Sur la scène de la Comédie de Reims (51),Maurin Ollès présente Hautes perchées. Une pièce sur les femmes addictes à la drogue, la place des institutions de santé et de justice. Entre musique et humour, un spectacle divertissant et instructif.
Le nom de sa compagnie théâtrale, déjà, en dit long sur le personnage ! À la tête de La crapule, Maurin Lollès s’impose de longue date comme un homme qui sait où poser la sienne, dans les marges diverses et variées de la société : hier jeunes délinquants ou personnes autistes, aujourd’hui femmes addictes à la drogue. Une population marginalisée, invisibilisée… Normal, comme pour l’alcoolique, l’image du toxicomane reste figée dans l’imaginaire commun, celle d’un homme !
Aussi, pour écrire et construire le spectacle, le metteur en scène est parti à la rencontre des publics concernés, des multiples intervenants et spécialistes. Dont les propos se retrouvent sur le plateau autour de quatre figures féminines premières : Marie-Fleur, consommatrice de drogue (incarnée par Mélissa Zehner), Zouzou, directrice d’une structure de soins (Émilie Incerti-Formentini), Mona, juge de l’application des peines (Clara Bonnet) et Astrid, chercheuse sur les questions de drogues (Mathilde Edith Mennetrier). Et pour les accompagner, entre musiques et chansons, un trio de musiciens qui déborde d’énergie et de sonorités.
Loin du banal théâtre documentaire, Hautes perchées nous offre d’authentiques séquences de vie. Qui mêlent joies et douleurs, espoirs et rechutes pour poser au final les questions qui fâchent : quelle mise en place d’une politique de prévention, quels moyens humains et financiers accordés aux structures sanitaires et sociales ? « La pièce se termine en musique, en fanfare ! Elle nous aura fort surpris, bien divertis et sacrément instruits », écrivait notre consœur Amélie Meffre en ces colonnes. Avec l’humour au rendez-vous, une manière originale d’inviter chacune et chacun à se sentir concerné. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Hautes perchées, Maurin Ollès : Du 02 au 05/06, 20h. La Comédie, 3 Chaussée Bocquaine, 51100 Reims (Tél. : 03.26.48.49.10). L’Atelier, 5mn à pied de la Comédie, 13 rue du Moulin brûlé.
Sur la scène du PIC, le Petit Ivry Cabaret (94), Albert Meslay l’avoue, Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot! Une affirmation du maître de l’absurde, quelque peu déjanté, qui offre un condensé de ses trois derniers spectacles. De l’humour hautement personnalisé !
Héritier de Devos et Desproges, Albert Meslay se joue des mots avec intelligence, mais surtout grande impertinence ! Le cheveu rebelle, truculent prince-sans-rire sous ses insolentes bacchantes, il distille son humour noir et décalé dans l’espoir de dérider bien-pensants et mieux-disants coincés entre point et virgule, assommés à coups de poing-virgule… Habitué à donner son avis sur tout et n’importe quoi sans même qu’on lui ait demandé, surtout sur ce qui ne le regarde pas, en toute bonne foi il est capable de vous faire prendre une crevette pour un homard. Ce qui ne l’empêche pas d’avouer dans la foulée, et avec grand naturel, qu’il n’est pas toujours d’accord avec ce qu’il pense ! Et donc avec ce qu’il déclame, propos et regard altiers derrière pupitre et micro… En cette nouvelle version de sa pataphysique labellisée par les plus éminents futurologues, le professionnel de la profession le reconnaît enfin après plus de trente ans d’exercice, Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot : il était temps !
Un savoureux condensé de ses trois précédents spectacles : L’albertmondialiste, Je délocalise, La joyeuse histoire du monde… Une prestation peu banale qui confirme nos craintes à l’encontre de ce personnage hautement infréquentable, ce Meslay qui se mêle de tout et de rien ! Un agité du buccal lorsque sa langue fourche sur une affirmation pointue, un agité du bocal quand les poissons rouges perdent de leur couleur, un agité du bocage lorsqu’il s’embourbe sur les terres bretonnes de son enfance, un agité du global lorsqu’il dénonce les grands maux de la planète : le réchauffement climatique qui fait froid dans le dos, le serment hypocrite des médecins, le cerveau des Blancs dénué de toute matière grise. Si divers journalistes sportifs ont coutume de refaire le match à la radio ou à la télé, l’individu avoue des ambitions bien plus nobles : refaire le monde, de l’ère de la pierre mal taillée à celle de la bombe atomique… Il s’improvise aussi historien, affirmant par exemple que Louis XVI, roulant en charrette vers la guillotine, regretta fort de n’avoir point aboli la peine de mort.
Albert Meslay ? Un visionnaire louant les extravagances de sa grand-mère, une femme d’avant-garde qui se fit tondre dès 1945, un artiste clairvoyant qui brave les crises financières en délocalisant sa petite entreprise : pour écrire ses sketches,il s’entoure d’auteurs comiques issus de pays émergents, de préférenceà monnaie faible… Succès garanti, à moindre coût, le rire en sus ! Yonnel Liégeois
Je n’aime pas rire, ça me rappelle le boulot, Albert Meslay : le 23/05, 20h30. Le Petit Ivry Cabaret (PIC), 11 rue Barbès, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.46.72.64.68). Le 29/05, au festival Les promenées d’Heugas (40).
Aux éditions Globe, Stefano Massini publie Donald. Sans caricature, une partition littéraire qui appelle la scène. Avec ou sans musique !
Stefano Massini est un écrivain, un auteur dramatique d’envergure, dont la pièce les Frères Lehman, sur la banque d’investissement qui provoqua la crise financière monstre de 2008, a connu un retentissement international. Il vient d’ajouter à son répertoire, riche de quelque vingt-cinq œuvres théâtrales dont 7 minutes, un texte sobrement intitulé Donald. C’est de Trump qu’il s’agit. On l’a en couverture, avec sa cravate rouge qui tombe jusqu’à la braguette.
