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Mes parents, quels farceurs !

Tout a commencé avec la soupe, « si t’en manges pas, tu grandiras pas ! ». Ce n’était même pas vrai ! J’en ai mangé de la soupe et je n’en suis pas plus grand pour autant. Après, ce fut le père Noël, « si t’es pas sage, il ne viendra pas ! ». Alors, je me tenais à carreau : le chariot, les rennes, la cheminée (même qu’on n’en avait pas dans notre HLM), moi j’y croyais.

Denise Foucard, 1923-2018

C’était une blague !

 

« T’es le plus beau bébé du monde », qu’elle disait ma maman, et elle n’arrêtait pas d’être enceinte… À quoi ça pouvait bien servir cette ribambelle de petits frères, puisque c’était moi le plus beau ? Puis ce fut l’histoire de la classe ouvrière. Mon père, droit comme un I, l’affirmait haut et fort : « c’est la seule classe révolutionnaire ! Sans les prolos, pas de changement possible ! »

Et bing, une taloche à chaque mauvaise note que je ramenai de l’école. Ce qui arrivait souvent…

– Cancre, bon à rien ! Continue comme çà et tu finiras à l’usine !

– Mais papa, je veux devenir ouvrier… Et bing !

–  Passe ton bac d’abord !

 

Le plus drôle, c’est quand mes parents me firent croire que le monde allait vers le progrès, quand ils m’ont dit que la religion était une pratique moyenâgeuse en cours d’extinction, que la dernière guerre avait eu lieu juste avant ma naissance, et qu’on n’était pas prêt d’en connaître une nouvelle. Plus fort encore, quand ils m’ont dit que les pays socialistes allaient bientôt dépasser les pays capitalistes, que la pauvreté et la faim allaient disparaître, et que même un jour il n’y aurait plus de patrons. Moi, j’ai tout gobé. Quel gros benêt j’étais, c’est sûr que j’aurai dû me méfier.

Quand le voisin du dessous est parti en Algérie, même qu’il ne voulait pas, j’aurai dû comprendre que la dernière guerre, ce n’était pas la dernière. Quand Papa nous a emmenés faire cette manif au métro Charonne, j’aurai dû piger que la charge de la brigade légère par les CRS, ce n’était pas du cinéma.

 

Mais j’ai rien compris ! Et quand 68 est arrivé, c’était tellement beau que j’étais persuadé que ça allait durer et qu’on marchait vers le socialisme. Tu parles ! Le socialisme, je l’ai vu plus tard chez les camarades de Moscou, il avait une drôle de tête.

Depuis, les guerres il y en a eu, il y en a toujours et rien ne nous garantit que la prochaine ne soit pas en préparation. La faim ? Ce sont des milliers d’enfants qui en meurent chaque année. La pauvreté ? Elle est partout dans nos rues. Les chômeurs se comptent par milliers, et tout le monde ne peut pas se loger. Le pape est bien portant et je croise chaque jour des jeunes filles voilées. Quant à la marche en avant du progrès social, rien que la charge contre le Code du travail et les services publics, ou bien la retraite à 67 ans, m’en ferait douter…

 

Alors, un jour, je lui ai demandé à ma mère : « Maman, pourquoi vous ne me l’avez pas dit plus tôt que c’était des blagues ? »

– « Quelles blagues ? », elle a dit maman

Et là, j’en suis tombé par terre. Elle y croyait vraiment, ma mère. Elle non plus ne savait pas que c’était pour rire… « T’es sûr ? », qu’elle m’a dit. « Y avait rien de vrai ? Même pas un petit peu ? Pourtant, c’est mon père à moi qui m’a appris tout çà ». Je suis un bon fils, je ne veux pas lui faire de peine à ma maman. Alors, je me suis tu.

 

Et quand ma fille est entrée dans la pièce avec son tract à la main et qu’elle m’a dit :

– « Papa, on y va à la manif de mardi ? »

– « Oui chérie, bien sûr qu’on y va et même qu’on va gagner… On va gagner, on va gagner ! Jacques Aubert

 

En hommage à Denise Foucard, la maman de notre ami contributeur Jacques et sœur de Georges Séguy (secrétaire général de la CGT, de 1967 à 1982), qui vient de s’éteindre à l’âge de 94 ans. Grande résistante, infatigable militante syndicale et politique, de tous les combats jusqu’à son dernier souffle. Un hommage solennel  lui sera rendu le lundi 09/04 à 10H au Cimetière ancien de Champigny-sur-Marne (94). Yonnel Liégeois

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Les Fralibs, de l’usine à la scène

Peu de chance de comprendre le titre de la pièce, 1336, si on omet de le lire en entier : 1336 (paroles de Fralibs). Le chiffre désigne tout simplement le nombre de jours de lutte – près de quatre années – des ouvriers de Fralibs contre la multinationale Unilever. Avant qu’ils ne parviennent à sauver leur usine en créant une coopérative et de préserver ainsi leurs emplois…

Un combat exemplaire pour ces ouvriers fabricant les sachets de thé Éléphant et Lipton, aimant par dessus tout leur travail, surtout avant l’aromatisation chimique des produits, alors que tous les discours actuels tentent de nous faire croire le contraire…  Philippe Durand, un comédien de l’équipe artistique du Centre dramatique national de la Comédie de Saint-Étienne, dirigé par Arnaud Meunier, a décidé d’aller à leur rencontre, de dialoguer avec eux sur leur lieu de travail, dans leur usine, et d’en tirer une matière propre à être racontée, en restant au plus près de la réalité.

Du théâtre documentaire en somme ? Pas vraiment, si on veut bien considérer que Philippe Durand entend œuvrer en deçà ou au-delà de cette forme théâtrale qui connaît de nos jours à plus ou moins juste titre un regain d’intérêt. Œuvrer en deçà, c’est-à-dire en refusant de vraiment faire théâtre des paroles recueillies (mais tout de même agencées et retravaillées, même si c’est le plus fidèlement possible à l’esprit des propos recueillis). Pas de décor donc, si ce n’est deux tables l’une derrière laquelle s’installera le comédien, l’autre sur laquelle sont disposés en pyramide les produits désormais sans arômes artificiels baptisés 1336. Un gros cahier sur la table, Philippe Durand lit donc sans vraiment jouer, dit-il, page après page, témoignage après témoignage, le texte du « spectacle » qu’il connaît pourtant par cœur. Pas de projecteur, salle et « scène » pareillement éclairées, aucun effet de « mise en scène » ou de jeu, Philippe Durand se permet tout juste de prendre l’accent marseillais, puisque cela se passe dans l’usine de Géménos, près de Marseille. C’est en somme la personne même de Philippe Durand qui est présente devant nous pour raconter cette histoire.

Il est là, juste devant le public assis en demi-cercle, passeur venu transmettre la parole de ces hommes et de ces femmes luttant avec une dignité incroyable (allant jusqu’à refuser des indemnités de 90 000 euros chacun pour abandonner leur combat…), faisant preuve d’un sens de l’humain peu commun.

Ce qui se dit est d’une force inouïe et l’on aurait presque envie de parler d’une force… dramatique, l’action se resserrant sur les figures des deux principaux protagonistes de la lutte, Gérard et Olivier, aujourd’hui président et directeur délégué de la Scop. Nous sommes bien au-delà d’une simple représentation théâtrale qui ne s’achèverait d’ailleurs pas puisque, les témoignages livrés, Philippe Durand reste avec les spectateurs. Très vite un dialogue s’instaure, qui concerne cette « aventure sociale » exemplaire qui se poursuit donc après la fin du conflit survenue mai 2014. Jean-Pierre Han

1336 (paroles de Fralibs) : Jusqu’au 31/05, au Théâtre de Belleville (75). Le texte est édité aux Éditions d’ores et déjà. Le site pour passer commande.

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Georges Séguy, à pleine vie

La pensée et l’action de Georges Séguy, disparu en 2016, sont de celles qui ont forgé le syndicat CGT, la Confédération générale du travail. Retour sur soixante ans d’engagement avec Ce que la vie m’a appris. Un puissant livre témoignage sur celui qui fut, de 1967 à 1982, le secrétaire général de l’organisation ouvrière.

 

 

Transcription d’un récit filmé en 2000, Ce que la vie m’a appris est un formidable document. L’histoire d’un homme qui se confond avec l’histoire contemporaine. Né le 16 mars 1927 d’un père cheminot et d’une mère lingère, Georges Séguy fut aux premières loges des bouleversements politiques, économiques, sociaux, que connut la France à partir du Front populaire. La guerre de 39-45, la décolonisation, mai 1968, l’arrivée de la gauche au pouvoir, la chute du bloc soviétique, l’ancien secrétaire général de la CGT (1967-1982) revient sur tous ces évènements, livrant son analyse avec un souci constant d’honnêteté intellectuelle. Court, deux cents pages, le livre n’en est pas moins dense.

Les pages les plus marquantes sont celles où Georges Séguy relate sa détention dans le camp de concentration de Mauthausen. Plus jeune résistant déporté, il y passa quinze mois, de mars 44 à mai 45. Les privations, l’odeur de chair qui s’échappe en continu du four crématoire, le travail à l’atelier « Richtung II » où sont mis au point des petits ailerons de Messerschmitt, les opérations de sabotage comme autant d’actes de résistance « en perçant à 10 et en rivant à 8 ». Puis, le retour à Toulouse, les nuits passées couché par terre parce que dormir dans un lit est devenu impossible.

L’autre période largement auscultée est, bien sûr, le printemps 1968. Ce que retient surtout Georges Séguy, c’est que « pour la première fois, dans l’histoire sociale de la France, il s’est produit un événement dont on parlait depuis longtemps dans le mouvement syndical : une vraie grève générale, 9 millions de grévistes. Avec des travailleurs qui géraient eux-mêmes leur lutte en bas, sans mot d’ordre d’état-major de sommet pour savoir ce qu’ils avaient à faire ». Un mouvement qui a valeur d’enseignement, dit-il. Car trop souvent, domine « l’idée que plus on est d’accord politiquement, moins les choses sont difficiles, et plus l’on trouve les solutions qui conviennent. Sans se soucier toujours de savoir si ça correspondait bien à la manière dont les masses des travailleurs appelés à participer à des luttes, adhéraient ou non à tout cela ». Bernard Thibault, le secrétaire général de la CGT  de 1999 à 2013, l’affirme dans sa préface. « Georges dit avoir changé au fil des rencontres. Non pas qu’il soit revenu sur ses valeurs ni sur sa soif de combattre pour la justice sociale, mais il a su, au contraire, évoluer au contact d’autres intelligences, d’autres parcours ».

Georges Séguy ? Un homme de haute stature, un témoignage précieux pour les générations futures. Jean-Philippe Joseph

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La rentrée des classes

Lundi matin, j’ai fait la rentrée des classes, si ! si ! Bien sûr, pas à côté de chez moi, non, tout le monde me connait, ils n’auraient pas voulu.
Alors, j’suis allé à Forbach, comme ça, au hasard. J’avais acheté un cartable tout neuf et à 8h30, j’étais devant l’école. Quand tous les élèves furent rentrés et le dernier parent disparu, la directrice est venue me voir.
– « Vous attendez quelque chose, Monsieur ? ». Faut dire, j’avais mis mon grand imper, c’est pas discret.
– « Oui Madame, j’voudrais rentrer en CP ».
– « Mais ce n’est pas possible, Monsieur, vous n’avez plus l’âge ».
– « Je sais Madame, mais figurez-vous que j’ai tout oublié. Je ne sais plus ni lire, ni compter, ni écrire. Je confonds ma droite et ma gauche, dans les manifs je trouve toujours plus de participants que le chiffre du ministère. Je ne comprends pas que les licenciements aident à créer des emplois, ni que moins de fonctionnaires égale plus de service public. Et, pour tout vous dire, aux dernières élections j’ai voté Hamon à la présidentielle et Communiste aux législatives ». Là, la directrice a changé de couleur.
– « Je vois, Monsieur, il y a comme qui dirait, une urgence. Ça tombe bien parce que ce matin on a dédoublé les CP et il reste justement une place dans la classe de Madame Martin ».

