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Mai 68 : Jacques Aubert, que s’est-il vraiment passé ?

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Que s’est-il vraiment passé en Mai 68 ? C’est un peu tiré par les cheveux, mais je peux vous en parler savamment. À l’époque, je tenais un salon de coiffure sur le Boulevard Saint-Germain. En fait, tout a commencé avec l’invention de l’effilage au rasoir qui eut pour effet une augmentation du prix de la coupe de cheveux. Ce qui entraîna une désertification des salons de coiffure, ce qui eut pour conséquence une augmentation de la longueur des cheveux des plus démunis, et en premier lieu des jeunes, qu’ils fussent étudiants ou pas.

Les ouvriers, en ces temps-là, propres sur eux et cravatés, ne cédèrent pas à cette tentation. Voulant rester les oreilles dégagées, ils réclamèrent que les employeurs prissent en compte l’augmentation du merlan*. Le patronat s’y refusa, arguant qu’il ne pouvait être tenu responsable du dynamisme capillaire de la classe ouvrière. Une réponse qui engendra un certain mécontentement chez les salariés de tout poil. Chez les étudiants aussi, la grogne allait crescendo. Les loustics ne comprenaient pas qu’on leur interdise le dortoir des filles, vu qu’eux-aussi avaient besoin du peigne démêlant pour leur tignasse. Si certains recteurs allèrent jusqu’à dire qu’il s’agissait là d’un prétexte, la suite ne tarda pas à démontrer qu’ils se mettaient le bigoudi dans l’œil. De Gaulle, qui présidait la France depuis une dizaine d’années et qui était chauve, ne comprit pas la nature du conflit et au lieu d’envoyer les tondeuses, il déploya ses CRS. Qui, la tête trop près du casque, ne trouvèrent rien de mieux que d’empoigner les jeunes par les cheveux pour leur crêper le chignon !

Les ouvriers, c’est congénital, dès qu’il voit un cogne taper sur quelqu’un, fusse-t-il jeune, instruit et velu, ça les défrise ! Bientôt, au comble de la protestation, les étudiants cabossés refusèrent d’aller en cours et les prolos, mécontents et colériques, n’allèrent plus travailler non plus. De Gaulle, dans l’espoir de mater tout ça, mit son képi sur sa tête et s’en alla voir le Général Massu qui, bien qu’il ait lui-aussi la boule à zéro, possédait quelques chars. La tentation fut grande d’envoyer deux trois obus sur les gueux, mais vu qu’il ne sortait plus rien des usines et que si l’on massacrait les prolos, il n’en sortirait pas d’avantages, le patronat préféra négocier. C’est Georges Pompidou, un moins chauve que les autres et Premier ministre, qui s’en chargea. À Grenelle, ce fut « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette ».

La broussaille sourcilleuse d’un Pompidou n’empêcha point Jojo, Séguy le syndicaliste tout rougeaud qu’il était, de frisoter de la tonsure sur un avenir meilleur et il fallut lui céder du terrain. Entre autres choses, il obtint l’augmentation de la prime de coiffure pour tous et les étudiants, même mal coiffés, furent autorisés à tenir les filles par la main. C’est alors que De Gaulle eut du cran ! Rappelant qu’à la Libération lui-aussi avait eu la raie sur le côté, il demanda aux gens s’ils l’aimaient encore. Il se trouva une majorité, dont les cheveux s’étaient dressés sur la tête à la vue des barricades, pour dire que oui, au fond, oui, ils l’aimaient encore et ce fut la fin de 68. À partir de là, chacun eut les cheveux qu’il voulait et la maison L’Oréal, qui fabriquait des shampoings, devint la plus riche entreprise du monde. Jacques Aubert

*À la grande époque des perruques, les coiffeurs qu’on appelait « perruquiers » devaient poudrer les dites perruques pour en masquer la crasse (on n’utilisait pas d’eau pour ne pas décranter la perruque). Les coiffeurs vaporisaient abondamment la poudre sur le client qui se masquait le visage avec une sorte de cornet en papier. Résultat ? Le coiffeur se retrouvait tout « enfariné ». Comme les petits poissons prêts à frire, les fameux merlans !

 

68, année érotique

Tel est le titre du documentaire de Claude Ardid et Philippe Lagnier, diffusé le 25/05 à 22h25 sur France 3 ! Avec le plaisir d’y découvrir la contribution de notre ami Jacques Aubert : « J’y fais une apparition mais je ne sais si c’est pour mes connaissances sur le sujet ou, justement, pour mon absence de connaissances… En fait, je ne sais rien et pour moi aussi, ce sera la surprise. Si je fus filmé et interviewé longuement, chez moi et à la fête de l’Huma, j’ignore ce qu’au montage le réalisateur a décidé de garder. Et, surtout, ce qu’il a bien voulu retenir de tout ce que j’ai raconté… ! ».

En tout cas, l’affiche s’annonce alléchante à la lecture de la présentation qu’en fait la chaine publique. « Une autre révolution a eu lieu en 68 : celle des mœurs. Virginité, fidélité, mariage : les tabous d’après-guerre sont bousculés. Les slogans politiques ont été oubliés, mais l’émancipation sexuelle est restée. Des Français anonymes racontent leur « année 68 ». Ils étaient étudiants, lycéens ou déjà dans la vie active. Leurs témoignages se mêlent aux archives pour restituer l’ambiance de l’époque. Une belle rétrospective, riche en témoignages souvent drôles, parfois bouleversants, qui permet de réaliser le chemin parcouru jusqu’à aujourd’hui et les combats menés. Des récits relatés avec une grande liberté de parole et de nombreuses images d’archives transportent le téléspectateur au cœur de cette époque fascinante ». Cul nu ou pas, seul(e) ou à plusieurs, squattons divans et canapés pour mater la petite lucarne ! Et gageons que 2018 s’affiche aussi comme un bon cru érotique, envers et contre Jupiter… Yonnel Liégeois

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Mai 68 : Dominique Grange, la voix des insurgés

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

« Grève illimitée », « Chacun de vous est concerné », « Les nouveaux partisans »… Tous les acteurs de Mai 68 les ont fredonnées, ils se souviennent encore de ces chansons mythiques composées et interprétées aux portes des usines par Dominique Grange. Cinquante ans après les faits, la rebelle au cœur rouge nous conte pourquoi elle continue de lutter, guitare en bandoulière.

 

Je me souviens de la façon dont « ça » a commencé… Un appel du chanteur Lény Escudero à la radio : « Eh, les artistes, o.k., c’est la grève générale, mais vous ne croyez pas que nous, les chanteurs, sommes des privilégiés ? Si on mettait nos petites chansons au service de cette lutte… Une « grève active », en somme ! ».

Depuis plusieurs jours, ça chauffait au Quartier Latin et je me demandais ce qu’une chanteuse comme moi pouvait bien aller faire parmi les étudiants. Quelle était ma place dans ce mouvement naissant qui chaque jour s’étendait davantage ? À l’époque, je chantais dans des cabarets rive gauche, tel le mythique « Cheval d’Or », fondé par l’ami Léon Tcherniak qui y accueillit nombre de jeunes chanteurs devenus célèbres depuis. Je venais juste d’enregistrer un 45 Tours produit par Guy Béart chez Temporel. Mais lorsque j’ai entendu l’appel de Lény, ça n’a pas traîné : j’ai pris ma guitare et j’ai foncé à Renault-Billancourt, où déjà les soutiens commençaient d’affluer. Je ne devais plus rentrer chez moi ces quelques semaines qu’allait durer le « Mouvement « , saisie par l’élan révolutionnaire inattendu de ce joli mois de Mai 68.

À partir de là, du Comité de grève active à Bobino au Comité Révolutionnaire d’Agitation Culturelle à la Sorbonne (CRAC), je n’ai plus rien fait d’autre que chanter partout : usines occupées, tris postaux occupés, facs occupées…Bientôt, nous nous sommes retrouvés nombreux, « chanteurs rive gauche » pour la plupart, à répondre à l’appel des comités de grève, portant nos chansons d’une usine à une autre, loin de l’effervescence du Quartier latin, au fin fond des banlieues : Bois-Colombes, Issy-les-Moulineaux, Gennevilliers, Poissy, et d’autres… Lorsque le carburant venait à manquer, des grévistes nous offraient parfois un jerrycan de quelques litres d’essence. Pour que nous puissions repartir vers une autre usine en lutte. Solidaires.

Comment accepter le « retour à la normale », après ces semaines de dialogue et de fraternité avec ceux qui toujours écrivent l’Histoire, prêts à lutter jusqu’à la mort s’il le faut, n’ayant rien à perdre, capables d’ébranler le pouvoir, voire de le prendre, parce qu’ils sont les véritables créateurs des richesses : les ouvriers ! Comment ne pas se souvenir qu’à la fin des concerts de soutien, souvent improvisés dans les cantines, nos conversations avec les grévistes se prolongeaient et qu’au-delà des revendications, c’étaient aussi leurs aspirations à la révolution prolétarienne et à l’abolition de la société de classes qui s’exprimaient…

Je ne peux pas ne pas témoigner du fait que ces échanges-là ne plaisaient guère aux permanents syndicaux…Certains nous désignaient même parfois la sortie de façon assez musclée, nous rappelant que nous étions venus pour chanter et non pour causer politique avec les grévistes ! Déjà la « reprise » s’amorçait, à l’horizon des Accords de Grenelle… Il fallait faire rentrer dans le rang les plus récalcitrants, j’entends par là les éléments les plus combatifs de la classe ouvrière, ceux qui, prêts à aller « jusqu’au bout », refusaient d’avance toute capitulation. Aussi, à force de participer avec ces « irréductibles » à des discussions qui mettaient en avant la lutte de classe et le renversement de l’état capitaliste, certain(e)s d’entre nous furent bientôt stigmatisés comme de dangereux « aventuristes » et interdits de séjour dans les usines occupées, via un petit communiqué venimeux publié dans l’Huma ! En 69, j’abandonnai ma « carrière » de chanteuse pour « m’établir » dans une usine de conditionnements alimentaires comme « O.S. » sur machine.

L’expérience vécue en mai 68 dans les usines en grève a fait basculer ma vie. Et si aujourd’hui j’ai repris ma guitare, c’est pour transmettre ce qui me paraît essentiel : la mémoire contre l’oubli, la résistance contre la soumission. J’ai choisi mon camp, « Guerrillera » de la chanson, engagée à perpétuité ! ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

À écouter

« Notre longue marche », un CD de 19 chansons, des anciennes aux plus récentes. « Des lendemains qui saignent », un CD de 10 chansons pour dénoncer « le grand abattoir de 14-18 » et dire encore une fois non à la guerre. « N’effacez pas nos traces », un CD de 15 chansons sorti pour le 40ème anniversaire de Mai 68. Avec livret et pochette illustrés à chaque fois par le dessinateur Tardi, son compagnon. Un florilège de chansons emblématiques, mais aussi de nouvelles compositions à découvrir, telles les superbes « Droit d’asile » ou « Petite fille du silence ». Des albums à offrir ou à s’offrir, bouches déliées et poing levé ! Y.L.

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Mai 68 : Henri Krasucki, retour sur événement

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Henri Krasucki, futur secrétaire général de la CGT de 1982 à 1992, participa en mai 1968 aux négociations de Grenelle. En mai 1998, il nous recevait en son HLM parisien pour témoigner sur les grandes questions qui marquèrent ce chaud printemps. Entre l’évocation de grands airs d’opéra et le souvenir des camps d’extermination gravé sur son avant-bras, un long dialogue savoureux et chaleureux. Vingt ans plus tard, ses propos n’ont perdu ni saveur ni verdeur, Chantiers de culture les offre à ses lecteurs.

 

 

Yonnel Liégeois – En charge de la politique revendicative de la CGT en mai 68, vous étiez aux premières loges lors des événements qui ébranlèrent la France

Henri Krasucki lors des discussions de Grenelle, Georges Pompidou alors premier ministre

de cette époque. Quelle appréciation globale en retirez-vous ?

