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La Palestine, d’hier à aujourd’hui

Disponible sur France.tv, la série documentaire réalisée par Alain Lewkowicz relève le défi de raconter l’histoire de la Palestine de 1840 à nos jours. Trois épisodes précieux pour comprendre la destinée de ce territoire et de ses habitants.

Prenant le contrepied du slogan affirmant que la Palestine était « une terre sans peuple », Alain Lewkowicz retrace l’histoire du territoire en donnant la parole aux Palestiniens, et en s’appuyant sur l’expertise d’un comité scientifique composé de quatre historiens et d’une géographe. « Notre famille est présente à Jérusalem depuis la fin de la période des croisades », raconte ainsi l’économiste palestinien Raja Khalidi dans le premier volet de la série Palestine, une histoire (1840 à 1947). Avec des documents d’archives rares, nous voilà plongés dans une histoire peu connue, celle d’une société cosmopolite, urbaine et moderne avec des élites ouvertes sur le monde.

Au XIXe siècle, sous le contrôle de l’Empire ottoman, la Palestine prospère grâce, notamment, au commerce de l’orange. Dans le même temps, un récit orientaliste promeut « un Orient figé, désertique », balayant la dynamique urbaine, souligne l’historienne Jihane Sfeir. En 1881, avec la flambée de l’antisémitisme et les pogroms perpétrés en Europe de l’Est, quelques 30 000 juifs immigrent en Palestine, se définissant comme des colons agricoles. Ils ne possèdent alors que 2% des terres. Le mouvement sioniste se structure autour de Théodor Herzl. Les Britanniques, avec la déclaration de Balfour en 1917, le soutiennent, promettant l’instauration d’un foyer national juif en Palestine, avant d’administrer le territoire en 1922.

Colonies et émeutes

Une distinction entre les populations voit le jour. Les mentions juif, musulman, chrétien sont apposées sur les cartes d’identité. Les premières colonies sionistes embauchent exclusivement des migrants juifs et clôturent leurs terrains. Comme le rappelle l’historien Vincent Lemire, « il va y avoir une coupure très concrète entre le projet sioniste et les populations palestiniennes locales ». Des émeutes éclatent, faisant des centaines de morts. Les experts britanniques de la commission Peel soulignent, dans un livre blanc en 1939, la nécessité de freiner l’immigration juive, alors que la Palestine est surpeuplée. La seconde guerre mondiale et le génocide de 6 millions de juifs font voler en éclat les conclusions du livre blanc. Un plan de partage du territoire est voté le 29 novembre 1947 par l’Assemblée générale des Nations Unies : 43% du territoire reviennent aux Palestiniens contre 55% pour les juifs, alors que Jérusalem sera sous tutelle internationale. Inacceptable pour les Palestiniens qui détiennent 85% du territoire.

Quand, en 1948, l’État d’Israël est décrété, les frontières sont redessinées : plus de 78% des territoires sont sous son contrôle. Des centaines de milliers de Palestiniens sont contraints à l’exil, les combats s’intensifient entre les milices sionistes et les nationalistes Palestiniens, plus de 600 villes et villages sont détruits. Sur leurs ruines sont plantées des forêts afin d’empêcher le retour de leurs habitants. Le deuxième volet de la série, Un peuple sans terre (1948 à 1987), revient sur les grandes étapes de la résistance palestinienne, tandis que les camps de réfugiés se déploient. « Je suis venu porteur d’un rameau d’olivier et d’un fusil de combattant de la liberté. Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de ma main », déclare, en 1974, Yasser Arafat à la tribune de l’ONU. On suit son ascension à la tête de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), tandis que Leila Khaled témoigne de son engagement au sein du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Détournements d’avions, attentats aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, la lutte palestinienne est médiatisée.

Le dernier épisode de la série, Une terre en miettes (1988 à 2025), s’ouvre sur l’espoir suscité par les accords d’Oslo de 1993, leur mise en place comme les oppositions qu’ils suscitent dans les deux camps. Attentats suicides en Israël, assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 par un membre de l’extrême droite israélienne, montée du mouvement islamiste Hamas… L’escalade dans la violence se déploie avec l’arrivée au pouvoir de Benjamin Netanyahou, puis celle de Donald Trump aux États-Unis. Jusqu’à l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 et la riposte d’Israël qui n’en finit pas. Croisant les analyses d’éminents chercheurs, les témoignages de Palestiniens et une multitude d’archives, la série réalisée par Alain Lewkowicz nous aide à comprendre les différentes étapes qui ont conduit à une telle tragédie. Amélie Meffre

Palestine, une histoire, une série réalisée par Alain Lewkowicz : 3 x 60 min, en replay jusqu’au 23/10 sur www.france.tv/

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Alligny, les nourrices du Morvan

Les 25 et 26/09, à Alligny-en-Morvan (58), le Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique fête son dixième anniversaire. Un original lieu d’histoire, qui mêle la petite à la grande. Du local au national, de la pauvreté paysanne aux riches familles parisiennes, un regard touchant sur des femmes au grand coeur et au bon lait.

« Allons les Morvandiaux, chantons la Morvandelle « , écrit le parolier Maurice Bouchor en 1903 ! Au coeur du parc naturel, à Alligny-en-Morvan dans la Nièvre, un lieu original la célèbre à sa façon, cette femme morvandelle au bon lait : le Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique. Déjà, à l’orée du deuxième millénaire, le chansonnier ne s’y trompe pas et ne s’en laisse point conter. « Gardons ô mes amis, nos femmes près de nous, Nos filles et nos fils ont droit à leurs nounous », clame-t-il. Et de conclure sa complainte par un appel solennel aux fermiers qui triment sur des terres pauvres et aux forestiers qui usent leur force à exploiter la forêt, « Nos bûches qui s’en vont, Paris s’en chauffera, Nos gars et leurs mamans, Paris s’en passera » ! Depuis le XVIème siècle, des quais de Clamecy (58) à ceux de Bercy, au péril de leur vie les flotteurs conduisent leurs trains de bois sur la Cure, l’Yonne et la Seine jusqu’à la capitale.

Comme l’illustre la chanson devenue hymne régional, le Morvan, longtemps, fut terre nourricière à plus d’un titre. Jusqu’à la Première Guerre mondiale et aux années 20, les Morvandelles réputées pour la qualité de leur lait servent de « nourrices sur lieux » aux enfants de l’aristocratie et de la haute-bourgeoisie parisiennes, aux bébés des cours princières en Europe. « Des milliers de jeunes mères vont ainsi quitter leur foyer peu de temps après leur accouchement pour aller allaiter un autre enfant que le leur », commente Sylvain Mathieu, alors président du Parc naturel régional du Morvan. Des noms de famille célèbres qui usèrent de leurs services ? Les Rothschild, les Roosevelt et Wendel, les Coubertin et Brooglie… Sans oublier Marie Guyot originaire de Château-Chinon, la capitale du Morvan, nourrice du futur Napoléon III !

Quant aux  » nourrices sur place », jusque dans les années 1960 elles accueillent des dizaines de milliers d’enfants de l’Assistance publique, essentiellement parisiens, les « Petits Paris » comme ils étaient surnommés ! Parmi eux, un bébé de 7 mois devenu célèbre : en 1911, la famille Régnier, lui menuisier à Alligny, elle en charge du bureau de tabac, se voit confier Jean Genet. Entouré de bienveillante affection, jusqu’en 1924 : l’année où il est reçu au certificat d’études premier de la commune avec la mention « bien », l’année où il apprend qu’il est enfant de l’Assistance publique, l’année où il commet sa première fugue. Pour connaître, âgé de quinze ans, sa première incarcération en 1925 à la prison de la Petite Roquette, plus tard son placement – un terme policé pour ne point parler d’enfermement – à la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, un bagne pour enfants près de Tours en Indre-et-Loire.

Au recensement de 1921, sur 1840 habitants, Alligny compte pas moins d’une centaine d’enfants en nourrice. Cette réalité, couplée aux traces laissées par son gamin prodige, explique pourquoi le bourg fut choisi comme lieu d’enracinement du Musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique. Inauguré en 2016, il retrace cette activité nourricière dans sa dimension économique, vitale autrefois dans cette région pauvre, mais aussi dans ses aspects intimes, au plus près des enfants et des familles. Construit dans l’ancien hôtel de la Poste, il propose de cheminer à travers données historiques et témoignages familiaux, un long périple de la nourrice d’hier à l’assistante maternelle d’aujourd’hui. D’un espace l’autre, le visiteur déambulant comme dans une ruelle de village aux maisonnettes accueillantes, le parcours est riche en informations, touchant en émotions.