J’étais drôlement content parce que Mme Martin, elle a l’air super gentille, et puis pas étonnée du tout de me voir. Faut dire qu’elle-aussi, elle débute. Instit, c’était pas sa vocation, c’est juste parce que sinon elle était au chômage. En fait, elle a fait des études de zoologie puis elle s’est spécialisée dans la recherche sur les plantigrades. Alors, elle était pas fâchée que je sois dans sa classe.
Comme j’ai eu pas mal de difficultés pour m’asseoir sur le petit pupitre, les autres gosses, ils se sont moqués de moi. Alors, la maitresse elle les a grondés.
Mais à ce moment-là, la porte s’est ouverte et on a vu rentrer le Président de la République. Et hop ! En un bond, il était sur l’estrade.
– « Alors, ça va bien les petits enfants ? »
– « Oui ! », qu’on a tous crié.
– « Contents d’être là ? »
– « Oui ! Oui ! »
– « Regardez ce que je vous ai amené. Qui c’est, ce monsieur en costume ? C’est le Ministre ! Et cette dame, c’est la secrétaire d’État et cet autre Monsieur avec sa belle casquette, c’est le Préfet ! Alors, vous êtes contents de les voir ? »
– « Oui ! Oui ! Oui !», qu’ils ont dit les enfants. En vérité, ils étaient un peu déçus, ils auraient préféré les clowns Trump et Kim Jong-Un.

Et puis, le Président a fait la bise à tout le monde. Arrivé à ma hauteur, il a semblé surpris.
– « Et qui c’est, celui-là ? ». La directrice s’est penchée vers lui, « en fait, Monsieur le Président, il est de gauche, alors j’ai cru bien faire ».
– « Mais c’est une excellente initiative, n’est-ce pas M. le Ministre ? Tous ces ignares qui ne comprennent pas que c’est la branche qui écrase l’entreprise et pas le contraire et que le petit oiseau de la CSG va bientôt sortir, si on les renvoyait se faire rééduquer, hein ? ».
– « Certes, Monsieur le Président, mais déjà qu’on a n’a pas embauché de profs pour les CP dédoublés. Pensez, des milliers d’élèves en plus, on peut pas ! ».
Du coup, sous prétexte que j’ai écrabouillé la chaise, demain je passe en CM2. Lundi, je suis au collège, je suis dispensé du stage en entreprise et je file direct à Pôle emploi, sans même devoir passer le Bac. Mardi, je me retrouve à la retraite, mais pas la même, vu qu’entre temps le p’tit oiseau de la CSG sera sorti m’en prendre un bout.  Dommage, j’l’aimais bien, Madame Martin !

Cela dit, ça tombe bien que je sois libre mardi. Parce que y-a manif, j’aurais le temps d’y aller. Jacques Aubert

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À lire ou relire, chapitre 4

En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. Forcément subjective, entre inédits et éditions de poche. De Jacques Aubert à Pierre Lemaitre, de Sylvain Tesson à Jean-Loup Trassard, d’Arnaldur Indridason à Zhou Meisen. Pour, au final, remonter le temps en compagnie de Patrick Pécherot et Jean-François Perret… Bonne lecture !

 

Concises, piquantes ou moelleuses, les chroniques de Jacques Aubert, Cela dit…, se révèlent toujours croustillantes ! D’un humour ravageur, elles visent juste et ratent rarement leur cible : sa voisine, les martiens, la chemise du DRH, les châteaux de sable et les maillots de bain, les riches et même le Macron nouveau… Militant indécrottable de toutes les bonnes causes, surtout celles qui semblent perdues à l’avance, humaniste invétéré qui ne rechigne pas à planter un bon coup de fourchette au menu des écologistes végétariens, syndicaliste patenté qui excelle dans le décryptage de la langue de bois de ses camarades de manifs, ce fils de coco historique qui n’hésite pas à défriser les moustaches du petit père des peuples à la mode Picasso se présente finalement comme un bateleur inclassable !

Cela dit, s’il faut être effectivement quelque peu allumé pour affubler son recueil d’un tel titre (!), ne croyez pas pour autant que l’homme manque de style et de prestance, bien au contraire ! Ses billets distillent une petite musique qui fait tilt à l’oreille, ils transforment le banal fait de société en une question fondamentale qui interpelle notre rapport à l’autre, notre regard sur l’avenir de la planète et des millions d’humains qui l’habitent. Surtout, ils affichent une confiance inébranlable en notre capacité à la transformer, à la rendre toujours plus accueillante pour l’ensemble de nos frères en humanité. Sans prétention littéraire affichée, telle une petite conversation entre amis rassemblés autour d’une bonne table…

 

Sans jalousie aucune non plus pour son camarade de fratrie, Pierre Lemaitre, qui obtint lui le prix Goncourt en 2013 ! Nouvellement réédité en format poche, Au revoir là-haut est véritablement un grand roman, de ceux qui s’impriment durablement en la mémoire, la dernière page tournée. Deux rescapés de la Grande Guerre, celle de 14-18, vont vaquer à leurs petites affaires pour tenter de retrouver goût à la vie, de survivre surtout… Albert et Édouard, deux gueules cassées dont l’avenir importe peu pour ces nantis et puissants qui les ont envoyés à la boucherie, décident de monter leur petite entreprise. Qui ne risque pas de connaître la crise à l’heure où les cadavres s’amoncellent sur moult charniers et terres embourbées ! Nous n’en dirons pas plus sur l’époustouflante magouille montée de concert par les deux compères dont Lemaitre, en maître reconnu du roman noir, tire les ficelles avec brio et grand talent. Une arnaque de haut vol, fil conducteur d’une histoire d’amitié déchirante sur fond d’une époque répugnante, une plume rouge sang où le cynisme le dispute au tragique, l’horreur au comique.

Il est urgent, à l’occasion, de (re)découvrir les précédents romans de cet auteur trop injustement méconnus : Travail soigné, Robe de marié, Cadres noirs, trois ouvrages récompensés en leur temps d’un prestigieux prix du polar. Lemaitre, à sa façon, prouve une fois de plus la futilité des classifications littéraires entre supposée bonne littérature et prétendue littérature de gare, il n’y a que de bons ou mauvais livres. La preuve ? Son dernier ouvrage, Trois jours et une vie, un roman noir « classique » qui nous conte avec finesse et délicatesse la chronique criminelle d’Antoine, un enfant devenu grand dans la petite cité de Beauval.

 

Et de gueule cassée en cadavre ambulant, Sylvain Tesson en est une parfaite illustration ! Sur les chemins noirs, son dernier ouvrage, nous raconte en détails sa traversée de la France à pied, du massif du Mercantour au nord du Cotentin… Un chemin initiatique, un retour à la vie pour le baroudeur qui s’en était fait la promesse sur son lit d’hôpital : un survivant de la médecine au lendemain d’une chute de huit mètres du haut d’un toit où, aviné, il faisait le mariole ! Pour seuls bagages sa tente et un sac de couchage, pour seules certitudes quelques bons livres et la volonté farouche de se reconstruire, esprit et corps loin des sentiers balisés. D’où l’idée d’étaler ces fameuses cartes d’état-major de l’IGN au 25 000ème afin de cheminer sur des sentiers forestiers, des viae antiques à peine entretenues, des appuis de lisières, des chemins noirs qui ouvrent sur l’échappatoire, oubliés et silencieux. « Certains hommes espéraient entrer dans l’histoire, nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie ». Un original carnet de route à la découverte d’un territoire, le monde rural, une surprenante randonnée philosophique à hauteur des herbes folles, une étonnante méditation à pas comptés sur le devenir de notre espèce.

Une plongée en des terres inconnues, celles de nos villages et campagnes, qu’il est bon de poursuivre avec Neige sur la forge… À l’instar des lumineuses Forges de Syam de Pierre Bergounioux, Jean-Loup Trassard nous conte une histoire d’hier, au XXème siècle, celle d’Alexandre, « le forgeron d’un petit village de l’Ouest profond, la Mayenne », désormais à la retraite faute de bêtes à ferrer ou de roues à cercler. La chronique d’un temps révolu, au fil des saisons et des labours où la jument était encore la plus belle conquête de l’homme. Sans regret ni pathos, avec infiniment de tendresse et de poésie. « Il m’a permis d’entrer dans sa forge, m’a conté son amour du métier et surtout montré son travail, les péripéties du combat entre le fer et le feu, avec l’eau qui feule sous la trempe et la corne fragile des chevaux ». Un subtil poème à l’air libre, un chant d’amour au tablier de forge et au ciel de brume, qui sent bon la terre mouillée et la force des éléments. Un auteur à savourer, « à côté du stylo et de l’appareil photographique, je continue à manier serpe et faucille dans les chemins et les prairies ».

 

Arnaldur Indridason, quant à lui, continue à jouer de la plume pour nous narrer les ultimes enquêtes de son héros, le commissaire Erlendur. Confronté cette fois à la découverte du corps d’un ingénieur employé à la base américaine de l’aéroport de Keflavik… Un prétexte, pour le romancier islandais à succès, de nous plonger dans cette atmosphère bien particulière de l’après-guerre à l’heure de relations plus que tendues entre USA et URSS ! Alors que l’armée américaine se croit en terrain conquis sur le sol islandais, le jeune inspecteur et son adjointe ont bien du mal à faire leur travail, à faire émerger la vérité des soutes des avions cargos yankis. D’autant qu’il doit en parallèle mener l’enquête sur une jeune femme disparue quarante ans plus tôt. Un roman à l’atmosphère étouffante en dépit des grands froids, un Lagon noir dans la belle bleue, que le lecteur aura plaisir à retrouver dans Opération Napoléon, une épopée de haut vol sur les glaciers du grand Nord à la recherche d’une mallette aux documents encombrants disparue dans les neiges en même temps que le bombardier allemand qui la transportait en 1945. Deux romans, dont nous tairons volontairement l’énigme, pour inciter le lecteur à partir à la découverte de cette littérature nordique de magistrale facture.

Sans se priver d’un petit détour Made in China, de Zhou Meisen… L’imposant roman d’un ancien fonctionnaire qui en a écrit de nombreux depuis 1978, le premier disponible en France dans une remarquable traduction de Mathilde Mathe ! Une plongée déconcertante dans les arcanes et les jeux de pouvoir d’une Chine contemporaine aux prises avec les défis de la modernité. Sans langue de bois, d’une plume épique qui mêle avec brio devenir des hommes et avenir d’une nation, Zhou Meisen ne triche ni avec la vérité ni avec la réalité : les contradictions d’un développement industriel sans précédent, les jeux de pouvoir entre anciens et nouveaux dirigeants, l’aspiration d’une majorité de citoyens à plus de dignité et de liberté. À travers la figure de Gao Changhe, ce jeune fonctionnaire nouvellement nommé secrétaire du Parti à Pingyang, Meisen nous offre en définitive le portrait contrasté d’une Chine en pleine mutation, entre espoirs et désillusions d’un colosse aux pieds d’argile, première puissance au monde.

 

Pas inconnu des lecteurs des Chantiers de Culture, Patrick Pécherot nous invite quant à lui à remonter le temps. En 1870 plus précisément, à l’heure de la défaite face aux troupes prussiennes et tout juste avant que ne sonne le temps de la Commune… Une plaie ouverte porte bien son nom : le roman d’une insurrection matée dans le sang, des idéaux fusillés au mur des Fédérés, des hommes et des femmes déportés par milliers ! Mais Pécherot fait plus fort encore, mêlant avec grand talent petite et grande histoire, les faubourgs parisiens à l’Amérique de Buffalo Bill, d’illustres noms de l’époque (Vallès, Verlaine, Courbet…) à des personnages de fiction au passé trouble et troublant. Un prodigieux roman noir à consonances historiques dont l’auteur est familier (Grand prix de littérature policière pour Les brouillards de la Butte, Trophée 813 du meilleur roman noir francophone pour Tranchecaille) et qui nous invite, dans une quête haletante, à démêler les faits et gestes d’un supposé traître à la cause du peuple.