Henri Krasucki – Mai 1968 fut un événement d’une portée immense, d’une richesse extraordinaire dans son contenu. La plus grande grève de notre histoire, entre huit à dix millions de grévistes unis sur un ensemble de revendications sociales, économiques et de libertés, mais non sur un bouleversement politique. Un mouvement étudiant de masse, porteur d’aspirations justifiées dans sa grande majorité. Un bouillonnement d’idées dans toute la société qui a porté loin. L’une des plus grandes victoires revendicatives, après 1936 et la Libération. Un échec politique de la gauche. Contraint de reculer au plan social, De Gaulle a su, par une manœuvre habile, utiliser l’absence d’une alternative crédible d’union à gauche que refusaient François Mitterrand et ses alliés et la crainte qu’inspirait une image fausse de Paris à feu et à sang favorisée par les outrances des extrémistes et la violence de la répression. Mais la vie n’avait pas dit son dernier mot, loin s’en faut.

 

Y.L. – A défaut de prévoir la révolte qui allait exploser, perceviez-vous les signes

Georges Séguy, à la tribune des Renault de Billancourt

avant-coureurs d’une crise en gestation ?

H.K. – Personne n’a prévu ni ne pouvait prévoir une pareille explosion. Ces choses-là fonctionnent comme des forces de la nature et jamais une grève générale, illimitée, ne se décrète. Mais les signes avant-coureurs étaient bien visibles pour nous avec les fortes grèves des mois précédents et même davantage. Un fort mécontentement s’accumulait dans le monde du travail en raison du blocage de toute politique sociale, des attaques contre la Sécurité sociale et d’une atmosphère monarchique dans les entreprises. Loin d’être de génération spontanée, l’explosion, engendrée par la violence de la répression contre les étudiants et encouragée par la réussite de la grève nationale du 13 mai et ses manifestations, résulte de cette accumulation de mécontentements et d’actions.

 

Y.L. – Au plus fort de la paralysie du pays, doit-on parler d’une rencontre

A la Une de La Vie Ouvrière en 68, le magazine de la CGT

manquée ou d’une impossible rencontre entre étudiants et travailleurs ?

H.K. – Je crois plutôt qu’il faille parler d’une rencontre manquée. La masse des étudiants était mobilisée sur des objectifs dont la CGT était solidaire. En bien des villes de province, la rencontre a eu lieu et une sympathie réciproque s’est forgée entre étudiants et salariés. À Paris, les tentatives irréalistes et dangereuses de ceux qui se sont instaurés les porte-parole des étudiants au plan national ont rendu difficiles les conditions d’une vraie rencontre et c’est dommage. Il a fallu, en urgence, éviter des risques qui auraient pu conduire à une tragédie nationale si les travailleurs n’avaient gardé leur sang-froid avec la CGT. Ce qui ne dispense, aujourd’hui, aucun protagoniste, aucune des organisations concernées, à s’interroger sur ce qui lui revient.

 

Y.L. – Peut-on dire que Mai 68 a fait sauter des blocages, a produit au sein de la CGT des avancées significatives ?

H.K. – Il faudrait avant tout parler du « significatif » bilan social qui va beaucoup plus loin que le « Constat de Grenelle » ! Pour la CGT, Mai 68 représente un mouvement de tous les salariés, une étape nouvelle dans la conduite démocratique des luttes. Avec une ouverture extraordinaire sur le débat et la prise de parole, la conscience aiguë de se sentir maître de son mouvement, un foisonnement fantastique d’initiatives individuelles et collectives. C’est le temps où des questions nouvelles élargissent le champ syndical. Ces événements ont aussi bousculé la vie interne de la CGT en lui insufflant une vie et un style démocratiques plus intenses. « La grève aux grévistes, le syndicat aux syndiqués avec et pour l’ensemble des salariés », y a-t-il quelque chose de plus actuel encore ?

 

Y.L. – En quoi, selon vous, l’esprit de 68 anime encore les grands débats d’aujourd’hui ?

H.K. – 1968 et les temps, les expériences qui ont suivi. Cette période est synonyme d’un formidable changement de mentalités dont nous n’avons toujours pas fini de mesurer les conséquences. Dans bien des domaines, qu’il n’est pas possible d’énumérer ici. Un élargissement du champ d’activité du syndicalisme. Une émergence des problèmes que l’on appelle « de société ». La force de l’exigence de l’égalité des femmes. L’un des grands problèmes de l’activité syndicale, comme d’ailleurs de la vie au travail et dans la société, est la conjugaison de la démocratie directe et de la démocratie représentative. Le « je » et le « nous », l’affirmation de l’individu et la participation à tout ce qui est d’intérêt commun. Propos recueillis par Yonnel Liégeois.

 

Militants de 68

Dans sa livraison de juin (N°304), le mensuel Sciences Humaines consacre trois pages à Mai 68. Sous forme de chronique de livres, dont « Changer le monde- changer sa vie, enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France », paru aux éditions Actes Sud… Une somme de plus de mille pages, concoctée par un collectif d’une trentaine de sociologues et de politistes sous la direction d’Olivier Fillieule, Sophie Béroud, Camille Masclet et Isabelle Sommier, quatre universitaires aux qualités reconnues. « Un ouvrage qui renouvelle en profondeur l’analyse des événements de 68 », écrit Anna Quéré, « loin, très loin de l’image d’Epinal d’un Mai 68 cantonné au milieu étudiant et au Quartier latin ». Un regard en profondeur et de longue haleine, à l’instar du « 1968, de grands soirs en petits matins » de l’historienne Ludivine Bantigny, une approche et une analyse fondées sur trois décentrements majeurs : géographique (régions et villes de province), chronologique ( de 1966 à l’élection présidentielle de mai 81) et biographique ( pas les leaders mais les militants ordinaires, la place des « établis » et du mouvement féministe). Loin des discours convenus, un portrait de groupe vivifiant, un ouvrage passionnant. Y.L.

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Mai 68 : cinquante ans déjà !

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture inaugure avec trois ouvrages majeurs et une originale collection de films. Avant de laisser la parole, au fil du mois, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Rues dépavées, voitures incendiées, barricades assiégées, facs et usines occupées, visages ensanglantés… La capitale à feu et à sang, Paris brûle-t-il ?, s’interroge le citoyen de province à cent lieux des émeutes qui secouent le Quartier latin. À l’heure où l’ORTF est en grève, que les journaux télévisés sont pilotés en direct de l’Elysée, seules les radios périphériques commentent les événements. Au cœur de l’action, voix essoufflées entre jets de grenades lacrymogènes et charges des CRS !

Loin de l’effervescence parisienne, entre Cherbourg sa ville natale et l’université de Caen où il est inscrit en section philo, un jeune homme vit aussi des heures chaudes. Mais depuis quelques mois déjà… « À Caen, Mai 68 commence en janvier », se souvient Jean-Pierre Le Goff dans La France d’hier, Récit d’un monde adolescent, Des années 1950 à Mai 68. Avec la réception mouvementée  au cri de « Peyrefitte démission » du ministre de l’Éducation nationale venu inaugurer la nouvelle fac des Lettres le 18 janvier et, quelques jours plus tard, la grève illimitée votée par les 1500 ouvriers de l’usine Saviem de Caen. Le 26 janvier, la manif ouvrière, que les étudiants ont rejointe, tourne à l’émeute. Des affrontements qui durent toute la nuit, plus de 200 blessés, une répression policière qui suscite une large indignation. « Des triques à la mode de Caen », titre Le Canard Enchainé en première page ! Plus sérieusement, l’éditorialiste du quotidien Ouest-France constate que « pour la première fois à Caen, des jeunes sont descendus dans la rue. Avec des pierres dans les mains et des boulons dans les poches ». Et de poursuivre : « Dévalorisés à l’usine, ces jeunes ont voulu vendredi se valoriser dans la violence […] Il est urgent de prendre conscience de l’impatience de tous ces jeunes, impatients à vingt ans de mordre au fruit d’une vie dont on ne cesse de vanter le progrès ! Déçus trop longtemps, ils finiront par se croire collectivement victimes d’un mirage. Et ils viendront dire à leurs aînés qu’on leur a menti ». La mèche est allumée, les meneurs autoproclamés du printemps parisien, « juif-allemand » ou maoïste, n’ont toujours pas accaparé les feux des projecteurs, désormais plus rien ne sera jamais comme avant !

Qu’on se le dise et avant tout qu’on le lise, « La France d’hier » est un grand livre ! Pas seulement parce qu’il narre les événements de mai 68 d’un regard décalé, surtout parce qu’il les replace dans le contexte généralisé d’une France en pleine mutation, en plein basculement d’une époque l’autre où tous les repères générationnels hérités de l’après-guerre, éthiques – politiques – économiques, arrivent à saturation. Un modèle social s’effondre, la frustration est  son comble. Et si l’impossible devenait possible : vivre dignement, partager les fruits de la croissance, libérer la parole, proclamer l’égalité des chances à l’école, briser les chaînes de l’usine ? À travers son parcours singulier d’un adolescent de province, Jean-Pierre le Goff en sociologue avisé nous conte de l’intérieur ce basculement sans retour dans un autre monde. Au lendemain de la guerre d’Algérie et en pleine guerre du Vietnam, entre catéchisme et premiers baisers volés, « les débuts de la grande consommation et des loisirs de masse, le livre de poche, le cinéma, la publicité, les lumières de la ville, le quotidien des femmes, le yéyé »… Une plongée fascinante, non sans humour et tendresse, dans cette France d’antan que la ménagère de moins de cinquante ans n’a pu connaitre, un document passionnant pour les survivants de ce temps révolu auxquels Le Goff offre une seconde jeunesse !

 

Et l’historienne Ludivine Bantigny, enseignante à l’université de Rouen Normandie, de lancer un autre pavé dans la mare avec la publication de 1968, de grands soirs en petits matins, un titre en hommage au fameux film de William Klein, tourné au jour le jour en ces heures chaudes ! Dès 1967, les braises sont ardentes, les disparités flagrantes, les grèves fréquentes. La production stagne, le chômage s’accroit, « fin 1967 à Longwy, les moins de 25 ans représentent désormais 50% des demandeurs d’emploi contre 25% deux ans auparavant […] Plus de 5 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté et 2 millions de salariés gagnent moins de 500 francs par mois, soit l’équivalent de 750 euros ». Non, contrairement au célèbre éditorial du quotidien Le Monde, la France ouvrière ne s’ennuie pas en ces années-là : elle souffre, galère, courbe l’échine et ne dit mot, se révolte parfois. À la Rhodiaceta de Besançon en février-mars 67, en Guadeloupe aux mêmes dates, aux chantiers navals de Saint-Nazaire en avril, pour ne citer que les conflits les plus emblématiques et au retentissement national… À l’unisson de Le Goff, en ce mois de janvier 68, « Caen fut « banc d’essai » et rampe de lancement », note la chercheuse aux premières pages de son volumineux ouvrage. De premiers liens se tissent entre monde ouvrier et monde étudiant, ténus et fragiles. Les jeunes de la fac sont souvent marqués par une idéologie d’extrême-gauche, les jeunes à l’usine les considèrent pour beaucoup comme des « favorisés, des fils de bourgeois ». Si la population étudiante a explosé (500 000 en 1968, 100 000 vingt ans plus tôt), il n’empêche : les enfants d’ouvriers ne représentent que 10%, les enfants de paysans 7%… Pas étonnant donc que les deux mondes se toisent, s’épient, s’observent ! Hors les outrances des uns, les jeux de mots douteux des autres, la rencontre se fera pourtant au fil des événements.

C’est le grand mérite du livre de Ludivine Bantigny : quitter le pavé parisien et plonger dans les archives pour s’en aller explorer les chemins de province. Partout où ça bouge, ça parle, ça lutte… Elle déroule « l’événement 68 » pour montrer en profondeur ce qui change : l’avénement, l’éclosion d’un temps nouveau où chacun prend le temps de se parler, de se rencontrer, de se connaître et se reconnaître en de communes aspirations ! Ce qui compte, au final ? « Le temps d’un printemps, l’événement a renoué avec la démocratie du quotidien, il a bouleversé des existences », conclue l’historienne. « Il a rendu palpable le spectre d’autres avenirs, renoué avec l’hypothèse de la révolution en la rendant tangible et possible, fait de l’imagination une action. Le travail, les métiers, la culture, l’âge, l’art, le corps et la sexualité, le temps même y ont été repensés ».