Le mérite littéraire de ce texte n’est pas dans la caricature (Trump n’est-il pas naturellement la sienne ?), mais dans la stricte genèse de son apparition au monde jusqu’au sommet de sa tour de New York, quand Stefano Massini lui fait dire : « L’heure est venue, oui/ l’heure est venue/de descendre/ parmi les fourmis/ dans la fourmilière/ l’heure est venue/ de descendre/ en ascenseur/ à pic/ du penthouse au niveau zéro/ voire/ voire/ peut-être/ encore/ plus bas », car « La domination/ n’est pas en haut/ elle est là/ en bas/ dessous »…
Ainsi va s’accomplir, à rebours, l’assomption plébéienne du slogan « Make America Great Again ». Auparavant, on aura suivi, à la lettre, les étapes de la vie d’un cancre blond qui escroquait déjà ses condisciples, rejeton d’une mère écossaise et d’un père d’origine allemande, guidé par la hargne d’un combattant du ring qui s’inspire du général Custer, lequel n’était que colonel. Devenu progressivement un promoteur immobilier cousu d’or, dans l’Amérique des Cadillac et des burgers, peuplée de miss à tout faire, Donald a de surcroît été formé au cynisme le plus éhonté par son âme damnée, son « best friend », l’avocat Roy Cohn.
Donald apparaît tel un brûlot écrit par la main d’un homme civilisé, né à Florence, pour qui l’esprit de finesse est spontané. Il ne dénonce pas bille en tête la bêtise au front de taureau du personnage, ses tares moquées ou excusées du bout des lèvres. Il s’en tient à une distance certaine. Il ne fait que laisser entendre, en somme, dans la partition au caractère objectif de son poème narratif dramatique, en vers blancs à parfaitement scander. Pour sûr, cela appelle la scène, à une seule voix d’homme ou de femme, ou encore de façon chorale pour un oratorio grinçant avec ou sans musique. On aimerait bien voir et écouter ce Donald prenant corps. Stefano Massini, son auteur, a pu affirmer, magnifiquement, que « le théâtre est le dernier rite laïc ».Jean-Pierre Léonardini
Donald, Stefano Massini, traduit de l’italien par Nathalie Bauer (Globe, 272 p., 20€)
Au théâtre de L’épée de Bois, Bernard Sobel présente Les Anonymes. Le metteur en scène, âgé de 90 ans, met en regard deux auteurs de langue allemande, Franz Kafka et Hermann Broch, poursuivant une exploration jusqu’à l’os de textes en écho avec notre temps. Paru dans le quotidien L’humanité, un article de Samuel Gleyze-Esteban
Voilà des années que le théâtre de Bernard Sobel se résout à un quasi-ascétisme, contraint par le peu de moyens avec lesquels il se débrouille aujourd’hui. Cette épure lui donne la force du geste théâtral rendu à son opération essentielle : faire entendre des textes qui nous précèdent, mais qui travaillent au fond des préoccupations sans âge, qui peuvent être aussi les nôtres. Dans ce diptyque intitulé Les Anonymes se jouent, chaque soir, trois textes. Deux de Kafka, L’Instituteur de village (joué en alternance avec En construisant la muraille de Chine) et Le Secret d’Amalia, que Sobel charrie comme une obsession, mais qui s’offre à chaque fois dans la profondeur irréductible de son intrigue. Puis un texte de Hermann Broch, Le Récit de la servante Zerline, emprunté au chapitre cinq des Irresponsables.
Entre les murs de pierre de la grande salle du théâtre de l’Épée de bois, à la Cartoucherie, ce corpus, à l’aide d’une belle distribution, déploie un ballet d’individualités bouleversées, en lutte intérieure avec des structures sociales qui les dépassent, les déterminent, mais sur lesquelles, soudain, elles parviennent à mettre des mots dans un brutal accès de clairvoyance. Ce sont eux, les Anonymes du titre donné par Sobel : des figures qui sortent du silence quotidien et docile pour se mettre à parler. Des âmes intranquilles, défilant en passagères, charriant leurs histoires, leurs poids de vie, et disparaissant, mais sans avoir commis, par leur tracas, une faille dans l’ordre tacite des choses.
« Le Secret d’Amalia », tiré du « Château » de Kafka
Chez Kafka, c’est ce commerçant aux prises avec un instituteur de village, lequel, ayant publié dans l’indifférence générale un article scientifique sur l’apparition d’une taupe géante dans la région, s’en prend à celui qui, en voulant se faire écho de sa découverte, a produit un texte mieux argumenté. Le récit très drôle de cette passe d’armes, fait par Claude Guyonnet, oppose deux hommes voués à être ignorés par les sphères légitimes de la production de savoir. Puis il y a Le Secret d’Amalia, tiré du Château, où Olga (Valentine Catzéflis) raconte à l’arpenteur K. (Matthieu Marie), à un moment de sa pérégrination sans fin, l’ostracisme dont a été frappée sa famille après que sa sœur a subi, par voie épistolaire, un déshonneur jamais détaillé.
Dans le Récit de la servante Zerline, une domestique (Julie Brochen) se livre à cœur ouvert à un locataire de passage (Sylvain Martin). Klaus Michael Grüber l’avait mis en scène en 1986, à un moment où le dénuement de son théâtre s’était déjà affirmé. Jeanne Moreau était Zerline, que le metteur en scène allemand définissait comme une « terroriste de l’amour ». Zerline aime, mais son amour est pris dans la contrainte de son rôle social. Alors elle manigance, regagne un peu de pouvoir, traversée de la « mauvaiseté » qu’elle observe chez tous les autres. Broch en faisait un témoin de l’ordre du monde qui laissera s’épanouir le nazisme.
Un théâtre du peuple
Comme les créations précédentes de Sobel, Les Anonymes est un spectacle d’un dénuement extrême, mais il ne faut pas prendre ce dénuement pour une absence de forme. Ici, il redouble à la fois des récits émis depuis une position matérielle de rien (seul le décor esquissé d’une chambre bourgeoise pour le récit de Broch, mais où Zerline est cantonnée à une position de servante) et produit une dialectique entre les corps et les structures sociales dont ceux-ci dépendent. Chez Kafka particulièrement, le dédale de noms propres, de quasi-homonymes, de métiers et de fonctions finit par tourner tout seul au-dessus des hommes comme une machine bureaucratique infernale. En juxtaposant ces anonymes, témoins d’un moment où l’humanité commence à se déliter – dans la modernité bureaucratique chez Kafka, dans le nazisme chez Broch –, Sobel dessine aussi trois portraits de personnages secondaires qui, en se mettant à parler, prennent le devant de la scène, et éclairent de leur lucidité une armature sociale jamais révélée.