Les 25 et 26/09, à l’occasion de ses dix ans d’existence, le musée des nourrices se fait Passeurs d’histoire : deux jours de rencontres, débats et tables rondes, chansons et spectacles. L’occasion aussi de s’interroger sur l’enjeu d’une telle structure, comment en assurer le développement et la pérennité en ces temps troublés où culture et mémoire sont mis à mal sur tout le territoire. Yonnel Liégeois

Le musée des nourrices et des enfants de l’Assistance publique : ouvert du 18/03 au 15/11, du mercredi au dimanche de 10h à 18h, fermé le samedi matin. À lire : Morvan terre d’accueil, terre nourricière / de l’Assistance publique au vivre ensemble (Cahiers scientifiques n°11, les 6èmes entretiens de Bibracte, 144 p., 15€). Le Bourg, 58230 Alligny-en-Morvan (Tél. : 03.86.78.44.05). Courriel : accueil@museedesnourrices.fr

Alligny, dans les pas de Genet…

Initiatrice d’un circuit de randonnée imaginé par Jean-Pierre Cortet, l’association des Amis du musée invite à marcher Dans les pas de Jean Genet. Un parcours sur les traces des lieux qui ont inspiré l’écrivain, du Captif amoureux à Notre dame des fleurs : le village d’Alligny-en-Morvan et son « vieux château féodal entouré de fossés bruissant de grenouilles », la « maison d’ardoises » d’Eugénie et Charles Régnier et ses « cabinets tout au bout du jardin où la vie me parvenait singulièrement douce, câline, légère », l’école des garçons avec la mairie à l’étage, l’église St Hilaire où « le curé n’était pas pris très au sérieux, le catéchisme raconté de façon si bêtasse que ça avait l’air d’une blague », la maison d’Antonin et Berthe la fille Régnier qui, à la mort de sa mère en 1922, recueillit le jeune garçon. Sources : Jean Genet, essai de chronologie 1910-1944 (Bibliothèque de littérature française contemporaine, Albert Dichy/Pascal Fouché).

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Limoges, les zèbres font de la résistance

Du 23/09 au 03/10 à Limoges (87), les Zébrures, festival des écritures et des créations théâtrales, fêtent la francophonie. Durant dix jours, la capitale du Limousin s’affiche comme la ville-monde de la planète francophone. Comme un temps de résistance aussi, à l’heure des budgets tranchés à la hache et des financements qui s’évaporent.

Il y a mille raisons de se rendre à Limoges : la découverte de la « ville rouge », lieu mythique de puissantes luttes ouvrières et siège constitutif de la CGT en 1895… La découverte de la ville d’art, reconnue mondialement pour ses émaux et sa porcelaine depuis le XIIème siècle… La découverte, enfin, de l’espace francophone imaginé il y a plus de quarante ans, sous l’égide conjuguée de Monique Blin et Pierre Debauche, alors directeur du Centre dramatique national du Limousin ! Reconnus aujourd’hui sur la scène théâtrale, de jeunes talents y ont fait leurs premiers pas : Robert Lepage, Wajdi Mouawad…

« Qu’un grand rendez-vous destiné aux auteurs et autrices dramatiques des cinq continents d’expression francophone puisse se tenir hors Paris constituait déjà un exploit, qu’il s’impose au fil du temps comme une référence mondiale pouvait relever de l’utopie ! », témoigne avec fierté Alain Van der Malière, le président des Francophonies. Désormais, aux côtés de la nouvelle Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts et du réseau actif constitué avec la Cité internationale des arts de Paris et La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, « il est absolument nécessaire de protéger cette halte singulière qui nous apprend ou nous rappelle cette manière poétique d’être au monde » selon le propos de Felwine Sarr énoncé en 2024. Aussi, pour les amoureux des belles lettres comme de la belle langue, le rendez-vous est immanquable : rencontres et débats, expos et lectures, musique et chanson, cinéma et théâtre sont au menu. Autant de propositions artistiques pour célébrer la francophonie et son pouvoir de création, de mots accouchés en mots bigarrés dans une riche palette multiculturelle !

Désormais rendez-vous incontournable à l’affiche de l’hexagone, les Zébrures, festival des écritures et des créations francophones, imposent leurs singularités langagières et leurs richesses culturelles. De la Belgique au Sénégal, de Haïti au Québec, de la Guadeloupe au Burkina Faso, du Liban à la Roumanie, du Congo à La Réunion, de la Martinique à la Slovaquie, de la Côte d’Ivoire au Pakistan, de la Jamaïque à la Corée du Sud, de la Turquie à la Serbie, du 23 septembre au 03 octobre, ils sont venus, ils sont tous là ! NON, PAS TOUS… « En dernière minute, nous avons dû annuler la programmation de Requiem pour un théâtre, une création proposée par une compagnie indienne pour laquelle les moyens nécessaires n’ont pas été rassemblés », constate amèrement Hassane Kassi Kouyaté, le directeur des Francophonies. « Dans un monde de crises et face à l’adversité financière, nous refusons de nous avouer vaincus : on nous prédit la disparition du théâtre ? Nous répondons par l’insoumission, nous allumons les feux de la résistance ». Et le maître burkinabè, descendant d’une famille de griots, de conclure « ce festival est plus que jamais nécessaire. Il est un miroir tendu à l’humanité (…), un espace où les peurs peuvent être nommées et les espoirs, même les plus utopiques, peuvent éclore ». Qui, entre résignation et combativité, sagesse et folie, a composé encore une fois, et malgré tout, une programmation très riche !

Outre la remise du Prix SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) de la dramaturgie francophone et du Prix RFI Théâtre, moult débats sont à l’affiche de cette 43ème édition. Les créations théâtrales qui scandent les temps forts du festival se déploient de la Maison des Francophonies à l’Espace Noriac, des Centres culturels municipaux à l’auditorium Sophie Dessus d’Uzerche, du Théâtre de l’Union au Grand théâtre de Limoges, du théâtre Jean Lurçat d’Aubusson au Centre international de la caricature et du dessin de presse de Saint-Just-le-Martel… De 5 à 25€ pour tous les spectacles, l’expérience initiée en 2024 est reconduite : les tarifs d’entrée sont libres, sans justificatif d’âge ou de ressources. En fonction des possibilités de chacun pour que toutes et tous, sans barrières ni frontières, puissent partir à la découverte d’autres horizons, osent emprunter ces chemins de traverse qui ouvrent à l’imaginaire, à l’autre, à l’ailleurs… Les Francophonies de Limoges ? Un hymne au Franc parler où l’on danse et chante le Tout-Monde selon le regretté Édouard Glissant, l’humanité créolisée et la fraternité partagée. Yonnel Liégeois

Les zébrures, festival des écritures et des créations francophones : du 23/09 au 03/10. La Maison des Francophonies, 11 avenue du Général-de-Gaulle, 87000 Limoges (Tél : 05.55.10.90.10).

« Le monde entier vient à Limoges pour créer de nouveaux espoirs en termes de création mais aussi d’ouverture des esprits et d’ouverture des cœurs (…) Limoges est le seul lieu de création théâtrale francophone (…) Notre objectif ? Que celles et ceux qui participent au festival en ressortent différents, qu’ils fassent toutes les découvertes qu’ils souhaitent. L’argent ne peut être un frein ». Hassane Kassi Kouyaté, metteur en scène et directeur

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Zucco, fureur et mort

Au théâtre des Mathurins (75), Rose Noël présente Roberto Zucco. L’ultime pièce de Bernard-Marie Koltès qui narre la folle cavale du célèbre tueur en série italien. Le tragique d’une vie entre violence, amour et mort, un spectacle viscéral.

Sur le plateau des Mathurins, tout débute, explose en musique : enfiévrée, déchaînée, enfumée… Des notes puissantes, des voix ensorcelantes (Natalia Bacalov au violoncelle, Martin Sevrin à la guitare, les deux au chant) qui anticipent la fureur et la violence qui vont bientôt surgir et envahir tout l’espace, de la scène à la salle. Roberto Zucco sème la mort sur son passage, le meurtre de ses parents en Italie, des assassinats et des viols en France. Une marche macabre avec la mort en point d’orgue, en date de 1987 un fait divers selon l’expression usuelle dont s’empare Bernard-Marie Koltès pour écrire son ultime pièce : de la quête d’amour à la fureur de vivre, de la violence du monde à la désespérance d’un homme.

La mise en scène de Rose Noêl est fulgurante, débridée dans ses excès de cris et de fumigènes, fougueusement et follement démonstrative dans les dérives psychiques d’un Zucco démentiel (Axel Granberger) qui explose l’espace, grimpant aux murs ou sautant dans la salle, dans les déboires sentimentaux de la gamine (Suzanne Dauthieux) qui l’accompagne dans sa quête amoureuse. Malade et fou, Zucco ne peut le reconnaître. Ce qu’il cherche ? « Personne ne sait qu’il neige en Afrique. Moi, c’est ce que je préfère au monde : la neige en Afrique qui tombe sur des lacs gelés », les mains rouge sang, l’homme rêve de la blancheur virginale !