 

Un bouleversement dont témoigne à juste titre Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu ! Une démarche inédite, comme surgie de l’imaginaire de soixante-huitards sur le retour : enfants, jeunes et adultes, étudiants et ouvriers, salariés ou professions libérales de tout bord, reprendre fil avec leur mémoire et témoigner de « leur » Mai 68… Sans filtre, sans censure, en dix lignes ou trois pages, juste leurs récits organisés et coordonnés par trois universitaires, spécialistes de cette époque ( Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille et Erik Neveu). « C’est un livre d’histoire, d’histoires au pluriel », précisent les trois chercheurs dans la préface, « écrit par des anonymes. Tel est le premier pari du livre : redonner la parole à celles et ceux qui en ont été privés au fur et à mesure des commémorations décennales ». Et de poursuivre : « les témoignages rassemblés ici, dans tout leur bariolé, disent à hauteur d’homme, à hauteur de femme, à hauteur d’enfant, ce que fut la chair concrète de l’événement ».

Une affirmation qui se vérifie au fil des pages. Le Havre, Valenciennes, Dijon, Niort, Poitiers et tant d’autres villes, quartiers cossus ou banlieues ouvrières, fils à papa ou femme au foyer, acteur chaud bouillant ou spectateur atterré, employée des postes ou animateur culturel : ils viennent de partout et parlent de tout. Surtout, quelle que soit leur appréciation finale, victoire ou défaite, de « leur » Mai 68, du comment et pourquoi ces quelques semaines hors norme ont chamboulé, transformé leur existence. À jamais. Un livre aux senteurs poétiques et sensuelles quand l’ordinaire se révèle extraordinaire, des pages libérées de toute langue de bois à picorer au fil du quotidien pour que perdure le bonheur du dire ensemble. Yonnel Liégeois

À voir, le 02/05 sur la chaîne Toute l’Histoire à 20h50 : Les racines de mai, un documentaire de David Martin (60mn). Bien avant le fameux printemps, le film révèle combien la colère grondait dans le pays dès 1967 ! En compagnie des deux historiens Ludivine Bantigny et Xavier Vigna, retour sur les faits au côté des ouvriers de Massey-Ferguson et des cheminots de Lille.

 

Le cinéma de Mai 68

En deux coffrets superbement agencés (Une histoire et Un héritage), les éditions Montparnasse nous offrent une fantastique plongée dans Le cinéma de Mai 68 ! Si chanteurs et comédiens ont franchi les portes des ateliers à l’occasion des occupations d’usines, les cinéastes y ont aussi braqué leurs caméras. Du cinéma militant et partisan, certes, mais révélateur d’une démarche, d’un projet : filmer de l’intérieur, être partie prenante de l’Histoire en train de se faire. Du « Premier mai à Saint-Nazaire » à « Citroën-Nanterre », pour beaucoup des films « inestimables, rarement montrés, voire occultés », commente Patrick Leboutte, le coordinateur du projet.

Un printemps du cinéma qui dévoile Mai 68 sous tous ses aspects : ouvrier, paysan, étudiant. Qui se poursuit, dans le second coffret, avec l’objectif braqué sur le collectif Cinélutte opérant de 1968 à 1978, « symbolisant à lui tout seul tous les enjeux de la période et offrant quelques uns de ses plus beaux films du cinéma militant ». Des titres emblématiques ? « Le joli mois de mai », « Oser lutter, oser vaincre », « La reprise du travail aux usines Wonder » ou dix minutes d’intensité dramatique folle selon les propos de Jacques Rivette… Avec, en prime, « Reprise », le fameux film d’Hervé le Roux tourné trente ans plus tard : « Cette femme à la reprise du travail, comme une reprise de justice, j’ai décidé de la retrouver car elle n’a eu droit qu’à une seule prise et je lui en dois une deuxième ». Une précieuse collection, à offrir ou s’offrir. Y.L.

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Mes parents, quels farceurs !

Tout a commencé avec la soupe, « si t’en manges pas, tu grandiras pas ! ». Ce n’était même pas vrai ! J’en ai mangé de la soupe et je n’en suis pas plus grand pour autant. Après, ce fut le père Noël, « si t’es pas sage, il ne viendra pas ! ». Alors, je me tenais à carreau : le chariot, les rennes, la cheminée (même qu’on n’en avait pas dans notre HLM), moi j’y croyais.

Denise Foucard, 1923-2018

C’était une blague !

 

« T’es le plus beau bébé du monde », qu’elle disait ma maman, et elle n’arrêtait pas d’être enceinte… À quoi ça pouvait bien servir cette ribambelle de petits frères, puisque c’était moi le plus beau ? Puis ce fut l’histoire de la classe ouvrière. Mon père, droit comme un I, l’affirmait haut et fort : « c’est la seule classe révolutionnaire ! Sans les prolos, pas de changement possible ! »

Et bing, une taloche à chaque mauvaise note que je ramenai de l’école. Ce qui arrivait souvent…

– Cancre, bon à rien ! Continue comme çà et tu finiras à l’usine !

– Mais papa, je veux devenir ouvrier… Et bing !

–  Passe ton bac d’abord !

 

Le plus drôle, c’est quand mes parents me firent croire que le monde allait vers le progrès, quand ils m’ont dit que la religion était une pratique moyenâgeuse en cours d’extinction, que la dernière guerre avait eu lieu juste avant ma naissance, et qu’on n’était pas prêt d’en connaître une nouvelle. Plus fort encore, quand ils m’ont dit que les pays socialistes allaient bientôt dépasser les pays capitalistes, que la pauvreté et la faim allaient disparaître, et que même un jour il n’y aurait plus de patrons. Moi, j’ai tout gobé. Quel gros benêt j’étais, c’est sûr que j’aurai dû me méfier.

Quand le voisin du dessous est parti en Algérie, même qu’il ne voulait pas, j’aurai dû comprendre que la dernière guerre, ce n’était pas la dernière. Quand Papa nous a emmenés faire cette manif au métro Charonne, j’aurai dû piger que la charge de la brigade légère par les CRS, ce n’était pas du cinéma.

 

Mais j’ai rien compris ! Et quand 68 est arrivé, c’était tellement beau que j’étais persuadé que ça allait durer et qu’on marchait vers le socialisme. Tu parles ! Le socialisme, je l’ai vu plus tard chez les camarades de Moscou, il avait une drôle de tête.

Depuis, les guerres il y en a eu, il y en a toujours et rien ne nous garantit que la prochaine ne soit pas en préparation. La faim ? Ce sont des milliers d’enfants qui en meurent chaque année. La pauvreté ? Elle est partout dans nos rues. Les chômeurs se comptent par milliers, et tout le monde ne peut pas se loger. Le pape est bien portant et je croise chaque jour des jeunes filles voilées. Quant à la marche en avant du progrès social, rien que la charge contre le Code du travail et les services publics, ou bien la retraite à 67 ans, m’en ferait douter…

 

Alors, un jour, je lui ai demandé à ma mère : « Maman, pourquoi vous ne me l’avez pas dit plus tôt que c’était des blagues ? »

– « Quelles blagues ? », elle a dit maman

Et là, j’en suis tombé par terre. Elle y croyait vraiment, ma mère. Elle non plus ne savait pas que c’était pour rire… « T’es sûr ? », qu’elle m’a dit. « Y avait rien de vrai ? Même pas un petit peu ? Pourtant, c’est mon père à moi qui m’a appris tout çà ». Je suis un bon fils, je ne veux pas lui faire de peine à ma maman. Alors, je me suis tu.

 

Et quand ma fille est entrée dans la pièce avec son tract à la main et qu’elle m’a dit :

– « Papa, on y va à la manif de mardi ? »

– « Oui chérie, bien sûr qu’on y va et même qu’on va gagner… On va gagner, on va gagner ! Jacques Aubert

 

En hommage à Denise Foucard, la maman de notre ami contributeur Jacques et sœur de Georges Séguy (secrétaire général de la CGT, de 1967 à 1982), qui vient de s’éteindre à l’âge de 94 ans. Grande résistante, infatigable militante syndicale et politique, de tous les combats jusqu’à son dernier souffle. Un hommage solennel  lui sera rendu le lundi 09/04 à 10H au Cimetière ancien de Champigny-sur-Marne (94). Yonnel Liégeois

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Les Fralibs, de l’usine à la scène

Peu de chance de comprendre le titre de la pièce, 1336, si on omet de le lire en entier : 1336 (paroles de Fralibs). Le chiffre désigne tout simplement le nombre de jours de lutte – près de quatre années – des ouvriers de Fralibs contre la multinationale Unilever. Avant qu’ils ne parviennent à sauver leur usine en créant une coopérative et de préserver ainsi leurs emplois…

Un combat exemplaire pour ces ouvriers fabricant les sachets de thé Éléphant et Lipton, aimant par dessus tout leur travail, surtout avant l’aromatisation chimique des produits, alors que tous les discours actuels tentent de nous faire croire le contraire…  Philippe Durand, un comédien de l’équipe artistique du Centre dramatique national de la Comédie de Saint-Étienne, dirigé par Arnaud Meunier, a décidé d’aller à leur rencontre, de dialoguer avec eux sur leur lieu de travail, dans leur usine, et d’en tirer une matière propre à être racontée, en restant au plus près de la réalité.

Du théâtre documentaire en somme ? Pas vraiment, si on veut bien considérer que Philippe Durand entend œuvrer en deçà ou au-delà de cette forme théâtrale qui connaît de nos jours à plus ou moins juste titre un regain d’intérêt. Œuvrer en deçà, c’est-à-dire en refusant de vraiment faire théâtre des paroles recueillies (mais tout de même agencées et retravaillées, même si c’est le plus fidèlement possible à l’esprit des propos recueillis). Pas de décor donc, si ce n’est deux tables l’une derrière laquelle s’installera le comédien, l’autre sur laquelle sont disposés en pyramide les produits désormais sans arômes artificiels baptisés 1336. Un gros cahier sur la table, Philippe Durand lit donc sans vraiment jouer, dit-il, page après page, témoignage après témoignage, le texte du « spectacle » qu’il connaît pourtant par cœur. Pas de projecteur, salle et « scène » pareillement éclairées, aucun effet de « mise en scène » ou de jeu, Philippe Durand se permet tout juste de prendre l’accent marseillais, puisque cela se passe dans l’usine de Géménos, près de Marseille. C’est en somme la personne même de Philippe Durand qui est présente devant nous pour raconter cette histoire.

Il est là, juste devant le public assis en demi-cercle, passeur venu transmettre la parole de ces hommes et de ces femmes luttant avec une dignité incroyable (allant jusqu’à refuser des indemnités de 90 000 euros chacun pour abandonner leur combat…), faisant preuve d’un sens de l’humain peu commun.

Ce qui se dit est d’une force inouïe et l’on aurait presque envie de parler d’une force… dramatique, l’action se resserrant sur les figures des deux principaux protagonistes de la lutte, Gérard et Olivier, aujourd’hui président et directeur délégué de la Scop. Nous sommes bien au-delà d’une simple représentation théâtrale qui ne s’achèverait d’ailleurs pas puisque, les témoignages livrés, Philippe Durand reste avec les spectateurs. Très vite un dialogue s’instaure, qui concerne cette « aventure sociale » exemplaire qui se poursuit donc après la fin du conflit survenue mai 2014. Jean-Pierre Han

1336 (paroles de Fralibs) : Jusqu’au 31/05, au Théâtre de Belleville (75). Le texte est édité aux Éditions d’ores et déjà. Le site pour passer commande.

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Georges Séguy, à pleine vie

La pensée et l’action de Georges Séguy, disparu en 2016, sont de celles qui ont forgé le syndicat CGT, la Confédération générale du travail. Retour sur soixante ans d’engagement avec Ce que la vie m’a appris. Un puissant livre témoignage sur celui qui fut, de 1967 à 1982, le secrétaire général de l’organisation ouvrière.

 

 

Transcription d’un récit filmé en 2000, Ce que la vie m’a appris est un formidable document. L’histoire d’un homme qui se confond avec l’histoire contemporaine. Né le 16 mars 1927 d’un père cheminot et d’une mère lingère, Georges Séguy fut aux premières loges des bouleversements politiques, économiques, sociaux, que connut la France à partir du Front populaire. La guerre de 39-45, la décolonisation, mai 1968, l’arrivée de la gauche au pouvoir, la chute du bloc soviétique, l’ancien secrétaire général de la CGT (1967-1982) revient sur tous ces évènements, livrant son analyse avec un souci constant d’honnêteté intellectuelle. Court, deux cents pages, le livre n’en est pas moins dense.

