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Alice Mendelson, l’ivresse du vivre

À la Maison de la poésie (75), Catherine Ringer présente L’érotisme de vivre. Professeure de lettres et conteuse, Alice Mendelson s’est éteinte le 4 janvier 2025. Publiés pour la première fois en 2021, ses vers voyagent comme de puissants antidotes contre le blues.

Tant d’hommes m’ont plu/Même ceux qui ne me plaisaient pas/Sauf ceux qui étaient beaux, trop beaux, juste à regarder/Excepté toi… et toi…/Même toi, et toi/Surtout toi... Ce soir de février 2022, au Théâtre d’Auxerre (89), la chanteuse Catherine Ringer, longue tresse sur le côté, déclame des poèmes d’Alice Mendelson avec la poétesse Violaine Boneu en robe somptueuse, accompagnées au piano par Grégoire Hetzel. Au milieu du public venu en nombre, l’autrice, 96 ans, assiste à la création de L’érotisme de vivre, une performance tirée du premier recueil de ses poésies au titre éponyme qui vient d’être publié aux éditions Rhubarbe. La découverte est jouissive, tant l’écriture d’Alice Mendelson est une ode aux plaisirs de la vie. Dès lors, le spectacle du duo Ringer-Hetzel, mis en scène par Mauro Gioia, peut tourner. De Montréal à Genève, Sète à Mulhouse, Bischwiller à Istres, Paris…

Tes mots, tes bras, loin de moi, bien en cercle./Debout, je m’y glisse./Le monde y est bien rond. Alice Mendelson écrit des poèmes depuis sa jeunesse et voilà qu’à plus de 90 ans, certains sont édités, joués et chantés. Il faut dire qu’elle a le talent d’aller de l’avant. Une fois à la retraite, la professeure de français qui a écumé bien des lycées se forme à l’art du conte auprès de Pascal Quéré. Il devient son confident d’un passé pas toujours joyeux. Il exhume avec elle documents et photos pour élaborer un album en 2017, La petite qui n’est pas loin, découvre ses poèmes et les fait connaître. Des amitiés croisées relaieront la découverte, telle celle de la comédienne et chanteuse Catherine Ringer dont le père Sam Ringer, ancien déporté, était copain avec Alice. L’an passé, c’est avec son ami l’historien Laurent Joly, spécialiste de l’antisémitisme sous Vichy, qu’elle signe Une jeunesse sous l’Occupation.

C’est l’histoire d’un drame et d’un miracle, écrit-elle. Et de nous raconter son enfance dans le 18e arrondissement de Paris. Fille unique de parents juifs polonais qui ont fui les pogroms, elle grandit rue Damrémont au-dessus du salon de coiffure familial. Son père Icek, sympathisant communiste, s’occupe des hommes. Sa mère, Sura-Laya, qui rêvait d’être cantatrice, coiffe les femmes. La boutique tourne bien jusqu’à ce que le gouvernement de Vichy pourchasse les juifs. Dénoncé par un concurrent (on découvre les courriers envoyés au Commissariat général aux Questions Juives), son père, arrêté en 1941, périt à Auschwitz. Avec sa mère, elle échappe à la Rafle du Vel’d’Hiv de juillet 1942, alertées par des voisines. Elles se cacheront en zone libre. Alice, du haut de ses 18 ans, entre en résistance à Limoges. De retour sur Paris à la Libération, sa mère, très affaiblie, bataille pour récupérer ses biens, tandis que le délateur de son mari est acquitté. Dans son épilogue, Alice Mendelson écrit : Vivre pour tous ceux qui n’ont pas eu le droit de vivre, telle a été ma philosophie de vie, de ma longue vie, pleine et heureuse.

Dans mon appartement, mon Ermitage, sans sortir ou presque, je m’amuse à vivre. Dans l’entretien Alice Mendelson, une façon de vieillir, diffusé sur You Tube, son ami Pascal Quéré l’interroge. Alors âgée de 91 ans, Alice nous fait visiter son appartement, nous révèle ses deux postes d’observation tels la grande fenêtre de sa salle de bain : c’est le grand Rex ! Elle nous livre non sans humour ses recettes pour parer les difficultés liées au grand âge : monter dans une voiture, se laver les doigts de pieds… Elle n’occulte pas les moments de flottement mais souriante, elle évoque son capital : son ivresse de vivre. Comme dans son poème, À mes petits :

J’ai mal à l’épaule droite, au rein à droite, au genou droit, au talon droit…
Quelle chance d’avoir un côté gauche !

Le coeur est à gauche.
Quelle chance d’avoir un côté droit !
Mes yeux voient mal, mais encore…
Mon nez reçoit les arômes.
Ma main emboîte ton épaule.
Mon sourire accueille ta silhouette dans la porte…
Quelle chance d’avoir un corps tout entier !

« Vivre, parler et écrire, peut-être même aimer aussi. Avec ça, je crois que je fais le plein. (…) C’est être aux aguets de ce qui va pouvoir être vécu et écrit autrement pour que l’étonnement fondamental soit constamment renouvelé. Là, j’ai livré mon secret final », lâche-t-elle dans un grand éclat de rire. Alice Mendelson a une sacrée philosophie de vie : pour bien vieillir, il faut avoir le vice de la joie. « Sa joie de vivre, son sourire lumineux, son espièglerie ne seront pas oubliés », assure Catherine Ringer. L’érotisme de vivre ? « Ses mots, ses poèmes vibreront encore dans les pages de ses livres et par ma bouche ». Amélie Meffre

« Sensuelle et résolument joyeuse, la poésie d’Alice Mendelson est un manifeste éclatant de la poésie comme acte de vie, d’amour et d’audace. De ses textes irradie un chant passionné qui célèbre l’érotisme, le goût des hommes, des couleurs, des instants et des mots. Une poésie fougueuse, espiègle, du désir et de la volupté » (L’érotisme de vivre et autres poèmes : textes choisis et présentés par Catherine Ringer. Points poésie, 156 p., 10€80).

L’érotisme de vivre, Catherine Ringer, Grégoire Hetzel au piano et Mauro Gioia à la mise en scène : Le 27/06, 20h. La maison de la poésie, Passage Moliėre, 157 rue Saint-Martin, 75003 Paris (Tél. : 01.44.54.53. 00).

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Olivier Hanne, l’islam des lumières

Aux éditions Tallandier, Olivier Hanne publie L’islam des lumières. Une fresque de quatorze siècles pour mettre en lumière les courants humanistes de la civilisation musulmane. Paru dans le magazine Sciences Humaines (n°389, 06/26), un article de Tigrane Yégavian

Dans un contexte où le débat public sur l’islam oscille entre fascination orientaliste et rejet catégorique, Olivier Hanne, islamologue et chercheur associé à l’université d’Aix-Marseille, ouvre dans cet ouvrage une perspective aussi nécessaire qu’audacieuse. Loin des clichés, l’auteur déploie une fresque de quatorze siècles pour mettre en lumière les courants humanistes de la civilisation musulmane. Le choix du titre tient d’un pari historiographique, car évoquer un « islam des Lumières » revient à défier les narratifs qui opposent raison occidentale et obscurantisme musulman.