De l’Est étouffant sous les conformismes sociaux et familiaux, de Metz sa ville natale Bernard-Marie Koltès tourne très vite son regard ailleurs, vers le grand Ouest, celui de l’Afrique puis des Amériques. Au traumatisme des guerres d’Indochine et d’Algérie vécues par un père officier, s’ajoutent au fil de ses voyages la critique acérée d’une société dont le fils honnit les codes, un regard toujours plus exacerbé. De la première à sa dernière pièce, Koltès impose sur scène les personnages récurrents à l’ensemble de son théâtre : les noirs et les arabes, les exploités et les prolétaires, les parias et les exclus de la société, les truands et les prostituées, les “ serial killer ” et les dealers. Pour composer au final, d’une œuvre l’autre, cette symphonie tragique de l’existence qui touche autant au cœur qu’au ventre. Qui bouscule, interroge, provoque, pervertit et sublime tout à la fois et l’homme et son destin… Le théâtre de Koltès tient autant de la vie réelle que fantasmée. Une subversion des codes, donnant parfois l’illusion d’ennoblir la bassesse et d’engrosser les valeurs, pour placer chacun devant ses choix de vie.  Tenant haut le beau et le pur au cœur de la noirceur absolue, presque une nouvelle mystique laïque, « le tout porté par une langue magnifique, lyrique et sauvage comme peut l’être notre temps », ainsi que le notait avec justesse Brigitte Salino dans la première biographie consacrée à Koltès.

Texte tronqué, éléments scéniques traités comme un feuilleton à épisodes fracassants sur chaîne de grande écoute, la langue et la poétique de Koltès se volatilisent quelque peu dans les fumées d’une scénographie qui se veut innovante. Entre Succo l’italien meurtrier et Zucco le personnage de la pièce, il n’y a ni héros ni glorification d’un assassin, juste le délire d’un homme à l’esprit ravagé et les amères désillusions d’un dramaturge en souffrance. Koltès, lui-même qui partit moult fois à la conquête des neiges éternelles en terre africaine, use d’une verbe sauvage qui se moque des convenances, libre de cœur et de corps, en rébellion jamais rassasiée. Le mal rôde en chaque humain, une réalité pas un mythe. Une poétique de la démesure, sans contrainte ni frontière. La mort de l’auteur messin s’annonce en cet ultime acte d’écriture, disparu avant même la création de la pièce et de la polémique qu’elle déclencha. En dépit de musiciens et comédiens d’une folle énergie, en dépit d’images et de tableaux d’une folle expressivité, amour et désir de vie se fraient non sans peine un chemin dans ce brouhaha « spectaculaire ». Yonnel Liégeois

Roberto Zucco, Rose Noël : Du 21/09 au 28/12, chaque lundi à 20h. Théâtre des Mathurins, 36 rue des Mathurins, 75008 Paris (Tél. : 01.42.65.90.00). Tous les écrits de Koltès sont disponibles aux éditions de Minuit.

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Une Ruche plus que centenaire

Léger, Soutine, Chagall, Modigliani… Créée en 1902 par le sculpteur Alfred Boucher, La Ruche abrita une foule d’artistes de renom. Elle en héberge encore une cinquantaine. Un site incroyable à découvrir les 19 et 20/09, lors des Journées européennes du patrimoine.

La Ruche voit le jour passage de Dantzig dans le 15e arrondissement de Paris en 1902, grâce au sculpteur Alfred Boucher (1850-1934), alors en pleine gloire. Quand il acquiert un terrain de 5000 m2 près des abattoirs de Vaugirard, il se réserve un petit pavillon et projette d’y installer des ateliers pour accueillir des artistes sans le sou. Couronné par le grand prix de sculpture de l’Exposition universelle de 1900, il va en racheter des éléments pour aménager son nouveau lieu : la grille d’entrée du Palais des Femmes, les cariatides du pavillon d’Indonésie et le pavillon des vins de Gironde conçu par Gustave Eiffel. L’heure est à l’utopie et des artistes du monde entier en profitent.

Lors de son inauguration en 1902, la Ruche compte plus d’une centaine d’ateliers et autant d’artistes, installés seuls ou en famille pour des loyers dérisoires. La Ruche, à l’image de Montparnasse, est en plein bouillonnement artistique où se côtoient sculpteurs, peintres, écrivains mais aussi comédiens. Un théâtre de 300 places, aujourd’hui disparu, est d’ailleurs installé dans le jardin central qui recevra Louis Jouvet, Marguerite Moreno ou Jacques Copeau. Pas mal d’artistes russes tels Soutine ou Chagall y trouvent refuge quand Max Jacob, Blaise Cendrars ou Guillaume Apollinaire y traînent leurs guêtres.

Une cité toujours sur pied

Après la Première Guerre mondiale, Alfred Boucher est moins en vogue et les finances ne suivent pas mais les artistes sont toujours là. À la fin des années soixante, alors que la Ruche n’est plus qu’un « bidonville englué dans un terrain boueux », les héritiers du sculpteur décident de la vendre à un promoteur immobilier qui veut y construire immeubles et parkings. Un comité de défense se met en place. Une vente des œuvres des artistes résidents est organisée et les époux Seydoux mettent la main à la poche pour sauver la cité. En 1972, les façades et les toitures du bâtiment sont inscrites aux monuments historiques et la Fondation La Ruche-Seydoux est reconnue d’utilité publique en 1985. Un site incroyable et inattendu à découvrir les 19 et 20/09, lors des Journées européennes du patrimoine. En outre, jusqu’au 27/09, les artistes de la Ruche organisent la dixième édition de leur exposition collective (ouverte les vendredi, samedi et dimanche, de 14h à 19h).

Aujourd’hui, sur quelque 1000 m2, la Ruche accueille toujours une cinquantaine d’artistes, dont Ernest Pignon Ernest ou Philippe Lagautrière, qui occupe depuis plus de 25 ans l’atelier où séjourna Chagall. Amélie Meffre

La Ruche, 2 passage de Dantzig, 75015 Paris : Portes ouvertes les 19 et 20/09, lors des Journées européennes du patrimoine. Sur inscription : https://www.fondationlaruche-seydoux.org/journees-europeennes/

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Annick Cisaruk, Ferré revisité

Le 16/09 au Kibélé (75) et le 25/09 à Marcq-en-Barœul (59), Annick Cisaruk et David Venitucci revisitent le répertoire de Léo Ferré. Riche des arrangements de l’accordéoniste, un récital à forte intensité servi par la gouaille de la comédienne et chanteuse qui épouse révolte et poésie du libertaire à la crinière blanche.

Il le disait, le proclamait, le chantait, le bel et grand Léo… « Avec le temps… Avec le temps va tout s’en va On oublie le visage, et l’on oublie la voix« , murmurait Ferré au micro, visage en gros plan dans la lumière tamisée des projecteurs. Peut-être, oui, probablement et pourtant Annick, la gamine de quinze ans groupie de Sheila en ce temps-là, n’a rien oublié, ne peut pas oublier comme le chante Jacques Brel, un autre monument de la chanson ! Bourse du travail à Lyon, haut-lieu de concerts en ses années de jeunesse, une place de récital offerte par son frère… Le chanteur à la crinière blanche entonne L’albatros, le poème de Baudelaire qu’il a mis en musique. « Je suis complètement fascinée, fracassée, je décolle », avoue Annick Cisaruk, des années plus tard l’émotion toujours aussi vive à l’évocation de l’anecdote.

Public collé-serré, ambiance des années 60 dans les caves à musique, le piano à bretelles entame sa litanie. Jusqu’à ce que la dame en noir enchaîne de la voix sur la scène du Kibélé… Regard complice, œil malicieux, gambettes au diapason, c’est parti pour un tour de chant de plus d’une heure. La Cisaruk ne fait pas du Ferré, elle habite Ferré, convaincante, émouvante ! Osant visiter l’ensemble de la carrière chansonnière du libertaire natif de Monaco en 1916, d’un père employé de la Société des bains de mer et d’une maman couturière, célébrant la femme et l’amour, la révolte et la liberté, la poésie en compagnie de Baudelaire et Rimbaud, Apollinaire et Aragon, autant d’auteurs qu’il orchestre avec un incroyable génie mélodique… « En illustrant ainsi toutes les facettes du répertoire de Léo Ferré, je veux donner à aimer un poète visionnaire et un compositeur universel », confesse Annick Cisaruk avec tendresse et passion, « pour moi, Léo Ferré demeure le plus important parmi les grands auteurs-compositeurs du XXème siècle ».