Ce théâtre du peuple, celui qui fonda le Théâtre de Gennevilliers le réalise avec des moyens extrêmement réduits, dans des conditions de production difficiles. Mais l’intuition fine de son collage permet à ces textes de faire résonner quelque chose de crucial au moment où les démocraties semblent sombrer sur le dos de peuples aliénés à leurs propres consciences. Ce qu’il y a de plus émouvant dans Les Anonymes, c’est la force performative rendue à cette parole qui, quand elle surgit, brise le statu quo, et menace de réveiller avec elles d’autres âmes de leur rêve obscur. «Faisons tout pour ne pas céder à la fatigue», écrit Bernard Sobel dans les quelques lignes qui accompagnent le spectacle. Lui a passé les 90 ans, mais il ne cède pas. Samuel Gleyze-Esteban, photos Vincent-Arnaud Chappe
Les anonymes, Bernard Sobel : jusqu’au 17/05, du jeudi au samedi à 19h et 21h pour l’intégralité, le dimanche à 14h30 et 16h30 pour l’intégralité. Théâtre de L’épée de bois, la Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél : 01.48.08.39.74).
Au théâtre de l’Essaïon (75), Céline Caussimon présente Je n’ai pas lu Foucault. L’auteure et comédienne restitue les ateliers d’écriture sur la peinture qu’elle a menés en prison. Vus par les yeux des détenus, les tableaux des grands maîtres apparaissent sous un jour nouveau.
Céline Caussimon a joué au théâtre et au cinéma. Chanteuse, elle a enregistré plusieurs albums chez Harmonia Mundi, dont un Coup de Cœur de l’Académie Charles Cros. Autrice, elle anime aussi des ateliers d’écriture. Pour ce faire, l’idée lui est venue d’utiliser, comme support, des œuvres picturales quand, un jour, au Louvre, elle est tombée en arrêt devant Le Tricheur à l’as de carreau de Georges de La Tour (1635). Pour elle, cette scène, digne d’un film policier, a servi de déclic à son projet : « Pas besoin d’avoir appris la peinture pour regarder », a-t-elle pensé.
Journal de bord d’une comédienne
Sans autre notion d’histoire de l’art que sa propre culture générale, elle a réussi, à partir d’images célèbres, à faire s’évader quelques heures hommes et femmes enfermés derrière les barreaux à Meaux, Fresnes, Fleury-Mérogis, Bois-d’Arcy ou Melun… Seule en scène avec un vidéo projecteur, la comédienne affiche les œuvres de Van Gogh, Basquiat, de La Tour, Picasso, Rembrandt… et incarne tous les rôles : détenus, surveillants et coordinatrices culturelles. « J’ai voulu témoigner de ces personnes en marge. Pour ne pas oublier qu’elles sont là, invisibles et juste à côté de nous. »
« Amin, Thierry, Brice, Kevin, Yunes, Mathis, c’est pas des noms, c’est du chagrin », dit le texte de Céline Caussimon. Elle ne sait pas pourquoi ils ou elles sont là, ni comment ils ou elles vont réagir. Mais bientôt, derrière ces listes de noms, des personnes prennent vie, avec leurs mots à eux, qu’elle rapporte sans retouche. Le temps du spectacle, le public va confronter son regard, sur des œuvres que souvent il croyait connaître, à l’œil neuf des détenus. Ces « taulards », une fois leur réticence à rédiger dépassée, ont su voir une foule solidaire dans la Ronde de nuit, la solitude d’une poule noire perdue dans une cour de ferme de Gauguin, la barrière qui protège l’enceinte d’une maison paradisiaque dans Étendre le linge de Berthe Morisot. « Ça ressemble à notre cellule », écrit l’un d’eux à propos de la Chambre de Van Gogh à Arles, à cause de la fenêtre à croisillons au fond de la pièce.
Un espace de liberté
Avions-nous vu le couple dans l’ombre, en arrière-plan, dans Chop Suey d’Edward Hopper, qui représente en pleine lumière deux femmes dînant au restaurant? « Une scène de rupture, selon Nadia. Ça va exploser, c’est dans le fond que ça se passe ! » Leurs textes sont le reflet de leur vécu. Quand la comédienne propose qu’on se promène dans un tableau, l’un d’eux proteste : « Se promener ici c’est sortir voir des murs ; il faut dire “on va partir dans un tableau ». Certains n’ont pas perdu leur humour, comme cet homme, devant Le Voyageur contemplant une mer de nuages, de Caspar David Friedrich : « Maintenant que t’es là, comment tu vas redescendre ? »
Tracasseries administratives, fouilles au corps, mitard… La violence de la prison s’insinue en filigrane dans la pièce et les échos du monde carcéral nous parviennent par bribes. « Si le jaune était une couleur de la journée », écrit Christelle, « ce serait 18 heures 40, quand les portes de chaque chambre se ferment dans un grand fracas de clefs tournées dans les serrures ». L’autrice s’interroge : qui a inventé la prison, ça sert à quoi ? Elle avoue ne pas avoir lu Surveiller et punir, naissance de la prison, mais tel n’est pas le propos du spectacle. Il s’agit pour elle de partager avec le public une expérience qui l’a marquée et dont elle nous expose tenants et aboutissants.
Malgré une mise en scène sans grand relief et une narration un peu décousue, la sincérité de l’interprétation et les personnages qui émergent de ce récit ont de quoi toucher. Et pourquoi pas (re)lire Foucault dans la foulée ? Mireille Davidovici
Je n’ai pas lu Foucault, de et avec Céline Caussimon : jusqu’au 02/06, le mardi à 19h. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
Au théâtre des Gémeaux Parisiens (75), se déroule le festival Sens. Un mois de découvertes de pièces interprétées en solo, le plus souvent des créations audacieuses.
Elle donne corps et vie à pas moins de dix-huit personnages. Passionnés, sensibles et truculents, bousculés par l’existence, mais rebelles chacun à sa manière. Pourtant elle est seule en scène. Car tel est le principe de ce festival qui pour la seconde année, et pendant plus d’un mois, invite sur le plateau des spectacles qui se jouent en solo (ou presque). Dans Rosy et moi – 274 jours, Elodie Menant est Valentine, une jeune femme qui découvre que son horizon vital est subitement bouché quand les médecins lui diagnostiquent une sclérose en plaques. Des traitements médicaux sont disponibles, mais aujourd’hui aucun ne permet de guérir. La pièce s’inspire du récit-témoignage de Marine Barnerias (éditions Flammarion) dans lequel elle raconte sans fausse pudeur la découverte de sa maladie, puis son refus d’envisager pour toute solution un avenir en fauteuil roulant. La jeune femme découvre alors sa force pour réaliser des rêves. Elle va voyager, loin, pour découvrir d’autres cultures, d’autres sociétés, d’autres amitiés. Pour continuer à vivre en dépit de la forme incurable de sa maladie. Mise en scène par Éric Bu, Élodie Menant que l’on a pu applaudir notamment dans Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty, spectacle qui lui a valu deux Molière en 2020, déploie une belle énergie. Peu d’accessoires lui sont nécessaires sur le plateau vide, mais avec beaucoup d’humour, elle redonne espoir.