Hanne ne verse cependant pas dans l’apologie. Avec la rigueur qu’on lui connaît, il documente les moments où la pensée musulmane a épousé des valeurs humanistes : le mutazilisme rationnel des 9e et 10e siècles, la philosophie d’Averroès, le soufisme d’Ibn Arabî, jusqu’aux réformateurs de la Nahda et aux intellectuels contemporains, comme Mohammed Arkoun. L’ouvrage montre comment des penseurs musulmans ont défendu l’exégèse contextuelle contre le littéralisme, la raison contre le dogme, l’ouverture universaliste contre le repli identitaire. Ces courants, loin d’être marginaux, ont profondément marqué l’histoire intellectuelle de l’islam.

Le livre déconstruit l’idée d’une incompatibilité essentielle entre islam et humanisme. Particulièrement stimulante est la manière dont Olivier Hanne établit des parallèles entre les débats théologiques en terre d’islam et ceux de la chrétienté. Foi et raison, liberté individuelle et autorité religieuse, interprétation et texte sacré : ces questionnements ont travaillé les deux civilisations simultanément. Cette histoire croisée sort du piège de l’exceptionnalisme comme du relativisme culturel. L’ouvrage manque parfois de profondeur sur certaines périodes, notamment le XXème siècle. Néanmoins, L’islam des lumières s’impose comme une contribution majeure. Olivier Hanne offre les outils pour penser un islam compatible avec les valeurs humanistes, non par concession mais par fidélité à ses propres traditions intellectuelles trop souvent oubliées. Tigrane Yégavian

L’Islam des Lumières, histoire de l’humanisme musulman (VIIe-XXIe siècle), d’Olivier Hanne (éditions Tallandier, 368 p., 23€90)

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Le numéro 389 consacre sa une aux Nouvelles élites, portrait de classe, célébrées (rarement) et critiquées (souvent)… Sans oublier un imposant dossier sur Marc Bloch panthéonisé ce 23 juin, l’historien qui fera de sa discipline une science sociale à part entière ! Avec, enfin, un émouvant portrait de Rosalind Franklin à qui l’on vola les découvertes scientifiques (à voir dans le off du festival d’Avignon 2026, la pièce que lui consacre Elisabeth Bouchaud). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel en ouverture de ses pages au titre des Sites amis. Un remarquable magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Quatre femmes en selle

Au théâtre Paris-Villette (75), Isabelle Lafon propose Cavalières. Quatre femmes libérées et impertinentes qui excellent dans l’art de se raconter et de nous conter de fantasques histoires. Entre légèreté et gravité, l’art dramatique en ses sommets !

Sur scène, la liberté a élu domicile : liberté de parole, liberté de ton, liberté de pleurer ou de rire, liberté d’aller et venir ! D’ailleurs, elles ont de l’espace sur le vaste plateau du théâtre pour vaquer à leurs petites affaires, chevaucher leurs désirs et hobbys : quatre femmes en selle, libres, libérées, impertinentes et Cavalières qui n’hésitent pas, si besoin, à monter sur leurs grands chevaux… Seul un trait de lumière marque leur entrée dans notre univers, trois tabourets dans l’immensité nue, l’art dramatique en son plus simple appareil, une heure trente de plaisir inégalé ! Denise (Isabelle Lafon) l’avoue d’emblée, l’entraîneuse de trotteurs préfère les chevaux aux enfants. Pourtant, elle a accepté la tutelle de la jeune Madeleine, handicapée.

Pour l’aider dans la gestion quotidienne, elle lance un appel à d’autres femmes : venir cohabiter chez elle. Les conditions, surprenantes mais indiscutables ? Avoir un rapport proche ou lointain au cheval, s’occuper sans faillir de l’enfant, habiter l’appartement pour un loyer avantageux mais y venir sans meuble… Saskia (Johanna Korthals Altes) l’ingénieure en bâtiment, Nora (Karyll Elgrichi) l’éducatrice spécialisée et Jeanne (Sarah Brannens) la serveuse de bar relèvent le défi. Chacune est porteuse d’une histoire singulière avec ses succès et ses échecs, des sauts d’obstacle réussis ou manqués. À tour de rôle, par petits mots déposés ou lettres interposées qui marquent sur scène décalage et proximité, elles soliloquent ou dialoguent entre elles. Sur l’attention à porter à Madeleine que nous ne verrons jamais, surtout à propos de leur existence de femme en quête d’un futur, d’une utopie peut-être à conquérir, en tout cas à construire.

Entre les quatre femmes, si incroyablement différentes dans leur parcours de vie, se nouent des liens forts de familiarité, de complicité. Ce qui n’exclut pas les prises de tête ou coups de colère, les embardées et foulées de traverse ! Les protagonistes s’exprimant toujours face au public, de la scène à la salle se tisse alors un étrange sentiment de connivence. Renforcé par les doutes, hésitations dont sont porteuses les quatre comédiennes oscillant en permanence entre l’improvisation et la trame de leur texte. Entre mots oubliés, usurpés, changés, la vie est là dans toute sa complexité, tout à la fois fluide et solide entre affirmations et contradictions : les choix individuels sont-ils frein ou moteur à un projet commun ? Sur quels critères se fondent la réussite ou l’échec du vivre ensemble ? Avec le seul poids des mots, du bel et bien-fondé nom de sa compagnie, Les Merveilleuses, Isabelle Lafon et ses trois comparses en font la démonstration. Sous couvert de peu ou de presque rien, l’essentiel au sens premier du terme, elles nous offrent un instant de théâtre à nul autre pareil, tout à la fois aride et lumineux,.

Le spectacle semble se construire devant nous, avec nous, complices de ce quatuor qui tente un possible autre, de faire cause commune en ne masquant rien de leurs aspérités. Elles comme nous, à cheval entre illusions et aspirations, certitudes et doutes… Sommes-nous au théâtre ou dans la vraie vie ? Prenante, émouvante, la question surgit devant un tel enchantement qui descend des cintres et se propage sur l’immensité désertique de la grande scène. Pourtant étonnamment, magnifiquement, extraordinairement habitée par quatre frêles silhouettes habillées d’un simple rayon de lumière. Mais quelle lumière, yeux écarquillés, pour éclairer ce chemin d’émancipation qui nous est proposé ! Yonnel Liégeois, photos Laurent Schneegans

Cavalières, Isabelle Lafon : Jusqu’au 27/06, les mardi-mercredi-jeudi et samedi à 20h, le vendredi à 19h. Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.72.23).

Isabelle Lafon présente une pièce malicieuse, drôle et tendre, qui ouvre la réflexion sur la fabrication d‘une démocratie par et avec des femmes. Joëlle Gayot, Le Monde

Isabelle Lafon met en scène une histoire extraordinaire de femmes qui se tiennent debout et manient le verbe avec une maladresse touchante. Laurent Goumarre, Libération

Une odyssée envoûtante sur l’utopie d’une vie commune improvisée. Laurence Péan, La Croix

Une écriture intime, dense et sans concession. Callysta Croizier, Les Echos

Simplicité du dispositif, improvisation calculée, liberté des comédiennes … La metteuse en scène fabrique sous les yeux du spectateur ébahi l’éloge du doute et de l’impertinence. Un théâtre nu qui invite à se laisser désarçonner. Fabienne Pascaud, Télérama

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En avant, la musique !