Avec Didier-Georges Gabily le grand auteur dramatique trop tôt disparu, son amour de jeunesse, la belle interprète aura découvert théâtre et littérature. En 1981, elle entre au Conservatoire de Paris. Sous la direction de Marcel Bluwal, elle joue Le Petit Mahagonny de Brecht au côté d’Ariane Ascaride, régulièrement elle foulera les planches sous la houlette de Giorgio Strehler et Benno Besson. Derrière le micro, elle fait les premières parties des récitals de Pia Colombo et Juliette Gréco. D’hier à aujourd’hui, Annick Cisaruk cultive ses talents avec la même passion. Toujours elle aura mêlé chant, théâtre, comédie musicale. Reconnaissant toutefois, sans honte ni remords, sa détestation de l’accordéon jusqu’à sa rencontre, amoureuse et musicale, avec les doigts d’orfèvre de David Venitucci ! Du classique au jazz, en passant par la variété, d’une touche l’autre, le musicien compose et libère moult mélodies enchanteresses. Depuis lors, lorsqu’il n’accompagne pas Patricia Petibon ou Renaud Garcia-Fons, Michèle Bernard à la chanson ou Ariane Ascaride au théâtre, en duo ils écument petites et grandes scènes. « Je prends tout de la vie », affirme avec conviction la fiancée du poète, « de l’Olympia au caboulot de quartier, j’éprouve autant de bonheur et de plaisir à chanter ».

Outre Ferré, Annick Cisaruk a conçu un spectacle autour des textes de Louis Aragon, « Qu’est-ce qu’il m’arrive ? ». Toujours sur des compositions originales de David Venitucci, un nouvel éclairage sur l’œuvre majeure du grand poète… Enfin, entre répétitions et récitals, jamais en panne de créativité, la belle ingénue s’immerge dans l’univers de Serge Reggiani, textes-peintures et lettres. C’est moi, c’est l’Italien / Est-ce qu’il y a quelqu’un ? / Ouvre-moi, ouvrez-moi la porte… En coulisse, musique et chanson, se peufine un vibrant hommage à l’inoubliable interprète et comédien. Silenzio, bocca chiusa ! Yonnel Liégeois

Où va cet univers ? Un hommage vibrant à Léo Ferré. Le 16/09, à 19h30 : Le Kibélé, 12 rue de L’échiquier, 75010 Paris (réservation indispensable : 01.82.01.65.99). Le 25/09, à 20h00 : Théâtre Colisée Lumière, 56 rue Montgolfier, 59700 Marcq-en-Barœul (réservation indispensable : 03.20.31.37.17 ou sur le site de Marcq-en-Baroeul).

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Quand les galets prennent l’eau…

Au théâtre de l’Atelier (75), Claire Laureau et Nicolas Chaigneau présentent Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre (ce qui rend la baignade bien plus agréable). Un spectacle de la compagnie PJPP, où la légèreté des situations frise avec l’absurdité du propos. De l’humour déjanté, servi par des interprètes au tonus survitaminé.

Il était une fois… un délire verbal créé en 2021 aux Bains-Douches du Havre, le premier volet du diptyque Le Vide dont le second (Derrière) se donne aussi au théâtre de l’Atelier. Qui n’en finit plus de désarçonner le public avec quatre incongrus ou farfelus qui l’affirment, sans ambages ni discussion possible, Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre ! Et d’ajouter d’ailleurs, pour ceux qui en douteraient, que c’est justement ce qui rend la baignage bien plus agréable… Une discussion sans intérêt, diriez-vous ? Affirmatif, ce qui en fait donc charme et nécessité, ce qui confirme son degré de pertinence : parler pour ne rien dire est une affaire trop sérieuse et de trop grande importance pour être confiée à la bouche de n’importe qui. Le quotidien, la routine, l’inutile, le presque tout et n’importe quoi ? Il faut de l’audace et une belle dose d’innocence, surtout d’inconscience, pour faire spectacle avec le rien de la pensée, le néant de la réflexion, le vide de tout dialogue. Du théâtre de l’absurde, comme on en avait point goûté depuis fort longtemps : le lieu commun, ineptie patentée et homologuée, élevé au rang de système philosophique incontournable !

Jeux de mots et jeux de chaises, une dizaine sur le plateau, s’enchaînent ainsi à grande vitesse ! Une overdose de mots scandés ou chantés qui s’étirent en folles envolées à ne jamais tarir, un charivari de propos sur tout et rien échangés entre les jeunes membres de la bande où le non-sens, au final, prend sens pour le public estomaqué et éberlué par tant de virtuosité à enfiler et déclamer les futilités. Et de s’interroger en retour sur la banalité et l’incohérence pour nombre de nos dialogues et débats quotidiens… Assis, debout, allongés ou enlacés, en solo ou duo, les quatre garçons et filles nous entraînent dans une danse des mots, une sarabande ubuesque où le vertige du verbe nous projette dans un absurde langagier des plus jouissifs ! Un rythme endiablé, un humour corrosif qui électrisent cœurs et corps pour nous projeter dans un ailleurs, le monde mystérieux et secret de la parole et de l’alphabet. Yonnel Liégeois

Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre, la compagnie PJPP : du 19/09 au 14/11, 21h. Derrière : jusqu’au 12/11, 21h. Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01 46 06 49 24).

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1936, les jours heureux de Christina

Lors de la Fête de l’Humanitė, à Brétigny -sur- Orge (91), Christina Rosmini présente 1936, les jours heureux. Un spectacle qui célèbre les 90 ans des premiers congés payés : entre liesse populaire et menaces sociales, une comédie musicale qui donne vie à l’espoir.

En 1936, sous le gouvernement de Léon Blum, la victoire du Front populaire marque une avancée historique pour les droits des travailleurs français. Les congés payés, acquis emblématiques de cette époque, offrent à des millions de salariés leur premier véritable temps de repos, loin des contraintes du travail : pour la première fois, les familles modestes goûtent aux plaisirs des vacances, de la mer ou de la montagne ! Pour autant, outre la victoire électorale et sociale, il s’agit aussi de conjurer la menace de l’extrême droite et de porter une promesse : celle de « changer la vie ».

« En 1936, des femmes et des hommes ont réclamé et gagné quelque chose d’immense : du temps ! Du temps pour vivre. du temps pour aimer. du temps pour partir, lire, danser, rêver… », écrit Robin Renucci, directeur de la Criée de Marseille et parrain de la campagne nationale 90 ans de congés payés. Des jours heureux que la chanteuse Christina Rosmini illustre à travers un spectacle, ludique et coloré, construit autour d’extraits de dizaines de chansons, de 1934 à 1939, tissées en tableaux vivants. Une comédie musicale originale, qui mêle émotion, humour et histoire. Pour s’achever avec les mots de Ray Ventura, alors que chaque année 40% de la population ne part toujours pas en vacances, « qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? » ! À la veille d’échéances politiques et sociales d’une brûlante actualité, un spectacle populaire de belle facture, une comédie musicale qui donne vie à l’espoir. Yonnel Liégeois

1936… Les jours heureux, Christina Rosmini : Le 13/09 à 16h, espace Forum social. La Fête de l’Humanité, les 11-12-13/09 : Base 217/Le Plessis-Pâté, 91220 Brétigny-sur-Orge (infos Billetteries). Le 18/09 à Vitrolles, Forum Fontanges. Le 11/10 à la Fiesta des Suds, Marseille. Au théâtre Récamier (75) le 02/11, le calendrier de la tournée.

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Prissac, le village aux trois musées

Machinisme agricole, facteur rural, espace Gutenberg : trois musées regroupés sur un même lieu, le village de Prissac (36). Dans le parc naturel de la Brenne, voilà un site qui mérite le voyage. Et même plusieurs, tant est riche le contenu de ces expositions.

Trois musées ? À vrai dire, il faudrait peut-être nommer le site les quatre musées ! La salle d’accueil, ouverte en 2019 et située dans une maison traditionnelle berrichonne, vaut bien plus qu’un rapide coup d’œil. Au rez-de-chaussée, sont présentés une multitude d’objets du quotidien, utilisés en partie fin du XIX ème et début du XX ème siècle. Lit, poussette, machine à coudre, phonographe, torréfacteur de café, cuisinière, coiffes, vaisselle… On ne compte plus tous ces témoins d’un autre temps ! Le voyage se poursuit à l’étage où sont placés les outils des sabotiers et plusieurs modèles de sabots. Dans les pièces attenantes, une scène de traite de vache a été reconstituée ainsi que le nécessaire pour la fabrication du fromage.