De l’opéra de Paris au seul en scène
Ce festival, dénommé « SenS » (avec deux grand s) est « un rendez-vous précieux » estime Delphine Depardieu, marraine de cette deuxième édition. À l’affiche, pas moins de quatorze spectacles qui sont des créations récentes pour la plupart. Tel est le cas du Rappel des oiseaux, mis en scène et adapté par Orianne Moretti, d’après Le journal d’un fou de Nicolas Gogol. La chorégraphie est de Bruno Bouché. Le danseur étoile Mathieu Ganio, qui a récemment pris sa retraite de l’Opéra national de Paris, est accompagné au piano par Guilhem Fabre. Il incarne ce personnage décalé, fonctionnaire subalterne qui comprend le langage des chiens et croit être le roi d’Espagne. Musique, danse et texte se répondent étonnamment, comme dans un miroir à plusieurs faces.
Parmi les autres pièces à découvrir, Être ou ne pas être. William Mesguich est l’interprète et l’auteur (avec la participation de Rebecca Stella pour l’écriture et la mise en scène) de ce spectacle qui sera repris en juillet à Avignon. Également ici puis dans le Off avignonnais, notons un original 22 minutes avec Benoît Solès. Pour la première fois seul sur les planches, il est mis en scène par Tigran Mekhitarian. Auteur du texte, il interprète Ali Agça, le jeune turc qui tenta d’assassiner le pape Jean-Paul II en 1981. Le comédien s’est distingué en 2018 avec sa poignante Machine de Turing. Vive la curiosité ! Gérald Rossi
Festival « Seul.e en Scène » : jusqu’au 07/06. Théâtre des Gémeaux Parisiens, 15 rue du Retrait, 75020 Paris (Tél. : 01.87.44.61.11).
Sur la scène du 100, l’établissement culturel et solidaire de Paris, Gilles David présente Au plus près de ces voix. L’adaptation du récit poétique de Chahla Chafiq, avec Jean-Paul Sermadiras en récitant et la chanteuse iranienne Salmi Elahi. La conversion d’un enseignant, en faveur du mouvement Femme, Vie, Liberté.
« Aucun danger, je ne risque rien », songe l’homme, déambulant sur les boulevards de Téhéran. Au loin des cris, des sirènes, des chants, une manifestation de plus contre le régime au pouvoir… Le professeur d’histoire à la retraite se déclare démocrate, heureux d’être père de deux garçons en ces temps où les filles se voient contraintes de porter le voile. Fier d’avoir autorisé la libre expression de ses élèves, tempérant seulement l’ardeur des débats quand la parole devenait sulfureuse, surtout dangereuse pour leur avenir. Il se souvient surtout d’une élève enflammée, sa parole intelligente et sa voix convaincante. Qu’est-elle devenue ? Aujourd’hui disparue, probablement exécutée… À sonner l’heure de les écouter au plus près, ces voix proches et lointaines ! Celles que fait entendre Chahla Chafiq, l’écrivaine et sociologue iranienne réfugiée en France depuis 1981.
L’enseignant se remémore, s’interroge. Sur son comportement d’hier à aujourd’hui, refusant la violence par sagesse, préférant distance et recul face aux soubresauts politico-religieux, privilégiant les chemins de la connaissance aux sentiers de la révolte. Jusqu’à la mort de la jeune Mahsa Amini en 2022 sous les coups de la police des mœurs, jusqu’à la création du mouvement Femme, Vie, Liberté au lendemain de son décès, jusqu’à la vision de toutes ces femmes, jeunes ou non, qui bravent les diktats des ayatollahs au risque de leur vie… Par complaisance et mutisme, lui complice du régime par peur et non par sagesse ? La remise en cause est frontale, brutale. N’a-t-il pas interdit à son épouse bien aimée, et amoureuse du chant, de se produire en concert public : pour la protéger d’hypothétiques ennuis, elle qui aspirait à faire entendre sa voix, surtout pour se protéger lui d’éventuelles représailles sur sa carrière. Au nom perdu de son ancienne élève, surgit et s’impose alors celui de Taheretqu’au siècle précédent, déjà, les religieux ont assassiné !
Rebelle et insoumise, la poétesse et théologienne de renom peut être considérée comme la première féministe iranienne. Très tôt, elle s’intéresse à la littérature et à la poésie, à la religion comme à la politique. Passant outre les remontrances familiales ou conjugales, professant des idées et convictions qui dérangent…Dans la Perse des années 1840-50, elle s’oppose aux mollahs corrompus et dénonce l’hypocrisie de la société. « Elle prône l’égalité des hommes et des femmes, réclame une réforme profonde de la société sur le divorce et l’héritage, critique directement la charia », commente l’iranologue Yves Bomati. En 1848, lors d’une conférence publique, bravant l’interdit, elle enlève son voile devant tous les hommes ! Un geste qui lui sera fatal, elle est étranglée avec son propre foulard.
« Nul cheikh ne siégera plus sur le trône de l’hypocrisie ! Nulle mosquée ne fera plus commerce de la piété ! (…) La tyrannie sera terrassée par la main de l’égalité. L’ignorance sera démolie par la force de la vérité. La justice étendra son tapis en tout lieu et l’amitié plantera ses arbres partout. »
Dans la mise en scène sobre et épurée de Gilles David, seules importent les voix. Celle de Jean-Paul Sermadiras, grave et tourmentée, celle de Salmi Elahi au chant guttural et perçant, deux voix qui dialoguent et s’interpellent. D’une grâce totale, d’une tragique beauté, d’une urgence absolue tandis que sont projetées les images d’une répression massive et sanguinaire. Yonnel Liégeois
Au plus près de ces voix, Gilles David : les 12 et 13/05, 20h. 100 ecs, 100 rue de Charenton, 75012 Paris (Tél. : 01.46.28.80.94). Lors du festival d’Avignon, du 04 au 25/07 à 18h30, au Théâtre de la Porte Saint-Michel (Tél. : 09.80.43.01.79).