Dans les colonnes du journal Politis, un appel à la « résistance » face à l’extrême droite et à la concentration est lancé par plus de 1200 acteurs du monde de la musique. Parmi les premiers signataires Voyou, November Ultra, Médine, Yann Tiersen, IAM, Planète Boom Boom, MC danse pour le climat, Les Fatals Picards, Renaud, Bernard Lavilliers, Barbara Pravi, Les Ogres de Barback ou encore Ebony…

Après l’édition, la presse, ou la culture avec la publication de la tribune contre la main mise de Vincent Bolloré lors du Festival de Cannes, c’est au tour du monde de la musique de se mobiliser. Plus de 1 200 artistes, techniciens, travailleurs ont lancé un appel à la « résistance » face à l’extrême droite et à la concentration, publié par Politis le 18 juin. « Nous regardons l’élection présidentielle de 2027 avec inquiétude, nous nous alarmons vivement du risque de basculement officiel du pays à l’extrême droite dans une poignée de mois », écrivent les signataires, parmi lesquels des artistes comme Voyou, November Ultra, Médine, Yann Tiersen, IAM, Planète Boom Boom, MC danse pour le climat, Les Fatals Picards, Renaud, Bernard Lavilliers, Barbara Pravi, Les Ogres de Barback ou encore Ebony.

Et pour cause, « la musique est un champ de bataille démocratique », estiment-ils dans ce texte intitulé « La musique en résistance : l’Appel des 1 000 », dans lequel ils refusent de laisser « s’imposer des représentations fondées sur l’exclusion, le repli et la hiérarchie des vies » et de courir « le risque d’une mise au pas ». Un danger qui se double, affirment-ils, d’une concentration « devenue une réalité structurante, où une poignée de groupes occupe une position dominante ». Pour faire face, « l’heure n’est plus à la simple résistance »« Nous avons besoin d’un projet commun : une culture fondée sur la coopération plutôt que la concentration, sur la proximité plutôt que le gigantisme, sur les communs plutôt que les monopoles », plaident ces acteurs du monde de la musique.

Pour prendre part à « lutte contre cette propagation réactionnaire en cours » et faire « converger (leurs) forces au-delà de (leurs) scènes, de (leurs) esthétiques et de (leurs) secteurs », un collectif baptisé « Cultures Futures » a été officiellement lancé en parallèle au Point Éphémère à Paris, selon Franceinfo.

Pour rejoindre l’appel, rendez-vous ici

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Massini, femmes et ouvrières

Au théâtre de L’épée de bois, à la Cartoucherie (75), Olivier Mellor présente 7 minutes (comité d’usine). Une pièce de Stefano Massini, interprétée par la Compagnie du berger. Au retour de négociations avec les repreneurs de leur entreprise, onze ouvrières débattent de leur avenir. Une œuvre originale et percutante qui porte le monde du travail au-devant de la scène.

Tension extrême sur la scène du Centre culturel Jacques Tati d’Amiens (80) là où fut créée la pièce en janvier 2026, branle-bas de combat au sein de l’entreprise de textile Picard & Roche ! Rassemblées dans le local du comité d’usine, très impatientes et inquiètes face aux heures d’attente qui défilent, dix femmes scrutent le retour de Blanche leur déléguée, représentante des salariées au conseil d’administration qui s’éternise en longueur.

Que fomentent les dirigeants de la multinationale qui vient de racheter leur usine : la fermeture ou la délocalisation d’une partie de la production, une vague de licenciements, une baisse des salaires ? Dès son arrivée, porte franchie, Blanche abat les cartes. Elle est porteuse d’une lettre couperet sur laquelle doivent se prononcer les membres du comité d’usine. Les nouveaux actionnaires, « les cravates » comme elles les surnomment, posent leurs conditions à la reprise de l’usine de confection. L’offre des dirigeants est sans appel : aucune réduction d’effectifs ni de diminution de salaire si les deux cents ouvrières renoncent à 7 minutes de leur pause journalière sur les 15 dont elles bénéficient encore. Doivent-elles ou non accepter cette offre, ce supposé « cadeau » ? Les onze élues disposent de peu de temps pour voter, et trancher, au nom de l’ensemble du personnel !

Le débat s’engage, rude, âpre, long entre celles qui sont favorables à la mesure, « pour sauver l’entreprise », et Blanche, la seule qui s’y oppose : 100 minutes de confrontation pour 7 minutes à brader ou à ne point lâcher. 100 minutes palpitantes, stressantes où les avis contradictoires s’affrontent, de bonne ou mauvaise foi, entre attaques personnelles et réflexions porteuses d’avenir. 100 minutes surtout où le monde du travail fait une entrée remarquée sur les planches.

À la Mousson d’été 2018, dans le cadre majestueux  de l’Abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, le metteur en scène Michel Didym avait déjà proposé une lecture de la pièce de Stefano Massini, avant d’en créer une version lyrique à l’opéra Nancy-Lorraine. Captivante, et une pièce qui le demeurait sous la houlette de Maëlle Poésy en 2021 à la Comédie Française, sur la scène du Vieux Colombier… Pour l’heure, la mise en scène d’Olivier Mellor, sublimée par un excellent trio de musiciens, semble accentuer l’enfermement dans lequel sont plongées les protagonistes, elle donne toute la mesure du drame social qui se joue sous nos yeux. Comme dans la tragédie antique, des mots forts et puissants résonnent sous les cintres du théâtre : respect, vérité, dignité.

Hors le papier glacé des magazines féminins, c’est une équipe de femmes ordinaires qui squattent les planches de L’épée de bois à la Cartoucherie, des salariées ignorées et surexploitées comme tant en use et abuse le monde de l’entreprise, multinationale ou non. Des femmes confrontées à une vie de galère, souvent au bas salaire et statut précaire, parfois à leur condition d’étrangère… Ici, l’idéologie a déserté le haut du pavé, ici c’est l’humanité qui se fait chair.

Point de manichéisme dans le propos de Massini, point d’outrance dans la mise en scène de Mellor, les salariées de Picard & Roche s’expriment et bougent avec les mots et gestes du quotidien, leurs aspirations peut-être terre à terre mais ô combien salutaires : le besoin impérieux d’un salaire même de misère, le désir précieux de reconnaissance sociale avec un emploi même précaire. Accepter la réduction du temps de pause ? Une évidence, imparable pour l’une traumatisée de son précédent licenciement, incontournable pour l’autre immigrée qui reprend goût à la vie, un avis identique pour l’ancienne de l’atelier comme pour la petite jeune récemment embauchée… Magistrale Karine Dedeurwaerder, Blanche seule l’affirme, persiste et signe : non, c’est non !

