Archives de Tag: Syndicat

En voyage avec Léo Ferré

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

C’est une belle matinée. Le soleil qui joue lestement avec les nuages laisse  deviner qu’au dehors l’air est léger. Le printemps semble précoce, à cette date on le sait fragile. Qu’importe, puisque la radio diffuse une joie dansante dans la pièce où je suis, la rendant plus spacieuse encore. Sur l’écran bleu de l’ordinateur, lecture matutinale du  courrier numérisé de la nuit.

Sandra Aliberti m’annonce qu’elle reprend son spectacle  « Des voyageurs dans ta voix… Ferré ». Gérard Astor, en passe de quitter la direction du théâtre Jean-Vilar de Vitry (94) a eu  la bonne idée de l’accueillir le samedi 22 mars, pour le printemps justement. Matinée chantante donc. En juillet 2013 à Avignon, j’ai entendu Sandra Aliberti chanter Ferré. C’était le soir de mon arrivée, Sandra ouvrait la programmation du Festival au Théâtre de la Rotonde. Plein de choses m’attachent à ce lieu, me disposent à accueillir effectivement  de nouvelles interprétations des chansons de Ferré : état d’esprit et ferré1esprit du lieu. Accords. Je ne connaissais pas Sandra mais j’étais  préparé à une telle rencontre et à la  découverte du spectacle qu’elle donnait avec sa formation, « La compagnie la Canopée » : Bertrand Ravalard au piano, Lionel Mendousse au violon. Ce fut effectivement une bien belle chance de les entendre, ce soir là !

 Nous étions  hors les murs,  en dehors des atmosphères festivalières enfiévrées qu’on ne cachera pas aimer aussi. On peut avoir plusieurs fidélités.  Ce théâtre doit son nom d’être situé précisément derrière la rotonde SNCF, entre ses bâtiments annexes et  les cités cheminotes qu’il  jouxte. Pour tout dire, c’est dans un  lieu un peu improbable pour le commun que les cheminots, avec leur comité d’entreprise, ont construit leur salle. Leur salle qui se met en juillet à l’horloge d’Avignon.

Beaucoup se perdent pour arriver là. C’est toujours fléché à la hâte et mal fichu. On dirait que c’est fait pour ceux qui … connaissent déjà ! On a beau pourtant y être allé plusieurs fois, chaque année on s’égare ! Déjà, à la sortie d’Avignon, au sud, il faut prendre la bonne porte pour, en prolongement de la rue Guillaume Puy, suivre la rue Pierre Semard ! Il faut accepter ensuite, c’est déjà un peu loin, d’errer  un peu dans le labyrinthe  des logements ouvriers encore sous la lourdeur d’un après-midi qui s’achève péniblement.  Mise à l’épreuve nécessaire, sorte de parcours initiatique. La colère s’apaisera lorsque l’on débouchera enfin, presque par surprise, sur un espace qu’on découvre d’emblée comme cordial, à proximité des voies de chemin de fer…

Le lieu prend les dimensions du rêve, le regard s’ouvre à l’emprise d’un vaste ciel, l’air circule. On est là dans une partie de campagne, un peu friche, et avant d’arriver on n’imaginait vraiment pas découvrir un havre si vite familier. Le soleil décline lentement, dilatant par l’effet des ombres un espace pourtant déjà large. On est déjà à la fraiche, bientôt les épaules se couvriront d’un gilet jeté sur l’épaule.

Le travail, dans toutes ses dimensions sociales, de luttes, de loisirs, de plein-air, de fête, de tchatche à n’en plus finir, offre là une belle scénographie et une instructive leçon de sociologie ouvrière. Bien sûr, il y a une buvette tenue par les cheminots ! Autour des tables, des enfants jouent. Peu de lieux condensent, pour moi, tant d’impressions et d’images reçues de la sensibilité des films de Renoir. Sans doute d’être en Provence ouvrière joue aussi.

Tiens en voilà un film de Renoir, par exemple, qui me vient à l’esprit, par associations d’images, en rédigeant cette feuille volante, qu’il nous faudrait revoir aujourd’hui, ce « Déjeuner sur l’herbe » où nos ouvriers et techniciens, regroupés peut-être avec leur comité d’entreprise, sont partis camper un week-end. En ce temps, le camping sauvage est encore assez facile à la proximité des villages provençaux.  Renoir. On est en  1959… Les comités d’entreprise ont alors une quinzaine d’années.  Le film dit bien sûr, également, d’autres choses.  Pourtant  en filigrane, ce soir de juillet, lorsque je vois les corps, les attitudes, lorsque j’entends les intonations, les parlures, ce sont de semblables histoires qui sont ici pour moi  palpables. Un lieu porte en lui tout un univers social.

Ferré3Ce soir-là, c’est par la voix de Sandra Aliberti qu’Éros nous entraine. Le « public », là, est déjà constitué dans son identité sociale. Il fait peuple. Peu sont à ne pas se connaitre. Cela s’entend dans le bruissement de la salle quand elle s’installe, aux interpellations qu’on se lance d’un bout à l’autre, les nouvelles qu’on s’échange les uns des autres.

Cette salle familière et bondée, on peut la penser comme acquise à l’artiste, mais un public acquis  n’est pas un public gagné d’avance. Tout le contraire, il peut justement être déçu s’il ne trouve ce qu’il attend trop ! Elles reviennent  tellement vite aux lèvres ces chansons interprétées par Léo Ferré dont il est l’auteur, parfois avec Jean-Roger Caussimon ou Aragon. On croit connaitre la chanson ! Eh bien non précisément, Ferré n’en a pas épuisé les voix possibles.  D’autres voyages sont envisageables et Sandra s’appuiera sur bien d’autres ressorts pour nous  dépayser, nous emmener précisément en voyage dans un univers connu mais pourtant qu’on reconnait mal d’emblée sur ses propres lèvres.Jusqu’à ce qu’elle nous en fasse découvrir des sens et  enchantements insoupçonnés.

FerréSandra Aliberti a un respect profond pour son public. C’est le moins, direz-vous, pour une artiste, de respecter son public. Toutefois, on a le droit d’avoir des  amitiés particulières, de trouver chaque fois avec sa salle une complicité nouvelle, inédite. Cette attention, on la lit dans son regard et on sent la présence, avant même qu’elle entonne la première note, pour imposer d’abord un silence disposant à l’écoute attentive. Il n’est pas évident de chanter Ferré, trop souvent on le plagie sans justement l’interpréter. Trop souvent, nous en avons souffert. La chose pas facile. Précisément, en nous prenant  par la main,  avec confiance elle saura nous transporter, nous  déshabituer, déconstruire et renouveler notre écoute de Ferré. Ce soir-là, elle a su déstabiliser, en douceur, intelligemment, son public, reconquérir en quelque sorte la salle en déhanchant musiques et chansons de Léo.