Au théâtre du Châtelet (75), Géraldine Aliberti-Ivanez présente Berlioz trip orchestra. Le portrait prodigieusement hallucinant d’Hector Berlioz à l’heure où il compose sa Symphonie Fantastique. Avec Régis Royer, prodigieusement halluciné à l’heure où sa voix bat la mesure, et l’Orchestre de chambre de Paris.
Paris 1827, lever de rideau au théâtre de l’Odéon où l’on joue Hamlet… Dans la distribution la comédienne anglaise Harriet Smithson, dans la salle le jeune Hector Berlioz qui en est amoureux fou : las, une passion romanesque qui n’est pas partagée, aucune réponse à la quarantaine de lettres qu’il lui a adressées ! Douterait-elle de son génie ? Il n’en manque point, il va lui prouver, elle ne pourra plus se dérober. Décision est prise, il le proclame grandiloquent, il va composer une œuvre dont on ne cessera de parler, que le monde entier ne cessera de jouer, d’écouter et de louer. Impressionnante, hallucinante, « dé-concertante », carrément fantastique pour orchestre de 467 musiciens, 12 bassons et 30 pianos… Du grandiose, du jamais vu ni entendu, du lourdcomme d’aucuns le signalent avec humour, du Berlioz trip orchestra, du costaud !
Les partitions étalées au sol, foulées au pied par un compositeur halluciné, qui bat autant la mesure qu’il se débat avec ses démons intérieurs. Shooté à l’opium et à d’autres substances illicites comme l’on dit communément, imbu de sa personne, perclus d’envies de meurtre, roulant à terre dans sa bestiale déchéance… Fantôme ambulant mais inspiré de milliers de notes se bousculant à portée de lignes, l’archet caracolant sur les cordes du violon les doigts sur les pistons de la trompette, la marche triomphale tambourinant dans son esprit embrumé pour rebondir sur la grosse caisse. Qu’est-il donc, cet imaginaire homme d’orchestre gesticulant à en perdre la raison, noyant son chagrin dans l’étreinte d’un banal bout de chiffon ? Berlioz, mais c’est bien sûr Hector, c’est Régis Royer personnifié, le comédien fantastiquement déjanté à la chemise échancrée et au cheveu ébouriffé comme son maître compositeur ! Délirant, déroutant dans l’outrance et la démesure tandis que s’égrènent d’une rangée l’autre de spectateurs, entre cris et saillies verbales, les accents mélodieux et fulgurants d’une improbable mais authentique Symphonie Fantastique achevée en 1830, extraits sonores de l’Orchestre philarmonique de Strasbourg.
Musicologue, habituée à travailler avec de grandes formations, Géraldine Aliberti-Ivanez orchestre avec doigté plus qu’elle ne met en scène l’accouchement de cette œuvre grandiose. Nous plongeant dans la création à l’heure où les notes s’harmonisent, nous conviant image et son à passer avec intelligence du sol mineur au ré bémol majeur, nous faufilant dans la fosse d’orchestre afin de mieux comprendre… Pour néophytes, amateurs éclairés, musiciens patentés : c’est goûteux, fabuleux, c’est fantastique ! Yonnel Liégeois
Berlioz trip solo, Géraldine Aliberti-Ivanez : le 11/05 à 20h, en version symphonique avec l’Orchestre de chambre de Paris. Théâtre du Châtelet, 1 place du Châtelet, 75001 Paris (Tél. : 01.40.28.28.40).
Rage, Colère, Révolution
« Passionnée par toutes les musiques, autant savante que populaire, et issue des quartiers populaires, il me tient particulièrement à cœur de reconnecter la musique avec l’époque et ses enjeux sociétaux dans laquelle elle se diffuse. La musique classique est largement subventionnée alors qu’elle ne touche qu’une petite tranche de la population. Symbole d’un pouvoir et d’une organisation politique dont les pouvoirs publics font tout pour brandir comme un étendard et maintenir encore debout, la musique classique semble totalement déconnectée du réel alors qu’elle nous raconte, dans son for intérieur, des questions de rage, de colère, d’exaltation, de révolution, qui racontent si bien notre époque actuelle ».
« J’aimerais que ce spectacle donne le courage à tout un chacun de réaliser ses rêves les plus fous et défier les obstacles les plus difficiles. Je crois que c’est cette énergie qu’insuffle le spectacle ! La folie au service du rêve ».
Géraldine Aliberti-Ivanez, auteure et metteure en scène
Au Théâtre Jacques Brel de Talange (57), la compagnie MégaloCheap présente Faire commune ?. De Malakoff en région parisienne au festival Hommes et Usines en Moselle, un voyage original et musical dans l’histoire du mouvement ouvrier.
Tout commence comme une répétition. Un groupe de comédiens souhaite raconter l’histoire sociale d’une ville, en l’occurrence Malakoff, dans le département des Hauts-de-Seine, c’est-à-dire tout près de Paris. Très vite, ils constatent que ce récit, pour être le plus juste possible, doit être mis en résonance avec la grande histoire, nationale, voire au-delà. Un récit très réel, mais qui n’est pas beaucoup présent dans les livres historiques et scolaires. Tel est le défi que s’est lancé la compagnie MégaloCheap. Avec Faire commune ?, « la musique tient une place prépondérante dans le spectacle, avec là aussi un véritable travail de documentation historique, pour une immersion plus grande dans l’ambiance sonore des époques traversées », explique Garance Guierre, à qui l’on doit aussi la mise en scène.
Coproduction avec la Bourse
Comment résumer environ cent cinquante ans d’histoire sociale en moins d’une heure et demie ? À partir de l’histoire locale d’une petite ville – Malakoff, donc –, qui fut une des premières à se doter d’un conseil municipal à dominante communiste et qui, depuis, entretient cette dynamique. Avec en fond sonore toute une palette de solidarités. Jacqueline Belhomme en est aujourd’hui la première magistrate, et un homme, Léo Figuères, qui occupa cette fonction pendant plus de trente et un ans, a durablement marqué l’histoire de sa ville. Il apparaît d’ailleurs dans le spectacle, comme un clin d’œil, applaudi par l’assistance. Alors que les femmes n’avaient pas le droit de vote (accordé en 1944 seulement), on notera aussi qu’en 1925 une ouvrière a été élue au conseil municipal. D’où la date du 10/05 pour la représentation au Théâtre 71, hautement symbolique : 100 ans jour pour jour, après l’élection d’Augustine Variot ! Ce n’est pas la seule originalité mise en lumière. Le spectacle, et ce n’est pas commun, sans jeu de mots, est coproduit par la Bourse du travail CGT de la localité francilienne. Sa présidente, Nawel Benchlikha, se réjouit « qu’un spectacle construit à partir des petites gens qui ont fait l’histoire, avec leurs combats sociaux menés de façon collective, parle à tant de monde ».