Le tour de l’habitation accompli, les visiteurs sont invités à traverser la cour. Qui accueille deux belles sculptures en bois, un homme au chapeau et une tête de chien, taillées à la tronçonneuse par Patrick Van Ingen, exploitant agricole à la retraite. D’autres créations de l’artiste, tel un ours impressionnant, trônent dans le village de 586 habitants. En quelques pas, se franchit le passage qui conduit aux musées, regroupés dans une immense bâtisse.

Celui du machinisme agricole, le plus ancien ouvert en 1986, est le fruit du travail d’un habitant du village. Pierre Cotinat, mécanicien agricole à partir de 1948, a récupéré des pièces destinées à la casse. L’objectif ? Montrer aux nouvelles générations les matériels utilisés par le passé. Environ 500 pièces sont visibles. Un ensemble exceptionnel constitué, notamment, par 47 tracteurs aux marques emblématiques : Mac Cormick, Massey Fergusson, Deutz, Renault. Commercialisés pour l’essentiel aux premières décennies du XX ème siècle, ils succèdent aux moyens plus rudimentaires : charrues tirées par des bœufs ou des chevaux. Viennent ensuite les ancêtres des moissonneuses batteuses. Des machines actionnées par la force animale, comme cette trépigneuse fonctionnant au pas d’un cheval. C’est une véritable immersion au cœur des techniques qui ont conduit aux futurs équipements modernes.

Place ensuite au service public de la poste avec son fidèle représentant, le facteur, sans doute le plus apprécié de la population ! Personne indispensable dans les campagnes, il est présent dans tous les esprits. Il fut immortalisé par Jour de fête, le film de Jacques Tati tourné dans l’Indre en 1949 à Sainte-Sévère, est-il rappelé sur le site. François Würtz et André Ballereau, deux postiers de la Direction départementale de l’Indre, ont eu l’idée de dédier un musée au facteur rural (…) Ils ont regroupé véhicules, sacoches, boîtes aux lettres, documents (affiches, photos, instructions) et divers matériels. Depuis 1994, date de la création de la première salle d’exposition, l’association Les amis du facteur rural poursuit le travail de collecte.

En 1997, un espace consacré à la création et aux progrès de l’imprimerie est ajouté aux deux précédents musées. Outre la collection de grosses machines, démonstration à l’appui, les techniques primaires d’assemblage des signes sont expliquées aux visiteurs qui mesurent ainsi tout l’apport de l’invention de Gutenberg en 1450 : une révolution dans la reproduction de textes, jusque-là confiée aux moines copistes payés à la lettre. Tout comme l’impact de la linotype utilisée jusqu’en 1997. D’un musée à l’autre, forts d’un accueil et d’un parcours à l’esprit convivial, les visiteurs éprouvent un authentique plaisir à contempler tous ces objets et matériels, témoins de l’évolution des modes de vie. Philippe Gitton

Musées de Prissac : Ouverts jusqu’au 27/09. De 14h30 à 18h, mercredi au vendredi. De 10h à 12h/14h à 18h, samedi et dimanche. 33 Route de Bélâbre, 36370 Prissac (Tél. : 02.54.25.06.85, ou mairie de Prissac : 02.54.25.00.10). Courriel : museesdeprissac@gmail.com

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1960, Brel à la fête de l’Huma

En septembre 1960, Jacques Brel se produit sur la scène de la Fête de l’Humanité. Un concert qui n’a guère laissé de traces si ce n’est, sans doute, dans les souvenirs de celles et ceux qui l’ont vécu.

Pas de photo en 1960, heureusement Brel revient en 1963 !

Il est des concerts dont seule la date demeure, auréolée d’un mystère insondable, celui des choix éditoriaux et des archives. Ainsi en va-t-il de celui de Jacques Brel, lors de l’édition des 3 et 4 septembre 1960 de la Fête de l’Humanité, tout juste annoncé dans l’édition quotidienne du 1er septembre par un bref encadré, pas même 500 signes, surmonté d’une photo. Un bien court rappel biographique pour ce chanteur belge né en 1929 dans une famille catholique d’industriels spécialisés dans la vente de carton. « Quand il a senti qu’il allait étouffer, il a crevé le couvercle et il est sorti de sa boîte comme un jeune diable ébouriffé, une guitare à la main », nous dit le texte. Belle manière de présenter les débuts – difficiles – de cet artiste protéiforme qui, en 1960, a connu quelques succès mais n’en est qu’au tout début de son ascension.La suite ? « Vous la connaissez », concluent les confrères de l’époque.

De son concert de 1960 à la « Grande Fête de l’Humanité », pour la première année au parc des sports de La Courneuve, il ne nous reste presque rien. Combien, sur la scène de la Fête, a-t-il chanté de chansons ? Il a sans doute interprété Ne me quitte pas, créée l’année précédente à Bobino, tout comme La valse à mille temps. Et l’inoubliable Quand on n’a que l’amour, son premier grand succès public, composé en 1956. Mais le mélancolique Plat Pays, la cruelle – mais jouissive – Ces gens-là, Jef, et Mathilde mûrissaient encore dans l’esprit de l’artiste, tels les blés aussi blonds que les cheveux de la belle Frida… Il y a fort à parier qu’il n’a concédé ni bis, ni rappel, lui qui n’en faisait jamais, même pour son dernier concert à l’Olympia. Brel n’aurait dérogé à cette règle qu’une seule fois, si l’on en croit son accordéoniste Jean Corti. À Moscou, en 1965, il a « bissé » Amsterdam, l’un de ses titres phares que, pourtant, lui-même n’appréciait guère. Mais le public avait tranché : la chanson a son alchimie lyrique, ses accents tragiques.

La maison familiale de Brel, rue du Moulin à vent, Montreuil (93)

À la Fête, en 1960, elle n’était encore qu’une promesse qui ne se réalisera que quatre ans plus tard. Brel n’a pas non plus fredonné Jaurès, sortie en 1977 sur son dernier album, Les marquises. Nul doute que les fidèles du journal fondé en 1904 par l’homme politique l’auraient bien accueillie, qui ont défendu la classe ouvrière que le chanteur y dépeint si subtilement. Ce concert à la Fête de l’Humanité advient un peu plus d’un an avant sa première prestation à l’Olympia, qui signe le véritable envol de sa carrière de chanteur. Lui qui ne s’est jamais débarrassé du trac et vomissait avant de monter sur scène a, sans doute et à son habitude, bu un grand verre d’eau, peut-être un whisky ou une bière.

Combien de cigarettes a-t-il fumées ? On imagine qu’il a transpiré sur la scène de la Fête de l’Humanité, gesticulant des pieds à ses longs bras, donnant tout, avec ses tripes. Fidèle à lui-même, Brel ne trichait pas – c’est trop facile de faire semblant, nous dit-il. Seize ans plus tard, il annonçait ses adieux à la scène, se consacrait au cinéma, devenait pilote, et puis skipper. Jusqu’à ce que le « Grand Jacques » se taise finalement, en 1978, à seulement 49 ans. Dix-huit ans après son premier passage à la Fête de l’Humanité – il y reviendra en 1963 –, dont il ne reste qu’un rêve. Jessica Stephan, in l’Humanité

La Fête de l’Humanité, concerts-spectacles-cinéma-livres-débats-conférences : les 11-12-13/09. Base 217/Le Plessis-Pâté, 91220 Brétigny-sur-Orge (infos Billetteries).

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Pas de pétanque au ghetto !

Au théâtre Montparnasse (75), Olivier Veillon propose On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie. Un solo au parfum de yiddishland, où Éric Feldman convoque les fantômes de son enfance. Pour nous raconter avec humour et tendresse, sans pathos, les séquelles de la Shoah qu’il porte en lui.

Ce titre qui vient de loin – plaisanterie d’un rescapé de la rafle du Vel’ d’Hiv’ adressée à un rescapé du ghetto de Varsovie, sur un terrain de boule parisien -, donne le ton de ce seul en scène, où le comédien nous conte ses démêlés intimes avec la vie. Il énonce les traumatismes de l’Holocauste qui minent les survivants et leur descendance sur plusieurs générations. Une contamination que l’écrivain yiddish Isaac Bashevis Singer compare à celle de la bombe atomique. Assis côté jardin, sur une chaise qu’il ne quittera guère, quelques carnets de notes sur une petite table à ses côtés, Éric Feldman présente un à un les membres de sa nombreuse famille. Venus de Pologne, ses grands-parents rêvaient de la France de Victor Hugo et d’Émile Zola, ils ont eu celle de Philippe Pétain et de Pierre Laval. Ses propres parents, oncles et tantes, furent des « enfants cachés », sauvés par miracle…

Seul en scène mais habité

Son récit, en forme de conversation à bâtons rompus avec le public, est tissé d’anecdotes et de bons mots qui reflètent le pessimisme résilient de ces « malades des camps », terme du psychanalyste et écrivain Gérard Haddad.  « La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie », dit un oncle. Un autre nous apparaît, filmé avec un cigare, imitant Serge Gainsbourg qui fut son moniteur dans un foyer pour orphelins juifs : il s’appelait alors Lucien Ginsburg. Ce même tonton devint G.O. au Club Méditerranée, conçu par Gérard Blitz comme un anti-camp de concentration. Sous la plume alerte d’Éric Feldman, tous ces personnages sont bien vivants, et émouvants, quand il prend pour eux l’accent yiddish et nous chante quelques berceuses de cette langue en voie de disparition, tout comme ces derniers témoins de l’Holocauste.