SandraSandra Aliberti ne fait pas du Ferré, elle en révèle  des choses cachées, secrètes, des subtilités, des malices qui sont bien sûr chez Ferré mais comme masquées et qu’on n’y entendait pas. Elle semble nous dire « vous n’y êtes pas, vous êtes lourds, les amis, c’est sensuel, plus fin encore. Plus subtil. Lâchez prise. Vous êtes patauds, laissez-là vos godillots, chaussez vos souliers de danse. Allez, swinguer… ».  Elle allège. On aime Léo Ferré mais pourtant, chez lui la grandiloquence, l’assurance parfois, pointent le nez et peuvent agacer. Surtout d’ailleurs chez ceux qui, en  l’imitant, grossissent le trait de  l’icône stéréotypée de l’anarchiste qu’ils ont contribué à figer. Sandra Aliberti rend les choses simples, n’enlève rien à la force, à la virilité même de Ferré, au contraire elle la montre là où on ne l’entendait, là où on ne l’attendait pas. Pas comme cela du moins. Cette fragilité m’enchante. Sandra est belle. J’ai aimé, beaucoup aimé. Dès le récital fini, elle vient vivement à la rencontre de la salle avec ses deux musiciens. On sort, la nuit est étoilée. Un ami me ramène en voiture au centre d’Avignon. On fredonne. Jean-Pierre Burdin

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Musique/chanson

Rossignol, une plume de terrain

Drôle de titre pour un livre, « Notre usine est un roman »… Qui, pourtant, porte bien son nom, disponible désormais en édition de poche ! Sous la plume de Sylvain Rossignol, l’histoire romancée des salariés de Sanofi-Aventis contre la fermeture de leur Centre de recherches pharmaceutiques installé à Romainville.

 

 

usineAnnick est une femme heureuse. Émue de tenir entre ses mains le dernier né du centre de recherches  de Romainville, bien après son démantèlement : un bouquin, « Notre usine est un roman », à la couverture estampillée d’une usine couleur rouge vif. Presque un emblème pour ces salariés, du bleu de travail à la blouse blanche, qui se sont battus éprouvette en main contre la fermeture de ce fleuron de la recherche pharmaceutique implanté en France depuis de longues décennies, en Seine Saint Denis plus précisément. Ancienne technicienne en labo de recherche, militante CGT peu de temps après son embauche dans les années 60, Annick Lacour était fière d’appartenir à la maison Roussel Uclaf. Une entreprise familiale et paternaliste, certes, mais une boîte cependant où les enjeux de la recherche  pharmaceutique et de la santé publique passaient avant tout. Du scientifique au salarié employé à la “ ferme ” où vivaient chevaux, vaches, cochons et rats de laboratoire, le maître mot était à l’identique : “ le malade n’attend pas ” ! Jusqu’à ce que le groupe soit racheté par Sanofi-Aventis, jusqu’à ce que la course au profit l’emporte sur celle de la recherche de nouvelles molécules, jusqu’à ce que le site de Romainville et ses équipes performantes soient démantelées, les éprouvettes cassées, les salariés licenciés en 2006.

 

En l’honneur d’une date anniversaire de création d’une entreprise ou au lendemain d’une fermeture de site, il n’est pas rare que paraissent nombre d’ouvrages tentant de retracer l’histoire d’un lieu de production ou de la lutte de ses salariés. À l’initiative de la direction ou du comité d’entreprise, des livres illustrés parfois, instructifs souvent, bien documentés toujours… Et pourtant, outre la mise en pages qui laisse à désirer dans la majeure partie des réalisations, les succès éditoriaux sont rares car il leur manque fréquemment l’essentiel : la chair et la chaleur humaines, des acteurs vivants qui travaillent et luttent, rient ou pleurent au gré des circonstances et des saisons de labeur. Or, tel n’est pas le cas avec « Notre usine est un roman », telle est l’incroyable et incontournable bonne surprise à la lecture de cette épopée moderne ayant la zone industrielle de Romainville pour terrain de jeux et de luttes ! 

C’est l’association des anciens, “ RU ” comme Résistance universelle, mandatée par le comité d’entreprise, qui a eu l’idée de confier archives et paroles des salariés au jeune écrivain Sylvain Rossignol. Qui, de ce matériau d’une richesse insoupçonnée, a tiré un vrai roman, une authentique saga passionnante et émouvante de plus de 400 pages.

 

SylvainComme le rapportait en son temps le quotidien Le Monde, dans son édition littéraire et non en pages « Social », l’auteur a su composer « une ample fresque qui, de 1967 à 2006, dessine les destins de Gisèle, l’émouvante conditionneuse – incarnation de « l’âme ouvrière » de l’usine -, mais aussi ceux de Franck, Dino, Marie-Laure, Isabelle et Chantal ». Ainsi, au prisme de quelques portraits choisis d’une intense humanité de laborantins, techniciens, chercheurs et acteurs syndicaux, Sylvain Rossignol tisse une fabuleuse toile d’une lecture envoûtante. « Ce n’est pas un livre de souvenirs, mais de rencontres et de solidarités. Je suis émue de retrouver entre les lignes mon Usine 4, l’ambiance des labos de recherche et de la lutte syndicale », reconnaît Annick avec fierté. « Sylvain a fait un vrai travail de romancier. De la belle ouvrage. Je vais proposer le bouquin à mes enfants, pour qu’ils portent à leur tour un regard sur cette tranche d’histoire ». Pas un banal document sur un territoire ouvrier, un vrai roman avec rebonds, suspens, coups de cœur et coups de gueule, grands drames et petits bonheurs, fous rires et pleurs…

« Mon projet, partagé avec les salariés de Romainville lorsqu’ils m’ont fait la proposition d’écrire leur histoire ? Montrer le travail, pas le démontrer », souligne avec justesse Sylvain Rossignol qui s’est lancé dans l’aventure sans trop savoir où elle allait le conduire. Expert « conseil » sur les conditions de travail, le jeune auteur n’avait publié jusque là que quelques nouvelles dans des publications collectives. Aussi, est-il étonné que l’on pense à lui pour cet exercice de plume… Créée en 2005 sous l’égide du comité d’entreprise, l’association « RU » lui confie officiellement la mission : raconter l’histoire de cette grande entreprise que fut Roussel Uclaf durant près d’un demi siècle à Romainville.