Mieux qu’à le remonter, c’est à un véritable saut dans le temps auquel nous convie Jean-François Perret. Grand amateur et fin connaisseur de la préhistoire, journaliste en Ardèche lorsque la grotte Chauvet fut découverte en 1994, il signe avec La faille du temps un roman de science-fiction qui subjuguera au-delà des inconditionnels de ce genre littéraire ! Sur une intrigue d’une simplicité renversante, d’une caverne à l’autre nous n’en dirons mot puisque promesse en a été faite entre hommes de Cro-Magnon et aventuriers des temps modernes, le plumitif des pages économiques du Journal du Centre se prévaut d’un ancestral crayon couleur ocre pour nous dépeindre avec véracité les us et coutumes de nos ancêtres revêtus de leurs peaux de bêtes. Surtout leurs talents picturaux, eux qui inventèrent bien avant l’heure la technique du dessin animé ! Une fois achevée la lecture, chacun n’a qu’une envie : franchir la faille et s’engouffrer dans l’obscurité fascinante des grottes de l’Ardèche à la rencontre d’une civilisation haute en couleurs ! Yonnel Liégeois

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Art&Mondes du travail, chapitre 4

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Quatrième livraison : le texte de Serge Le Glaunec, responsable de l’activité Politique culturelle à la CGT. Yonnel Liégeois

 

 

RENFORCER L’ACTION DU COMITE D’ENTREPRISE POUR FAVORISER LA RENCONTRE ART & MONDES DU TRAVAIL

Précieux acteurs de la rencontre artistique dans l’entreprise, les comités d’entreprise et leurs élus surchargés de prérogatives devraient pouvoir bénéficier de l’accompagnement d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

 

 L’enjeu de la présence de l’art sur le lieu du travail serait aujourd’hui essentiellement porté par les chefs d’entreprise ou les directions, plutôt que par les salariés et leurs représentants aux comités d’entreprise (CE). Mon expérience me laisse à penser que la réalité est plus équilibrée. Des expériences existent, des volontés de faire et des aspirations à la rencontre entre art et travail s’expriment aussi parmi les élus de CE. Il est fréquent d’évoquer des interventions qui restent gravées dans la mémoire, entretenant l’idée d’une période bénie. Certaines de ces actions furent cruciales et fondatrices, mais elles ont une fâcheuse tendance à cacher un foisonnement de propositions qui dès cette époque furent plus contrastées dans leurs objectifs, moins spectaculaires. Un mythe s’est créé qui permet alors de mieux décrier le temps présent.

 

Mythe et réalité

Ce qui a surtout changé, ce sont les entreprises elles-mêmes. Les grandes concentrations ouvrières ont vu décroître leurs effectifs. La politique de la sous-traitance a multiplié les petites et moyennes unités. D’autres ont éclaté en de multiples entités qui ne cessent de se restructurer, empêchant toute permanence de l’action d’équipes militantes et donc l’éducation et la sensibilisation des ayants droit. Face à ces mutations, la législation régissant les CE depuis leur création a connu une seule grande évolution avec les lois Auroux portant exclusivement sur le contrôle économique. Le droit régissant l’action sociale n’a fait l’objet d’aucune évolution, alors que le paysage socio-économique, culturel et du loisir de la France n’a plus rien de comparable à celui de 1946. En revanche, l’évolution de la loi permettant l’institution de la délégation unique (1) a conduit à ce que de moins en moins d’élus soient dans l’obligation d’intervenir sur des champs revendicatifs de plus en plus étendus.

En ce qui concerne les salariés, à peu près un travailleur sur deux ne dispose pas d’une institution représentative et bien plus encore ne bénéficient pas d’un CE doté d’un budget d’action sociale correctement abondé. En la matière, la loi n’a aucune exigence, si ce n’est sur la dotation au fonctionnement du CE fixée à 0,2 % de la masse salariale. Pour qu’aucun salarié ne soit par avance exclu, des évolutions légales seraient également nécessaires dans ce domaine.

 

Marge de manœuvre réduite

Quand une direction d’entreprise s’engage, c’est le plus souvent une personne qui le décide. De plus, ce choix de l’entreprise fait immédiatement l’objet d’un soutien de la collectivité, puisqu’il entrera dans les dispositifs du mécénat et aura pour effet de générer une réduction des sommes soumises à l’impôt. Rien de tel pour le CE. Il supportera seul l’effort financier consenti et les règles de la démocratie font que ce n’est pas une personne qui décide, mais un collectif hétérogène. Plusieurs organisations syndicales y sont représentées et la concurrence électorale ne pousse pas à la bienveillance entre elles. De plus, le chef d’entreprise a le pouvoir de refuser une action sur le lieu du travail : aucune intervention ne peut s’y dérouler sans son accord. Commencer un projet nécessite une forte capacité de conviction et du courage politique. L’amorçage est donc laborieux : il nécessiterait un accompagnement attentif d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

Prenons l’exemple des actions impulsées par l’initiative Art et entreprises (2) présentée en avril 2014 par Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture et de la Communication. Ces dispositifs génèrent une forme d’intervention peut-être plus délicate à mettre en œuvre pour un CE qu’une direction d’entreprise. Ils procèdent d’une volonté de construire des événements, peu nombreux sur les territoires, qui mobilisent des moyens humains et financiers non négligeables de la part des entreprises et des institutions culturelles. Cette culture de l’événement sied bien à l’entreprise qui utilisera la démarche pour mettre en valeur une image de qualité d’une équipe de travail. Pour de multiples raisons, les CE quant à eux nourrissent très souvent une méfiance envers la médiatisation de leur action.

 

Soutenir les CE et leurs élus

La tendance au consumérisme qui caractériserait aujourd’hui l’action des CE doit être interrogée. Les évolutions des entreprises et de leurs effectifs ont entraîné la réduction de ceux qui ont encore les moyens de maintenir une équipe professionnelle et, à plus forte raison, un animateur culturel. Or sans cela, qui peut se charger de ce travail de conception ? Des élus de CE surchargés de mandats et de prérogatives et n’ayant pas les compétences requises ? Des institutions culturelles du territoire ? Soumises à la pression des chiffres (nombre des entrées ou taux de remplissage) et à la réduction des budgets de fonctionnement, elles ont-elles mêmes davantage tendance à regarder le CE comme le moyen d’élargir leur public au travers de la réduction qu’il consent que de proposer une réelle action culturelle en direction des collectifs d’entreprise. Nous assistons même à une tendance inverse qui consiste à durcir un lien contractuel et marchand entre CE et acteur culturel du territoire. Au profit de

« Images négociées, portraits d’agents EDF ». Co Michel Séméniako

l’efficacité économique, certaines institutions culturelles choisissent de cibler des CE importants, délaissant le travail de fond conduit par une structure inter-CE, comme celui réalisé par un grand festival de musique du monde en Loire-Atlantique.

Les réalités des CE sont complexes et diverses. Leur intervention culturelle et l’engagement des élus pour ces actions ne demandent qu’à être sollicités. Et cependant ils furent difficiles à mobiliser sur la proposition ministérielle, alors qu’il est impossible de faire l’économie de leur mobilisation. Si la charte « art et mondes du travail » peut être un outil pour cela, il serait nécessaire d’engager un travail d’analyse des réalités des CE – à l’instar de ce qui a été entrepris en Rhône-Alpes entre le comité régional CGT, l’université de Lyon et la Drac – et d’initier des interventions, mieux dimensionnées, s’appuyant sur les potentiels existants. Serge Le Glaunec

(1) Délégation unique : l’employeur peut décider de regrouper les instances représentatives du personnel dans une instance commune (article L2326-1 et suivants du Code du travail).

(2) Convention-cadre Culture et monde du travail, résidences d’artistes sur des sites industriels et expositions dans l’entreprise (l’Entreprise à l’œuvre) : http://bit.ly/FilippettiArtetEntreprise/

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Art&Mondes du travail, chapitre 1

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Première livraison : le texte de Jean-Pierre Burdin, consultant « Artravail-s », dans une version légèrement remaniée et scindée en deux parties. Yonnel Liégeois

 

 

 

L’ENTREPRISE, UN NOUVEAU TERRITOIRE DE L’ART

 

Des entrepreneurs, des industriels encouragent et financent depuis longtemps l’art. Achats, commandes, collections et expositions d’œuvres, musées d’entreprise… Mécénats, fondations sont des  formes somme toute assez classiques de contributions à l’art. Toutefois, se réclamant ou non de la responsabilité sociétale de l’entreprise (RSE) ou de la performance globale, sensibles aux incitations fiscales offertes par le législateur, des entreprises ont donné ces dernières décennies une nouvelle vigueur à leurs engagements ; même si au total cela reste fragile, soumis aux aléas financiers et à la marche des entreprises.

Ces interventions entrepreneuriales demeurent toutefois principalement assez loin de l’activité immédiate, concrète des entreprises et de ceux qui y travaillent. Quand elles s’y rattachent c’est le plus souvent de façon ténue et emblématique tendant à valoriser « globalement » l’entreprise, son image et sa performance, voire son éthique ou cherchant à communiquer, à déclarer sa modernité et sa capacité d’innovation ; quelquefois même non sans contradiction avec ses conduites managériales « réelles » dont elle cherche ainsi, dans le pire des cas, à masquer les comportements écologiques, sociaux ou même éthiques douteux et plus sombres.

Pour le plus grand nombre d’entre-elles, ces initiatives ne s’adressent pas directement aux salariés. Elles ne relèvent donc pas, par exemple, des activités sociales et culturelles dont les comités d’entreprise ont, de par la loi, la prérogative et le monopole de gestion. Pour autant, les directions d’entreprise doivent-elles s’abstenir d’en aviser les instances représentatives ? Les élus sont rarement saisis de cette question qui pourtant paraît entrer dans le cadre de la consultation portant sur le développement économique, social et stratégique de l’entreprise. C’est dommageable car ils pourraient ainsi infléchir et, pourquoi pas, enrichir ces initiatives, permettre l’implication libre des salariés et faire qu’ils ne soient pas arbitrairement écartés de décisions qui tout de même les concerne tous.

 

Une force pour penser

L’intuition, si ce n’est la conviction, que la proposition artistique, est une force pour penser, anticiper, imaginer gagne aussi un peu et de divers côtés, encore faut-il prendre le risque de sa liberté.  Soutenir l’art peut alors s’apparenter par certains côtés, comparaison gardée, à investir dans la recherche… et pas seulement autour d’études de formes et d’esthétiques dans des champs comme ceux du design, de la communication, du marketing ou du management, mais plus fondamentalement, « existentiellement ».

L’idée selon laquelle la culture à l’entreprise doit être celle de l’ouverture sensible –  et pas  seulement celle du calcul, des chiffres et de la norme – semble faire son chemin. Bien sûr cette opinion progresse de façon différenciée selon les acteurs et leur place dans la production et connait encore de très nombreuses résistances. Domine dans notre culture une vision hémiplégique, écartant, voire refoulant la réflexion  sensible, qui pourtant compose de la connaissance.

 

Le monde du travail,  acteur de la démocratisation culturelle

Le mouvement ouvrier* a porté cette préoccupation dans ces nombreux rendez-vous culturels avec la création artistique. Rappelons son apport historique à cette aventure culturelle qu’est le travail quand il s’associe à d’autres sphères de l’activité humaine, comme justement la création artistique ou encore le savoir scientifique et savant. Son épopée rapporte précisément que l’art, la connaissance et les savoirs ont tous ensemble participé de sa naissance, nourri son utopie et ses luttes émancipatrices. Ils ont accompagné, non sans disputes et contradictions, sa constitution et son essor (mouvement mutualiste-création des bourses du travail-luttes et avancées sociales de 1936-institution en 1945, dans le cadre du programme d’union élaboré par le Conseil National de la Résistance, des comités d’entreprise notamment…).

Ces derniers sont invités à coupler l’intervention consultative sur les questions économiques et sociales à  la gestion des activités sociales et culturelles des salariés. Ils ouvrent ainsi la gestion des activités sociales, culturelles et de loisirs à l’émancipation et à la solidarité. C’est à cette ambition qu’il faut rapporter leurs  actions pour les apprécier. Et c’est cette même ambition qu’il convient de maintenir fermement pour renouveler leur intervention. Liée  aux particularités culturelles et socioprofessionnelles du salariat qui les compose, leur activité est fonction de leur taille, de leurs moyens, de l’économie de l’entreprise  et aussi  des  rapports qu’ils entretiennent avec d’autres acteurs du territoire où ils sont implantés.

Au delà de leurs existences propres, ils ont renforcé, avec les syndicats, les pratiques culturelles de l’ensemble du salariat et plus largement celles de la société toute entière. Leur apport au développement culturel du pays a été considérable. Sans eux, et sans l’engagement dés 1936 des mouvements d’éducation populaire et du syndicalisme dont ils sont pour une part les héritiers,  le paysage culturel aurait été tout autre, probablement plus désertique, moins démocratique… Tous  ont été un pilier majeur de la mise en place de la politique de démocratisation de la culture de notre pays, qui marque encore son visage singulier d’aujourd’hui. Jean-Pierre Burdin

*Le mouvement ouvrier est à entendre ici  selon  son acception  historique et non dans celle de la  catégorisation sociologique

 

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Edwy Plenel, au fil du Maitron

Edwy Plenel, le patron de Mediapart, nous invite à un « Voyage en terres d’espoir », nouvellement paru aux Éditions de l’Atelier. À la découverte des obscurs et des rebelles qui se nichent dans le Maitron, cet extraordinaire dictionnaire des militants. Un bel hommage à butiner.