« À quoi penses-tu ? », lui demande une femme, dans le silence d’après l’amour. « À Hitler », répond-il. Rires du public, bien sûr, pris à revers. Mais l’auteur comédien manie le paradoxe et retourne la situation, pour revenir sur l’assassin de masse qui a tué non seulement un peuple mais aussi une culture et une langue (le yiddish). De même, il plaisante sur la psychanalyse ou le yoga, qui l’ont personnellement sorti de ses idées noires, pour dire ensuite, le plus sérieusement du monde, avec Thomas Mann, que Freud est l’« ennemi véritable et essentiel  » d’Hitler : « le philosophe  qui démasqua la névrose, le grand désillusionneur, celui qui sait à quoi s’en tenir ».  Ah, rêve le comédien, si Hitler, qui aimait tant sa maman Clara, avait rencontré le médecin des âmes, son compatriote et contemporain… Et pour conjurer la tragédie, il manie le Witz, cher à Sigmund, en pimentant son texte de mots d’esprit et lapsus soigneusement dosés.

Du je au nous

Après avoir tourné pendant des années avec Ça ira, Fin de Louis, de Joël Pommerat, Éric Feldman est confronté aujourd’hui à la solitude du plateau, mais il a su trouver une belle complicité avec le public, qu’il balade entre rire et émotion. On entend, au-delà de cette autofiction, l’histoire des victimes collatérales des guerres et génocides. Sans prendre part aux polémiques actuelles sur le conflit israélo-palestinien et sur les questions d’antisémitisme telles qu’elles sont dévoyées aujourd’hui, le spectacle, dépassionné et profondément humaniste, traite des traumatismes profonds causés par tout crime de masse. Mireille Davidovici, photos Patrick Zachmann

On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie, Olivier Veillon et Éric Feldman : les lundi à 21h et mardi à 19h. Théâtre Montparnasse, 31 rue de la Gaîté, 75014 Paris (Tél. : 01.43.22.77.74).

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Musée de l’Homme, le grand âge

Jusqu’en janvier 2027, le musée de l’Homme consacre une exposition aux Grands âges de la vie humaine. Mêlant art et science, elle donne à voir les photographies de Nikos Aliagas. En dialogue avec les panneaux élaborés par le biodémographe et chercheur Samuel Pavard, spécialiste du vieillissement.

Présentateur vedette de la télévision (La Star Academy ou The Voice), Nikos Aliagas est aussi un photographe de talent, comme le montre la cinquantaine de clichés en noir et blanc au musée de l’Homme pour l’expo Les grands âges. Une thématique qu’il explore depuis plusieurs décennies à travers des photos qui magnifient les traces du temps qui passe. « Photographier les grands âges, c’est regarder le temps en face sans le juger. C’est nous rappeler que vieillir n’est pas un effacement, mais une autre manière d’être au monde, une façon intime d’imprimer son empreinte pour celles et ceux qui viendront après », explique-t-il. Ses portraits délicats font écho aux panneaux conçus par le chercheur Samuel Pavard qui déclinent la complexité biologique, sociale et culturelle du grand âge.

Après avoir resitué la longévité humaine sur l’échelle du reste du vivant, le parcours montre que les personnes âgées ont toujours tenu un rôle essentiel, fondamental, dans les sociétés humaines : soins apportés aux petits-enfannts, transmission de biens matériels et de savoirs aux générations suivantes… « Un trésor de l’humanité », comme le résume le biodémographe Samuel Pavard. L’expo questionne aussi sur la place actuelle de la vieillesse dans nos sociétés avec l’augmentation de l’espérance de vie qui atteint plus de 70 ans dans la majorité des pays d’Europe, d’Asie, d’Océanie et d’Amérique. Un enjeu majeur de santé publique et de politique sociale pour assurer une vieillesse en bonne santé pour toutes et tous, mais aussi pour protéger les personnes âgées des menaces accrues : vagues de chaleur, crises sanitaires, épidémie de cancers et de maladies dégénératives causées par les polluants… Amélie Meffre

Les grands âges, Samuel Pavard et Nikos Aliagas : jusqu’au 03/01/27, Foyer Germaine Tillion, tous les jours sauf le mardi, de 11h à 19h. Musée de l’Homme, 17 place du Trocadéro, 75016 Paris. Le 15/09, rencontre avec Samuel Pavard : « Naître-grandir-aimer et mourir, une histoire naturelle du cycle de vie humain ».

SOUDAIN, le film

Soudain est un récit qui explore l’amitié inattendue entre deux femmes que tout oppose. Marie-Lou, directrice d’un EHPAD, croise par hasard la route de Mari, une metteuse en scène de théâtre japonaise. Cette dernière est atteinte d’un cancer incurable et n’a plus que quelques mois à vivre. Contre toute attente, de cette confrontation avec la maladie et la fin de vie, naît une histoire lumineuse, pleine d’espoir et profondément humaine. À travers des dialogues intimes, le récit explore la force des liens humains, la notion de soin et le pouvoir de l’écoute.

Soudain, un film de Ryusuke Hamaguchi. Avec Virginie Efira et Tao Okamoto, double Prix d’inteprétation féminine au festival de Cannes 2026.

Les avis des critiques de l’émission radiophonique Le masque et la plume, août 2026 :

Nicolas Schaller : un chef-d’œuvre humaniste et bouleversant

Pour Nicolas Schaller, cette œuvre transcende le simple cadre du cinéma pour devenir « presque une expérience de vie » pour l’interprète et « une expérience de projection » pour le public. Le journaliste avoue qu’il aurait volontiers récompensé simultanément le réalisateur et ses deux comédiennes, saluant une complicité qui crée « une espèce de chimie qui se produit pendant 3h15 ». Bien que le récit aborde des sujets graves et complexes liés au quotidien d’un EHPAD, à l’autisme ou à la maladie d’Alzheimer, il évite constamment le piège du pathos pour s’élever vers « une hauteur de vue, d’une grandeur, d’un humanisme assez bouleversant ». Schaller souligne également la virtuosité de la mise en scène qui « bascule d’un régime de langage à un autre », mêlant de longues conversations intimes et des plans-séquences mémorables à la BNF. Il conclut en qualifiant l’œuvre de « film thérapeutique sur l’écoute et le soin », tout en y décelant « une critique féroce du capitalisme ».

Charlotte Garson : un exercice de style captivant mais inégal

Charlotte Garson livre une analyse nettement plus partagée sur ce qu’elle qualifie de « film atelier ». La journaliste confie avoir constamment oscillé « entre une exaspération face à cette notion d’humanitude » exposée de manière très appuyée à travers la formation des soignants, et une « pleine gratitude envers ça ». Elle se montre en revanche très élogieuse envers la structure temporelle de l’œuvre, soulignant la pertinence du titre Soudain qui fait sens face à la trajectoire de Mari, un personnage dont l’agonie promise doit aller « très vite ». Ce sont précisément « ces différents braquets temporels » qui ont su la séduire. Néanmoins, elle émet des réserves sur l’efficacité de certains choix de mise en scène : si elle aime l’idée de croiser différents « régimes de paroles », elle avoue que le procédé « ne marche pas toujours » et que la longue représentation théâtrale antipsychiatrique a fini par l’ennuyer.

Jean-Marc Lalanne : un conte philosophique d’une légèreté absolue

Jean-Marc Lalanne se dit quant à lui particulièrement séduit par le « côté conte philosophique du film ». Il apprécie la profondeur des longs dialogues, habilement « construits comme des débats d’idées » , qui portent une réflexion essentielle sur le capitalisme « et la façon dont il menace au fond la perpétuation de l’humanité ». Selon lui, le réalisateur Ryusuke Hamaguchi réussit le tour de force de rendre cette « aridité assumée » particulièrement « incarnée » et « très sensuelle ». Ainsi, la longueur de l’œuvre ne pose aucun problème puisque le cinéaste parvient à créer « une sorte d’écosystème sensuel dans lequel on se sent bien » , offrant à ces trois heures de narration « la légèreté d’une plume ». Lalanne salue enfin la manière dont le récit articule avec brio « le lien entre l’art et le soin » pour en dire « des choses très belles et très profondes ».