 

CarteTel le “ Dardenne ” du cinéma caméra à l’épaule, Sylvain Rossignol est donc parti à la rencontre des anciens de Romainville stylo en main. Réalisant une soixante d’entretiens, transformés en autant de fiches thématiques. « Leurs paroles étaient criantes de vérité. D’où mon idée d’en faire une histoire au présent, de traduire leurs mots en une œuvre de fiction en resserrant l’action et l’intrigue autour d’une dizaine de personnages, en mêlant affects et analyses plus élaborées ». Au final, pari risqué mais pari gagné, l’ouvrage n’occupe pas seulement les colonnes de la chronique sociale, « Notre usine est un roman » fait la une des suppléments littéraires et alimente l’enthousiasme des critiques spécialisés ! « Le travail, en tant qu’objet romanesque, est encore trop souvent absent de la littérature, je suis donc heureux et fier que le livre trouve aussi son public parmi les habitués des pages littéraires des journaux et magazines », reconnaît Sylvain Rossignol en toute simplicité. Quand le travail se révèle autant plaisir de lecture, d’aucuns sont autorisés à penser qu’ils ont croisé là une plume prometteuse. Qui récidivait deux ans plus tard, en 2010, en publiant « Carte de fidélité » : la vie contrariée de Noémie, caissière dans un supermarché. Le quotidien romancé de ces salariés aux horaires de travail éclatés, à la vie morcelée, à l’avenir en pointillé. De la littérature « sociale » selon le discours convenu, avant tout et surtout « le roman vrai de la société française » pour paraphraser Pierre Rosanvallon en sa collection des « Invisibles ». Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Quand l’entreprise se mord la langue…

En octobre 2007, le parlement ratifiait l’adhésion de la France au Protocole de Londres : est supprimée l’obligation de traduire les brevets dans la langue de chaque pays. Un texte qui instaurait de fait la suprématie de l’anglais mais qui, surtout, mettait en danger l’usage de la langue nationale dans chaque entreprise.Retour sur des conséquences dramatiques.

 

 

un appareil de radiothérapie à l'hôpital Jean Monnet d'Epinal (MAXPPP)

un appareil de radiothérapie à l’hôpital Jean Monnet d’Epinal (MAXPPP)

Combien sont-ils de patients à avoir subi une surdose de radiation à l’hôpital d’Épinal : 24 comme le supposait la presse à l’annonce du scandale, 170 ou 400 selon les premières déclarations du gouvernement ? De l’aveu même du ministère de la santé, ils seraient en fait pas moins de 700 malades au total, victimes de rayonnements excessifs et aux conséquences irréversibles sur leur santé. Au terme de son rapport rendu public en mars 2007, parmi divers dysfonctionnements graves, l’IGAS (l’Inspection générale des affaires sociales) pointait un fait peu banal : un matériel de radiothérapie d’une utilisation fort complexe en raison notamment de notices d’utilisation disponibles uniquement en anglais ! Plus grave encore, “ aucun document en français ne récapitule les étapes de la procédure ”, soulignait le rapport de l’IGAS. Depuis, les mêmes causes produisant les mêmes effets, 47 patients d’un hôpital de Berlin eurent à souffrir de l’implantation d’une prothèse au genou. Au point de devoir se faire réopérer : l’indication d’origine “ prothèse devant être cimentée ”, écrite en anglais, n’avait pas été traduite ! Deux cas extrêmes, certes, lorsqu’il s’agit du domaine de la santé où se joue parfois la survie du malade, qui illustrent cependant les dérives auxquelles peut conduire l’imposition d’une langue étrangère aux salariés de toute entreprise, publique ou privée… Ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à le constater : au mépris de la loi, une autre langue que le français, principalement l’anglais, tente de s’imposer sur les lieux de travail.

Salariées à la GEMS, l’ex Thomson-CGR (Compagnie Générale de Radiologie) cédée au groupe américain Général Electric, Sylvie Charlier et Jocelyne Chabert savent ce que parler français veut dire, elles savent surtout combien il en coûte de vouloir faire respecter la loi dans son entreprise : avec leur syndicat CGT, il leur aura fallu pas moins de six ans d’alertes répétées à la direction et une action en justice, victorieuse, pour obtenir gain de cause : en mars 2006, malgré son pourvoi en cassation qui ne la dispense pas d’exécuter l’arrêt de la Cour d’appel, la GEMS s’est vue condamnée à payer 580 000 euros aux quatre parties civiles pour n’avoir pas traduit dans les délais impartis 58 documents en infraction, un infime échantillon de tout ce qu’avait à traduire la direction pour se mettre en conformité ! “ Les délégués du personnel et le CHSCT n’avaient cessé de signaler les problèmes rencontrés par les salariés, ceux qui ne parlent pas anglais ou qui  maîtrisent imparfaitement cette langue, dans le quotidien de leur travail ”, souligne Sylvie Charlier. Et de poursuivre : “ Une direction de la GEMS sourde à toutes nos demandes, arguant du principe que dans une entreprise multinationale, quel que soit le pays d’implantation, tous les salariés doivent parler anglais ”. Que réclamait le syndicat ? Tout simplement que les communications internes à l’entreprise comme les directives professionnelles destinées aux personnels ne parlant pas anglais soient rédigées en français…

indexSpécialiste du droit du travail et professeur à l’université de Nantes, Alain Supiot est catégorique : voir dans une langue unique la réponse à la question des langues du travail dans l’économie globalisée est un dangereux mirage ! “ Un mirage qui séduit les entreprises et les institutions communautaires, auquel le droit du travail n’a pas (encore) cédé ”, soulignait d’emblée l’éminent spécialiste lors de son intervention ( reprise dans la “ Semaine sociale Lamy ” en date du 10/09/07, N°1319)  au colloque organisé au siège de la CGT en juin 2007 sur “ Le plurilinguisme à l’entreprise ”. Outre une argumentation magistralement fondée sur la loi et sa jurisprudence, Alain Supiot constate d’abord que tout travail, “ inscrivant dans le réel la représentation de choses à fabriquer ou d’actes à accomplir ”, passe nécessairement par la médiation de la langue. Or, devant la mondialisation de l’économie et sous prétexte d’une baisse des coûts liés en particulier à la traduction, le patronat tente d’imposer comme une évidence le recours à un langage unique, l’anglais comme langue unique d’un marché unique… Plus précisément le “ globisch ”, cet idiome déjà usité d’un anglais simpliste et pratique, “ un anglais qui est à la langue de Shakespeare ce que la musique militaire est aux opéras de Mozart ”, ironise Alain Supiot. Et de rappeler les affaires évoquées précédemment (GEMS, Europ Assistance, Epinal) pour pointer les risque encourus dans une telle dérive… Or, le droit du travail, renforcé par la loi Toubon de 1994, est clair : la langue dont on doit user en principe dans une entreprise installée en France est le français, “ obligeant l’employeur à fournir une version française de tous les écrits qu’il juge nécessaire à l’organisation et à la réalisation du travail ”.

