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Le travail aux grilles du Luxembourg

Jusqu’au 14 juillet à Paris, sont accrochés aux grilles du Jardin du Luxemboug des « EtreS au travail » (Photos Magnum). Une exposition photographique qui met un coup de projecteur sur le vécu de millions d’hommes et de femmes à travers le monde. Sous le regard de Bernard Thibault, le représentant des syndicats français à l’Organisation Internationale du Travail (O.I.T.). Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Bernard Thibault, représentant des syndicats pour la France à l’OIT et ancien secrétaire général de la CGT, nous partage son regard sur une petite sélection de photographies.

Fishermen, Weligama, South Coast, Sri Lanka, 1995 © Steve McCurry/Magnum Photos / Pêcheurs perchés. « Telle une fresque, cette photo montre des pêcheurs, superbes, sur leur perchoir. C’est aussi le symbole de l’instabilité et de la précarité dans lesquelles vivent de plus en plus de travailleurs aujourd’hui ».

Plantation de riz chez les lolo noirs, région de Cao Bang, Vietnam, 2015 © Jean-Michel Turpin. « Malgré les avancées technologiques, il reste des tâches basiques – ici, planter du riz – que seuls des femmes et des hommes peuvent accomplir. L’objectif est de se battre et de créer les conditions pour un travail décent, avec des rémunérations à la hauteur, des horaires à respecter, etc., car c’est dans le domaine des travaux manuels que le travail décent est le moins respecté dans le monde ».

Staff working at DF-ROBOT, siège d’une entreprise de robotique open source, Shanghai, China, 2015 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos. « Une forme de figure mécanique à image humaine laisse entrevoir la question de l’impact des technologies d’aujourd’hui sur le travail et la vie quotidienne. Il n’y a pas de fatalité quant aux conséquences de leur usage. Le défi sur les finalités de ces évolutions est en revanche de première importance, d’où la volonté que ces évolutions se fassent en toute transparence, en s’appuyant sur un débat démocratique qui permette aux travailleurs d’intervenir. »

Jean-Michel, fondeur de l’aciérie de Saint-Saulve, France, 2008 © Jean-Michel Turpin – Fondeur à l’aciérie de Saint-Saulve dans le Nord. « L’ouvrier fondeur a des allures de chevalier blanc au milieu de cette aciérie, un environnement de travail particulièrement pénible et usant, avec chaleur, bruits et cadences. C’est une représentation héroïque du travail, au cœur de la transformation de la matière en objets usuels ».

Brick kilns marooned in water, Ashulia, Bangladesh, 2010 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos – Ouvrier bengali sortant les briques de l’eau après un orage. « Voilà un travail directement lié aux effets des bouleversements climatiques qui frappent déjà certaines zones du globe, notamment parmi les plus pauvres. Il montre l’enjeu de la redéfinition des modes de production et d’échange à l’échelle internationale, pour faire face aux impératifs environnementaux ».

At the offices of Turkcell, Istanbul, Turkey, 2013 © Jonas Bendiksen/Magnum Photos. Bureaux de la Turkcell, opérateur de téléphonie, Istanbul. « Un open space, un espace de travail ouvert. Cela laisserait croire à un espace de travail collectif, convivial, alors que très souvent c’est en réalité une forme d’organisation géographique du travail conçue pour espionner et surveiller encore un peu plus un travail de plus en plus individualisé ».

Atelier Valentino in Rome, Italy, 2015 © Jerome Sessini /Magnum Photos. Atelier de la maison de couture Valentino, Rome. « Les petites mains de la haute couture montrent que le travail peut être un art. Or, malgré cette dimension de création, ces métiers restent très mal payés, alors que les produits finaux sont vendus parfois des fortunes puisque nous sommes dans le secteur du luxe ».

Modern Gallery of the Menil Collection, Houston, Texas, USA, 2000 © Thomas Hoepker / Magnum Photos. Surveillants dans une salle de la Menil Collection, Houston. « Dans une des œuvres d’art exposées dans cette salle de musée, un être humain est en position assise alors même que les surveillants, de vrais êtres humains, sont, eux, debout. Le contraste, la contradiction sont frappants. On se demande si ce ne sont pas les œuvres qui surveillent les surveillants ».

Usine d’électroménager, Shangai, Chine, 2006 © Jean-Michel Turpin. « Cette photo, qui montre une rangée d’ouvrières anonymes devant une chaîne de montage, n’a une dimension humaine que parce que l’une des ouvrières a le visage tourné vers l’objectif. Ce regard empêche la photo d’exprimer une inhumanité totale. Il y a presque une forme d’interpellation ».

Hospital cafeteria of Asti, Italy, 2011 © Steve McCurry / Magnum Photos-Alex Majoli/Magnum Photos. Cuisines de l’hôpital, Asti, Italie. « La préparation des repas participe à l’ensemble de la chaîne de santé. Il y a un énorme contraste entre l’objet même de l’établissement – la santé des individus – et un espace de travail très confiné, pénible ».

Factory workers doing quality control checks, Shanghai, China, 2012 © Olivia Arthur / Magnum Photos. Ouvrières au poste de contrôle qualité – Shanghai, Chine. « Cette photo illustre à nouveau un paradoxe : la production industrielle a été obligée d’imaginer des postes de contrôle pour vérifier la qualité des produits en bout de fabrication. Mais le travail des contrôleuses est également un travail à la chaîne, dans une tâche routinière, dos à dos et qui renvoie à l’individualisation des personnels ».

EMI – Saipem, Black Sea, Turkey, 2001 © Ian Berry / Magnum Photos. Forage pétrolier sur la Mer Noire, Turquie. « Même lorsqu’il est individualisé par des formes de management qui y incitent, le travail reste très souvent le résultat d’un travail collectif. Ici, au milieu de l’exploitation d’un gisement pétrolier, on voit un travail d’équipe avec une répartition des tâches. En même temps, c’est bien l’avenir de la planète qui est en jeu : on ne pourra pas continuer à prélever ses ressources aussi aveuglément qu’on l’a fait durant ces dernières décennies ».

 

À voir aussi :

Usimages, jusqu’au 15/06 sur l’agglomération Creil Sud Oise (60). Comme les précédentes, cette troisième édition d’une biennale photographique au contenu fort original et ciblé s’attache à explorer les liens entre art, travail et entreprise. Avec cette question lancinante : comment rendre compte de la réalité du travail lorsque le regard photographique se pose souvent avec peine au coeur de l’usine ou du bureau ? Treize superbes expositions, gratuites et ouvertes à tous, dans des parcs et lieux publics sur les communes de Creil. L’oeil averti et stylisé, interrogatif ou contemplatif de photographes contemporains, français et étrangers. Les deux coups de coeur de Chantiers de culture : « La mélodie des échafaudages » du taiwanais Huang Sheng-Min à la Halle Perret de Montataire, « La CGT à la une, des slogans et des images » avec une sélection des Unes de l’hebdomadaire La Vie Ouvrière accrochées aux grilles du square Philippe Decourtray à Nogent-sur-Oise. Yonnel Liégeois

Manuscrits de l’extrême, jusqu’au 07/07 à la BNF François-Mitterrand de Paris. Les textes microscopiques rédigés par Blanqui dans sa prison, le message d’un résistant anonyme écrit sous l’assise de sa chaise de torture, des petits papiers jetés du wagon de déportation, la révélation couchée sur feuille de Blaise Pascal, le sang du prisonnier comme encre sur la chemise… Au total, ce sont 150 manuscrits (quatre thématiques : Prison, Passion, Possession, Péril), émouvants et inattendus qui s’offrent à la vision et à la lecture du visiteur. Des mots écrits dans l’urgence ou sous le feu de la passion, à l’heure souvent des moments ultimes quand la mort est annoncée ou quand la faucheuse a frappé l’être aimé, des mots pour survivre ou espérer, des mots d’une puissance insoupçonnée à l’heure dernière ou pour survivre face à l’enfermement ou à la catastrophe, pour exprimer l’amour fou ou les hallucinations. Des manuscrits de larmes et de sang, d’utopies et de rêves, de passions dévorantes et d’espoir aussi, une magnifique exposition d’une grande puissance évocatrice. À ne surtout pas manquer ! Y.L.

 

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Patricia Cangemi, profession Atsem

En même temps qu’ils ont remplacé les « dames de services », les agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles (Atsem) ont vu leur rôle élargi. Sans mesurer leur place essentielle dans le développement éducatif et culturel des petits d’homme, sans en voir la traduction au plan du salaire et du statut. Rencontre avec Patricia Cangemi, atsem à Colmar

 

Sainte-Croix-en-Plaine, près de Colmar. Lorsqu’elle aperçoit Patricia, Anna court se presser contre elle. 9 heures, les derniers parents quittent l’école, laissant derrière eux des cris, des rires, quelques sanglots. Patricia aide Lena à se défaire de son manteau et Bryan, trois ans, à enfiler ses chaussons qu’il a mis à l’envers. « Ça va mieux ? », demande-t-elle au petit garçon. La veille, l’enfant était souffrant. « Il arrive qu’on nous dépose des enfants mal fichus. Si on tombe malade à notre tour, c’est la double peine. En décembre, j’ai été absente une semaine, j’ai pris un jour de carence, ça m’a fait 45 euros en moins sur ma fiche de paye. C’est difficile à accepter quand on touche 1 100 euros par mois ».

Entre les photocopies, l’archivage des travaux des enfants dans le cahier de vie, la collation de 10 heures, les pauses-pipi, l’heure de la récréation surprend Patricia dans la réalisation d’une frise pour le couloir représentant les profils des vingt-trois enfants de la classe. « Les missions de l’Atsem ne se limitent pas à la surveillance et à l’hygiène des enfants et des locaux. On nous demande d’être plus polyvalents, d’assister les enseignants au plan matériel et éducatif, mais on nous refuse l’accès à la catégorie B ».

10h40, on frappe des mains dans le couloir. « La récréation est terminée », dit Patricia, délaissant la préparation d’un atelier pour aider les enfants à se déshabiller. Vingt minutes plus tard, Yannis, Anna et Bryan, ont pris place devant des feuilles et des feutres. « Ils sont mieux tes points, Anna, pique plus doucement ». « Tu vas trop vite, Bryan, on est sur la feuille des traits et tu fais des ronds ». Se tournant vers Khatia, l’institutrice : « On fait les dernières ? Je crois qu’ils commencent à décrocher ». La matinée touche à sa fin. Patricia ne fait plus la cantine, malgré le manque à gagner. « Le bruit y est assourdissant. Les enfants ont été cadrés toute la matinée, ils n’ont qu’une seule envie, se défouler ». Après le déjeuner, elle sera de sieste, comme tous les jeudis. « C’est un temps de surveillance : faire en sorte que les enfants s’endorment sereinement, les rassurer, leur faire un câlin, si besoin. En somme, veiller à ce que tout se passe bien ».