 

 

Promenons-nous dans le « Maitron », dans cette incroyable forêt rassemblant quelque 168 000 biographies de militants du mouvement ouvrier et social qui ont résisté aux loups, de 1789 à 1968 ! « Sa lecture devrait être déclarée d’intérêt public tant elle rappelle aux gouvernants, d’où qu’ils proviennent, que les conquêtes républicaines dont ils aiment parfois se parer, ne seraient jamais advenues sans la mobilisation du peuple », souligne Edwy Plenel dans son « Voyage en terres d’espoir ». Il commence par évoquer la genèse de cette œuvre monumentale, lancée par l’historien Jean Maitron au milieu des années 1950, dont le premier volume paraît en 1964. Aujourd’hui, le dictionnaire se décline en 79 volumes, rédigés maitronpar plus de 1450 auteurs. Les sentiers sont multiples pour y pénétrer. Le journaliste, et directeur du site Mediapart, nous propose les siens, vagabondant d’une notice à l’autre, de réflexions en digressions.

La balade débute avec Alphonse Baudin dont une plaque, dans le 12ème arrondissement de Paris à quelques pas des locaux de Mediapart, rappelle qu’il fut assassiné le 3 décembre 1851 « en défendant la Loi et la République ». Ses cendres, depuis le 4 août 1889 à l’occasion de la célébration du centenaire de la révolution Française, reposent au Panthéon. Sa biographie, ici reproduite, nous en dit plus sur ce député montagnard, médecin des pauvres, qui fut assassiné sur une barricade du faubourg Saint-Antoine, victime du coup d’État du futur empereur Napoléon III. De là, on rend visite au journaliste républicain Charles Delescluze qui lance en 1868 une souscription nationale pour ériger un monument à Baudin. Il mourra trois ans plus tard, tué, lui aussi sur une barricade en 1871 par les Versaillais.

On bifurque ensuite vers Clamecy dans la Nièvre, patrie de Romain Rolland et Claude Tillier, pour faire connaissance avec les résistants au coup d’état de 1851. Eugène Millelot, l’un deux, participa à l’insurrection populaire des 5 et 7 décembre et fut envoyé à Cayenne. Les chemins nivernais nous mènent enfin à Sardy-lès-Epiry dans la famille de Jean Maitron. On salue le père, Marius, directeur d’école et syndicaliste, qui créa une coopérative d’épicerie. Puis le grand-père, Simon, soldat bottier qui s’exila en Suisse pour ne pas servir les Versaillais… On visite au passage les bûcherons du Conference de presse de Mediapartcoin, tel Jules Bornet qui fonda leur fédération nationale, affiliée à la CGT, en 1902.

Et la promenade se poursuit ainsi de fil en aiguille ! Nous faisant découvrir d’illustres inconnus ou des figures reconnues qui tous, dans des époques et des milieux les plus variés, se sont engagés. Une centaine de personnes qu’Edwy Plenel nous présente au fil des pages de son original et passionnant « Voyage en terres d’espoir ». Il nous est ainsi permis de « retrouver le possible de l’histoire, un passé non advenu, plein d’à présent ». Un bien bel hommage au Maitron dont le tome 12, qui clôture la période 1940-1968, vient de paraître. Un joli « voyage » riche en découvertes, un beau livre à s’offrir ou à offrir en prélude aux festivités de Noël ! Amélie Meffre

L’événement sera salué par une soirée à la Maison des Métallos le 28/11 et un colloque international sur deux jours ((le 6/12 au Centre Pouchet, le 7/12 à l’Hôtel de Ville de Paris).

 

Jean Maitron, une grande figure des Lettres

Il y eut hier le Gaffiot et le Bailly pour les amoureux du latin et du grec, le Larousse pour les passionnés de la langue française, le Littré pour les obsédés maitron2du mot, plus tard le Robert d’Alain Rey et le Corvin pour les enflammés du spectacle vivant… Depuis 1964, il y a aussi le Maitron, le « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français » !

Mieux qu’un pic ou qu’un roc, la somme incontournable pour tous les aventuriers de la vie sociale et militante… Qui, sous la direction de l’historien Claude Pennetier depuis la disparition de son créateur en 1987, prend le nom de « Dictionnaire biographique, Mouvement ouvrier, Mouvement social » pour couvrir la période de 1940 à mai 1968. Une œuvre de longue haleine qui, au fil du temps, s’est ouverte aux métiers (gaziers-électriciens, cheminots…), à l’international (Japon, Allemagne…).

Un destin incroyable pour le gamin du Nivernais, né en 1910 dans un petit village d’à peine 450 habitants, Sardy-lès-Epiry près de Corbigny… Fils d’instituteurs, Jean Maitron est à bonne école : militante, syndicale, communiste ! Des chemins qu’il foulera sa vie durant, rompant toutefois définitivement avec le PCF en 1939 pour respirer des airs plus libertaires. Docteur es lettres, professeur à la Sorbonne, Jean Maitron fonde en 1966 le Centre d’histoire du syndicalisme qui devient en 2000 le Centre d’histoire sociale du XXème siècle, une unité mixte de recherche de l’université Paris1 et du CNRS. maitron1Sa principale originalité, dès sa création ? Inclure à son conseil d’administration des représentants de confédérations syndicales afin d’écrire une histoire qui s’enrichisse du militantisme.

Fort du soutien de Camille-Ernest Labrousse et de Pierre Renouvin, maîtres incontestés de la discipline dans les années 50, l’historien se révèle authentique pionnier, le premier à faire entrer l’histoire ouvrière dans l’ère de la recherche historique officielle, universitaire et livresque. Son grand œuvre ? « Le Maitron » bien sûr, une appellation passée dans le langage courant, décliné en 79 volumes dont 34 de son vivant ! Sans oublier ses travaux sur l’anarchisme et le courant libertaire. « L’histoire que donne à voir le « Maitron », nous laissant libres de la raconter et de la commenter, n’est donc qu’un moment de cet affrontement sans âge entre opprimés et oppresseurs, dominés et dominants, exploités et exploiteurs, maitron3travailleurs et profiteurs, colonisés et colonisateurs », souligne Edwy Plenel dans son avant-propos à « Voyage en terres d’espoir ».

Jean Maitron ? Un intellectuel de haute stature, une incontestable grande figure citoyenne et républicaine, un infatigable chercheur qui fait honneur à la recherche universitaire et scientifique française, bien mal en point de nos jours. Créé en 1996, le jury du Prix Maitron, composé pour moitié d’universitaires et de syndicalistes, récompense chaque année un mémoire de master pour la qualité de sa recherche. Yonnel Liégeois

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Damien Cru, le tailleur de pierre et l’AFPA

À l’occasion du 70ème anniversaire de la création de l’AFPA (Association Professionnelle pour la Formation des Adultes), la CGT organise le 17 novembre un colloque sur l’avenir de l’institution. En exclusivité, Chantiers de culture vous propose l’intervention de Damien Cru. Des acquis d’un métier à ses richesses culturelles, l’ancien tailleur de pierre invite à la réflexion sur les enjeux de la formation.

 

 

Je remercie les organisateurs du colloque de me donner l’occasion d’exprimer ici toute ma gratitude à l’AFPA. En effet, le stage « Taille de la pierre » que j’ai réalisé en 1973 au centre de formation de Blois, alors que j’avais déjà 26 ans, a constitué pour moi un moment décisif. Non seulement dans mon itinéraire professionnel, mais également dans mon développement personnel.

Lors de ce colloque, sera projeté le film « Un métier en main » réalisé en 1956 par Eclair-Journal. Il mentionne « le regard vigilant du moniteur » qui, est-il dit plus loin, « corrige le moindre geste défectueux » du stagiaire. C’est là un premier point à souligner : la compétence professionnelle des moniteurs qui ont eux-mêmes travaillé en entreprise, sur chantier, et qui restent liés au métier, ne serait-ce que par les contacts répétés avec les professionnels en exercice qui participent au jury. Cette vigilance était rendue possible du fait du petit nombre de stagiaires dans l’atelier, douze au maximum. L’apprentissage du geste engage tout le corps en face de l’ouvrage. Le premier apprentissage en taille de pierre est bien celui de « la mise en chantier » : comment disposer son caillou à bonne hauteur pour éviter une fatigue inutile, pour pouvoir suivre du regard le trait, la pierre et son hétérogénéité, l’impact de l’outil… sans s’envoyer des éclats dans l’œil ni en envoyer à ses voisins ! Le geste, la variation de l’amplitude du geste selon la phase d’ébauche ou de finition, le rythme personnel, l’harmonisation du rythme lorsque l’on cru4scie un bloc à deux… Il y a là toute une compétence extraordinaire requise de la part du moniteur.

 

Autre point important relevé dans le film, c’est le même moniteur qui enseigne la théorie et la pratique, le tracé et la taille, la coupe des pierres et la pose… Il y a là encore une question clé, dans l’exercice du métier bien sûr mais dans bien des domaines de l’existence. Comment passer de la théorie à la pratique ? Pas forcément en répétant ce qui doit être, le théorique, le prescrit, mais en percevant bien ce qui chez chacun relève d’un défaut ou d’une qualité de jugement en situation. Quel outil utiliser pour cette opération ? Parfois plusieurs solutions se présentent. Essayer l’un, apprécier le résultat et sentir ce que son usage sollicite en soi de force, d’adresse ; en essayer un autre, percevoir, sentir à nouveau, comparer. L’apprentissage de ce jugement, rarement théorisé, difficilement théorisable, relève de la singularité de l’ouvrier en situation et le moniteur ne peut qu’encourager chacun à trouver sa propre voie dans toutes celles que le métier autorise. D’où l’importance de ce « regard vigilant » du moniteur évoqué plus haut, qui engage chaque stagiaire à exercer son propre regard : dégauchir une surface à dresser avec deux règles, contrôler après-coup la qualité de son exécution. « Dégauchir », un terme de métier utilisé en de multiples occasions, tracer, façonner, contrôler, là encore, le jugement est nécessaire pour comprendre son usage en situation.

Cet apprentissage insiste avec justesse sur l’histoire du métier, de ses évolutions, de sa culture spécifique. Mais également de la culture commune avec d’autres métiers du bâtiment, voire des métiers plus lointains comme la chaudronnerie avec qui nous partageons cet art du trait, la stéréotomie ou géométrie descriptive. La culture ouvrière partagée avec tous les métiers connexes, le forgeron ou taillandier pour les outils, le menuisier qui viendra appliquer son huisserie sur la baie en cours de réalisation, le maçon, le charpentier… Le film relève à juste raison les noms singuliers utilisés pour désigner les outils du charpentier : l’herminette, la bisaiguë… Cette façon de désigner chaque chose avec précision porte non seulement sur les outils, mais également sur les parties des outils et sur tout ce qui concerne le travail : sur les éléments d’architectures, de construction cru2et pour nous, sur les pierres en fonction de leur dureté, de leur provenance, de leur nature, mais aussi de l’emplacement futur qu’elles prendront dans l’ouvrage…

 

Lors du déplacement de pierres un peu lourdes, la dénomination précise des différentes étapes de la manœuvre collective a plusieurs fonctions dans l’équipe. Elle n’est pas purement informative, elle engage l’anticipation. Lorsque le chef de manœuvre dit « on va lever la pierre », chacun anticipe l’opération, se place en conséquence ou interroge s’il ne voit pas bien la manœuvre à venir. Car il n’est pas essentiellement question de déploiement de force dans cette situation, il est question d’intelligence de la situation concrète, de ce jugement dont je parlais plus haut, de ruse, de trouver l’équilibre de la masse de la pierre. Du reste, les expressions utilisées dans ces opérations de bardage ramènent les différents mouvements à l’échelle humaine : il faut entendre les sens possibles cru5de « rouler la pierre, la lever, la faire marcher, la coucher, la faire boire » De la prudence avant toute chose.

L’AFPA permet d’acquérir un métier, à l’époque d’accéder à un emploi, et en même temps cette formation inscrit le participant dans une histoire et une culture qu’il partage avec d’autres et qu’il peut faire siennes. Et ce sont sans doute cette histoire et cette culture qui lui permettent de trouver son propre chemin professionnel. Nous avions, au stage, des itinéraires et des formations très diverses. Et cette diversité était très féconde. Parmi les stagiaires, certains avaient déjà travaillé la pierre. L’un avait appris à tailler le granit au lycée technique de Coutances mais il n’avait pas obtenu le CAP et l’AFPA lui offre l’occasion de reprendre cet apprentissage, de le compléter. Il maniait la broche avec un coup de main, un geste du poignet bien à lui que nous cherchions à reprendre. Un autre avait découvert la pierre sur un chantier associatif en Provence et il a pu passer ici d’une activité bénévole au métier. Plusieurs, dont moi, étaient bacheliers. Nous échangions au fil des jours sur toutes sortes de sujets, les découvertes de chacun dans sa région, des lectures (« Les pierres sauvages », de Fernand Pouillon). Nous parlions conventions collectives (différentes selon les régions). Plusieurs vont rester tailleurs de pierre, certains en cru3s’orientant vers la sculpture ou la gravure. D’autres vont quitter la pierre, en fonction des aléas et des occasions de la vie.  Mais pour tous, ce stage a été un moment fort de leur vie, une sorte de bifurcation.