lre-300x267carrousel2Membre de l’Observatoire européen du plurilinguisme, Christian Tremblay est catégorique. “ L’entreprise n’est pas en dehors de la vie sociale et donc, si la langue joue un rôle fondamental dans la vie sociale, il en va de même à l’intérieur de l’entreprise ”. Ici comme ailleurs, plus qu’un banal outil de communication, la langue est avant tout un précieux et irremplaçable moyen d’expression. D’où sa conviction : “ à tous les niveaux, le français doit rester la langue de travail à l’entreprise. Parler, c’est exister ”. Nul sentiment de nationalisme dans de tels propos… Comme le stipulait avec justesse lors du colloque à la CGT Jean-Pierre Burdin, à cette époque responsable des questions culturelles à la confédération, “ nous ne devons pas seulement parler du tassement ou de l’écrasement du seul français mais aussi d’autres langues. Point de vision frileuse, quelle que soit la langue du pays nous ne pouvons nous résoudre à ce que la domination économique s’accompagne d’une emprise sur la langue de l’autre. Surtout que baisser les bras sur la question de la langue du (et au) travail se conjuguerait à bien d’autres reculs encore, strictement culturels ”. Faut-il interdire la pratique d’une langue étrangère à l’entreprise ? Ni Burdin, ni Supiot ni Tremblay n’expriment semblable profession de foi. Ils appellent avant tout au respect des différences linguistiques perçues comme des richesses et non des freins au développement, ils refusent juste que la pratique d’une langue étrangère revête une obligation discriminante supplémentaire alors qu’elle n’est pas nécessaire au poste occupé ou prévue explicitement par le contrat de travail.

De droite comme de gauche, ils sont quelques hommes politiques à s’être opposés à la ratification du protocole de Londres. « La langue française serait-elle devenue un outil obsolète, une sorte de langue morte qui n’a plus sa place dans le monde international des affaires ? ”, s’interroge ainsi le député de droite Jacques Myard. “ Non seulement l’utilisation d’une langue étrangère peut entraîner des fautes et des erreurs au détriment de la sécurité des salariés, mais elle constitue dans la plupart des cas un handicap qui diminue la productivité des entreprises. Et le député de poursuivre : “ la croyance qu’un seul véhicule linguistique permet de se faire comprendre dans le vaste monde est non seulement illusoire mais elle est aussi suicidaire pour les entreprises françaises qui, ce faisant, négligent leurs intérêts à long terme ”. D’autant que, dans cette affaire, les seuls gagnants sont les grands groupes qui ont les moyens de déposer en masse des milliers de brevets au détriment des petites entreprises, certes performantes dans l’innovation et la recherche, mais dépourvues de structure commerciale en capacité de rivaliser.

Sénateur communiste du Nord- Pas de Calais, Ivan Renar tentait lui aussi d’infléchir, en vain, le vote de ses collègues dans l’enceinte du Sénat. En appelant à la ratification du “ Protocole de Londres ”, notait le sénateur dans son intervention le 9 octobre, “ alors même que c’est la France des Lumières qui a jeté les fondements de la propriété intellectuelle, on s’apprête donc à marginaliser notre propre langue au nom de la compétitivité de l’Europe ”. Au risque qu’elle y perde un peu plus son âme en s’adonnant au tout-anglais et en renonçant à son plurilinguisme qui fait sa richesse et son originalité…

Myard et Renar chacun à leur façon, outre les arguments économiques et financiers qui militent en faveur du maintien de la traduction des brevets, soulignent aussi à juste titre qu’à l’entreprise c’est autant une question de sécurité que de conditions de travail. Et Ivan Renar, l’homme du Nord, de conclure son propos au Sénat par deux citations venues de grandes figures du Sud. “ Les langues sont les merveilles de l’Europe ”, s’extasiait en son temps Alberto Moravia, le célèbre écrivain italien. Plus récemment, son compère Umberto Eco affirmait que “ la seule véritable langue de l’Europe est la traduction ” !

106Linguiste de renom international, titulaire de la chaire de linguistique au prestigieux Collège de France, Claude Hagège ne décolère pas, criant « Halte au pseudo-anglais dans les entreprises » !  Auteur d’une tribune publiée dans Le Monde en septembre 2007 ( il récidive en avril 2013 contre le projet de loi Fioraso), il affirmait qu’il est « contre-productif d’imposer l’anglais à tout le personnel dans les entreprises françaises. Les syndicats qui récusent cette pratique insistent sur le sentiment d’insécurité, et parfois les troubles psychologiques que cause chez les plus fragiles la pression d’une langue non-choisie ». Et d’ajouter « jusqu’à présent, personne n’a jamais apporté la moindre preuve d’un accroissement des performances commerciales qui serait la conséquence directe de l’usage de l’anglais, personne n’a jamais démontré non plus que le français n’ait pas toutes les ressources nécessaires pour exprimer le monde contemporain« .  Opposé à la ratification du « Protocole de Londres », le chercheur estime que les enjeux sont autant de l’ordre économique que linguistique et culturel. « Ratifier le protocole de Londres, c’est refuser au français la chance historique de créer en traduction sur Internet une immense base de données scientifiques et techniques d’avenir. Un vaste progamme de domination revêt aujourd’hui le masque de la mondialisation, il s’agit d’une véritable guerre pour aboutir à l’éviction du français. La francophonie est, face à l’anglophonie, le seul autre projet mondial avec des idéaux distincts. Ce n’est pas en immolant ainsi la langue française, au mépris des 50 États et régions francophones qui la soutiennent et font résonner très haut ce que la France n’ose plus affirmer comme au temps de son éclat, que l’on accroîtra la capacité commerciale des entreprises françaises ». Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents

Moulène ? Putain d’artiste…

Jean-Luc Moulène ? Un plasticien inclassable, un visionnaire au regard lucide sur la société qui l’environne. De ses « Objets de grève » lors du congrès de la CGT à Montpellier aux prostituées hollandaises dans la prestigieuse salle du Jeu de Paume, l’homme étonne et s’explique.

 

 

« Putain d’artiste », aurait pu s’exclamer le visiteur égaré au Jeu de Paume ! En mai 2006, la salle d’exposition parisienne accrochait sur ses murs treize photographies de femmes, grandeur nature. Treize photos de prostituées d’Amsterdam, jambes écartées et sexe épilé… Nulle envie de provocation gratuite dans le regard de Jean-Luc Moulène, juste la mise à nu de la misère affective et sociale du « voyeur-spectateur-consommateur » autant que celle de cet obscur objet de désir…

 

Moulène2Entre le statut de la prostituée et celui de l’artiste, le plasticien ne fait d’ailleurs pas grande différence, les deux se vendent et s’achètent ! Moulène n’est pas homme à manier la langue de bois… « Dans la mentalité française, il y a ce rapport intime du citoyen à l’art et à l’artiste. Il subsiste ce fonds de mélancolie pour un art prétendument authentique et pur, pour l’artiste maudit. Que l’art soit en rapport étroit avec l’argent ? Cessons de rêver et de faire semblant de le découvrir, il en a toujours été ainsi. Hier, avec les rois et les princes qui passaient commande et assuraient la subsistance des artistes, aujourd’hui avec l’État qui a instrumentalisé l’art et la culture ».