Peu nombreux sont les dramaturges à s’emparer de la thématique du travail comme objet d’écriture : Michel Vinaver, Alexandra Badea, Rémi de Vos pour les plus reconnus et joués… L’auteur italien Stefano Massini s’est inspiré du conflit qui secoua en 2012 l’entreprise de lingerie Lejaby sise à Yssengeaux en Haute Loire. Une œuvre superbement construite sur la trame de Douze hommes en colère, le célèbre film de Sidney Lumet… Blanche parviendra-t-elle à convaincre ses dix collègues à refuser ce marché de dupes ? « L’usine est rentable, les comptes sont florissants. 7 minutes de pause rognées à chacune des salariées, ce sont à la fin du mois 600 heures de travail offertes aux actionnaires ». Et la déléguée de conclure, « notre décision sera symbolique pour les autres entreprises ».

Le propos de Blanche ne relève pas du discours militant. Juste un sursaut de résistance, un poignant cri de dignité, un incroyable saut dans l’inconnu pour passer d’un destin individuel à une aventure collective… C’est tout à la fois peu et beaucoup, un possible chemin de lutte ! « C’est une pièce sur les limites, les renoncements, la tension qu’il faut traverser pour rester unies », commente Olivier Mellor, « peu représentées sur scène, les luttes ouvrières au féminin se jouent ici sans héroïne ni cheffe mais à travers une parole collective, fragile et forte ». Et le directeur de la Compagnie du berger de poursuivre : « l’espace clos devient celui de l’épreuve : il faut s’écouter, argumenter, convaincre, faire un pas vers l’autre ».

Cent minutes de confrontation frontale, houleuse mais captivante entre les salariées de l’entreprise Picard & Roche, pour sept minutes de pause à brader ou à ne point lâcher. Le temps est compté, il est temps de voter… Haletant, émouvant, l’étonnant huis-clos féminin enflamme notre imaginaire, une pièce chorale pour magnifier la hauteur d’intelligence née de la réflexion collective ! Yonnel Liégeois, photos Alexandre Tourte

7 minutes (comité d’usine) de Stefano Massini, mise en scène d’Olivier Mellor : jusqu’au 28/06, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 16h30. Théâtre de L’épée de bois, Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74). Le texte est disponible chez L’arche éditeur (traduction Pietro Pizzuti, 96 p., 13€50).

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Castres, le Passeport censuré

Au théâtre municipal de Castres (81), en février 2027 était prévue la représentation de Passeport, la pièce d’Alexis Michalik. Supprimée par la nouvelle municipalité RN de la ville. Une décision qui illustre les volontés de censure de certains élus.

La municipalité RN de Castres (Tarn) fait brutalement le ménage dans la programmation culturelle du théâtre municipal. Passeport, la pièce d’Alexis Michalik, l’auteur et metteur en scène, n’aura pas le droit d’être présentée au public. Elle était à l’affiche de la saison prochaine et devait se jouer en février 2027. La mairie, remportée en mars dernier par le RN, n’a pas tardé à imprimer sa marque. Sur Ici Occitanie, le maire Florian Azéma a tenté une justification, en insistant sur le fait qu’aucun accord contractuel n’avait été signé par la précédente municipalité. « C’est du rôle et des prérogatives des élus de faire une programmation culturelle. Nous avions la totale liberté de revenir sur cette programmation », a-t-il déclaré.

Après la municipalité de droite de Vanves, en région parisienne, qui voulait annuler la saison culturelle locale avant de faire machine arrière, la décision de Castres illustre les volontés de censure que certains élus tentent de mettre en œuvre. Passeport, joué dans de nombreuses villes depuis sa création en 2024, parle de la situation de réfugiés dans le port de Calais. « La pièce raconte des parcours d’exil, d’identité et d’intégration », explique Alexis Michalik. « Chacun est libre d’aimer ou pas la pièce. Mais chacun devrait aussi être libre de la voir. La liberté de création et l’indépendance de la programmation culturelle (…) constituent l’un des fondements de notre vie démocratique ».

Le metteur en scène dit s’inquiéter « pour toutes les œuvres, artistes et programmateurs, qui pourraient demain subir le même sort ». Il appelle à rester « vigilants face à toute tentative de faire de la culture un outil de sélection idéologique ». Gérald Rossi, photos Alejandro Guerrero

Selon La dépêche du midi, le Conseil départemental du Tarn envisage d’organiser une représentation de Passeport à Cap’Découverte (Tél. : 05.63.80.29.00), à proximité d’Albi, dans les prochaines semaines.

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Reggiani, un italien à Paris

Le 20/06, au Théâtre de Verdure (75), Annick Cisaruk et David Venitucci ont Rendez-vous avec Serge Reggiani. C’est moi, c’est l’Italien / Ouvre-moi, ouvrez-moi la porte… Une immersion poignante dans l’univers du sublime comédien et chanteur : silenzio !

Certes L’Italien, la chanson écrite par Jean-Loup Dabadie, n’est pas inscrite au récital d’Annick Cisaruk. Peu importe, quel récital : la chanteuse et comédienne vit, danse et chante intensément l’univers du copain de Vincent, François, Paul et les autres et de Casque d’or ! Après avoir côtoyé Barbara, Ferré, Aragon, Annick Cisaruk et David Venitucci prêtent musique et voix à Serge Reggiani qui mit à profit ses talents de comédien pour faire exister pleinement ses chansons sur scène. Un spectacle qui explore toutes les époques de Reggiani en gardant la quintessence du répertoire de ce très grand interprète qui a marqué la chanson française et inspiré les plus grands auteurs et compositeurs : de Boris Vian à Jacques Prévert en passant par Georges Moustaki, Jean-Loup Dabadie, Claude Lemesle, Bernard Dimey ou Michel Legrand !

Dans la lignée de leur précédents spectacles, avec l’élégance et l’exigence qui sont leur marque de fabrique, Annick la chanteuse et David l’accordéoniste nous font (re)découvrir la diversité du répertoire du beau Serge sous son meilleur jour. Public collé-serré, ambiance des années 60 dans les caves à musique, le piano à bretelles entame sa litanie. Jusqu’à ce que la dame en blanc, longue crinière caressant les épaules, enchaîne de la voix en l’écrin du Théâtre de Verdure… Regard complice, œil malicieux, elle se révèle convaincante, aimante, émouvante ! C’est vrai que c’est pas exprès, comme le chantait l’ami Brel, que le public se découvre « les yeux mouillants » lorsqu’elle entonne Les Loups sont entrés dans Paris d’Albert Vidalie ou Le déserteur de Boris Vian. Des chansons de grande classe qu’elle revisite avec maestria sur des arrangements originaux de son compère musicien. Les deux artistes nous embarquent à la découverte d’un grand poète.

Serge Reggiani ? « On est saisi de la profondeur des textes, ça parle d’amour à vous faire fondre, de la mort « même pas peur », de la misère qu’on ose plus chanter », confesse une spectatrice, « de la folie, des marginaux, de la société, de la guerre, de la dictature … et la drôlerie aussi ! ». La chanteuse n’a rien perdu de ses talents de comédienne lorsqu’elle déclame, en prélude à Quand j’aurai du vent dans mon crâne (Boris Vian) et Sarah (Georges Moustaki), le Pater noster de Prévert et Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre de Baudelaire… Plus tard, elle fait entendre Le dormeur du val de Rimbaud en introduction au Déserteur. D’ironiques et sublimes instants de poésie, intermèdes à un récital magistralement habité !