 

Mon propre parcours ? Après avoir travaillé dans des entreprises parisiennes et découvert toute la fraternité des pierreux syndiqués au Syndicat Parisien du Bâtiment CGT, je suis entré grâce à l’un d’eux, Pierre Lecour, à l’OPPBTP. Cet organisme du BTP tenait lieu de CHS (Comité Hygiène et Sécurité) dans la profession avant les lois Auroux de 1982. Le discours très technique et réglementaire de cet organisme m’effrayait un peu. Toute la dimension de la culture de métier et toute la dimension du collectif de travail étaient négligées. Certes, de la technicité est nécessaire pour garantir la stabilité des grues, de la loi et des règlements sont nécessaires pour tenir compte des évolutions techniques et améliorer partout les conditions de travail, d’hébergement, de vie sur les chantiers. Mais ne miser que sur ces ressorts extérieurs aux travailleurs les place dans des injonctions parfois difficilement supportables. La sécurité réglementée contrarie parfois l’activité.

En reprenant l’apport du centre AFPA et en proposant à un petit groupe de syndiqués de réfléchir à ce qui comptent pour nous, pour notre sécurité, nous avons pu dégager toute la dimension de prudence contenue dans le métier. Nous avons proposé plusieurs expressions qui, aujourd’hui, sont passées non sans controverses en ergonomie cru1ou dans le champ de la prévention : « les savoir-faire de prudence », « la langue de métier », « les règles de métier »… J’en ai dit un mot en parlant du bardage, du déplacement des pierres.

 

Je souhaite que ma contribution permette d’une part aux moniteurs, et plus largement au personnel de l’AFPA, de mesurer l’ampleur et la richesse de leur propre travail. Même quand le stagiaire ne termine pas sa carrière dans le métier étudié… Surtout, il nous faut absolument, non seulement préserver cette institution qu’est l’AFPA, mais la déployer à travers de nouveaux métiers. Pour l’accès à l’emploi, mais également dans le sens d’une introduction à la culture de métier et à l’exercice du jugement articulant théorie et pratique : avoir un métier en main, c’est avoir le métier dans la tête ! Damien Cru

À lire : « Le risque et la règle », par Damien Cru, aux éditions Érès.

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Villerupt, capitale lorraine du cinéma italien

Jusqu’au 13 novembre, se déroule à Villerupt le 39ème Festival du Film italien. C’est ici, et nulle part ailleurs, qu’est né il y a quarante ans, au cœur des brumes lorraines, le premier festival consacré à la filmographie transalpine. Retour sur événement.

Un projet fou, surgi de la tête de quelques jeunes enfants d’immigrés ! Des fondus de cinéma, attachés à la terre natale de leurs parents… Grâce à eux, le Festival de Villerupt est devenu, au fil des ans, un événement culturel incontournable. Qui accueille chaque année plus de 40 000 spectateurs. En face de l’Hôtel de Ville, sur la place, une énorme machine, la cage finisseuse du train de 700 de l’usine de Micheville : dans les usines sidérurgiques, la cage finisseuse était l’une des  étapes du processus de laminage universel des profilés métalliques principalement en acier, en particulier rails et poutrelles, etc… Elle affiche-villeruptsemble veiller sur la ville, rendant hommage à tous les « ritals » et autres déracinés qui ont produit tant de richesses matérielles et tant enrichi notre culture hexagonale.

Chaque année, la foule est au rendez vous. Les générations se côtoient dans la file d’attente. Pour les anciens de « Villerrou », c’est ainsi qu’ils prononçaient, ce fut longtemps une occasion inestimable de retrouvailles avec le pays bien-aimé et la langue de Dante. Ou plutôt la langue de l’usine et de la maison, refoulée à l’extérieur par souci d’intégration. Le calendrier de l’immigration italienne en Lorraine  est étroitement lié à l’histoire ouvrière de cette région : depuis le début du siècle dernier jusqu’aux années d’après guerre, ils sont venus en masse, ainsi que les Polonais et plus tard les Maghrébins, participer à l’essor sidérurgique de la Lorraine avant d’être sacrifiés par la casse industrielle.  Le développement économique de la région remonte à la fin du 19ème siècle, date à laquelle s’engage une sévère compétition sidérurgique avec l’Allemagne. Le minerai lorrain est trop riche en phosphore, ce sera grâce au procédé « Thomas » (1882) que l’on pourra fabriquer un acier d’excellente qualité à partir de la « minette » de Lorraine. Cent ans après, l’épopée nous est racontée par Jean-Paul Menichetti en 1982 dans son film « L’anniversaire de Thomas ».

Très vite, l’essor sidérurgique nécessite un appel à la main-d’œuvre étrangère, italienne en particulier, ce jusqu’aux années 1960. Villerupt, et sa voisine Audun le Tiche, deviennent des villes de l’acier et …de culture italienne : à la fin des années 1980, un sondage dans les écoles primaires de la région donne la « Pasta » comme plat régional lorrain ! Mais le démantèlement industriel, initié dès 1961, se poursuit inexorablement. La société des OLYMPUS DIGITAL CAMERAlaminoirs de Villerupt à Micheville ferme définitivement en 1986 : en 25 ans, 8000 emplois auront disparu.

Fidèle à ses racines, le festival n’en est pas moins tourné vers l’avenir. Depuis de nombreuses années, il a opéré une véritable décentralisation vers différentes communes ou grandes villes avoisinantes (Neuves Maisons, Epinal, Commercy, Creutzwald, Sarreguemines, Longwy, Metz…) et vers le Luxembourg, en partenariat avec la Cinémathèque. Les Italiens perçoivent le Festival de Villerupt comme une vitrine de leur production cinématographique, les acteurs et réalisateurs qui font le voyage s’étonnent toujours d’y découvrir des films qui ne sont pas distribués chez eux. Après une projection, devant une salle pleine, ils sont surpris parfois de pouvoir débattre en italien aussi loin de chez eux ! « Benvenuti a Villerupt », la banderole lumineuse tricolore se joint au soleil pour nous accueillir  en ce week-end d’ouverture du 1er novembre.

La 39ème édition propose, dans le seul périmètre de Villerupt – Audun le Tiche – Esch sur Alzette, pas moins de 68 films. L’affiche du Festival est pour la onzième fois l’œuvre de Baru, l’enfant du pays. Auteur de bande dessinée, il fut en 2011 président du jury du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. La programmation alterne, au cours des quinze jours de Festival, avant-premières et reprises, les films en compétition ainsi que de nombreuses œuvres du réalisateur Francesco Rosi auquel  le critique de cinéma Michel Ciment a dédié sa carte blanche. Ce dernier, directeur de publication de la revue « Positif » et collaborateur depuis 1970 du « Masque et la Plume », l’émission de France Inter, nous permet ainsi de revoir, ou découvrir pour les plus jeunes, des

"Il segreto di Pulcinella", Mary Griffo

« Il segreto di Pulcinella », Mary Griffo

chefs-d’œuvre comme  « L’affaire Mattei», «  Le christ s’est arrêté à Eboli», « Main basse sur la ville »  et bien d’autres encore.

La projection en avant-première internationale du documentaire « Il segreto di pulcinella » (Le secret de Polichinelle ) est un choc : certes, nous avions entendu parler du scandale des déchets toxiques en Campanie, la région de Naples, mais nous découvrons l’ampleur du trafic mafieux, avec ses répercussions dramatiques sur les vies humaines, y compris celles des jeunes enfants. Une vision d’horreur, les images d’une terre assassinée sans état d’âme pendant plusieurs décennies. L’écho de ce drame a récemment franchi les frontières lorsque les européens s’inquiétèrent égoïstement que certaines vaches de race bufflonne, dont le lait produit la fameuse « Mozzarella di Buffala Campana » aient pu brouter des terres contaminées….. « Tout le monde savait, alors j’ai pris le parti de faire raconter l’histoire aux enfants par Polichinelle pour porter plus loin le message », raconte Mary Griffo, la jeune réalisatrice. Elle nous confie que dans sa propre famille « les tumeurs ont également frappé comme dans chaque famille des villages concernés ». Et d’ajouter que « les choses n’ont pas vraiment changé même si il y a maintenant une réelle prise de conscience de la population qui relève la tête et manifeste désormais contre cet état de fait ». Toutefois, « malgré les décrets de loi qui ont été pris, les industries continuent à déverser leurs déchets toxiques dans l’arrière-pays

"La ragazza del mondo", Marco Danieli

« La ragazza del mondo », Marco Danieli

napolitain ». Le film est sorti le 31 octobre en Italie, au surlendemain de sa projection à Villerupt.

Parmi les films en compétition, c’est une toute autre histoire, beaucoup plus intime mais quelque peu révoltante elle-aussi, qui nous est contée par Marco Danieli dans « La ragazza del mondo » (La fille du monde). Ce monde, c’est « le monde impie » qui englobe tous ceux qui ne font pas partie de la « famille » des Témoins de Jéhovah et que l’on ne doit pas fréquenter sous peine d’être excommunié. Giulia paiera cher d’avoir cédé à ses premiers émois amoureux hors de cette loi… Film sensible montrant avec subtilité les liens familiaux très affectueux qui emprisonnent la jeune fille plus efficacement qu’une contrainte autoritaire et brutale : tout le problème de l’emprise sectaire sous toutes ses formes. La jeune comédienne, Sara Serraiocco, est très juste et très émouvante dans l’expression de ce conflit intérieur. Dans « I nostri passi » (Nos pas), un couple séparé tente de survivre après la mort accidentelle de leur fils, trois ans auparavant. Le père, qui fut un célèbre photographe mais qui se sait condamné, se prend d’affection pour un jeune délinquant ayant un don pour capter les images. Il lui léguera tout son matériel en lui intimant de se réaliser. L’histoire est magnifiquement filmée

"Si puio fare", Giulio Manfredonia

« Si pùo fare », Giulio Manfredonia

par Mirko Pincelli, photographe et reporter de formation !

Villerupt a souhaité cette année rendre un hommage particulier aux scénaristes qui ont une place très importante  dans le cinéma italien. En programmant notamment l’excellent « Si pùo fare » (C’est faisable) de Giulio Manfredonia sur un scénario de Fabio Bonifacci. Le film retrace l’épopée bienveillante et dérangeante d’un syndicaliste nommé responsable d’une coopérative de malades mentaux qu’une loi récente vient de sortir des hôpitaux psychiatriques. Il est choqué par l’abrutissement médicamenteux dans lequel ils sont plongés par le médecin de l’établissement, il refuse de continuer à les cantonner dans une activité inutile et débilitante. Fort de son expérience syndicale de meneur d’hommes, il les entraîne dans un réel projet d’activité économique utilisant les capacités de chacun : la pose de parquet ! Après quelques ajustements nécessaires et de nombreux problèmes dépassés, l’entreprise fonctionne et les commandes pleuvent. La plus belle réussite ? Le changement de regard de l’extérieur sur ces malades qui ne manquent pas d’intelligence, surtout le changement du regard qu’ils portent sur eux-mêmes.

Plus léger, le film de Francesco Bruni (scénario et réalisation) « Scialla » nous permet de retrouver le toujours séduisant  et talentueux acteur Fabrizio Bentivoglio qui fut le jeune premier incontournable des années 80/90. Jadis professeur de lettres classiques et écrivain, il vivote de quelques cours particuliers et de l’écriture de biographies de médiocres célébrités, dans un état de dépression larvée. Jusqu’à l’irruption, dans son univers désabusé et solitaire, d’un fils inconnu, ado rebelle et futé, qu’il décide de remettre dans le droit chemin. Ce qui l’oblige à se reprendre en main lui aussi… Un film intelligent et drôle sur la transmission, un regard juste sur la jeunesse d’aujourd’hui. Il reste encore beaucoup à voir, et de nombreuses pépites à découvrir,

Dans le hall d'accueil du festival, la foule se presse !

Dans le hall d’accueil du festival, la foule se presse !

dans ce Festival unique qui se prolonge jusqu’au 13 novembre.