Photographe, dessinateur, peintre, sculpteur, l’oeuvrier d’art recèle cet incomparable avantage de n’être point prisonnier d’une seule culture. Né à Reims mais rapidement émigré en Espagne et au Maroc dans les années cinquante, il ne se frotte à la culture française qu’à l’âge de 14 ans. « Il m’a fallu découvrir et assimiler de nouvelles façons de voir et de penser ». Une chance. D’où cet éclectisme peut-être, cet engagement multiforme dans l’expression artistique qui le caractérise, tant par le support que dans l’usage des matériaux : un caillou égaré sur la plage, un camion d’enfant en papier, un graffiti sous un tunnel, une plante sauvage poussant entre les fissures du béton de Bercy, des « objets de grève »… Son outil privilégié ? La photographie, mais l’artiste manie avec autant d’originalité le béton ou la mousse polyuréthane. Le gamin se rêvait en vétérinaire, à défaut de soigner les bêtes il s’autorise à révéler les troubles enfouis en chacun lorsque notre regard croise l’une de ses créations.

L’homme ne se veut pourtant pas donneur de leçons. Après avoir travaillé douze ans dans les bureaux d’études de Thomson à la présentation des projets, il sait ce que veut dire bousculer les conventions, sociales et autres, ou en rester prisonnier. Lui a préféré quitter l’entreprise, sans vrai plan de carrière en tête. Un souvenir marquant, sa première expo en 1985 avec des peintures monochromes. « À la galerie Donguy rue de la Roquette, que j’avais investie comme un squatt en plein mois d’août. Un lieu qui a vraiment compté pour la reconnaissance de l’art contemporain » et pour l’enseignant aux Beaux-Arts jusque dans les années 2000…

 

MoulèneFaire œuvre d’art implique pour l’artiste, selon Jean-Luc Moulène, d’intégrer désormais tous les paramètres, toutes les conditions : la couleur, la forme mais aussi le marché. Ce fameux marché de l’art qui fait exploser la côte de tel ou tel plasticien au gré des modes parfois, pas toujours pour le bonheur des galiéristes qui prennent des risques, souvent dans l’intérêt des marchands qui négocient le « produit » comme n’importe quelle autre denrée… Moulène n’est pas dupe, l’aventurier des formules choc est surtout lucide : « il n’y a pas d’artistes libres, il n’y a que des artistes qui se libèrent » ! De la parole au geste, il n’y a qu’un pas qu’il franchit allègrement. Le musée du Louvre l’invite-t-il en résidence en 2005 ? « Banco, mais pas question de rester dans les murs, faisons sortir le Louvre de sa carapace », répond le plasticien choisissant 14 œuvres qu’il photographie en faisant exploser l’ordre historique et en déconstruisant les corps. Résultat ? Un cahier photographique, format Le Monde et tiré sur les rotatives du grand quotidien, qui donne à voir les richesses du musée ailleurs et autrement…

« Jamais, autant que dans un musée, le pouvoir ne se donne aussi bien à voir », affirme Jean-Luc Moulène, « il est le lieu par excellence où se met en scène la fabrication de l’histoire, où se transmet une culture dominante. Rendre visibles les rouages du pouvoir, tel est aussi l’enjeu de l’art ». Et la mission première de l’artiste, alors ? « Travailler le « non » dans une société de contraintes généralisées ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Jean-Luc Moulène expose régulièrement à la galerie parisienne Chantal Crousel.

Poster un commentaire

Classé dans Expos, Rencontres

Jean Viard, maître du temps

Sociologue, directeur de recherches au CNRS, Jean Viard réfléchit de longue date sur la maîtrise du temps entre loisirs et travail. Des 40 H conquis en 1936 aux 35 H de 1997, rencontre avec un chercheur à la parole libre sur son analyse du temps libéré.

 

 

 

 

Sous le soleil printanier, dans le jardin attenant aux locaux du CNRS où siège le CEVIPOF, le Centre de recherches politiques de Sciences Po, l’homme libère son propos avec autant de sérieux que d’aisance, d’un ton aussi léger que la brise passagère. C’est que Jean Viard maîtrise son sujet “ temps libre et travail ”, un “ maître du temps ” au verbe convaincant.

“ 1936 ? C’est les congés payés, la découverte de la mer, un grand imaginaire de liberté au fond ”, affirme en préambule Jean Viard. Pour tempérer d’emblée son propos, “ dans tous les grands pays à la même époque, on a donné les congés payés quel que soit le système politique : en URSS, en Australie, dans les pays fascistviardes ”. Pourquoi de telles images alors accrochées à la seule bannière du Front populaire ? “ Dans notre récit collectif, les congés payés sont une grande aventure de gauche. Et c’est vrai, ce n’est pas seulement un récit, ils sont liés effectivement à un siècle de luttes sociales sur le temps ”. Le chercheur fonde son discours en distinguant trois étapes marquantes de l’histoire des sociétés. Il y a d’abord l’époque des sociétés agricoles où c’est la religion qui gère le temps, celui du climat comme de la vie au quotidien (la limite du temps de travail dans les plaines ou les montagnes, c’est la pluie ou la neige). Ensuite vient la révolution de 1789 qui supprime à l’atelier tous les jours fériés, y compris le dimanche pour inventer la décade (pour faire en sorte au final qu’il y ait le moins de jours de repos possible). C’est enfin le triomphe d’un temps industriel où l’on ne fait que travailler. D’où plus d’un siècle de luttes pour remettre du temps de non – travail dans le temps industriel, de 1841 avec l’interdiction du travail des enfants à 36 avec les congés payés, les conventions collectives et la semaine de cinq jours. “ 1936, c’est donc fondamentalement la réinvention d’un temps social, industriel, qui n’avait pas été pensé avant ”.