C’est en compagnie de Didier-Georges Gabily le grand auteur dramatique trop tôt disparu, que la belle interprète découvre théâtre, littérature et chanson. En 1981, elle entre au Conservatoire de Paris. Sous la direction de Marcel Bluwal, elle joue Le Petit Mahagonny de Brecht au côté d’Ariane Ascaride, régulièrement elle foulera les planches sous la houlette de Giorgio Strehler et Benno Besson. Derrière le micro, elle fait les premières parties des récitals de Pia Colombo et Juliette Gréco. D’hier à aujourd’hui, Annick Cisaruk cultive ses talents avec la même passion. Toujours elle aura mêlé chant, théâtre, comédie musicale. Un moment crucial pour la chanteuse et… l’amoureuse ? Sa rencontre avec les doigts d’orfèvre de David Venitucci ! Du classique au jazz, en passant par la variété, d’une touche l’autre, l’accordéoniste et compositeur libère moult mélodies enchanteresses. Lorsqu’il n’accompagne pas Patricia Petibon ou Renaud Garcia-Fons, Michèle Bernard à la chanson ou Ariane Ascaride au théâtre, en duo ils écument petites et grandes scènes.

De l’Olympia à la petite scène de quartier, Annick Cisaruk éprouve autant de bonheur et de plaisir à chanter. « Je prends tout de la vie », affirme-t-elle avec conviction. Sous le regard d’Ariane Ascaride à la scénographie, fille d’immigrés italiens, un récital de haute intensité, d’une incroyable force de séduction ! Yonnel Liégeois

Rendez-vous avec Serge Reggiani, Annick Cisaruk/David Venitucci : le 20/06, à 21h00 au Théâtre de Verdure du jardin Shakespeare, Allée de la Reine Marguerite, Route de Suresnes Le Pré Catelan, 75016 Paris (Tél. : 06.63.03.72.37). Le 22/06, à 19h30 au Kibélé, 12 rue de l’échiquier, 75010 Paris (réservation indispensable : 01.82.01.65.99).

Du 04 au 24/07 à 21h, lors du festival d’Avignon au Théâtre de la Bourse du travail, 8 rue de la Campane, 84000 Avignon (Tél. : 06.08.88.56.00).

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Le palmarès 2025/26 de la Critique

Le 15/06, sur la scène de l’Opéra-Comique (75), le Syndicat de la Critique Théâtre-Musique-Danse a dévoilé son palmarès pour la saison 2025/26. Le Grand Prix du théâtre est attribué à Pétrole de Sylvain Creuzevault, celui de la danse pour À l’ombre d’un vaste détail, hors tempête de Christian Rizzo et celui de la musique à Iphigénie en Tauride de Christoph Willibald Gluck.

Cette saison 2025/2026, nous avons aussi beaucoup apprécié : Le projet Barthes (Sylvain Maurice), Psicofonia (Faustine Noguès), Les petites filles modernes, titre provisoire (Joël Pommerat), Le petit prince (Jean Bellorini) et L’école des femmes (Frédérique Lazarini). Yonnel Liégeois

Théâtre

Grand Prix, meilleur spectacle de l’année : Pétrole, d’après Pier Paolo Pasolini, mise en scène de Sylvain Creuzevault

Prix Georges Lerminier, meilleur spectacle créé en province : La Maison de Bernarda Alba, de Federico García Lorca, mise en scène de Thibaud Croisy. Création à La Filature, Scène nationale de Mulhouse

Prix Laurent Terzieff, meilleur spectacle théâtre privé : En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski

Prix de la meilleure comédienne : Suzanne de Baecque dans Mémoire de fille, d’Annie Ernaux. Adaptation et mise en scène de Veronika Bachfischer, Sarah Kohm & Elisa Lero

Prix du meilleur livre sur le théâtre : Scènes féministes. Histoire d’un théâtre militant dans les années 1970, de Lorraine Wiss (ENS Éditions, Lyon, 2026).

Danse

Grand Prix, meilleur spectacle de l’année : À l’ombre d’un vaste détail, hors tempête, de Christian Rizzo

Meilleur spectacle Répertoire ou recréation : May B, de Maguy Marin — Création 1981

Meilleur livre : Les Archives de la danse, de Laurent Sebillotte (Éditions du CND)

Musique

Grand Prix, meilleur musical de l’année : Iphigénie en Tauride, de Christoph Willibald Gluck, mise en scène de Wajdi Mouawad. Direction musicale de Louis Langrée & Théotime Langlois de Swarte

Prix de la meilleure scénographie : Le Roi d’Ys, d’Édouard Lalo, mise en scène et scénographie d’Olivier Py & Pierre-André Weitz

Prix de la création musicale (hors opéra) : Whiteout, d’Eva Reiter. Ensemble Multilatérale, Festival Présences

Prix du meilleur livre sur la musique : Robinson Crusoé, numéro de reprise de publication de l’Avant-Scène Opéra

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Tchekhov, faut-il abattre la Cerisaie ?

Au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie (75), Aurélie Van Den Daele présente La Cerisaie. Le chef d’œuvre de Tchekhov revisité pour convier à une grande fête… Un projet pour le moins surprenant.

Aurélie Van den Daele dirige, depuis 2021, le Théâtre de l’Union – Centre dramatique national du Limousin. Elle montre à Paris sa mise en scène de La Cerisaie, d’Anton Tchekhov. « Pouvons-nous dire adieu à cette histoire pour en construire une autre ? » se demande-t-elle en exergue de la représentation. « Cette autre Cerisaie, poursuit-elle, tentera de repousser les murs, pour convier le public à une grande fête, à un rite de passage, à vivre ensemble dedans et dehors. » C’est affirmer, d’entrée de jeu, un projet pour le moins surprenant, s’agissant d’une pièce dûment estampillée en tant que chef-d’œuvre universellement admis.

Comment s’en débarrasser, sinon en faisant fi d’une époque précisément établie, quand l’Histoire, avec sa grande hache, va couper les arbres de la vieille propriété familiale de Lioubov Andreevna, achetée par Lopakhine, fils de moujik au grand cœur cousu d’or ? Et qu’a donc à faire « la fête » là-dedans, qui est autre chose que le théâtre ? Créée par Stanislavski en 1904, La Cerisaie est lestée des souvenirs de réalisations mémorables, ne serait-ce, dans la sphère contemporaine, que celle de Peter Brook en 1982. Aurélie Van den Daele entend se situer ailleurs. Chez elle, à côté de la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan, on trouve, avant chaque acte, des intermèdes participatifs à l’adresse du public, ce qui brouille les pistes du texte initial à des fins relativement ludiques.

En costumes d’aujourd’hui, sur un plateau entouré de voiles translucides, la troupe de dix interprètes se dépense sans grand souci d’intériorité. On parle trop haut. On va souvent jusqu’au cri. Au soir de la première, un concert bruyant dans le Parc floral privait le spectacle d’une déambulation prévue à l’extérieur (par beau temps, l’acte II se donne sur une butte feuillue du parc, ndlr). Un moindre mal, à tout prendre, car sont projetées des images vidéo d’une forêt vue de haut, assorties d’autres, de visages en gros plans de certains personnages en action. C’est bien beau de vouloir s’éloigner du naturalisme – on ne regrette certes pas le samovar –, encore faut-il concevoir une forme qui ne soit pas à la va-comme-je-te-pousse, assortie de musiques tonitruantes, d’une courte danse simpliste et d’une chanson poussée au micro (composée par qui ?). Est-on dans The Voice ?