16 heures, Bryan se réveille. Il s’assied sur son lit, met le pied droit dans le chausson gauche, le pied gauche dans le chausson droit. Patricia passe entre les couchettes, secoue les draps, plie les couvertures. 16h20, les derniers élèves partis, la journée de Patricia commencée huit heures plus tôt n’est pas pour autant terminée. Il y a les tables à ranger pour le lendemain, la classe à balayer, le couloir et les sanitaires à nettoyer. « Je serai chez moi vers 18 heures. Je pourrai enfin me poser dans le calme et le silence. Enfin, si mon compagnon et mon fils de 10 ans sont « d’accord »… », lâche -t-elle en souriant.  Jean-Philippe Joseph

Repères :

« Venant du secteur privé lucratif, je trouve du sens au métier d’Atsem. Les parents nous confient leurs enfants, on participe à leur éveil et à leur développement. Mais nous ne sommes pas reconnus à la mesure de ce que l’on fait », souligne Patricia Cangemi. « Atsem » signifie agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles. Ce sont à 99,6 % des femmes. Au nombre de 55 000, elles sont soumises à une double autorité hiérarchique : celle de la commune en tant qu’employeur, celle du directeur ou de la directrice d’école pendant le travail. Soutenues par les organisations syndicales, et les parents d’élèves, elles réclament notamment l’affectation d’une Atsem par classe, la reconnaissance de la pénibilité et un déroulement de carrière en catégorie B.

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El reino, la corruption grand écran

Du cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen, El reino (Le royaume) se révèle un thriller haletant. Un film inspiré par les scandales de corruption qui ont bouleversé l’échiquier politique ibérique ces dernières années, dont le gouvernement Rajoy. Maîtrisé et décapant, El reino est couronné de 7 Goyas, l’équivalent des Césars français.

 

Manuel López-Vidal est un homme politique espagnol influent dans sa région. Alors qu’il est promis à un brillant avenir, il doit intégrer la direction nationale de son parti, la machine s’enraye quand la police reçoit des preuves d’un vaste système de corruption dans lequel un de ses amis proches serait impliqué. L’affaire ne tarde pas à remonter jusqu’à lui. Pris au piège, il plonge dans un engrenage infernal. Car malgré l’évidence, il n’est pas question une minute de reconnaître sa culpabilité individuelle.

Disons-le tout de suite, El Reino (Le royaume) s’inspire de façon assumée des scandales de détournement de fonds et de pots-de-vin du Parti populaire, sorte de feuilleton qui a rythmé la vie politique espagnole depuis une dizaine d’années et finalement fait tomber l’ex-Président du gouvernement, Mariano Rajoy. « La corruption politique en Espagne – et surtout, la totale impunité dans laquelle vivent ses leaders depuis une dizaine d’années – nous a laissés, ma co-scénariste Isabel Peña et moi, d’abord perplexes, indignés puis déprimés, et enfin presque anesthésiés », explique d’emblée Rodrigo Sorogoyen. « C’est la répétition des affaires de corruption de ces dernières années qui nous a décidés à raconter cette histoire ».

Opérations immobilières floues visant à enrichir des cadres corrompus du Parti et à financer les campagnes électorales, comptabilité parallèle écrite à la main dans des petits carnets… La réalité dépasserait parfois la fiction ? Le deuxième long-métrage de Sorogoyen, couronné de sept Goyas (l’équivalent de nos Césars), a bien sûr le mérite d’aborder de front les sujets de l’éthique et de l’engagement politique. Mais le tour de force est ailleurs. Pas de plaidoyer ou de scénario dénonciateur. Sorogoyen prend ouvertement le parti du film de genre et se lance dans un thriller tambour battant (presque littéralement tant la petite musique d’une minuterie devient lancinante). En adoptant le point de vue du politicien accusé au lieu de celui des forces d’investigation, le cinéaste donne par ailleurs une envergure inattendue à son personnage. Un geste déstabilisant qui lui permet de sonder l’homme mais aussi de remonter, de l’intérieur et avec force détails, le fil d’une organisation entière et d’une supercherie presque institutionnalisée.

Mention spéciale à l’acteur Antonio de la Torre, qui endosse le rôle principal et participe de tous les plans avec une sobriété comparable à celle de son costume propret. Après une première partie très concentrée sur les dialogues, qui permettent la mise en place d’une intrigue à la fois minutée et documentée, la deuxième moitié du film devient plus spectaculaire dans l’action. Empoignades, vols, perquisition, dissimulation de preuves aux forces de l’ordre, courses poursuites, accidents de voiture, etc. Jusqu’à cette scène invraisemblable, dans une maison cossue d’Andorre, où des preuves matérielles sont simplement stockées dans une chambre fermée à clef.

Autour de lui, le portrait de famille qui se dévoile est également très maîtrisé. Certains personnages renvoient directement à des politiciens liés aux scandales – Gürtel, Bárcenas, Bigotes – bien connus des Espagnols. Par petites touches, l’appareil médiatique fait également parti du tableau jusqu’à ce face à face final hypertendu où Bárbara Lennie, dans le rôle de la journaliste expérimentée, renonce à la grande interview télévisée bien huilée de l’accusé, pour lui poser la question que chaque citoyen a en tête : pensait-il à ce qu’il faisait ? Dominique Martinez

Le contexte espagnol

El Reino renvoie directement au contexte politique et social espagnol actuel. D’abord, il est sorti fin septembre 2018 en Espagne, trois mois avant que l’extrême droite fasse son apparition sur la scène politique régionale, fruit de l’alliance du PP (droite) et de Ciudadanos (centre) avec Vox (jeune formation d’extrême droite) pour gouverner l’Andalousie et mettre fin à trente-six ans de gouvernance socialiste (PSOE). Ensuite, les Espagnols sont appelés à un scrutin législatif anticipé le 28 avril convoqué par le président du gouvernement, le socialiste Pedro Sánchez, face à l’impossibilité de faire adopter son projet de budget national en février dernier et donc de gouverner.

Dans ce contexte, les deux grandes centrales syndicales espagnoles, UGT (Union general de trabajadores) et CCOO (Comisiones obreras), appellent à une participation massive au scrutin et exigent un tournant social dans un texte commun où figurent dix propositions inspirées par « l’humain d’abord ». Le secrétaire général des CCOO, Unai Sordo, réclame en outre que les citoyens ne soient pas traités « comme des enfants qu’il faut distraire ». Seul moyen selon lui de « regagner le contrat social », « la crédibilité et la légitimité dans les institutions », ainsi que de barrer la route à l’extrême droite en Espagne comme en Europe.

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Montreuil, 80 ans d’histoire vivante

Seul musée de France voué à l’histoire du mouvement ouvrier, le Musée de l’Histoire Vivante sis à Montreuil (93) fête cette année ses quatre-vingts ans d’existence. L’occasion d’une exposition, mais aussi l’expression d’une ambition. Un joyau de culture dans un écrin de verdure !

 

L’histoire peut avoir l’ironie facile et parfois cruelle. Théophile Sueur, industriel en cuir et peaux, a fait édifier en 1872 une gentilhommière au cœur d’un parc des hauts de Montreuil, à quelques encablures de ses usines. Pouvait-il imaginer que l’un de ses successeurs (il fut maire de la ville de 1866 à 1876, sautant allègrement du second Empire à la IIIème République), Hilaire Fernand Soupé, communiste bon teint qui rompra avec le PCF  pour adhérer en 1940 au PPF de Doriot, convaincrait en 1937 le conseil municipal de se porter acquéreur de l’édifice. Deux ans plus tard, en 1939, le maire Soupé coupe le ruban de ce qui est devenu le Musée de l’Histoire Vivante, avec une exposition consacrée au 150e anniversaire de la Révolution, voué dès son origine à l’édification des masses par la narration de l’épopée communiste. Bon sang montreuillois ne saurait mentir. Et cela, sous les cheminées marquées des initiales encore visibles de Théophile Sueur !

C’était il y a quatre-vingts ans. Une ouverture éphémère, puisque le tout jeune musée est contraint de fermer ses portes en 1940 sur injonction d’Alfred Spengler, maire désigné par le régime de Vichy. Les portes rouvrent en 1946, en s’inscrivant dans la ligne tracée en 1939. « Il était dans une linéarité de la philosophie de la révolution communiste, demeuré dans une position statique alors que le Parti communiste évoluait de son côté », concède Frederick Genevée, Président de l’Association du musée. Difficile d’en sortir d’autant que, de 1946 aux années 80, la municipalité assure le financement. À mesure que les années passent, le public se restreint à celui des militants ou des organisations liées au Parti, à quelques délégations étrangères sympathisantes. Marcel Dufriche, maire de 1971 à 1984, en prend conscience. Il charge ses responsables de l’époque de ranimer ce corps malade en lui conservant son identité et les portes se referment jusqu’en 1987.

À la réouverture en 1988, l’esprit subsiste mais la méthode a changé. « Nous sommes dans une démarche pédagogique en plus d’être culturelle », énonce Véronique Fau-Vincenti, conservatrice du Musée. « La démarche a toujours été pédagogique et didactique, la différence étant que c’était partisan et que ce ne l’est plus », renchérit Éric Lafon, directeur scientifique de l’institution. « Nous sommes un musée de banlieue avec pour vocation de démontrer qu’il y a des mouvements de banlieue », ajoute-t-il. Ce que Frederick Genevée  confirme : « C’est un projet inscrit dans une ville et un département de Seine-Saint-Denis avec une histoire industrielle et politique qui résonne ». Il en dégage un fil conducteur, « on sait d’où l’on vient et l’on questionne davantage que d’apporter des réponses ». Dégagé de l’empreinte partisane, le Musée de l’Histoire Vivante, consacré en 2002 par son intégration aux Musées de France, ambitionne désormais d’être le seul en France voué à l’histoire du mouvement ouvrier. Là où d’autres l’ont précédé en Europe. Une ambition qui suppose la collecte de ces objets militants qui dorment dans les caves des organisations ou de militants qui en mesurent mal la valeur muséale.

Dans le droit fil des luttes populaires, les années se suivent  comme autant d’anniversaires à commémorer par autant d’expositions. Après 1936 en 2016, la Révolution russe de 1917 en 2017, celle de 1848 en 2018, s’annoncent celles de 2020 et le congrès de Tours, fondateur du Parti communiste français, et les 150 ans de la Commune en 2021. Plus modestement, et sur le mode de l’autocélébration, le Musée fête ses 80 ans d’existence avec l’exposition « Ouvrier.e.s ». Un hommage aux ouvriers et ouvrières, de la représentation de leur travail à leurs délégués en passant par l’usine et les figures mythiques.  « Une seule exposition par an », regrette Véronique Fau-Vincenti, « faute de moyens ». S’ajoutera toutefois cette année un hommage rendu à Jules Durand à partir du 18 mai. Jules Durand ? Un docker havrais, syndicaliste libertaire, condamné à mort, gracié par Armand Fallières et mort à l’asile en 1926. Un musée de l’histoire ouvrière, mais aussi de sa condition. Alain Bradfer

 

Une expo pour un à-venir

« Par cette exposition au titre symbolique, « Ouvrier.es », nous ne célébrons pas seulement les quatre-vingts ans de notre institution », affirme avec conviction Éric Lafon, « de salle en salle, par les documents, images et objets que nous valorisons, nous attirons aussi le regard du public et des décideurs sur toutes les potentialités de notre musée ». Pour le directeur scientifique du Musée de l’Histoire vivante, il s’agit d’offrir in visu la préfiguration de ce que pourrait être dans un futur proche un grand musée dédié à l’histoire du mouvement ouvrier. Avec autant d’expos marquantes à la clef, déclinées aujourd’hui dans un espace limité : de l’ouvrier paysan à l’ouvrier des villes, de la fabrique à l’atelier et de la manufacture à l’usine, de la place des femmes à l’entreprise, des grandes figures de l’épopée ouvrière (le mineur, le cheminot, le métallo…), de l’ouvrier dans la littérature et au cinéma… L’homme fourmille d’idées, de rêves et de projets, l’association qui préside à l’avenir du lieu aussi ! D’autant que nichent ici quelques trésors qui méritent une visite : le bureau de travail de Jaurès, le riche fond d’archives de Louise Michel et de Jules Vallès…

Personne n’en doute au MHV : les collections actuelles pourraient être le fondement d’un musée plus grand, plus moderne, plus accessible. Et conduire, sur le site actuel réaménagé et agrandi par exemple, à l’inauguration d’un Musée d’Histoire du Mouvement Ouvrier. Toujours inexistant en France, contrairement à d’autres pays européens ! D’ores et déjà, organisations syndicales, mutualistes et coopératives ont affiché leur soutien à un tel projet. Un haut-lieu de l’histoire du travail enracinée dans une réflexion historiographique rigoureuse, un haut-lieu d’une histoire vivante d’hier au temps présent enracinée dans son incontournable dimension internationale. Yonnel Liégeois

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Le travail des enfants, pas du jeu !

Ils sont 152 millions par le monde, ils ont entre 5 et 17 ans. Ils ramassent le coton en Ouzbékistan huit à douze heures par jour, ils extraient le cobalt au Congo… Associations de consommateurs et syndicats se mobilisent à la veille du 20 novembre, Journée internationale des droits de l’enfant.

 

 

Le chiffre est effrayant, à peine croyable : 152 millions d’enfants dans le monde, en 2016, étaient astreints au travail, selon l’Organisation internationale du travail (OIT). Près de la moitié étaient âgés entre 5 et 11 ans. Le phénomène touche l’Afrique (72 millions d’enfants), l’Asie et le Pacifique (62 millions), les Amériques, les États arabes, mais aussi l’Europe, en Italie ou en Géorgie. L’agriculture est le premier employeur, devant les services et l’industrie. Plus de 70 millions d’enfants effectuent des travaux dangereux : transport de charges lourdes ou extraction de matières premières (cobalt, lithium, coton, cacao…) utilisées ensuite dans la fabrication de vêtements, de voitures, de smartphones, de produits de beauté, etc…

En Indonésie, en République démocratique du Congo ou en Ouzbékistan, les mécanismes qui concourent à entretenir le travail des enfants sont les mêmes. À commencer par des salaires de misère qui obligent les parents à mobiliser tout ce que la famille compte de bras pour arriver à un revenu décent. Au nom de quoi ? Du jeu de la concurrence libre et non faussée et de la doxa libérale qui veut que la baisse des droits sociaux est un pendant de la baisse des prix. « Il faut sortir de cette logique, agir au-delà des frontières en engageant des coopérations, en créant des convergences, entre les associations de consommateurs et les syndicats », a plaidé Fabrice Angéi, secrétaire confédéral CGT, lors d’un colloque organisé au mois d’octobre par Indecosa-CGT et l’association européenne des consommateurs, ECU, qui fédère plus de vingt organisations de consommateurs de seize pays. Le thème ? Le travail forcé et le travail des enfants. Si la lutte contre le travail des enfants, et son éradication, est fondamentale, elle suppose aussi de trouver d’autres sources de revenus pour les familles. « Ça commence par le paiement de salaires décents », remarque Mathieu Arndt, d’Amnesty International. « On peut aussi s’interroger sur d’autres éléments », ajoute Bernard Thibaut, ex-secrétaire général de la CGT, aujourd’hui au Bureau international du travail (BIT), « comme le fait, par exemple, que seuls 12 % des travailleurs dans le monde bénéficient d’une indemnisation chômage ».

Au-delà des cadres réglementaires plus ou moins contraignants, il semble que l’information au public soit une des armes les plus efficaces pour rendre les entreprises, toujours soucieuses de leur image, plus responsables. « Le défi est de donner la parole au consommateur », suggère Sergio Veroli, président de l’ECU. « Mais l’Europe doit aussi être plus forte, plus unie au plan politique. Elle a fait le marché et la monnaie uniques, elle se doit de garantir les droits des citoyens et des travailleurs ». Les enfants au travail ? Autant de jeunes têtes absentes des bancs de l’école, privées du droit d’écrire et de lire, interdites d’emprunter les chemins de la culture, condamnées à un avenir précaire. Jean-Philippe Joseph

 

Repères :

Deux normes de l’Organisation internationale du travail (OIT) protègent en théorie les enfants contre l’exploitation économique : la convention n°138, qui fixe un âge minimum à l’emploi et au travail, et la convention n°182, relative aux pires formes de travail des enfants. En France, la loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordres, votée en 2017, oblige les groupes internationaux à s’assurer que leurs activités se font dans le respect des droits humains fondamentaux. Les premiers rapports sont attendus pour le début de l’année prochaine.

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Drouet, sale temps pour la forêt

Symbole d’une nature authentique, la forêt française connaît depuis quelques années une phase d’industrialisation inédite. Mécanisation lourde, monocultures, engrais et pesticides, la gestion forestière est désormais calquée sur le modèle agricole intensif. C’est le constat que fait François-Xavier Drouet dans son film Le Temps des forêts, en salle depuis le 12 septembre. Gilles Quentin, secrétaire général de la CGT de l’O.N.F. (Office National des Forêts) et agent forestier pendant quarante ans, livre son analyse.

 

 

Dominique Martinez – Quelle est votre première réaction après la découverte du film Le Temps des forêts ?

Gilles Quentin – Son constat est très juste. Il montre la mise à mal de la culture traditionnelle de la forêt qui suppose de longues années. C’est la différence avec une plantation d’arbres de même essence que l’on fait pousser rapidement pour des besoins de production. La biodiversité animale et végétale qui caractérise une forêt n’a plus sa place dans cette logique. On ne gère pas une forêt comme on gère un champ de maïs.

 

D.M. – La question écologique occupe en ce moment le devant de la scène médiatique. Qu’apporte le film ?

G.Q. – Il a le mérite de poser les choses, de clarifier les enjeux écologiques et productifs autour des forêts, symbole de la nature. Or, aujourd’hui, malgré les beaux discours, on n’accompagne plus, on ne respecte plus le rythme de la nature. On est entré dans une logique de rentabilité censée répondre à des pseudo-besoins industriels ou à des injonctions du marché du bois qui impose des modes avec tel ou tel diamètre, etc. Il ne faut pas céder à tout cela. Un sol forestier regorge d’une richesse inestimable qui n’a rien à voir avec celui d’une plantation d’arbres ou d’une culture intensive comme il y en a tant. Le modèle productiviste s’impose à nous également. Il faut faire du chiffre, quitte à détruire des espaces forestiers traditionnels séculaires.

 

D.M. – C’est aussi l’orientation de l’O.N.F. ?

G.Q. – Absolument. Seul compte le montant de mètres cubes de bois vendable rapidement. En forêt de Vierzon par exemple, où j’ai travaillé de nombreuses années, il y avait des centaines d’hectares d’un mélange de chênes, hêtres, frênes… Et sous prétexte qu’une essence rencontrait quelques difficultés, on a tout rasé pour replanter des pins maritimes et des pins sylvestres parce qu’ils ne vont pas générer de dépenses. Ils ont moins besoin d’eau et de protection du soleil et puis dans une cinquantaine d’années, quand ils seront exploitables, ceux qui sont aux responsabilités aujourd’hui ne seront plus là… Le titre du film est très juste : la question est bien celle du Temps des forêts qui est incompatible avec la logique de productivité immédiate aujourd’hui prioritaire.

 

D.M. – Le film montre le malaise des personnels de l’O.N.F. : à quoi est-il dû ?

G.Q. – Quand il n’y a plus que le budget et la quantité de bois vendu qui comptent, on perd le sens de notre travail. Et cela ne fait que s’aggraver progressivement. Au-delà des suicides de plusieurs collègues ces dernières années, des jeunes agents démissionnent désormais. On ne devient pas forestier par hasard. On le devient souvent par passion et après une formation technique. L’appartenance à un service public constitue une dimension supplémentaire : la forêt qu’on a choisi d’accompagner est un bien commun. Elle appartient à tous, et donc aux générations futures. Or, la logique productiviste de la direction de l’O.N.F. s’y oppose frontalement. Le nombre d’emplois en est une autre caractéristique : d’ici la fin de l’année, 135 postes seront supprimés sur 4 000. Nombre de maisons forestières dans lesquelles avaient obligation de vivre certains agents vont également être vendues. Nous n’échappons pas à l’austérité : réduction de la masse salariale et vente de l’immobilier. Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Quatre marches pour la forêt

Pour la défense des forêts publiques, l’intersyndicale organise quatre « marches pour la forêt ». En lien avec diverses organisations et associations de défense de la nature et de la forêt au départ de Strasbourg, Mulhouse, Valence et Perpignan, entre le 17 septembre et le 24 octobre. Ces parcours convergeront vers l’emblématique forêt de Tronçais où doit se dérouler la dernière vente de bois traditionnelle de l’O.N.F., le 25 octobre. Ce sera l’occasion d’un grand rassemblement citoyen.

L’O.N.F. gère 25 % des forêts françaises. 8500 personnels y travaillent : 4000 agents (gardes forestiers de droit public), 3000 ouvriers forestiers (de droit privé), 1500 cadres et personnels administratifs. « La situation s’est considérablement dégradée depuis 2015 avec l’arrivée du dernier directeur général qui n’hésite pas à dégainer son arsenal procédurier dès qu’il peut contre nous », souligne Gilles Quentin. Les huit organisations syndicales, réunies en intersyndicale (Solidaires, CGT Forêt, CGT Fnaf, EFA-CGC, l’Unsa, deux organisations FO), ont d’ailleurs démissionné de tous leurs mandats en septembre 2017 pour marquer l’absence totale de dialogue social.

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Mai 68 : Raoul Sangla, au temps de l’ORTF

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Lauréat en 2007 du Grand prix de l’audiovisuel de la Sacem, Raoul Sangla est un nom qui ne s’oublie pas au temps des Averty, Barma, Bluwal, Lorenzi et Santelli, du temps de la télé en noir et blanc… Il s’affiche comme un grand réalisateur, un défenseur assidu du service public. « Sertisseur de la réalité », comme la bague au diamant, ainsi parle-t-il de son métier ! En exclusivité pour Chantiers de culture, il livre quelques images de son joli mois de Mai 1968.

 

« En cette année-là, j’étais réalisateur à l’ORTF, l’Office de Radio-Télévision Française, depuis quatre ans. Je militais au Syndicat français des réalisateurs affilié à la CGT. La première décade de ce mois-là fut, on le sait, fertile en hoquets de l’histoire : la révolte étudiante, sa répression secouèrent l’opinion publique et aboutirent aux manifestations de masse du 13 mai. Les personnels de l’ORTF expriment, à cette occasion, leur solidarité aux étudiants. Ils ajoutent à ce motif de grève leur indignation devant la carence de l’information dans le service public, notamment du journal télévisé ((le journal parlé avait plus de tenue, concernant les événements du Quartier Latin). Michel Honorin et Jean-Pierre Chapel avait néanmoins réalisé pour « Panorama », le magazine de la rédaction de Cognac-Jay, un reportage sur les lieux aux alentours de la Sorbonne : censuré quelques heures avant sa diffusion, le 10 mai, jour du grand soir de la rue de Gay-Lussac ! La direction du journal fait cadenasser les armoires où sont les caméras portables, assurant ainsi le mutisme aveugle du journal…

Cette situation échauffe l’humeur des professionnels, statutaires et intermittents, et aboutit à la création d’une intersyndicale. Elle décide, le 18 mai, de l’occupation des locaux, et prend la responsabilité de diriger la grève des 1200 salariés. L’intersyndicale siégeait à la Maison de la radio, j’en étais le secrétaire administratif et présidais, à sa demande, son bureau de vingt membres. Comme dans maintes entreprises privées ou publiques, des groupes de travail s’organisent aussitôt en vue d’élaborer un nouveau statut pour l’Office. Dans la foulée, femmes de ménage et laveurs de carreaux revendiquent un bleu supplémentaire, mais aussi l’objectivité de l’information à l’ORTF ! L’ensemble des réflexions finit par constituer un protocole que le juriste Georges Vedel met en forme, à la demande de l’intersyndicale. Une épreuve de force intervient alors avec Yves Guéna, le nouveau ministre de l’Information, le 31 mai. Le jour-même, il fait évacuer le Centre d’Issy-les-Moulineaux. Le 4 juin, un studio de radio est investi par des militaires et des techniciens du privé. Les ingénieurs, qui ne sont pas en grève mais qui assurent le service minimum pour garantir la maîtrise de l’outil de travail, court-circuitent le signal des intrus, le dérivent sur un autre studio qu’ils dirigeront jusqu’à la fin du mouvement.

L’opération « Jéricho » assure la ronde de nos soutiens autour de la Maison de la Radio (les murs résistent, de multiples meetings sont animés par des grévistes qui sillonnent nos provinces. Le 25 juin, les statutaires reprennent le travail, le 1er juillet ce sera le tour des réalisateurs et producteurs. Augmentation des salaires, création d’un Comité d’entreprise furent parmi les revendications catégorielles obtenues. Le projet d’un ORTF démocratique, lui, se réfugia dans nos mémoires, où il veille encore ! L’épuration – comme l’écrit Jean-Pierre Filice (1) – qui frappa nos camarades journalistes, nous ne l’avons pas oubliée non plus : 36 licenciements, 10 mutations et à l’actualité parlée, 22 licenciements et 20 mutations. Le tout ordonné en personne par le général De Gaulle, dont la vindicte fut tenace… L’ultime pied de nez du pouvoir ? L’entrée, le 1er octobre, de la publicité de marque sur les téléviseurs !

Un mot d’ordre pour clore cette éphéméride de souvenirs ? « Ce n’est qu’un combat, continuons le début ! », il est de Bernard Lubat ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

(1) Auteur de Mai 1968 à l’ORTF, une radio-télévision en résistance (Nouveau Monde éditions/INA).

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Mai 68 : Maurice Grimaud, un Préfet de police en alerte

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Préfet de police à Paris de 1966 à 1971, succédant au sinistre Maurice Papon, Maurice Grimaud (1913-2009) s’est imposé comme l’une des grandes figures de l’époque. Autant par sa détermination à éviter violences et bavures policières en mai 68 que par son sens du dialogue. Un grand serviteur de la République (1) qui nous raconta en exclusivité, quelques mois avant sa disparition, sa journée du 13 mai. Un témoignage de haute teneur, Chantiers de culture l’offre à ses lecteurs.

 

Mai 68 ne fut pas une succession ininterrompue d’affrontements entre jeunes et policiers comme on serait tenté de le croire en visionnant aujourd’hui les images conservées par les médias. Dans le récit que j’en ai fait quelques années plus tard (2), j’ai indiqué que nous avions eu à faire face, pendant ces six longues semaines, à « seulement » neuf journées ou nuits de grande violence. Le 10 mai fut la première et en a gardé durablement le nom de « nuit des barricades ». La violence y atteignit des paroxysmes, marquant une rupture inquiétante avec les manifestations relativement « modérées » des jours précédents.

Le franchissement de ce palier, qui devait donner une toute autre dimension à la « révolution » de Mai 68, mérite qu’on revienne sur ses causes. Deux circonstances fortuites contribuèrent à transformer en drame ce qui aurait pu et dû se limiter à un affrontement du type de ceux des journées précédentes. La première fut la fâcheuse décision du Premier ministre, Georges Pompidou, de maintenir son voyage en Afghanistan qui le tiendra éloigné de la France pendant les dix premières journées, décisives à bien des égards, de cette crise majeure de la Vème République. La seconde résulte de la première et l’aggrave : l’intérim du Premier ministre était assuré par un homme des plus estimables, monsieur Louis Joxe, garde des Sceaux, que ses précédentes fonctions n’avaient guère préparé à cette lourde tâche et qui ne se sentait pas l’autorité d’un vrai chef de gouvernement. Place Beauvau, le nouveau ministre, Christian Fouchet, n’avait ni l’expérience ni l’autorité de Roger Frey, auquel il avait succédé quelques mois plus tôt. Il en résulta un sensible flottement dans la gestion des événements. Monsieur Pompidou aurait sans doute évité ces tergiversations et pris rapidement, dans cette nuit mouvementée, les décisions apaisantes qu’attendaient les étudiants : la réouverture de la Sorbonne et la libération de leurs camarades condamnés à des peines de prison. Ce qu’il fit dès son retour à Paris, le lendemain, mais c’était trop tard.

La dramatisation de la nuit des barricades eut un autre effet de grande conséquence : la constitution d’un front de solidarité entre les étudiants, les leaders d’une gauche jusque-là aussi désorientée que le gouvernement, et les formations syndicales soucieuses de n’être pas débordées par leurs plus jeunes éléments. Son éclatante démonstration fut le grand défilé unitaire du 13 mai qui conduisit plus de 200 000 manifestants, de la gare de l’Est à Denfert-Rochereau, ce que l’on n’avait pas vu à Paris depuis plusieurs décennies. Cette journée, elle-aussi, était chargée de dynamite, un rien eut pu la faire exploser. Nous avions toutes les raisons de le redouter : une immense foule, très disparate, est à la merci de provocateurs comme il s’en est tant rencontré dans la longue histoire des troubles et des révolutions en France et dans le monde. Une certaine sagesse partagée évita ces redoutables dérives. D’abord, le contact put être établi avec les leaders les plus raisonnables du mouvement syndical. J’eus moi-même, à sa demande, un long entretien avec un leader du SNES (Syndicat national de l’enseignement supérieur) qui partageait mes soucis et nous convînmes de garder le contact tout au long de la journée.

On connut cependant un moment de réelle inquiétude lorsque l’équipage d’un véhicule de Police-Secours, conduisant à l’hôpital un jeune accidenté de la circulation et traversant la place Denfert-Rochereau, fut agressé par un groupe de jeunes. Le brigadier avait demandé de l’aide par radio et déjà une équipe armée d’une compagnie républicaine de sécurité volait au secours de leurs camarades. Pierre Cot (3), qui se trouvait parmi les leaders politiques du grand cortège, m’avait aussitôt appelé pour me dire que les responsables s’engageaient à assurer la sécurité du véhicule de Police-Secours. Une intervention armée pouvait avoir les plus graves conséquences, on rattrapa de justesse l’équipe envoyée en renfort. Le moment délicat restait celui de la dislocation du cortège. Surexcités par le succès, les plus entreprenants lancèrent le mot d’ordre « À l’Élysée ! ». C’était l’assurance d’affrontements redoutables. Daniel Cohn-Bendit, vrai leader du mouvement étudiant et le plus populaire, sut sagement détourner ses troupes vers le Champ de Mars pour de plus calmes occupations. On dut pousser dans les deux camps un grand soupir de soulagement. Propos recueillis par Yonnel Liégeois.

(1) Je ne suis pas né en mai 68, souvenirs et carnets 1934-1992 (éditions Taillandier). Outre son parcours de citoyen et de grand « commis » de l’État, du brillant élève du lycée Henri IV au directeur de cabinet de Gaston Defferre, Maurice Grimaud a publié son agenda d’alors, au jour le jour, des événements de Mai 68 : un moment d’histoire, conté sur le vif par un grand témoin !

(2) En mai, fais ce qu’il te plaît (éditions Stock).

(3) Ministre de l’Air en 1936 dans le gouvernement de Léon Blum, sous le Front populaire. Député de gauche à Paris, battu lors des élections législatives de juin 68.

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Luciano Travaglino, un artista perfetto !

L’œil est vif, le regard malicieux et empreint de générosité. Luciano Travaglino ? L’homme est petit de taille, mais grand par le talent, inversement proportionnel à sa modestie ! Qui dirige à Montreuil (93), avec Félicie Fabre, le théâtre de La Girandole.

 

Son talent est multiforme : il est à la fois metteur en scène, chanteur, musicien, mime, acteur de théâtre ou artiste de la Commedia dell’arte. Mêlant tour à tour le Français, l’Italien et les dialectes Lombardo-piémontais ou Vénitien ! Il préside avec intelligence et bonhommie aux destinées du théâtre de La Girandole à Montreuil, banlieue limitrophe de Paris, très dynamique culturellement.

Sa renommée dépasse largement le périphérique parisien. Il faut dire qu’à l’instar d’Obélix, Luciano est tombé tout petit dans la marmite artistique… « J’ai grandi avec un oncle pianiste qui était aveugle. À partir de trois-quatre ans, il me mettait à côté de lui. Je crois que j’ai appris à chanter avant de parler ! À l’école maternelle, chez les bonnes sœurs, on faisait du théâtre, on chantait. Après, je fus enfant de chœur, je pouvais faire des effets spéciaux avec l’encens, la clochette…. Donc j’ai baigné là-dedans et le curé était un passionné de cinéma, de théâtre et un conteur extraordinaire ! Rien qu’en écoutant ses sermons, c’était déjà une leçon de théâtre ». Comme on le voit, quelques bonnes fées se sont penchées discrètement sur le berceau du petit Luciano pour lui inoculer le virus du spectacle.