Des collégiens de troisième du collège Paul-Bert, proche de la maison de quartier où Faire commune ? a été joué plusieurs fois en avril, ont, avec leur professeur, découvert des moments jusque-là inconnus de leur histoire proche, parfois familiale, le théâtre jouant alors un effet de miroir. Le Front populaire (1936), les grandes grèves des mineurs (1963), la Résistance (etc…) ponctuent la pièce basée sur un imposant travail d’écriture à partir des archives. Ce qui permet d’exprimer, souvent au mot près, la pensée de tous ces hommes et femmes d’alors. MégaloCheap ne se prive pas non plus de convoquer l’humour avec une parodie saignante d’un plateau de télévision justement censé parler d’histoire.
L’assemblage fait mouche, à chaque fois l’équipe fait salle comble. Assurée de participer, comme dit Nawel Benchlikha, « à des actions d’éducation populaire qui, on le constate, parlent vraiment à tout le monde ». La pièce s’interroge, au final, sur les luttes à venir. Forcément, le public se sent bigrement concerné. Gérald Rossi
Faire commune ?, compagnie MégaloCheap : le 07/05, 20h. Théâtre Jacques Brel, Rue Joliot Curie, 57525 Talange (Tél. : 03.87.70.87.83).
Au Quartz, la scène nationale de Brest (29), Joachim Latarjet présente C’est mort (ou presque). Sous le regard du metteur en scène Sylvain Maurice, la mise en musique des textes du poète Charles Pennequin. Fulgurants, extravagants et drôles… Un spectacle où la parole résonne fort d’une note à l’autre.
Une petite estrade, tout autour moult micros et instruments de musique, C’est mort (ou presque)… Authentique homme-orchestre sous l’œil avisé du metteur en scène Sylvain Maurice, l’homme entame sa partition d’une incroyable originalité ! C’est lui déjà qui accompagnait musicalement Vincent Dissez dans son inoubliable interprétation de Réparer les vivants, l’adaptation du récit de Maylis de Kérangal par le même dramaturge. Quelques doigts qui tapotent la console à proximité, battements de cœur ou sons venus d’ailleurs, Joachim Lartajet se la joue poète au grand large à lui tout seul. Des mots aux notes, c’est tout bonheur, enivrant, envoûtant ! Sur les traces de Pennequin l’écrivain, coutumier des lectures publiques scandées en musique, l’artiste virtuose s’empare à son tour des vers et rimes extraits de divers textes, dont le fameux Pamphlet contre la mort.
Un récital où mots et notes se mêlent et s’entremêlent quand le musicien disparaît derrière son imposant tuba, quand les jeux de lumière et d’ombre transforment guitares et trombone en spectres vivants… Ce n’est plus de la musique seule, ou de la récitation textuelle en solitaire, c’est un concert inattendu où parole et musique s’accouplent avec frénésie entre jazz, rock et pop, une jouissance orgiaque entre strophes déclamées et lignes mélodiques. De la poésie vivante dont on s’abreuve, bouche et oreilles, un spectacle total entre la vie et la mort, entre pensées moribondes et rage de vaincre. Un spectacle d’une rare puissance, d’une incroyable beauté entre récital poétique et concert symphonique, à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois
C’est mort (ou presque), Joachim Latarjet : le 12/05 à 20h30 et le 13/05 à 19h. Le Quartz, 60 rue du Château, 29000 Brest (Tél. : 02.98.33.95.00).
À l’initiative des organisations professionnelles et syndicales, comédiens – techniciens et personnalités du monde de la culture dénoncent les coupes budgétaires. Pour la survie du spectacle vivant, contre la politique d’austérité du gouvernement, ils adressent une lettre ouverte à la ministre de la Culture
Madame la Ministre,
Nous sommes des professionnels du théâtre et du spectacle vivant. Chaque jour, nous faisons vivre la culture sur l’ensemble des territoires, dans de grandes comme de petites salles, partout avec la même exigence artistique. Chaque jour, nous sommes au contact de toutes les populations, sans distinction d’âge ni de milieu social. À la campagne comme en ville, dans les festivals comme sur l’ensemble des territoires, nous avons la chance d’offrir à nos publics une diversité de création unique.
Mais à quelques semaines du début du festival d’Avignon, nous sommes contraint·es de sonner l’alerte quant aux baisses drastiques qu’a subi le fonds d’aide à l’emploi pérenne, le FONPEPS, si indispensable pour nos secteurs.
Une fois de plus, ce sont les artistes qui vont particulièrement pâtir de la situation. Nous nous alarmons particulièrement, Madame la Ministre, de la fragilisation du dispositif de soutien à l’emploi du plateau artistique pour les salles de petite jauge (APAJ) qui a été réduit de moitié par un décret pris le 30 décembre dernier en catimini, sans aucune concertation.
Depuis 2016, l’APAJ a permis à des milliers de spectacles – théâtre, cirque, musique, danse, etc.- de se créer, en assurant aux artistes et aux technicien·nes des rémunérations conformes à nos conventions collectives, et engendrant ainsi une amélioration majeure des conditions sociales dans notre secteur.
Aujourd’hui, il y a urgence car la remise en cause de ces dispositifs emporte des réalités concrètes et fait peser un risque immédiat, une menace directe pour l’emploi au Festival Off d’Avignon et au-delà. En effet, rien que pour le festival Off d’Avignon, c’est plusieurs centaines de compagnies qui bénéficient de l’APAJ.
La réduction de cette aide de moitié, représente une économie équivalente à moins 0,2 % du budget du Ministère, mais constitue une véritable catastrophe pour nos professions à quelques semaines du festival. Cette décision brutale, prise sans concertation, risque de réduire fortement le nombre de représentations et d’artistes présents sur scène… ce sont des milliers d’emplois qui sont en jeu ! Il y a donc urgence à agir et à nous entendre.