Par delà sa capacité à recoudre chaleureusement un tissu social déchiré par des décennies de crise, le Festival de Villerupt est avant tout une joyeuse immersion dans l’exception culturelle italienne. Un savoureux accord entre pasta et cinéma ! Chantal Langeard

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Quand le Front popu s’expose…

En cette année du 80ème anniversaire du Front populaire, les expositions fleurissent un peu partout. Pour célébrer cette date marquante de l’histoire de France, symbole de droits nouveaux conquis par une classe ouvrière en grève générale ! De l’unité syndicale retrouvée à l’union politique espérée contre le fascisme, plasticiens et photographes témoignent.

 

 

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Grève générale du 12/02/36. Collection MHV

L’exposition qui se tient à l’Hôtel de ville de Paris porte bien son nom : « Le Front populaire en photographie » ! Y sont présentées les œuvres des plus grands photographes de l’époque, aux noms pas encore célébrés à titre d’icônes de leur art : Capa, Cartier-Bresson, Doisneau, Ronis, Seymour dit Chim, Stein… Qui côtoient des faiseurs d’images, autodidactes ou amateurs de grand talent, tels France Demay ou Pierre Jamet. Au total, ce ne sont pas moins de vingt-deux photographes dont les clichés sont ainsi exposés. Qui nous permettent de remonter le temps, des années 1934-1935 à celle, fatidique, de 1939 entre guerre d’Espagne et second conflit mondial.

Commémoration de la Commune en mai 36. Au centre, Thorez et Blum. Collection MHV

En ce temps-là, le trio Capa-Doisneau-Ronis sillonne déjà la capitale, leur jeunesse inconnue pour tout viatique et l’appareil photo en bandoulière, pour illustrer journaux et magazines. L’avènement du Front populaire les trouvera à pied d’œuvre pour immortaliser occupations d’usines, grève générale, bals musette et premiers départs en congés ! D’une image l’autre, c’est en fait un immense élan populaire qui s’affiche, où les plus besogneux de la population française retrouvent sourire et sens de la fête le temps d’un printemps inattendu et d’un bel été inespéré. Tous les clichés sont là, au vrai sens du terme : les bords de seine, les vacances à la mer, le départ en tandem pour un pique-nique ensoleillé… Avant que l’avenir ne s’assombrisse à l’heure de Guernica, avant que les parades nazies ne se transforment en sinistres défilés militaires. Une déambulation à travers plus de 400 œuvres qui donne à voir et à comprendre, entre archives et extraits sonores de l’époque, une tranche d’histoire lourde de sens pour le temps présent.

 

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Premiers congés payés, Bords de Seine, 1936. Henri Cartier-Bresson/ Magnum Photos

Dans le cadre de son festival « Normandie Impressionniste », la région ne pouvait pas ne pas célébrer à sa façon 36 et les bains de mer ! Dans un cadre fabuleux, un écrin majestueux, « les plus belles ruines de France » selon le bon mot de Victor Hugo : l’abbaye de Jumièges. L’ancien logis abbatial accueille les œuvres de quatre photographes : Henri Cartier-Bresson, Harry Gruyaert,  Guy Le Querrec et Martin Parr. Seul le premier nommé, en fait, fait explicitement référence au Front popu avec des images qui couvrent la période 36-38, les trois autres s’éclatant dans le temps… D’où le titre, plus généraliste, de cette exposition superbement agencée : « Portrait de la France en vacances, 1936-1986 ».

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Camping Argeles-sur-Mer, 1976. Guy Le Querrec / Magnum Photos

Un label justifié par les propos du sociologue Jean Viard qui signe la préface du catalogue. « La France vota les congés payés en 1925 sans jamais les appliquer, puis donc en 36. Les vraies « grandes vacances » démarrent après 1945 ». Et d’ajouter, non sans humour, « les révolutionnaires n’en voulaient pas de crainte que le peuple se plaise en société capitaliste, les capitalistes n’en voulaient pas tant ils craignaient que le peuple arrête de travailler. En 1936, tout le monde se retrouva d’accord car il n’y avait pas d’autres moyens d’arrêter les grèves et les occupations d’usines que d’envoyer les grévistes… en vacances ! ». Plus sérieusement, il conclue son propos en rappelant qu’aujourd’hui plus de 25% des Français ne partent jamais en vacances, « le travail de 36 n’est donc pas achevé même s’il n’y a plus de Ministère du temps libre ».

 

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« 1936 », par Gérard Guyomard. Acrylique sur bâche, 160-200cm, 2016

Plus originaux, d’aucuns se sont vraiment faits une toile pour célébrer l’événement à leur façon ! A la demande de la compagnie Trigano et de la revue « Art absolument », 36 plasticiens (peintres, dessinateurs et photographes) furent conviés à créer une œuvre sur une toile de tente recyclée d’un même format… Un clin d’œil osé à ce temps des premiers congés payés, à cette avancée sociale et culturelle relative aux loisirs et aux vacances. Une exposition itinérante dont le parcours s’achèvera à la prochaine Fête de l’Humanité, le 10 septembre, au cours de laquelle les 36 œuvres seront vendues aux enchères au profit du Secours Populaire et de l’Avenir Social pour permettre à des enfants de partir en vacances.

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« Nationale 7, la route du soleil », par Emmanuelle Renard. Huile sur toile, 160-200cm, 2016

Dans la préface du précieux catalogue, l’historien d’art Renaud Faroux note combien la période du Front populaire fut un temps béni de la rencontre inédite entre le peuple, les intellectuels et les artistes. Dans moult domaines : la photographie, la peinture, le cinéma, la chanson, l’éducation populaire. Des noms restent toujours foncièrement attachés à cette époque : Renoir et Duvivier, Fernand Léger et Picasso, Prévert et Malraux, Jean Cassou et Jean Zay. Enfin, l’art semble s’être réconcilié avec la cité !

 

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Photographie Pierre Jamet. Collection Pierre Jamet-Corinne Jamet.

Au Musée de l’Histoire Vivante de Montreuil, en son bel écrin du Parc Montreau, l’exposition « 1936 nouvelles images, nouveaux regards sur le Front populaire » explose de richesses insoupçonnées. Une apothéose à ce mouvement de commémoration ! En un espace restreint mais formidablement bien mis en scène, le Front popu s’étale sous toutes ses facettes : le politique avec Thorez et Blum, le syndical avec Frachon et Jouhaux, la culture et les loisirs avec Jean Zay et Léo Lagrange, le sport et les auberges de jeunesse, les droits des femmes et la question coloniale…

Comme le rappelle à juste titre Eric Lafon, le directeur scientifique du musée de Montreuil et l’un des commissaires de l’exposition, s’est vraiment constituée une « mémoire » visuelle du Front populaire à travers images, affiches, insignes, drapeaux… L’expo, dans se regards diversifiés, donne vraiment visage à ces hommes et femmes anonymes qui firent ainsi l’histoire. Des visages de joie au bord de l’eau, des visages de douleur plus tard pour les réfugiés espagnols. En filigrane aussi, se dessine le quotidien des habitants de la banlieue, de Montreuil en particulier avec sa communauté italienne, grâce à un original fond photographique. Auquel fait écho l’accueil de l’événement à l’étranger, en Algérie plus particulièrement. Une approche renouvelée de l’événement pour décliner avec talent le récit d’une histoire vivante. Pour donner à penser et réfléchir aux générations futures. Yonnel Liégeois.

 

A lire : « L’avenir nous appartient ! Une histoire du Front populaire », par Michel Margairaz et Danielle Tartakowsky (Ed. Larousse). « Le Front populaire des photographes », par Françoise Denoyelle, François Cuel et Jean-Louis Vibert-Guigue (Ed. Terre bleue). « Un parfum de bonheur », texte Didier Daeninckx et photographies France Demay (Ed. Gallimard). « La grande illusion », par Pascal Ory (CNRS éditions).

A consulter : www.autourdu1ermai.fr , www.cinearchives.org , www.adoc-photos.com , www.pierrejamet-photos.com , www.mediatheque-patrimoine-culture.gouv.fr .

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Avignon, un théâtre tout-terrain

A l’ouverture de la 70ème édition du Festival d’Avignon qui se déroule du 6 au 24 juillet, s’affichent, parmi le bon millier de spectacles du Off, deux pièces de Ricardo Montserrat mises en scène par Christophe Moyer. « Qui commande ici ? » évoque les clients et salariés de La Redoute, « Chantiers interdits » nous plonge dans le quotidien d’un travailleur détaché polonais.

 

 

« Qu’est-ce que c’est ? Le Catalogue de La Redoute ! » Le 22 avril, Travail et Culture organisait son Cabaret de l’union à la Manufacture de Roubaix avec la représentation de la pièce de Ricardo Montserrat « Qui commande ici ? ». Au milieu des grands métiers à tisser et des bobines multicolores, la scène était royale pour découvrir le spectacle consacré à La Redoute.

Mise en scène par Christophe Moyer, Laurence Besson campait devant une centaine de personnes une Shéhérazade pleine d’allant, incarnant le catalogue, les clients et les salariés. La pièce évoque tour à tour les désirs, les audaces voire les peurs des acheteurs comme cette cliente qui se plaint d’avoir chopé la gale via des draps commandés à La Redoute. De là, on fera un saut en Inde où s’échinent les petites mains pour les fabriquer qui n’en rêvent pas moins de liberté. Idem sur Roubaix où les employées reçoivent commandes et

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

remontrances, poussent des chariots à longueur de journée. La force de la pièce ? Nous faire naviguer de l’émotion au rire autour d’un catalogue qui parle à tout un chacun.

« Le catalogue, ça permet de faire le lien entre des gens très différents. Des habitants de Corbigny dans la Nièvre, qui sont à une demi-journée des grands magasins, à ceux de Sevran qui y sont en un quart d’heure », explique Ricardo Montserrat… « Et puis La Redoute, c’est l’image de soi, à travers les vêtements, les sous-vêtement ou l’ameublement de la chambre ». La pièce fut d’abord jouée chez les gens du côté de Sevran, « ça peut être très différent d’un appartement à l’autre, entre les habitués au théâtre et ceux qui n’y ont jamais mis les pieds », raconte la comédienne Laurence Besson. Et puis, « ce monologue se prête à de telles représentations avec pour seuls accessoires une boîte en carton, une baguette télescopique et une table haute », précise le metteur en scène Christophe Moyer. Elle permet aussi un contact rapproché avec le public, dans la mesure où elle évoque l’intime à travers nos achats à distance. « C’est un peu comme si on était entre copines, comme à une réunion Tupperware », résume Laurence. »Il faut rencontrer les bonnes personnes et ce fut le cas », confie

Ricardo Montserrat. Photo Daniel Maunoury

Ricardo Montserrat. Photo Daniel Maunoury

l’auteur qui s’est entretenu avec les salariés en pleine panade (La Redoute, après avoir été rachetée par la famille Pinault passe aux mains du tandem Balla-Courteille qui saigne à tour de bras, ndlr), les clients des champs et des banlieues.

Ricardo Montserrat, né en Bretagne de parents antifascistes catalans, a commencé à créer au Chili pendant les années Pinochet. Il signe depuis plus de vingt ans romans, scénarios et pièces de théâtre à partir d’ateliers d’écriture ou d’entretiens menés en France avec des jeunes, des chômeurs, des réfugiés, des licenciés, des travailleurs… Plus d’une centaine d’œuvres décline ses rencontres : avec les chômeurs de Lorient pour son polar « Zone mortuaire » (édité en 1997 dans la Série Noire), avec des employées licenciées d’Auchan – Le Havre pour la pièce  « La Femme jetable », avec les mineurs marocains du Nord pour « Mauvaise Mine » ou encore avec les jeunes du Pas-de-Calais pour « Naz », une pièce donnée l’an dernier au festival d’Avignon qui met en scène un jeune nazillon incarné par Henri Botte. Cet été, on retrouve le comédien dans la peau d’un travailleur détaché polonais dans « Chantiers interdits ». Commandée par la fédération CGT de la Construction, la pièce est née comme à l’accoutumée de rencontres. Ricardo Montserrat parcourt alors les chantiers. « Chaque matin, chaque midi, en Auvergne, des syndicalistes me conduisent sur les chantiers. Des chantiers interdits où des vigiles m’empêchent de parler aux ouvriers qui ont voyagé toute la nuit pour être à l’heure, des cantines où certains mangent bien et d’autres dévorent la baguette achetée au Lidl, des chantiercampings et des hôtels, des permanences syndicales où des malheureux brandissent des contrats bidons, des certificats falsifiés »…

« Qui suis-je ? » Sur scène, une tente Quechua questionne le public, se balance d’un pied sur l’autre, virevolte pour finalement se planter. Au bout de cinq minutes, Henri sort enfin de la toile. Dans le camping proche du gigantesque chantier qui emploie plus de 3000 salariés, dont 600 travailleurs détachés, l’ouvrier reçoit un appel de son employeur qui lui interdit d’aller travailler, alors que le ministre du Travail vient visiter les lieux. « Mon beau Sapin, roi des forêts »… En bleu de travail, pansements aux doigts, Henri va se charger de la visite, obliger le ministre à l’écouter jusqu’au bout. Le ton monte et les quolibets fleurissent à l’encontre de « Pinpin », « Lapin » ou « Sopalin » à mesure qu’Henri raconte les morts, les accidents du travail, le racisme, les salaires de misère. Payé 2,60 euros l’heure, « Travailler plus longtemps pour mourir plus vite », résume-t-il. Au fil de la visite musclée, le ministre essaye de se sauver, à chaque fois empêché par l’ouvrier polonais qui en a gros sur la patate.