 

Vers l’âge de 9-10 ans, avec son cousin il construit un petit théâtre dans le grenier pour y monter des saynètes. Ils font venir leurs copains contre monnaie sonnante et trébuchante… Quelques années plus tard, ils voient plus grand : dans le grenier d’une ferme, avec un tourne disque, ils présentent des soirées cabaret-théâtre. Las, il n’y a pas que le plaisir dans la vie. Ayant arrêté ses études très tôt, Luciano travaille comme menuisier avec son père, il apprend ensuite à réparer les radios et les télévisions. « À mon retour de l’armée, je me suis mis à mon compte et je gagnais très bien ma vie. J’étais fan d’un groupe qui s’appelait « I Gufi ». Ils étaient quatre, habillés en noir, un peu comme les Frères Jacques, ils avaient un répertoire de chansons farfelues qui me plaisait bien ».

Parmi eux, un comédien qui avait fait l’Academia filodramatica di Milano, le Conservatoire des arts dramatiques… Le virus dormant  se réactive et Luciano prend le téléphone. C’est la période des auditions, il faut préparer un morceau en prose, un poème et un extrait d’une pièce de théâtre. Ce sera « En attendant Godot », Beckett lui porte chance : il est pris ! Il parcourt chaque jour en voiture les trente-cinq kilomètres qui séparent Milan de son village natal, Gravellona. Après le cursus de deux ans, il en sort en 1976, auréolé du premier Prix !

 

Aussi gratifiant soit-il, un premier prix de conservatoire ne fait pas vivre. Il trouve quelques engagements à Turin, puis à Rome. Entre chaque engagement, il revient au village et reprend son travail …alimentaire, cela pendant deux ans. Mais Luciano garde en tête le choc d’une découverte faite à Milan : muni d’une carte d’entrée gratuite, il allait régulièrement au théâtre, un soir il vit le Mime Marceau. « Je fus ébloui par la précision du geste, l’expressivité du visage… Je me suis dit : Whaouh, je veux faire pareil ! Le conservatoire m’avait beaucoup apporté au niveau de l’expression orale, mais il n’y avait aucun travail sur la gestuelle. Et toute mon aisance sur scène en tant qu’amateur, je l’avais complètement perdue ! J’étais tout raide, il n’y avait que la tête et la voix, je n’avais plus de mains ni de bras… J’avais besoin de retrouver mon corps ». Cette année-là, Marceau ouvrait une école à Paris, le jeune homme se renseigne également sur les écoles Decroux et Jacques Lecoq. Il  choisit ce dernier, son enseignement ne se limitant pas au mime. Il réussit le passage en seconde année mais il a englouti toutes ses économies, il ne peut plus payer. De retour en Italie pour les vacances, il annonce la bonne et la mauvaise nouvelle : il ne peut pas continuer. Son frère lui propose de lui prêter l’argent nécessaire. Ignorant que ce geste ne sera pas seulement une aide professionnelle, il lui permettra de faire une rencontre décisive pour son futur.

Lors de cette seconde année chez Jacques Lecoq, en 1980 il fait la connaissance de Félicie Fabre. Après un diplôme de littérature moderne, la jeune femme a suivi une formation à l’école du cirque d’Annie Fratellini avant d’intégrer le Théâtre-Mouvement de Jacques Lecoq. Ils ne se quitteront plus, vivront et travailleront ensemble. Luciano améliore son Français, Félicie apprend l’Italien… Ils montent des spectacles qu’ils interprètent, fondent en 1981 la compagnie de La Girandole (un nom compréhensible dans les deux langues : ce qui scintille et brille, la guirlande…) pour pouvoir les diffuser en France et en Italie. Ils se partagent entre les deux pays pendant plusieurs années puis ils s’installent à Paris pour scolariser leur fille aînée. Ils se complètent artistiquement. Si la palette de Luciano est plus vaste, Félicie est une comédienne d’une rare finesse, pouvant alterner des rôles graves avec des personnages d’irrésistible godiche. Avec eux deux, on passe du rire aux larmes. Leurs auteurs de prédilection ? Dario Fo (le magnifique « La lune et l’ampoule »), Ruzzante, Eduardo de Filippo, Pirandello, Pasolini (« Uccellacci e Uccellini ») mais aussi Feydeau, Victor Hugo, Andrée Chedid…

 

Très vite, il leur faut un lieu pour répéter, stocker costumes et décors. Ils achètent un loft à Montreuil en 1991, qu’ils transforment en un chaleureux espace culturel. Le Théâtre de la Girandole ouvre ses portes au public en 2007, il devient très vite un lieu de rencontre convivial où l’on sert thé à la menthe, pâtisseries ou potage revigorant avant ou après le spectacle. Accueillant de jeunes compagnies, organisant des débats entre artistes et public, Luciano et Félicie sont aussi des passeurs, soucieux de donner accès à tous à des spectacles intelligents et populaires à la fois.

Le dernier projet mené à bien par le couple d’artistes est la mise en place en 2010 d’une décentralisation estivale nommée « Théâtre de Verdure ». En étroite collaboration avec la municipalité de Montreuil, ils ont investi et réhabilité une parcelle des anciens « Murs à Pêches » où ils migrent et s’installent dès les beaux jours. Les cultures de pêches en espaliers à Montreuil remontent  au XVIIème siècle et cette production fruitière, qui couvrait 300 hectares en 1907, a perduré sur une quarantaine d’hectares jusqu’aux années 1970. Une grande partie des murs à Pêches furent ensuite détruits, lorsqu’en 2003 huit hectares furent classés par le ministère de l’Environnement. La Girandole a trouvé là un lieu idéal, touchant directement des quartiers moins favorisés de la ville. Avec un programme intitulé « Sous les Pêchers la Plage », se succèdent concerts, théâtre, marionnettes, clowns et… bals. Allora, festeggiamo ! Chantal Langeard

À voir aussi :

– Jusqu’au 30/06 partout en France, le Festival de caves : cette originale expérience de théâtre « souterrain », initiée à Besançon par le pétulant Guillaume Dujardin à la direction artistique, mérite vraiment le détour ! Un décor, une atmosphère et une intimité créative à nul autre pareil, un ravissement atypique à ne vraiment pas rater… Dont « La méduse démocratique », d’après Robespierre-Saint Just- Sophie Wahnich, interprétée par Damien Houssier dans une mise en scène d’Anne Monfort et « Deux mots » de Philippe Dorin, avec Anne-Laure Sanchez dans une mise en scène de Monique Hervouët. Yonnel Liégeois

– Jusqu’au 30/06, au Théâtre 14 (75), Le mémento de Jean Vilar : sous les traits d’Emmanuel Dechartre, dans une mise en scène de Jean-Claude Idée, l’ancien directeur du TNP de Chaillot et créateur du festival d’Avignon, se conte et raconte. Ses joies, ses bonheurs, ses déboires aussi…Une évocation toute de sobriété, et d’humanité, à partir du Mémento, journal intime comme de combat, le carnet de bord d’un artiste enraciné dans son temps, tiraillé entre son amour pour les comédiens et son ironie mordante envers les tutelles au pouvoir. Y.L.

– Jusqu’au 01//07, au Théâtre de L’épée de bois (75) à la Cartoucherie, L’établi : l’adaptation à la scène de l’emblématique témoignage de Robert Linhart. L’histoire de ces étudiants, gauchistes et idéalistes qui, dans l’après Mai 68, se font embaucher en usine et « s’établissent » pour propager leur idéal révolutionnaire. Une épopée ouvrière narrée avec sincérité et conviction, plus une illustration linéaire qu’une mise en tension dramatique. Y.L.

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Mai 68 : Jacques Kraemer, le théâtre entre en scène

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Metteur en scène et auteur dramatique, Jacques Kraemer balade son aérienne stature depuis de nombreuses décennies sur tous les tréteaux de France. De ses débuts jusqu’à ce mois de Mai 68 où il dirige le Théâtre Populaire de Lorraine, il nous conte son épopée. La parole d’un homme de théâtre pétri de convictions.

 

Moi qui ne conserve rien, j’ai miraculeusement retrouvé mon agenda de l’année 1968. À partir de cet objet, de mes souvenirs, de documents et livres, et d’une forte impression laissée en moi par un travail avec des étudiants marseillais sur L’École des Femmes de Molière, j’ai entrepris en 2007 une sorte d’anamnèse sur mon année 1968 ! Pendant que nous étions en tournée dans le Sud-Ouest de la France avec un spectacle de Michel Vinaver et qui devait déboucher, quarante ans plus tard en mai 2008, sur la création de ma pièce, Agnès 68

À partir de ce même agenda, j’ai même entrepris de composer un vrai-faux journal de mon année 68 ! Il s’agissait pour moi de comprendre mes trente premières années (j’avais trente ans en mai 68), de tenter de me remémorer celui que j’étais il y a quelques décennies, de prendre autant que possible la mesure du chemin parcouru depuis, de constater mes évolutions. Ceci, afin de voir si j’avais su réaliser plus ou moins un accord avec l’époque. Je sais, comme l’écrivait le poète de mes amis, Maurice Regnaut disparu, « qu’au mieux, tu seras de ton temps ».

En mai 68, je dirigeai le Théâtre populaire de Lorraine, que j’avais fondé en 1963. J’étais très engagé. Politiquement, militant du Parti communiste français. Théâtralement, dans la voie d’un théâtre populaire appuyé sur les idées de Brecht, visant à s’inscrire dans un mouvement révolutionnaire et  gagner un public nouveau, notamment celui des vallées industrielles mosellanes. Nous tournions avec Le Menteur de Corneille que j’avais mis en scène dans les villes de notre région. La grève générale, à laquelle nous nous sommes associés, nous a fait arrêter la tournée. La troupe, constituée en une sorte d’équipe autogérée, a alors entrepris de donner des petits spectacles d’intervention sur l’actualité dans les usines sidérurgiques occupées par les grévistes auxquels il s’agissait d’apporter le soutien actif des comédiens.

Cette rencontre avec le public ouvrier allait avoir de profondes répercussions, particulièrement pour moi, puisqu’elle marque ma naissance à l’écriture théâtrale, avec ma première pièce, Minette la bonne Lorraine, une parabole sur les mines de fer et la sidérurgie qui allait devenir un des spectacles emblématiques de l’après Mai 68.

En ce qui me concerne, je rejoignis les gens de la décentralisation théâtrale rassemblés au Théâtre de la Cité de Villeurbanne, futur TNP en mars 1972, dirigé par Roger Planchon. Nous allions vivre, du 21 au 25 mai, de fiévreuses journées de remises en question de la pensée et de la pratique théâtrales, une oreille collée au transistor pour suivre heure par heure l’évolution de la situation politique chaotique. Ce fut une activation formidable de la pensée et une libération de la parole, comme l’ont constaté tous ceux qui vécurent ces journées mémorables. Le 25 mai, nous avons signé un Manifeste qui est entré dans l’histoire du théâtre. Avec l’impératif éthique de maintenir le cap des théâtres publics vers la conquête de spectateurs qui ne sont pas spontanément concernés par l’art théâtral, ceux que nous avons appelés « le non-public ».

C’est cet idéal de générosité et d’intelligence qui continue, cinquante ans après, à inspirer jour après jour l’action théâtrale de ma compagnie. Ici et maintenant. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Retour sur expérience

Une réflexion que poursuit à sa façon Jacques Kraemer dans un court texte, avare de pages mais riche de convictions, un entretien conduit par le critique Karim Haouadeg ! « Un phare dans la nuit profonde » invite le dramaturge à revisiter son parcours et sa trajectoire à la lumière de ce qu’il advient aujourd’hui. De la

Opal, une enfant d’ailleurs

fondation du Théâtre Populaire de Lorraine en 1963 jusqu’à l’installation de sa compagnie à Mainvilliers (28) en 2013, de ses déboires avec la censure aux coupes de subvention érigées en sanction, l’acteur de la décentralisation se remémore plus de cinquante ans de pratique théâtrale. Pour conclure, avec la même fougue et la même force de persuasion, qu’il aspire encore et toujours à « proposer le théâtre d’art le plus exigeant et novateur à un public toujours plus large, toujours plus populaire »… Un Sisyphe des temps modernes qui présente sa nouvelle création, « Opal, une enfant d’ailleurs », du 07 au 09/06 à La Forge de Nanterre (92) et du 06 au 21/07 à la Salle Roquille d’Avignon ! Y.L.

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En guerre, un film d’action… collective

Après La loi du marché, implacable critique sociale, le cinéaste Stéphane Brizé enfonce le clou avec En guerre. Un drame collectif où Vincent Lindon campe un syndicaliste CGT en lutte contre la fermeture programmée de son usine jugée trop peu rentable. Un film politique, réaliste et captivant.

 

C’est un film d’action. Un film d’action collective, même. Peut-être faut-il commencer par là pour appréhender En guerre, le nouveau film de Stéphane Brizé, qui fut en compétition au Festival de Cannes et désormais sur les écrans. Le pire serait qu’il soit reçu comme un film à charge ou à thèse. Ce qu’il n’est pas. Pas de tendres victimes ou de méchants bourreaux cyniques. Le récit évite toute vision manichéenne et préfère un vrai face à face nourri par une volonté farouche de comprendre ce qui mène des salariés au débordement, à la violence, soudaine et furtive, qui éclate dans des reportages télé.

Les images de salariés en colère, en grève ou en pleine manifestation sur fond de fermeture d’usine sont devenues courantes dans le paysage médiatico-économique ces dernières années. Ici, Perrin Industrie, une entreprise de métallurgie, annonce sa fermeture alors qu’elle fait encore des bénéfices, qu’elle a empoché des aides d’État en vue de développer l’emploi et que les salariés ont accepté de travailler 40 heures hebdomadaires payées 35 pour garder leur job. Ce scénario est un classique de l’action syndicale. Ses détails sont pourtant moins connus du grand public. Stéphane Brizé se saisit de cette parole non tenue, argument dramatique classique par excellence, pour dérouler une trame narrative menée tambour battant. Les salariés ont quatre mois pour mener la bataille et tenter de s’opposer à la délocalisation du site, jugé trop peu rentable par les actionnaires. Une injustice contre laquelle l’État lui-même ne peut rien…

Au-delà du suspense narratif qui tient le spectateur en haleine, le film assume une visée pédagogique et revendique une matière réaliste. Stéphane Brizé a enquêté pendant plusieurs mois et s’est inspiré de la lutte, en 2009, des salariés de Continental emmenés par Xavier Mathieu, ancien délégué syndical crédité au scénario ; de celle des salariés d’Air France qui en étaient venus à déchirer la chemise d’un de leur DRH à la sortie d’un comité d’entreprise mouvementé en octobre 2015 ; de celle des 38 ouvriers de Métal Aquitaine de Fumel, dans le Lot-et-Garonne, qui font encore tourner l’usine qui a servi de décor au tournage. Les impératifs temporels et le cadre institutionnel réels – bataille judiciaire, jeu du dialogue social, tenue des assemblées générales, des grèves et des manifestations – apportent les nuances des deux visions qui s’opposent et rythment savamment cette course contre la montre.

Le récit assume son indignation sur le sort des ouvriers, démolis par la financiarisation de l’économie, mais sa rigueur presque documentaire parvient à déconstruire l’image archétypale du syndicaliste CGT borné. Auréolé du prix d’interprétation à Cannes il y a trois ans pour son rôle de chômeur taiseux et d’employé sidéré par la violence du monde du travail dans La loi du marché, Vincent Lindon endosse ici le costume du leader de la contestation avec une colère et une fierté palpables. Et lorsqu’en pleine réunion de CE, il lance à son PDG « vous en avez un d’boulot, vous ?! », on ne sait plus bien qui s’indigne. Lui ? Son personnage ? Les deux ? Dominique Martinez

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Mai 68 : Jacques Aubert, que s’est-il vraiment passé ?

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Que s’est-il vraiment passé en Mai 68 ? C’est un peu tiré par les cheveux, mais je peux vous en parler savamment. À l’époque, je tenais un salon de coiffure sur le Boulevard Saint-Germain. En fait, tout a commencé avec l’invention de l’effilage au rasoir qui eut pour effet une augmentation du prix de la coupe de cheveux. Ce qui entraîna une désertification des salons de coiffure, ce qui eut pour conséquence une augmentation de la longueur des cheveux des plus démunis, et en premier lieu des jeunes, qu’ils fussent étudiants ou pas.

Les ouvriers, en ces temps-là, propres sur eux et cravatés, ne cédèrent pas à cette tentation. Voulant rester les oreilles dégagées, ils réclamèrent que les employeurs prissent en compte l’augmentation du merlan*. Le patronat s’y refusa, arguant qu’il ne pouvait être tenu responsable du dynamisme capillaire de la classe ouvrière. Une réponse qui engendra un certain mécontentement chez les salariés de tout poil. Chez les étudiants aussi, la grogne allait crescendo. Les loustics ne comprenaient pas qu’on leur interdise le dortoir des filles, vu qu’eux-aussi avaient besoin du peigne démêlant pour leur tignasse. Si certains recteurs allèrent jusqu’à dire qu’il s’agissait là d’un prétexte, la suite ne tarda pas à démontrer qu’ils se mettaient le bigoudi dans l’œil. De Gaulle, qui présidait la France depuis une dizaine d’années et qui était chauve, ne comprit pas la nature du conflit et au lieu d’envoyer les tondeuses, il déploya ses CRS. Qui, la tête trop près du casque, ne trouvèrent rien de mieux que d’empoigner les jeunes par les cheveux pour leur crêper le chignon !

Les ouvriers, c’est congénital, dès qu’il voit un cogne taper sur quelqu’un, fusse-t-il jeune, instruit et velu, ça les défrise ! Bientôt, au comble de la protestation, les étudiants cabossés refusèrent d’aller en cours et les prolos, mécontents et colériques, n’allèrent plus travailler non plus. De Gaulle, dans l’espoir de mater tout ça, mit son képi sur sa tête et s’en alla voir le Général Massu qui, bien qu’il ait lui-aussi la boule à zéro, possédait quelques chars. La tentation fut grande d’envoyer deux trois obus sur les gueux, mais vu qu’il ne sortait plus rien des usines et que si l’on massacrait les prolos, il n’en sortirait pas d’avantages, le patronat préféra négocier. C’est Georges Pompidou, un moins chauve que les autres et Premier ministre, qui s’en chargea. À Grenelle, ce fut « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette ».

La broussaille sourcilleuse d’un Pompidou n’empêcha point Jojo, Séguy le syndicaliste tout rougeaud qu’il était, de frisoter de la tonsure sur un avenir meilleur et il fallut lui céder du terrain. Entre autres choses, il obtint l’augmentation de la prime de coiffure pour tous et les étudiants, même mal coiffés, furent autorisés à tenir les filles par la main. C’est alors que De Gaulle eut du cran ! Rappelant qu’à la Libération lui-aussi avait eu la raie sur le côté, il demanda aux gens s’ils l’aimaient encore. Il se trouva une majorité, dont les cheveux s’étaient dressés sur la tête à la vue des barricades, pour dire que oui, au fond, oui, ils l’aimaient encore et ce fut la fin de 68. À partir de là, chacun eut les cheveux qu’il voulait et la maison L’Oréal, qui fabriquait des shampoings, devint la plus riche entreprise du monde. Jacques Aubert

*À la grande époque des perruques, les coiffeurs qu’on appelait « perruquiers » devaient poudrer les dites perruques pour en masquer la crasse (on n’utilisait pas d’eau pour ne pas décranter la perruque). Les coiffeurs vaporisaient abondamment la poudre sur le client qui se masquait le visage avec une sorte de cornet en papier. Résultat ? Le coiffeur se retrouvait tout « enfariné ». Comme les petits poissons prêts à frire, les fameux merlans !

 

68, année érotique

Tel est le titre du documentaire de Claude Ardid et Philippe Lagnier, diffusé le 25/05 à 22h25 sur France 3 ! Avec le plaisir d’y découvrir la contribution de notre ami Jacques Aubert : « J’y fais une apparition mais je ne sais si c’est pour mes connaissances sur le sujet ou, justement, pour mon absence de connaissances… En fait, je ne sais rien et pour moi aussi, ce sera la surprise. Si je fus filmé et interviewé longuement, chez moi et à la fête de l’Huma, j’ignore ce qu’au montage le réalisateur a décidé de garder. Et, surtout, ce qu’il a bien voulu retenir de tout ce que j’ai raconté… ! ».

En tout cas, l’affiche s’annonce alléchante à la lecture de la présentation qu’en fait la chaine publique. « Une autre révolution a eu lieu en 68 : celle des mœurs. Virginité, fidélité, mariage : les tabous d’après-guerre sont bousculés. Les slogans politiques ont été oubliés, mais l’émancipation sexuelle est restée. Des Français anonymes racontent leur « année 68 ». Ils étaient étudiants, lycéens ou déjà dans la vie active. Leurs témoignages se mêlent aux archives pour restituer l’ambiance de l’époque. Une belle rétrospective, riche en témoignages souvent drôles, parfois bouleversants, qui permet de réaliser le chemin parcouru jusqu’à aujourd’hui et les combats menés. Des récits relatés avec une grande liberté de parole et de nombreuses images d’archives transportent le téléspectateur au cœur de cette époque fascinante ». Cul nu ou pas, seul(e) ou à plusieurs, squattons divans et canapés pour mater la petite lucarne ! Et gageons que 2018 s’affiche aussi comme un bon cru érotique, envers et contre Jupiter… Yonnel Liégeois

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Mai 68 : Dominique Grange, la voix des insurgés

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

« Grève illimitée », « Chacun de vous est concerné », « Les nouveaux partisans »… Tous les acteurs de Mai 68 les ont fredonnées, ils se souviennent encore de ces chansons mythiques composées et interprétées aux portes des usines par Dominique Grange. Cinquante ans après les faits, la rebelle au cœur rouge nous conte pourquoi elle continue de lutter, guitare en bandoulière.

