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Les utopies d’Armand Gatti

Le 12/07, à la Maison Jean-Vilar d’Avignon (84), s’ouvre un débat sur l’œuvre d’Armand Gatti. Les nombreuses publications à l’occasion du centenaire de la naissance du dramaturge permettent de plonger dans l’univers théâtral vertigineux d’un poète frondeur, libertaire. En témoigne Armand Gatti Théâtre-Utopie, le livre d’Olivier Neveux.

Marie-José Sirach : Qu’entendez-vous par théâtre et utopie chez Armand Gatti ?

Olivier Neveux : Il n’y a pas vraiment de représentation de l’utopie chez Gatti. L’utopie se situe ailleurs : dans ce que le théâtre peut accomplir. Malgré son incessante critique du théâtre, il n’a jamais cessé d’écrire des pièces. Mon hypothèse est qu’il mise sur le théâtre pour produire des choses extraordinaires. Elle est là, l’utopie.

M-J.S. : La méfiance de Gatti à l’égard du théâtre est des plus paradoxales…

O.N. : Gatti est un fils de prolétaire. Il n’est pas à l’aise dans ce monde bourgeois. Il en critique le fonctionnement, se méfie des « acteurs et des actrices mercenaires », auxquels il va d’ailleurs substituer des interprètes militants, non-professionnels. Mais, au-delà même de cette critique, il formule une exigence plus essentielle : comment dire et jouer la vie sans la rétrécir ? Comment représenter la réalité, toute la réalité, c’est-à-dire aussi les possibles qu’elle n’arrête pas d’empêcher ? Peut-on changer le passé ?

M-J.S. : Vous parlez d’un théâtre de la résurrection des morts…

O.N. : À sa manière, Gatti applique la proposition « révolutionnaire » du philosophe Walter Benjamin : c’est le présent qui détermine l’interprétation du passé. S’il arrive, par exemple, à réaliser aujourd’hui ce qui a été précédemment écrasé, il modifie la teneur des défaites qui nous précèdent. Quand Gatti dit qu’il faut changer le passé, cela ne signifie pas qu’il faut le réécrire et le rendre conforme à ce que l’on a espéré, mais que le présent doit prendre en charge les utopies défaites du passé. Convoquer aujourd’hui, sur scène, des noms calomniés ou effacés. Walter Benjamin avertit : « Si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté. » Le score actuel de l’extrême droite rend cet avertissement brûlant. Avoir le souci de la sûreté de nos morts…

M-J.S. : Rosa Luxemburg est une des figures récurrentes chez Gatti…

O.N. : Aux côtés de Rosa, Gatti convoque régulièrement d’autres grandes figures historiques, mais il ne le fait pas dans un rapport héroïsant. Il ne s’agit pas pour lui d’élever des stèles. Quand il écrit Rosa collective, il est en Allemagne après que la censure gaulliste a interdit sa pièce sur Franco à Chaillot (la Passion en violet, jaune et rouge, 1968). Il interpelle : « Avez-vous vu Rosa ? » Il sait bien que Rosa est morte depuis cinquante ans. Mais, par là, il interroge : qui, aujourd’hui, dans une conjoncture différente, poursuit le combat initié par Rosa ? Il ne s’agit pas, on le voit, d’une commémoration. Le fascisme avec ses « Viva la muerte » a le goût de la mort. L’œuvre de Gatti, elle, au contraire, fait advenir la vie qui déborde la mort, et cette vie, c’est l’utopie non réalisée des morts.

M-J.S. : Une histoire de passation…

O.N. : Oui, un passage de témoin. Walter Benjamin écrit : « Nous avons été attendus. » Se savoir attendu, ce n’est pas rien. Cela signifie que, au moment de la défaite, des individus ont probablement espéré que d’autres viendraient après. Benjamin parle d’un « rendez-vous tacite entre les générations ». Comment être à la hauteur de ce rendez-vous ? Pour cela, il y a les luttes, bien sûr, et l’art ne saurait les remplacer. Et il y a ce que le théâtre peut, à sa façon, pour les luttes. Gatti investit cette aire de jeu, composée de corps, de voix, de mots, de langages.

M-J.S. : L’écriture dramaturgique de Gatti semble difficilement transposable sur un plateau…

O.N. : L’œuvre de Gatti n’a jamais cessé de lancer des défis à la scène. Il refuse d’écrire en fonction de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas. Tout est possible et surtout l’impossible. C’est au théâtre de se débrouiller pour trouver des formes scéniques hospitalières à l’écriture. À ce titre, il est au plus près de certaines expériences des avant-gardes du XXe siècle. Comme si, à ses yeux, le théâtre en était encore à sa préhistoire. C’est un point récurrent, presque de méthode, chez Gatti : ne jamais se satisfaire de ce qui a été concédé. Vouloir plus encore, élargir, conquérir d’autres ampleurs, changer d’échelle. Cela a des conséquences politiques : dans les années 1980, on a tant reproché aux militants politiques d’avoir voulu changer le monde. On a ricané : l’histoire ne se change pas. Gatti admet l’échec. Mais il ne l’associe pas à la même cause. Si l’on a échoué, c’est non d’avoir visé trop grand, mais d’avoir encore manqué d’ambition ! La révolution nécessite, à la façon d’un Blanqui, de formuler quelques hypothèses cosmiques.

M-J.S. : On en revient à l’utopie, à l’idée, la nécessité d’un théâtre politique…

O.N. : Le théâtre-utopie me permet de désigner une veine souvent négligée dans l’histoire du théâtre politique. On a beaucoup insisté, et légitimement, sur la force du théâtre réaliste avec, par exemple, l’œuvre majeure de Brecht. Je crois qu’il y a une autre voie, moins reconnue, probablement plus hétérodoxe, qui peut regrouper des artistes aussi éloignés que Jean Genet ou Armand Gatti et qui considère que la scène n’est pas tant l’espace d’une représentation critique de la réalité que l’expérience d’une utopie. Chez Genet, c’est écrire des œuvres si fortes qu’elles « illuminent » le monde des morts. Chez Gatti, c’est refuser aux vainqueurs l’éternité de leur victoire. C’est leur contester le « dernier mot » de l’histoire.

M-J.S. : Peut-on caractériser le théâtre de Gatti ?

O.N. : Oui et non. Non car il a convoqué tant de genres que son théâtre est impossible à stabiliser dans une forme fixe et reproductible. Mais, oui, cette œuvre témoigne du projet inlassable d’agrandir le théâtre à l’égal de la vie, de lui donner des dimensions démesurées, de rendre justice à l’invraisemblable, de traverser tous les langages, avec, pour s’y aventurer, la « parole errante » et pour horizon la quête du « mot juste ». Gatti n’invente pas des formes par plaisir d’esthète mais, au contact des batailles du siècle, il cherche à produire d’autres représentations de la réalité que celles qui nous sont imposées. À ce titre, ce théâtre peut être une source d’inspiration puissante pour celles et ceux qui viennent buter, à leur tour, sur l’apparente contradiction qu’il y a à inviter, dans l’espace délimité du théâtre, l’immensité de ce qui s’est pensé, de ce qui a été essayé et de ce qui continue, aujourd’hui, à s’espérer. Propos recueillis par Marie-José Sirach

Armand Gatti, « Une œuvre du XXe siècle pour le XXIe siècle » : Le 12/07, 18h30. Rencontre avec Olivier Neveux, Catherine Boskowitz et David Lescot. Maison Jean Vilar, 8 Rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.59.64). Le livre d’Olivier Neveux a obtenu le prix du meilleur livre sur le théâtre décerné par le Syndicat de la critique.