Deux monologues tragi-comiques qui firent mouche lors des premières représentations. Gageons qu’il en soit de même en Avignon ! Amélie Meffre

 

A ne pas manquer, les choix de Chantiers de culture :

Avignon In : « Ceux qui errent ne se trompent pas », mise en scène de Maëlle Poésy, d’après le roman « La lucidité » du Nobel de littérature José Saramago. « Les damnés », mise en scène d’Ivo Van Hove avec la troupe de la Comédie Française, d’après le scénario du film de Luchino Visconti. « Alors que j’attendais » du dramaturge syrien Mohammad Al Attar, mise en scène d’Omar affiche2016_siteAbusaada. « Truckstop » de l’auteur néerlandaise Lot Vekemans, mise en scène d’Arnaud Meunier. « Tristesses », écriture et mise en scène de la bruxelloise Anne-Cécile Vandalem. « Caen amour », création et mise en scène du chorégraphe newyorkais Trajal Harrel.

Avignon Off : « Les fureurs d’Ostrowsky » d’après l’histoire des Atrides, mise en scène de Gilles Ostrowsky et de Jean-Michel Rabeux au Théâtre Gilgamesh. « Une trop bruyante solitude » d’après le roman du tchèque Bohumil Hirabal dans une mise en scène de Laurent Fréchuret et « Les bêtes » de Charif Ghattas dans une mise en scène d’Alain Timar au Théâtre des Halles. « We love arabs » du chorégraphe israélien Hillel Kogan et « Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire » de Rémy De Vos dans une mise en scène de Christophe Rauck au Théâtre de La Manufacture. « C’est (un peu) compliqué d’être l’origine du monde », une création collective Les Filles De Simone au Théâtre La Condition des Soies. « Maligne » de Noémie Caillault dans une mise en scène de Morgan Perez au Théâtre des Béliers. « Emma mort, même pas peur », de et avec Meriem Menant dans une mise en scène de Kristin Hestad au Théâtre Le Chien qui Fume. « El Nino Lorca » de et avec Christina Rosmini au Théâtre Les Trois Soleils. « Alice pour le moment » de Sylvain Levey dans une mise en scène de Delphine Crubésy au Théâtre La Caserne des Pompiers.

Et… encore et toujours : la 18e édition de « Nous n’irons pas à Avignon », l’événement initié par Mustapha Aouar, le directeur-fondateur de « Gare au Théâtre » à Vitry-sur-Seine (94). Yonnel Liégeois

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Poggioli et le Front populaire

80 ans après le Front populaire, les fruits de la pression engrangés en 1936 irriguent toujours notre quotidien. L’historien Morgan Poggioli revient sur cette épopée inédite, symbole de l’émancipation de la classe ouvrière.

 

 

 Eva Emeyriat – Que reste-t-il de l’héritage du Front populaire ?

Morgan Poggioli – Cet héritage est important. Citons d’abord les conventions collectives, qui, bien qu’existantes depuis 1919,  n’ont revêtu de caractère obligatoire qu’à partir  de 1936. Il y a aussi la réduction du temps de travail, ramenée de 48 à 40 heures : le début d’un long processus qui aboutira à la semaine de 39 h en 1982, puis aux 35 h en 2000… Conséquence ? Les loisirs émergent ! C’est aussi le moment où le week-end est «inventé », le samedi étant libéré. Les congés payés sont généralisés à tous alors qu’auparavant seuls certains secteurs, tels les fonctionnaires, en bénéficiaient.

E.E – L’un de vos ouvrages* évoque le rôle des femmes dans le Front populaire, nombre d’entre elles figurent sur les photos d’archives …

M.P. – Les femmes représentent déjà plus de 30 % de la main d’œuvre. Mais les photos  sont parfois trompeuses. Hormis les secteurs (textile, magasins…) où les femmes sont majoritaires et occupent vraiment leur lieu de travail, ailleurs, on les repère plus à l’extérieur, quand elles viennent ravitailler leur compagnon. Le Front populaire revêt un aspect émancipateur indiscutable et les révèlent en tant qu’actrices sociales. Toutefois, l’organisation des grèves morgan1reste  très « genrée », avec les hommes « forts » à l’entrée et les femmes souvent  reléguées à la cuisine…

E.E. – Qu’est-ce que le Front populaire a changé pour elles?

M.P. – En droit du travail, les femmes obtiennent comme les hommes  les 40 heures,  les congés payés…Et faute d’avoir obtenu le droit de vote politique, elles pourront élire les délégués ouvriers mais aussi être élues. C’est une accession à la citoyenneté « sociale », obtenue avant la citoyenneté politique. Les acquis salariaux sont plus sujets à controverse. Les accords de Matignon vont certes octroyer les hausses les plus fortes (15 %) aux salaires les plus bas : les femmes, qui sont les moins payées, vont en bénéficier. Mais les conventions collectives ont un effet pervers en légalisant les inégalités salariales entre hommes et femmes. Reste que les acquis de 1936 ont pesé pour aboutir au droit de vote des femmes en 1945. Le Front Populaire est d’ailleurs un élément fondateur de la prise de conscience de leur poids dans la société. Plus d’un demi-million d’entre elles adhère alors à la CGT sur un total de 4 millions d’adhérents.

E.E. – Quel rôle a joué la CGT dans l’histoire du Front populaire ?

M.P. –  Elle en a été le moteur, de son origine jusqu’à sa victoire le 3 mai 1936, puis lors de la négociation des accords de Matignon. Avant 1936, et depuis 1922, il existait deux CGT, la CGT, proche des socialistes,  et la CGTU, associée aux communistes. C’est au congrès de Toulouse en mars 1936, que la réunification a lieu. Un processus unitaire déclenché par l’idée qu’il faut s’unir face au fascisme. La violente manifestation des ligues d’extrême droite, le 6 février 1934, a laissé des traces. La riposte antifasciste organisée le 12 février 1934 par la CGT et à laquelle participe la CGTU, communistes et socialistes, est un succès. La clé essentielle  de la victoire  du Front populaire fut d’ailleurs le rassemblement de forces sociales et politiques de gauche (communistes, socialistes, radicaux). Dès lors, une matrice républicaine, axée sur la défense de la République et de ses libertés, est créée avec l’idée que la morgan3crise politique est la conséquence de la crise économique et sociale, et qu’il faut régler cette dernière pour faire reculer la menace fasciste.

E.E. – Les usines sont occupées dès la victoire du Front populaire. Quelle est la réaction de la CGT ?

M.P. – Elle est dépassée (rires) ! Les ouvriers font grève. Comme dans de nombreux cas il n’y avait  pas de syndicat dans leur usine, ils vont ensuite chercher la CGT pour s’organiser puis adhérer. Le patronat, qui a toujours combattu la CGT, est acculé, il demande au gouvernement de réunir les syndicats pour négocier. Les accords de Matignon, première négociation interprofessionnelle nationale de l’histoire, sont donc signés à la demande du patronat qui lâchera sur tout, même les 15 jours de congés payés qui ne figuraient pourtant pas au programme du Front populaire ! C’était, en revanche, une revendication de la CGT qui a été gagnée ici grâce aux fruits de la pression des grèves.

E.E. – Pourquoi a-t-on parlé de grèves joyeuses ?

M.P. – Edith Piaf, Mistinguett viennent chanter, la CGT récolte des millions de francs en guise de soutien…. Cet élan est l’affirmation d’une dignité populaire, les ouvriers savaient qu’ils avaient déjà gagné ! Ils ne font d’ailleurs pas grève contre le gouvernement mais pour dire « on a voté pour vous, il faut appliquer votre programme »… Il y a eu évidemment d’importantes grèves avant que les négociations aient lieu, mais une bonne partie d’entre elles sont  intervenues après les accords de Matignon. Pour faire pression sur leur mise en œuvre rapide. Les 12 000 usines occupées et les deux millions de grévistes, ce fut courant juin, alors que les morgan2accords sont signés avant, dans la nuit du 7 au 8. Ces grèves furent donc celles de la victoire, voilà pourquoi elles furent si festives.

E.E. – Dans quelle situation se trouve alors le pays ?

M.P. – La France est entrée en crise en 1931, après les États-Unis et l’Allemagne. Son impact y est moins brutal mais il reste sévère, il est plus durable. La production chute, les usines ferment,  un million de chômeurs sont dans la misère … Le climat  est marqué par les affaires de corruption sur lesquelles surfent les ligues d’extrême droite. Le fascisme est au pouvoir en Italie, Hitler l’est en Allemagne depuis 1933, c’est un moment d’intense crispation. La guerre d’Espagne éclate par la suite en juillet 1936, révélant les dissensions au sein du Front populaire entre antifascistes et pacifistes.

E.E. – Chômage, crise migratoire, montée de l’extrême droite… D’aucuns établissent un parallèle entre les années 30 et la situation actuelle, qu’en pensez-vous ? 

M.P. – L’on pourrait aussi citer la fuite des capitaux, à laquelle sera confrontée le Front populaire, et les Panama Papers… Le parallèle est certes tentant, mais pas pertinent. Nous vivons une toute autre époque, avec une mondialisation exacerbée. Syndicalement, le paysage est aujourd’hui bien plus fragmenté, la gauche au pouvoir n’a rien à voir avec celle de 1936… Quant aux mouvements sociaux, le climat est bien plus tendu. En 1936, le collectif a été le moteur de la victoire. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, l’individualisme et les divisions prévalent, y compris dans les mobilisations contre la loi travail. Propos recueillis par Eva Emeyriat

*« A travail égal, salaire égal ? La CGT et les femmes au temps du Front populaire » (Éditions Universitaires de Dijon, 142 p., 18€). « La CGT, du Front populaire à Vichy » : chronique sociale nourrie de la fréquentation d’archives peu consultées, l’ouvrage apporte une connaissance nouvelle de la vie syndicale au temps du Front populaire (Éditions de l’IHS-CGT, 253 p., 15€).

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L’entreprise, sur les bancs de l’école

Directrice honoraire de recherche au CNRS, Lucie Tanguy poursuit sa quête exploratoire des relations entre l’éducation et le travail. Avec « Enseigner l’esprit d’entreprise à l’école », récemment paru à La Dispute, elle nous invite à approfondir et comprendre les grandes mutations de notre temps.

 

 

Imaginez, un soir, le retour de votre progéniture vous annonçant joyeusement :

– «  on vient de créer notre entreprise à l’école il faudrait que vous donniez 10 euros pour acheter des actions qui vont nous servir à investir pour financer notre projet ! ».                     

Les parents étonnés de cet enthousiasme inhabituel de fin de journée scolaire demandent :       

– « Mais, vous allez fabriquer quoi dans votre collège ? Il n’y aucune machine et le travail des enfants est  encore  interdit dans notre pays ! ».                                                                                

La gamine ou le gamin, c’est selon, vous regarde avec cet air convenu qui vous fait comprendre votre incapacité à être dans l’air du temps.                                                                                             

– «  Mais non on ne fabrique pas ! On passe des commandes, on organise, on emprunte à la banque qui fait partie du groupe  et,  avec notre prof et des chefs d’entreprises du coin, on fait la pub ! On est une équipe et chacun s’occupe de quelque chose et je peux même être élu(e) MANAGER ! ». Mais attention on ne fait pas semblant on va vendre des vrais pendentifs avec des incrustations, c’est le lycée professionnel des métiers de la plasturgie qui fournit et on achète les chaînes à une boite. C’est Vincent le voisin du dessous qui est chef de fabrication. Il y a même un concours académique pour donner un prix à la meilleure entreprise ».                  