Aujourd’hui, il est plus que jamais essentiel d’affirmer que la culture est une source d’inspiration, d’espoir et parfois de réconfort. Elle crée du lien, elle nous rassemble, et elle permet de faire société. Jour après jour, nos conditions de travail se dégradent, et il devient de plus en plus difficile de proposer la diversité culturelle qui fait pourtant la richesse de notre pays. Il est temps d’écouter la profession dans l’ensemble de ces difficultés.
Ici, nos demandes sont simples, madame la Ministre : l’ouverture rapide d’une concertation sur les critères du FONPEPS et plus largement la modification de ce décret avant le 1er juillet et avant le début du Festival d’Avignon ; ainsi que l’engagement qu’au moins 15 millions d’euros soient consacrés à l’APAJ comme les années précédentes.
Madame la Ministre, vous qui débutez votre mandat, allez-vous permettre à des milliers de spectacles de se produire décemment et à des milliers d’artistes de vivre dignement ?
Au théâtre de l’Essaïon (75), Camille de Léobardy présente Mozart, le dernier voyage à Paris. En quête de reconnaissance, un séjour à la capitale que le célèbre compositeur entreprend au printemps 1778.
La musique est un jeu : au théâtre de l’Essaïon, Camille de Léobardy s’investit plaisamment dans ce jeu en donnant corps au divin Mozart. À Paris, on avait vu, quinze ans auparavant, le prodigieux enfant, présenté par son père. Le voici de nouveau, en 1778 pour un Dernier voyage à Paris, jeune homme en quête de reconnaissance comme compositeur. Nul ne sait, alors, qu’il ne reviendra pas, et qu’il aura une vie brève, de 35 ans seulement. Interpréter Mozart sur scène, c’est déjà balancer entre les convenances salonnardes et les enjeux de notoriété, dans cette société nobiliaire dans laquelle l’artiste n’est qu’un valet.
C’est surtout, dans les catacombes du théâtre, faire vibrer sa musique ! Au piano, au chant et à la danse, Camille de Léobardy déroule les thèmes et variations qui subliment les mélodies naïves de cette époque de galanterie. Son chant jubilatoire fait exulter et magnifier la créativité du salzbourgeois, la reprise de ses lettres abondantes raconte les heurs et malheurs de la vie, ajoutant à la joie si naturelle comme une touche de mélancolie. Toute cette existence, vouée au beau, est déployée avec une riche gestuelle et une voix vibrante. Pour les mélomanes, de la comédie bien jouée, et une page d’histoire qui rend presque intime le bel Amadeus, si jeune, si génial. Pierre-Marie Turcin
Mozart, le dernier voyage à Paris, Camille de Léobardy : jusqu’au 06/06, les jeudi-vendredi-samedi à 21h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
Au studio Hébertot (75) pour l’une, à la Reine Blanche (75) pour l’autre, Lisa Wurmser propose Nage libre et Hervé Dubourjal Freud dernier combat. Au cœur de Vienne, la capitale autrichienne qui sombra hier sous le joug nazi, l’épopée de trois nageuses juives et les souvenirs tourmentés du célèbre psychanalyste.
Lisa Wurmser (Cie de la Véranda) a écrit et mis en scène Nage libre. À Vienne, Autriche en 1995, trois femmes se retrouvent au cabaret L’Enfer, après plus d’un demi-siècle d’exil. Il s’agit de nageuses juives autrichiennes, privées de leurs titres pour avoir refusé de participer aux jeux Olympiques de Berlin en 1936. Vienne doit les honorer en restituant leurs médailles. Un mystérieux maître d’hôtel les accueille… C’est une comédie enlevée autour d’un sujet tragique. Les dialogues sont vifs, semés de saillies humoristiques. On songe à l’esprit impayable de Billy Wilder, cité en passant, juif viennois qui fit des étincelles à Hollywood. Trois actrices d’instinct et de métier sûr (Flore Lefebvre des Noëttes, Francine Bergé, Bernadette Le Saché), chacune dans son registre, mènent le bal des mots dits avec brio.
Le maître d’hôtel (Nicolas Struve), devient directeur du cabaret puis conseiller municipal, chargé de réparer l’infamie historique. Les femmes, en robes rutilantes (costumes de Marie Pawlotsky), montent sur le podium. Sur un voile blanc tombé des cintres apparaît le visage d’Yzoula et s’entend la voix d’Anne Fischer dans une chanson d’autrefois. Dans Nage libre, on danse et on chante (musique d’Éric Slabiak), comme au cabaret de jadis, avant la terreur nazie qui fit dire à Brecht : « Et tout d’un coup, seules les femmes blondes auraient le droit de vivre… ? »
Sigmund Freud dut quitter Vienne par force le 4 juin 1938. Dans la pièce Freud dernier combat, dont il a signé le texte avec Aude de Tocqueville, Jean-Marie de Sinety, psychiatre et psychanalyste, l’imagine en 1934. Vieux, malade, bougon, soigné par sa fille chérie, Anna, il vaticine sur l’épouvante née de la situation politique et, surtout, il revient sur la figure énigmatique de son père Jacob, qui le hante. Hervé Dubourjal, le metteur en scène, incarne un Freud crédible en langue française, face à Moana Ferré qui joue Anna avec une élégance sensiblement vengeresse car, jadis analysée par ce père sévère et génial entre tous, elle va jusqu’à contester les fondements théoriques du complexe d’Œdipe. Un dispositif bi-frontal sert de cadre à ce biopic scénique qui met en jeu deux figures de l’exploration sans merci de la dynamique de l’inconscient. Jean-Pierre Léonardini
Nage libre, Lisa Wurmser : jusqu’au 31/05, du jeudi au samedi 19h, le dimanche 17h. Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).
Freud dernier combat, Hervé Dubourjal : jusqu’au 03/05, le 30/04 à 21h, le 02/05 à 20h et le dimanche 03/05 à 18h. La Reine blanche, 2 bis passage Ruelle, 75018 Paris (Tél. : 01.40.06.96).
Au Théâtre du Nord (59), Wang Jing présente Moi, Elles. Un spectacle qui interroge, à travers les relations mère-fille, l’exil et l’absence. Trois comédiennes-danseuses d’origines différentes, autant de destins pour une histoire aux dimensions universelles.