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Gorki et Tchekhov, deux géants

Jusqu’au 21/07, au Petit Louvre d’Avignon (84), Alfredo Cañavate propose Gorki-Tchekhov 1900. Adaptée par Evelyne Loew, la correspondance entre deux géants de la littérature. Dans le Off du festival, Jean-Pierre Baudson et Patrick Donnay portent haut ces deux auteurs russes majeurs.

Ils surgissent dans un décor léger, symbolisant aussi bien le temps présent que les cernes d’un arbre centenaire décapité. Voilà deux bonshommes qui s’apprivoisent, ignorant tout l’un de l’autre, ou presque. Avant d’entamer une amitié qui durera quelques années, jusqu’à la fin prématurée de l’un d’eux, en 1904. Tel est le fil conducteur suivi par Evelyne Loew qui signe l’adaptation de la correspondance assidue qui lia Anton Tchekhov et Maxime Gorki. La traduction est de Jean Pérus. Ces deux géants de la littérature russe, reconnus mondialement, n’ont pas toujours été fêtés ni appréciés à leur juste valeur. Ce sont leurs parcours, leurs évolutions et questionnements qui traversent leurs échanges le plus souvent épistolaires, que font vivre Jean-Pierre Baudson et Patrick Donnay, deux comédiens qui ont travaillé ensemble pendant une trentaine d’années au Théâtre national de Bruxelles. Accompagnés ici par un vieux complice qui les met en scène : Alfredo Cañavate.

Gorki-Tchekhov 1900, dans cette version qui a connu un beau succès sur les scènes de Belgique dès sa création en 2002, n’avait jamais été présenté en France. Voilà une injustice réparée. « Leurs échanges nous parlent encore aujourd’hui, car ils se déroulent à la charnière de deux siècles (…) leurs questions ne sont pas forcément les nôtres, mais elles les rejoignent », souligne Alfredo Cañavate. Les deux comédiens avec beaucoup de sensibilité et de finesse donnent donc la parole à des écrivains passionnés. L’un Gorki, débutant dans l’écriture et l’autre Tchekhov, ayant fait le plus grand chemin de son existence. Les deux sont à l’avant-garde de la création. Sans être suivis forcément par leurs contemporains. Ainsi La Mouette, l’un des textes de Tchekhov aujourd’hui parmi les plus connus, fut un échec public lors de sa création en 1896.

Cette correspondance évoque le besoin vital de se confronter à l’écriture, et incidemment à la vie familiale, l’actualité sociale voire politique : 1917 n’est pas très loin. Sur la fin de sa vie, Tchekhov (il meurt à 44 ans) se rapproche de la gauche russe, sans prendre parti franchement. Gorki, lui, fut un temps proche de Lénine, et plus tard soutenu par Staline, jusqu’à une mésentente trouble. L’auteur des Bas-fonds, pièce interdite par la censure avant de tourner au triomphe sur les scènes de Russie, meurt d’une pneumonie suspecte le 18 juin 1936. Cette correspondance, remarquablement portée au théâtre avec Gorki-Tchekhov 1900, est un moment délicat et brillant. Gérald Rossi

Gorki-Tchekhov 1900, Alfredo Cañavate : Jusqu’au 21/07, 15h35. Le Petit Louvre (Chapelle des Templiers), 23 rue Saint-Agricol, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.02.79).

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Boris Charmatz, la danse du stade

Le 09/07, au stade de Bagatelle d’Avignon (84), Boris Charmatz propose Liberté Cathédrale. Après la cathédrale de Neviges en Allemagne, puis le théâtre du Châtelet à Paris, le chorégraphe libère son ballet en plein air. L’art au ras de la pelouse, sans crampons.

En septembre 23, Boris Charmatz, le nouveau directeur du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch a présenté sa première création avec la compagnie, placée sous le signe de la liberté. La cathédrale de Neviges, en Allemagne, a été l’espace de jeu de vingt -six danseurs. Pour faire connaissance avec la troupe qui porte en héritage le répertoire de Pina Bausch, le chorégraphe a invité huit de ses interprètes familiers à la rejoindre – dont Ashley Chen et Tatiana Julien –  rassemblés dans son projet Terrain, afin de créer un « précipité » entre les corps. L’architecture « brutaliste » de l’église a dicté musiques et silences et une danse au style dépouillé et à l’énergie brute. « Le silence bruissant des lieux transforme toute action en chorégraphie », dit Boris Charmatz. « Un peu de silence dans Liberté Cathédrale… et beaucoup de musique et de sons nous traversent. Celui des cloches, des grandes orgues. Et les chants dans les architectures résonnantes des églises percent les corps et l’air ».

Présentée ensuite au Théâtre du Châtelet, la pièce se compose de cinq morceaux distincts, marqués par des musiques contrastées. En ouverture, Opus :  les vingt-six interprètes se précipitent en grappe sur le plateau, chantant à l’unisson, a capella, les notes du deuxième mouvement de l’Opus 111 de Beethoven… Chœur désordonné, ils s’arrêtent et font silence, puis reprennent leur course et leurs « la la la »  accompagnent cavalcades ou convulsions au sol… Un exercice vocal impressionnant que le chorégraphe a vécu avec Somnole, un solo magique d’un corps devenu musique. « Aux moments principaux de ce chanté-bougé où le souffle est étiré au maximum », dit-il, « la danse reste attachée à la voix tant qu’un peu de souffle nous reste ». Pendant les vingt minutes de Volée, les corps se balancent sur un concert de cloches. Sons profonds ou carillons allègres impulsent aux danseurs des mouvements saccadés et ils nous emportent dans leurs élans forcenés… Le chorégraphe a laissé libre cours à l’improvisation pour chaque artiste, comme pour les volets suivants. Dans Silence, les interprètes retrouvent leur concentration sur l’envoûtante partition pour orgue de Phill Niblock, jouée en direct par Jean-Baptiste Monnot. Ils nous offrent un beau moment d’intériorité en rupture avec la transe de Volée. Enfin, Toucher clôt ces 90 minutes, avec des figures acrobatiques et un joyeux amalgame des corps enfin rassemblés.

Le noir et le silence font le lien entre ces pièces discontinues. La Mariendom de Neuviges, architecture austère en béton brut, se prêtait sans doute mieux au recueillement du public. Ici, malgré l’énergie et l’engagement des danseurs, la liberté qui leur a été accordée ne semble pas toujours maîtrisée. Ce spectacle s’inscrit, pour Boris Charmatz « dans des expérimentations chorégraphiques sans murs fixes. Une assemblée de corps en mouvement, réunissant public et artistes ». Liberté Cathédrale, réalisée dans cet esprit, peut aussi être dansée en plein air. « La pièce pourrait se déployer un jour à ciel ouvert, « église sans église » ! Y serons-nous plus libres, ou moins libres ? », s’interroge le chorégraphe.  Au public d’en juger en Avignon, sans crampons ! Mireille Davidovici

Liberté Cathédrale, Boris Charmatz : le 09/07, 21h30. Stade de Bagatelle, chemin de la Barthelasse, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.27.66.50).

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Recherche joueuse après #MeToo

Jusqu’au 21/07, au Train Bleu d’Avignon (84), Nathalie Fillion présente Sur le cœur. Au cabinet d’une neuropsychiatre experte en recherche après le mouvement #MeToo, Iris a brutalement cessé de parler… Un huis clos hospitalier où parole et langage se révèlent essentiels, la vision d’un futur aussi désastreux que désopilant.