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Mengele, le tortionnaire impuni

Au théâtre Paris Villette (75), dans le cadre du festival Spot, Benoît Giros présente La disparition de Josef Mengele. L’adaptation du roman biographique d’Olivier Guez, au titre éponyme. Le comédien Mikaël Chirinian décrit et dénonce la fuite en Amérique du Sud du nazi Josef Mengele, médecin et bourreau du camp d’Auschwitz. Le récit, glaçant, de la traque d’un personnage ignoble.

Des photos et quelques affiches sur le mur du fond assurent un décor minimaliste, complété par deux chaises, et quelques jeux de lumière. Cela suffit. La création sonore est d’Isabelle Fuchs. Mikaël Chirinian, également adaptateur du roman biographique d’Olivier Guez (prix Renaudot 2017), est face au public, avec passion. La Disparition de Josef Mengele n’est pas une gentille pièce de théâtre historique. Elle est le récit d’une fuite, puis d’une traque. Celle d’un personnage ignoble. Jusqu’en 1945, le docteur Josef Mengele est un dignitaire nazi. Dans le camp d’Auschwitz, il se livre à de monstrueuses expériences sur les corps d’humains vivants.

À la chute du Reich, il prend la fuite. Il est rapidement interpellé mais, sa véritable identité étant dissimulée, il passe entre les mailles du filet de la justice. Commence alors une fuite d’une quarantaine d’années en Argentine, au Paraguay, au Brésil, bénéficiant à chaque fois de solides complicités pour rester aussi bien caché que possible. De nombreux nazis ont trouvé refuge et appui dans ces contrées où l’extrême droite a souvent pignon sur rue. La mise en scène de Benoît Giros est sobre, le récit glaçant. La traque se resserre, progressivement. Les services secrets israéliens sont sur ses traces. Le fils du nazi ne lui accorde aucun pardon, accentuant sa solitude.

C’est une banale noyade qui mettra fin en 1979 à la vie du médecin bourreau, dans la région de São Polo. L’individu est enterré sous une fausse identité. Ce n’est qu’en 1985 que ses restes sont exhumés, les analyses confirmant alors l’identité réelle du nazi. Une pièce coup de poing, toujours utile. Gérald Rossi, photos Jean-Philippe Larribe

La disparition de Josef Mengele, Benoît Giros : les 07 et 08/09, 20h. Théâtre Paris-Villette, 211 Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tel. : 01.40.03.74.20).

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Aragon, Elsa et Mesnager

À Saint-Arnoult-en-Yvelines (78), le plasticien Jérôme Mesnager investit la Maison Elsa Triolet-Aragon. Philosophe et professeur émérite à l’université de Grenoble, Daniel Bougnoux a dirigé l’édition des Œuvres romanesques complètes d’Aragon dans l’emblématique collection La Pléiade : 15 ans de travail pour 5 volumes.

Yonnel Liégeois – Disparu en 1982, Louis Aragon nous lègue une oeuvre considérable. Grâce à la chanson, sa poésie est mieux connue du grand public que son œuvre romanesque. Selon vous, un bienfait ou une injustice ?
Daniel Bougnoux – Les chansons tirées des poèmes d’Aragon (plus de deux-cents aujourd’hui) ont fait beaucoup pour la diffusion de son œuvre qui, pour moi-aussi, est d’abord entrée par les oreilles ! Cette mise en musique privilégie évidemment ses poèmes réguliers, et risque donc de donner de lui une image plus sage ou harmonieuse que d’autres textes, poétiques ou romanesques, qui se prêtent moins à la mise en chansons. Le chant constitue toujours pour Aragon le critère du bien écrire : il appelle poésie d’abord ce qui chante, et cette oralité heureuse traverse tous ses textes. Ce musicien avait l’oreille absolue !

Y.L. – A propos de Céline, on parle de révolution dans l’écriture romanesque. Qu’en est-il chez Aragon ?
D.B. – Si Aragon n’est pas repéré dans l’histoire littéraire comme un inventeur de formes, l’invention concerne en revanche chez lui les images dont fourmillent ses textes, les personnages ou les intrigues. C’est aussi quelqu’un qui toute sa vie s’est réinventé, ne réécrivant jamais le même livre, passant d’un genre à l’autre (la poésie, le roman, l’essai critique ou théorique, le journalisme…) avec une souveraineté déconcertante car il excelle dans tous, et il excelle surtout à les mêler, à les féconder les uns par les autres : Aragon ou la confusion des genres ! Le roman, terme qu’il inscrit dans quatre de ses titres, nomme justement cette orgie potentielle des mots, une sarabande de personnages et de situations telle qu’on risque, à première lecture, de perdre pied (dans « Les Communistes » ou « La Semaine sainte » par exemple) mais il faut perdre, « perdre vraiment pour laisser place à la trouvaille » comme dit Apollinaire, souvent cité par lui.

Y.L. – Selon vous, l’image du grand homme en littérature souffre-t-elle encore de celle de l’homme politique ?
D.B. – Il est certain que l’image et l’œuvre d’Aragon demeurent enfouies dans les décombres du communisme, dont il faut le désincarcérer pour lui rendre justice. Quel contre-sens d’en faire un apparatchik coupable d’avoir produit une littérature « aux ordres » ! Aragon n’a cessé de se battre, dans le surréalisme puis le PCF, pour élargir et renouveler la doctrine, pour faire entrer de l’air et du jeu là où les choses risquaient chaque fois de se figer en idéologie ou en recette. Son style autant que son personnage proposent, à chaque époque ou à chaque page, des leçons de non-conformisme, il est d’abord pour moi un professeur de liberté.

Y.L. – Quel premier roman conseilleriez-vous à un lecteur peu coutumier de l’écriture d’Aragon ?
D.B. – Il me semble qu’« Aurélien » (1944) ou « Les Voyageurs de l’impériale » (achevé en 1939) ont un charme prenant et irrésistible. A condition qu’on accepte, ou épouse, le temps de la rêverie c’est-à-dire de l’approfondissement d’une conscience qui se cherche, et médite, au fil de la plume : Aragon étudie par le roman la formation de la conscience dans l’homme, il s’en sert pour saisir « comment cela marche, une tête ». Admirable programme, toujours à reprendre !

Y.L. – En quoi Louis Aragon peut-il être encore parole d’avenir pour un lecteur du troisième millénaire ?
D.B. – Aragon a vécu avec le désir de l’avenir, c’est-à-dire de ce qui nous démentira, ou nous étonnera, et il met toute sa passion à guetter l’emploi que les hommes font du temps, et ce que le passage du temps nous fait en retour. Il n’y a donc pas prescription pour cela, non plus que pour des affects fondamentaux qui sont de tous les âges, l’amour, la jalousie, la fraternité, l’espoir ou le désespoir. Aragon est passé maître dans l’expression des sentiments, il sait fixer mieux que personne leurs délicates nuances. Or ces mondes charnels ou sentimentaux sont plus que jamais la chose à défendre dans une société où le profit et la consommation dominent.

Y.L. – Vous avez signé aussi un décapant essai, « Aragon, la confusion des genres ». Qui pose un regard critique, mais bienveillant et érudit sur l’œuvre et l’homme…
D.B. – Je tenais, en marge des cinq volumes de l’édition de La Pléiade (qui m’a occupé une quinzaine d’années), à dire ma propre relation à cette œuvre et à cet homme, avec lequel j’aurai eu moi-même « un roman » ! Et puis parler aussi du poète, ou de l’essayiste, confronter par exemple Aragon avec Derrida, avec Althusser au destin autrement tragique, ou encore avec les peintres, ou avec Breton. Le titre choisi, « Aragon, la confusion des genres », pointait aussi la question du genre sexuel : Aragon brouille les frontières entre le masculin et le féminin, et cela entre pour beaucoup dans l’attirance ou la détestation qu’il suscite. Bref, ce petit livre est un peu le « making of » des cinq volumes de La Pléiade, on y croise un Aragon plus intime, parfois choquant mais toujours très touchant. Le principe de la collection « L’un et l’autre » imaginée par Jean-Bertrand Pontalis, où un auteur est invité à écrire ce que lui fait penser et dire un autre auteur, me convenait parfaitement. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Louis Aragon, l’intégrale des œuvres romanesques : cinq volumes. Édition publiée sous la direction de Daniel Bougnoux avec la collaboration de Philippe Forest, Raphaël Lafhail-Molino, Bernard Leuilliot, Nathalie Piégay-Gros.

Elsa Triolet, l’intégrale de ses œuvres : seize titres, avec ses traductions théâtrales de Tchékhov (La cerisaie, La mouette, Les méfaits du tabac et autres pièces en un acte, Platonov).