Elles viennent d’autres ailleurs, d’autres continents, elles sont là, parmi nous, étranges étrangères qui vivent ici. Elles viennent de Chine, d’Iran, du Mali, elles sont Moi, Elles. Quelles que soient leurs motivations, ou leurs raisons, elles sont ont conquis leur autonomie dans un pays qui ne sait plus accueillir. Elles sont les témoins de ces évolutions imperceptibles à l’œil nu, de ces valeurs humanistes qui s’estompent peu à peu. Elles se racontent avec pudeur, avec une économie de mots qui laisse au spectateur le soin d’imaginer la suite après les points de suspension. Des récits qui se distinguent par leur singularité, entremêlant à certains moments les langues maternelles et gagnant en puissance collective jusqu’à tisser un récit universel. Si le retour au pays natal n’est pas à l’ordre du jour, ni leur préoccupation, c’est le lien avec la figure maternelle qui leur permet de ne jamais sombrer, renoncer, de dépasser leurs angoisses existentielles.
Le récit entremêle six voix qui vont parfois se superposer, parfois se répondre, et chacune des trois comédiennes-danseuses, Yelu Bao – Tishou Aminata Kane – Alice KudlakBao, va arpenter la scène, se dédoubler, se défier dans une chorégraphie hypnotique d’Ata Wong Chun Tat. En 15 tableaux imaginés par Éric Soyer, balayés de rais de lumière qui effleurent délicatement les corps et les visages, chacune d’elles apporte sa pierre à cet édifice intime et vertigineux conçu par l’autrice et metteuse en scène Wang Jing. Évitant le piège de l’autofiction, elle fait cause commune avec les deux autres récits dont elle endosse l’écriture, les relations mère-fille étant l’épicentre silencieux qui provoque des secousses telluriques intimes. Cela n’est en rien un plaidoyer mais une façon d’entrelacer les différences pour vaincre l’indifférence qui nous guette ; de sublimer, à travers la pluralité des voix, des corps et des histoires, l’humanité.
Dans le fracas du monde actuel, ce récit poétique diffracté devient l‘un de ces petits grains de sable qui grippent la machine à alimenter la haine et la peur de l’autre. La partition musicale, exécutée à vif sur le plateau par Uriel Barthélémi, alterne percussions orageuses et rugueuses avec des plages musicales murmurées qui s’échappent d’un clavier ou d’une flûte. Les trois interprètes impressionnent par leur jeu délicat et puissant, leur engagement performatif qu’elles partagent sur le plateau. Chaque séquence, si elle nous emporte dans un univers différent, semble être le prolongement de celle qui précède. Cela tient à la fluidité des déplacements, à ces arrêts sur image qui se prolongent dans l’ombre, dans un hors-champ palpable, à ce langage corporel et musical en parfaite osmose. Marie-José Sirach, photos Gwénola Bastide
Moi, Elles, Wang Jing : du 28 au 30/04, 19h30. Théâtre du Nord, 4 place du Général de Gaulle, 59000 Lille (Tél. : 03.20.14.24.24). Du 27 au 29/05 au Théâtre Dijon-Bourgogne. Les 12 et 13/06 au centre culturel Anis Gras d’Arcueil. Le 27/11 au Centre d’art et de culture de Meudon. Le 10/12 au Théâtre d’Auxerre.
Sur la scène de L’Archipel, à Perpignan (66), François Gremaud présente Phèdre !. D’après Jean Racine, avec un point d’exclamation et Romain Daroles en formidable vulgarisateur : de la pédagogie théâtrale d’excellence ! Une manière pernicieuse, et délicieuse, de nous apprendre les subtilités de la langue française.
François Gremaud, par la bouche de son interprète Romain Daroles, a bien raison de nous prévenir qu’il y a dans son spectacle deux Phèdre distinctes, celle de Racine, bien évidemment, à laquelle ensuite il rajoute un point d’exclamation au titre et devient ainsi celle de sa propre proposition. Côté Phèdre de Racine, Romain Daroles s’empare tranquillement de tous les rôles, dresse leur portrait physique au point qu’on les reconnaît aisément sans qu’il soit besoin d’entendre une seule de leur parole. C’est à mourir de rire avec Théramène en vieillard cacochyme, Oenone en manipulatrice marseillaise, Phèdre en grande évaporée et Thésée en fier à bras. Le prodige ? Avec cette galerie de personnages hauts en couleurs, nous sommes quand même piégés. Nous nous retrouvons pris dans les rets de la tragédie.
Le texte, à la fois raconté et lui aussi gentiment caricaturé, est régulièrement mis en perspective et donné dans une énonciation des vers parfaitement correcte et conforme à la manière de les faire chanter. Il ne manque pas le moindre petit pied aux alexandrins ! Rien de plus naturel, puisque l’orateur nous aura fait un fort savant cours sur la question (sur l’hémistiche, la rime féminine et la rime masculine, etc., qu’il aura redéfini…). De même qu’il aura auparavant disserté sur la généalogie des protagonistes. Une mise au point ou mise à niveau de nos connaissances sur la question qui se révèle fort utile. Tout cela finalement réalisé de la manière la plus pédagogique possible. Une pédagogie qui ne dit pas son nom, mais quand elle en arrive à ce point d’excellence (liée à la drôlerie), on est prêt à en redemander. Ce que réalise Romain Daroles, gaillard longiligne avec le sourire aux lèvres et à l’articulation soignée afin que nous ne perdions pas une miette de ce qu’il est en train de nous apprendre, tout cela est prodigieux, parfaitement pédagogique en fin de compte !
L’Éducation nationale devrait le recruter. Romain Daroles n’aurait pas devant lui des élèves bâillant d’ennui, mais des jeunes spectateurs en redemandant toujours plus pour parcourir le répertoire, contemporain et classique… François Gremaud et Romain Daroles ou une manière pernicieuse, et délicieuse, de nous apprendre rudiments et subtilités de la langue française. Jean-Pierre Han
Phèdre !, François Gremaud : Les 28/04 à 20h30 et 29/04 à 19h. L’archipel, Scène nationale, avenue du Général Leclerc, 66000 Perpignan (Tél. : 04.68.62.62.00). Le 07/05 au Théâtre de L’usine, Saint-Céré. Du 13 au 16/05, au Théâtre de Namur (Belgique). Le 19/05 à la Scène de Bayssan, Béziers. Le 21/05 à l’Espace James Chambaud, Lons. Le 26/05 aux Arts, Théâtre-Cinéma de Cluny. Du 28 au 31/05 au Douze dix-huit, Le Grand-Saconnex (Suisse).