Pour le sociologue, cette reconstruction, cette réinvention du temps industriel fut lente en France parce que le cœur en était la grande revendication des 40H, celle de la journée de 8H, “ les gens luttaient à cette époque pour changer le temps qu’ils connaissaient : la semaine, la journée ”. Imaginez : 3500 H de travail à la fin du XIXème siècle en France, par an et par salarié, 1600 H aujourd’hui ! “ Il faut avoir ces représentations à l’esprit pour comprendre le poids de 1936 dans notre imaginaire collectif, ce ne sont pas des revendications d’opportunité, elles résultent d’un siècle et demi de luttes : en 36, à mes yeux, avec la semaine de 40 H on vote l’espace temps de la société industrielle qui, paradoxalement, se ferme avec la loi sur les 35 H : celui-là ouvre  l’espace temps d’une société post-industrielle. C’est-à-dire où le temps est à soi, où se pose la question du pouvoir sur son emploi du temps ”. Selon le chercheur donc, désormais on est entré dans une autre époque… Le grand projet des humanistes de gauche d’alors, Léon Blum – Jean Zay –Léo Lagrange, “ changer radicalement et en profondeur la vie au détriment peut-être des changements révolutionnaires ”, est en train de prendre forme sous nos yeux : vacances et temps libre sont devenus les grands restructurateurs de nos sociétés, ils ne sont plus seulement que de simples fenêtres dans le monde du travail. “ Aujourd’hui, le temps de travail ne représente plus que 10% du temps de vie d’un homme : c’est l’explosion la plus phénoménale de ce siècle, enfin l’homme a pu s’approprier le temps ! ”.

D’où la question essentielle qui en découle, selon Jean Viard : lorsque l’appropriation privée du temps, et non plus le travail dans son idéologie marxiste ou libérale, structure désormais le social, comment retrouve-t-il une légitimité dans cet espace-là ? Entre une culture de droite dominée par l’image de la hiérarchie et du chef et celle de gauche structurée sur la division en classes sociales, désormais s’immiscent, se distinguent et se multiplient les différents espaces identitaires qui surdéterminent les individus. “ Contrairement à cette époque où le travail était la seule référence et reconnaissance qui effaçaient les autres, les appartenances identitaires sont devenues multiples : par exemple postier certes, mais peut-être aussi breton ou malien, homosexuel et joueur de foot. Le Front populaire est la quintessence de ce modèle moniste, le travail comme référent unique, alors qu’il nous faut comprendre aujourd’hui que les gens sont multi-appartenants et peuvent en jouer ”. En passant surtout d’un modèle du temps libre qui était le repos à celui d’un temps d’hyper activité où s’impose l’idée du travail pour soi… “ Nous sommes rentrés dans un nouvel espace temps, aléatoire – imprévisible et discontinu. Il faut comprendre ce changement d’espace temps, qui est celui de la modernité, en se disant tout à la fois que nous n’avons pas fini la démocratisation du modèle précédent : par exemple, il y en a encore qui ne partent toujours pas en vacance ”.

Dans ce contexte où interfèrent divers repères d’appartenance, où la privatisation des liens sociaux a supplanté les liens du collectif, où les catégories espace et temps ont explosé sous les coups de la modernité, Jean Viard estime que le concept de mobilité doit devenir le socle du fameux “ ascenseur républicain ” d’antan qui permettait à chacun de s’épanouir et d’espérer socialement et professionnellement. Avec la question clef, un enjeu essentiel : comment ces individus devenus autonomes et indépendants font désormais société ensemble et comment on réinvente de la protection pour que le salarié qui se déplace se retrouve protégé ? “  Pas sur le mode des discours ultra libéraux, il suffit d’enlever les protections et le salarié devient mobile : certes, il n’y a pas de limite à la vulgarité des relations sociales ! Les gens ont besoin de totems pour faire société ensemble, des valeurs telles que l’égalité, des événements comme une coupe du monde de football, des fêtes politiques comme une élection présidentielle. Une société a besoin de marqueurs de l’égalité, produire des temps libres plus égalitaires devient un enjeu d’intégration. Ma conviction ? Aujourd’hui le politique se doit de penser cette mobilité, la raconter, permettre aux gens de se représenter dans cette histoire et débattre ensuite où mettre les règles de protection. Il ne faut pas croire qu’il peut y avoir une société de l’abondance du non – travail, c’est faux, quel que soit le temps du travail il demeure central en tant que production de richesses et construction d’identités ”.

Pour le chercheur, les perspectives sont claires : nous sommes entrés dans une société de l’aventure, de la discontinuité. Le problème : “ Comment assumer cet état de fait, en tentant de le subir le moins possible ? C’est l’élément de fond pour la compréhension et la lecture de cette société ”. D’où la conclusion de Jean Viard sous forme d’interpellation, “ les cultures de gauche ont encore un fondement issu du modèle de 36, en conséquence elles ont du mal à entrer dans ce type de réflexion : comment on passe d’un monde à un autre et comment on aide les plus faibles à y entrer, sur quels objectifs on crée des rapports de force et quels objectifs on se donne en terme de modes de société ? Hier comme aujourd’hui, au temps du Front populaire comme en ce troisième millénaire, nous avons besoin d’horizons, nous ne pouvons vivre sans espérance ”. Yonnel Liégeois

 

 

Éloge de la mobilité

Un titre provocateur, peut-être, mais un livre “ Éloge de la mobilité, essai sur le viard1capital temps libre et la valeur travail ” qui masque une réflexion sérieuse fondée sur un état de fait incontournable : soixante-dix ans après 1936, nos sociétés ont profondément changé. Pour Jean Viard, “ l’initiation populaire (et inégalitaire) aux temps libres et son corollaire, la mobilité de masse, ont modifié nos façons de vivre : la place du temps éveillé non travaillé a pris le pas sur tous les autres temps, l’ordre mobile que nous a légué le XXème siècle n’est ainsi naturellement ni démocratique ni égalitaire. C’est pourtant dans son cadre que nous devons réorganiser nos luttes pour la liberté, la justice et la fraternité ”. Éditions de l’Aube, 205 p., 18€.

 

 

L’explosion culturelle

École, loisirs, chanson, cinéma : dans l’embellie de 1936, le Front populaire met sur pied une véritable “ politique culturelle ” avant la lettre. Sous l’impulsion de deux figures marquantes : Jean Zay et Léo Lagrange. Le premier s’attaque à la démocratisation de l’école, le second promeut la santé physique et morale du pays en intensifiant la pratique sportive et en développant le réseau des auberges de jeunesse.