La dramaturge Nathalie Fillion (compagnie Théâtre du Baldaquin) définit sa pièce, Sur le cœur, comme une « fantasmagorie du siècle 21 ». L’argument est quasiment d’actualité. On est à Paris en 2027. « Depuis que les femmes parlent et qu’on les écoute, précise Nathalie Fillion, de nouvelles pathologies apparaissent, qui touchent les deux sexes : peurs, anxiétés, phobies nouvelles (…), autant de symptômes qui alertent l’OMS… ». Nous sommes à la Pitié-Salpêtrière, dans le cabinet-laboratoire de la neuropsychiatre Rose Spillerman (Manon Kneusé), experte en recherche après le mouvement #MeToo. Voici le cas Iris (Marieva Jaime-Cortez), jeune fille brune, flanquée de sa sœur Marguerite (Rafaela Jirkovsky). Iris a brutalement cessé de parler. Allez savoir pourquoi… À partir de là, s’offre à nous, sur un fond de gravité essentielle, un plaisir effréné de théâtre en liberté. On y chante, on y danse (chorégraphie de Jean-Marc Hoolbecq). On y pense, aussi, dans le droit fil d’une constante allégresse.

C’est écrit avec esprit, sur un mode un tant soit peu mi-figue, mi-raisin qui fait tout le prix de la situation énigmatique dans laquelle se meut Iris. Ne traduit-elle pas en un seul geste, sans mot dire, la fameuse parole qu’on prête au Christ après sa résurrection à l’adresse de Marie-Madeleine : « Noli me tangere » (ne me touche pas) ? Iris encore, en femme des temps les plus reculés, n’appose-t-elle pas l’empreinte de sa main rougie sur la paroi supposée de la grotte pariétale ? Sur le cœur organise ainsi brillamment, dans toute sa grâce joueuse, l’exposé d’une visée anthropologique travestie en comédie musicale. Et l’on rit souvent, d’un bon rire sans bassesse, quand l’acteur Damien Sobieraff vient s’excuser d’avoir à jouer, dans cette pièce de femmes, tous les rôles d’hommes. Il est en effet, successivement, l’Ex, Mario l’assistant, le chef de la chorale de l’hôpital et Rémi l’orthophoniste. En vrai Fregoli, il se transforme en un clin d’œil et jette, dans le gynécée, le grain de poivre d’une masculinité discrètement piquante.

Nathalie Fillion, dont le talent ne se dément jamais, affirme en préalable, sans ambages, qu’on peut « rire du désastre », « faire du beau avec du laid », « chanter et danser sur les ruines ». Elle le prouve à l’envi dans un spectacle à l’esthétique moderne harmonieuse. L’honnêteté nous oblige à reconnaître que n’y sont pas pour rien, entre autres, la scénographie et les costumes de Charlotte Villermet, tout comme les lumières de Denis Desanglois. Jean-Pierre Léonardini

Sur le cœur, Nathalie Fillion : Jusqu’au 21/07, 20h20. Théâtre du Train bleu, 40 rue Paul Saïn, 84000 Avignon.

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Jeanne Balibar, magistrale Quichotta !

Jusqu’au 20/07, au Jardin de la rue Mons en Avignon (84), Gwenaël Morin s’empare du roman de Cervantès, Don Quichotte. Pour nous rappeler que, face à l’obscurantisme et aux autodafés, hommes et femmes peuvent renverser les moulins à vent, changer le monde, le transformer. Avec Jeanne Balibar, magistrale, dans le rôle-titre.

Qu’il est difficile de se concentrer ces jours, on ne pense qu’à ça ! Aux élections, aux menaces qui pèsent sur nos libertés, sur celles des artistes. Dans la nuit du 1er juillet, les locaux de la CGT d’Avignon et de l’association LGBTQ+ ont été tagués d’une croix celtique. Il nous faut être imaginatifs, unis face à la barbarie, aussi nous faut-il parler de Don Quichotte. Parce que les rêves d’un monde plus beau, plus juste, plus libre, ces rêves nés dans la tête d’un des écrivains les plus fabuleux de son temps, sont plus que jamais utiles et nécessaires. Face à l’obscurantisme et aux autodafés, face à la brutalité du monde, Don Quichotte nous rappelle que les hommes et les femmes peuvent renverser les moulins à vent, changer le monde, le transformer.

Dans le jardin de la rue Mons, l’aire de jeu est vide. Un sol poussiéreux, deux platanes. Dans un coin, à l’abri des regards, de vieilles tables, un piano posé à la va-comme-je-te-pousse, au fond, la silhouette sombre de la Maison Jean Vilar veille… C’est Jeanne Balibar qui incarne Don Quichotte. Facétieuse, têtue, revêtue d’une armure et d’un heaume en carton, brandissant à tout vent lance et épée en bois, elle s’élance à l’assaut des injustices, repoussant les hauts murs qui cernent le jardin jusqu’à nous emporter non loin de Toboso, dans cette Mancha aride et désertique. Parce que ses rêves sont plus beaux, plus forts que la réalité. Et malgré les coups qui pleuvent, les moqueries, la cruauté, la lâcheté, « Doña Quichotta » se relève, encore et encore. Jeanne Balibar incarne la fragilité, la force et le courage. Elle porte avec intensité cette partition cousue main. Tour à tour pétillante et spirituelle, avec une foi – païenne – inébranlable, elle nous fait éprouver la puissance du théâtre.

« Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom… », ainsi commence cette variation don quichottesque imaginée par Gwenaël Morin. Projet chimérique, utopiste, projet aussi fou et joyeux que celui de notre chevalier à la triste figure… Gwenaël Morin s’est engouffré dans ce récit vertigineux avec gourmandise. Marie-Noëlle joue la narratrice et Rossinante, le cheval de Don Quichotte. Elle ne cesse de trébucher sur les mots, mais aussi sur ce sol cabossé. Tout au long du spectacle, elle va jongler sur cette ambiguïté, somme toute très cervantine, du dédoublement permanent, du dedans/dehors, de cette mise en abîme du récit dans le récit, du théâtre dans le théâtre. C’est aujourd’hui banal, Cervantès fut le premier à s’émanciper des codes narratifs en vigueur (et de rigueur), provoquant la naissance du roman moderne. Comme le narrateur officiel du Quichotte, qui s’adresse, par un tour de passe-passe directement aux lecteurs, Marie-Noëlle, avec la complicité de Thierry Dupont et Léo Martin, prendra à témoin les spectateurs tout au long de la représentation. Nous sommes même invités à faire battre les ailes des géants…

Artiste complice du Festival pour quatre années, l’an passé Gwenaël Morin avait mis en scène un Songe d’une nuit d’été de Shakespeare des plus truculents. Par sa mise en scène, son découpage comme son montage tout en subtilité, il donne à voir et à entendre la quintessence du roman de Cervantès. C’est du théâtre de tréteaux, du théâtre estampillé arte povera, du théâtre qui privilégie le jeu, le plaisir, sous toutes ses coutures. Il y a de la générosité dans l’air, on aime que ce spectacle nous emporte dans son sillage. Et n’oublions pas, Don Quichotte est si libre, qu’il finit par échapper à son auteur… Marie-José Sirach

Quichotte, Gwenaël Morin d’après Miguel de Cervantès : Jusqu’au 20/07, à 22h00. Jardin de la rue Mons – Maison Jean Vilar, rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.14.14). Le spectacle sera en tournée à partir de septembre jusqu’en avril 2025 (Annecy, Paris, Chambéry, Martigues, Saint-Gervais (Suisse), Mulhouse, Lausanne (Suisse), Toulouse, La Rochelle et Aix-en-Provence…).

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Émile et Delphine

Jusqu’au 21/07, au Théâtre 11* d’Avignon (84), Arnaud Aldigé propose Il n’y a pas de Ajar. Une partition écrite par Delphine Horvilleur, rabbin de son état, sur la double figure Romain Gary/Émile Ajar. Un objet théâtral étincelant d’intelligence.