Les pages les plus marquantes sont celles où Georges Séguy relate sa détention dans le camp de concentration de Mauthausen. Plus jeune résistant déporté, il y passa quinze mois, de mars 44 à mai 45. Les privations, l’odeur de chair qui s’échappe en continu du four crématoire, le travail à l’atelier « Richtung II » où sont mis au point des petits ailerons de Messerschmitt, les opérations de sabotage comme autant d’actes de résistance « en perçant à 10 et en rivant à 8 ». Puis, le retour à Toulouse, les nuits passées couché par terre parce que dormir dans un lit est devenu impossible.

L’autre période largement auscultée est, bien sûr, le printemps 1968. Ce que retient surtout Georges Séguy, c’est que « pour la première fois, dans l’histoire sociale de la France, il s’est produit un événement dont on parlait depuis longtemps dans le mouvement syndical : une vraie grève générale, 9 millions de grévistes. Avec des travailleurs qui géraient eux-mêmes leur lutte en bas, sans mot d’ordre d’état-major de sommet pour savoir ce qu’ils avaient à faire ». Un mouvement qui a valeur d’enseignement, dit-il. Car trop souvent, domine « l’idée que plus on est d’accord politiquement, moins les choses sont difficiles, et plus l’on trouve les solutions qui conviennent. Sans se soucier toujours de savoir si ça correspondait bien à la manière dont les masses des travailleurs appelés à participer à des luttes, adhéraient ou non à tout cela ». Bernard Thibault, le secrétaire général de la CGT  de 1999 à 2013, l’affirme dans sa préface. « Georges dit avoir changé au fil des rencontres. Non pas qu’il soit revenu sur ses valeurs ni sur sa soif de combattre pour la justice sociale, mais il a su, au contraire, évoluer au contact d’autres intelligences, d’autres parcours ».

Georges Séguy ? Un homme de haute stature, un témoignage précieux pour les générations futures. Jean-Philippe Joseph

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La rentrée des classes

Lundi matin, j’ai fait la rentrée des classes, si ! si ! Bien sûr, pas à côté de chez moi, non, tout le monde me connait, ils n’auraient pas voulu.
Alors, j’suis allé à Forbach, comme ça, au hasard. J’avais acheté un cartable tout neuf et à 8h30, j’étais devant l’école. Quand tous les élèves furent rentrés et le dernier parent disparu, la directrice est venue me voir.
– « Vous attendez quelque chose, Monsieur ? ». Faut dire, j’avais mis mon grand imper, c’est pas discret.
– « Oui Madame, j’voudrais rentrer en CP ».
– « Mais ce n’est pas possible, Monsieur, vous n’avez plus l’âge ».
– « Je sais Madame, mais figurez-vous que j’ai tout oublié. Je ne sais plus ni lire, ni compter, ni écrire. Je confonds ma droite et ma gauche, dans les manifs je trouve toujours plus de participants que le chiffre du ministère. Je ne comprends pas que les licenciements aident à créer des emplois, ni que moins de fonctionnaires égale plus de service public. Et, pour tout vous dire, aux dernières élections j’ai voté Hamon à la présidentielle et Communiste aux législatives ». Là, la directrice a changé de couleur.
– « Je vois, Monsieur, il y a comme qui dirait, une urgence. Ça tombe bien parce que ce matin on a dédoublé les CP et il reste justement une place dans la classe de Madame Martin ».

J’étais drôlement content parce que Mme Martin, elle a l’air super gentille, et puis pas étonnée du tout de me voir. Faut dire qu’elle-aussi, elle débute. Instit, c’était pas sa vocation, c’est juste parce que sinon elle était au chômage. En fait, elle a fait des études de zoologie puis elle s’est spécialisée dans la recherche sur les plantigrades. Alors, elle était pas fâchée que je sois dans sa classe.
Comme j’ai eu pas mal de difficultés pour m’asseoir sur le petit pupitre, les autres gosses, ils se sont moqués de moi. Alors, la maitresse elle les a grondés.
Mais à ce moment-là, la porte s’est ouverte et on a vu rentrer le Président de la République. Et hop ! En un bond, il était sur l’estrade.
– « Alors, ça va bien les petits enfants ? »
– « Oui ! », qu’on a tous crié.
– « Contents d’être là ? »
– « Oui ! Oui ! »
– « Regardez ce que je vous ai amené. Qui c’est, ce monsieur en costume ? C’est le Ministre ! Et cette dame, c’est la secrétaire d’État et cet autre Monsieur avec sa belle casquette, c’est le Préfet ! Alors, vous êtes contents de les voir ? »
– « Oui ! Oui ! Oui !», qu’ils ont dit les enfants. En vérité, ils étaient un peu déçus, ils auraient préféré les clowns Trump et Kim Jong-Un.

Et puis, le Président a fait la bise à tout le monde. Arrivé à ma hauteur, il a semblé surpris.
– « Et qui c’est, celui-là ? ». La directrice s’est penchée vers lui, « en fait, Monsieur le Président, il est de gauche, alors j’ai cru bien faire ».
– « Mais c’est une excellente initiative, n’est-ce pas M. le Ministre ? Tous ces ignares qui ne comprennent pas que c’est la branche qui écrase l’entreprise et pas le contraire et que le petit oiseau de la CSG va bientôt sortir, si on les renvoyait se faire rééduquer, hein ? ».
– « Certes, Monsieur le Président, mais déjà qu’on a n’a pas embauché de profs pour les CP dédoublés. Pensez, des milliers d’élèves en plus, on peut pas ! ».
Du coup, sous prétexte que j’ai écrabouillé la chaise, demain je passe en CM2. Lundi, je suis au collège, je suis dispensé du stage en entreprise et je file direct à Pôle emploi, sans même devoir passer le Bac. Mardi, je me retrouve à la retraite, mais pas la même, vu qu’entre temps le p’tit oiseau de la CSG sera sorti m’en prendre un bout.  Dommage, j’l’aimais bien, Madame Martin !

Cela dit, ça tombe bien que je sois libre mardi. Parce que y-a manif, j’aurais le temps d’y aller. Jacques Aubert

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À lire ou relire, chapitre 4

En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. Forcément subjective, entre inédits et éditions de poche. De Jacques Aubert à Pierre Lemaitre, de Sylvain Tesson à Jean-Loup Trassard, d’Arnaldur Indridason à Zhou Meisen. Pour, au final, remonter le temps en compagnie de Patrick Pécherot et Jean-François Perret… Bonne lecture !

 

Concises, piquantes ou moelleuses, les chroniques de Jacques Aubert, Cela dit…, se révèlent toujours croustillantes ! D’un humour ravageur, elles visent juste et ratent rarement leur cible : sa voisine, les martiens, la chemise du DRH, les châteaux de sable et les maillots de bain, les riches et même le Macron nouveau… Militant indécrottable de toutes les bonnes causes, surtout celles qui semblent perdues à l’avance, humaniste invétéré qui ne rechigne pas à planter un bon coup de fourchette au menu des écologistes végétariens, syndicaliste patenté qui excelle dans le décryptage de la langue de bois de ses camarades de manifs, ce fils de coco historique qui n’hésite pas à défriser les moustaches du petit père des peuples à la mode Picasso se présente finalement comme un bateleur inclassable !

Cela dit, s’il faut être effectivement quelque peu allumé pour affubler son recueil d’un tel titre (!), ne croyez pas pour autant que l’homme manque de style et de prestance, bien au contraire ! Ses billets distillent une petite musique qui fait tilt à l’oreille, ils transforment le banal fait de société en une question fondamentale qui interpelle notre rapport à l’autre, notre regard sur l’avenir de la planète et des millions d’humains qui l’habitent. Surtout, ils affichent une confiance inébranlable en notre capacité à la transformer, à la rendre toujours plus accueillante pour l’ensemble de nos frères en humanité. Sans prétention littéraire affichée, telle une petite conversation entre amis rassemblés autour d’une bonne table…

 

Sans jalousie aucune non plus pour son camarade de fratrie, Pierre Lemaitre, qui obtint lui le prix Goncourt en 2013 ! Nouvellement réédité en format poche, Au revoir là-haut est véritablement un grand roman, de ceux qui s’impriment durablement en la mémoire, la dernière page tournée. Deux rescapés de la Grande Guerre, celle de 14-18, vont vaquer à leurs petites affaires pour tenter de retrouver goût à la vie, de survivre surtout… Albert et Édouard, deux gueules cassées dont l’avenir importe peu pour ces nantis et puissants qui les ont envoyés à la boucherie, décident de monter leur petite entreprise. Qui ne risque pas de connaître la crise à l’heure où les cadavres s’amoncellent sur moult charniers et terres embourbées ! Nous n’en dirons pas plus sur l’époustouflante magouille montée de concert par les deux compères dont Lemaitre, en maître reconnu du roman noir, tire les ficelles avec brio et grand talent. Une arnaque de haut vol, fil conducteur d’une histoire d’amitié déchirante sur fond d’une époque répugnante, une plume rouge sang où le cynisme le dispute au tragique, l’horreur au comique.

Il est urgent, à l’occasion, de (re)découvrir les précédents romans de cet auteur trop injustement méconnus : Travail soigné, Robe de marié, Cadres noirs, trois ouvrages récompensés en leur temps d’un prestigieux prix du polar. Lemaitre, à sa façon, prouve une fois de plus la futilité des classifications littéraires entre supposée bonne littérature et prétendue littérature de gare, il n’y a que de bons ou mauvais livres. La preuve ? Son dernier ouvrage, Trois jours et une vie, un roman noir « classique » qui nous conte avec finesse et délicatesse la chronique criminelle d’Antoine, un enfant devenu grand dans la petite cité de Beauval.

 

Et de gueule cassée en cadavre ambulant, Sylvain Tesson en est une parfaite illustration ! Sur les chemins noirs, son dernier ouvrage, nous raconte en détails sa traversée de la France à pied, du massif du Mercantour au nord du Cotentin… Un chemin initiatique, un retour à la vie pour le baroudeur qui s’en était fait la promesse sur son lit d’hôpital : un survivant de la médecine au lendemain d’une chute de huit mètres du haut d’un toit où, aviné, il faisait le mariole ! Pour seuls bagages sa tente et un sac de couchage, pour seules certitudes quelques bons livres et la volonté farouche de se reconstruire, esprit et corps loin des sentiers balisés. D’où l’idée d’étaler ces fameuses cartes d’état-major de l’IGN au 25 000ème afin de cheminer sur des sentiers forestiers, des viae antiques à peine entretenues, des appuis de lisières, des chemins noirs qui ouvrent sur l’échappatoire, oubliés et silencieux. « Certains hommes espéraient entrer dans l’histoire, nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie ». Un original carnet de route à la découverte d’un territoire, le monde rural, une surprenante randonnée philosophique à hauteur des herbes folles, une étonnante méditation à pas comptés sur le devenir de notre espèce.

Une plongée en des terres inconnues, celles de nos villages et campagnes, qu’il est bon de poursuivre avec Neige sur la forge… À l’instar des lumineuses Forges de Syam de Pierre Bergounioux, Jean-Loup Trassard nous conte une histoire d’hier, au XXème siècle, celle d’Alexandre, « le forgeron d’un petit village de l’Ouest profond, la Mayenne », désormais à la retraite faute de bêtes à ferrer ou de roues à cercler. La chronique d’un temps révolu, au fil des saisons et des labours où la jument était encore la plus belle conquête de l’homme. Sans regret ni pathos, avec infiniment de tendresse et de poésie. « Il m’a permis d’entrer dans sa forge, m’a conté son amour du métier et surtout montré son travail, les péripéties du combat entre le fer et le feu, avec l’eau qui feule sous la trempe et la corne fragile des chevaux ». Un subtil poème à l’air libre, un chant d’amour au tablier de forge et au ciel de brume, qui sent bon la terre mouillée et la force des éléments. Un auteur à savourer, « à côté du stylo et de l’appareil photographique, je continue à manier serpe et faucille dans les chemins et les prairies ».