Des décisions qui, sur le fond, rejoignent la révolution culturelle initiée par les intellectuels de l’époque : le mouvement surréaliste avec André Breton qui apporte au début son soutien à la cause, la bande à Prévert qui s’en va jouer la révolution à la porte des usines occupées, Piaf et Trénet qui imposent leurs chansons réalistes et poétiques sur les boulevards et dans les cabarets, Gabin et Simon qui révèlent “ leur “ gueule ” au cinéma. C’est le temps des réalisateurs de renom (Renoir, Duvivier, Clair…) et du cinéma militant avec diverses fédérations de la CGT ( métallurgie, chemins de fer, bâtiment…) qui passent commande à Jean Epsein, Boris Peskine ou jacques Lemare… Sur la scène littéraire, Céline s’est imposé dès 1932 avec le “ Voyage au bout de la nuit ”, Giono et Malraux prennent fait et cause pour le peuple. Futur prix Nobel de littérature, Romain Rolland plaide en faveur d’un véritable théâtre populaire et dans son essai, “ Le théâtre du peuple ”, il affirme qu’ “ il s’agit de fonder un art nouveau pour un monde nouveau ”.

Autant de mouvements novateurs, en tout domaine des arts et lettres, qui s’imposent en 1936 et perdureront bien au-delà : au lendemain de la seconde guerre mondiale et dans les décennies qui suivront la Libération, ils irrigueront le mouvement de décentralisation culturelle soutenu par André Malraux, créateur du ministère de la Culture.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rencontres

Le Maîtron, nouvelle version

Historien et chercheur au CNRS, Claude Pennetier dirige l’équipe du réputé « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier ». Une œuvre monumentale qui s’étoffe avec le nouveau Maitron, « Mouvement ouvrier, mouvement social, de 1940 à mai 1968 ».

 

 

Yonnel Liegeois – En quoi ce nouveau « Maitron » se distingue de son prédécesseur, l’incontournable Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier ?

Claude Pennetier – Il ne se présente pas en rupture avec la démarche qui a présidé à l’élaboration de l’œuvre colossale du regretté Jean Maitron, disparu en 1987. Ce nouveau « Maitron » est vraiment dans la pennetiercontinuité de l’entreprise initiée dès l’origine par les Éditions de l’Atelier, anciennement Les Éditions Ouvrières. L’aventure se poursuit, certes avec un renouvellement des axes de recherche, mais le nom affiché reste le même : le Maitron ! Dans cette nouvelle série, on part de l’âge d’or du mouvement ouvrier, celui des années 50, pour élargir notre regard aux diverses facettes du mouvement social. En dialoguant avec les acteurs du mouvement associatif sur la question de l’école, par exemple, de l’éducation populaire, du féminisme, du tourisme social… Jusqu’en 1968, cette période de l’histoire se caractérise comme un grand moment du mouvement revendicatif. Avec ce nouveau titre, « Mouvement ouvrier, Mouvement social », certes on systématise une approche, mais elle fut toujours présente dans le Dictionnaire.

Y.L. – Quels sont les méthodes de travail, les choix éditoriaux qui ont présidé à cette nouvelle édition ?

C.P. – La marque de fabrique perdure : qu’il s’agisse de l’ancien ou du nouveau, le Maitron demeure le fruit d’un travail collectif. Avec un groupe d’une cinquantaine d’auteurs, et plus de trois cents collaborateurs organisés en équipes régionales pour valoriser le travail, redonner place et vie à ces hommes et femmes souvent peu connus qui ont contribué à faire l’histoire au quotidien… Cette nouvelle approche éditoriale nous permet toutefois de rentrer dans un parcours un peu plus complexe avec la prise en compte de mémoires diverses. Celle des guerres coloniales, celles des acteurs de mai 68 marqués par l’épisode de la guerre d’Algérie… C’est en quelque sorte, par biographies interposées, une réflexion approfondie sur les clivages intergénérationnels : quid de la génération de la Résistance ? Celle d’Algérie, celle de tous les mouvements anti-colonialistes ?  D’où le regard plus aiguisé que nous portons sur le mouvement culturel de cette époque là, qu’il soit littéraire, cinématographique ou théâtral : il véhicule d’une autre façon les valeurs et idéaux dont ces militants étaient porteurs.

Y.L. – Si le « maître » et penseur de cette entreprise hors du commun débutée en 1955, n’est plus, on ne peut dire que le Maitron soit moribond ?

C.P. – Bien au contraire ! Une nouvelle fois, les organisations syndicales à l’unanimité ont salué la sortie de ce nouveau « Maitron ». Toutes, de la CFTC à la FSU, en termes élogieux, la CGT pour sa part saluant « la diversité des biographies qui rendent compte d’un quart de siècle de luttes pour le progrès social, la libération des peuples, la paix et la démocratie »… Grâce à Jean Maitron, a soufflé sur la recherche historique un esprit nouveau. D’abord parce qu’il est parvenu à donner place et autorité à l’histoire du mouvement ouvrier au cœur même de la recherche universitaire, ensuite et surtout parce qu’il a initié une nouvelle façon de réfléchir à l’Histoire qui ne se contentait plus d’être maitronl’histoire seule des grands noms ou des grandes figures. Maitron est un personnage d’une stature comparable à celle de Langlois : sauver de l’oubli grâce au dictionnaire tous les noms des acteurs du mouvement ouvrier, sauver de la perte grâce à la Cinémathèque française tous les films, petits ou grands. Enfin, modernité oblige, le Dictionnaire de papier s’enrichit désormais d’une édition cédérom en perpétuelle réactualisation. Une version qui triple, parfois quintuple presque la quantité de biographies répertoriées dans chaque volume, avec une riche iconographie, une série d’outils en prime. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Le Maitron, « Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier mouvement social, de 1940 à mai 1968 » comprend douze volumes.  Ce nouveau « Maitron » s’inscrit dans la précédente collection de 44 tomes parus et rassemblant 110 000 biographies de militants connus ou inconnus qui ont fait le mouvement ouvrier depuis la Révolution française.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire

Le krach de 1929 selon Evans, Klein et Terkel

Les Américains semblent vivre dans l’euphorie quand survient le krach de 1929. En moins d’un an la crise s’étend, semant misère et chômage et entraînant dans son sillage l’économie mondiale. Un mécanisme qui, huit décennies plus tard, semble fort actuel.

 

Quatre-vingts ans se sont écoulé, mais les images restent. Celles de Walker Evans, Russell Lee, Gordon Parks (photographe noir qui deviendra réalisateur, notamment du célèbre «Shaft») ou Dorothea Lange. Pionniers du documentaire américain, ils font partie de ces douze photographes dont le concours a été sollicité lors de la Grande Dépression par la Farm Security Administration afin de défendre la politique agricole dans le cadre du New Deal – le vaste programme de réformes lancé par le président Franklin D. Roosevelt – nous donnant à voir les ravages de la crise des années 30 sur les populations des États-Unis. Mais la photographie ne sera pas le seul témoignage de cette terrible période d’une dépression économique sans précédent qui ravagera les États-Unis puis le reste du monde. Le journalisme, la littérature, le cinéma s’en saisiront avec, notamment, des œuvres marquantes telles « Louons maintenant les grands hommes – Alabama : trois familles de métayers en 1936 », livre du photographe Walker Evans et du journaliste James Agee ou, en 1939,  « Les raisins de la colère » de John Steinbeck adapté au cinéma l’année suivante par John Ford.