Avec, à ce jour, 110 représentations au compteur, Il n’y a pas de Ajar devrait intégrer le Livre des records. Un tel succès perpétué, c’est justice. On est rarement en présence d’un objet théâtral aussi étincelant d’intelligence, conçu et concrétisé haut la main par une conjuration de talents. Il y a la partition écrite par Delphine Horvilleur, rabbin singulier de son état. Au sein de l’association Judaïsme en mouvement, elle explore sans répit la Bible et le Talmud à la cantonade. À partir de la figure duplice d’Émile Ajar, qui permit à Romain Gary de récolter, sous ce patronyme d’invention, un second prix Goncourt clandestin avec la Vie devant soi, elle a composé un monologue d’une époustouflante virtuosité langagière et philosophique. Elle imagine que peut exister – ou prétendre être – un fils présumé d’Émile Ajar vivant dans un trou ! Cet Abraham Ajar va passer, sous nos yeux, grâce à l’actrice Johanna Nizard (cosignataire de la mise en scène avec Arnaud Aldigé) par les vertiges d’une identité protéiforme, tantôt garçon plutôt mal élevé, tantôt cagole intempestive, tantôt déité à la Gustave Moreau (du moins vois-je ainsi, à la hussarde, ces métamorphoses).

Au passage, sous le sceau d’un humour impavide, libérateur, c’est toute velléité d’identité monocorde qui est balayée. Les religions révélées, citées à comparaître, n’assignent-elles pas à chacun la faculté d’être immuable ? « Monologue contre l’identité », affirme avec force Delphine Horvilleur qui n’a pas froid aux yeux, en un élan proprement politique, voire prophétique. Johanna Nizard s’avance souveraine, dans ce conte moral résolument moderne, changeant de voix et d’apparence en un clin d’œil, distillant tous les sucs d’une partition spirituelle, qu’elle incarne en dibbouk bienfaisant.

C’est d’ailleurs tout un fond merveilleux de culture et de littérature juives qui surgit à tout moment, au cœur de ce soliloque proféré avec art, les yeux dans les yeux du public, en un constant rapport de connivence éclairée. Il en est ainsi d’instants rares où les virtualités du théâtre retrouvent, par éclairs, le bien-fondé irréfutable d’une pratique sociale digne de ce nom au plus haut prix. On est aussi l’enfant des livres qu’on lit, nous rappelle Delphine Horvilleur, à toutes fins utiles. Ne naît-on pas aussi du théâtre qu’on voit ? Jean-Pierre Léonardini

Il n’y a pas de Ajar, Arnaud Aldigé et Johanna Nizard : Jusqu’au 21/07, à 17h15 (relâche les 8 et 15/07). Théâtre le 11* Avignon, 11 boulevard Raspail, 84 000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10). Reprise du 23 au 28/09 aux Plateaux sauvages (75), en décembre à l’espace Cardin (75). Le texte est paru chez Grasset.

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Une grande et belle colère

Jusqu’au 21/07, à La reine blanche d’Avignon (84), Catherine Vrignaud présente Ce qu’il faut dire. Une partition verbale de Léonora Miano pour explorer la relation entre l’Occident et l’Afrique, quand les héros des uns sont les bourreaux des autres… Une parole forte, un poème de grande et belle colère.

Catherine Vrignaud Cohen – Cie Empreinte(s) – a mis en scène Ce qu’il faut dire, partition verbale tissée de trois textes de Léonora Miano. Née en 1973 à Douala (Cameroun), arrivée en France à 18 ans, elle vit au Togo depuis 2019. On doit déjà, à cette essayiste et romancière particulièrement active, dûment reconnue et souvent récompensée (notamment par le prix Femina en 2013, pour la Saison de l’ombre), une suite imposante d’œuvres axées sur l’esclavage, la colonisation et l’après, jusqu’aux séquelles racistes traînant dans les esprits. L’an passé, par exemple, elle publiait l’Opposé de la blancheur : réflexions sur le problème blanc, résultat d’une pensée radicale qui fit pas mal grincer des dents, surtout mais pas seulement, des bouches de gens qui braillent « On est chez nous ! ». Léonora Miano ausculte dans ce livre le concept de « blanchité », à partir d’analyses serrées sur les rapports sociaux de race, fondés sur la couleur de la peau, ce dans une perspective qu’elle définit comme « afropéenne ».

Sur une scène nue au fond sombre, une grande jeune femme, la comédienne Karine Pédurand, dont il nous est dit qu’elle « porte des projets engagés tant en France qu’en Guadeloupe », va et vient sans cesser de fixer le public dans les yeux. Elle émet une parole forte, d‘une rare complexité dialectique, qui pulvérise d’entrée de jeu le slogan mou du « vivre ensemble ». L’écriture vive, d’une veine littéraire palpitante, semée de sarcasmes, passe au crible d’un talent sans merci le dol monstrueux dû à la colonisation occidentale, cette « immigration non consentie » à l’échelle historique. Voilà un poème de grande et belle colère où se synthétise l’utopie, projetée avec vigueur, d’un monde enfin autre, délivré d’un cauchemar ancestral, car « comment fraterniser dans un pays où les héros des uns sont les bourreaux des autres ».

Pour escorter cette voix ample, puissamment proférée, il est une autre jeune femme, qui se nomme Triinu Tammsalu. Musicienne accomplie, chanteuse, elle est aussi brutiste. C’est cela qu’elle prouve tout du long, de sa présence impassible, en inventant à vue, en pleine connivence avec la comédienne, des vibrations, des grincements, des soupirs proprement inouïs, qui répercutent dans l’atmosphère l’âme acoustique de ce brûlot, sans conteste libérateur. Ce qu’il faut dire constitue une petite forme de grand sens. Jean-Pierre Léonardini

Ce qu’il faut dire, Catherine Vrignaud : jusqu’au 21/07, 11h. La reine blanche, 16 rue de la Grande Fusterie, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.38.17). Le texte est paru aux éditions de l’Arche, dans la collection Les écrits pour la parole.

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Grumberg, mère et fils

Jusqu’au 21/07, à la Scala d’Avignon (84), Noémie Pierre met en scène Moman-Pourquoi les méchants sont méchants ?La pièce de Jean-Claude Grumberg nous embarque dans les questions sans fin d’un fils à sa mère, dans une langue ingénue servie par des acteurs de haut vol. Sans oublier, jusqu’au 10/07, An irish story, l’histoire irlandaise de Kelly Rivière.

Le petit Louistiti (Clothilde Mollet) folâtre et assaille sa Moman (Hervé Pierre) de « pourquoi ? ». Elle n’a pas réponse à tout mais beaucoup d’amour. Elle l’élève seule, Popa s’est évaporé au coin d’un bar et ne paye plus la facture de l’“électrique“. Les voilà dans le noir mais ce n’est pas grave, la vie continue. Du matin au soir, leur tête à tête est une salve de répliques. La pièce se découpe en dix saynètes, débutant chacune par « Moman ! ». Grand dialoguiste, au théâtre comme au cinéma, Jean-Claude Grumberg fait sonner la langue populaire de son enfance en distordant légèrement les mots, l’accent de ceux à qui la grammaire est restée étrangère.

Le savoureux parler des faubourgs

On pense aux expressions de la Zazie de Raymond Queneau, en plus soft. L’auteur de L’ Atelier s’amuse avec le parler savoureux des faubourgs : « Il pleut des ronds de chapeau carrés », « Point à la ligne, terminus on descend »… Assommée par les pourquoi de son « Chipounet chéri », Moman biaise avec la vérité. L’est où Popa ? C’est comment la guerre ? Pourquoi ton Popa se cachait ? Pourquoi les méchants sont méchants ? Est-ce que tu es heureuse ? Autant de questions existentielles ou un peu moins (Pourquoi je m’énnuie ? Pourquoi on est pas comme les autres ? Pourquoi on a pas un cœur de pierre ?).