Les parents offrent les 10€ en se demandant comment les élèves, jouant les Gattaz sans école1héritage, vont parvenir à écouler leurs marchandises avant que leur « entreprise » ne soit délocalisée comme celle de la maman qui pointe à Pôle Emploi.

 

L’anecdote, certes, est quelque peu simpliste et provocatrice pour présenter un travail  très sérieux. Réalisé par Lucie Tanguy, directrice honoraire de recherche au CNRS, il s’intitule « Enseigner l’esprit d’entreprise à l’école ».

Dans cette analyse très dense, documentée et discutée, qui peut se lire comme un roman, Lucie Tanguy poursuit sa quête exploratoire des relations entre l’éducation et le travail afin, écrit-elle, de « chasser les mythes qui nous aliènent » ! Quel  beau gibier illusoire que celui de l’entrepreneuriat quand il devient la source et la ressource de notre vie commune ! « J’aime l’entreprise » sonne mieux que « vive le capitalisme triomphant ». Il s’agit pourtant de la même idée : transmettre l’idéologie de l’entreprise par une pédagogie entrepreneuriale en renversant les valeurs sur lesquelles la République a fondé son école. On passe du « apprendre à apprendre » de Langevin-Wallon, à « apprendre pour entreprendre » de Jean-Pierre Chevènement pour finir par l’« entreprendre pour apprendre » d’aujourd’hui. Sous la forme de  partenariats agréés par le ministère de l’Éducation, on assiste à la fabrication d’un modèle unique d’échanges et de production piloté par un « staff et des managers » au sein de l’école républicaine. Le travail de Lucie Tanguy, par ses références à « L’esprit du capitalisme et l’éthique protestante» introduit par Max Wéber et  au livre d’Eve Chiappello et Luc Boltanski  « Le Nouvel esprit du capitalisme »*, nous invite à approfondir et comprendre les grandes mutations de notre temps dont les enjeux nous échapperaient s’ils n’étaient ecole2justement éclairés par le travail des sociologues refusant une pensée unique et dévouée à ce qu’il faut bien appeler « l’idéologie dominante ».

En accompagnant cette volonté de réaliser la conquête de l’école par le monde économique, les collectivités territoriales, par la décentralisation avec les politiques libérales de la Communauté Européenne, accentuent la pression pour faire de l’école la pépinière des futurs entrepreneurs. Ils deviennent les modèles mythiques de la réussite sociale, être star en passant à la télé ou chef d’entreprise. Les grandes entreprises et les organisations professionnelles d’employeurs investissent l’école et les instances politiques pour en faire une sorte de laboratoire social. Il faut impérativement nous persuader qu’être  « entrepreneur,  figure du travailleur moderne à former : motivé, dynamique, flexible et précaire et surtout responsable de lui-même »**, représente l’issue logique d’une réussite sociale. Tant pis pour ceux qui ne comprennent rien ou qui échouent faute d’une véritable motivation.

Les organisations syndicales du monde enseignant, les associations de parents d’élèves mesurent-elles aujourd’hui les enjeux d’une telle invasion des esprits sans dimension critique et constructive des rapports entre l’école et le monde du travail ? Comme de bien entendu, le travail et les rapports sociaux qu’ils génèrent disparaissent complètement des ecole2exercices qui sont proposés ! Cela fait un moment que ne sont plus enseignées la législation du travail et l’histoire sociale de notre pays. Aujourd’hui le classement, la compétition et la renommée l’emportent sur tout autre critère. Je garde en mémoire cette intervention au titre de la Ligue des Droits de l’Homme dans un lycée professionnel. Devant des apprentis, j’ai simplement lu et distribué le préambule de notre Constitution, celui de 1946, pour engager une discussion. Les réactions furent vives et rapides. Certains m’ont dit « ce n’est pas vrai ça, Monsieur, c’est de la politique ! Mon patron, y va me jeter si je lui apporte votre tract au boulot ! ». D’autres m’ont simplement demandé s’il était possible de voir, un jour, cette déclaration s’appliquer pour eux-mêmes et les habitants de notre pays !

Il est vrai que nous ne sommes plus invités dans cet établissement pour débattre de la citoyenneté et du travail ! Raymond Bayer

*Ou comment le capitalisme est en train de tourner la page du fordisme au profit d’une organisation en réseau, génératrice pour certains d’une plus grande liberté au travail, pour d’autres d’une plus grande précarité, et pour tous d’un asservissement accru à l’entreprise  (Alternatives Économiques – Eric Barbo).  **A lire, dans cette veine et pour poursuivre la démystification, l’ouvrage  de Pierre-Michel Menger, « Portrait de l’artiste en travailleur – Métamorphoses du capitalisme ».

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Les comités d’entreprise, quelle histoire !

A l’occasion du  70ème anniversaire de la création des Comités d’entreprise, les éditions du 1er Mai publient « Voyage au pays des CE, 70 ans d’histoire des comités d’entreprise ». Un très bel ouvrage qui fouille savamment l’histoire, comme la réalité actuelle. Entretien avec Jean-Michel Leterrier.

 

 

Amélie Meffre – Vous signez la partie historique, fort riche et documentée, de « Voyage au pays des CE ». On parcourt leur gestation, leur naissance comme leur envol, notamment du point de vue de leurs activités culturelles. Vous en avez été un témoin direct tout au long de votre carrière. Quand vous entrez à 16 ans comme métallo à la Socrat, quelles étaient les activités du CE ?

Jean-Michel Leterrier – La boîte comptait 400 salariés mais il n’y avait pas de CE, ni même de syndicat. On a monté avec quatre collègues une section syndicale et, en 1974, on a créé le comité d’entreprise. J’en suis devenu secrétaire, j’avais 22 ans ! Je n’étais jamais allé au théâtre, rarement au cinéma et je lisais peu. C’est là que mon rapport à la culture se réalise. Un jour, je suis invité à assister à « Iphigénie Hôtel » ban_voyage_au_pays_des_CEde Michel Vinaver, une pièce montée par Antoine Vitez. J’y vais et je n’y comprends rien, mais c’est une révélation. On m’avait caché quelque chose : le théâtre ! Je me sentais humilié.

 

A.M. – Parallèlement, vous poursuivez des cours du soir et vous devenez secrétaire général du syndicat de la Métallurgie CGT de plusieurs arrondissements parisiens. Comment ça se passe ?

J-M.L. – Quand j’entre comme manœuvre à la Socrat, je suis des cours du soir, dix ans durant. Je passe un CAP, un BEP et un diplôme de technicien supérieur. Puis, j’arrête tout à 26 ans, les cours au CNAM et mes responsabilités syndicales, pour devenir animateur au Centre d’animation culturel de Corbeil (91). Chargé des relations avec les CE, j’avais envie de faire découvrir à mes collègues de la Snecma ou d’IBM un monde qu’ils ne connaissaient pas. J’allais leur parler de la danseuse Maguy Marin ou de la chanteuse Anna Prucnal. Ensuite, je me suis rapproché de l’Union départementale CGT de l’Essonne et c’est lors d’un congrès de l’UD que j’ai rencontré Marius Bertou, responsable de la Commission culturelle confédérale.

 

A.M. –  Il vous suggère de devenir le responsable culturel du comité d’entreprise de Renault Billancourt ?

J.M.-L. – Oui, on est en 1981. Avec Jack Lang, au ministère de la Culture, qui lance des conventions avec les CE, suite au rapport de Pierre Belleville « Pour la culture dans l’entreprise ». Je propose un projet avec le compositeur Nicolas Frize, qui est accepté. Ça donne « Paroles de voitures » avec une première phase d’enregistrement des sons de Billancourt, leur montage avec les réactions des ouvriers. Celles-ci vont donner lieu à la mise en cause des nuisances sonores dont ils sont victimes, mais cela va bien au-delà : les colosses qui travaillent aux presses témoignent des répercutions ce1sur leur sexualité que provoquent leurs mains déformées… Viendra ensuite le temps de la création électroacoustique, qui nécessitera la collaboration d’une soixantaine d’ouvriers pour assurer les chœurs. Fin 1984, trois concerts sont organisés dans les forges de Billancourt, ouverts au public : 3000 personnes y assistent !

 

A.M. – Responsable à l’association Travail et Culture et des affaires culturelles de la ville de Bobigny (93), vous prenez la suite de Marius Bertou à la CGT en 1991. En quoi consiste votre travail ?

J.M.-L. – A faire connaître aux camarades des Unions locales et départementales de la CGT la politique culturelle que porte la confédération. D’abord rendre la culture accessible à tous par des mesures tarifaires, permettre ensuite la rencontre avec les créateurs sur la base d’un compagnonnage… On crée alors des missions départementales : dans le Vaucluse autour du festival d’Avignon, dans les Alpes Maritimes avec le festival de Cannes ou encore en Gironde avec le festival d’Uzeste… On met aussi en place une cinquantaine de résidences d’artistes.

 

A.M. – « Si vous attendez la fin des luttes pour vous intéresser à la culture, vous ne vous y intéresserez jamais, alors qu’elle peut vous aider. » La réplique de Paul Puaux, collaborateur de Jean Vilar en Avignon, aux métallos qui lui signifiaient que les revendications sociales passaient avant le théâtre, résonne toujours sacrément, non ?

J.M.-L. – Dans le syndicalisme, trop souvent la culture est considérée comme un but et non comme un moyen. Une conception erronée qui pèse et freine la rencontre du monde du travail avec celui des arts. Propos recueillis par Amélie Meffre

 

CE, un héritage contrasté

Préfacé par Jean Auroux, le ministre du Travail du premier gouvernement Mitterrand en 1981, superbement illustré de photos d’archives et de nombreux documents inédits, « Voyage au pays des CE, 70 ans d’histoire des comités d’entreprise » raconte avec talent, par le texte et l’image, une histoire bien trop souvent ignorée des salariés, encore plus du grand public. Celle d’une structure originale, issue des combats de la Résistance et des utopies du CNR : l’Ordonnance de février 1945 puis la Loi de mai 1946 offrent aux salariés, outre les dispositions économiques, le pouvoir d’investir le champ social et culturel dans et hors l’entreprise… Comme le rappellent à juste titre les deux auteurs, Patrick Gobert et Jean-Michel Leterrier, il faudra cependant quelques années pour que « les CE trouvent leurs marques, se dégagent d’un siècle de paternalisme et affirment leur propre singularité ». Avec de belles réussites sociales et culturelles, expos-concerts-création de bibliothèques-représentations théâtrales-ateliers amateurs, dont l’ouvrage nous délecte avec gourmandise !

En ce début de XXIème siècle, l’image en est pourtant quelque peu brouillée, l’héritage contrasté… Outre les gouvernements successifs qui n’ont eu de cesse de rogner les pouvoirs des CE et le temps de délégation de leurs élus, crise économique-bas salaires et précarité de l’emploi contrarient durablement leurs objectifs. De contestataires supposés de l’ordre économique au cœur de l’entreprise, forts des 11 milliards d’euros qu’ils gèrent globalement au niveau national, ils sont devenus bien souvent de simples prestataires de services : cantine, sapin de Noël, chèque-cadeau, billetterie de spectacles. A la merci, ou à la solde, des rapaces de l’industrie des loisirs ou du tourisme, des marchands de foie gras ou autres colis gastronomiques… Que peut-on lire, en exergue des pages internes de couverture du livre ? « Si on supprimait l’arbre de Noël, on aurait une manifestation dans le local du CE ! », affirme l’un, « notre rôle n’est pas tant de redistribuer de l’argent que de faire participer les salariés à des ce3activités », soutient l’autre. Le parfait résumé d’un héritage contrasté. 

Les faits sont têtus : hormis ceux qu’il est convenu d’appeler « gros CE » (SNCF, EDF-GDF, métallurgie, Air France, agroalimentaire…)  qui proposent, ou pourraient proposer, une politique culturelle et sociale un peu plus innovante, force est de reconnaître que seules les convictions d’élus motivés parviennent encore à mettre en œuvre les intuitions premières ! Parfois même contre ou dans l’indifférence du syndicat qui, progressivement, a déserté le terrain en déléguant ses responsabilités à de supposés « spécialistes ». L’étude, menée conjointement en Rhône-Alpes par l’université Lyon II et le comité régional CGT, est emblématique à ce sujet. Et le film qui en est tiré, disponible d’ici peu à la projection, certainement tout autant…

Sans parler de ces milliers de petites entreprises, comptant moins de 50 salariés, ne disposant pas de CE : à quand une revendication syndicale, clamée haut et fort, exigeant le droit pour tous à bénéficier d’un comité d’entreprise ? Y.L.

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