 

Arnaldur Indridason, quant à lui, continue à jouer de la plume pour nous narrer les ultimes enquêtes de son héros, le commissaire Erlendur. Confronté cette fois à la découverte du corps d’un ingénieur employé à la base américaine de l’aéroport de Keflavik… Un prétexte, pour le romancier islandais à succès, de nous plonger dans cette atmosphère bien particulière de l’après-guerre à l’heure de relations plus que tendues entre USA et URSS ! Alors que l’armée américaine se croit en terrain conquis sur le sol islandais, le jeune inspecteur et son adjointe ont bien du mal à faire leur travail, à faire émerger la vérité des soutes des avions cargos yankis. D’autant qu’il doit en parallèle mener l’enquête sur une jeune femme disparue quarante ans plus tôt. Un roman à l’atmosphère étouffante en dépit des grands froids, un Lagon noir dans la belle bleue, que le lecteur aura plaisir à retrouver dans Opération Napoléon, une épopée de haut vol sur les glaciers du grand Nord à la recherche d’une mallette aux documents encombrants disparue dans les neiges en même temps que le bombardier allemand qui la transportait en 1945. Deux romans, dont nous tairons volontairement l’énigme, pour inciter le lecteur à partir à la découverte de cette littérature nordique de magistrale facture.

Sans se priver d’un petit détour Made in China, de Zhou Meisen… L’imposant roman d’un ancien fonctionnaire qui en a écrit de nombreux depuis 1978, le premier disponible en France dans une remarquable traduction de Mathilde Mathe ! Une plongée déconcertante dans les arcanes et les jeux de pouvoir d’une Chine contemporaine aux prises avec les défis de la modernité. Sans langue de bois, d’une plume épique qui mêle avec brio devenir des hommes et avenir d’une nation, Zhou Meisen ne triche ni avec la vérité ni avec la réalité : les contradictions d’un développement industriel sans précédent, les jeux de pouvoir entre anciens et nouveaux dirigeants, l’aspiration d’une majorité de citoyens à plus de dignité et de liberté. À travers la figure de Gao Changhe, ce jeune fonctionnaire nouvellement nommé secrétaire du Parti à Pingyang, Meisen nous offre en définitive le portrait contrasté d’une Chine en pleine mutation, entre espoirs et désillusions d’un colosse aux pieds d’argile, première puissance au monde.

 

Pas inconnu des lecteurs des Chantiers de Culture, Patrick Pécherot nous invite quant à lui à remonter le temps. En 1870 plus précisément, à l’heure de la défaite face aux troupes prussiennes et tout juste avant que ne sonne le temps de la Commune… Une plaie ouverte porte bien son nom : le roman d’une insurrection matée dans le sang, des idéaux fusillés au mur des Fédérés, des hommes et des femmes déportés par milliers ! Mais Pécherot fait plus fort encore, mêlant avec grand talent petite et grande histoire, les faubourgs parisiens à l’Amérique de Buffalo Bill, d’illustres noms de l’époque (Vallès, Verlaine, Courbet…) à des personnages de fiction au passé trouble et troublant. Un prodigieux roman noir à consonances historiques dont l’auteur est familier (Grand prix de littérature policière pour Les brouillards de la Butte, Trophée 813 du meilleur roman noir francophone pour Tranchecaille) et qui nous invite, dans une quête haletante, à démêler les faits et gestes d’un supposé traître à la cause du peuple.

Mieux qu’à le remonter, c’est à un véritable saut dans le temps auquel nous convie Jean-François Perret. Grand amateur et fin connaisseur de la préhistoire, journaliste en Ardèche lorsque la grotte Chauvet fut découverte en 1994, il signe avec La faille du temps un roman de science-fiction qui subjuguera au-delà des inconditionnels de ce genre littéraire ! Sur une intrigue d’une simplicité renversante, d’une caverne à l’autre nous n’en dirons mot puisque promesse en a été faite entre hommes de Cro-Magnon et aventuriers des temps modernes, le plumitif des pages économiques du Journal du Centre se prévaut d’un ancestral crayon couleur ocre pour nous dépeindre avec véracité les us et coutumes de nos ancêtres revêtus de leurs peaux de bêtes. Surtout leurs talents picturaux, eux qui inventèrent bien avant l’heure la technique du dessin animé ! Une fois achevée la lecture, chacun n’a qu’une envie : franchir la faille et s’engouffrer dans l’obscurité fascinante des grottes de l’Ardèche à la rencontre d’une civilisation haute en couleurs ! Yonnel Liégeois

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Art&Mondes du travail, chapitre 4

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Quatrième livraison : le texte de Serge Le Glaunec, responsable de l’activité Politique culturelle à la CGT. Yonnel Liégeois

 

 

RENFORCER L’ACTION DU COMITE D’ENTREPRISE POUR FAVORISER LA RENCONTRE ART & MONDES DU TRAVAIL

Précieux acteurs de la rencontre artistique dans l’entreprise, les comités d’entreprise et leurs élus surchargés de prérogatives devraient pouvoir bénéficier de l’accompagnement d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

 

 L’enjeu de la présence de l’art sur le lieu du travail serait aujourd’hui essentiellement porté par les chefs d’entreprise ou les directions, plutôt que par les salariés et leurs représentants aux comités d’entreprise (CE). Mon expérience me laisse à penser que la réalité est plus équilibrée. Des expériences existent, des volontés de faire et des aspirations à la rencontre entre art et travail s’expriment aussi parmi les élus de CE. Il est fréquent d’évoquer des interventions qui restent gravées dans la mémoire, entretenant l’idée d’une période bénie. Certaines de ces actions furent cruciales et fondatrices, mais elles ont une fâcheuse tendance à cacher un foisonnement de propositions qui dès cette époque furent plus contrastées dans leurs objectifs, moins spectaculaires. Un mythe s’est créé qui permet alors de mieux décrier le temps présent.

 

Mythe et réalité

Ce qui a surtout changé, ce sont les entreprises elles-mêmes. Les grandes concentrations ouvrières ont vu décroître leurs effectifs. La politique de la sous-traitance a multiplié les petites et moyennes unités. D’autres ont éclaté en de multiples entités qui ne cessent de se restructurer, empêchant toute permanence de l’action d’équipes militantes et donc l’éducation et la sensibilisation des ayants droit. Face à ces mutations, la législation régissant les CE depuis leur création a connu une seule grande évolution avec les lois Auroux portant exclusivement sur le contrôle économique. Le droit régissant l’action sociale n’a fait l’objet d’aucune évolution, alors que le paysage socio-économique, culturel et du loisir de la France n’a plus rien de comparable à celui de 1946. En revanche, l’évolution de la loi permettant l’institution de la délégation unique (1) a conduit à ce que de moins en moins d’élus soient dans l’obligation d’intervenir sur des champs revendicatifs de plus en plus étendus.

En ce qui concerne les salariés, à peu près un travailleur sur deux ne dispose pas d’une institution représentative et bien plus encore ne bénéficient pas d’un CE doté d’un budget d’action sociale correctement abondé. En la matière, la loi n’a aucune exigence, si ce n’est sur la dotation au fonctionnement du CE fixée à 0,2 % de la masse salariale. Pour qu’aucun salarié ne soit par avance exclu, des évolutions légales seraient également nécessaires dans ce domaine.

 

Marge de manœuvre réduite

Quand une direction d’entreprise s’engage, c’est le plus souvent une personne qui le décide. De plus, ce choix de l’entreprise fait immédiatement l’objet d’un soutien de la collectivité, puisqu’il entrera dans les dispositifs du mécénat et aura pour effet de générer une réduction des sommes soumises à l’impôt. Rien de tel pour le CE. Il supportera seul l’effort financier consenti et les règles de la démocratie font que ce n’est pas une personne qui décide, mais un collectif hétérogène. Plusieurs organisations syndicales y sont représentées et la concurrence électorale ne pousse pas à la bienveillance entre elles. De plus, le chef d’entreprise a le pouvoir de refuser une action sur le lieu du travail : aucune intervention ne peut s’y dérouler sans son accord. Commencer un projet nécessite une forte capacité de conviction et du courage politique. L’amorçage est donc laborieux : il nécessiterait un accompagnement attentif d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

Prenons l’exemple des actions impulsées par l’initiative Art et entreprises (2) présentée en avril 2014 par Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture et de la Communication. Ces dispositifs génèrent une forme d’intervention peut-être plus délicate à mettre en œuvre pour un CE qu’une direction d’entreprise. Ils procèdent d’une volonté de construire des événements, peu nombreux sur les territoires, qui mobilisent des moyens humains et financiers non négligeables de la part des entreprises et des institutions culturelles. Cette culture de l’événement sied bien à l’entreprise qui utilisera la démarche pour mettre en valeur une image de qualité d’une équipe de travail. Pour de multiples raisons, les CE quant à eux nourrissent très souvent une méfiance envers la médiatisation de leur action.

 

Soutenir les CE et leurs élus

La tendance au consumérisme qui caractériserait aujourd’hui l’action des CE doit être interrogée. Les évolutions des entreprises et de leurs effectifs ont entraîné la réduction de ceux qui ont encore les moyens de maintenir une équipe professionnelle et, à plus forte raison, un animateur culturel. Or sans cela, qui peut se charger de ce travail de conception ? Des élus de CE surchargés de mandats et de prérogatives et n’ayant pas les compétences requises ? Des institutions culturelles du territoire ? Soumises à la pression des chiffres (nombre des entrées ou taux de remplissage) et à la réduction des budgets de fonctionnement, elles ont-elles mêmes davantage tendance à regarder le CE comme le moyen d’élargir leur public au travers de la réduction qu’il consent que de proposer une réelle action culturelle en direction des collectifs d’entreprise. Nous assistons même à une tendance inverse qui consiste à durcir un lien contractuel et marchand entre CE et acteur culturel du territoire. Au profit de

« Images négociées, portraits d’agents EDF ». Co Michel Séméniako

l’efficacité économique, certaines institutions culturelles choisissent de cibler des CE importants, délaissant le travail de fond conduit par une structure inter-CE, comme celui réalisé par un grand festival de musique du monde en Loire-Atlantique.

Les réalités des CE sont complexes et diverses. Leur intervention culturelle et l’engagement des élus pour ces actions ne demandent qu’à être sollicités. Et cependant ils furent difficiles à mobiliser sur la proposition ministérielle, alors qu’il est impossible de faire l’économie de leur mobilisation. Si la charte « art et mondes du travail » peut être un outil pour cela, il serait nécessaire d’engager un travail d’analyse des réalités des CE – à l’instar de ce qui a été entrepris en Rhône-Alpes entre le comité régional CGT, l’université de Lyon et la Drac – et d’initier des interventions, mieux dimensionnées, s’appuyant sur les potentiels existants. Serge Le Glaunec

(1) Délégation unique : l’employeur peut décider de regrouper les instances représentatives du personnel dans une instance commune (article L2326-1 et suivants du Code du travail).

(2) Convention-cadre Culture et monde du travail, résidences d’artistes sur des sites industriels et expositions dans l’entreprise (l’Entreprise à l’œuvre) : http://bit.ly/FilippettiArtetEntreprise/

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Art&Mondes du travail, chapitre 1

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Première livraison : le texte de Jean-Pierre Burdin, consultant « Artravail-s », dans une version légèrement remaniée et scindée en deux parties. Yonnel Liégeois

 

 

 

L’ENTREPRISE, UN NOUVEAU TERRITOIRE DE L’ART

 

Des entrepreneurs, des industriels encouragent et financent depuis longtemps l’art. Achats, commandes, collections et expositions d’œuvres, musées d’entreprise… Mécénats, fondations sont des  formes somme toute assez classiques de contributions à l’art. Toutefois, se réclamant ou non de la responsabilité sociétale de l’entreprise (RSE) ou de la performance globale, sensibles aux incitations fiscales offertes par le législateur, des entreprises ont donné ces dernières décennies une nouvelle vigueur à leurs engagements ; même si au total cela reste fragile, soumis aux aléas financiers et à la marche des entreprises.

Ces interventions entrepreneuriales demeurent toutefois principalement assez loin de l’activité immédiate, concrète des entreprises et de ceux qui y travaillent. Quand elles s’y rattachent c’est le plus souvent de façon ténue et emblématique tendant à valoriser « globalement » l’entreprise, son image et sa performance, voire son éthique ou cherchant à communiquer, à déclarer sa modernité et sa capacité d’innovation ; quelquefois même non sans contradiction avec ses conduites managériales « réelles » dont elle cherche ainsi, dans le pire des cas, à masquer les comportements écologiques, sociaux ou même éthiques douteux et plus sombres.

Pour le plus grand nombre d’entre-elles, ces initiatives ne s’adressent pas directement aux salariés. Elles ne relèvent donc pas, par exemple, des activités sociales et culturelles dont les comités d’entreprise ont, de par la loi, la prérogative et le monopole de gestion. Pour autant, les directions d’entreprise doivent-elles s’abstenir d’en aviser les instances représentatives ? Les élus sont rarement saisis de cette question qui pourtant paraît entrer dans le cadre de la consultation portant sur le développement économique, social et stratégique de l’entreprise. C’est dommageable car ils pourraient ainsi infléchir et, pourquoi pas, enrichir ces initiatives, permettre l’implication libre des salariés et faire qu’ils ne soient pas arbitrairement écartés de décisions qui tout de même les concerne tous.

 

Une force pour penser

L’intuition, si ce n’est la conviction, que la proposition artistique, est une force pour penser, anticiper, imaginer gagne aussi un peu et de divers côtés, encore faut-il prendre le risque de sa liberté.  Soutenir l’art peut alors s’apparenter par certains côtés, comparaison gardée, à investir dans la recherche… et pas seulement autour d’études de formes et d’esthétiques dans des champs comme ceux du design, de la communication, du marketing ou du management, mais plus fondamentalement, « existentiellement ».

L’idée selon laquelle la culture à l’entreprise doit être celle de l’ouverture sensible –  et pas  seulement celle du calcul, des chiffres et de la norme – semble faire son chemin. Bien sûr cette opinion progresse de façon différenciée selon les acteurs et leur place dans la production et connait encore de très nombreuses résistances. Domine dans notre culture une vision hémiplégique, écartant, voire refoulant la réflexion  sensible, qui pourtant compose de la connaissance.

 

Le monde du travail,  acteur de la démocratisation culturelle

Le mouvement ouvrier* a porté cette préoccupation dans ces nombreux rendez-vous culturels avec la création artistique. Rappelons son apport historique à cette aventure culturelle qu’est le travail quand il s’associe à d’autres sphères de l’activité humaine, comme justement la création artistique ou encore le savoir scientifique et savant. Son épopée rapporte précisément que l’art, la connaissance et les savoirs ont tous ensemble participé de sa naissance, nourri son utopie et ses luttes émancipatrices. Ils ont accompagné, non sans disputes et contradictions, sa constitution et son essor (mouvement mutualiste-création des bourses du travail-luttes et avancées sociales de 1936-institution en 1945, dans le cadre du programme d’union élaboré par le Conseil National de la Résistance, des comités d’entreprise notamment…).

Ces derniers sont invités à coupler l’intervention consultative sur les questions économiques et sociales à  la gestion des activités sociales et culturelles des salariés. Ils ouvrent ainsi la gestion des activités sociales, culturelles et de loisirs à l’émancipation et à la solidarité. C’est à cette ambition qu’il faut rapporter leurs  actions pour les apprécier. Et c’est cette même ambition qu’il convient de maintenir fermement pour renouveler leur intervention. Liée  aux particularités culturelles et socioprofessionnelles du salariat qui les compose, leur activité est fonction de leur taille, de leurs moyens, de l’économie de l’entreprise  et aussi  des  rapports qu’ils entretiennent avec d’autres acteurs du territoire où ils sont implantés.

Au delà de leurs existences propres, ils ont renforcé, avec les syndicats, les pratiques culturelles de l’ensemble du salariat et plus largement celles de la société toute entière. Leur apport au développement culturel du pays a été considérable. Sans eux, et sans l’engagement dés 1936 des mouvements d’éducation populaire et du syndicalisme dont ils sont pour une part les héritiers,  le paysage culturel aurait été tout autre, probablement plus désertique, moins démocratique… Tous  ont été un pilier majeur de la mise en place de la politique de démocratisation de la culture de notre pays, qui marque encore son visage singulier d’aujourd’hui. Jean-Pierre Burdin

*Le mouvement ouvrier est à entendre ici  selon  son acception  historique et non dans celle de la  catégorisation sociologique

 

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Edwy Plenel, au fil du Maitron

Edwy Plenel, le patron de Mediapart, nous invite à un « Voyage en terres d’espoir », nouvellement paru aux Éditions de l’Atelier. À la découverte des obscurs et des rebelles qui se nichent dans le Maitron, cet extraordinaire dictionnaire des militants. Un bel hommage à butiner.

 

 

Promenons-nous dans le « Maitron », dans cette incroyable forêt rassemblant quelque 168 000 biographies de militants du mouvement ouvrier et social qui ont résisté aux loups, de 1789 à 1968 ! « Sa lecture devrait être déclarée d’intérêt public tant elle rappelle aux gouvernants, d’où qu’ils proviennent, que les conquêtes républicaines dont ils aiment parfois se parer, ne seraient jamais advenues sans la mobilisation du peuple », souligne Edwy Plenel dans son « Voyage en terres d’espoir ». Il commence par évoquer la genèse de cette œuvre monumentale, lancée par l’historien Jean Maitron au milieu des années 1950, dont le premier volume paraît en 1964. Aujourd’hui, le dictionnaire se décline en 79 volumes, rédigés maitronpar plus de 1450 auteurs. Les sentiers sont multiples pour y pénétrer. Le journaliste, et directeur du site Mediapart, nous propose les siens, vagabondant d’une notice à l’autre, de réflexions en digressions.

La balade débute avec Alphonse Baudin dont une plaque, dans le 12ème arrondissement de Paris à quelques pas des locaux de Mediapart, rappelle qu’il fut assassiné le 3 décembre 1851 « en défendant la Loi et la République ». Ses cendres, depuis le 4 août 1889 à l’occasion de la célébration du centenaire de la révolution Française, reposent au Panthéon. Sa biographie, ici reproduite, nous en dit plus sur ce député montagnard, médecin des pauvres, qui fut assassiné sur une barricade du faubourg Saint-Antoine, victime du coup d’État du futur empereur Napoléon III. De là, on rend visite au journaliste républicain Charles Delescluze qui lance en 1868 une souscription nationale pour ériger un monument à Baudin. Il mourra trois ans plus tard, tué, lui aussi sur une barricade en 1871 par les Versaillais.

On bifurque ensuite vers Clamecy dans la Nièvre, patrie de Romain Rolland et Claude Tillier, pour faire connaissance avec les résistants au coup d’état de 1851. Eugène Millelot, l’un deux, participa à l’insurrection populaire des 5 et 7 décembre et fut envoyé à Cayenne. Les chemins nivernais nous mènent enfin à Sardy-lès-Epiry dans la famille de Jean Maitron. On salue le père, Marius, directeur d’école et syndicaliste, qui créa une coopérative d’épicerie. Puis le grand-père, Simon, soldat bottier qui s’exila en Suisse pour ne pas servir les Versaillais… On visite au passage les bûcherons du Conference de presse de Mediapartcoin, tel Jules Bornet qui fonda leur fédération nationale, affiliée à la CGT, en 1902.

Et la promenade se poursuit ainsi de fil en aiguille ! Nous faisant découvrir d’illustres inconnus ou des figures reconnues qui tous, dans des époques et des milieux les plus variés, se sont engagés. Une centaine de personnes qu’Edwy Plenel nous présente au fil des pages de son original et passionnant « Voyage en terres d’espoir ». Il nous est ainsi permis de « retrouver le possible de l’histoire, un passé non advenu, plein d’à présent ». Un bien bel hommage au Maitron dont le tome 12, qui clôture la période 1940-1968, vient de paraître. Un joli « voyage » riche en découvertes, un beau livre à s’offrir ou à offrir en prélude aux festivités de Noël ! Amélie Meffre

L’événement sera salué par une soirée à la Maison des Métallos le 28/11 et un colloque international sur deux jours ((le 6/12 au Centre Pouchet, le 7/12 à l’Hôtel de Ville de Paris).

 

Jean Maitron, une grande figure des Lettres

Il y eut hier le Gaffiot et le Bailly pour les amoureux du latin et du grec, le Larousse pour les passionnés de la langue française, le Littré pour les obsédés maitron2du mot, plus tard le Robert d’Alain Rey et le Corvin pour les enflammés du spectacle vivant… Depuis 1964, il y a aussi le Maitron, le « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français » !

Mieux qu’un pic ou qu’un roc, la somme incontournable pour tous les aventuriers de la vie sociale et militante… Qui, sous la direction de l’historien Claude Pennetier depuis la disparition de son créateur en 1987, prend le nom de « Dictionnaire biographique, Mouvement ouvrier, Mouvement social » pour couvrir la période de 1940 à mai 1968. Une œuvre de longue haleine qui, au fil du temps, s’est ouverte aux métiers (gaziers-électriciens, cheminots…), à l’international (Japon, Allemagne…).

Un destin incroyable pour le gamin du Nivernais, né en 1910 dans un petit village d’à peine 450 habitants, Sardy-lès-Epiry près de Corbigny… Fils d’instituteurs, Jean Maitron est à bonne école : militante, syndicale, communiste ! Des chemins qu’il foulera sa vie durant, rompant toutefois définitivement avec le PCF en 1939 pour respirer des airs plus libertaires. Docteur es lettres, professeur à la Sorbonne, Jean Maitron fonde en 1966 le Centre d’histoire du syndicalisme qui devient en 2000 le Centre d’histoire sociale du XXème siècle, une unité mixte de recherche de l’université Paris1 et du CNRS. maitron1Sa principale originalité, dès sa création ? Inclure à son conseil d’administration des représentants de confédérations syndicales afin d’écrire une histoire qui s’enrichisse du militantisme.

Fort du soutien de Camille-Ernest Labrousse et de Pierre Renouvin, maîtres incontestés de la discipline dans les années 50, l’historien se révèle authentique pionnier, le premier à faire entrer l’histoire ouvrière dans l’ère de la recherche historique officielle, universitaire et livresque. Son grand œuvre ? « Le Maitron » bien sûr, une appellation passée dans le langage courant, décliné en 79 volumes dont 34 de son vivant ! Sans oublier ses travaux sur l’anarchisme et le courant libertaire. « L’histoire que donne à voir le « Maitron », nous laissant libres de la raconter et de la commenter, n’est donc qu’un moment de cet affrontement sans âge entre opprimés et oppresseurs, dominés et dominants, exploités et exploiteurs, maitron3travailleurs et profiteurs, colonisés et colonisateurs », souligne Edwy Plenel dans son avant-propos à « Voyage en terres d’espoir ».

Jean Maitron ? Un intellectuel de haute stature, une incontestable grande figure citoyenne et républicaine, un infatigable chercheur qui fait honneur à la recherche universitaire et scientifique française, bien mal en point de nos jours. Créé en 1996, le jury du Prix Maitron, composé pour moitié d’universitaires et de syndicalistes, récompense chaque année un mémoire de master pour la qualité de sa recherche. Yonnel Liégeois

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Damien Cru, le tailleur de pierre et l’AFPA

À l’occasion du 70ème anniversaire de la création de l’AFPA (Association Professionnelle pour la Formation des Adultes), la CGT organise le 17 novembre un colloque sur l’avenir de l’institution. En exclusivité, Chantiers de culture vous propose l’intervention de Damien Cru. Des acquis d’un métier à ses richesses culturelles, l’ancien tailleur de pierre invite à la réflexion sur les enjeux de la formation.

 

 

Je remercie les organisateurs du colloque de me donner l’occasion d’exprimer ici toute ma gratitude à l’AFPA. En effet, le stage « Taille de la pierre » que j’ai réalisé en 1973 au centre de formation de Blois, alors que j’avais déjà 26 ans, a constitué pour moi un moment décisif. Non seulement dans mon itinéraire professionnel, mais également dans mon développement personnel.

Lors de ce colloque, sera projeté le film « Un métier en main » réalisé en 1956 par Eclair-Journal. Il mentionne « le regard vigilant du moniteur » qui, est-il dit plus loin, « corrige le moindre geste défectueux » du stagiaire. C’est là un premier point à souligner : la compétence professionnelle des moniteurs qui ont eux-mêmes travaillé en entreprise, sur chantier, et qui restent liés au métier, ne serait-ce que par les contacts répétés avec les professionnels en exercice qui participent au jury. Cette vigilance était rendue possible du fait du petit nombre de stagiaires dans l’atelier, douze au maximum. L’apprentissage du geste engage tout le corps en face de l’ouvrage. Le premier apprentissage en taille de pierre est bien celui de « la mise en chantier » : comment disposer son caillou à bonne hauteur pour éviter une fatigue inutile, pour pouvoir suivre du regard le trait, la pierre et son hétérogénéité, l’impact de l’outil… sans s’envoyer des éclats dans l’œil ni en envoyer à ses voisins ! Le geste, la variation de l’amplitude du geste selon la phase d’ébauche ou de finition, le rythme personnel, l’harmonisation du rythme lorsque l’on cru4scie un bloc à deux… Il y a là toute une compétence extraordinaire requise de la part du moniteur.

 

Autre point important relevé dans le film, c’est le même moniteur qui enseigne la théorie et la pratique, le tracé et la taille, la coupe des pierres et la pose… Il y a là encore une question clé, dans l’exercice du métier bien sûr mais dans bien des domaines de l’existence. Comment passer de la théorie à la pratique ? Pas forcément en répétant ce qui doit être, le théorique, le prescrit, mais en percevant bien ce qui chez chacun relève d’un défaut ou d’une qualité de jugement en situation. Quel outil utiliser pour cette opération ? Parfois plusieurs solutions se présentent. Essayer l’un, apprécier le résultat et sentir ce que son usage sollicite en soi de force, d’adresse ; en essayer un autre, percevoir, sentir à nouveau, comparer. L’apprentissage de ce jugement, rarement théorisé, difficilement théorisable, relève de la singularité de l’ouvrier en situation et le moniteur ne peut qu’encourager chacun à trouver sa propre voie dans toutes celles que le métier autorise. D’où l’importance de ce « regard vigilant » du moniteur évoqué plus haut, qui engage chaque stagiaire à exercer son propre regard : dégauchir une surface à dresser avec deux règles, contrôler après-coup la qualité de son exécution. « Dégauchir », un terme de métier utilisé en de multiples occasions, tracer, façonner, contrôler, là encore, le jugement est nécessaire pour comprendre son usage en situation.

Cet apprentissage insiste avec justesse sur l’histoire du métier, de ses évolutions, de sa culture spécifique. Mais également de la culture commune avec d’autres métiers du bâtiment, voire des métiers plus lointains comme la chaudronnerie avec qui nous partageons cet art du trait, la stéréotomie ou géométrie descriptive. La culture ouvrière partagée avec tous les métiers connexes, le forgeron ou taillandier pour les outils, le menuisier qui viendra appliquer son huisserie sur la baie en cours de réalisation, le maçon, le charpentier… Le film relève à juste raison les noms singuliers utilisés pour désigner les outils du charpentier : l’herminette, la bisaiguë… Cette façon de désigner chaque chose avec précision porte non seulement sur les outils, mais également sur les parties des outils et sur tout ce qui concerne le travail : sur les éléments d’architectures, de construction cru2et pour nous, sur les pierres en fonction de leur dureté, de leur provenance, de leur nature, mais aussi de l’emplacement futur qu’elles prendront dans l’ouvrage…

 

Lors du déplacement de pierres un peu lourdes, la dénomination précise des différentes étapes de la manœuvre collective a plusieurs fonctions dans l’équipe. Elle n’est pas purement informative, elle engage l’anticipation. Lorsque le chef de manœuvre dit « on va lever la pierre », chacun anticipe l’opération, se place en conséquence ou interroge s’il ne voit pas bien la manœuvre à venir. Car il n’est pas essentiellement question de déploiement de force dans cette situation, il est question d’intelligence de la situation concrète, de ce jugement dont je parlais plus haut, de ruse, de trouver l’équilibre de la masse de la pierre. Du reste, les expressions utilisées dans ces opérations de bardage ramènent les différents mouvements à l’échelle humaine : il faut entendre les sens possibles cru5de « rouler la pierre, la lever, la faire marcher, la coucher, la faire boire »… De la prudence avant toute chose.

L’AFPA permet d’acquérir un métier, à l’époque d’accéder à un emploi, et en même temps cette formation inscrit le participant dans une histoire et une culture qu’il partage avec d’autres et qu’il peut faire siennes. Et ce sont sans doute cette histoire et cette culture qui lui permettent de trouver son propre chemin professionnel. Nous avions, au stage, des itinéraires et des formations très diverses. Et cette diversité était très féconde. Parmi les stagiaires, certains avaient déjà travaillé la pierre. L’un avait appris à tailler le granit au lycée technique de Coutances mais il n’avait pas obtenu le CAP et l’AFPA lui offre l’occasion de reprendre cet apprentissage, de le compléter. Il maniait la broche avec un coup de main, un geste du poignet bien à lui que nous cherchions à reprendre. Un autre avait découvert la pierre sur un chantier associatif en Provence et il a pu passer ici d’une activité bénévole au métier. Plusieurs, dont moi, étaient bacheliers. Nous échangions au fil des jours sur toutes sortes de sujets, les découvertes de chacun dans sa région, des lectures (« Les pierres sauvages », de Fernand Pouillon). Nous parlions conventions collectives (différentes selon les régions). Plusieurs vont rester tailleurs de pierre, certains en cru3s’orientant vers la sculpture ou la gravure. D’autres vont quitter la pierre, en fonction des aléas et des occasions de la vie.  Mais pour tous, ce stage a été un moment fort de leur vie, une sorte de bifurcation.

 

Mon propre parcours ? Après avoir travaillé dans des entreprises parisiennes et découvert toute la fraternité des pierreux syndiqués au Syndicat Parisien du Bâtiment CGT, je suis entré grâce à l’un d’eux, Pierre Lecour, à l’OPPBTP. Cet organisme du BTP tenait lieu de CHS (Comité Hygiène et Sécurité) dans la profession avant les lois Auroux de 1982. Le discours très technique et réglementaire de cet organisme m’effrayait un peu. Toute la dimension de la culture de métier et toute la dimension du collectif de travail étaient négligées. Certes, de la technicité est nécessaire pour garantir la stabilité des grues, de la loi et des règlements sont nécessaires pour tenir compte des évolutions techniques et améliorer partout les conditions de travail, d’hébergement, de vie sur les chantiers. Mais ne miser que sur ces ressorts extérieurs aux travailleurs les place dans des injonctions parfois difficilement supportables. La sécurité réglementée contrarie parfois l’activité.

En reprenant l’apport du centre AFPA et en proposant à un petit groupe de syndiqués de réfléchir à ce qui comptent pour nous, pour notre sécurité, nous avons pu dégager toute la dimension de prudence contenue dans le métier. Nous avons proposé plusieurs expressions qui, aujourd’hui, sont passées non sans controverses en ergonomie cru1ou dans le champ de la prévention : « les savoir-faire de prudence », « la langue de métier », « les règles de métier »… J’en ai dit un mot en parlant du bardage, du déplacement des pierres.

 

Je souhaite que ma contribution permette d’une part aux moniteurs, et plus largement au personnel de l’AFPA, de mesurer l’ampleur et la richesse de leur propre travail. Même quand le stagiaire ne termine pas sa carrière dans le métier étudié… Surtout, il nous faut absolument, non seulement préserver cette institution qu’est l’AFPA, mais la déployer à travers de nouveaux métiers. Pour l’accès à l’emploi, mais également dans le sens d’une introduction à la culture de métier et à l’exercice du jugement articulant théorie et pratique : avoir un métier en main, c’est avoir le métier dans la tête ! Damien Cru

À lire : « Le risque et la règle », par Damien Cru, aux éditions Érès.

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Villerupt, capitale lorraine du cinéma italien

Jusqu’au 13 novembre, se déroule à Villerupt le 39ème Festival du Film italien. C’est ici, et nulle part ailleurs, qu’est né il y a quarante ans, au cœur des brumes lorraines, le premier festival consacré à la filmographie transalpine. Retour sur événement.

Un projet fou, surgi de la tête de quelques jeunes enfants d’immigrés ! Des fondus de cinéma, attachés à la terre natale de leurs parents… Grâce à eux, le Festival de Villerupt est devenu, au fil des ans, un événement culturel incontournable. Qui accueille chaque année plus de 40 000 spectateurs. En face de l’Hôtel de Ville, sur la place, une énorme machine, la cage finisseuse du train de 700 de l’usine de Micheville : dans les usines sidérurgiques, la cage finisseuse était l’une des  étapes du processus de laminage universel des profilés métalliques principalement en acier, en particulier rails et poutrelles, etc… Elle affiche-villeruptsemble veiller sur la ville, rendant hommage à tous les « ritals » et autres déracinés qui ont produit tant de richesses matérielles et tant enrichi notre culture hexagonale.

Chaque année, la foule est au rendez vous. Les générations se côtoient dans la file d’attente. Pour les anciens de « Villerrou », c’est ainsi qu’ils prononçaient, ce fut longtemps une occasion inestimable de retrouvailles avec le pays bien-aimé et la langue de Dante. Ou plutôt la langue de l’usine et de la maison, refoulée à l’extérieur par souci d’intégration. Le calendrier de l’immigration italienne en Lorraine  est étroitement lié à l’histoire ouvrière de cette région : depuis le début du siècle dernier jusqu’aux années d’après guerre, ils sont venus en masse, ainsi que les Polonais et plus tard les Maghrébins, participer à l’essor sidérurgique de la Lorraine avant d’être sacrifiés par la casse industrielle.  Le développement économique de la région remonte à la fin du 19ème siècle, date à laquelle s’engage une sévère compétition sidérurgique avec l’Allemagne. Le minerai lorrain est trop riche en phosphore, ce sera grâce au procédé « Thomas » (1882) que l’on pourra fabriquer un acier d’excellente qualité à partir de la « minette » de Lorraine. Cent ans après, l’épopée nous est racontée par Jean-Paul Menichetti en 1982 dans son film « L’anniversaire de Thomas ».

Très vite, l’essor sidérurgique nécessite un appel à la main-d’œuvre étrangère, italienne en particulier, ce jusqu’aux années 1960. Villerupt, et sa voisine Audun le Tiche, deviennent des villes de l’acier et …de culture italienne : à la fin des années 1980, un sondage dans les écoles primaires de la région donne la « Pasta » comme plat régional lorrain ! Mais le démantèlement industriel, initié dès 1961, se poursuit inexorablement. La société des OLYMPUS DIGITAL CAMERAlaminoirs de Villerupt à Micheville ferme définitivement en 1986 : en 25 ans, 8000 emplois auront disparu.

Fidèle à ses racines, le festival n’en est pas moins tourné vers l’avenir. Depuis de nombreuses années, il a opéré une véritable décentralisation vers différentes communes ou grandes villes avoisinantes (Neuves Maisons, Epinal, Commercy, Creutzwald, Sarreguemines, Longwy, Metz…) et vers le Luxembourg, en partenariat avec la Cinémathèque. Les Italiens perçoivent le Festival de Villerupt comme une vitrine de leur production cinématographique, les acteurs et réalisateurs qui font le voyage s’étonnent toujours d’y découvrir des films qui ne sont pas distribués chez eux. Après une projection, devant une salle pleine, ils sont surpris parfois de pouvoir débattre en italien aussi loin de chez eux ! « Benvenuti a Villerupt », la banderole lumineuse tricolore se joint au soleil pour nous accueillir  en ce week-end d’ouverture du 1er novembre.

La 39ème édition propose, dans le seul périmètre de Villerupt – Audun le Tiche – Esch sur Alzette, pas moins de 68 films. L’affiche du Festival est pour la onzième fois l’œuvre de Baru, l’enfant du pays. Auteur de bande dessinée, il fut en 2011 président du jury du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. La programmation alterne, au cours des quinze jours de Festival, avant-premières et reprises, les films en compétition ainsi que de nombreuses œuvres du réalisateur Francesco Rosi auquel  le critique de cinéma Michel Ciment a dédié sa carte blanche. Ce dernier, directeur de publication de la revue « Positif » et collaborateur depuis 1970 du « Masque et la Plume », l’émission de France Inter, nous permet ainsi de revoir, ou découvrir pour les plus jeunes, des

"Il segreto di Pulcinella", Mary Griffo

« Il segreto di Pulcinella », Mary Griffo

chefs-d’œuvre comme  « L’affaire Mattei», «  Le christ s’est arrêté à Eboli», « Main basse sur la ville »  et bien d’autres encore.

La projection en avant-première internationale du documentaire « Il segreto di pulcinella » (Le secret de Polichinelle ) est un choc : certes, nous avions entendu parler du scandale des déchets toxiques en Campanie, la région de Naples, mais nous découvrons l’ampleur du trafic mafieux, avec ses répercussions dramatiques sur les vies humaines, y compris celles des jeunes enfants. Une vision d’horreur, les images d’une terre assassinée sans état d’âme pendant plusieurs décennies. L’écho de ce drame a récemment franchi les frontières lorsque les européens s’inquiétèrent égoïstement que certaines vaches de race bufflonne, dont le lait produit la fameuse « Mozzarella di Buffala Campana » aient pu brouter des terres contaminées….. « Tout le monde savait, alors j’ai pris le parti de faire raconter l’histoire aux enfants par Polichinelle pour porter plus loin le message », raconte Mary Griffo, la jeune réalisatrice. Elle nous confie que dans sa propre famille « les tumeurs ont également frappé comme dans chaque famille des villages concernés ». Et d’ajouter que « les choses n’ont pas vraiment changé même si il y a maintenant une réelle prise de conscience de la population qui relève la tête et manifeste désormais contre cet état de fait ». Toutefois, « malgré les décrets de loi qui ont été pris, les industries continuent à déverser leurs déchets toxiques dans l’arrière-pays

"La ragazza del mondo", Marco Danieli

« La ragazza del mondo », Marco Danieli

napolitain ». Le film est sorti le 31 octobre en Italie, au surlendemain de sa projection à Villerupt.

Parmi les films en compétition, c’est une toute autre histoire, beaucoup plus intime mais quelque peu révoltante elle-aussi, qui nous est contée par Marco Danieli dans « La ragazza del mondo » (La fille du monde). Ce monde, c’est « le monde impie » qui englobe tous ceux qui ne font pas partie de la « famille » des Témoins de Jéhovah et que l’on ne doit pas fréquenter sous peine d’être excommunié. Giulia paiera cher d’avoir cédé à ses premiers émois amoureux hors de cette loi… Film sensible montrant avec subtilité les liens familiaux très affectueux qui emprisonnent la jeune fille plus efficacement qu’une contrainte autoritaire et brutale : tout le problème de l’emprise sectaire sous toutes ses formes. La jeune comédienne, Sara Serraiocco, est très juste et très émouvante dans l’expression de ce conflit intérieur. Dans « I nostri passi » (Nos pas), un couple séparé tente de survivre après la mort accidentelle de leur fils, trois ans auparavant. Le père, qui fut un célèbre photographe mais qui se sait condamné, se prend d’affection pour un jeune délinquant ayant un don pour capter les images. Il lui léguera tout son matériel en lui intimant de se réaliser. L’histoire est magnifiquement filmée

"Si puio fare", Giulio Manfredonia

« Si pùo fare », Giulio Manfredonia

par Mirko Pincelli, photographe et reporter de formation !

Villerupt a souhaité cette année rendre un hommage particulier aux scénaristes qui ont une place très importante  dans le cinéma italien. En programmant notamment l’excellent « Si pùo fare » (C’est faisable) de Giulio Manfredonia sur un scénario de Fabio Bonifacci. Le film retrace l’épopée bienveillante et dérangeante d’un syndicaliste nommé responsable d’une coopérative de malades mentaux qu’une loi récente vient de sortir des hôpitaux psychiatriques. Il est choqué par l’abrutissement médicamenteux dans lequel ils sont plongés par le médecin de l’établissement, il refuse de continuer à les cantonner dans une activité inutile et débilitante. Fort de son expérience syndicale de meneur d’hommes, il les entraîne dans un réel projet d’activité économique utilisant les capacités de chacun : la pose de parquet ! Après quelques ajustements nécessaires et de nombreux problèmes dépassés, l’entreprise fonctionne et les commandes pleuvent. La plus belle réussite ? Le changement de regard de l’extérieur sur ces malades qui ne manquent pas d’intelligence, surtout le changement du regard qu’ils portent sur eux-mêmes.

Plus léger, le film de Francesco Bruni (scénario et réalisation) « Scialla » nous permet de retrouver le toujours séduisant  et talentueux acteur Fabrizio Bentivoglio qui fut le jeune premier incontournable des années 80/90. Jadis professeur de lettres classiques et écrivain, il vivote de quelques cours particuliers et de l’écriture de biographies de médiocres célébrités, dans un état de dépression larvée. Jusqu’à l’irruption, dans son univers désabusé et solitaire, d’un fils inconnu, ado rebelle et futé, qu’il décide de remettre dans le droit chemin. Ce qui l’oblige à se reprendre en main lui aussi… Un film intelligent et drôle sur la transmission, un regard juste sur la jeunesse d’aujourd’hui. Il reste encore beaucoup à voir, et de nombreuses pépites à découvrir,

Dans le hall d'accueil du festival, la foule se presse !

Dans le hall d’accueil du festival, la foule se presse !

dans ce Festival unique qui se prolonge jusqu’au 13 novembre.

Par delà sa capacité à recoudre chaleureusement un tissu social déchiré par des décennies de crise, le Festival de Villerupt est avant tout une joyeuse immersion dans l’exception culturelle italienne. Un savoureux accord entre pasta et cinéma ! Chantal Langeard

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Quand le Front popu s’expose…

En cette année du 80ème anniversaire du Front populaire, les expositions fleurissent un peu partout. Pour célébrer cette date marquante de l’histoire de France, symbole de droits nouveaux conquis par une classe ouvrière en grève générale ! De l’unité syndicale retrouvée à l’union politique espérée contre le fascisme, plasticiens et photographes témoignent.

 

 

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Grève générale du 12/02/36. Collection MHV

L’exposition qui se tient à l’Hôtel de ville de Paris porte bien son nom : « Le Front populaire en photographie » ! Y sont présentées les œuvres des plus grands photographes de l’époque, aux noms pas encore célébrés à titre d’icônes de leur art : Capa, Cartier-Bresson, Doisneau, Ronis, Seymour dit Chim, Stein… Qui côtoient des faiseurs d’images, autodidactes ou amateurs de grand talent, tels France Demay ou Pierre Jamet. Au total, ce ne sont pas moins de vingt-deux photographes dont les clichés sont ainsi exposés. Qui nous permettent de remonter le temps, des années 1934-1935 à celle, fatidique, de 1939 entre guerre d’Espagne et second conflit mondial.

Commémoration de la Commune en mai 36. Au centre, Thorez et Blum. Collection MHV

En ce temps-là, le trio Capa-Doisneau-Ronis sillonne déjà la capitale, leur jeunesse inconnue pour tout viatique et l’appareil photo en bandoulière, pour illustrer journaux et magazines. L’avènement du Front populaire les trouvera à pied d’œuvre pour immortaliser occupations d’usines, grève générale, bals musette et premiers départs en congés ! D’une image l’autre, c’est en fait un immense élan populaire qui s’affiche, où les plus besogneux de la population française retrouvent sourire et sens de la fête le temps d’un printemps inattendu et d’un bel été inespéré. Tous les clichés sont là, au vrai sens du terme : les bords de seine, les vacances à la mer, le départ en tandem pour un pique-nique ensoleillé… Avant que l’avenir ne s’assombrisse à l’heure de Guernica, avant que les parades nazies ne se transforment en sinistres défilés militaires. Une déambulation à travers plus de 400 œuvres qui donne à voir et à comprendre, entre archives et extraits sonores de l’époque, une tranche d’histoire lourde de sens pour le temps présent.

 

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Premiers congés payés, Bords de Seine, 1936. Henri Cartier-Bresson/ Magnum Photos

Dans le cadre de son festival « Normandie Impressionniste », la région ne pouvait pas ne pas célébrer à sa façon 36 et les bains de mer ! Dans un cadre fabuleux, un écrin majestueux, « les plus belles ruines de France » selon le bon mot de Victor Hugo : l’abbaye de Jumièges. L’ancien logis abbatial accueille les œuvres de quatre photographes : Henri Cartier-Bresson, Harry Gruyaert,  Guy Le Querrec et Martin Parr. Seul le premier nommé, en fait, fait explicitement référence au Front popu avec des images qui couvrent la période 36-38, les trois autres s’éclatant dans le temps… D’où le titre, plus généraliste, de cette exposition superbement agencée : « Portrait de la France en vacances, 1936-1986 ».

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Camping Argeles-sur-Mer, 1976. Guy Le Querrec / Magnum Photos

Un label justifié par les propos du sociologue Jean Viard qui signe la préface du catalogue. « La France vota les congés payés en 1925 sans jamais les appliquer, puis donc en 36. Les vraies « grandes vacances » démarrent après 1945 ». Et d’ajouter, non sans humour, « les révolutionnaires n’en voulaient pas de crainte que le peuple se plaise en société capitaliste, les capitalistes n’en voulaient pas tant ils craignaient que le peuple arrête de travailler. En 1936, tout le monde se retrouva d’accord car il n’y avait pas d’autres moyens d’arrêter les grèves et les occupations d’usines que d’envoyer les grévistes… en vacances ! ». Plus sérieusement, il conclue son propos en rappelant qu’aujourd’hui plus de 25% des Français ne partent jamais en vacances, « le travail de 36 n’est donc pas achevé même s’il n’y a plus de Ministère du temps libre ».

 

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« 1936 », par Gérard Guyomard. Acrylique sur bâche, 160-200cm, 2016

Plus originaux, d’aucuns se sont vraiment faits une toile pour célébrer l’événement à leur façon ! A la demande de la compagnie Trigano et de la revue « Art absolument », 36 plasticiens (peintres, dessinateurs et photographes) furent conviés à créer une œuvre sur une toile de tente recyclée d’un même format… Un clin d’œil osé à ce temps des premiers congés payés, à cette avancée sociale et culturelle relative aux loisirs et aux vacances. Une exposition itinérante dont le parcours s’achèvera à la prochaine Fête de l’Humanité, le 10 septembre, au cours de laquelle les 36 œuvres seront vendues aux enchères au profit du Secours Populaire et de l’Avenir Social pour permettre à des enfants de partir en vacances.

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« Nationale 7, la route du soleil », par Emmanuelle Renard. Huile sur toile, 160-200cm, 2016

Dans la préface du précieux catalogue, l’historien d’art Renaud Faroux note combien la période du Front populaire fut un temps béni de la rencontre inédite entre le peuple, les intellectuels et les artistes. Dans moult domaines : la photographie, la peinture, le cinéma, la chanson, l’éducation populaire. Des noms restent toujours foncièrement attachés à cette époque : Renoir et Duvivier, Fernand Léger et Picasso, Prévert et Malraux, Jean Cassou et Jean Zay. Enfin, l’art semble s’être réconcilié avec la cité !

 

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Photographie Pierre Jamet. Collection Pierre Jamet-Corinne Jamet.

Au Musée de l’Histoire Vivante de Montreuil, en son bel écrin du Parc Montreau, l’exposition « 1936 nouvelles images, nouveaux regards sur le Front populaire » explose de richesses insoupçonnées. Une apothéose à ce mouvement de commémoration ! En un espace restreint mais formidablement bien mis en scène, le Front popu s’étale sous toutes ses facettes : le politique avec Thorez et Blum, le syndical avec Frachon et Jouhaux, la culture et les loisirs avec Jean Zay et Léo Lagrange, le sport et les auberges de jeunesse, les droits des femmes et la question coloniale…

Comme le rappelle à juste titre Eric Lafon, le directeur scientifique du musée de Montreuil et l’un des commissaires de l’exposition, s’est vraiment constituée une « mémoire » visuelle du Front populaire à travers images, affiches, insignes, drapeaux… L’expo, dans se regards diversifiés, donne vraiment visage à ces hommes et femmes anonymes qui firent ainsi l’histoire. Des visages de joie au bord de l’eau, des visages de douleur plus tard pour les réfugiés espagnols. En filigrane aussi, se dessine le quotidien des habitants de la banlieue, de Montreuil en particulier avec sa communauté italienne, grâce à un original fond photographique. Auquel fait écho l’accueil de l’événement à l’étranger, en Algérie plus particulièrement. Une approche renouvelée de l’événement pour décliner avec talent le récit d’une histoire vivante. Pour donner à penser et réfléchir aux générations futures. Yonnel Liégeois.

 

A lire : « L’avenir nous appartient ! Une histoire du Front populaire », par Michel Margairaz et Danielle Tartakowsky (Ed. Larousse). « Le Front populaire des photographes », par Françoise Denoyelle, François Cuel et Jean-Louis Vibert-Guigue (Ed. Terre bleue). « Un parfum de bonheur », texte Didier Daeninckx et photographies France Demay (Ed. Gallimard). « La grande illusion », par Pascal Ory (CNRS éditions).

A consulter : www.autourdu1ermai.fr , www.cinearchives.org , www.adoc-photos.com , www.pierrejamet-photos.com , www.mediatheque-patrimoine-culture.gouv.fr .

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