 

Je me souviens de la façon dont « ça » a commencé… Un appel du chanteur Lény Escudero à la radio : « Eh, les artistes, o.k., c’est la grève générale, mais vous ne croyez pas que nous, les chanteurs, sommes des privilégiés ? Si on mettait nos petites chansons au service de cette lutte… Une « grève active », en somme ! ».

Depuis plusieurs jours, ça chauffait au Quartier Latin et je me demandais ce qu’une chanteuse comme moi pouvait bien aller faire parmi les étudiants. Quelle était ma place dans ce mouvement naissant qui chaque jour s’étendait davantage ? À l’époque, je chantais dans des cabarets rive gauche, tel le mythique « Cheval d’Or », fondé par l’ami Léon Tcherniak qui y accueillit nombre de jeunes chanteurs devenus célèbres depuis. Je venais juste d’enregistrer un 45 Tours produit par Guy Béart chez Temporel. Mais lorsque j’ai entendu l’appel de Lény, ça n’a pas traîné : j’ai pris ma guitare et j’ai foncé à Renault-Billancourt, où déjà les soutiens commençaient d’affluer. Je ne devais plus rentrer chez moi ces quelques semaines qu’allait durer le « Mouvement « , saisie par l’élan révolutionnaire inattendu de ce joli mois de Mai 68.

À partir de là, du Comité de grève active à Bobino au Comité Révolutionnaire d’Agitation Culturelle à la Sorbonne (CRAC), je n’ai plus rien fait d’autre que chanter partout : usines occupées, tris postaux occupés, facs occupées…Bientôt, nous nous sommes retrouvés nombreux, « chanteurs rive gauche » pour la plupart, à répondre à l’appel des comités de grève, portant nos chansons d’une usine à une autre, loin de l’effervescence du Quartier latin, au fin fond des banlieues : Bois-Colombes, Issy-les-Moulineaux, Gennevilliers, Poissy, et d’autres… Lorsque le carburant venait à manquer, des grévistes nous offraient parfois un jerrycan de quelques litres d’essence. Pour que nous puissions repartir vers une autre usine en lutte. Solidaires.

Comment accepter le « retour à la normale », après ces semaines de dialogue et de fraternité avec ceux qui toujours écrivent l’Histoire, prêts à lutter jusqu’à la mort s’il le faut, n’ayant rien à perdre, capables d’ébranler le pouvoir, voire de le prendre, parce qu’ils sont les véritables créateurs des richesses : les ouvriers ! Comment ne pas se souvenir qu’à la fin des concerts de soutien, souvent improvisés dans les cantines, nos conversations avec les grévistes se prolongeaient et qu’au-delà des revendications, c’étaient aussi leurs aspirations à la révolution prolétarienne et à l’abolition de la société de classes qui s’exprimaient…

Je ne peux pas ne pas témoigner du fait que ces échanges-là ne plaisaient guère aux permanents syndicaux…Certains nous désignaient même parfois la sortie de façon assez musclée, nous rappelant que nous étions venus pour chanter et non pour causer politique avec les grévistes ! Déjà la « reprise » s’amorçait, à l’horizon des Accords de Grenelle… Il fallait faire rentrer dans le rang les plus récalcitrants, j’entends par là les éléments les plus combatifs de la classe ouvrière, ceux qui, prêts à aller « jusqu’au bout », refusaient d’avance toute capitulation. Aussi, à force de participer avec ces « irréductibles » à des discussions qui mettaient en avant la lutte de classe et le renversement de l’état capitaliste, certain(e)s d’entre nous furent bientôt stigmatisés comme de dangereux « aventuristes » et interdits de séjour dans les usines occupées, via un petit communiqué venimeux publié dans l’Huma ! En 69, j’abandonnai ma « carrière » de chanteuse pour « m’établir » dans une usine de conditionnements alimentaires comme « O.S. » sur machine.

L’expérience vécue en mai 68 dans les usines en grève a fait basculer ma vie. Et si aujourd’hui j’ai repris ma guitare, c’est pour transmettre ce qui me paraît essentiel : la mémoire contre l’oubli, la résistance contre la soumission. J’ai choisi mon camp, « Guerrillera » de la chanson, engagée à perpétuité ! ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

À écouter

« Notre longue marche », un CD de 19 chansons, des anciennes aux plus récentes. « Des lendemains qui saignent », un CD de 10 chansons pour dénoncer « le grand abattoir de 14-18 » et dire encore une fois non à la guerre. « N’effacez pas nos traces », un CD de 15 chansons sorti pour le 40ème anniversaire de Mai 68. Avec livret et pochette illustrés à chaque fois par le dessinateur Tardi, son compagnon. Un florilège de chansons emblématiques, mais aussi de nouvelles compositions à découvrir, telles les superbes « Droit d’asile » ou « Petite fille du silence ». Des albums à offrir ou à s’offrir, bouches déliées et poing levé ! Y.L.

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Mai 68 : Henri Krasucki, retour sur événement

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Henri Krasucki, futur secrétaire général de la CGT de 1982 à 1992, participa en mai 1968 aux négociations de Grenelle. En mai 1998, il nous recevait en son HLM parisien pour témoigner sur les grandes questions qui marquèrent ce chaud printemps. Entre l’évocation de grands airs d’opéra et le souvenir des camps d’extermination gravé sur son avant-bras, un long dialogue savoureux et chaleureux. Vingt ans plus tard, ses propos n’ont perdu ni saveur ni verdeur, Chantiers de culture les offre à ses lecteurs.

 

 

Yonnel Liégeois – En charge de la politique revendicative de la CGT en mai 68, vous étiez aux premières loges lors des événements qui ébranlèrent la France

Henri Krasucki lors des discussions de Grenelle, Georges Pompidou alors premier ministre

de cette époque. Quelle appréciation globale en retirez-vous ?

Henri Krasucki – Mai 1968 fut un événement d’une portée immense, d’une richesse extraordinaire dans son contenu. La plus grande grève de notre histoire, entre huit à dix millions de grévistes unis sur un ensemble de revendications sociales, économiques et de libertés, mais non sur un bouleversement politique. Un mouvement étudiant de masse, porteur d’aspirations justifiées dans sa grande majorité. Un bouillonnement d’idées dans toute la société qui a porté loin. L’une des plus grandes victoires revendicatives, après 1936 et la Libération. Un échec politique de la gauche. Contraint de reculer au plan social, De Gaulle a su, par une manœuvre habile, utiliser l’absence d’une alternative crédible d’union à gauche que refusaient François Mitterrand et ses alliés et la crainte qu’inspirait une image fausse de Paris à feu et à sang favorisée par les outrances des extrémistes et la violence de la répression. Mais la vie n’avait pas dit son dernier mot, loin s’en faut.

 

Y.L. – A défaut de prévoir la révolte qui allait exploser, perceviez-vous les signes

Georges Séguy, à la tribune des Renault de Billancourt

avant-coureurs d’une crise en gestation ?

H.K. – Personne n’a prévu ni ne pouvait prévoir une pareille explosion. Ces choses-là fonctionnent comme des forces de la nature et jamais une grève générale, illimitée, ne se décrète. Mais les signes avant-coureurs étaient bien visibles pour nous avec les fortes grèves des mois précédents et même davantage. Un fort mécontentement s’accumulait dans le monde du travail en raison du blocage de toute politique sociale, des attaques contre la Sécurité sociale et d’une atmosphère monarchique dans les entreprises. Loin d’être de génération spontanée, l’explosion, engendrée par la violence de la répression contre les étudiants et encouragée par la réussite de la grève nationale du 13 mai et ses manifestations, résulte de cette accumulation de mécontentements et d’actions.

 

Y.L. – Au plus fort de la paralysie du pays, doit-on parler d’une rencontre

A la Une de La Vie Ouvrière en 68, le magazine de la CGT

manquée ou d’une impossible rencontre entre étudiants et travailleurs ?

H.K. – Je crois plutôt qu’il faille parler d’une rencontre manquée. La masse des étudiants était mobilisée sur des objectifs dont la CGT était solidaire. En bien des villes de province, la rencontre a eu lieu et une sympathie réciproque s’est forgée entre étudiants et salariés. À Paris, les tentatives irréalistes et dangereuses de ceux qui se sont instaurés les porte-parole des étudiants au plan national ont rendu difficiles les conditions d’une vraie rencontre et c’est dommage. Il a fallu, en urgence, éviter des risques qui auraient pu conduire à une tragédie nationale si les travailleurs n’avaient gardé leur sang-froid avec la CGT. Ce qui ne dispense, aujourd’hui, aucun protagoniste, aucune des organisations concernées, à s’interroger sur ce qui lui revient.

 

Y.L. – Peut-on dire que Mai 68 a fait sauter des blocages, a produit au sein de la CGT des avancées significatives ?

H.K. – Il faudrait avant tout parler du « significatif » bilan social qui va beaucoup plus loin que le « Constat de Grenelle » ! Pour la CGT, Mai 68 représente un mouvement de tous les salariés, une étape nouvelle dans la conduite démocratique des luttes. Avec une ouverture extraordinaire sur le débat et la prise de parole, la conscience aiguë de se sentir maître de son mouvement, un foisonnement fantastique d’initiatives individuelles et collectives. C’est le temps où des questions nouvelles élargissent le champ syndical. Ces événements ont aussi bousculé la vie interne de la CGT en lui insufflant une vie et un style démocratiques plus intenses. « La grève aux grévistes, le syndicat aux syndiqués avec et pour l’ensemble des salariés », y a-t-il quelque chose de plus actuel encore ?

 

Y.L. – En quoi, selon vous, l’esprit de 68 anime encore les grands débats d’aujourd’hui ?

H.K. – 1968 et les temps, les expériences qui ont suivi. Cette période est synonyme d’un formidable changement de mentalités dont nous n’avons toujours pas fini de mesurer les conséquences. Dans bien des domaines, qu’il n’est pas possible d’énumérer ici. Un élargissement du champ d’activité du syndicalisme. Une émergence des problèmes que l’on appelle « de société ». La force de l’exigence de l’égalité des femmes. L’un des grands problèmes de l’activité syndicale, comme d’ailleurs de la vie au travail et dans la société, est la conjugaison de la démocratie directe et de la démocratie représentative. Le « je » et le « nous », l’affirmation de l’individu et la participation à tout ce qui est d’intérêt commun. Propos recueillis par Yonnel Liégeois.