Abolir le quatrième mur, casser les codes, hybrider à tout prix des formes disparates familières, cela suffit-il à traduire la Cerisaie pour ici et maintenant ? Jean-Pierre Léonardini, photos Thierry Laporte

La Cerisaie, Aurélie Van Den Daele : jusqu’au 21/06, du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 16h30. La Tempête, la Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).

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Montreuil livre bataille

Le 9 juin, au Théâtre Public de Montreuil (93), s’est tenue l’assemblée générale du collectif Livrer Bataille. Forts d’une charte qui fédère plus de 500 signataires, artistes et compagnies s’organisent pour se faire entendre face aux coupes budgétaires des collectivités et de l’État qui affectent le secteur culturel.

Jamais la volonté politique de baisser drastiquement le financement du spectacle vivant n’a été aussi brutale et aussi rapidement suivie d’effet. En nombre, des régions, des départements, des villes se désengagent. Quant à la baisse de budget du Ministère de la Culture qui affecte l’ensemble du paysage culturel, elle impacte au premier chef les équipes artistiques, c’est-à-dire la matrice à partir de laquelle le secteur s’organise et fonde sa légitimité. Partout les financements publics aux compagnies et lieux indépendants se raréfient, et les critères d’attribution se complexifient. Les contraintes administratives, les logiques de contrôle et de précarisation se multiplient. La mise en concurrence des équipes artistiques et les lois de l’ingénierie culturelle sont devenues la règle. Face à cette perte quasi-totale de maîtrise des conditions d’exercice de nos métiers, et face à l’absence de prise en compte de nos réalités, il ne nous semble plus possible de demeurer isolés et muets.

La façon de penser et d’organiser nos pratiques, nos temporalités, nos modes de production, de répartir les financements, de rencontrer le public et d’administrer les théâtres nous concerne, il nous appartient d’en prendre conscience et d’oser faire entendre une parole que personne ne portera pour nous. Nous — plus de 100 équipes artistiques — proposons à celles et ceux qui partagent notre volonté d’agir — artistes, technicien·nes, lieux indépendants et leurs équipes — de constituer un collectif qui nous permettra de peser dans la bataille en cours et à venir. Sur la base d’une réflexion, d’aspirations et de revendications communes, nous nous adresserons au public, à la presse et à l’ensemble des interlocuteurs concernés (ministère, collectivités locales, syndicats, élus, partis politiques…) pour défendre une autre conception de nos métiers et œuvrer à une indispensable réinvention des politiques publiques de l’art et la culture.

Pour rejoindre le mouvement et signer l’appel, contacter : livrer.bataille@gmail.com

Des voix pour se faire entendre

Devant plus de 350 participants, Irène Voyatzis, co-directrice de la compagnie du Dahlia Blanc et l’une des initiatrices du collectif, explique que l’idée de fonder ce collectif est venue récemment, à la suite de réunions menées au Théâtre de l’Échangeur, lieu bagnoletais menacé depuis un an de disparition« L’Échangeur, c’est un partenaire pour 80 compagnies par an. Alors, l’hypothèse de sa fermeture est une vraie menace pour elles. Mais les problématiques des équipes artistiques sont souvent plus diffuses, plus cachées. Nous avons fondé ce collectif pour lancer une réflexion d’ensemble sur le fonctionnement du système et, en même temps, pour passer à l’action. Il faut arrêter de se faire maltraiter collectivement ».

Manon Ayçoberry, passée à l’action depuis quatre mois dans la région Grand Est, l’affirme : « Il faut du concret ». On évoque la mobilisation qui a permis de retourner la situation à Vanves. La mise en place d’une coordination nationale est envisagée en septembre, avant se déroule le festival d’Avignon« Il y aura au moins une assemblée générale, on est en négociation avec le In pour qu’ils nous accueillent ». Au final d’une soirée enthousiaste, chacune et chacun sont conviés à se mettre en ordre de bataille. Yonnel Liégeois, photos Olivier Werner.

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Julien Bouffier refait le match

À l’heure où le Mondial de football bat son plein, en 2021 Julien Bouffier plongeait Dans la foule : le ballon rond s’invitait sur la scène. Une adaptation du roman de Laurent Mauvignier, narrant la tragédie du stade du Heysel. Une mise en abîme où les destins basculent, les amours trépassent.

Ils viennent de France, d’Italie, d’Angleterre et d’ailleurs… Ils arrivent, en fait, de toute l’Europe pour assister à la finale de la Ligue des champions qui se joue à Bruxelles entre la Juventus de Turin et Liverpool. Des femmes et hommes jeunes pour beaucoup, l’esprit à la fête en ce mois de mai 1985, les yeux rivés sur les crampons qui foulent le gazon. Jusqu’au moment fatidique où la tribune tremble et frémit : 450 blessés, 39 morts. Dans la fièvre du samedi soir, ils sont là, impatients et surexcités, dans la foule : les français Jeff et Tonino, l’anglais Geoff et ses frères, les jeunes mariés italiens Tana et Francesco…

Revêtus des maillots de leurs équipes favorites, ils jonglent avec le ballon sur la scène du théâtre Jean-Claude-Carrière de Montpellier, lors de la création en ce Printemps des comédiens. Les projecteurs scintillent, les filets tremblent quand le rond de cuir franchit la ligne de but. À cette heure-là, l’ambiance est encore à la fête, même si ultras et hooligans ont déjà démontré de quoi ils étaient capables dans les rues de Bruxelles. Geoff s’est laissé convaincre, le ballon rond n’est pas sa passion, il accompagne seulement ses frères et leurs copains: tous des mordus, des fans, des durs à la castagne pour afficher ferveur et soutien à leur club favori, presque la haine au bout des poings contre les supporters adverses. Qui explosera plus tard : une tragédie, une catastrophe humaine et sportive. Pour un match de foot, tout çà pour çà !

En des pages sensibles et prenantes, Laurent Mauvignier avait narré l’événement, Dans la foule tentait d’exorciser le malheur. Un roman dont s’emparait avec talent Julien Bouffier pour faire œuvre théâtrale. Quand Mauvignier et Bouffier s’engageaient à refaire le match, tous les deux vainqueurs, c’est un résultat prometteur : pour l’émotion contenue et l’élégance de la plume du premier, pour le regard tout à la fois réaliste et poétique du second… Grâce aux jeux de lumière, aux dialogues en français-italien-anglais qui se mêlent et s’entremêlent, à la vidéo qui scrute au plus près corps et gestes des protagonistes emportés dans le mouvement de foule mortifère. Qui crient, gémissent, étouffent, appellent au secours, ne veulent point lâcher la main de la bien-aimée, Tana et Francesco venus là pour leur voyage de noces. Lui ne s’en relèvera pas, bousculé, écrasé, piétiné. Pour elle, ce seront des lendemains qui déchantent entre tentatives de suicide et dégoût de la vie. La fête est finie, tristes les jours à venir : la honte pour Geoff en arpentant solitaire les rues de Liverpool, les nuits hantées de cauchemars pour Jeff et Tonino, les forces de sécurité laxistes et surpassées, un procès à suivre indigne et bâclé.