ZinnPour évoquer les cause du krach de 1929, crise boursière qui se déroula à la Bourse de New York entre le jeudi 24 octobre et le mardi 29 octobre, relisons l’historien américain Howard Zinn. « Le krach boursier de 1929, qui marqua le début de la Grande Dépression aux États-Unis, fut directement provoqué par des spéculations sauvages qui, manquant leur coup, entraînèrent toute l’économie avec elles ». Dans son analyse, l’économiste John Galbraith rappelait que derrière cette spéculation il y avait également le fait que, dans son ensemble,« l’économie était déjà fondamentalement malade », dénonçant notamment la mauvaise répartition du revenu. « Près d’un tiers du revenu global individuel était alors aux mains des 5 % les plus aisés de la population », souligne Zinn.

L’euphorie de la « nouvelle ère » des années 1927-1929 n’est pas sans rappeler la « nouvelle économie » des années 2000 et la politique d’argent facile qui alimentait à la hausse le marché boursier. La confusion entre banques commerciales et banques d’affaires, les procédés de vente à terme nourrissant l’euphorie financière, l’absence de transparence et la spéculation débridée des traders d’alors se révélèrent fatales et n’eurent d’égal que l’aveuglement qui précéda la chute … Le Wall Street Journal, le 4 janvier 1929, osait écrire qu’ « aucune année n’a jamais commencé dans des conditions économiques plus saines ». Or, entre 1922 et 1929, le gouffre des inégalités s’était creusé puisque 0,1 % des familles gagnaient autant que les 42 % les plus pauvres…

Dans les années qui précédèrent le krach boursier, les mouvements de protestation, dus à des inégalités criantes et au mépris des autorités, s’étaient multipliés. Dans sa remarquable « Histoire populaire des États-Unis », Howard Zinn en cite des exemples éloquents. Élu de East Harlem au milieu des années 1920, Fiorello La Guardia fut interpellé par ses administrés sur le prix élevé de la viande. Lorsque l’élu demanda au secrétaire d’État à l’agriculture, William Jardine, de mener une enquête sur ces prix excessifs, il reçut en réponse de Jardine une brochure expliquant comment utiliser la viande de façon économique… En 1928, après avoir visité les quartiers les plus pauvres de New York, « je ne pensais pas possible qu’une telle misère existât réellement », déclara le même La Guardia. En 1922, les mines de charbon et les chemins de fer se mirent en grève, et un sénateur du Montana témoigna des « récits déchirants au sujet des femmes expulsées de leurs logements par les compagnies minières ». En 1922, les ouvriers immigrés des industries textiles du Rhode Island déclenchent une grève qui échouera, mais qui fera naître une vraie conscience de classe. Au printemps 1929, après que les patrons du textile aient délocalisé leurs industries vers le Sud pour trouver une main d’œuvre qu’ils pensaient plus docile chez les Blancs pauvres, la grève éclatait en Caroline du Sud et du Nord et le Tennessee. Horaires écrasants, salaires de misère virent naître de nouveaux syndicats dirigés par les communistes, syndicats qui admettaient tous les travailleurs quelle que soit la couleur de leur peau.

Parmi les témoignages de la Grande Dépression recueillis dans l’ouvrage « Hard Times », l’un éclaire particulièrement la question raciale aux Etats-Unis, celui de William L. Paterson. « Ma mère est née esclave en 1850. Mon père était un Indien des Caraïbes », y raconte-t-il. Paterson étudiera le droit, voyagera, reviendra à New York où il intègrera le principal cabinet juridique noir de la ville et s’intéressera à l’affaire Sacco et Vanzetti. « Je me demandais à quoi ça servait de faire du droit si on ne s’impliquait pas dans les questions sociales ». Il rencontre des militants, abandonne le droit et rejoint le parti communiste. Il évoque avec acidité certaines mesures de la politique du New Deal, dont la similitude avec les mesures prises lors de la crise actuelle sont frappantes : « Roosevelt, de façon très habile, a mené à bien un programme où l’on donnait quelques centaines de dollars aux travailleurs et des millions aux banques, aux chemins de fer et à d’autres industries ». Jean-François Jousselin

 

A lire et découvrir :

– Publié aux États-Unis en 1970 puis réédité en 1986 et 2009, « Hard Times », ce livre fleuve rassemblant des centaines d’interviews réalisées par le journaliste Studs Terkel entre 1968 et 1970, est pour la première fois traduit en français. On y découvre une Amérique déboussolée, saisie par la détresse, dont des millions d’habitants sombrent brutalement dans la misère. On y entend des fermiers en colère qui préfèrent détruire leurs récoltes plutôt que de les vendre à des prix misérables aux trusts de la distribution. Des chômeurs jetés sur les routes à la recherche d’un peu de pain. Des syndicalistes qui racontent les premières grèves dans l’automobile. On y rencontre aussi des racistes et des spéculateurs, sans regrets ni remords, qui parlent de leur métier de « charognards ». Ou encore un toujours membre du conseil d’administration de General Motors qui s’emporte, à 94 ans, contre la passivité des autorités d’alors face aux occupations d’usines : « Ils auraient dû leur dire « arrêtez-ça. Sortez de là ou on tire ». Et s’ils n’avaient pas obéi, il aurait fallu leur tirer dessus ». Bref, on y voit la lutte des classes exposée sans fard dans une Amérique d’avant. D’avant la seconde guerre mondiale, d’avant MacDo, d’avant Google. Des souvenirs concrets qui font étrangement écho à la situation d’aujourd’hui.

– « Pourquoi les crises reviennent toujours », de Paul Krugman.

– « Le krach de 1929 », de Maury Klein.

 

Chronologie :

24/10/1929 : Jeudi noir à Wall Street, en une matinée le Dow Jones recule de 22,6%.

1930-1932 : 773 banques font faillite, le taux de chômage grimpe à 24,9 %

08/11/1932 : F.D. Roosevelt est élu président des Etats Unis avec 57 % des voix.

05/07/1935 : Les salariés obtiennent le droit, au niveau fédéral, de créer des syndicats.

14/08/1935 : Première mise en place d’une sécurité sociale et d’une retraite par répartition.

Octobre 1935 : Scission syndicale et naissance du CIO (Congress of Industrial Organisation).

03/11/1936 : Roosevelt est réélu avec 61% des voix, il l’emporte dans 46 des 48 États.

25/06/1938 : Réduction de la durée du travail à 44 heures par semaine et création d’un salaire minimum.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire