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Avignon, un théâtre tout-terrain

A l’ouverture de la 70ème édition du Festival d’Avignon qui se déroule du 6 au 24 juillet, s’affichent, parmi le bon millier de spectacles du Off, deux pièces de Ricardo Montserrat mises en scène par Christophe Moyer. « Qui commande ici ? » évoque les clients et salariés de La Redoute, « Chantiers interdits » nous plonge dans le quotidien d’un travailleur détaché polonais.

 

 

« Qu’est-ce que c’est ? Le Catalogue de La Redoute ! » Le 22 avril, Travail et Culture organisait son Cabaret de l’union à la Manufacture de Roubaix avec la représentation de la pièce de Ricardo Montserrat « Qui commande ici ? ». Au milieu des grands métiers à tisser et des bobines multicolores, la scène était royale pour découvrir le spectacle consacré à La Redoute.

Mise en scène par Christophe Moyer, Laurence Besson campait devant une centaine de personnes une Shéhérazade pleine d’allant, incarnant le catalogue, les clients et les salariés. La pièce évoque tour à tour les désirs, les audaces voire les peurs des acheteurs comme cette cliente qui se plaint d’avoir chopé la gale via des draps commandés à La Redoute. De là, on fera un saut en Inde où s’échinent les petites mains pour les fabriquer qui n’en rêvent pas moins de liberté. Idem sur Roubaix où les employées reçoivent commandes et

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

remontrances, poussent des chariots à longueur de journée. La force de la pièce ? Nous faire naviguer de l’émotion au rire autour d’un catalogue qui parle à tout un chacun.

« Le catalogue, ça permet de faire le lien entre des gens très différents. Des habitants de Corbigny dans la Nièvre, qui sont à une demi-journée des grands magasins, à ceux de Sevran qui y sont en un quart d’heure », explique Ricardo Montserrat… « Et puis La Redoute, c’est l’image de soi, à travers les vêtements, les sous-vêtement ou l’ameublement de la chambre ». La pièce fut d’abord jouée chez les gens du côté de Sevran, « ça peut être très différent d’un appartement à l’autre, entre les habitués au théâtre et ceux qui n’y ont jamais mis les pieds », raconte la comédienne Laurence Besson. Et puis, « ce monologue se prête à de telles représentations avec pour seuls accessoires une boîte en carton, une baguette télescopique et une table haute », précise le metteur en scène Christophe Moyer. Elle permet aussi un contact rapproché avec le public, dans la mesure où elle évoque l’intime à travers nos achats à distance. « C’est un peu comme si on était entre copines, comme à une réunion Tupperware », résume Laurence. »Il faut rencontrer les bonnes personnes et ce fut le cas », confie

Ricardo Montserrat. Photo Daniel Maunoury

Ricardo Montserrat. Photo Daniel Maunoury

l’auteur qui s’est entretenu avec les salariés en pleine panade (La Redoute, après avoir été rachetée par la famille Pinault passe aux mains du tandem Balla-Courteille qui saigne à tour de bras, ndlr), les clients des champs et des banlieues.

Ricardo Montserrat, né en Bretagne de parents antifascistes catalans, a commencé à créer au Chili pendant les années Pinochet. Il signe depuis plus de vingt ans romans, scénarios et pièces de théâtre à partir d’ateliers d’écriture ou d’entretiens menés en France avec des jeunes, des chômeurs, des réfugiés, des licenciés, des travailleurs… Plus d’une centaine d’œuvres décline ses rencontres : avec les chômeurs de Lorient pour son polar « Zone mortuaire » (édité en 1997 dans la Série Noire), avec des employées licenciées d’Auchan – Le Havre pour la pièce  « La Femme jetable », avec les mineurs marocains du Nord pour « Mauvaise Mine » ou encore avec les jeunes du Pas-de-Calais pour « Naz », une pièce donnée l’an dernier au festival d’Avignon qui met en scène un jeune nazillon incarné par Henri Botte. Cet été, on retrouve le comédien dans la peau d’un travailleur détaché polonais dans « Chantiers interdits ». Commandée par la fédération CGT de la Construction, la pièce est née comme à l’accoutumée de rencontres. Ricardo Montserrat parcourt alors les chantiers. « Chaque matin, chaque midi, en Auvergne, des syndicalistes me conduisent sur les chantiers. Des chantiers interdits où des vigiles m’empêchent de parler aux ouvriers qui ont voyagé toute la nuit pour être à l’heure, des cantines où certains mangent bien et d’autres dévorent la baguette achetée au Lidl, des chantiercampings et des hôtels, des permanences syndicales où des malheureux brandissent des contrats bidons, des certificats falsifiés »…

« Qui suis-je ? » Sur scène, une tente Quechua questionne le public, se balance d’un pied sur l’autre, virevolte pour finalement se planter. Au bout de cinq minutes, Henri sort enfin de la toile. Dans le camping proche du gigantesque chantier qui emploie plus de 3000 salariés, dont 600 travailleurs détachés, l’ouvrier reçoit un appel de son employeur qui lui interdit d’aller travailler, alors que le ministre du Travail vient visiter les lieux. « Mon beau Sapin, roi des forêts »… En bleu de travail, pansements aux doigts, Henri va se charger de la visite, obliger le ministre à l’écouter jusqu’au bout. Le ton monte et les quolibets fleurissent à l’encontre de « Pinpin », « Lapin » ou « Sopalin » à mesure qu’Henri raconte les morts, les accidents du travail, le racisme, les salaires de misère. Payé 2,60 euros l’heure, « Travailler plus longtemps pour mourir plus vite », résume-t-il. Au fil de la visite musclée, le ministre essaye de se sauver, à chaque fois empêché par l’ouvrier polonais qui en a gros sur la patate.

Deux monologues tragi-comiques qui firent mouche lors des premières représentations. Gageons qu’il en soit de même en Avignon ! Amélie Meffre

 

A ne pas manquer, les choix de Chantiers de culture :

– Avignon In : « Ceux qui errent ne se trompent pas », mise en scène de Maëlle Poésy, d’après le roman « La lucidité » du Nobel de littérature José Saramago. « Les damnés », mise en scène d’Ivo Van Hove avec la troupe de la Comédie Française, d’après le scénario du film de Luchino Visconti. « Alors que j’attendais » du dramaturge syrien Mohammad Al Attar, mise en scène d’Omar affiche2016_siteAbusaada. « Truckstop » de l’auteur néerlandaise Lot Vekemans, mise en scène d’Arnaud Meunier. « Tristesses », écriture et mise en scène de la bruxelloise Anne-Cécile Vandalem. « Caen amour », création et mise en scène du chorégraphe newyorkais Trajal Harrel.

– Avignon Off : « Les fureurs d’Ostrowsky » d’après l’histoire des Atrides, mise en scène de Gilles Ostrowsky et de Jean-Michel Rabeux au Théâtre Gilgamesh. « Une trop bruyante solitude » d’après le roman du tchèque Bohumil Hirabal dans une mise en scène de Laurent Fréchuret et « Les bêtes » de Charif Ghattas dans une mise en scène d’Alain Timar au Théâtre des Halles. « We love arabs » du chorégraphe israélien Hillel Kogan et « Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire » de Rémy De Vos dans une mise en scène de Christophe Rauck au Théâtre de La Manufacture. « C’est (un peu) compliqué d’être l’origine du monde », une création collective Les Filles De Simone au Théâtre La Condition des Soies. « Maligne » de Noémie Caillault dans une mise en scène de Morgan Perez au Théâtre des Béliers. « Emma mort, même pas peur », de et avec Meriem Menant dans une mise en scène de Kristin Hestad au Théâtre Le Chien qui Fume. « El Nino Lorca » de et avec Christina Rosmini au Théâtre Les Trois Soleils. « Alice pour le moment » de Sylvain Levey dans une mise en scène de Delphine Crubésy au Théâtre La Caserne des Pompiers.

Et… encore et toujours : la 18e édition de « Nous n’irons pas à Avignon », l’événement initié par Mustapha Aouar, le directeur-fondateur de « Gare au Théâtre » à Vitry-sur-Seine (94). Yonnel Liégeois

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Poggioli et le Front populaire

80 ans après le Front populaire, les fruits de la pression engrangés en 1936 irriguent toujours notre quotidien. L’historien Morgan Poggioli revient sur cette épopée inédite, symbole de l’émancipation de la classe ouvrière.

 

 

 Eva Emeyriat – Que reste-t-il de l’héritage du Front populaire ?

Morgan Poggioli – Cet héritage est important. Citons d’abord les conventions collectives, qui, bien qu’existantes depuis 1919,  n’ont revêtu de caractère obligatoire qu’à partir  de 1936. Il y a aussi la réduction du temps de travail, ramenée de 48 à 40 heures : le début d’un long processus qui aboutira à la semaine de 39 h en 1982, puis aux 35 h en 2000… Conséquence ? Les loisirs émergent ! C’est aussi le moment où le week-end est «inventé », le samedi étant libéré. Les congés payés sont généralisés à tous alors qu’auparavant seuls certains secteurs, tels les fonctionnaires, en bénéficiaient.

E.E – L’un de vos ouvrages* évoque le rôle des femmes dans le Front populaire, nombre d’entre elles figurent sur les photos d’archives …

M.P. – Les femmes représentent déjà plus de 30 % de la main d’œuvre. Mais les photos  sont parfois trompeuses. Hormis les secteurs (textile, magasins…) où les femmes sont majoritaires et occupent vraiment leur lieu de travail, ailleurs, on les repère plus à l’extérieur, quand elles viennent ravitailler leur compagnon. Le Front populaire revêt un aspect émancipateur indiscutable et les révèlent en tant qu’actrices sociales. Toutefois, l’organisation des grèves morgan1reste  très « genrée », avec les hommes « forts » à l’entrée et les femmes souvent  reléguées à la cuisine…

E.E. – Qu’est-ce que le Front populaire a changé pour elles?

M.P. – En droit du travail, les femmes obtiennent comme les hommes  les 40 heures,  les congés payés…Et faute d’avoir obtenu le droit de vote politique, elles pourront élire les délégués ouvriers mais aussi être élues. C’est une accession à la citoyenneté « sociale », obtenue avant la citoyenneté politique. Les acquis salariaux sont plus sujets à controverse. Les accords de Matignon vont certes octroyer les hausses les plus fortes (15 %) aux salaires les plus bas : les femmes, qui sont les moins payées, vont en bénéficier. Mais les conventions collectives ont un effet pervers en légalisant les inégalités salariales entre hommes et femmes. Reste que les acquis de 1936 ont pesé pour aboutir au droit de vote des femmes en 1945. Le Front Populaire est d’ailleurs un élément fondateur de la prise de conscience de leur poids dans la société. Plus d’un demi-million d’entre elles adhère alors à la CGT sur un total de 4 millions d’adhérents.

E.E. – Quel rôle a joué la CGT dans l’histoire du Front populaire ?

M.P. –  Elle en a été le moteur, de son origine jusqu’à sa victoire le 3 mai 1936, puis lors de la négociation des accords de Matignon. Avant 1936, et depuis 1922, il existait deux CGT, la CGT, proche des socialistes,  et la CGTU, associée aux communistes. C’est au congrès de Toulouse en mars 1936, que la réunification a lieu. Un processus unitaire déclenché par l’idée qu’il faut s’unir face au fascisme. La violente manifestation des ligues d’extrême droite, le 6 février 1934, a laissé des traces. La riposte antifasciste organisée le 12 février 1934 par la CGT et à laquelle participe la CGTU, communistes et socialistes, est un succès. La clé essentielle  de la victoire  du Front populaire fut d’ailleurs le rassemblement de forces sociales et politiques de gauche (communistes, socialistes, radicaux). Dès lors, une matrice républicaine, axée sur la défense de la République et de ses libertés, est créée avec l’idée que la morgan3crise politique est la conséquence de la crise économique et sociale, et qu’il faut régler cette dernière pour faire reculer la menace fasciste.

E.E. – Les usines sont occupées dès la victoire du Front populaire. Quelle est la réaction de la CGT ?

M.P. – Elle est dépassée (rires) ! Les ouvriers font grève. Comme dans de nombreux cas il n’y avait  pas de syndicat dans leur usine, ils vont ensuite chercher la CGT pour s’organiser puis adhérer. Le patronat, qui a toujours combattu la CGT, est acculé, il demande au gouvernement de réunir les syndicats pour négocier. Les accords de Matignon, première négociation interprofessionnelle nationale de l’histoire, sont donc signés à la demande du patronat qui lâchera sur tout, même les 15 jours de congés payés qui ne figuraient pourtant pas au programme du Front populaire ! C’était, en revanche, une revendication de la CGT qui a été gagnée ici grâce aux fruits de la pression des grèves.

E.E. – Pourquoi a-t-on parlé de grèves joyeuses ?

M.P. – Edith Piaf, Mistinguett viennent chanter, la CGT récolte des millions de francs en guise de soutien…. Cet élan est l’affirmation d’une dignité populaire, les ouvriers savaient qu’ils avaient déjà gagné ! Ils ne font d’ailleurs pas grève contre le gouvernement mais pour dire « on a voté pour vous, il faut appliquer votre programme »… Il y a eu évidemment d’importantes grèves avant que les négociations aient lieu, mais une bonne partie d’entre elles sont  intervenues après les accords de Matignon. Pour faire pression sur leur mise en œuvre rapide. Les 12 000 usines occupées et les deux millions de grévistes, ce fut courant juin, alors que les morgan2accords sont signés avant, dans la nuit du 7 au 8. Ces grèves furent donc celles de la victoire, voilà pourquoi elles furent si festives.

E.E. – Dans quelle situation se trouve alors le pays ?

M.P. – La France est entrée en crise en 1931, après les États-Unis et l’Allemagne. Son impact y est moins brutal mais il reste sévère, il est plus durable. La production chute, les usines ferment,  un million de chômeurs sont dans la misère … Le climat  est marqué par les affaires de corruption sur lesquelles surfent les ligues d’extrême droite. Le fascisme est au pouvoir en Italie, Hitler l’est en Allemagne depuis 1933, c’est un moment d’intense crispation. La guerre d’Espagne éclate par la suite en juillet 1936, révélant les dissensions au sein du Front populaire entre antifascistes et pacifistes.

E.E. – Chômage, crise migratoire, montée de l’extrême droite… D’aucuns établissent un parallèle entre les années 30 et la situation actuelle, qu’en pensez-vous ? 

M.P. – L’on pourrait aussi citer la fuite des capitaux, à laquelle sera confrontée le Front populaire, et les Panama Papers… Le parallèle est certes tentant, mais pas pertinent. Nous vivons une toute autre époque, avec une mondialisation exacerbée. Syndicalement, le paysage est aujourd’hui bien plus fragmenté, la gauche au pouvoir n’a rien à voir avec celle de 1936… Quant aux mouvements sociaux, le climat est bien plus tendu. En 1936, le collectif a été le moteur de la victoire. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, l’individualisme et les divisions prévalent, y compris dans les mobilisations contre la loi travail. Propos recueillis par Eva Emeyriat

*« A travail égal, salaire égal ? La CGT et les femmes au temps du Front populaire » (Éditions Universitaires de Dijon, 142 p., 18€). « La CGT, du Front populaire à Vichy » : chronique sociale nourrie de la fréquentation d’archives peu consultées, l’ouvrage apporte une connaissance nouvelle de la vie syndicale au temps du Front populaire (Éditions de l’IHS-CGT, 253 p., 15€).

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L’entreprise, sur les bancs de l’école

Directrice honoraire de recherche au CNRS, Lucie Tanguy poursuit sa quête exploratoire des relations entre l’éducation et le travail. Avec « Enseigner l’esprit d’entreprise à l’école », récemment paru à La Dispute, elle nous invite à approfondir et comprendre les grandes mutations de notre temps.

 

 

Imaginez, un soir, le retour de votre progéniture vous annonçant joyeusement :

– «  on vient de créer notre entreprise à l’école il faudrait que vous donniez 10 euros pour acheter des actions qui vont nous servir à investir pour financer notre projet ! ».                     

Les parents étonnés de cet enthousiasme inhabituel de fin de journée scolaire demandent :       

– « Mais, vous allez fabriquer quoi dans votre collège ? Il n’y aucune machine et le travail des enfants est  encore  interdit dans notre pays ! ».                                                                                

La gamine ou le gamin, c’est selon, vous regarde avec cet air convenu qui vous fait comprendre votre incapacité à être dans l’air du temps.                                                                                             

– «  Mais non on ne fabrique pas ! On passe des commandes, on organise, on emprunte à la banque qui fait partie du groupe  et,  avec notre prof et des chefs d’entreprises du coin, on fait la pub ! On est une équipe et chacun s’occupe de quelque chose et je peux même être élu(e) MANAGER ! ». Mais attention on ne fait pas semblant on va vendre des vrais pendentifs avec des incrustations, c’est le lycée professionnel des métiers de la plasturgie qui fournit et on achète les chaînes à une boite. C’est Vincent le voisin du dessous qui est chef de fabrication. Il y a même un concours académique pour donner un prix à la meilleure entreprise ».                  

Les parents offrent les 10€ en se demandant comment les élèves, jouant les Gattaz sans école1héritage, vont parvenir à écouler leurs marchandises avant que leur « entreprise » ne soit délocalisée comme celle de la maman qui pointe à Pôle Emploi.

 

L’anecdote, certes, est quelque peu simpliste et provocatrice pour présenter un travail  très sérieux. Réalisé par Lucie Tanguy, directrice honoraire de recherche au CNRS, il s’intitule « Enseigner l’esprit d’entreprise à l’école ».

Dans cette analyse très dense, documentée et discutée, qui peut se lire comme un roman, Lucie Tanguy poursuit sa quête exploratoire des relations entre l’éducation et le travail afin, écrit-elle, de « chasser les mythes qui nous aliènent » ! Quel  beau gibier illusoire que celui de l’entrepreneuriat quand il devient la source et la ressource de notre vie commune ! « J’aime l’entreprise » sonne mieux que « vive le capitalisme triomphant ». Il s’agit pourtant de la même idée : transmettre l’idéologie de l’entreprise par une pédagogie entrepreneuriale en renversant les valeurs sur lesquelles la République a fondé son école. On passe du « apprendre à apprendre » de Langevin-Wallon, à « apprendre pour entreprendre » de Jean-Pierre Chevènement pour finir par l’« entreprendre pour apprendre » d’aujourd’hui. Sous la forme de  partenariats agréés par le ministère de l’Éducation, on assiste à la fabrication d’un modèle unique d’échanges et de production piloté par un « staff et des managers » au sein de l’école républicaine. Le travail de Lucie Tanguy, par ses références à « L’esprit du capitalisme et l’éthique protestante» introduit par Max Wéber et  au livre d’Eve Chiappello et Luc Boltanski  « Le Nouvel esprit du capitalisme »*, nous invite à approfondir et comprendre les grandes mutations de notre temps dont les enjeux nous échapperaient s’ils n’étaient ecole2justement éclairés par le travail des sociologues refusant une pensée unique et dévouée à ce qu’il faut bien appeler « l’idéologie dominante ».

En accompagnant cette volonté de réaliser la conquête de l’école par le monde économique, les collectivités territoriales, par la décentralisation avec les politiques libérales de la Communauté Européenne, accentuent la pression pour faire de l’école la pépinière des futurs entrepreneurs. Ils deviennent les modèles mythiques de la réussite sociale, être star en passant à la télé ou chef d’entreprise. Les grandes entreprises et les organisations professionnelles d’employeurs investissent l’école et les instances politiques pour en faire une sorte de laboratoire social. Il faut impérativement nous persuader qu’être  « entrepreneur,  figure du travailleur moderne à former : motivé, dynamique, flexible et précaire et surtout responsable de lui-même »**, représente l’issue logique d’une réussite sociale. Tant pis pour ceux qui ne comprennent rien ou qui échouent faute d’une véritable motivation.

Les organisations syndicales du monde enseignant, les associations de parents d’élèves mesurent-elles aujourd’hui les enjeux d’une telle invasion des esprits sans dimension critique et constructive des rapports entre l’école et le monde du travail ? Comme de bien entendu, le travail et les rapports sociaux qu’ils génèrent disparaissent complètement des ecole2exercices qui sont proposés ! Cela fait un moment que ne sont plus enseignées la législation du travail et l’histoire sociale de notre pays. Aujourd’hui le classement, la compétition et la renommée l’emportent sur tout autre critère. Je garde en mémoire cette intervention au titre de la Ligue des Droits de l’Homme dans un lycée professionnel. Devant des apprentis, j’ai simplement lu et distribué le préambule de notre Constitution, celui de 1946, pour engager une discussion. Les réactions furent vives et rapides. Certains m’ont dit « ce n’est pas vrai ça, Monsieur, c’est de la politique ! Mon patron, y va me jeter si je lui apporte votre tract au boulot ! ». D’autres m’ont simplement demandé s’il était possible de voir, un jour, cette déclaration s’appliquer pour eux-mêmes et les habitants de notre pays !

Il est vrai que nous ne sommes plus invités dans cet établissement pour débattre de la citoyenneté et du travail ! Raymond Bayer

*Ou comment le capitalisme est en train de tourner la page du fordisme au profit d’une organisation en réseau, génératrice pour certains d’une plus grande liberté au travail, pour d’autres d’une plus grande précarité, et pour tous d’un asservissement accru à l’entreprise  (Alternatives Économiques – Eric Barbo).  **A lire, dans cette veine et pour poursuivre la démystification, l’ouvrage  de Pierre-Michel Menger, « Portrait de l’artiste en travailleur – Métamorphoses du capitalisme ».

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Les comités d’entreprise, quelle histoire !

A l’occasion du  70ème anniversaire de la création des Comités d’entreprise, les éditions du 1er Mai publient « Voyage au pays des CE, 70 ans d’histoire des comités d’entreprise ». Un très bel ouvrage qui fouille savamment l’histoire, comme la réalité actuelle. Entretien avec Jean-Michel Leterrier.

 

 

Amélie Meffre – Vous signez la partie historique, fort riche et documentée, de « Voyage au pays des CE ». On parcourt leur gestation, leur naissance comme leur envol, notamment du point de vue de leurs activités culturelles. Vous en avez été un témoin direct tout au long de votre carrière. Quand vous entrez à 16 ans comme métallo à la Socrat, quelles étaient les activités du CE ?

Jean-Michel Leterrier – La boîte comptait 400 salariés mais il n’y avait pas de CE, ni même de syndicat. On a monté avec quatre collègues une section syndicale et, en 1974, on a créé le comité d’entreprise. J’en suis devenu secrétaire, j’avais 22 ans ! Je n’étais jamais allé au théâtre, rarement au cinéma et je lisais peu. C’est là que mon rapport à la culture se réalise. Un jour, je suis invité à assister à « Iphigénie Hôtel » ban_voyage_au_pays_des_CEde Michel Vinaver, une pièce montée par Antoine Vitez. J’y vais et je n’y comprends rien, mais c’est une révélation. On m’avait caché quelque chose : le théâtre ! Je me sentais humilié.

 

A.M. – Parallèlement, vous poursuivez des cours du soir et vous devenez secrétaire général du syndicat de la Métallurgie CGT de plusieurs arrondissements parisiens. Comment ça se passe ?

J-M.L. – Quand j’entre comme manœuvre à la Socrat, je suis des cours du soir, dix ans durant. Je passe un CAP, un BEP et un diplôme de technicien supérieur. Puis, j’arrête tout à 26 ans, les cours au CNAM et mes responsabilités syndicales, pour devenir animateur au Centre d’animation culturel de Corbeil (91). Chargé des relations avec les CE, j’avais envie de faire découvrir à mes collègues de la Snecma ou d’IBM un monde qu’ils ne connaissaient pas. J’allais leur parler de la danseuse Maguy Marin ou de la chanteuse Anna Prucnal. Ensuite, je me suis rapproché de l’Union départementale CGT de l’Essonne et c’est lors d’un congrès de l’UD que j’ai rencontré Marius Bertou, responsable de la Commission culturelle confédérale.

 

A.M. –  Il vous suggère de devenir le responsable culturel du comité d’entreprise de Renault Billancourt ?

J.M.-L. – Oui, on est en 1981. Avec Jack Lang, au ministère de la Culture, qui lance des conventions avec les CE, suite au rapport de Pierre Belleville « Pour la culture dans l’entreprise ». Je propose un projet avec le compositeur Nicolas Frize, qui est accepté. Ça donne « Paroles de voitures » avec une première phase d’enregistrement des sons de Billancourt, leur montage avec les réactions des ouvriers. Celles-ci vont donner lieu à la mise en cause des nuisances sonores dont ils sont victimes, mais cela va bien au-delà : les colosses qui travaillent aux presses témoignent des répercutions ce1sur leur sexualité que provoquent leurs mains déformées… Viendra ensuite le temps de la création électroacoustique, qui nécessitera la collaboration d’une soixantaine d’ouvriers pour assurer les chœurs. Fin 1984, trois concerts sont organisés dans les forges de Billancourt, ouverts au public : 3000 personnes y assistent !

 

A.M. – Responsable à l’association Travail et Culture et des affaires culturelles de la ville de Bobigny (93), vous prenez la suite de Marius Bertou à la CGT en 1991. En quoi consiste votre travail ?

J.M.-L. – A faire connaître aux camarades des Unions locales et départementales de la CGT la politique culturelle que porte la confédération. D’abord rendre la culture accessible à tous par des mesures tarifaires, permettre ensuite la rencontre avec les créateurs sur la base d’un compagnonnage… On crée alors des missions départementales : dans le Vaucluse autour du festival d’Avignon, dans les Alpes Maritimes avec le festival de Cannes ou encore en Gironde avec le festival d’Uzeste… On met aussi en place une cinquantaine de résidences d’artistes.

 

A.M. – « Si vous attendez la fin des luttes pour vous intéresser à la culture, vous ne vous y intéresserez jamais, alors qu’elle peut vous aider. » La réplique de Paul Puaux, collaborateur de Jean Vilar en Avignon, aux métallos qui lui signifiaient que les revendications sociales passaient avant le théâtre, résonne toujours sacrément, non ?

J.M.-L. – Dans le syndicalisme, trop souvent la culture est considérée comme un but et non comme un moyen. Une conception erronée qui pèse et freine la rencontre du monde du travail avec celui des arts. Propos recueillis par Amélie Meffre

 

CE, un héritage contrasté

Préfacé par Jean Auroux, le ministre du Travail du premier gouvernement Mitterrand en 1981, superbement illustré de photos d’archives et de nombreux documents inédits, « Voyage au pays des CE, 70 ans d’histoire des comités d’entreprise » raconte avec talent, par le texte et l’image, une histoire bien trop souvent ignorée des salariés, encore plus du grand public. Celle d’une structure originale, issue des combats de la Résistance et des utopies du CNR : l’Ordonnance de février 1945 puis la Loi de mai 1946 offrent aux salariés, outre les dispositions économiques, le pouvoir d’investir le champ social et culturel dans et hors l’entreprise… Comme le rappellent à juste titre les deux auteurs, Patrick Gobert et Jean-Michel Leterrier, il faudra cependant quelques années pour que « les CE trouvent leurs marques, se dégagent d’un siècle de paternalisme et affirment leur propre singularité ». Avec de belles réussites sociales et culturelles, expos-concerts-création de bibliothèques-représentations théâtrales-ateliers amateurs, dont l’ouvrage nous délecte avec gourmandise !

En ce début de XXIème siècle, l’image en est pourtant quelque peu brouillée, l’héritage contrasté… Outre les gouvernements successifs qui n’ont eu de cesse de rogner les pouvoirs des CE et le temps de délégation de leurs élus, crise économique-bas salaires et précarité de l’emploi contrarient durablement leurs objectifs. De contestataires supposés de l’ordre économique au cœur de l’entreprise, forts des 11 milliards d’euros qu’ils gèrent globalement au niveau national, ils sont devenus bien souvent de simples prestataires de services : cantine, sapin de Noël, chèque-cadeau, billetterie de spectacles. A la merci, ou à la solde, des rapaces de l’industrie des loisirs ou du tourisme, des marchands de foie gras ou autres colis gastronomiques… Que peut-on lire, en exergue des pages internes de couverture du livre ? « Si on supprimait l’arbre de Noël, on aurait une manifestation dans le local du CE ! », affirme l’un, « notre rôle n’est pas tant de redistribuer de l’argent que de faire participer les salariés à des ce3activités », soutient l’autre. Le parfait résumé d’un héritage contrasté. 

Les faits sont têtus : hormis ceux qu’il est convenu d’appeler « gros CE » (SNCF, EDF-GDF, métallurgie, Air France, agroalimentaire…)  qui proposent, ou pourraient proposer, une politique culturelle et sociale un peu plus innovante, force est de reconnaître que seules les convictions d’élus motivés parviennent encore à mettre en œuvre les intuitions premières ! Parfois même contre ou dans l’indifférence du syndicat qui, progressivement, a déserté le terrain en déléguant ses responsabilités à de supposés « spécialistes ». L’étude, menée conjointement en Rhône-Alpes par l’université Lyon II et le comité régional CGT, est emblématique à ce sujet. Et le film qui en est tiré, disponible d’ici peu à la projection, certainement tout autant…

Sans parler de ces milliers de petites entreprises, comptant moins de 50 salariés, ne disposant pas de CE : à quand une revendication syndicale, clamée haut et fort, exigeant le droit pour tous à bénéficier d’un comité d’entreprise ? Y.L.

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Le droit du travail, selon Alain Supiot

Juriste et professeur au Collège de France où il occupe la chaire « État social et mondialisation », Alain Supiot invite à repenser le droit du travail en ce début de XXIème siècle. Dans la nouvelle édition de son rapport « Au-delà de l’emploi », il propose « les voies d’une vraie réforme du droit du travail ».

 

 

Un constat, et une perspective : alors que le «  modèle de régulation socio-économique auquel était adossé le droit du travail depuis le début du siècle » est en supiot2crise, il s’agit de remettre, « Au-delà de l’emploi », le travail lui-même, et l’humain, au centre de la réflexion sur les évolutions indispensables du droit du travail. Alain Supiot, titulaire de la chaire « État social et mondialisation » au Collège de France, invite ainsi à repenser le droit du travail en ce début de XXIème siècle. En 1999, la Commission européenne lui commanditait une expertise sur « les transformations du travail et le devenir du droit du travail en Europe ». Des recherches et une approche, collectives et pluridisciplinaires, aboutissaient alors à l’édition d’un rapport, nouvellement republié dans une version actualisée. Un texte fondateur, et plus que bienvenu au moment où Myriam El Khomri, la ministre du Travail, propose une réécriture du droit du travail à rebours de toute perspective de progrès social.

 

Lorsqu’à la fin des années 1990 le rapport est élaboré, « l’Europe se voulait encore sociale », rappelle Alain Supiot. Une ambition aujourd’hui « disparue ». « Trahissant la promesse « d’égalisation dans le progrès » des conditions de vie et de travail contenue dans le traité de Rome, (l’) élargissement (de l’UE) a servi à attiser la course au moins disant social ». Et, ajoute le juriste, dans ce contexte, « le droit du travail est dénoncé dans tous les pays européens comme le supiot1seul obstacle à la réalisation du droit au travail ». Et de mettre en lumière la perversion consistant à « qualifier de projets de réforme du droit du travail les appels à sa dérèglementation ».

La volonté de déréglementation « occulte les causes profondes de la crise de l’emploi », analyse Alain Supiot qui cite, notamment, « la dictature des marchés financiers ». Et ses promoteurs négligent le fait que toutes les politiques de flexibilisation de l’emploi déjà en œuvre – qui mériteraient un vrai bilan – ont largement échoué à créer de l’emploi, mais réussi à réduire « le périmètre et le niveau de protection sociale attachée à l’emploi », participant en outre au « mouvement de concurrence des travailleurs les uns contre les autres », lequel « détruit les solidarités nécessaires à une action revendicative commune, engendre la division syndicale et attise les repliements corporatistes et xénophobes ».

 

Dans son introduction à la traduction en français du travail du syndicaliste et chercheur italien Bruno Trentin, La Cité du travail. La gauche et la crise du fordisme, Alain Supiot montrait à la fois le déclin des modes d’organisation tayloriste et fordiste de l’entreprise, mais aussi les potentialités nouvelles d’une nouvelle révolution industrielle en cours. Dans un contexte mondialisé où s’accumulent restructurations, précarité, austérité, il invitait à investir tout le champ supiot3du travail, à cerner les formes nouvelles de subordination et à s’attacher aux possibles transformations des rapports sociaux.

A l’instar de Bruno Trentin, il invitait à dépasser les seules revendications de type « compensateur » de l’aliénation qu’engendre la subordination, ou bien « redistributif » (salaires, temps de repos…), revendications toujours légitimes, pour repenser la place de l’individu dans le travail et, au lieu de pratiques managériales asservissantes, promouvoir formation, connaissance, autonomie, émancipation… Il n’est pas étonnant que le juriste poursuive cette réflexion, et la démarche qui l’inspire, dans ses propositions pour un droit nouveau du travail.

 

Parmi les pistes envisagées, Alain Supiot et le collectif de chercheurs auteurs du rapport, qui rappellent l’importance d’une conception des droits sociaux « fondée sur la solidarité », préconisent notamment de tenir compte de la diversité des liens de dépendance à l’entreprise (aujourd’hui éclatée), au-delà du seul salariat, comme l’auto-entrepreneuriat ou la sous-traitance… Ils suggèrent « d’élargir le champ d’application du droit social pour englober toutes les formes de contrat supiot4de travail pour autrui ». Ils proposent aussi que le statut professionnel soit « redéfini de façon à garantir la continuité d’une trajectoire plutôt que la stabilité des emplois », et ainsi protéger le travailleur.

Ils mettent en avant une autre approche des temps du travail tenant compte du « droit à une vie de famille et à une vie sociale ». Ils insistent aussi sur une question urgente et permanente : celle des modalités d’intervention contre la discrimination entre hommes et femmes dans le champ du travail. Et ils évoquent un besoin essentiel : celui de nouvelles formes de négociation collective, à l’échelle des chaines de production ou à l’échelle territoriale.

Autant de pistes qui méritent d’être connues et débattues ! Isabelle Avran

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Julian Mischi, le bourg et l’atelier

Alors que se clôt à Marseille le 51ème congrès de la CGT, au moment où son secrétaire général Philippe Martinez s’interroge sur la place de sa centrale dans le paysage syndical français, paraît « Le bourg et l’atelier ». Sociologue et directeur de recherche à l’INRA*, Julian Mischi y analyse les ressorts de l’engagement syndical chez des ouvriers cheminots.

 

 

Jean-Philippe Joseph – Votre livre, « Le bourg et l’atelier, sociologie du combat syndical » se penche sur le renouvellement des modèles militants. Quel fut le point de départ de votre recherche ?

Julian Mischi – la plupart des travaux, depuis les années 1980, mettent l’accent couv_3042.pngsur la crise du monde ouvrier et celle de l’engagement militant, avec les fermetures d’usines et l’évolution du salariat. Ce qui m’intéressait, c’était de comprendre pourquoi des ouvriers, les jeunes en particulier, continuent de militer alors que de nombreux processus vont dans le sens de leur exclusion politique. Je voulais aussi travailler sur les campagnes françaises où la population ouvrière est plus importante qu’on ne le croit.

 

J-P.J. – Vous avez choisi pour terrain d’enquête un atelier SNCF situé dans un village du centre-est de la France…

J.M. – Oui, c’est un de ces anciens villages agricoles transformé en bourg ouvrier avec le développement du chemin de fer. Pendant des décennies, le militantisme ouvrier s’y est inscrit concrètement dans des relations sociales nouées sur les lieux de travail et de résidence. La CGT était très présente dans l’espace local, l’adhésion allait presque de soi, souvent concomitante à l’embauche, par fidélité aux valeurs familiales. Depuis les années 1990, on observe de nouvelles formes d’engagement. L’adhésion est plus tardive, souvent une dizaine d’années après avoir intégré l’entreprise. Beaucoup ne sont pas issus de familles militantes, voire viennent d’un milieu conservateur. L’adhésion au syndicat se construit grâce à des expériences de travail antérieures dans le privé, où sont expérimentés les statuts précaires, la pression du management, des conditions de travail difficiles, les inégalités… L’acquisition du statut de cheminot, synonyme de stabilisation professionnelle, apparaît encore plus dans ce cas comme une matrice de l’engagement.

 

J-P.J. – Vous parlez d’une prégnance des doutes chez les nouveaux syndiqués

J.M. – Les générations militantes passées étaient assez sûres de la légitimité de leur action. Il y avait une fierté à se dire ouvrier, à militer. Les militants actuels ont un besoin de réassurance. Ils se demandent s’il est légitime d’adhérer ou même, simplement, de faire du syndicalisme. Il faut dire que, dans les médias et ailleurs, les syndicats sont souvent présentés comme des organisations rétrogrades, passéistes, bureaucratiques. Un doute existe de la même façon à propos des débouchés

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

politiques. Avant, le syndicalisme pouvait s’adosser à des organisations politiques structurées qui parlaient du monde ouvrier et de l’intérêt des travailleurs, alors qu’aujourd’hui même les partis de gauche délaissent les questions du travail.

 

J-P.J. – Sur quels autres points les motivations sont-elles différentes chez les générations actuelles ?

J.M. – Le syndicat n’est pas vu uniquement comme un vecteur d’amélioration des conditions de travail ou des salaires. La CGT est associée à la défense de valeurs progressistes de gauche, la lutte contre le sexisme – le racisme ou l’homophobie, y compris au sein de l’atelier contre des collègues qui pourraient tenir des propos jugés réactionnaires. L’engagement syndical, pour un certain nombre, ne se limite pas à faire le plus de cartes possible pour créer le rapport de force. Il se place aussi, et peut-être avant tout, sur le plan des valeurs éthiques. Nous retrouvons la même exigence dans l’exercice des mandats, avec une réflexion sur les moyens de rester connecté au terrain et au monde ouvrier, quand bien même on prend davantage de responsabilités dans le syndicat. Plus encore, lorsqu’on en devient un dirigeant « permanent ». Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

*INRA : Institut national de la recherche agronomique

 

En savoir plus

Au dernier recensement en 2012, la population ouvrière représentait 6,7 millions d’individus, soit 22,7% de la population active.

Dans les campagnes françaises, la part des ouvriers s’élève à 31,7% contre 5,5% pour les agriculteurs.

Les départements français les plus ouvriers en proportion sont aussi des départements ruraux : la Mayenne, la Somme, les Ardennes, le Doubs.

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Bodin, seul au travail

Par le truchement de la scène, Jean-Pierre Bodin est de retour à Chauvigny. Pour nous conter l’authentique tragédie qui se déroula à l’usine de porcelaine Deshoulières : le suicide de Philippe Widdershoven, le directeur informatique et délégué CGT de l’entreprise. Entre rire et émotion, « Très nombreux, chacun seul » donne à entendre la parole quotidienne des salariés.

Bodin4Crinière blanche et bouclée, visage de jeune premier, le dénommé Bodin a quitté sa jaquette de musicien, celle du « Banquet de la Sainte Cécile« , pour la salopette de travail ! Sans prise de tête, avec humour souvent, tendresse et émotion toujours, le conteur s’est emparé cette fois d’une matière scénique très particulière : le monde de l’entreprise et ses mutations, de l’ère paternaliste aux nouveaux modes de management, de la productivité aux comportements mortifères.

« Très nombreux, chacun seul » s’appuie sur des paroles recueillies au fil de rencontres avec des travailleurs de Saint Junien, Niort, Châtellerault et, à Chauvigny, petite ville de la Vienne et siège de l’ex-entreprise Deshoulières, celles des anciens collègues de Philippe Widdershoven. En mars 2009, il se donnait la mort, dénonçant dans une lettre le harcèlement dont il était victime et réclamant que son geste soit reconnu comme accident du travail. A la découverte du tragique fait divers, la réaction du comédien est évidente, « la question de la souffrance au travail s’impose alors comme incontournable ». Avec la complicité de Jean-Louis Hourdin (metteur en scène) et d’Alexandrine Brisson (cinéaste), la recherche s’affine et se précise, la collecte de textes d’auteurs (Simone Weil, François Bon, Bertolt Brecht…) s’ajuste aux paroles populaires et ouvrières, surtout la rencontre avec Christophe Dejours (psychiatre et psychanalyste, chercheur au CNAM, le Conservatoire national des arts et métiers) s’avère déterminante. Le spécialiste de « la souffrance au travail » accepte d’être filmé pour que sa parole d’expert vienne éclairer le récit. Un récit donc à voix multiples, à la démarche ludique et festive de Bodin s’intercalent à épisodes réguliers les interventions claires et fondées de Dejours, encravaté et sobrement filmé.

Bodin7Point de compassion morbide avec Jean-Pierre Bodin, pas de discours lénifiant sur les méchants patrons et les pauvres ouvriers, avant tout un regard bienveillant sur l’humaine condition ! On songe plus à Hugo qu’à Zola, à la chanson de Jacques Brel où l’on rit et l’on danse aussi à l’heure de la mort, du deuil et de la souffrance… Comme premier sursaut de révolte et d’espérance pour oser crier enfin « plus jamais çà » : plus jamais perdre sa vie au travail en croyant la gagner, plus jamais accepter des cadences infernales au détriment de sa santé, plus jamais sombrer dans l’isolement des évaluations personnalisées au mépris de la fraternité et de la solidarité !

Ni Bodin, ni Dejours ne sont dupes : il n’y a pas de fatalité, si l’entreprise est devenue un enfer pour l’autre, partenaire ou collègue, nous en sommes aussi acteurs et complices ! Par notre silence devant le harcèlement que subit notre voisin d’atelier ou de bureau, la peur de l’affrontement avec la hiérarchie, notre crainte d’être la prochaine victime.Bodin3 Pour preuve, ce désopilant « cabaret du scandale » orchestré par Bodin le clown qui nous conte avec un humour acidulé les règles des « nouveaux managements » pour ne point penser la souffrance, ce crabe hideux qui ronge la conscience de chacun.
Qu’on ne s’y trompe point : « Très nombreux, chacun seul », selon la formule pertinente de Christophe Dejours, est d’abord poing d’espérance pour armer les consciences. Au théâtre du Soleil, un spectacle de salubrité publique ! Yonnel Liégeois

A l’issue des représentations : le 05/01/16, rencontre avec la FNSAC-CGT (Fédération nationale des syndicats du spectacle, du cinéma, de l’audiovisuel et de l’action culturelle); le 06/01/16, rencontre-débat avec Christophe Dejours et Benoît Hamon (l’ancien ministre de l’Éducation nationale et député des Yvelines se bat pour que le « burn-out » soit reconnu maladie professionnelle).

Représentation le 16/01/16, à 18h, au Théâtre Sénart, scène nationale.

« Essayons !
La geste du geste
Un poème hommage à l’ouvrage de l’ouvrier
Sur la dignité du travail
Sur la fierté d’être précis et le précieux du faire
Sur le bonheur d’être par son action utile et au cœur de la communauté,
indissociablement lié à elle
Sur la fraternité aujourd’hui oubliée : l’autre est nuisance dit-on
Sur l’espoir de retrouver un vrai et juste temps, un vrai et juste espace pour que se
développent les choses humaines.
Un chant joyeux contre ceux qui bafouent le vivant. Se dresser avec des poèmes, des
pensées, des chants, des images de vraies vies et de la musique, pour que cesse
l’arrogance de ceux qui détruisent la pensée, l’âme, le cœur et le corps des femmes et
des hommes ».
Jean-Louis Hourdin

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Culture et comités d’entreprise

A l’heure où les comités d’entreprise fêtent leur 70ème anniversaire, une étude menée conjointement en Rhône-Alpes par l’université Lyon II et le comité régional CGT livre ses résultats. Un premier bilan sur leurs initiatives culturelles qui incite à prendre en compte de nouvelles réalités.

 

 

Alors que l’on fête aujourd’hui les 70 ans des comités d’entreprise, quel rôle jouent-ils dans l’accès aux pratiques culturelles ? Telle est la question qui domine l’étude lancée en 2014 en Rhône-Alpes, financée par la Direction régionale des affaires culturelles (Drac) et la Région. Une équipe de quinze personnes composée de chercheurs, la sociologue Sophie Béroud de l’université Lyon II et le géographe François Duchêne à l’ENTPE, d’étudiants et de syndicalistes, a élaboré une grille d’une centaine de questions. ce4Pour la soumettre aux élus de soixante-dix comités d’entreprise, cent-dix personnes au total… Non par un simple courrier mais par une rencontre en face à face, avec à chaque fois un chercheur ou étudiant et un syndicaliste.

L’étude a recensé les activités menées dans les 70 CE : 61 font de la billetterie pour les spectacles et le cinéma, 47 organisent un arbre de Noël, dont 39 avec un spectacle vivant, 28 proposent des visites d’exposition ou de musée, 30 ont des bibliothèques, 13 programment des concerts dans l’entreprise, 10 des expositions artistiques, 9 des rencontres avec des auteurs… Mais derrière ces chiffres, se cachent des réalités bien différentes. Ainsi, en ce qui concerne les bibliothèques, dans bien des cas elles sont peu fréquentées et leur fonds n’a rien de spécifique. La question du choix des livres comme des fournisseurs est rarement posée. Cécile David, de la Caisse mutuelle complémentaire et d’action sociale (CMCAS) de Valence, en direction des électriciens et gaziers, a participé à l’étude. Si elle cite le cas plutôt inhabituel du CE de la CAF de la Drôme, dont le local se trouve dans la bibliothèque, elle pense qu’une réflexion générale doit être menée. « À l’heure où la plupart des municipalités sont dotées de bibliothèques, il faut innover pour faire vivre celles des CE, en organisant des rencontres avec les auteurs par exemple ». Et Sophie Béroud d’expliquer que « si dans une entreprise de pointe, les jeunes élus ont créé une bibliothèque avec des jeux vidéo, le cas est exceptionnel. La plupart des nouveaux CE ne se posent pas la question d’en créer une ». Il n’empêche que les livres peuvent circuler. Thierry Achaintre, élu CGT qui a repris la direction du CE d’Euriware à Chambéry il y a un an, a mis en place un système d’échanges de livres, lié au réseau Circul’Livres. « Nous n’avons pas les moyens d’ouvrir une bibliothèque, les livres passent de main en main et ça fonctionne plutôt bien ».

Forcément, les moyens dont disposent les CE conditionnent les activités proposées. Ainsi, celui de ST-Microelectronics à Crolles (38), près de Grenoble, au budget d’un million d’euros, multiplie les activités : huit conférences par an sur des thèmes aussi divers que la laïcité ou le climat, accueil d’artistes de la région tous les deux mois, quatre spectacles par an organisés avec la commission culturelle de l’université, « ce qui permet de mélanger les publics étudiants et salariés », confie Henri Errico. ce1Outre un choix de 90 spectacles par an avec une billetterie à 5 euros ou un « pass famille », le CE, partie prenante de l’association « Les CE tissent la toile » et du festival de cinéma « Écran total« , sélectionne aussi des films une fois par mois avec la projection d’extraits. « Dans des entreprises de plus petite taille où se concentre le salariat d’exécution, la situation est tout autre : les élus manquent le plus souvent de moyens pour répondre à la fois à des demandes de redistribution sociale liée à la faiblesse des salaires et pour lancer des initiatives collectives », note l’étude.
Paradoxalement, le budget ne fait pas tout, le volontarisme des élus est déterminant. En un an, Thierry Achaintre a mis en place plusieurs activités sans que ça grève le budget du CE. Son secret ? S’appuyer sur le talent des salariés : expositions de peintures ou de photos, concert sur le parvis de l’entreprise pour la Fête de la musique avec deux groupes… « Les musiciens se sont produits gratuitement et chacun est venu avec à boire et à manger. Les gens étaient contents, on remet ça en juin ». Cette année encore, un voyage à Rome est programmé avec la visite du Vatican et de la chapelle Sixtine. L’élu bouillonne de projets, telle la projection de documentaires d’actualité suivie d’un débat avec le réalisateur. Si les salariés s’affirment plutôt partants, la direction rechigne à prêter une salle. Thierry songe encore à mettre en place un atelier d’écriture. L’objectif ? Permettre aux salariés de s’exprimer, après avoir connu une longue lutte au lendemain du rachat de l’entreprise par Capgeminy. Encore faut-il les convaincre…

Pour mesurer la diversité des offres, les auteurs de l’étude ont établi un indicateur d’activités culturelles. Avec un système de points pour différencier les activités, les plus répandues comme la billetterie, aux moins répandues comme l’organisation d’un concert dans l’entreprise… À partir de cet indice, les 70 CE se répartissent en quatre groupes : 27 % obtiennent entre 0 et 3 points, 31 % entre 4 et 7, 27 % entre 8 et 10, et 15 % entre 11 et 14. Ainsi, près de trois CE sur cinq ont un indicateur égal ou inférieur à la moyenne, ce qui montre que seul un nombre réduit de CE met en œuvre une palette diversifiée d’activités culturelles. « ce2Sur les six CE qui n’obtiennent qu’un seul point, figure un CE dont le budget culmine pourtant à 500 000 euros ! », souligne Sophie Béroud.

Après une première analyse, quantitative, une nouvelle phase s’ouvre maintenant avec une approche plus qualitative. Ainsi, quand l’enquête fait apparaître que dans 80 % des cas, la majorité des salariés résident à plus de 20 km, voire à plus de 50 km de leur lieu de travail, ne faut-il pas adapter les horaires des activités par exemple ? Surtout, constat unanime : les élus se sentent isolés. Comme le résume Josette Dumont, membre de TEC Roussillon, après sa rencontre avec les élues du CE de Calor à Vienne, « noyées dans l’urgence, elles sont écrasées par ce qu’elles portent et qu’elles sont seules à porter ». Besoin d’aide, de mise en commun des expériences, de mutualisation aussi des activités, voilà des pistes à travailler, en privilégiant les réseaux inter-CE. Réfléchir encore à la mise en place de plateformes, qui permettraient de mettre en contact les différents élus et les acteurs culturels.
Les rencontres organisées pour mener l’étude en Rhône-Alpes sont un premier pas qui a permis d’échanger les expériences et de donner des idées aux uns et aux autres. Un travail de longue haleine qui pourrait être mené dans d’autres régions. Amélie Meffre

 

Des comités à la loupe
L’étude menée en Rhône-Alpes a porté sur soixante-dix comités d’entreprise. Répartis sur l’ensemble du territoire (5 CE dans l’Ain, 4 en Ardèche, 7 dans la Drôme, 17 en Isère, 4 dans la Loire, 19 dans le Rhône, 12 en Savoie et 2 en Haute-Savoie) et à l’image des activités de la région (35 CE dans l’industrie et 21 dans le tertiaire)… Les établissements visités, des PME aux grandes entreprises, ont connu majoritairement des restructurations (60 % durant les deux dernières années) et des baisses d’effectifs (54 %). Une situation qui pèse forcément sur les activités. « Quand un CE est pris par un plan de sauvegarde de l’emploi, il est peu disponible pour innover dans des démarches culturelles », souligne Lise Bouveret, membre du Comité régional CGT.

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Le travail, selon Pierre-Yves Gomez

Prix du Livre « Ressources Humaines » 2014, l’ouvrage de Pierre-Yves Gomez, « Le travail invisible, enquête sur une disparition », replace le travail au cœur de l’économie et de la création de valeur. Mais aussi du développement de l’individu et du collectif. Entretien

 

 

 

Jean-Philippe Joseph – Dans votre livre, « Le travail invisible, enquête sur une disparition« , vous expliquez que la financiarisation de l’économie a fait disparaître le travail. Comment en est-on arrivé là ?
Pierre-Yves Gomez – Ce qui m’intéressait, c’était de montrer la façon dont la macroéconomique et la microéconomique sont liées, comment la recherche de profits réels ou fantasmés destinés à financer l’économie de la rente, et les fonds de pension en particulier, s’est traduite concrètement pour les salariés. L’orientation de l’épargne des ménages vers les marchés financiers et le capital des entreprises, il y a trente ans, a permis aux entreprises – surtout les plus grandes et les plus rentables – d’accéder à un financement non remboursable. Mais il a fallu en contrepartie rémunérer ce capital à un taux plus élevé que celui de la dette. C’est pourquoi l’organisation de l’entreprise s’est retrouvée toute entière tournée vers la production de profits et la création de valeur pour l’actionnaire. Et, progressivement, la finance a pris le pas sur l’économie réelle. On a multiplié les écrans, les critères de gestion, pour s’assurer que chaque étape du processus de production participe de cette création de profit. Au point que le travail réel, au sens de la connaissance du travail tel qu’il se fait, a fini par perdre son sens et disparaître, devenant invisible à ceux qui sont en charge de l’organiser.

J-P.J. – Comment est-ce possible ?
P-Y.G. – Il y a eu une survalorisation des critères de performance et une hypertrophie du travail objectif, réduit à sa quantification financière. La dimension subjective, celle qui fait le réel du travail, qui donne son sens au travail (le sens aussi bien au plan de la signification que de la direction), a été escamotée. Or, la subjectivité du travail est fondamentale, comme a pu le montrer Marx, dans les Manuscrits de 1844, notamment. gomezC’est ce qui fait la vie, ce par quoi on s’exprime à la vie, on se réalise, à rebours de la conception doloriste inventée par la pensée libérale au 19ème siècle et des raccourcis étymologiques (1). L’évolution du rôle des managers fait qu’ils croient pouvoir tout contrôler. Ils sont devenus des spécialistes de l’organisation, fixant des objectifs et assignant des moyens. Mais ils n’ont pas la vision du réel du travail. A tout vouloir contrôler, on finit par empêcher le travail, à perdre en vitalité, en créativité. Dans le livre, je cite l’exemple d’opérateurs d’un centre d’appel dans le secteur de la téléphonie qui, de retour chez eux le soir, investissent les forums sur le Net pour renseigner les internautes sur les pannes plus spécifiques, ce qu’ils ne peuvent pas faire dans le cadre de l’entreprise, tant les questions et les réponses sont codifiées et normalisées. Ce n’est pas un hasard, je pense, si Internet, dont la culture est fondée sur la gratuité, le don et l’absence de contrôle, s’est développé au moment où l’entreprise a édicté toujours plus de normes, de ratios, de tableaux de bord. Empêché ou contraint, le travail finit toujours par se libérer et s’émanciper ailleurs. La richesse créée se retrouve à l’extérieur et cet extérieur menace de détruire l’entreprise. Aussi, les entreprises se retrouvent-elles à courir après Internet pour essayer de l’intégrer dans leur modèle d’affaires, ce qui est très compliqué…

J-P.J. – L’économie financiarisée serait arrivée, selon vous, au terme de son cycle.
P-Y.G. – La crise que traversent nos économies est celle d’un modèle de production. Au milieu des années 2000, l’intensification du travail est arrivée à un point tel qu’il a fallu faire des promesses sur des valeurs futures, la rentabilité, l’innovation… Et puis les promesses explosent comme des bulles car elles ne reposent que sur des spéculations. On peut dire ce qu’on veut, mais c’est le travail humain qui crée la valeur économique. Cependant, des signes de dé-financiarisation apparaissent dans les entreprises. Au Crédit Agricole, par exemple, un accord sur les conditions de travail a été signé en 2011 avec les syndicats visant à rendre sa place au travail et à permettre aux managers de se recentrer sur la réalité du travail. On présente aussi souvent les entreprises de la nouvelle économie comme des modèles, mais on oublie de dire que Google et les autres s’appuient sur la valorisation du travail humain, des compétences, des savoir-faire, de la créativité, pour grandir.

J-P.J. – Mais c’est au nom du marché que des dizaines de milliers d’emplois sont détruits chaque année. Et les pouvoirs publics ne semblent pas pouvoir y faire grand-chose…
P-Y.G. – Cela fait trente ans qu’on parle de mettre l’emploi et la lutte contre le chômage au cœur des politiques publiques… et ça ne marche pas. Peut-être parce que la question n’est pas celle de l’emploi, mais de la réappropriation du travail comme ce qui fait sens commun dans la société. Le capital a ses défenseurs, très bien. Mais qui parle du travail en tant qu’activité ? L’emploi ne parle pas vraiment du travail, il parle de la quantification abstraite du travail. Le salaire ne parle pas du travail, il parle de la rémunération du travail.

J-P.J. – On imagine que les organisations syndicales ont un rôle important à jouer ?
P-Y.G. – Les syndicats ont eux aussi besoin de se réapproprier la question du travail. Sciemment ou pas, ils se sont adaptés à la financiarisation. Ils ont trouvé leur place dans un nouvel équilibre social qui a fait d’eux des acteurs de la compensation face à l’intensification du travail, acceptant un compromis sur les loisirs, les primes, la réduction du temps de travail…

Photo Daniel Maunoury

Photo Daniel Maunoury

Oui, on a besoin des syndicats, parce qu’on voit bien que dans l’articulation capital/travail, ça a du sens de défendre le travail en tant que travail. Travailler ne se résume pas à toucher un salaire. Le travail représente une part importante de la vie, il joue un rôle émancipateur, encore faut-il pouvoir se l’approprier. La question n’est pas de le ré-enchanter, mais de retrouver cette dimension anthropologique qui fait la dignité de l’Homme. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph
(1) Le mot « travail » vient du latin Tripalium qui désignait un instrument à trois pieux destiné à la délivrance des animaux ou au ferrage, avant de prendre le sens, au Moyen Âge, non pas de la torture, mais d’un instrument de torture.

Parcours
1989 : Professeur associé à l’École de management de Lyon
1993 : Doctorat en sciences de Gestion (Université Lyon III)
2001 : Publie « La république des actionnaires : le gouvernement des entreprises entre démocratie et démagogie »
2003 : Dirige l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises
2011 : Préside la Société française de management
2014 : Prix RH pour son ouvrage « Le Travail invisible, enquête sur une disparition »

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Dupuy, l’économystification

On fête cette année, si l’on ose dire, le trentième anniversaire de la grande grève des mineurs britanniques qui vit s’affronter la National Union of Mineworkers – l’un des plus puissants syndicats d’outre-Manche – et le premier ministre Margaret Thatcher. L’objet du conflit ? La fermeture de vingt mines, réputées déficitaires, programmée par la Commission nationale du charbon (National Coal Board) en pleine période d’austérité.

La grève dura de mars 1984 à mars 1985 et se solda, en dépit d’un large soutien populaire, par la défaite des mineurs qui modifia durablement le paysage social et syndical en Grande-Bretagne. Menée au nom du redressement des comptes publics et de la lutte contre l’inflation, on sait aujourd’hui que l’offensive thatchérienne n’avait d’autre but que de briser les syndicats et de défaire le modèle social issu du plan Beveridge. Alan Budd, le conseiller économique de Margaret Thatcher, l’avouera en effet sans ambages : « La politique menée dans les années 1980 et qui consistait à endiguer l’inflation en comprimant l’économie et les dépenses publiques n’était qu’un prétexte pour écraser les travailleurs ».

La tentation est grande de faire un parallèle entre la situation d’hier et celle d’aujourd’hui. Les déficits ont remplacé l’inflation et c’est aujourd’hui la déflation dupuyqui menace en lieu et place de la stagflation. Mais comme il y a trente ans, le discours économique fort d’une supposée scientificité prétend qu’il n’y a aucune alternative. Et le politique, hier encore synonyme de puissance, abdique devant l’intendance. C’est ce que Jean-Pierre Dupuy, dans un petit livre acerbe titré « L’avenir de l’économie », appelle « l’économystification du politique ».

Si celle-ci est indéniable, et si la « révolution conservatrice » britannique en fut en quelque sorte l’acte inaugural, il reste que les contextes, à trente ans de distance, ne sont sans doute guère comparables. La relecture d’un long entretien avec le sociologue Luc Boltanski achève de nous en convaincre. S’intéressant au phénomène de « désajustement » qui commençait dans les années 1980 à casser la cohérence des classes sociales, il souligne combien les sociologues furent peu attentifs aux profondes modifications qui affectaient le monde social.
Ils restèrent ainsi aveugles à un phénomène lié à l’évolution du capitalisme mais aussi aux évolutions politiques, que Boltanski appelle un « processus de démantèlement à la fois de la force critique enfermée dans la notion de classe sociale et de sa dimension institutionnelle, comme outil pour comprendre le monde politique ».

Le résultat ? Alors que dans les années 1950 il existait une frontière très nette entre, d’un côté, le mouvement ouvrier et le monde ouvrier, et, de l’autre, tout le reste, cette frontière s’est progressivement défaite dans les années 1980 avant de totalement disparaître après l’effondrement des pays socialistes et la perte de substance des partis communistes : « ouvrier » a été remplacé par « opérateur » et « maintenant, il y a des opérateurs et des « responsables », des managers, des chefs de projet ». Selon Boltanski, c’est à la mise en place de cette nouvelle coupure qu’on assiste aujourd’hui, « d’un côté les responsables et pour dire vite, les riches, la partie haute de la société, et, de l’autre, tous les autres ».

Ce qui nous laisse à penser que ce n’est pas vraiment un hasard si l’affrontement se fait aujourd’hui autour du pacte dit de « responsabilité ». Lequel, au fond, n’est rien d’autre que le nom de l’écomystification qui doit remettre en selle une toute petite oligarchie. Contre tous les autres… Jean-François Jousselin

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Jaurès, icône éditoriale

Au lendemain des commémorations du 100ème anniversaire de son assassinat, le constat s’impose : Jean Jaurès est devenu une icône éditoriale. Outre la somme de Candar-Duclert et Le monde selon Jaurès de Bruno Fuligny, sont parus en quelques années de nombreux ouvrages sur ce personnage de haute stature. Tant pour ses engagements politiques et sociaux que pour son humanisme.

Dans sa préface générale à l’édition des œuvres de Jaurès, en ouverture du premier tome paru en 2009, Les années de jeunesse, 1859-1889, l’historienne et présidente de la Société d’études jaurésiennes (SEJ), Madeleine Rebérioux, l’affirme haut et clair. « Il est fini le temps où, seuls, des militants chevronnés questionnaient Jaurès. Autour de lui se pressent aujourd’hui des chercheurs venus de toutes les sciences humaines : l’histoire et la sociologie, la littérature et la lexicologie, la science politique ».
Mieux encore, selon l’éminente et regrettée spécialiste, au Maghreb comme en Amérique Latine, en Chine comme au Japon, ils sont de plus en plus nombreux à s’approprier la pensée de cet internationaliste convaincu ! D’où l’enjeu et l’intérêt de publier, appareil critique à l’appui, non pas les œuvres complètes de Jaurès qui conduiraient à d’immanquables redites et redondances, mais l’ensemble des textes majeurs et fondateurs d’une pensée en perpétuel mouvement… « Une œuvre dont la connaissance est devenue indispensable pour tout travail sérieux sur la naissance de la modernité, une œuvre qui fait désormais partie du patrimoine de la France et dont se réclament les travailleurs, les chômeurs, tous les dominés », poursuit Madeleine Rebérioux en son verbe coutumier qui mêlait, avec talent et force persuasion, érudition et convictions, « une œuvre qui appartient aussi aux ingénieurs, aux intellectuels, au monde politique. Et, pour finir, à toute l’humanité ».

Ce premier volume, qui couvre les années 1859 à 1889 (sept autres sont déjà parus, l’ensemble en comprendra dix-huit), nous emmène donc sur les pas d’un Jaurès enfant, issu d’un milieu bourgeois désargenté mais aux profondes racines paysannes. Le monde rural est pour lui première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie derrière Bergson ! Le jeune prof au lycée d’Albi l’affirme, c’est dès 1886 qu’il adhére de tout son esprit au collectivisme, pour les spécialistes le credo du futur tribun est à situer plutôt à l’heure de son soutien à la grève des mineurs de Carmaux. Peu importe, d’ailleurs, l’essentiel est surtout de déceler au fil des pages comment se construit, s’affine et se mûrit la pensée de Jaurès au fil du temps, des lectures et des engagements. S’il siège à la Chambre dès l’âge de 26 ans, c’est aussi un tout jeune leader politique qui essuie une défaite cuisante, son premier revers électoral quatre ans plus tard, en 1889 ! Avec des lieux qui balisent son parcours, des noms de villes qui s’enracineront durablement dans les mémoires ouvrières : Castres et Paris, Toulouse et Albi. À la découverte de ces écrits de jeunesse (allocutions de remise de prix, meetings électoraux, articles de presse, discours à la Chambre…), le lecteur éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à lire cette pensée en train de se faire, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact de son quotidien et des soubresauts de l’actualité sociale et politique.

Dont ce petit chef d’œuvre d’art épistolaire paru le 15 janvier 1888, sous le titre « Aux instituteurs et institutrices » : une leçon de pédagogie dont nos gouvernants feraient grand cas de s’inspirer pour redonner du sens et du souffle à leur réforme de l’enseignement ! Un article rempli d’optimisme sur la force de créativité des consciences enfantines, sur leur curiosité illimitée, leur intelligence prête à s’éveiller à « l’effort inouï de la pensée humaine »… Un article, parmi 1300 autres que l’on retrouvera dans cet incroyable et volumineux pavé, l’intégrale des articles de Jaurès publiés dans La Dépêche, de 1887 jusqu’à la veille de sa mort, en 1914 ! Plus qu’un gros bouquin au format imposant avec ses presque 1000 pages, un véritable trésor puisque nous est livré là un Jaurès dans l’intégralité de son parcours social, philosophique et politique. Un Jaurès dont la pensée chemine au plus près de l’instant, l’article de presse à lire le jour même, et pourtant un Jaurès qui marie verbe et plume avec un tel brio, une telle intelligence, une telle profondeur d’esprit et conscience politique que l’une et l’autre ne sont toujours pas périmés cent ans plus tard.

D’autres ouvrages, plus spécifiques mais tout autant jouissifs et pertinents, nous permettent aussi d’approfondir la personnalité de ce personnage à la stature unique, quoique à multiples facettes. Avocat et professeur à l’Institut d’Études politiques de Toulouse, Jean-Michel Ducomte nous offre ainsi le portrait d’un élu trop méconnu, Quand Jaurès administrait Toulouse : les interventions savoureuses du conseiller municipal, élu en 1890 mais démissionnaire trois ans plus tard au moment où il devient député du Tarn. À ne pas manquer ses déclarations, en juillet 1891, lors de la grève des employés des tramways et des omnibus toulousains… Rémy Pech, historien et ancien président de l’université de Toulouse-Le Mirail, nous invite, quant à lui, à partir à la rencontre du Jaurès paysan : un Jaurès trop souvent occulté, alors que lui-même se définissait comme un « paysan cultivé ». Des textes d’une rare acuité sur la désertification des campagnes, déjà, sur le dur métier de paysan où les producteurs de fruits et légumes d’aujourd’hui pourraient puiser à satiété pour illustrer la pertinence de leur combat… Enfin, Alain Boscus nous convie à mettre nos pas Sur les pas de Jaurès, la France de 1900, aux éditions Privat, pour suivre les infatigables pérégrinations militantes du leader socialiste : du Havre à Marseille, du Nord au Midi, entre congrès et grèves, débat sur la laïcité et affaire Dreyfus…

Une année Jaurès fertile en pépites éditoriales. Quand l’Histoire se marie avec une telle figure, on est encore loin du point final ! Yonnel Liégeois
À lire aussi : Jean Jaurès, le rêve et l’action, par Dominique Jamet (Éditions Bayard, 170 p., 17€). Jean Jaurès, par Jean-Pierre Rioux (Éditions Perrin, 326 p., 21€50).

Jaurès et la question sociale

Spécialiste du sujet, auteur des deux volumes à paraître sur la question dans l’édition des Œuvres de Jean Jaurès chez Fayard, Alain Boscus l’affirme d’emblée, « Jaurès a entretenu des liens serrés avec les militants syndicalistes de son époque ».

L’universitaire et ancien élève de Rolande Trempé, le spécialiste de l’histoire ouvrière des XIXème et XXème siècles, écarte d’emblée tout contresens possible sur la personnalité de Jaurès. « Il n’est pas fils d’ouvrier, c’est un enfant de la campagne, issu d’un milieu bourgeois. Jamais Jaurès ne reniera ses racines, il n’empêche, il sera très tôt sensible à la question et à la condition ouvrières ». Dans Jean Jaurès : la CGT, le syndicalisme révolutionnaire et la question sociale (*), l’historien rappelle en préambule qu’à cette époque on parlait « des » questions sociales, pas encore de « la » question sociale … « En 1890, Jaurès s’affirme socialiste et il se met à approfondir ce thème devant l’inefficacité du travail parlementaire à faire évoluer par la loi la condition ouvrière. Ne nous y trompons pas, cependant, outre sa découverte des écrits de Marx, Jaurès nourrit d’abord sa pensée des hommes et femmes qu’il rencontre, des événements auxquels il prend part : les grèves et conflits, tant à Albi, Carmaux, Graulhet ou Toulouse… ».

Si la naissance de la CGT en 1895 passe inaperçue à ses yeux, il en va autrement au lendemain du congrès de l’organisation syndicale qui se tient à Montpellier en 1902 : à cette date, le syndicalisme sort de l’anonymat et Jaurès ne peut l’ignorer. De ce jour, il aura en permanence un regard rivé sur les trois forces en présence : le parti politique, le syndicat et le mouvement coopératif. « Quoique toujours en retenue face aux mouvements de violences et sur les modes d’affrontement entre ouvriers et patrons, Jaurès n’aura de cesse de chercher à comprendre. Très vite, il saisit que la violence ouvrière n’est en fait qu’une réponse, inappropriée et peut-être barbare certes, mais une réponse à une violence encore plus barbare, celle des patrons d’alors ».

Selon l’historien, Jaurès est avant tout un homme qui pense en marchant et en luttant. D’où cette forme de pensée propre à Jaurès, parfois déroutante pour le lecteur : une pensée toujours en mouvement et en questionnement, jamais bloquée dans les dogmes ou les idéologies… « Lorsqu’il use des mots génériques qui symbolisent la République, Jaurès est l’homme par excellence qui ne sépare jamais la théorie des faits, l’idée du concret. Parce qu’il ne nie jamais le poids des réalités sociales lorsqu’il parle de l’homme, il parle « vrai » et on peut dire sans se tromper qu’à sa façon il ajoute toujours l’adjectif au mot : la liberté vraie, l’égalité vraie, la justice vraie… Un homme pleinement conscient du poids des mots « classe » et « peuple ».

Jean Jaurès, pour Boscus ? Un homme et une pensée à redécouvrir d’urgence dans cette période trouble et troublée, tant pour le syndical que pour le politique, « un personnage digne de figurer dans le panthéon ouvrier et syndicaliste ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois
(*) Publié par l’Institut régional d’histoire sociale, le livre d’Alain Boscus (87 p., 20€) est disponible au siège de l’IRHS Midi-Pyrénées.

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Serge Cassagne, Mr « Géo trouve-tout »

L’infatigable inventeur, professeur de biologie à la retraite, s’invente une nouvelle jeunesse en créant le Syndicat national des auteurs d’inventions indépendants ! Rencontre avec Serge Cassagne, Monsieur « Géo trouve tout ».

 

 

« Dès mon plus jeune âge, j’invente, à 6ans j’avais déjà bricolé un petit truc pour couper le bois ! » Une passion, un esprit créatif que le jeune instituteur a mûri lors des heures de travaux pratiques avec les bambins de la classe, qu’il a développé de plus belle au lendemain de la guerre d’Algérie, devenu professeur de biologie… « J’inventais de nouveaux matériels pour les expériences en sciences naturelles, les élèves étaient

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

motivés et moi aussi ». Un virus de la création qui ne le quitte plus, du haut en bas de l’antre qui fait office de bureau les pièces à conviction, brevetées Serge Cassagne, s’accumulent à domicile : l’osmomètre, le factomètre, le « Pluierapa » qui lui valut la médaille d’or au concours Lépine en l’an 2000… Sa dernière trouvaille ? Un système de bretelles inversées, plus pratique pour ne pas perdre son pantalon ! « Il faut être un grand bricoleur pour devenir inventeur », confesse ce créateur enjoué.

Qui ne masque pourtant point sa colère depuis de nombreuses années déjà… 1957, très précisément, date à laquelle furent modifiés les articles de loi sur la propriété intellectuelle, faisant tomber l’inventeur indépendant sous le joug du code de la propriété industrielle ! Les conséquences ? Non seulement le dépôt d’un brevet à l’INPI ( Institut de la propriété industrielle), obligatoire, relève du parcours du combattant mais en plus l’opération coûte très cher : renouvelable chaque année durant vingt ans, de 36€ à 760€ la dernière année, en sachant qu’il vaut mieux passer par un cabinet en brevets pour sa rédaction, une opération se chiffrant entre 3000€ à 5000€ pour la France, de 30 000€ à 50 000€ pour l’étranger… « Un scandale », tempête Serge Cassagne, « puisque ce système favorise les bureaux d’études des entreprises qui ont les moyens financiers de capter les brevets à leur profit, spoliant l’inventeur initial de sa trouvaille et le privant de tout bénéfice ». Une injustice au regard du statut des compositeurs et écrivains qui, sous couvert de la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), ont pouvoir de protéger leurs œuvres durant toute leur vie, et 70 ans après leur disparition, pour une somme modique.

« Nous réclamons, nous aussi, d’être considérés comme des auteurs à part entière et pas seulement des « Géo trouve-tout manuels et farfelus ». Nous travaillons énormément pour mettre au point nos découvertes et nous avons besoin de reconnaissance et d’égalité comme les autres créateurs ». Et Serge Cassagne de s’appuyer sur la Déclaration universelle des Droits de l’homme stipulant que « chacun a droit à la protection des intérêts moraux et matériels découlant de toute production scientifique, littéraire ou artistique dont il est l’auteur ». D’autant que le constat est alarmant, depuis 2009 le nombre de brevets déposés par des personnes physiques a baissé de 23% alors que pour les personnes morales (les entreprises, NDRL) le nombre s’est accru de 6%… Il n’empêche, au cours de la même période, la France, jadis pionnière en matière d’inventions, passe du 4è au 6è rang mondial.

Pour enfin faire entendre leur voix, les inventeurs indépendants, sous la houlette de Serge Cassagne, ont créé en 2012 leur syndicat affilié à la SergeFédération des sociétés d’études, le S.N.A.I.I.-CGT (Syndicat national des auteurs d’inventions indépendants). Leurs deux revendications prioritaires ? La création du brevet d’auteurs d’inventions (B.A.I.) et celle, à l’image de la SACEM, d’une société de gestion du droit d’auteur d’inventions indépendant, la S.G.D.A.I. La balle est dans le camp des parlementaires, nul doute que nos fins limiers sauront inventer de nouvelles formes de lutte pour les voir aboutir ! Yonnel Liégeois

Parcours
Fils du dernier allumeur de réverbères de la ville de Paris, Serge Cassagne fut toujours un citoyen engagé. Au PCF à 18 ans, puis au SNI et enfin au SNES après l’obtention de son CAPES qui lui permit d’enseigner la biologie et de mettre son esprit créatif au service de ses élèves. « La plupart des inventeurs sont assassinés par le règlement des annuités liées à leur dépôt de brevet, il faut que cette situation cesse ».

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Damien Cru, de la pierre à la plume

Damien Cru signe « Le Risque et la Règle ». A peine plus de deux cents pages aérées, de format poche ou presque… Un petit livre qui mérite pourtant l’attention de tous ceux qui s’intéressent au « travail comme âme du monde », selon le beau titre de l’article que l’académicienne Danièle Sallenave a donné à l’hebdomadaire « Le 1 »*, en date du 1er Mai, qui portait justement plusieurs regard sur le travail.

 

« Le risque et la règle » est le fruit d’une pratique mais aussi d’une recherche plus théorique. Il se tisse de ces allers/retours du « terrain » et du laboratoire. Où l’on verra, en le lisant, comment cela se Cru1tricote… La première leçon qu’il donne, peut-être la plus importante ? Inviter à penser cette conjugaison, cette articulation du savoir et de la pratique professionnelle : l’importance de penser ce rapport pour dégager le travail de l’aliénation, pour l’ouvrir sur l’émancipation ouvrière, pour reconquérir, se réapproprier son métier. Des passerelles nombreuses peuvent s’établir avec « La cité du travail », le livre de Bruno Trentin dont on a trop peu parlé. Il s’inscrit dans cette réflexion, bien sûr plus globale chez Trentin, plus philosophique aussi. Ici, l’auteur part du « cas du bâtiment et des travaux publics ». Il inscrit sa recherche sur ce champ professionnel. Comme l’étude est singulière et concrète, la méthode parle à tous, souhaitons que le lecteur établisse d’heureuses correspondances, et beaucoup d’imbrications, entre les deux ouvrages.

Ce livre intéressera bien sûr les chercheurs en sciences du travail, les militants sociaux, syndicaux et politiques, mais aussi tout simplement celles et ceux qui fabriquent, conçoivent, opèrent, usinent, construisent ou travaillent dans les services. Il confortera ceux qui ne se résignent pas à s’accommoder de l’existence de « mondes séparés », fruits de la division du travail, qui consacrent au bout du compte l’effacement du travail réel de la pensée. On en constate l’impasse ! L’ouvrage n’intéressera donc pas que les chercheurs et les professionnels de la santé ou de la sécurité au travail, il s’adresse à tous les protagonistes du procès de travail, au monde de l’entreprise : dirigeants, cadres, salariés, syndicalistes, élus sociaux. Tous trouveront bénéfice à le lire, un crayon à la main, pour comprendre ce qui est en jeu dans le travail, en renouveler leur connaissance et leur compréhension. C’est dire combien il passionnera les lecteurs de Chantiers de culture ! En effet, sans y paraitre, ce petit livre participe d’une révolution culturelle de l’appréhension de l’acte de travail !

L’homme et son itinéraire ne sont pas banals (voir encadré), la pertinence du propos et de la démarche de l’auteur tient pour une bonne part à l’originalité de son parcours ! Elle lui vient de son cru 2014 1 (2)insertion dans sa profession, tailleur de pierre : c’est de là, de cette « culture professionnelle » du langage des « pierreux », des pratiques-rites-jeux du métier, qu’il trouvera son sésame pour entreprendre de renouveler profondément l’approche de la prévention au travail. L’ouvrage reprend le mémoire que Damien Cru a présenté dans le cadre du laboratoire d’ergonomie d’Antoine Laville, en vue de l’obtention du diplôme de l’École Pratique des Hautes Études, l’EPHE de la Sorbonne. Toutefois, un avant-propos prolonge la propre dynamique réflexive de l’auteur et révèle toute l’actualité de la publication et du cheminement parcouru depuis sa rédaction en 1995. « En fait, le déclic qui m’a décidé à publier m’est venu lors du colloque « Le travail refoulé » en novembre 2012 », souligne Damien Cru. « Qu’est-ce qui est du travail en premier refoulé ? Je retrouvais comme une évidence, un thème qui traverse en filigrane mon mémoire, ma recherche. Celui du jeu, du jeu au travail, de ses enjeux. Je tourne autour de la question depuis longtemps. Ce qui est avant tout refoulé du travail, de l’activité de travail, de son organisation, du taylorisme au lean-management, c’est le jeu ! Refoulement opéré par les organisateurs du travail mais aussi par les travailleurs eux-mêmes, et sans doute par les chercheurs ». Parler du jeu dégage d’une certaine conception exclusivement rationaliste du travail, amène la question d’une autre logique à l’œuvre dans le travail, ouvrant sur le symbolique. « De là, l’idée d’un avant-propos permettant une lecture renouvelée du mémoire ».

L’instruction, première, que nous délivre Damien Cru ? On ne peut « sécuriser » le travail par « l’importation » de techniques préventives, de prescriptions pensées par les seuls préventeurs, de savoirs préconstitués hors du travail lui-même et de ce que ses protagonistes en pensent et en vivent. A moins de renforcer aliénations et dominations… Les progrès enregistrées ces dernières années concernant les accidents de travail, incontestables, par ces conceptions purement « technicistes » et didactiques, trouvent leur limite. La seule technique pille le savoir des métiers. Elle ne le renouvelle pas, elle l’assèche. C’est au bout du bout la poursuite du taylorisme, pressent Damien Cru. D’où sa volonté, en contre-point à sa formation théorique d’intervenant à l’Organisme Professionnel de Prévention du BTP (OPPBTP), de participer fidèlement aux réunions de son groupe de pierreux cégétistes à la Bourse pour vivre des discussions sur les métiers et le travail dégagées de l’emprise techniciste. Tirer son savoir des ressources du travail lui-même et les interroger de son propre point de vue de chercheur. Ne pas se contenter donc d’une démarche techniciste mais s’appuyer sur la psychopathologie du travail, l’ergonomie, pour inventer de nouvelles approches plus actives, déductives, interrogatives, construites surtout à partir des pratiques et savoirs des métiers.

Il faut comprendre le travail, les règles et les risques de son exécution tels que se les donnent ceux qui le font. Ne pas chercher d’abord à prévenir, protéger et réparer techniquement mais envisager le travail Cru3dans toute sa profondeur, sa largeur. Ne pas en avoir une vision étriquée et centrée sur la phobie de l’accident. Revenir sur l’acte de travail lui-même, tel que le vivent et le parlent les salariés. Élargir la vision. Entendre activement les acteurs des groupes de travail. Remonter aux langues des métiers, y compris dans leur historicité, aux pratiques et postures professionnelles, techniques, mais aussi sociales, symboliques qui entourent le travail. Entendre toute la dimension culturelle du travail. Ce n’est pour rien que Damien Cru revient souvent sur les tournures, les « parlures » des métiers en ce qu’elles révèlent un rapport parfois caché aux outils, aux matériaux, aux collègues et camarades. Le rôle du préventeur devient alors autre chose que celui du prescripteur. Contrairement aux idées reçues, les travailleurs savent ce qu’ils font, mais sous la modalité de l’insignifiance. Le préventeur est celui qui défriche de nouveaux savoirs, déniche des ressources et les dynamise.

Cette démarche, Damien Cru l’incarne dans son parcours. Un homme curieux, qui cherche à comprendre. On pense à Spinoza : « Ne pas se moquer, ne pas déplorer, ne pas détester mais comprendre ». Lui sait qu’il ne sait pas, il est ainsi disponible aux surprises de l’observation, de l’écoute de salariés qui, eux, ne savent pas bien qu’ils savent ! L’alchimie de la méthode réside dans ce partage de savoirs paradoxaux. Ce livre, on ne peut ici s’y attarder, doit beaucoup à Jean Oury qui vient de nous quitter et avec qui Damien Cru a travaillé. D’une façon certaine, « Le risque et la règle » lui rend hommage. C’est un héritage. Jean-Pierre Burdin
*Chaque semaine, ce nouvel hebdomadaire (sortie le mercredi), porte plusieurs regards (poétique, littéraire, scientifique…) sur une question d’actualité sous une forme (maquette, typographie…) stimulante, elle même se présentant comme une métaphore : déplier l’actualité ! Un pari risqué que de lancer un tel journal, saluons l’audace et la forme de la publication. On rêve que d’autres aient le même courage et la même imagination pour donner à entendre et comprendre les convictions qu’ils portent, entrer en débat avec la société.

 

Tailleur de pierre
Natif du XIIIème arrondissement de Paris, en 1972 Damien Cru devient « pierreux », tailleur de pierre. Un métier qu’il exerce dix années durant. Il se syndique alors à la CGT, milite au Syndicat Parisien de la Construction et fréquente la Bourse du Travail, là où se réunissent les pierreux. En 1981, il devient délégué à la sécurité au comité de Paris de l’Organisme Professionnel de Prévention du BTP (OPPBTP) et, en 1996, chargé de mission à l’ANACT-ARACT où il restera jusqu’en 2004. De 2002 à 2011, il est professeur associé à l’Institut des Sciences et Techniques de l’Ingénieur d’Angers. Durant la même période, il exerce comme consultant en prévention des risques professionnels à l’AOSST de Paris et comme chercheur associé au Laboratoire d’Ergonomie et d’Epidémiologie de la santé (LEEST) de l’Université d’Angers.
Le 25 juin à 18h, rencontre-débat avec Damien Cru au siège du CNAM, 41 rue Gay Lussac à Paris. En présence d’Yves Clot et de Dominique Lhuillier. Entrée libre.

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La souffrance au travail, selon Marie Pezé

C’est un cri étouffé, un ouvrage à couper le souffle que nous offre Marie Pezé avec « Je suis debout bien que blessée, les racines de la souffrance au travail ». Dans ce récit autobiographique, la pionnière des consultations « Souffrance et travail » nous entraîne sur les chemins de son enfance. Jusqu’à la fermeture dramatique de sa consultation à l’hôpital de Nanterre.

 

L’histoire personnelle, la maladie, les mentalités à bousculer dans un milieu médical pétri de « prés carrés » professionnels, la bureaucratie, les rapports hommes-femmes : Marie Pezé a du affronter mille et un obstacles pour créer cette discipline et consultation « Souffrance au travail », nouvelle mais encore mal reconnue. On mesure mieux l’exploit qu’a pu représenter la constitution d’un réseau de quarante consultations du même genre en France, la nécessité de défendre et de développer cet acquis soumis à l’autisme des injonctions budgétaires des Agences régionales de santé.

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

Marie Pezé remonte le cours de cette bataille collective en nous livrant ses propres racines intimes. Dans « Je suis debout bien que blessée, les racines de la souffrance au travail« , la psychiatre raconte sa quête de la manière la plus humaine qui soit : au travers du prisme de sa propre vie, qu’elle tente d’analyser et de comprendre. Qu’est-ce qui nous fait être qui nous sommes et nous fait lutter pour telle ou telle cause ? « Le métier que nous choisissons entre en résonance symbolique avec notre histoire infantile. Il peut nous aider à la subvertir, à en tirer un terreau fertile pour tous. Je travaille depuis trente ans dans le lieu où les souffrances arrivent pour être soignées », explique-t-elle. C’est donc une enquête passionnante qu’elle mène par le biais de sa propre psychanalyse, laquelle se révèle insuffisante pour élucider une énigme et un terrible secret. Les zones d’ombres de l’inconscient s’éclairent soudainement en empruntant le chemin d’une véritable enquête policière. Les pièces manquantes du puzzle sont exhumées une à une, à tel point qu’on se surprend à penser qu’on lit un roman. Et pourtant non, il s’agit bel et bien de la vie réelle d’une psychanalyste qui, ayant épuisé toutes les ressources de la science de l’inconscient, se tourne avec succès vers un univers nouveau : celui de la Justice. D’où cette incroyable carte de visite de docteur en psychologie, psychanalyste, psychosomaticienne et expert près de la Cour d’Appel de Versailles.
A cet instant, on ne s’étonne plus du parcours si atypique de cette combattante infatigable de la cause de ceux qui souffrent au travail. Dans son précédent ouvrage « Travailler à armes égales », Marie Pezé s’alliait déjà non seulement les compétences d’un médecin inspecteur du travail mais aussi celles d’une avocate, Rachel Saada. En 2011, Maître Saada défendait avec succès le dossier des ayants-droits de salariés s’étant donné la mort au Technocentre de Renault Guyancourt. Quand des disciplines aussi diverses se mettent au service d’une cause commune, il en résulte une heureuse alchimie. De manière surprenante, c’est en effet par le biais d’archives judiciaires, où il sera question de sang et de meurtre, que la recherche entamée par la psychanalyste aboutit à des révélations. Comment classer « Je suis debout bien que blessée » : œuvre scientifique, drame authentique, ouvrage engagé, enquête policière ? Sans doute cette aventure d’une vie est-elle un peu tout cela en même temps. Laissons au lecteur le plaisir de découvrir une auteure qui, à son corps défendant, parvient à sublimer sa souffrance par un authentique talent d’écriture qui, d’un bout à l’autre du livre, nous tient en haleine.
pezé2Dans son premier ouvrage, « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés », plus une étude clinique qu’un essai complaisant ou larmoyant, Marie Pezé retraçait l’histoire de ces salariés reçus dans sa consultation « Souffrance et Travail » à l’hôpital de Nanterre. Dix cas, dix dossiers, dix victimes d’une machine à broyer les corps et les psychismes : le travail. De sa discipline d’origine, la psychanalyste sort peu à peu. L’organisation du travail est au centre des tableaux traumatiques lourds qu’elle rencontre et pour l’appréhender, il faut d’autres concepts, d’autres disciplines (sociologie, ergonomie…). Elle enquête. Pour nous livrer, au final, un véritable réquisitoire contre l’évolution du productivisme et du management… « Lorsqu’on demande à une ouvrière de visser 27 bouchons par minute, on crève les plafonds de surcharge du corps et du psychisme », accuse l’auteur. Succès et échecs se succèdent dans le cabinet de la thérapeute qui ne maîtrise pas tous les leviers pour résoudre ce à quoi elle est confrontée, alors que la situation s’aggrave. « A chaque consultation, deux ou trois patients parlent de se tuer, et de plus en plus, j’entends maintenant parler d’envies de meurtre et de sabotages lourds », confesse-t-elle. C’est trop. A cette époque, la spécialiste sombre à son tour dans la « décompensation ». L’écriture l’aide à surmonter l’épreuve physique et mentale, mais des séquelles demeurent. Et d’adresser ce message aux syndicats: « c’est en s’appropriant les sciences que les ressources humaines ont mis en place des techniques persécutrices. Pour les combattre, il faut se doter de connaissances ». Sans doute cet ouvrage, et les deux autres qui suivirent, y contribue-t-il efficacement. Régis Frutier

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Les nuits colorées de Séméniako

Nouvellement paru, l’album Lumières sur la ville nous permet d’apprécier le travail original du photographe Michel Séméniako. Gros plan sur le regard singulier d’un artiste qui, derrière son objectif, repeint la nuit en couleurs pour donner à voir et penser autrement la réalité quotidienne.

Sémé1Photo ou tableau ? La question se pose devant les clichés de Michel Séméniako. Le plasticien a baladé ses objectifs et ses torches dans la ville de Sevran et de quelques communes avoisinantes en compagnie d’adolescents et de professionnels de l’aide sociale ! Les invitant à revisiter de nuit des lieux souvent familiers pour eux, les incitant surtout à les regarder sous un jour nouveau… Il habille d’étranges couleurs une banlieue souvent décriée et qui pourtant palpite d’énergies et de rêves. Lumières sur la ville ? Une réinterprétation symbolique du paysage et de l’espace urbains qui ouvre à l’imaginaire, un superbe travail esthétique où le photographe se fait tailleur de formes, travailleur coloriste de l’inconscient collectif.

Les influences de l’artiste ? Partagées entre l’École des Fauves et les expressionnistes allemands « qui ont ajouté les couleurs de l’émotion à celles du paysage », Man Ray et Brassaï… Mieux encore, à l’heure où le jeune homme réalise au printemps 67 une première expo à la « Macu » de Thonon, il croise les pas de Jean-Luc Godard qui l’invite à jouer dans « La chinoise ». Déjà au carrefour de deux avenirs : être acteur professionnel ou continuer dans la photographie ? Michel Séméniako choisit de garder l’œil rivé à l’objectif, nanti de cette grande découverte expérimentée sur les plateaux de cinéma : l’importance du langage dans le travail artistique ! Et son corollaire pour le photographe : ouvrir le regard à la pensée. Après une période « post soixante-huitarde », quand le cliché se fait propagande mais qu’il perçoit qu’il n’y a pas « coïncidence absolue entre création et idéal politique », il revient en 1980 sur ses chemins d’enfance. À Annecy, en Haute-Savoie, sur le plateau calcaire du Parmelan très précisément… Où il séjourne deux mois, en solitaire, et découvre au final qu’il y a une vie, la nuit ! Qu’une pierre, un paysage, un buisson dévoilent leurs mystères et de nouveaux visages à la lumière d’une torche… Révélation et décision : l’artiste ne photographiera plus que des paysages de nuit !

Sémé2« Quand j’ai commencé à photographier le pays du Vimeu en Picardie, il m’a paru d’abord triste, agricole et industriel. Puis, j’ai découvert la chaleur humaine qui l’habite : un pays qui résiste, des usines qui sont le bien commun de tous, des générations de luttes faisant valoir les métiers qui modèlent le visage du Vimeu. Les couleurs avec lesquelles j’ai éclairé ces sites industriels tentent de traduire cette énergie vitale qui habite les lieux ». Et l’artiste de poursuivre, « j’ai tenu aussi à représenter des postes de travail pour exprimer la relation entre la « perfection chorégraphique » des gestes du travail et leur pénibilité, quand la machine est sur le point de dévorer le travailleur alors qu’il produit « l’or » de l’entreprise » !
Jaurès empourpré après les trois coups de minuit, l’ancienne sucrerie de Beaucamps à la mode Perec, le silo de Martainneville à la verte saison… « Les couleurs sont ici celles que j’ai recensées sur le terrain », prévient Séméniako, « le rouge du feu des fondeurs, le bleu de l’acier, le doré du laiton, les ocres et les verts de campagne ». Et d’en user pour reconstruire et offrir une vision décalée du pays du Vimeu, ce territoire de Picardie. Une région façonnée par le labeur des hommes, ce monde des travailleurs que le photographe fréquente depuis sa prime jeunesse. Par solidarité d’abord, par conviction ensuite, lui qui regrette que les lieux de travail et l’homme au travail soient si peu représentés.
Membre du SNAP-CGT, le syndicat des artistes plasticiens, Michel Séméniako croit aux vertus de la rencontre et de la pédagogie. « Lorsqu’on comprend mieux le monde, on a prise sur lui. Aussi, je n’isole pas l’éducation artistique de la culture au sens large et de la prise de conscience syndicale qui en est un élément essentiel. Plus concrètement, tout commence à l’école, il faut se battre pour que l’art y ait sa place. Le rôle des comités d’entreprise est également très important pour promouvoir les rencontres avec les œuvres et les artistes, y compris à travers les pratiques amateurs ». Être photographe auteur indépendant est un métier difficile, reconnaît le professionnel de l’image. « Derrière une photographie exposée ou publiée, il y a beaucoup de travail invisible et en général une grande précarité. Comme militant syndical, je lutte pour la défense et l’amélioration de nos droits sociaux ainsi que du régime des droits d’auteur, mais aussi pour la défense du service public de la culture en tant qu’acteur essentiel de la promotion et de la diffusion de l’art ».

Sémé3Sensible, d’une humanité à fleur de peau, Séméniako l’esthète est avant tout un philosophe du regard et un éveilleur de conscience. La preuve ? Son album Exil… Fils d’une famille d’immigrés russes, époux d’une « républicaine espagnole » réfugiée en France, Michel Séméniako sait, dans sa chair et son cœur, ce que signifient pour des milliers d’hommes et femmes déshérités et sans-papiers les termes exil et frontière. « Un jour, en 2000, je découvre dans la presse l’image spectrale et verdâtre d’un groupe de clandestins, elle me bouleverse ». La même année, décède la maman de l’artiste. Qui, les dernières semaines de son existence, se remit à parler russe, elle qui sa vie durant avait enfoui sa langue natale et n’avait de cesse de s’intégrer à la culture de son pays d’accueil : un choc pour le fils, « la vie d’exil de ma mère remontait à la surface » ! Deux événements qui incitent le photographe, à l’instar des policiers et douaniers qui traquent les clandestins de leur caméra infra-rouge dans les bois ou sur les quais, a usé du même procédé pour narrer en images leur quête d’un ailleurs. La nuit toujours, à la chaleur des corps qui imprègne l’objectif… Des images sensibles, où se découpent des silhouettes entre vie et mort, espoir et douleur, rêves et cauchemars. « La clef des mers reste à trouver. Une porte ouverte, une main tendue, c’est si difficile ? », s’interroge l’écrivaine Louise L. Lambrichs dans le texte qui scande les images. Séméniako tend la sienne, au quotidien. Membre de Réseau sans frontières, l’ancien maître de conférences en photographie à l’université d’Amiens parraine avec son épouse une jeune lycéenne immigrée.

841_db68d299a0f66c24dd7dd5a446ee938fUn étonnant voyage aujourd’hui dans le paysage urbain de la ville de Sevran (93), hier de surprenants paysages industriels colorés ou de fantomatiques hommes en fuite vers un ailleurs, Michel Séméniako transfigure la réalité au moyen de ses multiples faisceaux lumineux projetés sur tel ou tel élément, au gré de ses torches graphiques et de son imaginaire. Tel un peintre réinventant et découpant le réel pour donner à voir son expérience du monde où les temps de pose se comptent parfois en heures… « Mon travail se veut invitation à nous réapproprier notre propre regard, loin de ceux-là programmés et standardisés qui nous privent de l’expérience du monde et en abolissent même le désir. Pour que chacun puisse se dire : moi-aussi, j’ai pouvoir de repeindre le monde en couleurs ! » Yonnel Liégeois

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