peu près oublié aujourd’hui mais qui participa activement à la campagne en faveur de Dreyfus le calomnié. Carolina Rémi pour l’état civil, proche de Jules Vallès (homme politique journaliste et écrivain de gauche), à la mort de ce dernier en 1885, elle a dirigé le Cri du peuple, journal qu’il avait fondé. Sur la scène, elle commente et précise les points essentiels. Séverine, qui fut la première femme à diriger un quotidien d’envergure, fut contrainte à la démission face à une rédaction machiste comme on peut l’imaginer. Cela ne l’empêcha pas de poursuivre son métier dans diverses publications, ni d’adhérer au Parti socialiste en 1918 puis au Parti communiste en 1921.
Avec leur compagnie du Théâtre de l’imprévu, Joël Abadie, Lucile Chevalier et Claire Vidoni donnent chair et passion à cette aventure qui a mobilisé nombre d’écrivains et d’intellectuels en faveur de Dreyfus. Comme Charles Péguy, Marcel Proust et bien sûr Émile Zola, dont le texte sobrement titré « J’accuse » publié dans le quotidien l’Aurore du 13 janvier 1898 fit grand bruit. Au fil du temps, il est apparu que le dossier d’accusation était un coup monté, additionnant des ragots mais vide de preuves, et transpirant l’antisémitisme de l’époque. Le lieutenant-colonel Picquart, alors chef du service des renseignements militaires, est convaincu que l’armée se trompe. Il est alors muté loin de Paris. Le commandant Ferdinand Walsin Esterhazy est le véritable auteur du message de trahison attribué primitivement à Dreyfus. Mais il est acquitté par ses pairs le 10 janvier 1898, à l’issue d’un procès à huis clos. La Grande Muette sait aussi être aveugle. « Notre vie, notre futur à tous sera sacrifié à la recherche du coupable. Nous le trouverons, il le faut », a écrit Lucie Dreyfus. Gérald Rossi, photos Clémence Grenat
Si tu veux que je vive, Éric Cénat : jusqu’au 26/03, les mercredis et jeudis à 19 h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
Le 21/03 pour l’un, le 29/03 pour l’autre, Georges Brassens et Gaston Couté donnent de la voix. Jojo et Gaston, deux gâs qu’ont mal tourné : une conférence musicale avec Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet à Azay-le-Ferron (36), un récital d’Yves Champigny au Moulin de la filature du Blanc (36). Pour mémoire et plaisir, deux spectacles poétiques et chansonniers qui tournent bien !
C’est une conférence musicale qui attend le public à la médiathèque d’Azay-le-Ferron, le 21/03 à 16h. Philippe Gitton et Sylvain Guillaumet évoqueront la vie de Georges Brassens. Le premier rappellera quelques faits importants du parcours de l’artiste et présentera les douze chansons interprétées par le second. Quarante-quatre ans après sa mort, le répertoire du Sétois suscite toujours autant d’intérêt, y compris parmi les nouvelles générations. Il reçut le Grand prix de poésie de l’Académie française en 1967.
Georges Brassens, à l’instar de Léo Ferré et de Jacques Brel, est considéré comme l’un des artisans d’un âge d’or de la chanson française. Auteur de plus de 200 chansons aux textes soignés, exigeants et littéraires (Chanson pour l’Auvergnat, La Mauvaise Réputation, Le Gorille, Les Amoureux des bancs publics, Les Copains d’abord…), Georges Brassens a également mis en musique des poèmes de François Villon, Lamartine, Victor Hugo, Paul Verlaine, Francis Jammes, Paul Fort ou encore Louis Aragon.
Une semaine plus tard, le 29/03 à 17h00, au Moulin de la Filature du Blanc, Yves Champigny interprète Gaston Coutéqui fit une brève carrière dans les cabarets parisiens au début du XXème siècle. Là, il côtoie les chansonniers du quartier Montmartre. À travers ses textes, il égratigne la vie rurale et les idées rétrogrades, il chante le dur labeur du prolo et la misère du petit peuple. De révolte en révolte, il meurt à Paris en 1911. Il laisse derrière lui des œuvres mémorables. Ce sont ces rimes riches dans un argot parfois détonant qu’Yves Champigny interprète avec brio. En alternant textes et chansons poétiques ou dramatiques, il se révèle en « diseur » remarquable. Fort d’une interprétation talentueuse, il redonne espoir et vie au « gâs qu’a mal tourné ». Yonnel Liégeois
Brassens, Gitton et Guillaumet : le 21/03, 16h, à la médiathèque d’Azay-le-Ferron (Tél. : 02.54.39.40.97). Couté et Champigny : le 29/03, 17h, au Moulin de la filature du Blanc (Téléphone et réservation conseillée : 02.54.37.05.13).
Au théâtre de Poche, Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. Écrite en 1949, la pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905. Une intense réflexion sur l’idée de violence, du théâtre « philosophique » magistralement orchestré par la compagnie des Fautes de frappe.
Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux ! Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau.
Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus alimenteront bien plus tard les réflexions d’Albert Camus au cœur du conflit algérien, une œuvre qui résonne étrangement face aux tragédies meurtrières qui ensanglantent aujourd’hui notre planète, en Ukraine comme en Palestine. Yonnel Liégeois
Les justes, Maxime d’Aboville : Jusqu’au 12/04/26, du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).
Un documentaire, un essai filmé, une dystopie d’autant plus cruelle qu’elle dit notre présent ? Le film de Raoul Peek, 2+2=5, est tout ça à la fois. Pour disséquer notre monde et les événements qui l’agitent, le cinéaste haïtien s’appuie sur un scalpel des plus acérés : l’écrivain britannique George Orwell, et son fameux roman 1984.
Quel regard Raoul Peck, cinéaste haïtien et citoyen engagé, pouvait-il porter sur un monde saturé de mensonges, fracturé par les extrêmes droites et ravagé par des conflits sans fin ? Après avoir ressuscité la figure d’Ernest Cole, photographe, et figure de lutte contre l’apartheid, il s’attaque à un autre éclaireur : George Orwell. Et le résultat n’a rien de rassurant.
Avec 2 + 2 = 5, le réalisateur de Je ne suis pas votre nègre revient en terrain miné. Peck ne se contente pas de convoquer Orwell : il l’utilise comme scalpel pour disséquer notre présent. Double langage institutionnalisé, mensonge érigé en méthode de gouvernement, novlangue omniprésente, surveillance numérique tentaculaire, guerre permanente comme moteur du capitalisme : tout y passe, sans anesthésie. Les euphémismes managériaux — ces « plans de sauvegarde de l’emploi » qui détruisent des vies — et les récits guerriers réécrits en « lutte contre le nazisme » ne sont que les symptômes d’un système qui s’auto-justifie en boucle.
Les États-Unis occupent le centre du tableau mais Peck n’a pas besoin d’insister, les dérives autoritaires débordent partout : Ukraine, Gaza, Birmanie… Les images s’enchaînent, non comme un catalogue de catastrophes, mais comme les pièces d’un même puzzle. Raoul Peck ne filme pas le chaos, il en expose la logique, les rouages. Plutôt que d’empiler les preuves, il remonte à la source : la vie d’Orwell, ses combats, la gestation et l’écriture de 1984. Le film devient une mise en perspective implacable, nourrie par une lecture de classe assumée. Pourtant, malgré la noirceur du constat, il refuse le désespoir. La voix du comédien et metteur en scène Éric Ruf, grave et intemporelle, guide le spectateur à travers ce labyrinthe idéologique, lui laissant juste assez d’air pour comprendre et surtout ne plus pouvoir dire qu’il ne savait pas. On est prévenu, cette fois personne ne pourra prétendre tomber des nues. Dominique Martinez
Au théâtre de L’échangeur, à Bagnolet (93), Sylvain Maurice présente Le projet Barthes. L’adaptation flamboyante, et fascinante, du cours de Roland Barthes dispensé au Collège de France entre 1978 et 1980. De La préparation du roman à la vie intime de l’universitaire et théoricien critique, une pensée féconde accessible à tout public.
Un rectangle blanc au sol, une chaise et une table avec crayons et feuilles de papier, de temps à autre les couleurs changeantes au fil de la représentation… L’homme s’avance au-devant du public, tout à la fois détendu et concentré sur ses pensées. Pas sur ses notes, qu’il ne consultera presque jamais, pourtant il disserte sur son cours patiemment rédigé, parsemé de citations finement recherchées. Le roman en littérature, tel est le thème, sa genèse, sa conception, mieux encore : comment écrire, pourquoi écrire ? Du théâtre intello pour bobos, aucunement, un solo d’à peine 75mn flamboyant et fascinant, jouissif et festif, truffé d’intelligence et d’humour.
Le point de départ de la réflexion de Barthes, que Vincent Dissez distille avec finesse et malice, la réflexion de Dante qui rêve d’une Vita Nova, une vie nouvelle qui subjugue l’universitaire, l’invite à « une sorte de conversion littéraire », selon son propos. « L’idée d’entrer en littérature, d’entrer en écriture, l’idée d’écrire comme si je ne l’avais jamais fait », que tout instant de sa vie soit désormais intégré à l’écriture… Un projet fou, insensé bien sûr, « une sorte d’illumination » qu’il éclaire de moult illustrations puisées chez ces auteurs qui l’ont nourri et qu’il chérit, de Pascal à Chateaubriand, Flaubert à Rimbaud, Kafka à Proust… Lors de ce séminaire au Collège de France, Roland Barthes a joué de l’oralité, a beaucoup improvisé, surtout comme jamais auparavant il s’est livré, dévoilé en toute intimité, mêlant les épisodes de sa vie à ses divagations littéraires de haute intensité. Un personnage d’une grande sensibilité, proche de son auditoire, un esprit truffé d’un humour renversant.
Une série de cours, dispensés au Collège de France en 1978-80, enregistrée puis publiée en 2015 sous le titre La préparation du roman, dans l’ouvrage de 780 pages Sylvain Maurice a taillé, coupé, sélectionné pour offrir ce florilège d’une incroyable richesse. Dans une mise en scène, comme à l’habitude, épurée, ciselée avec précision, dans une économie de mouvements qui privilégie la parole, son écoute et son partage. Un égal bonheur, pour l’adolescent et ses parents, qui mêle le rire à l’érudition, le plaisir à l’émotion, qui invite avec force chacune et chacun à lire et écrire, à s’engager dans une vie nouvelle où l’intellect et le sensoriel se conjuguent avec semblable acuité. Un récital de mots et pensées que Vincent Dissez, l’un des comédiens fétiches de Sylvain Maurice, délivre avec gourmandise et intensité, d’un naturel confondant sans prétention à copier Barthes, juste pénétré de la parole du maître, l’auteur des Mythologies et des Fragments d’un discours amoureux. D’une voix posée, d’une subtilité hésitante à l’image d’un conférencier cherchant ses mots, le miracle surgit, perdure à l’infini : le spectateur scotché au regard du récitant ! Le miracle du spectacle vivant. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Le projet Barthes, Sylvain Maurice : jusqu’au 21/03, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h, le jeudi 19/03 à 14h30. Diverses rencontres et débats sont prévus lors des représentations des 16 et 19/03. Théâtre L’échangeur, 59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet (Tél. : 01.43.62.71.20). Les spectateurs qui le désirent sont invités à rejoindre le collectif qui se bat pour la pérennité de L’échangeur, menacé de fermeture suite à la coupe de subventions.
Du 13 au 29/03, dans les Hauts de Seine (92), se déroule le festival Marto. Avec 18 spectacles de marionnettes et d’objets détournés qui promettent de belles découvertes. Dont Mons la girafe, un conte proposé par une troupe ukrainienne en provenance de Kharkiv.
L’aventure commence aux confins du cercle polaire, dans l’île d’Hyperborée. À défaut d’une rencontre avec le peuple mythique de l’Antiquité qui y demeurait, la compagnie Ersatz propose une exposition immersive dans un glacier. Camille Panza, concepteur et metteur en scène, a imaginé des séances de vingt minutes, accessibles dès 8 ans. Et l’entrée est gratuite dans la petite salle du Théâtre des Gémeaux, à Sceaux. Cet impressionnant moment de sons et de lumières est ouvert, avec deux séances de vingt minutes par jour, pendant toute la 26e édition de Marto, le festival de marionnettes et d’objets détournés. Jusqu’au 29 mars dans les Hauts-de-Seine, pas moins de dix-huit spectacles sont ainsi à l’affiche, dont plusieurs créations. Des spectacles, aussi et souvent, destinés à un public adulte.
Ainsi, la compagnie Morbus Théâtre propose avec Sillages une aventure singulière aux limites des possibilités humaines. Guillaume Lecamus met en scène un texte de Faustine Noguès, avec sur le plateau la comédienne Sabrina Manach, la danseuse Cécilia Proteau et le marionnettiste Cand Picaud. Le texte s’inspire des prouesses de l’Américaine Steph Davis, l’une des meilleures grimpeuses à mains nues sur les parois les plus difficiles d’accès. Avec cette « escalade libre », sans protection aucune, le danger est de tous les instants. Effroi garanti. Le Morbus Théâtre, créé en 2001, a pour principe, dans chacun de ses spectacles, de placer « l’humain face à la brutalité du monde ». En 2021, il a décortiqué l’endurance d’un coureur cycliste dans 54 x 13, l’année suivante 2 h 32 suivait l’engagement physique d’une marathonienne poussée au maximum de ses capacités humaines.
Marionnettistes venus d’Ukraine
Autre incontournable de la scène internationale cette année, Mons la girafe, un conte pour la paix proposé par l’Académie de théâtre de marionnettes de Kharkiv, en Ukraine. Les cinq jeunes comédiens marionnettistes, en tournée en France jusqu’au 8 avril, racontent comment une girafe blessée lors du bombardement russe du 24 février 2022 (premier jour de l’invasion de l’Ukraine) devient amie avec le docteur venu la soigner. « Il n’est pas facile pour les artistes ukrainiens de sortir de leur pays en guerre », soulignent les organisateurs du festival Marto, « c’est l’occasion de leur témoigner notre solidarité ». Le texte, en français surtitré, est d’Oleg Mykhaylov et la mise en scène d’Oksana Dmitrieva.
C’est un autre univers que propose Yngvild Aspeli avec Trust Me for a While, la dernière création de la marionnettiste et metteuse en scène norvégienne, née dans le petit village de Hamar en 1983. On se souvient par exemple de son impressionnant Dracula Lucy’s Dream, inspiré de l’œuvre de Bram Stoker. Cette fois, il s’agit « d’une histoire d’amour tendre mais tragique mettant en scène un magicien raté et un personnage possédé armé d’un couteau ». Pour la première fois, Yngvild Aspeli introduit un personnage ventriloque dans une histoire loufoque. « Je veux utiliser la marionnette comme support pour l’inconnu et l’innommable », ajoute la fondatrice de la compagnie Plexus polaire, en rapport au terme qui désigne en médecine la zone de la poitrine jouant le premier rôle dans la gestion du stress. Gérald Rossi
Festival Marto : du 13 au 29/03, dans dix lieux des Hauts-de-Seine. Pour en savoir plus et réserver : festivalmarto.com
Aux éditions de L’humanité, Marc Perrone publie Tu vois… c’est ça qu’on cherche. L’autobiographie de l’accordéoniste de renommée internationale : de son enfance à Gentilly, puis à La Courneuve, jusqu’à ses derniers concerts… Le musicien, atteint de sclérose en plaques, partage avec générosité tous ses souvenirs. Paru dans le quotidien L’humanité, un article d’Eléonore Houée.
Marc Perrone adore les voitures. En tout cas, il se rappelle de celles dans lesquelles il est monté pour un concert, un voyage en Italie, un séjour à l’hôpital. Dans son autobiographie Tu vois… c’est ça qu’on cherche, parue aux éditions de l’Humanité, elles se manifestent à chacun des chapitres. En 1961, son père obtient son permis de conduire et acquiert « une 2 CV fourgonnette grise en tôle ondulée ». Durant l’été – le gamin né à Villejuif en 1951 a alors 9 ans –, l’auto franchit les Alpes, direction Pallanza, un village au bord du lac Majeur. Nouvelle anecdote, plus tard dans le livre : « Mon premier fauteuil roulant, je suis allé le chercher avec Fred Bourdeau, qui venait d’acquérir le magnifique coupé BMW de son frère ».
Les noms, les lieux, les dates… l’artiste mémorise tout. Le lecteur ne manque rien de la vie du moustachu de 73 ans, ni même de celle de ses proches, à commencer par ses parents italiens, naturalisés français tous les deux. L’enfant grandit jusqu’à ses 6 ans à Gentilly, dans le Val-de-Marne, avant de déménager à la cité des 4000, à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis. Au collège, il découvre le lancer de disque, activité physique qui préfigure son « plaisir à jouer et rejouer, des valses de préférence, mélodies répétées en boucle, tel le mouvement dans le cercle d’élan ». En guise de premier emploi, Marc Perrone devient prof de sport, à raison de trois heures par semaine. Dans les vestiaires, sa guitare l’attend.
Une vie sur scène
Il découvre l’accordéon diatonique à la Fête de l’Humanité en 1972 : un « objet has been total » pour une génération biberonnée à Jimi Hendrix et aux Stones. Mais lui se dit « fasciné, comme les enfants, par le soufflet qui se gonfle, se dégonfle et semble rendre cet objet vivant ». Le vieux compagnon lui permet d’« enlacer la musique de ses deux bras comme un être cher ». Le musicien joue d’abord « dans les folk-clubs parisiens » et rejoint, un temps, les copains du Perlinpinpin Fòlc à Agen (Lot-et-Garonne). Dans son ouvrage, il accorde une place particulière à ses amitiés, comme avec Michel Portal et Bernard Lubat. Lors d’une répétition en 1982 à la Fête de l’Huma, le premier s’approche du second et affirme : « Tu vois, Bernard, c’est ça qu’on cherche ! ». L’accordéoniste s’est produit moult fois à Uzeste (Gironde). « Ici, se risquer est toujours possible », raconte-t-il.
En 2018, les Hestejadas de las arts l’accueillent de nouveau, mais l’artiste ne peut plus jouer. « Je suis porteur d’une sclérose en plaques, redit-il. C’est en 1992 que les médecins ont mis un nom sur mes ennuis et diagnostiqué la maladie. » Au fil des pages, elle prend davantage de place et le handicape de plus en plus. Dans ses confidences, il s’enthousiasme aussi de ses nombreuses collaborations avec le septième art, ses compositions pour le grand écran, ou encore sa venue au Festival du court métrage de Clermont-Ferrand, en 2002, en tant que membre du jury. Autre cadeau : les photographies dispersées dans le bouquin, issues de sa collection personnelle. Eléonore Houée, photo Patrick Nussbaum
Tu vois… c’est ça qu’on cherche, Marc Perrone (éditions de L’humanité, 380 p., 24€90).
En ce mois de mars, s’affiche sur grand écran Allah n’est pas obligé. Un long métrage d’animation réalisé par Zaven Najjar, l’adaptation du roman au titre éponyme d’Ahmadou Kourouma, prix Renaudot et prix Goncourt des Lycéens en 2000. Le film donne à voir une réalité dramatique : celle des enfants-soldats, enrôlés de force dans des milices armées dès leur plus jeune âge.
« Le film aborde un sujet d’une extrême violence à travers le regard d’un enfant, sans didactisme. Zaven Najjar maintient l’équilibre entre l’empathie pour son héros et le réalisme cru de la guerre. Parfois dérangeant mais toujours maîtrisé, c’est un film qui n’hésite pas à aborder des thèmes difficiles, mais essentiels à transmettre ». Lola Antonini, Les écrans du Sud
Aujourd’hui, on estime à plus de 250 000 le nombre d’enfants soldats engagés activement dans un conflit armé. Une estimation vague, en l’absence de données officielles. Nombre d’entre eux sont enrôlés de force ou s’engagent « volontairement » pour sortir de la précarité. Du fait de leur vulnérabilité, ces enfants sont avant tout des victimes. Leur participation à un conflit est une violation du droit international et de la Convention Internationale des droits de l’enfant. Avec d’autres organisations humanitaires, Amnesty international s’y oppose fermement.
Créé en 2004 au Salon du livre de Genève, le Prix Ahmadou Kourouma honore chaque année un auteur d’expression française, africain ou d’origine africaine. Pour un ouvrage, roman – récit ou nouvelles, dont « l’esprit d’indépendance, de clairvoyance et de lucidité s’inscrit dans l’héritage littéraire et humaniste légué par le romancier ivoirien ». À l’occasion de la sortie de ce superbe film que nous soutenons et vous invitons expressément à découvrir, Chantiers de culture remet en ligne l’entretien exclusif qu’Ahmadou Kourama nous accordait en son exil lyonnais, quelques semaines avant son décès le 11 décembre 2003. En hommage au grand pourfendeur de toutes les dictatures, au sage griot de l’Afrique contemporaine. Yonnel Liégeois
Ahmadou Kourouma, griot des temps modernes
Né en 1927 à Boundiali en Côte d’Ivoire, Ahmadou Kourouma s’affiche comme l’un des plus grands écrivains d’Afrique noire. Prix du Livre Inter en 1998 avec En attendant le vote des bêtes sauvages, Prix Renaudot et Prix Goncourt des Lycéens en 2000 pour Allah n’est pas obligé, son œuvre littéraire se révèle alors au grand public. Une écriture foisonnante, détonante et luxuriante, la magistrale plume d’un « colossal » romancier ivoirien.
Yonnel Liégeois – Natif de Côte d’Ivoire, vous êtes certainement affecté par les événements dramatiques (en 2003, ndlr) qui secouent actuellement votre pays ?
Ahmadou Kourouma – Je suis très inquiet, à plus d’un titre. D’abord pour ma famille restée là-bas qui me donne des nouvelles pas toujours rassurantes, ensuite pour l’avenir du pays qui s’enfonce progressivement dans la guerre civile. Pour moi-même, enfin, puisque la presse ivoirienne m’accuse d’avoir déclaré en Allemagne la présence de « tueurs à gage dans l’entourage du président Laurent Ghagbo ». Une affirmation erronée : lors de cette conférence de presse à l’occasion de la sortie de mon livre Allah n’est pas obligé en traduction allemande, j’ai simplement dit qu’il y avait des tueurs en Côte d’Ivoire…
Y.L. – Le quotidien ivoirien L’inter écrit que vous êtes dans l’incapacité de dire si vous avez obtenu la nationalité ivoirienne par adoption ou par naturalisation. Que penser de l’idée d’« ivoirité » ?
A.K. – Une absurdité, et c’est cette absurdité qui nous conduit au chaos présent ! L’ivoirité est une absurdité en tant qu’argument politique. Comment peut-on parler de racines séculaires en Afrique, alors que les tribus et les peuples ont été divisés pour constituer des États dans le seul intérêt des puissances occidentales coloniales ? En Côte d’Ivoire, comme pour toute l’Afrique, la démocratie est la seule solution, on n’a pas le choix. Que l’on soit illettré ou non, nous pouvons y arriver. Ne détruisons pas la Côte d’Ivoire, un pays florissant et paisible s’est transformé subitement en un vrai champ de bataille. Mon message est un appel à la paix et à la raison, il nous faut retrouver le chemin du dialogue entre Ivoiriens. Je suis moi-même originaire de la région du Nord, près de la frontière avec le Mali, je suis né en 1927 à Boundiali. Je suis terriblement inquiet, mais je garde encore espoir en l’avenir.
Y.L. – Des Soleils des indépendances, votre premier livre considéré aujourd’hui comme un classique de la littérature africaine, à Allah n’est pas obligé, vous posez un regard sévère sur le pouvoir en Afrique. Pour paraphraser le titre de l’un de vos ouvrages, ne peut-il donc se concevoir qu’en « bête sauvage », qu’en prédateur capable de dévorer ses propres enfants ?
A.K. – Cessons de voir le continent africain avec les seules images d’Amin Dada, de Bokassa et d’autres… L’Afrique compte cinquante-quatre États, ils ne sont pas tous en guerre ! À l’heure des indépendances, après la période de l’esclavage, nous avons hérité des dictatures issues du temps de la « guerre froide » avec des présidents au long cours comme Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire, avec les partis uniques. L’Occident s’est façonné une image de l’Afrique à sa convenance, entre guerres tribales et conflits ethniques, qui l’autorise à se penser comme seul territoire civilisé et démocratique. Or, la démocratie n’est pas une spécificité occidentale, les pays d’Occident ne sont pas nés avec, loin s’en faut ! La démocratie s’impose aux hommes, où qu’ils soient et quels qu’ils soient, mais personne ne peut vous l’imposer. Je crois en l’avenir de l’Afrique, les progrès sont lents, mais l’Afrique est en progrès.
Y.L. – Malgré génocides et catastrophes humanitaires en Sierra Leone et au Libéria, votre dernier roman Allah n’est pas obligé s’en fait l’écho dans une langue paradoxalement chargée d’humour. C’est une histoire terrifiante pourtant que celle de Birahima, ce « p’tit nègre Malinké de dix ou douze ans », sans père ni mère et embrigadé comme enfant-soldat ?
A.K. – Écrire s’apparente pour moi à un devoir de mémoire. Pour dénoncer, de mon premier roman jusqu’à aujourd’hui, le mensonge, la dictature, les atrocités commises pour prendre ou conserver le pouvoir. Des réalités dont l’Afrique, hélas, n’a pas le monopole. Lors d’un récent voyage en Allemagne, l’un de mes interlocuteurs m’a signalé l’existence d’un roman relatant la guerre de Cent ans qui traitait du même sujet. Avec encore plus de force et de violence à propos des enfants-soldats. Outre mon étonnement et ma surprise, est confortée ma conviction que dictature et pouvoir corrompu conduisent partout à semblables atrocités, même en Occident. Je n’ai pas vraiment choisi le thème de ce livre, ce sont des enfants qui me l’ont presque imposé ! Participant en Éthiopie à une conférence sur les enfants-soldats de la Corne de l’Afrique, j’en ai rencontré plusieurs, originaires de Somalie. Ils m’ont demandé d’écrire leur histoire, ce qu’ils avaient vécu. Des événements atroces, terribles, inimaginables : pensez que certains ont dû tuer leurs parents pour être enrôlés. Un mélange de cruauté et d’innocence insoutenable. Faire parler un enfant avec ses mots, exploité dans son innocence et inconscient de la portée réelle de ses actes, était une façon pour moi de rendre cette violence lisible et recevable par le lecteur. Sans volonté délibérée de condamner l’Afrique seule, je le répète, mais avec la ferme intention de dénoncer tous ceux qui fomentent ou entretiennent ce genre de conflit, qu’ils soient d’Afrique ou d’ailleurs.
Y.L. – Mathématicien de formation, vous êtes entré en littérature à quarante-quatre ans. Pourquoi à un âge si tardif ?
A.K. – Ce sont presque toujours les événements qui m’ont obligé à prendre la plume. La Côte d’Ivoire indépendante, je fus accusé de complot et emprisonné par le président Houphouët-Boigny. Libéré, je fus contraint à l’exil en Algérie. De cette époque, a germé l’écriture de mon premier roman, Les soleils des indépendances. Écrit en 1964, publié seulement en 1970 en France : jusqu’alors, les maisons d’édition refusaient le manuscrit pour cause de « mauvais français » que je mêlais au Malinké, ma langue d’origine, par peur peut-être des premières dérives du pouvoir que je dénonçai déjà au lendemain des indépendances. En ces années-là, nous nous disions tous communistes, y compris Houphouët-Boigny, en ces temps de « guerre froide » nous croyions tous sincèrement que le socialisme était l’avenir de l’Afrique. Si le livre connut un grand succès, au point que d’aucuns parlent d’un « classique » de la littérature, mon sort personnel connut un autre cours : dix ans d’exil au Cameroun d’abord, puis dix ans au Togo. Ce n’est qu’en 1993 que je pus enfin revenir au pays.
Y.L. – Vous usez d’une langue métissée qui se joue avec bonheur du français et du malinké, cette langue « p’tit nègre parlée en de nombreuses républiques bananières et foutues ». Au point que votre héros compulse quatre dictionnaires pour bien faire sentir au lecteur « sa vie de merde » ! À vous lire, on songe à la nouvelle génération d’auteurs antillais, de Glissant à Chamoiseau.
A.K. – Votre remarque me fait sourire. Lecteurs et critiques me font souvent la même réflexion : « vous écrivez comme Chamoiseau ». Je m’en amuse, je le reçois avec humour, mais il serait plus juste d’inverser la proposition : il me semble bien que Chamoiseau était encore en culottes courtes lorsque j’écrivais mon premier roman ! Je n’ai pas le sentiment de prendre une revanche sur la langue française. Elle n’est pas une langue passagère, elle est la langue de l’échange et du dialogue, mais il me semble impérieux qu’elle s’adapte à la culture africaine. Je m’y sens à l’étroit, d’où cet enjeu pour moi de la subvertir et de la charger d’un sens nouveau. Au contraire du français qui est une langue écrite et codifiée, la langue africaine relève de l’oralité. D’où son extrême richesse et souplesse, cette créativité de tous les instants à chaque fois qu’elle est parlée. Lorsque vous usez d’un mot pour signifier un objet en français, en Afrique nous en disposons de trente-cinq pour le nommer ! D’où mon admiration pour Céline, en tant qu’écrivain, que je lis et relis : c’est très certainement le romancier français qui a le plus et le mieux travaillé l’oralité de la langue.
Y.L. – En guise de conclusion provisoire à cet entretien, quels sont vos souhaits et projets, tant en politique qu’en littérature ?
A.K. – Je crois toujours que le socialisme peut sauver le monde, l’individualisme n’est pas une voie d’avenir. Le mouvement anti-mondialisation est porteur d’espérance. Il me vient parfois à rêver d’une sorte de plan Marshall pour sortir le continent africain du marasme économique. Après les temps de l’esclavage et de la colonisation, l’Afrique le mérite vraiment ! Quant à mes travaux d’écriture, je songe à un livre qui conterait l’histoire du président Sékou Touré (1922-1984, ndlr), ce « dictateur de gauche ». Une biographie romancée, à la demande de mes amis guinéens. Toujours le devoir de mémoire. Propos recueillis par Yonnel Liégeois
De stature olympienne, à la voix et au rire tonitruants, Ahmadou Kourouma ressemblait à ces sages d’antan, à ces anciens dont la parole, nourrie de l’expérience, de la mémoire et de la coutume, s’imposait comme une évidence. De nature conviviale, empreint d’une chaleur et d’une bonhomie naturelles qui transformaient d’emblée son interlocuteur en ami et en frère, Kourouma l’exilé n’aura donc pas revu sa terre natale avant de s’éteindre. Pour cause de conflit en Côte d’Ivoire, lui le natif de Boundiali en 1927, le Malinké de confession musulmane originaire de la région Nord, près de la frontière malienne.
Ahmadou Kourouma s’est bâti un étonnant itinéraire littéraire. En quatre romans seulement, mais quels romans : tout à la fois fables poétiques, brûlots épiques, manifestes politiques ! C’est le Prix du Livre Inter en 1998 pour En attendant le vote des bêtes sauvages qui le révèle au grand public et lui accorde reconnaissance et notoriété justifiées. Deux années plus tard, il est couronné en 2000 du Prix Renaudot et du Prix Goncourt des Lycéens pour Allah n’est pas obligé. De puissants ouvrages, sans concession envers les potentats locaux, une plume acérée devenue l’arme de prédilection du démocrate et de l’humaniste dès les premières heures de l’indépendance africaine.
De la tradition à la modernité, entre humour et tragédie, Ahmadou Kourouma brosse dans son œuvre un tableau étonnant et détonant de la société africaine. Dans une langue métissée qui marie à profusion le malinké au français, un style qui balance entre poétique et réalisme, une écriture surtout qui se nourrit de cette oralité pour transformer le romancier en authentique griot des temps modernes. À lire ou relire avec jubilation, pour éprouver l’ivresse des mots et découvrir la beauté cachée des terres d’Afrique.Yonnel Liégeois
Au théâtre Artistic Athévains, à Paris, Frédérique Lazarini présente L’école des femmes. Fraîche et séduisante, une mise en scène qui actualise admirablement le texte de Molière quand Agnès, encagée et sous l’œil des caméras de surveillance, conquiert amour et liberté. Un hymne, par excellence, à l’émancipation des femmes.
Au lendemain de la journée consacrée aux droits des femmes, il est peu d’affirmer que cette École fourbie par la plume de Molière est une flamboyante illustration des combats à mener pour la moitié de l’humanité, pour ce prétendu deuxième sexe qui depuis des millénaires a accouché le premier, ce deuxième sexe qui a accouché l’humanité : de tout temps, d’entre les cuisses d’une femme, l’homme est né !Une formidable École des femmes, une formidable mise en scène de Frédérique Lazarini.
C’est l’histoire d’une journée dans la demeure d’Arnolphe. Ce jour-là le tuteur décide d’épouser la jeune fille qu’il tient enfermée. Mais voilà que celle-ci se prend, depuis son balcon, à découvrir le monde… Ce jour sera aussi celui où la prisonnière, amoureuse, quittera son geôlier.
Certes, le petit chat est mort mais, de la bouche d’Agnès, la nouvelle n’émeut guère Arnolphe son tuteur, ravi bras dessus bras dessous de se promener avec celle qu’il encadre de son omnipotente autorité depuis de longues années. Ravi de voguer prochainement en justes noces, fier de se marier avec une très jeune fille éduquée à bien coudre et repriser, pas à réfléchir ni penser ! Le ton est donné, les dés sont pipés. Entre cage de verre et caméras de surveillance, nul doute dans la tête du quinquagénaire riche et arrogant, vicieux et malfaisant, il parachève l’éducation de la poulette en sa basse-cour.
Naïve peut-être la gamine, mais pas insensible aux vrais élans du cœur lorsque, sous ses fenêtres, son regard croise celui du jeune Horace. Le coup de foudre pas vraiment mais l’échange d’un sourire tendre et bienveillant, c’est peu mais déjà beaucoup, qui la bouscule dans sa torpeur et langueur, qui rompt l’ennui du quotidien, transgresse la fréquentation seule du maître de maison, despote absolu derrière ces écrans impudents qui scrute tous ses faits et gestes… Quand on a que l’amour, s’élève du plateau aux cintres la déclaration chansonnière de Jacques Brel, l’à-venir est possible, tout devient possible, rien d’impossible !
Géniale Frédérique Lazarini pour qui la vidéo n’est point accessoire de complaisance ni objet de coquetterie, mais véritablement partie prenante de l’action, magistrale Lazarini qui conduit sa troupe au meilleur de l’interprétation : du couple de gardiens sujet de risibles bévues ( Emmanuelle Galabru et Alain Cerrer) à l’amoureux et désespéré Horace (Hugo Givort), du fringant mais cupide et jaloux Arnolphe (Cédric Colas) à la jeune et pétulante Agnès (sublime Sara Montpetit), sans omettre l’oncle Chrysalde lucide et plaisant (Guillaume Veyre)…
Les mots ne sont nullement galvaudés, c’est du grand art quand une œuvre du XVIIème siècle résonne avec autant de vérité, d’actualité et de modernité ! Le roi a beaucoup ri, dit-on, à la représentation de cette École des femmes, pas vraiment les courtisans et aristocrates qui voyaient leur modèle patriarcal voler en éclats. Le message est clair, voire révolutionnaire pour l’époque, presque inattendu de la part de Molière qui vient d’épouser Armande Béjart de vingt ans sa cadette : avant l’heure le message féministe par excellence, toute femme a libre choix de sa vie amoureuse et sexuelle, quel qu’il soit tout être humain ne s’épanouit pleinement qu’entre intelligence et liberté ! Un bonheur, mieux encore un roc, un cap, un pic de plaisir assumé et partagé. Yonnel Liégeois, photos Marion Duhamel
L’école des femmes, Frédérique Lazarini : le mardi à 20h, le mercredi à 17h, le jeudi à 19h, le vendredi à 20h30, le samedi à 17h et 20h30, le dimanche à 15h. Théâtre Artistic Athévains, 45 rue Richard Lenoir, 75011 Paris (Tél. : 01.43.56.38.32). En juillet durant le festival d’Avignon, au théâtre du Chêne noir.
Sur la scène de la Criée, à Marseille (13), Maurin Ollès présente Hautes perchées. La pièce interroge la prise en charge des usagères de drogues par les institutions de santé, de justice et de recherche. Un spectacle qui mêle théâtre, musique et humour : très fort !
Le metteur en scène Marin Ollès, à la tête de la compagnieLa Crapule, aime questionner les marginalités – jeunes délinquants, personnes autistes… – et le fonctionnement des institutions publiques à leur égard. Nouvel angle pour sa pièce de théâtre Hautes perchées : les addictions conjuguées au féminin. « Où sont les femmes usagères de drogues ? Elles sont minoritaires dans les lieux de soins : on compte environ une femme pour cinq hommes, en France. Consomment-elles réellement moins ? Quels obstacles rencontrent-elles ? » Telles furent les questions à l’origine de sa dernière création.
Avec son équipe artistique, il est allé à la rencontre des différents acteurs travaillant sur la problématique pour mieux rendre compte de sa complexité. Le sujet est sérieux. Le spectacle le traite avec intelligence et sous bien des angles autour de quatre personnages féminins principaux : Marie-Fleur, consommatrice de drogue (incarnée par Mélissa Zehner), Zouzou, directrice d’une structure de soins (Émilie Incerti-Formentini), Mona, juge de l’application des peines (Clara Bonnet) et Astrid, chercheuse sur les questions de drogues (Mathilde Edith Mennetrier). Aux côtés des comédiennes qui jouent plusieurs rôles, un trio de musiciens-acteurs. Plus de deux heures durant, les séquences s’enchaînent, entrecoupées de musiques et de chansons.
« J’ai pris que des acides. »/« Y a deux frizzy pazzy, un goût pêche, un goût citron »… Quatre gamines, dont Marie-Fleur, se lancent des défis à coup de bonbons dans l’arrière-salle d’une église. Elles se placent ensuite derrière le curé qui prêche contre les addictions, concluant par un « laisse-toi aimer », repris en chœur alors qu’une musique techno s’amplifie et que l’église se transforme en boîte de nuit. Le coup d’envoi donne le la : la question de l’usage des drogues peut être traitée avec humour et en musique. Maintenant, place au tribunal où comparaît Marie-Fleur pour avoir agressé un client dans un bar et les policiers dépêchés sur place. La présidente lui rappelle ses écarts passés : état d’ivresse et consommation de stupéfiants.
Rappels à l’ordre et prise en charge
Elle la condamne à six mois de prison qui seront aménagés par un juge de l’application des peines (Jap). Ce sera Mona qui vient de flirter avec Astrid, chercheuse. On retrouve cette dernière en train de livrer en visio-conférence un cours sur la législation anti-drogue et sur la prévention, citant le sociologue Howard Becker. L’exposé est fouillé, plongeant le spectateur au cœur du sujet. Elle conclue par la politique de réduction des risques (la RDR) qui entend « accompagner les personnes dans leurs vies, dans leurs usages plutôt que de les punir ». Et d’informer les étudiants sur l’ouverture prochaine dans la ville d’une salle de consommation à moindre risques, une HSA : Halte Soin Addiction, improprement appelée « salle de shoot ».
Au Caarud (Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques), Zouzou explique à Elie qui débute au travail, les missions du lieu : distribuer des seringues propres, organiser des activités, parfois exclusivement réservées aux femmes, « sinon elles viennent jamais. En vérité, elles viennent surtout pour se reposer, la plupart sont à la rue, elles ne peuvent jamais dormir tranquille». Sacrément impliquée, la directrice du centre mâchonne des Nicorettes qui la rendent nerveuse. Dans le bureau de Mona, ce sont les condamnés pour usage de stupéfiants qui se succèdent. La Jap tente d’aménager au mieux leurs peines en écoutant leurs parcours. Le soir, elle se pinte au vin blanc pour ne plus penser aux gens cabossés dont elle a la charge. Les drogues légales provoquent aussi des addictions… La pièce se termine en musique, en fanfare ! Elle nous aura fort surpris, bien divertis et sacrément instruits. Amélie Meffre, photos Christophe Raynaud de Lage
Hautes perchées, Maurin Ollès : les 10-12-13 et 14/03 à 20h, le 11/03 à 19h. La Criée-CDN, 30 Quai de Rive Neuve, 13007 Marseille (Tél. : 04.91.54.70.54). Du 02 au 05/06, à la Comédie, CDN de Reims.
La France à la traîne
Depuis de nombreuses années, associations et collectifs se battent à Marseille pour l’ouverture d’une Halte Soin Addiction. Il n’en existe que deux en France (Strasbourgs et Paris) quand la ville de Berlin en compte sept, celle d’Hambourg, quatre. Alors que l’ouverture du lieu marseillais semblait imminente, l’État a récemment fait machine arrière. Divers rapports, pourtant, attestent de son utilité : réduction des risques de contamination par le HIV et l’hépatite C, d’overdose et d’hospitalisation. En d’autres termes, la prévention est bien plus efficace que la répression en matière d’addiction.
Le 08/03 à Tomblaine (54), Sapho est en concert en compagnie du guitariste flamenco Vicente Almaraz. La compositrice-interprète, poétesse et même dessinatrice, continue à nous bluffer du haut de ses 50 ans de carrière. Avec la sortie de son Live au New Morning, ses chansons nous font voyager tout autour de la planète. Un régal !
Sapho incarne la liberté dans toute sa beauté, celle qui mélange les inspirations, les langues, les poésies pour sublimer l’amour et casser les codes comme les diktats. Son album Live au New Morning (concert enregistré en mars 2024) le démontre avec brio. Les quinze chansons, puisées dans sa vingtaine d’albums, mêlent les époques comme les univers. Il démarre avec celui de William Shakespeare et Willow, se poursuit avec son personnage Iago sur une musique bien rock : « I am not what I am/Je ne suis pas ce que je suis. Je suis Iago. Je suis Desdémone. Je suis Othello… ». On croise plus tard celui de Cassandre : « Si tu revenais Cassandre, arrivée aujourd’hui en France, annoncer les catastrophes, les maux de la vie/Tu ferais un malheur (…) A côté de toi, Zemmour, Finky seraient des amateurs »… Elle porte haut avec ses musiciens hors pairs les vers de Rimbaud (Le dormeur du val ) ou de Mahmoud Darwich avec L’art d’aimer en arabe et en français. Chère Sapho, elle partit il y a quelques années chanter à Gaza, à Bagdad, à Nazareth avec un orchestre oriental mêlant juifs, chrétiens et musulmans. « A un moment donné, la vie va vaincre la mort. Ils vont arrêter de s’entretuer, ce n’est pas possible », lâchait-elle, le 10 février, au micro de radio Libertaire.
« Fous-moi la paix le barbu, les hommes tombent sous mes charmes/Les femmes se tuent de jalousie/ Je suis libre et je suis en vie ». Chanté en arabe et en français, le morceau Lala Imilia nous invite à résister et à danser tout comme Tam Tam : « Je chante une sérénade sous le ciel andalou des dames/Souris sous la pression franquiste/Au fond de ma rêverie Tam Tam/Les rockeurs, agents du futur, établissent la liaison sur les nuits de la Kommandantur et le vieux passé des passions ». Sapho qui livra un Ferré flamenco détonant en 2006 reprend aussi L’Affiche rouge d’Aragon. Ses morceaux s’enchaînent, graves et légers, entrecoupés de ses délicieux éclats de rire et des applaudissements du public. « Ne me fais pas mal, c’est trop bon/Sois plus radical, prends l’avion »… « Maman, j’aime les voyous », entonne-t-elle encore. L’album se finit sur la chanson arabo-andalouse de Mohamed Bendebbah Koum Tara : « Toi qui nous sers à boire du vin, les nuits de jardin/Profitons de la vie, une heure au moins ». La balade est enchanteresse. Amélie Meffre, photo Steiner/Pecheteau
Sapho, en concert : Le 08/03, à 18h. Espace Jean-Jaurès, Place des arts, 54510 Tomblaine (Tél. : 03.83.33.27.50).
Au théâtre du Bois de l’Aune d’Aix-en-Provence (13), Robin Renucci présente La leçon. La célèbre pièce de Ionesco, sous couvert d’humour, se révèle une démoniaque et macabre entreprise. De l’usage du savoir comme outil de domination aux violences faites aux femmes, une magistrale et convaincante adaptation.
Sur l’immense scène de la Criée, le théâtre national de Marseille où fut créée la pièce, dont les projecteurs réduisent à bon escient la focale, le sol tapissé d’un antique tableau d’école noirci à la craie blanche, trônent moult mobiles colorés : trapèze, rectangle, cube, carré… Normal, nous sommes dans le salon du professeur, qui a élevé les mathématiques au rang de science parfaite et absolue ! Celle qui permet de tout mesurer, contrôler et calculer, de la multiplication la plus complexe jusqu’à l’acte le plus abject.
Quelques coups de sonnette insistants, enfin la porte s’ouvre, la demoiselle se présente pour sa Leçon. Sportive et guillerette la jeune fille, ravie de rencontrer pour quelques cours particuliers ce nouveau professeur, d’un âge avancé certes mais dont la notoriété est bien établie. La bonne ayant débarrassé le plancher (au propre, comme au figuré…), l’éminente tête chercheuse s’avance. Fière, altière, raide comme une barre d’équation, sûre de son algorithme… Aux propos mielleux aussi, convaincants et rassurants. Jusqu’à ce que le dialogue déraille, l’élève s’essouffle et s’épuise, son corps devenu souffre-douleur à la parole autoritaire et dominatrice du maître, jusqu’au geste fatal, le quarantième de la journée qui n’étonne plus la bonne de retour pour faire bon ménage. L’ambiance, glaciale et terrifiante, s’est propagée insidieuse, masquée par l’humour de la pièce quasi omniprésent et l’absurdité de réparties fourbies de non-sens.
Avant les bonimenteurs contemporains, avant MeToo, dès les années 50 Ionesco, le fieffé roumain, joue cartes sur table : libérateur, le langage peut aussi devenir outil d’asservissement, conciliante, la figure masculine peut aussi devenir instrument de prédation. Sous des apparences trompeuses, violence des mots et violence des actes dont la femme, le faible, l’esprit confiant ou innocent deviennent goûteuses victimes… Sobre, efficace, une mise en scène calculée au cordeau, où la noirceur de l’intrigue fait obstacle aux couleurs du plateau, un trio d’acteurs à la belle prestance : Inès Valarcher en joyeuse élève qui se livre au pas de gymnastique, Christine Pignet en bonne affairée et regard complice, Robin Renucci en maître despote et redoutable assassin. Une leçon d’une riche modernité, à ne jamais oublier. Yonnel Liégeois, photos Vincent Beaume
Au théâtre Hébertot, Charles Tordjman présente Dans le couloir. Une pièce de Jean-Claude Grumberg servie par deux fabuleux interprètes, Jean-Pierre Darroussin et Christine Murillo. Le fils de retour à la maison, l’étrange dialogue entre père et mère octogénaires. Déroutant, poignant.
L’un en charentaises et pantalon à bretelles, l’autre en robe colorée et canne à la main… Lui est un ancien juge à la retraite pour qui droit et rigueur vont de pair, elle une inconditionnelle de la soupe au potiron, l’un et l’autre se sont probablement aimés il y a longtemps, demeure un fond de tendresse épicé de sautes d’humeur et répliques parfois cinglantes. Surtout que le fils, d’un âge avancé et « aux cheveux blancs », est de retour à la maison, cloîtré dans sa chambre d’enfant au fond du Couloir. Qui ne dit mot, n’en sort jamais, la vieille et le vieux l’oreille collée à la porte, inquiets et dubitatifs.
Il est donc revenu, l’enfant prodigue qui n’est plus un gamin. Pourquoi et depuis combien de temps : quelques jours, plusieurs semaines ou des années ? Nous ne le saurons jamais, nous ne l’entendrons ni le verrons jamais. Le dialogue s’éternise entre les parents. Qui se disputent, « mais parle-lui donc ! Mais non, toi », l’un frappe à la porte, l’autre y dépose le bol de soupe… Sans réponse, le silence. L’inquiétude unit le vieux couple, envahit le plateau. De querelles en chamailleries à l’évocation d’une vie commune plus terne qu’épanouissante, l’humour fait place à l’angoisse. Jean-Pierre Darroussin et Christine Murillo sont fabuleux de naturel en cet univers clos, cernés voire emprisonnés entre les hauts murs du couloir qui ferment l’angle sur la porte du fond. La mère balance entre irritation et humour lorsqu’elle débranche son appareil auditif pour ne plus rien entendre, le père entre reproches et regrets dans un long monologue chargé d’émotions.
L’écriture finement ciselée de Jean-Claude Grumberg fourbie de non-dits jusqu’à l’évocation de la tragédie finale, Charles Tordjman l’enrobe d’un puissant et envoûtant suspense. Comme à l’accoutumée, fidèle serviteur du dramaturge qu’il retrouve pour la sixième fois (L’être ou pas, Vers toi terre promise, La plus précieuse des marchandises…), une mise en scène sans fioritures, sensible au moindre mouvement où seules l’intonation, la force du verbe et la qualité d’interprétation importent. Fort de ce nouveau Godot que l’on attend encore et toujours, du théâtre cru et nu, de cour à jardin la beauté d’une parole vraie aux couleurs changeantes. Magistral, déroutant, poignant. Yonnel Liégeois, photos Bernard Richebé
Dans le couloir, Jean-Claude Grumberg et Charles Tordjman : du mercredi au samedi à 19h, le dimanche à 17h30. Théâtre Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.43.87.23.23).
Selon Le Monde, l’entretien de l’historien de l’édition Jean-Yves Mollier au sujet du groupe Hachette a été amputé. En cause ? Depuis le rachat du groupe par Vivendi dont le principal actionnaire est Bolloré, une réponse dénonçant l’ingérence dans les contenus éditoriaux. Paru le 24/02, un article du quotidien L’humanité.
C’est une censure pure et simple. Un comble pour un historien spécialiste de l’édition qui a écrit plusieurs ouvrages sur le sujet. Selon lesrévélations du Monde, l’entretien qu’a donné Jean-Yves Mollier àLivres Hebdo à propos du groupe Hachette, qui fête ses 200 ans, a été caviardé par la revue professionnelle. Auteur de deux livres de référence (Louis Hachette (1800-1864) : le fondateur d’un empire, Fayard 1999, et Hachette, le géant aux ailes brisées, L’Atelier 2015), le professeur émérite à l’université Paris-Saclay détaille la longue et passionnante histoire du géant mondial de l’édition jusqu’à son rachat en 2023 par Vivendi, dont le principal actionnaire est le groupe Bolloré. D’abord publié intégralement sur le site lundi 23 février, l’entretien a été amputé d’une question et de sa réponse détaillant les pressions sur les éditeurs des différentes filiales du groupe (dont Fayard) depuis la fin de l’ère Lagardère.
Les dangers qui menacent l’édition
Dans un mail envoyé le mardi 24 février à 8H50, Jean Yves Mollier a été averti par Jacques Braunstein, rédacteur en chef de Livres Hebdo. « La direction de Livres Hebdo m’a demandé de supprimer de votre interview la question et la réponse concernant la gouvernance actuelle du groupe Hachette. Sachez que j’en suis désolé mais n’ai pas pu faire autrement », écrit le journaliste. Envoyé au Monde et à l’Humanité par l’historien, le passage retiré de l’entretien était le suivant :
Quelle est la clé de la longévité du groupe sur deux siècles ?
« Jusqu’à Jean-Luc Lagardère, la direction du groupe a eu l’intelligence de ne jamais se mêler d’édition. Les directeurs des filiales, qu’on qualifiait de « seigneurs féodaux », avaient une autonomie absolue. Jean-Luc Lagardère n’a jamais téléphoné à Jean-Claude Lattès, Claude Durand ou Jean-Claude Fasquelle pour leur dire qui publier ou censurer un auteur. Arnaud Lagardère a conservé cette attitude jusqu’à la prise de contrôle de Vincent Bolloré en 2022. La première tentative d’interférence est venue de Nicolas Sarkozy, entré au conseil d’administration de Lagardère Groupe en 2020. Ne comprenant pas qu’il n’était pas membre du conseil de Hachette Livre, il est intervenu auprès d’Olivier Nora (PDG de Grasset et anciennement de Fayard) pour se plaindre d’un livre qui lui déplaisait. La réponse d’Olivier Nora fut ferme et, quoi qu’il ait affirmé vouloir son départ, il ne l’a pas obtenu. L’indépendance des éditeurs était la caractéristique du groupe Hachette jusqu’à cette date, mais le départ de Sophie de Closets de la direction de Fayard (en 2022) montre qu’il y a eu une rupture, puisque la PDG de cette filiale a préféré partir plutôt que de céder aux pressions de sa direction ».
Contacté par le quotidien du soir, le directeur de la publication de Livres Hebdo, Michel Lanneau, précise n’avoir subi « aucune pression de Hachette ni du Syndicat national de l’édition ». Auteur d’une Brève histoire de la concentration dans le monde du livre (Libertalia, 2022, 198 p., 10€), Jean-Yves Mollier s’exprime régulièrement sur la recomposition du paysage éditorial et les dangers qui menacent l’édition aux mains de quelques grands groupes, terrain d’une offensive idéologique de l’extrême droite. La rédaction, photo Ayoub Benkarroum
D’Amiens à Niort jusqu’aux Bouffes du Nord, à Paris, Estelle Meyer propose Niquer la fatalité. Un hymne passionné à la mémoire de Gisèle Halimi, un plaidoyer passionnant en faveur de l’égalité femme-homme. Du théâtre à la chanson, un spectacle électrique, une comédienne et chanteuse envoûtante au propos percutant.
Entre piano et batterie, en la salle du théâtre à l’ambiance surchauffée, Estelle Meyer s’avance face à la foule des hommes et femmes, toutes générations confondues, qui ont répondu à son appel… Longue crinière noire et lèvres rouge sang, elle s’apprête à chanter et crier, rire et pleurer à l’évocation de la relégation féminine au fil de l’histoire ! Révolte en bouche, main sur le cœur et chanson de douleur pour toutes celles qui l’ont précédée : maltraitées, répudiées, violées, assassinées, condamnées à ne pouvoir disposer de leur corps sous le diktat de la gente masculine. Au nom de la déesse grecque Niké-Victoire, l’heure est donc venue de Niquer la fatalité. La preuve est là, clamée et certifiée, « depuis des millénaires, le deuxième sexe a accouché le premier, le deuxième sexe a accouché l’humanité » ! D’entre les cuisses d’une femme, de tout temps, l’homme est né.
Lovée en un large fauteuil, dans son micro cravate, la femme soliloque. D’abord à mots couverts puis, levant les yeux, pudique, directement avec le public… Pour nous conter l’enfance de Gisèle Halimi, la célèbre avocate et féministe née en Tunisie, née femme et condamnée à servir, à obéir. Et d’emblée, enfant pourtant, la rébellion, la révolte, le refus de perpétuer les traditions et de consentir aux injonctions d’une société inégalitaire. Plus tard, jeune femme inscrite au barreau, s’adressant au général de Gaulle, le président de la République qui l’interpelle sur le « Madame ou Mademoiselle ? », elle lui répond avec aplomb « appelez-moi Maître » !
Estelle Meyer le confesse, en parole et chanson, « le combat de Gisèle Halimi, sa route, ses forces me devancent, me donnent du courage et du sang pour faire battre mes pas ». Et de la voix, tantôt langoureuse tantôt plantureuse, clins d’œil et battements de paupière au rythme de la batterie, s’élève un chant d’espoir, caressant et enveloppant homme-femme, main dans la main. Du vieux monde pourtant, il faut secouer les oripeaux, que le mâle conquérant laisser advenir sa part féminine, oser croire et reconnaître que le corps peut être beau, que la sexualité peut être belle, qu’il ne faut avoir peur ni de l’un ni de l’autre…
En dialogue constant avec son auditoire, Estelle Meyer s’avoue sœur complice de l’inoubliable Halimi, l’avocate et la femme. De la plaidoirie pour l’une à la partition pour l’autre, de mots en notes, une militante confiante hier pour l’aujourd’hui et une artiste rayonnante scandant ces lendemains, beaux jours d’humanité où chacune, chacun, enfin, trouvera et prendra place, toute sa place.«Tout le travail de Gisèle part d’une cause intime pour faire avancer le tout. Le combat, la défense d’une femme devenant celui de toutes les femmes et faisant avancer la société entière », déclare-t-elle de sa voix lumineuse et ensorceleuse. Qui en joue, autant que de son corps virevoltant en surprenant derviche tourneur, une interprète à la parole libérée, déshabillée mots autant que de ses vêtements carcans.
En robe d’avocate ou tenue légère, debout ou à genoux, féline ou mutine, battant tambour Estelle Meyer bat le rappel. Avec grâce, sensuellement, poétiquement, une invite à chanter et changer la vie, commun commune ! Yonnel Liégeois, photos Emmanuelle Jacobson Roques/Caroline Deruas Peano
« Niquer la fatalité est un récit parlé, chanté, hurlé, sur le chemin qu’est vivre (…) Avec Gisèle Halimi pour miroir, pour Mère, pour amie, pour protectrice et puissance de vie, nos chemins s’entrelacent pour créer une multitude de témoignages sur ce qu’est être femme, sur la façon dont tout ce continent a été transmis et vécu, sur comment survivre et renaître. Avec pour issue la liberté. La liberté d’être. Pour les hommes et les femmes ». Estelle Meyer
Niquer la fatalité, chemin(s) en forme de femme : Estelle Meyer, mise en scène de Margaux Eskenazi.Piano et clavier : Grégoire Letouvet, Thibault Gomez. Batterie et percussions : Pierre Demange, Maxime Mary.
Le 03/03, Le Safran, Amiens. Le 06/03, Théâtre JF Voguet, Fontenay-sous-Bois. Le 08/03, Sud-Est Théâtre, Villeneuve-Saint-Georges. Le 10/03, Le Moulin du Roc, Niort. Les 12 et 13/03, La Blaiserie, Poitiers. Le 20/03, Espace culturel Odyssée / L’Autre Rive, Eybens. Du 02 au 11/04, théâtre des Bouffes du Nord, Paris. Disponible, la version radiophonique du spectacle, réalisée par Laurence Courtois.