Julien Bouffier réussissait son pari : dépasser l’événementiel pour donner à penser sur la fragilité de la vie, sonder les cœurs à l’heure où les corps basculent dans la tourmente et l’épouvante. Comment faire face à l’inimaginable, comment le surmonter et s’en relever ? Des questions plutôt incongrues à propos d’une compétition sportive. Depuis, entre séismes naturels, guerres sans fin et tueries intégristes, on a connu bien pire… Des malversations sportives aux relents racistes et homophobes dans les stades et sur les pelouses, de 1985 à 2026, le football, encore et toujours gangréné par l’affairisme et les enjeux médiatiques ? Sur scène comme dans la vie réelle, en ultime dénouement, la parole est laissée aux survivants des injustices et des tragédies. Yonnel Liégeois

Dans la foule, Laurent Mauvignier (éditions de Minuit, 432 p., 9€65)

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Et le football continue…

Le 11 juin, s’est ouvert à Mexico la 23ème édition de la Coupe du monde de football organisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique. Une compétition qui se déroule jusqu’au 19/07, déjà émaillée de scandales, polémiques, malversations et controverses. Entre consternation – culture et passion, le billet de Jean-Marie Pottier, journaliste au magazine Sciences Humaines.

J’ai raté la chute du mur de Berlin, mais pas la conquête de Rome. Je n’ai gardé aucun souvenir médiatique de la nuit du 9 novembre 1989 (j’avais sept ans pas tout à fait « et demi », comme je disais probablement à l’époque), mais je me rappelle avoir veillé, huit mois plus tard, pour voir la RFA, bientôt réunifiée à sa voisine de l’est, remporter la Coupe du monde de football 1990 dans la capitale italienne. J’avais vu, sans le comprendre encore, en quoi ce jeu fait à la fois l’histoire et nos histoires.

Ce souvenir fondateur, j’y ai repensé ces dernières semaines à mesure que je vois approcher, avec un mélange d’excitation et de lassitude, la prochaine édition de la Coupe du monde, qui s’ouvre ce jeudi 11 juin. Cette compétition est coorganisée par des États-Unis en pleine dérive autoritariste, dérive qui plus est saluée par la fédération internationale de football, qui a décerné à Donald Trump un risible « prix Fifa de la paix ». Elle survient dans un football toujours plus inégalitaire, et où la richesse des plus grands peine à ruisseler vers la base. Elle sera saucissonnée de pinaillage vidéo et de « pauses fraîcheur » publicitaires. Et pourtant, je continue à la guetter avec une certaine impatience.

Cette puissance du football sur nos imaginaires, je l’ai retrouvée il y a quelques jours en visionnant Et la vie continue (1992), un film du cinéaste iranien Abbas Kiarostami. En 1987, ce dernier s’est révélé aux yeux du public occidental avec Où est la maison de mon ami ?qui met en scène la quête par un gamin de huit ans de la maison d’un de ses condisciples, dont il a embarqué par erreur le cahier et qui risque d’être renvoyé. L’histoire se passe à Koker, un village du nord de l’Iran. Trois ans plus tard, le 21 juin 1990, la bourgade est dévastée par un gigantesque tremblement de terre qui fait près de 50 000 morts dans le pays. Kiarostami se rend sur les lieux du désastre, à la recherche des enfants-acteurs de son film précédent : ont-ils survécu ? 

Et la vie continue raconte cette quête sur le mode du docu-fiction. À bord de leur Renault 5 brinquebalante, un cinéaste et son fils tentent de rallier le nord de l’Iran dévasté depuis Téhéran. Le petit garçon évoque ses souvenirs de la nuit du séisme, teintés de ceux de la Coupe du monde en cours en Italie : « Peut-être que les garçons sont venus à Téhéran pour voir le match de foot, puisqu’ils n’ont même pas la télé. L’Écosse jouait le Brésil cette nuit-là, non ? » Le père doute – que les garçons soient venus, que c’était bien ce match-là. Vers la fin du film, dans un virage pierreux, il croise un jeune homme en train de bricoler une antenne de fortune. Il ose une question :

« Avec le tremblement de terre, et tout ce deuil, vous allez regarder le match ?

– Je suis en deuil aussi. J’ai perdu ma petite sœur et trois neveux et nièces. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? La Coupe du monde revient tous les quatre ans, et la vie continue. Et un tremblement de terre, tous les quarante ans. »

Le père n’aime pas trop le football, mais il sourit.

Près de quatre décennies plus tard, peut-être que, dans un Iran en guerre contre l’un des pays organisateurs, des gamins continueront à se repérer dans le temps à l’aide du calendrier de la Coupe du monde, des gens continueront à chercher comment voir le match du soir par tous les moyens. On pourra y voir les effluves d’un opium du peuple voire d’une fièvre nationaliste (l’Iran participe à la compétition pour la septième fois, mais a été forcé d’installer son camp de base au Mexique plutôt qu’aux États-Unis en raisons des tensions géopolitiques). Ou, à l’inverse, une manifestation de la résistance de ce sport au monde tel qu’il ne va pas. Un reste d’enfance contre les sales réalités du monde adulte

Peu après avoir découvert le film de Kiarostami, je me suis replongé dans Le football entre ombre et lumière, un essai de l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano. Ce « mendiant de bon football » y décrit le « voyage triste » de ce sport passé du « plaisir au devoir » : pour lui, le football « a banni la beauté qui naît de la joie de jouer pour jouer », sauf quand, « par bonheur », apparaît sur les terrains un « chenapan effronté » qui s’écarte des scénarios préécrits. Ce zeste d’espièglerie est une bonne définition de ce qui reste de beauté au football. J’évoquais il y a quelques jours, dans un article consacré à l’impact des migrations sur la Coupe du monde, le petit sourire du français Désiré Doué voyant son grand frère Guéla marquer un but pour la Côte d’Ivoire contre la France, comme si les deux étaient adversaires d’un derby de cour d’école. Vers la fin de son livre, Galeano se souvient d’un dialogue entre un journaliste et la théologienne allemande Dorothee Sölle :

« Comment expliqueriez-vous à un enfant ce qu’est le bonheur ?

Je ne le lui expliquerais pas. Je lui lancerais un ballon pour qu’il joue avec ».

Jean-Marie Pottier, in Sciences Humaines

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Kelly Rivière, une vie de rêves !

Au théâtre La Bruyère (75), Kelly Rivière présente La vie rêvée. Un « seule en scène » pour évoquer la vie d’une intermittente du spectacle… Avec tendresse et humour, les deux ingrédients qui ont nourri An Irish Story (au théâtre Firmin Gémier d’Antony), son premier spectacle et formidable succès. Entre rêve et réalité, rencontre avec une talentueuse comédienne.