Dans cette relation mère-enfant intemporelle, on peut lire en filigrane, derrière les réponses sibyllines de Moman, la réalité que cache au petit Jean-Claude sa vraie maman. Sauvée par miracle de la rafle de 1942 à Paris, elle est restée seule à élever ses gosses. L’écrivain a vu son père et ses grands-parents embarqués devant lui. Son père a été déporté vers Auschwitz par le Convoi n°49, en date du 2 mars 1943… Il en restera marqué à jamais. Moman, comme l’ensemble de son œuvre, laisse entendre une sourde inquiétude. « Ma vraie maman à moi avait eu peur elle-aussi d’être expulsée à cause des loyers pas payés« , dit-il, « et de se retrouver avec ses fistons sur les bras, sans logis, « sous les ponts », comme elle disait ».

Un humour naïf et malin

La peur, que sublime un humour à la fois naïf et malin, court sournoisement entre la mère et l’enfant. Hervé Pierre et Clothilde Mollet font ressortir la saveur de cette écriture. Sans forcer le trait, ils s’amusent à incarner, lui, une dame plutôt bonasse mais à la répartie cinglante, elle, un gamin qui n’a pas la langue dans sa poche. Et dans ce petit théâtre en forme d’arène, placé au plus près des acteurs, le spectateur accepte très vite la convention théâtrale proposée par cette distribution atypique, il se trouve happé par l’énergie du jeu et du texte.

Noémie Pierre est plasticienne, elle signe ici sa première mise en scène, elle a aussi conçu la scénographie. Dans un espace réduit, à la fois appartement exigu et chambre avec dessins enfantins, les acteurs vont et viennent, disparaissent, se découpent en ombres chinoises. Les parois deviendront draps de lit, fantômes de méchants postés dans le noir, parure pour Moman dans un timide essai de coquetterie…

Entre jazz et goualante des fifties

Une inventivité de tout moment dans l’interprétation, un fragile théâtre de toile à taille humaine, l’utilisation du décor et de l’espace soulignée par la musique discrète de Thomas O’Brien. Quelques notes d’ambiance bien senties, pour marquer les transitions, entre jazz et goualante des fifties, entre bruitage et mélodie, aux accents contemporains du synthétiseur. « Moman, t’es méchante. — Je sais. C’est fait exprès. Pour t’adurcir mon fils. Pour vivre heureux faut s’adurcir ». Ce n’est pas qu’une chanson douce que servent les artistes, mais rires et tendresse l’habitent. Et l’on s’émeut, quand les rôles s’inversent, au dernier tableau qu’on aura la surprise de découvrir. Du théâtre, du vrai, direct et sans chichi ! Mireille Davidovici

Moman-Pourquoi les méchants sont méchants ?, mise en scène Noémie Pierre : Jusqu’au 21/07, à 10h15, relâche les lundis.. La Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90). Moman 10 fois est publié chez Actes-Sud, la version jeune public dans la collection Heyoka jeunesse.

Une balade irlandaise

Il était une fois… une histoire irlandaise, An irish story, qui pourrait fort bien être espagnole, portugaise, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliment contée d’une génération l’autre entre exil et mémoire, la reprise d’un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue. Entre humour et authenticité, seule sur scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, une performance artistique d’une rare qualité, à ne vraiment pas manquer ! Yonnel Liégeois

An Irish Story – Une histoire irlandaise : Jusqu’au 10/07, à 18h20, relâche les lundis. La Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).

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Rassemblement National, danger !

La dissolution de l’Assemblée nationale décidée par le président de la République nous conduit au bord du précipice.  
Désormais, l’extrême-droite est aux portes du pouvoir. Cela n’est plus de l’ordre du fantasme.

Malgré ses tentatives de dédiabolisation, l’ADN raciste, xénophobe, homophobe, transphobe du RN demeure. Derrière le vernis social de son discours, sa politique sera destructrice pour le pays, pour le monde du travail. Le champ culturel ne sera pas épargné.

L’entreprise de démolition du service public de la culture a déjà commencé. Dans des mairies d’extrême-droite mais aussi dans des villes de droite comme au Blanc-Mesnil (93) ou dans la région Rhône-Alpes.

Renvoyer dos-à-dos Rassemblement national et Front populaire, c’est jouer avec le feu. C’est mettre en péril notre démocratie. Le RN rêve d’une culture asservie et docile. D’une culture fossilisée. Son modèle : du pain et des jeux, du son et lumière pour divertir le peuple.

Rassemblons-nous pour empêcher le pire. Quels que soient les résultats le 7 juillet au soir, nous devons rester unis pour défendre l’essentiel.

Le comité du syndicat de la critique Théâtre, Musique et Danse. Paris, le 24 juin 2024

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Marguerite et Hadrien

Jusqu’au 13/07, au Théâtre de Poche (75), Renaud Meyer met en scène Mémoires d’Hadrien. L’adaptation du roman historique de Marguerite Yourcenar, superbement interprété par Jean-Paul Bordes. Un spectacle sans artifice, mais empreint de poésie.

Au loin, la rumeur des vagues. L’empereur Hadrien (76-138), au bout de son chemin, à l’heure de choisir un successeur, fait face à son passé, sans rien renier. Dans la petite salle du théâtre de poche, l’excellent Jean-Paul Bordes fait, lui, face à son public. Lequel, forcé à cette proximité, n’en partage que davantage les questionnements de celui qui préféra pendant son règne la paix à la guerre, qui consolida les rouages de l’administration romaine.

Hadrien est devenu célèbre pour sa gouvernance de l’empire, mais aussi, et bien plus récemment, grâce au roman historique publié en 1951 par Marguerite Yourcenar. Première femme a être élue à l’Académie Française en 1980, l’écrivaine a imaginé ce récit, conçu comme une longue lettre de souvenirs, et vraisemblablement proche de la réalité historique, selon des avis de spécialistes. Renaud Meyer, qui a adapté et mis en scène ce texte copieux, a voulu, dit-il, « un spectacle dépouillé de tout artifice ». Et cela fonctionne parfaitement avec au centre de l’espace un seul vestige d’inspiration romaine. Mais surtout, ajoute-t-il, il s’agit de tendre une sorte « de miroir des interrogations des spectateurs concernant l’amour, la mort et les beautés du monde ».

L’empereur finissant, tout en préparant le trône pour Marc Aurèle, son petit fils adoptif, évoque avec une tendresse infinie son amour pour Antinoüs, qui périt noyé dans le Nil, âgé de vingt ans seulement, et dans des circonstances demeurées obscures. Il ne renie rien non plus de ses actes pour pacifier ses territoires. Dans ce paysage scénique dépouillé, on retiendra la grande fresque peinte de Marguerite Danguy des Déserts qui, comme une toile naïve raconte les contrées traversées par Hadrien et la démesure de l’empire à l’heure des premiers siècles après JC. Cette toile souple, portée parfois comme une toge, contribue au respect de la poésie qui se dégage de tout l’ouvrage. Gérald Rossi

Mémoires d’Hadrien, Renaud Meyer : Jusqu’au 13/07, du mardi au samedi à 19h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21). Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar (Folio Gallimard, 480 p., 8€90).

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Faîtes vos jeux, la fête

Du 25/06 au 06/07, Grande Halle de la Villette (75), Frédéric Ferrer propose Olympicorama, le final. L’ancien agrégé de géographie présente six de ses quinze conférences-spectacles sur diverses disciplines olympiques… Du sérieux au déjanté, un triple saut dans l’incongru, de l’humour à toute épreuve !