Mesnager, le blanc en mouvement

Jérôme Mesnager entre en 1974 à l’école Boulle. En 1979, il suit les cours de bande dessinée d’Yves Got et de Georges Pichard, professeurs à l’École supérieure des arts appliqués Duperré. En 1982, il est l’un des fondateurs de Zig-Zag, un groupe d’une dizaine de très jeunes artistes en « zig-zag dans la jungle des villes » qui décident d’occuper la rue en dessinant des graffitis et, aussi, d’occuper brièvement, le temps d’une performance artistique, des usines désaffectées. Le 16 janvier 1983, il invente l’Homme en blanc, « un symbole de lumière, de force et de paix ».

Jérôme Mesnager, Da balaïa, 1989, acrylique sur toile, 210 × 390 cm

Cette silhouette blanche aussi appelée « Corps blanc » ou « l’Homme blanc », Jérôme Mesnager l’a reproduite à travers le monde entier, des murs de Paris à la muraille de Chine. Il peuple les murs de la ville de ses silhouettes libres et en mouvement qui transforment l’espace urbain en terrain poétique. traversent frontières et supports. « Je fais des tableaux et la toile, c’est le monde ». Fresques, rues et fragments urbains : partout, Mesnager fait surgir une légende discrète qui rappelle que l’art peut naître sous nos pas.

Exposition Jérôme Mesnager : jusqu’au 26/04, tous les jours de 14h à 18h. Le moulin de Villeneuve, Maison Elsa Triolet-Aragon, Rue de Villeneuve, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines (Tél. : 01.30.41.20.15).

Le  moulin de Villeneuve

Le moulin de Villeneuve, ou Maison Elsa Triolet-Aragon, est un ancien moulin à eau situé sur la Rémarde à Saint-Arnoult-en-Yvelines (78), entouré d’un parc de six hectares. Il fut construit au XIIᵉ siècle et remanié aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. Acquis par le couple Aragon-Triolet en 1951, il affiche aujourd’hui une triple vocation : un lieu de mémoire avec les appartements et le tombeau des deux écrivains, un lieu de recherche avec une bibliothèque de plus de 30 000 volumes, un lieu de création artistique contemporaine. Régulièrement, une multitude d’événements sont programmés (conférences, concerts, expositions, spectacles…). Suite aux intempéries d’octobre 2024, la Maison a été durement touchée par les inondations. Plus d’un mètre d’eau a inondé les lieux : le rez-de-chaussée du musée (la cuisine du couple, le bureau d’Aragon et le grand salon), la librairie-boutique, les espaces d’expositions. L’association sollicite donc tous les soutiens, quel que soit leur montant, afin de préserver ce formidable legs et d’entamer au plus vite une nouvelle page de l’histoire du moulin de Villeneuve. Y.L.

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Le football et la FIFA

Journaliste et historien du sport, auteur de Latéral Gauche aux éditions Libertalia, Nicolas Kssis-Martov pose son regard sur la compétition la plus regardée de la planète, la Coupe du Monde de football. Quel bilan peut-on tirer du tournoi, quand les millions d’euros et l’éventuelle privatisation de la FIFA deviennent plus importants que le jeu ou les supporters ?

Plus de 100 matchs joués sur plus d’un mois de compétition, quel regard portez-vous sur cette Coupe du monde 2026 ? Y a-t-il encore une place pour un football populaire ?

Je ne vois pas forcément un lien très fort avec le football populaire dans cette Coupe du monde. Aujourd’hui, même les équipes les plus modestes sont composées de joueurs professionnels, qui évoluent souvent à l’étranger, parfois même dans les grands championnats. L’équipe qui m’a procuré le plus d’émotions, c’est le Cap-Vert. Personne ne les attendait à ce niveau-là et ils ont failli éliminer l’Argentine. C’est une belle histoire de football. Mais ce qui m’a surtout marqué, c’est la domination européenne. On retrouve toujours les mêmes rapports de force. Même les équipes africaines qui ont réalisé de belles performances, comme le Maroc, s’appuient aujourd’hui sur des joueurs formés ou évoluant en Europe. C’est là que se concentre désormais la puissance du football mondial. L’Amérique du Sud, à part l’Argentine, est dans un véritable marasme. Quant à l’Asie, elle est quasiment absente du très haut niveau.

Bizarrement, le match qui m’a le plus amusé, c’était la petite finale entre la France et l’Angleterre. Il n’y avait plus d’enjeu, les équipes jouaient complètement libérées, ça ressemblait presque à un match entre copains. Ça finit à 6-4, c’était complètement débridé. C’était probablement ce qui se rapprochait le plus d’un football populaire : du plaisir, de l’improvisation, des erreurs, des buts. À l’inverse, la finale entre l’Espagne et l’Argentine m’a beaucoup moins enthousiasmé. L’Espagne était très organisée, très dominante, avec des certitudes collectives. L’Argentine, elle, a surtout refusé de jouer. Ce n’était pas une grande finale.

Lors d’un entretien au journal Le Monde en juin 2026 vous avez évoqué un « football de gauche » comme celui des petites équipes résistant face aux grandes équipes. Que reste-t-il de cette idée dans un mondial où les petits ont disparu ?

Je ne chercherais pas un « football de gauche » dans une Coupe du monde. On a le droit de supporter son pays, celui de ses origines, ou simplement une équipe parce qu’on aime ses joueurs ou son style de jeu. Il ne faut pas se fabriquer des questions politiques artificielles autour du football. En revanche, je lisais un article qui disait « ce n’est plus vraiment la Coupe du monde de football, mais la Coupe du monde de la FIFA ». Aujourd’hui on est face à un à une compétition qui est pensée avant tout par la FIFA.

Gianni Infantino, son président, sera probablement réélu, je n’ai aucune illusion. Mais le problème n’est pas seulement Infantino. La FIFA n’a jamais été une organisation particulièrement démocratique ou transparente. C’est une institution très conservatrice. Infantino n’est pas une anomalie : il est un produit de cette institution. Il accélère peut-être certaines évolutions, parce que le monde lui-même change, mais il ne les invente pas.

En revanche, on peut être sensible à certaines histoires. Le Cap-Vert, la République démocratique du Congo, ces équipes qui résistent face à beaucoup plus fortes qu’elles. Les gardiens héroïques qui évitent l’humiliation. Ce sont des images auxquelles chacun peut s’attacher. On peut aussi aimer une équipe offensive comme l’Espagne, parce qu’elle propose du jeu. Mais je crois que chacun projette ce qu’il veut sur le football. Il n’existe pas une seule manière légitime de supporter une équipe durant cette compétition.

Le possible élargissement à 64 équipes pour le prochain tournoi en 2030 ne permettra-t-il pas malgré tout à des petits pays, comme on a pu le voir cette année avec Haïti ou le Curacao, d’exister davantage ?

Je comprends parfaitement la joie que cela représente. Voir Haïti, la République démocratique du Congo ou l’Irak jouer en Coupe du monde, c’est une immense fierté pour leurs supporters. Mais il ne faut pas nourrir d’illusions. Cela ne changera rien à la situation de ces pays. Les joueurs vivent déjà, pour la plupart, à l’étranger. Les structures locales restent extrêmement fragiles. À Haïti ou au Congo, les difficultés sont immenses. Même les supporters n’ont souvent pas pu profiter de cette Coupe du monde. Les Haïtiens installés aux États-Unis hésitaient à se rendre dans les stades par peur des contrôles migratoires de l’ICE. Beaucoup de supporters n’avaient tout simplement pas les moyens d’acheter des billets. La Coupe du monde est devenue un événement très élitiste.

Face à ce constat, que faut-t-il faire ?

Arrêter de croire que tout se joue à la FIFA ! Le football est plus grand que la FIFA. Le vrai football existe dans les clubs amateurs, le football féminin, le football mixte, les initiatives populaires, les groupes de supporters qui inventent d’autres façons de vivre ce sport. C’est là qu’il faut investir son énergie. On peut très bien prendre du plaisir à regarder un grand match de Coupe du monde, tout en sachant ce qu’est la FIFA et ce qu’elle représente. Mais il ne faut pas croire qu’on transformera cette institution de l’intérieur. Ce qui compte ? Continuer à jouer, créer des espaces où le football appartient encore à celles et ceux qui le pratiquent. C’est cela, le football populaire. Propos recueillis par Emil Dromery, in La vie ouvrière.

Latéral gauche, Nicolas Kssis-Martov (éditions Libertalia, 208 p., 10€). Journaliste et historien du sport, Nicolas Kssis-Martov écrit pour Sport et plein air (revue de la FSGT), So Foot, Politis, Section 26… Il a publié Terrains de jeux, terrains de luttes (L’Atelier, 160 p., 16€) et Qatar, le Mondial de la honte (Libertalia, 82 p., 8€).

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