 

Militants de 68

Dans sa livraison de juin (N°304), le mensuel Sciences Humaines consacre trois pages à Mai 68. Sous forme de chronique de livres, dont « Changer le monde- changer sa vie, enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France », paru aux éditions Actes Sud… Une somme de plus de mille pages, concoctée par un collectif d’une trentaine de sociologues et de politistes sous la direction d’Olivier Fillieule, Sophie Béroud, Camille Masclet et Isabelle Sommier, quatre universitaires aux qualités reconnues. « Un ouvrage qui renouvelle en profondeur l’analyse des événements de 68 », écrit Anna Quéré, « loin, très loin de l’image d’Epinal d’un Mai 68 cantonné au milieu étudiant et au Quartier latin ». Un regard en profondeur et de longue haleine, à l’instar du « 1968, de grands soirs en petits matins » de l’historienne Ludivine Bantigny, une approche et une analyse fondées sur trois décentrements majeurs : géographique (régions et villes de province), chronologique ( de 1966 à l’élection présidentielle de mai 81) et biographique ( pas les leaders mais les militants ordinaires, la place des « établis » et du mouvement féministe). Loin des discours convenus, un portrait de groupe vivifiant, un ouvrage passionnant. Y.L.

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Mai 68 : cinquante ans déjà !

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture inaugure avec trois ouvrages majeurs et une originale collection de films. Avant de laisser la parole, au fil du mois, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Rues dépavées, voitures incendiées, barricades assiégées, facs et usines occupées, visages ensanglantés… La capitale à feu et à sang, Paris brûle-t-il ?, s’interroge le citoyen de province à cent lieux des émeutes qui secouent le Quartier latin. À l’heure où l’ORTF est en grève, que les journaux télévisés sont pilotés en direct de l’Elysée, seules les radios périphériques commentent les événements. Au cœur de l’action, voix essoufflées entre jets de grenades lacrymogènes et charges des CRS !

Loin de l’effervescence parisienne, entre Cherbourg sa ville natale et l’université de Caen où il est inscrit en section philo, un jeune homme vit aussi des heures chaudes. Mais depuis quelques mois déjà… « À Caen, Mai 68 commence en janvier », se souvient Jean-Pierre Le Goff dans La France d’hier, Récit d’un monde adolescent, Des années 1950 à Mai 68. Avec la réception mouvementée  au cri de « Peyrefitte démission » du ministre de l’Éducation nationale venu inaugurer la nouvelle fac des Lettres le 18 janvier et, quelques jours plus tard, la grève illimitée votée par les 1500 ouvriers de l’usine Saviem de Caen. Le 26 janvier, la manif ouvrière, que les étudiants ont rejointe, tourne à l’émeute. Des affrontements qui durent toute la nuit, plus de 200 blessés, une répression policière qui suscite une large indignation. « Des triques à la mode de Caen », titre Le Canard Enchainé en première page ! Plus sérieusement, l’éditorialiste du quotidien Ouest-France constate que « pour la première fois à Caen, des jeunes sont descendus dans la rue. Avec des pierres dans les mains et des boulons dans les poches ». Et de poursuivre : « Dévalorisés à l’usine, ces jeunes ont voulu vendredi se valoriser dans la violence […] Il est urgent de prendre conscience de l’impatience de tous ces jeunes, impatients à vingt ans de mordre au fruit d’une vie dont on ne cesse de vanter le progrès ! Déçus trop longtemps, ils finiront par se croire collectivement victimes d’un mirage. Et ils viendront dire à leurs aînés qu’on leur a menti ». La mèche est allumée, les meneurs autoproclamés du printemps parisien, « juif-allemand » ou maoïste, n’ont toujours pas accaparé les feux des projecteurs, désormais plus rien ne sera jamais comme avant !

Qu’on se le dise et avant tout qu’on le lise, « La France d’hier » est un grand livre ! Pas seulement parce qu’il narre les événements de mai 68 d’un regard décalé, surtout parce qu’il les replace dans le contexte généralisé d’une France en pleine mutation, en plein basculement d’une époque l’autre où tous les repères générationnels hérités de l’après-guerre, éthiques – politiques – économiques, arrivent à saturation. Un modèle social s’effondre, la frustration est  son comble. Et si l’impossible devenait possible : vivre dignement, partager les fruits de la croissance, libérer la parole, proclamer l’égalité des chances à l’école, briser les chaînes de l’usine ? À travers son parcours singulier d’un adolescent de province, Jean-Pierre le Goff en sociologue avisé nous conte de l’intérieur ce basculement sans retour dans un autre monde. Au lendemain de la guerre d’Algérie et en pleine guerre du Vietnam, entre catéchisme et premiers baisers volés, « les débuts de la grande consommation et des loisirs de masse, le livre de poche, le cinéma, la publicité, les lumières de la ville, le quotidien des femmes, le yéyé »… Une plongée fascinante, non sans humour et tendresse, dans cette France d’antan que la ménagère de moins de cinquante ans n’a pu connaitre, un document passionnant pour les survivants de ce temps révolu auxquels Le Goff offre une seconde jeunesse !

 

Et l’historienne Ludivine Bantigny, enseignante à l’université de Rouen Normandie, de lancer un autre pavé dans la mare avec la publication de 1968, de grands soirs en petits matins, un titre en hommage au fameux film de William Klein, tourné au jour le jour en ces heures chaudes ! Dès 1967, les braises sont ardentes, les disparités flagrantes, les grèves fréquentes. La production stagne, le chômage s’accroit, « fin 1967 à Longwy, les moins de 25 ans représentent désormais 50% des demandeurs d’emploi contre 25% deux ans auparavant […] Plus de 5 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté et 2 millions de salariés gagnent moins de 500 francs par mois, soit l’équivalent de 750 euros ». Non, contrairement au célèbre éditorial du quotidien Le Monde, la France ouvrière ne s’ennuie pas en ces années-là : elle souffre, galère, courbe l’échine et ne dit mot, se révolte parfois. À la Rhodiaceta de Besançon en février-mars 67, en Guadeloupe aux mêmes dates, aux chantiers navals de Saint-Nazaire en avril, pour ne citer que les conflits les plus emblématiques et au retentissement national… À l’unisson de Le Goff, en ce mois de janvier 68, « Caen fut « banc d’essai » et rampe de lancement », note la chercheuse aux premières pages de son volumineux ouvrage. De premiers liens se tissent entre monde ouvrier et monde étudiant, ténus et fragiles. Les jeunes de la fac sont souvent marqués par une idéologie d’extrême-gauche, les jeunes à l’usine les considèrent pour beaucoup comme des « favorisés, des fils de bourgeois ». Si la population étudiante a explosé (500 000 en 1968, 100 000 vingt ans plus tôt), il n’empêche : les enfants d’ouvriers ne représentent que 10%, les enfants de paysans 7%… Pas étonnant donc que les deux mondes se toisent, s’épient, s’observent ! Hors les outrances des uns, les jeux de mots douteux des autres, la rencontre se fera pourtant au fil des événements.

C’est le grand mérite du livre de Ludivine Bantigny : quitter le pavé parisien et plonger dans les archives pour s’en aller explorer les chemins de province. Partout où ça bouge, ça parle, ça lutte… Elle déroule « l’événement 68 » pour montrer en profondeur ce qui change : l’avénement, l’éclosion d’un temps nouveau où chacun prend le temps de se parler, de se rencontrer, de se connaître et se reconnaître en de communes aspirations ! Ce qui compte, au final ? « Le temps d’un printemps, l’événement a renoué avec la démocratie du quotidien, il a bouleversé des existences », conclue l’historienne. « Il a rendu palpable le spectre d’autres avenirs, renoué avec l’hypothèse de la révolution en la rendant tangible et possible, fait de l’imagination une action. Le travail, les métiers, la culture, l’âge, l’art, le corps et la sexualité, le temps même y ont été repensés ».

 

Un bouleversement dont témoigne à juste titre Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu ! Une démarche inédite, comme surgie de l’imaginaire de soixante-huitards sur le retour : enfants, jeunes et adultes, étudiants et ouvriers, salariés ou professions libérales de tout bord, reprendre fil avec leur mémoire et témoigner de « leur » Mai 68… Sans filtre, sans censure, en dix lignes ou trois pages, juste leurs récits organisés et coordonnés par trois universitaires, spécialistes de cette époque ( Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille et Erik Neveu). « C’est un livre d’histoire, d’histoires au pluriel », précisent les trois chercheurs dans la préface, « écrit par des anonymes. Tel est le premier pari du livre : redonner la parole à celles et ceux qui en ont été privés au fur et à mesure des commémorations décennales ». Et de poursuivre : « les témoignages rassemblés ici, dans tout leur bariolé, disent à hauteur d’homme, à hauteur de femme, à hauteur d’enfant, ce que fut la chair concrète de l’événement ».

Une affirmation qui se vérifie au fil des pages. Le Havre, Valenciennes, Dijon, Niort, Poitiers et tant d’autres villes, quartiers cossus ou banlieues ouvrières, fils à papa ou femme au foyer, acteur chaud bouillant ou spectateur atterré, employée des postes ou animateur culturel : ils viennent de partout et parlent de tout. Surtout, quelle que soit leur appréciation finale, victoire ou défaite, de « leur » Mai 68, du comment et pourquoi ces quelques semaines hors norme ont chamboulé, transformé leur existence. À jamais. Un livre aux senteurs poétiques et sensuelles quand l’ordinaire se révèle extraordinaire, des pages libérées de toute langue de bois à picorer au fil du quotidien pour que perdure le bonheur du dire ensemble. Yonnel Liégeois

À voir, le 02/05 sur la chaîne Toute l’Histoire à 20h50 : Les racines de mai, un documentaire de David Martin (60mn). Bien avant le fameux printemps, le film révèle combien la colère grondait dans le pays dès 1967 ! En compagnie des deux historiens Ludivine Bantigny et Xavier Vigna, retour sur les faits au côté des ouvriers de Massey-Ferguson et des cheminots de Lille.

 

Le cinéma de Mai 68

En deux coffrets superbement agencés (Une histoire et Un héritage), les éditions Montparnasse nous offrent une fantastique plongée dans Le cinéma de Mai 68 ! Si chanteurs et comédiens ont franchi les portes des ateliers à l’occasion des occupations d’usines, les cinéastes y ont aussi braqué leurs caméras. Du cinéma militant et partisan, certes, mais révélateur d’une démarche, d’un projet : filmer de l’intérieur, être partie prenante de l’Histoire en train de se faire. Du « Premier mai à Saint-Nazaire » à « Citroën-Nanterre », pour beaucoup des films « inestimables, rarement montrés, voire occultés », commente Patrick Leboutte, le coordinateur du projet.

Un printemps du cinéma qui dévoile Mai 68 sous tous ses aspects : ouvrier, paysan, étudiant. Qui se poursuit, dans le second coffret, avec l’objectif braqué sur le collectif Cinélutte opérant de 1968 à 1978, « symbolisant à lui tout seul tous les enjeux de la période et offrant quelques uns de ses plus beaux films du cinéma militant ». Des titres emblématiques ? « Le joli mois de mai », « Oser lutter, oser vaincre », « La reprise du travail aux usines Wonder » ou dix minutes d’intensité dramatique folle selon les propos de Jacques Rivette… Avec, en prime, « Reprise », le fameux film d’Hervé le Roux tourné trente ans plus tard : « Cette femme à la reprise du travail, comme une reprise de justice, j’ai décidé de la retrouver car elle n’a eu droit qu’à une seule prise et je lui en dois une deuxième ». Une précieuse collection, à offrir ou s’offrir. Y.L.

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