Salle de l’Équinoxe, scène nationale de Châteauroux (36). En cette soirée du 24 mai, le public nombreux s’est mis aux abris : de la carabine au pistolet, les balles sifflent ! Une image seulement alors que Delphine Réau, vice-championne olympique à Sydney 2000 et médaille de bronze à Londres 2012 au tir à la fosse olympique, s’avance sur les planches à la rencontre de Frédéric Ferrer… Le comédien entame alors un dialogue impromptu avec la sportive de haut niveau. Sur la scène de la Grande Halle de la Villette, au final de son Olympicorama, il « met en jeu » diverses disciplines sportives, six sur une quinzaine à son palmarès : du 100 mètres au marathon, du tennis de table au handball, du saut en hauteur à la boxe super-lourd…

Chouchoutés, les Castelroussins auront pu applaudir les élucubrations-dissertations-digressions du médaillé en micro serre-tête sur le tennis de table et, bien sûr, le tir sportif ! Normal, aux alentours, sur la commune de Déols, siège le Centre national de Tir sportif (CNTS), le plus grand d’Europe. Du 27/07 au 05/08, il accueillera les épreuves de tir sportif et les premières médailles des J.O. y seront décernées. Ensuite, du 28/08 au 08/09, s’y dérouleront les compétitions paralympiques.

Sous son air pince-sans-rire, Frédéric Ferrer l’expert agrémente son propos d’anecdotes les plus incongrues, d’informations certifiées conformes mais tombées dans l’oubli, d’affirmations décalées aussi désopilantes qu’attestées et vérifiées même si elles ne sont pas toutes homologuées au fil des pages des quarante volumes de l’Encyclopédie mondiale du sport. Un exemple ? Le tennis de table, inventé en Angleterre et non en Chine, s’est pratiqué au début avec un bouchon de champagne ! De vraies-fausses conférences illustrées, hilarantes et cultivées tout à la fois, entre le ping et le pong, entre pigeons en argile et « sangliers courants » dans la fosse du tir olympique, entre chabala et roucoulette, la bataille de Marathon et les poings levés sur le podium, les jeux d’Hitler et les crochets de Mohamed Ali…

De la performance théâtrale à l’exposé Powerpoint sur grand écran, Frédéric Ferrer est un trublion inclassable sous son sérieux professoral. Qui tire à bout touchant sur la discipline sportive qu’il met en lumière, tend la perche entre vérités historiques et performances athlétiques, saute d’un trait d’humour à une référence érudite à la vitesse d’un coureur de 110 mètres haies, avec la prestance du lanceur de disque : toujours plus vite, toujours plus fort, toujours plus haut, toujours plus inattendu, la surprise au dernier bavardage comme la chute à l’ultime virage, l’éclat de rire qui vous coupe le souffle comme l’uppercut en plein visage ! Il est ainsi, le dénommé Ferrer, un puits de connaissances sous ses airs de gendre de bonne famille, chemise blanche et petites lunettes rondes. Qui vous révélera tout, sans jamais avoir osé le demander, et pour cause sur ce qui ne vous intéressait pas vraiment jusqu’à maintenant, sauf que, jeux olympiques oblige…

Petits et grands, n’hésitez point à vous aligner sur la ligne de départ, un meeting sportif peu banal ! Sans remise de médailles mais toujours, cerise sur le plateau, avec l’invité(e) surprise en fin de spectacle où le comédien dialogue avec un(e) athlète de haut niveau dans la discipline à l’affiche. De la piste en tartan aux planches de théâtre, une vision de l’olympisme qui décoiffe et assène quelques vérités au pesant d’or sur le racisme et le sexisme dans le sport. Yonnel Liégeois

Olympicorama, le final : du 25/06 au 06/07, les mardi et jeudi à 20h, le samedi à 18h. Grand Halle de la Villette, 211 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.75.75). En tournée en Seine-et-Marne à partir du 12/07 : le 12 au Plessis-Feu-Aussoux, le 13 à La Ferté-sous-Jouarre, le 16 à Nangis, le 17 à Jaulnes, le 18 à Buthiers, le 19 à Rebais, le 22 à Courtry, le 23 à Villemer, le 24 à Ocquerre. Le 10/09 à Coubert, le 11/09 à Saint-Fargeau/Ponthierry, le 12/09 à Meaux, le 13/09 à Provins.

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Le 61ème palmarès de la Critique

Le 06 juin, au Théâtre de la Ville (75), le Syndicat de la Critique a dévoilé son 61ème Palmarès pour la saison 2023-2024. En tête d’affiche, Le voyage dans l’Est d’après Christine Angot mis en scène par Stanislas Nordey, Le mandat de Nicolaï Erdman mis en scène par Patrick Pineau et Cavalières de Sarah Brannens mises en scène par Isabelle Lafon… Armand Gatti, théâtre-utopie d’Olivier Neveux, a reçu le Prix du meilleur livre sur le théâtre.

Que l’on soit critique, artiste, technicien, permanent, intermittent, attachée de presse, nous nous réjouissons de nous retrouver pour cette 61ème cérémonie des Prix du syndicat de la critique. Ces prix témoignent de la vitalité de la création et du formidable engagement de mes consœurs et confrères à veiller à ce que la critique ne se confonde pas avec promotion mais reste cet endroit où la pensée est à l’œuvre, où le doute a droit de cité.

 La critique, c’est aller plusieurs fois par semaine à la rencontre d’œuvres originales, c’est défendre l’idée qu’au théâtre, à l’opéra, c’est l’humanité qui se donne à voir dans des mises en scène parfois tourmentées, exaltées, provocatrices qui interrogent notre monde. Vous n’êtes pas là pour nous divertir ou nous faire détourner le regard. C’est un face à face que vous nous proposez. Être critique, c’est suivre des pistes, des chemins qui ne filent pas toujours droit et essayer d’en rendre compte en se souvenant du passé, en pensant à l’avenir et en conjuguant le présent.

 C’est aimer les artistes, les acteurs, les musiciens, les danseurs, les metteurs en scène, les chorégraphes, les poètes, les dramaturges. Les aimer, c’est les suivre, ne pas les oublier. Être critique, c’est aimer les mots, les corps en mouvement, une partition et se laisser emporter par le vertige qu’ils procurent. Être critique, c’est aussi aimer la nuit. Bien souvent, la lumière jaillit de la nuit, ce lieu où tout est encore possible entre nous.

Artistes, vous nous invitez au voyage et nous, critiques, sommes les chroniqueurs de ces voyages que nous nous efforçons de faire partager

Je pourrais vous dire que nous traversons une période de fortes turbulences. Il y a des trous d’airs dans la démocratie, des trous d’air dans ce qui fait société. Chez Air France, on nous dirait de retourner à nos places et de boucler nos ceintures !  Nous sommes là pour nous souvenir que quand le trou d’air se fait sentir, il faut rester debout et ensemble. Parce que, j’en suis convaincue, le « nous » est toujours plus fort que le « je ».

D’aucuns aimeraient cantonner la culture au divertissement. Renoncer à faire partager les œuvres de l’esprit au plus grand nombre, c’est renoncer à ce grand service public de la culture qui est un des piliers de notre démocratie. C’est mépriser les artistes, le public et les spectateurs en devenir. Nous continuons de cultiver l’exception culturelle, cette exception si chère à Jack Ralite et à toutes celles et tous ceux qui l’ont vaillamment défendu avant nous. En saluant votre travail, votre engagement, ces prix que nous allons vous remettre aujourd’hui en témoignent.

Marie-José Sirach, présidente du Syndicat de la Critique théâtre-musique-danse.

LES LAURÉATS 2024

GRAND PRIX (Meilleur spectacle théâtral de l’année)
Le Voyage dans l’Estde Christine Angot, adaptation et muse en scène de Stanislas Nordey

PRIX GEORGES-LERMINIER (Meilleur spectacle théâtral crée en province)
Le Mandatde Nicolaï Erdman, adaptation et mise en scène de Patrick Pineau (Création aux Célestins – Théâtre de Lyon)

PRIX DE LA MEILLEURE CRÉATION D’UNE PIÈCE EN LANGUE FRANÇAISE
Cavalièresde Sarah Brannens, Karyll Elgrichi, Johanna Korthals Altes et Isabelle Lafon. Conception et mise en scène d’Isabelle Lafon

PRIX DU MEILLEUR SPECTACLE THÉÂTRAL ÉTRANGER (Ex aequo)
A Noiva e o Boa Noite Cinderela, de Carolina Bianchi (Brésil)
Les Émigrants, de W.G. Sebald, adaptation et mise en scène de Krystian Lupa (Suisse et France)

PRIX LAURENT-TERZIEFF (Meilleur spectacle présenté dans un théâtre privé)
Guerre, de Louis-Ferdinand Céline, mise en scène de Benoît Lavigne

PRIX DU MEILLEUR COMÉDIEN
Hervé Pierre dans Moman – Pourquoi les méchants sont méchants ?, de Jean-Claude Grumberg, mise en scène de Noémie Pierre, Hervé Pierre et Clotilde Mollet

PRIX DE LA MEILLEURE COMÉDIENNE
Noémie Gantier dans L’Art de la joie, d’après l’œuvre de Goliarda Sapienza, adaptation théâtre et mise en scène d’Ambre Kahan

PRIX JEAN-JACQUES-LERRANT (Révélation théâtrale de l’année)
Sébastien Kheroufi pour la mise en scène de Par les villages, de Peter Handke

PRIX DE LA MEILLEUR CRÉATION D’ÉLÉMENTS SCÉNIQUES
Emmanuelle Roy pour la scénographie de Neige, de Pauline Bureau

PRIX DU MEILLEUR LIVRE SUR LE THÉÂTRE
Armand Gatti, théâtre-utopie, d’Olivier Neveux. Ed. Libertalia

PRIX DU MEILLEUR COMPOSITEUR DE MUSIQUE DE SCÈNE
Reinhardt Wagner pour la musique de Zazie dans le métro, de Raymond Queneau, mise en scène de Zabou Breitman

MENTION SPÉCIALE
Une maison de poupée, d’Henrik Ibsen, mise en scène d’Yngvild Aspeli (Marionnettes)

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Oui, ou la vie en négatif

Jusqu’au 15/06, aux Ateliers Berthier-Odéon (75), Célie Pauthe et Claude Duparfait adaptent Oui, le roman de Thomas Bernard. Ils font leur miel du pessimisme actif de l’auteur autrichien. Ils se frottent aux affres d’un homme arraché au désespoir par la survenue d’une étrangère qu’il ne parviendra pas à sauver de l’abîme.

Le comédien s’adresse directement au public, assis en porte à faux sur une chaise, unique meuble sur le plateau nu, à ses côtés un sac poubelle. Mi narquois, mi renfrogné, il s’empare avec gourmandise de la langue ressassante et contournée de l’auteur, de ses formules aiguisées. Le narrateur de cette histoire a sombré dans une sorte d’impasse dont ne le sortent ni ses recherches scientifiques, ni la musique de Schumann, ni la sagesse de Schopenhauer,… Pour illustrer cet état, il cite une parabole de son philosophe de chevet  : « Par une froide journée d’hiver, un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir contre la gelée par leur propre chaleur. Mais aussitôt, ils ressentirent les blessures de leurs piquants, ce qui les fit s’écarter les uns des autres (….) de sorte qu’ils étaient ballottés entre les deux maux jusqu’à ce qu’ils trouvent une distance moyenne qui leur rende la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau » (In Parerga et Paralipomena). Le ton est donné, personne ne peut sauver personne dans le monde gelé où vit le narrateur. Prostré dans sa maison à en devenir fou, dans sa haine envers la « société répugnante de cupidité, de stupidité », jusqu’à ce que l’arrivée d’une étrangère, originaire de Chiraz, le sorte de sa torpeur et lui redonne goût à la vie. Mais lui, que peut-il faire pour elle ?

Du monologue au dialogue

Célie Pauthe et Claude Duparfait n’en sont pas à leur première aventure commune avec l’écrivain autrichien. Ils avaient réalisé, en 2013, Des arbres à abattre, histoire tout aussi funèbre : un  homme raconte les obsèques d’une amie de jeunesse qui s’est donnée la mort… L’adaptation ici se focalise sur la relation entre le narrateur et la Persane rencontrée chez l’agent immobilier Moritz, seul ami du narrateur dans ce village de l’Autriche profonde. En périphérie, un personnage mystérieux, le Suisse, compagnon de l’étrangère. Il a acheté dans cette région un terrain humide et pentu pour construire à sa femme une maison de béton, dans la perspective, selon elle, de l’y reléguer. Dans le roman, la Persane n’est évoquée qu’à travers le monologue du narrateur. De coupes en réécriture, les artistes ont créé des dialogues entre les deux protagonistes. Ce court roman, inspiré d’une histoire vécue par l’écrivain, devient ici un requiem, un tombeau poétique. La comédienne iranienne Mina Kavani nourrit son personnage de sa présence décalée, son léger accent et des poèmes de Forough Farrokhzad égrenés en farsi.

Thomas Bernhard avait imaginé deux titres, Promenade et La Persane. La relation entre les deux êtres se noue dans des séquences filmées, souvenirs de leurs promenades dans la forêt de mélèzes. Des moments d’échange intense. Lui, ému par sa présence et sa fragilité, elle, se livrant sans jamais se sentir réconfortée. Elle se perçoit rejetée, exclue, perdue. « Tout est si sombre, je pourrais me perdre, j’ai froid (…) Je suis comme déchiquetée ».  Ils partagent pourtant leur passion pour Schumann en lisant ensemble les partitions, ils échangent sur Schopenhauer et elle lui fait entendre de la poésie persane. Plans larges de leurs déambulations sur les sentiers, gros plans sur le visage bouleversant de Mina Kavani doublent le récit de Claude Duparfait à la fois présent dans l’image et sur scène, le corps traversé par ces réminiscences fantomatiques. Comme aspiré par le spectre de celle qui n’est plus qu’une figure évanescente projetée sur le mur du fond.

Adresser la parole pour échapper à la folie

Dans son livre, Thomas Bernhard pose inlassablement cette question : comment survivre alors qu’on a été sauvé sans avoir pu en retour sauver l’autre ? Ce violent paradoxe est le moteur d’une écriture exutoire où il n’épargne personne et encore moins lui-même. Pour lui, « le monde est une sorte d’hiver » et l’être humain a besoin d’un manteau pour se réchauffer. La mise en scène file la métaphore du gel : malgré son grand manteau de mouton noir, la Persane n’est plus protégée de rien et sa disparition est matérialisée par un brouillard rampant qui monte insidieusement du sol et va jusqu’à engloutir le narrateur dans un froid mortel. Claude Duparfait endosse la fourrure que la défunte a laissée derrière elle, et, à travers lui le narrateur ne trouvera le réconfort qu’en verbalisant sa détresse. Le comédien semble dans l’urgence de nous adresser cette parole, puisée par l’auteur au tréfonds de la noirceur humaine.  « Lorsque je lis Bernhard, c’est comme s’il se mettait à me parler en direct« , dit-il, « il est là, en chair et en os, tout près de moi, avec son hyper exigence, son humour, son exagération érigée comme un art ».

Transporté par l’élan viscéral de l’écriture, Claude Duparfait l’incarne et la partage en direct avec le public. Quelle performance ! Par la mise en scène lumineuse de Célie Pauthe, dépouillée de tout artifice, au plus près de la tragique lucidité de Thomas Bernhard, la beauté de ce Oui transcende le désespoir distillé par Schopenhauer : « Vouloir vivre, faire effort et souffrir, telles sont les trois phases invariables de toute existence. La souffrance est d’autant plus vive que l’intelligence est plus éclairée ». Mireille Davidovici, photos Jean-Louis Fernandez

Oui, Célie Pauthe et Claude Duparfait : jusqu’au 15/06, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Théâtre Odéon-Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, 75017 Paris (Tél. : 01.44.85.40.40). Le texte est publié en Folio Poche (Gallimard).

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Gaudé, un tigre sur la colline

Jusqu’au 16/06, au Théâtre de la Colline (75), Denis Marleau propose Le tigre bleu de l’Euphrate. L’adaptation du récit de Laurent Gaudé, narrant les dernières heures d’Alexandre le Grand. Avec Emmanuel Schwartz, seul en scène, époustouflant.

Allongé sur sa couche recouverte d’un drap blanc, Alexandre se redresse, vacille, chancelle. La mort guette, le souffle se fait court, le maître de la planète chasse femmes et serviteurs. Le conquérant de Samarcande et Babylone, le vainqueur de Darius roi des Perses désire être seul en ces dernières heures. Il pleure son désespoir de disparaître à 32 ans, lance cris de haine et de colère, évoque ses amours et ses amitiés, revoit ce fameux Tigre bleu campé sur les berges de l’Euphrate, se remémore erreurs et bonheurs. Un long monologue entre tendresse et passion, désirs et ambitions.

Au bout du bout du monde, la tente plantée au bord du Gange, Alexandre agonise et pourtant la vie, les tumultes de la vie agitent toujours son esprit et sa mémoire. Il suffoque de ce trop plein d’énergie qui l’a mené toujours plus loin, toujours plus haut, de ce trop plein de vie qui l’étouffe, victoires militaires et conquêtes amoureuses. Aujourd’hui, il livre un ultime combat dont, pour une fois, il se sait vaincu. Lui, l’épopée personnifiée, entre illusions et trahisons, plaisirs de la chair et de l’esprit, de tous les superbes paysages entrevus, de toutes les magnifiques villes rasées et reconstruites, des champs de bataille rouges sang aux courbes de princesses ensorcelantes, il ne veut retenir qu’une seule image : la vision, fugace et fugitive, de ce tigre bleu qui le hante encore, symbole de beauté, de majesté et de puissance. Tout à la fois amoureux de la philosophie et mu de la plus cinglante cruauté, il s’éteint au souffle de ses éternelles contradictions.

L’homme, drapé de blanc, murmure, tempête, éructe, gémit aussi. Plus qu’époustouflant Emmanuel Schwartz, embrasant la scène de sa seule présence… D’une seconde l’autre, de sa voix tantôt chuchotante tantôt luxuriante, le comédien multiplie les apparences. D’un mot, d’un geste, d’un regard, il devient 10 000 soldats, troupeau d’éléphants, cheval fou à l’assaut de l’ennemi, conquérant impétueux de vastes espaces ! Mais aussi, à l’acte final d’une vie parcourue à grand galop, puissant conquérant redevenu petit d’homme anéanti, nu, fini, réduit au silence. Derrière lui, unique décor changeant, l’image d’un ciel qui s’éclaircit ou s’assombrit, du noir au bleu, du blanc au gris…

Et l’on s’interroge, pourquoi avoir attendu si longtemps la programmation en France de ce spectacle hautement puissant, prenant, émouvant, convaincant ? Il fut créé en 2018 au Théâtre de Qat’Sous de Montréal, magistrale mise en scène de Denis Marleau à sublimer l’écriture de Gaudé. Un spectacle habité, hanté de notre propre finitude à l’heure où le gong résonne. Yonnel Liégeois, photos Yanick Macdonald

Le tigre bleu de l’Euphrate, Laurent Gaudé et Denis Marleau : jusqu’au 16/06, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 15h30. Le texte est disponible aux éditions Actes Sud-Papiers. .Jusqu’au 09/06, se donne aussi Terrasses, mêmes auteur et metteur en scène. Théâtre national de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).

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Cannes, festival et luttes sociales

Aux éditions de l’Atelier, Tangui Perron publie Tapis rouge et lutte des classes, une autre histoire du Festival de Cannes. Le récit du lien étroit et méconnu qui unit le cinéma français, le mouvement ouvrier et les batailles politiques qui ont donné naissance à l’un des événements majeurs de l’industrie cinématographique mondiale. Paru dans La vie ouvrière/Ensemble, un article de Marine Revol.

Marine Revol – Pourquoi ouvrir votre livre avec le discours engagé de Justine Triet recevant la Palme d’or en 2023 ?

Tangui Perron – J’étais à Cannes à ce moment-là, en tant que cinéphile et adhérent CGT, et nous cherchions une porte d’entrée pour soutenir nos revendications. Ce discours fut la bonne surprise, il portait nos valeurs. On lui a dit qu’elle avait craché dans la soupe, que c’était une faute de goût, que Cannes n’était pas le lieu pour ce type de revendications. C’est tout le contraire et c’est le propos que je développe. L’existence de son film est le fruit de tout un écosystème vertueux d’aides qui résultent de mobilisations historiques, politiques et syndicales, et c’est peut-être ce qui a été le moins compris dans son discours. Mon ambition est de rappeler que ce qui fait le cinéma français, aujourd’hui, ce sont en partie des lois issues de luttes sociales.

M.R. – Rappelons que la CGT siège au Conseil d’administration du festival…

T.P. – Initialement, le festival était prévu en 1939 pour concurrencer la Mostra de Venise de l’Italie fasciste. En raison de la guerre, la première édition a été reportée en 1946. Il fallait se débarrasser du fascisme et reconstruire une démocratie sociale et culturelle en France. Cannes était alors la conjonction de professionnels qui voulaient défendre le cinéma français et d’un formidable élan patriotique. Ces espoirs se ressentaient jusque dans le palmarès de la première édition où figure en haute place La bataille du rail de René Clément, hymne à la résistance cheminote. C’est aussi à Cannes qu’a commencé la mobilisation contre les accords Blum/Byrnes, qui permettent la libre pénétration du cinéma américain en France contre des avantages financiers, qui a abouti à la loi d’aide au cinéma votée en 1948.

M.R. – Concrètement, quel fut le rôle du mouvement ouvrier dans la création du Festival de Cannes ?

T.P. – Il faut prendre le mouvement ouvrier dans sa pluralité : syndiqués, partis, coopératives, les militants d’un jour ou de toujours. Il a joué un rôle déterminant au sein du conseil d’administration, pour faire en sorte que l’événement ait lieu. La CGT a activement contribué, via le syndicat des acteurs, à faire venir les vedettes françaises qui lui préféraient la Mostra de Venise. Enfin, il y a eu une mobilisation locale extraordinaire, des habitants des quartiers populaires, d’anciens résistants, de militants, pour construire en seulement quatre mois, en 1947, le Palais Croisette, siège du festival.

M.R. – Le symbole d’un cinéma capable de rassembler au-delà des classes sociales et des intérêts partisans ?

T.P. – Sans vouloir nier la lutte des classes, je crois beaucoup à « l’être ensemble« , qui transcende les particularités au sein d’une salle de cinéma ou d’une manifestation. On prétend souvent que la France a inventé le cinéma, alors que ça n’est pas forcément vrai, mais elle a peut-être inventé cette façon de regarder des films ensemble et de créer la possibilité d’un débat, d’une contradiction, de penser ensemble.

M.R. – Estimez-vous que le Festival de Cannes a perdu cette fibre populaire ?

T.P. – L’histoire du Festival de Cannes, ce sont des travailleurs qui l’ont écrite et ce sont maintenant les riches que l’on invite à table. Les prix de l’immobilier ont aussi fait que ce festival, qui était une grande célébration populaire, est devenu excluant. Mais il existe encore des moyens d’entraide qui permettent d’y avoir accès. Cannes peut encore muer et cela reste une fête du cinéma. Propos recueillis par Marine Revol

Tapis rouge et lutte des classes, une autre histoire du Festival de Cannes, de Tangui Perron (éditions de L’Atelier, 144 p., 16€).

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