« Rêver un impossible rêve, brûler d’une possible fièvre »… Suivre son étoile, peu importe les chances et le temps ? La quête hier du grand Jacques, Brel bien sûr, semble présentement s’apparenter pour beaucoup à celle de Kelly Rivière ! Une femme, des rêves pleins la tête mais qui, en dépit de la reconnaissance du public, paraît cultiver le doute en permanence… « Un héritage de jeunesse, probablement », avoue la comédienne avec bonhomie, détendue à la veille du grand départ pour une nouvelle saison artistique.

« Il faut que ça marche cette fois, autrement j’arrête, me suis-je souvent dit ! ». Celle qui rêvait d’être danseuse réalisera, encore gamine, qu’elle ne brillera jamais, étoile, dans un grand corps de ballet… « L’échec n’est pas chose aisée, demeure l’essentiel : oser rêver encore et toujours, ne jamais abandonner ses rêves, tel est le défi ». Des propos sincères, aujourd’hui Kelly Rivière constate qu’elle ne s’habitue toujours pas à capitaliser sur le succès, à la chaleur que le public lui témoigne, à la critique élogieuse devant son talent. Une réalité qui nourrit son nouveau « seule en scène » construit sur des résonances, des échos à sa propre vie : ses doutes face à l’avenir mais aussi sa découverte heureuse du théâtre, ses galères d’apprentie comédienne mais aussi le soutien d’une grand-mère aimante qui connut les douleurs de l’Assistance Publique… « Il est toujours difficile de passer de l’ombre à la lumière », reconnaît la jeune femme à La vie rêvée.

Bruyère et froufrou

Au théâtre La Bruyère, tout commence par la fin : salves d’applaudissements, musique galvanisante, saluts répétés en froufrou, bouquet de fleurs, messages réconfortants de la mamie… Pas du goût de la mère de Kelly Ruisseau qui doute fortement des capacités de sa fille à embrasser une carrière artistique ! Après un projet avorté de danseuse étoile, trop musclée – pas assez fine, il faut bien vivre et remplir le frigidaire pour la petite famille ! Des cachets minables, des castings hasardeux, ce n’est pas vraiment la vie rêvée… Sur scène, Kelly, la vraie, non seulement sait tout faire, chanter – danser – jouer – imiter, mais en plus elle nous raconte tout de sa vie d’artiste, d’hier à aujourd’hui. Avec humour, tendresse et talent, prêtant sa voix à tous les membres de la famille comme aux éphémères partenaires de scène. Plaisant et convaincant, le public conquis : au final, qu’on se le dise, les applaudissements sont authentiques et mérités !

Du Cours Florent où elle apprend le métier jusqu’à ses premiers rôles, le chemin ne fut pas toujours un long fleuve tranquille. « Je fus d’abord traductrice, j’ai fait des animations théâtrales, enfin je me suis mise à l’écriture avec An Irish Story, mon premier spectacle ». Formidable : seule sur scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre ! La géniale franco-irlandaise s’inspirait d’une authentique histoire familiale pour nous entraîner avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. Une performance d’une rare qualité qu’elle reconduit à Paris sur les planches du théâtre de la Scala. Plus fort encore, récemment le metteur en scène Philippe Baronnet lui passait commande d’une pièce, Si tu t’en vas, dont elle fut aussi l’une des interprètes : Mme Ogier, l’enseignante qui tente de convaincre un élève de poursuivre ses études ! Une belle écriture, un échange houleux entre les deux protagonistes qui oscille entre émotion et provocation.

Mère de deux enfants en pleine croissance, une vie bien chargée pour l’auteure-interprète qui s’investit intensément dans ce qu’elle entreprend, en ce qu’elle croit. Qui ne refuse jamais d’animer des ateliers en milieu scolaire. Toujours émerveillée de constater ce que de telles initiatives provoquent, au collège Robert Doisneau dans le XXème arrondissement de Paris par exemple : une meilleure ambiance de classe, des dialogues entre élèves d’une richesse incroyable, des jeunes qui retrouvent la confiance en eux… « Les comédiens ne songent pas qu’à leur nom en haut de l’affiche, nombre d’entre eux s’engagent dans un formidable travail de proximité ». D’où l’incompréhension, voire la colère de Kelly Rivière face aux coupes budgétaires qui fragilisent le secteur culturel. « Outre des compagnies en voie de disparition, des artistes et techniciens réduits au chômage, c’est tout ce qui se joue à côté et que les décideurs ne voient pas qui se retrouve en danger de mort : l’ouverture aux autres, l’éveil culturel, le partage de savoirs, le soutien et l’accompagnement des jeunes générations vers toujours plus de créativité ».

Des valeurs que la citoyenne trouve plaisir à partager sur Montreuil (93), sa ville d’adoption depuis seize ans maintenant… Foulant régulièrement la scène du théâtre municipal Berthelot, partie prenante du collectif local Créature dédié aux écritures contemporaines. « Jouer à Paris c’est bien, m’investir dans ma ville, travailler localement c’est pas mal ! ». De la parole aux actes dès l’ouverture de saison, « soucieuse de porter haut et fort le service public de la culture ! ». Yonnel Liégeois

La vie rêvée, Kelly Rivière : jusqu’au 27/06, les vendredi à 19h et samedi à 18h30. Théâtre La Bruyère, 5 rue La Bruyère, 75009 Paris (Tél. : 01.48.74.76.99).

An irish story, une balade irlandaise

Il était une fois… une histoire irlandaise, An irish story, qui pourrait fort bien être espagnole, portugaise, italienne ou autre, à l’heure où des hommes et des femmes, fuyant la misère de leur existence et de leur pays, tentent d’aller voir ailleurs si plus verte est la vallée ! Mêlant les langues et jouant des accents, tantôt volubile tantôt secrète, toujours volontaire dans sa quête du grand-père mystérieusement disparu entre l’Irlande et l’Angleterre, Kelly Rivière s’inspire d’une authentique histoire familiale. Entre joies et frustrations au détour de ses recherches, elle nous entraîne avec ravissement et conviction à la quête de ses racines. La saga joliment contée d’une génération l’autre entre exil et mémoire, la reprise d’un spectacle à la tendresse infinie et à l’émotion retenue. Entre humour et authenticité, seule en scène pour donner vie à pas moins de vingt-cinq personnages, une performance artistique d’une rare qualité, à ne vraiment pas manquer ! Y.L.

An Irish Story, une histoire irlandaise, de et avec Kelly Rivière : Le 11/06, 20h30. Théâtre Firmin Gémier, 13 rue Maurice Labrousse, 92160 Antony ( Tél. : 01.41.87.20.84).

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Christiane Cohendy, une grande dame

Le 5 juin, à l’âge de 81 ans, Christiane Cohendy s’est éteinte à Paris. Elle fut intensément de la belle aventure de la seconde génération de la décentralisation. Elle a brillé chez les classiques et les modernes avec une foule de metteurs en scène.

Christiane Cohendy, après une existence d’actrice d’exception, s’est éteinte à Paris le 5 juin, à l’âge de 81 ans. Elle a participé, de tout son cœur, à la grande aventure novatrice du théâtre public, sans pour autant négliger de fécondes incursions dans le privé. En 1996, elle obtenait un Molière pour son interprétation dans Décadence, de l’auteur britannique Steven Bercoff, mise en scène par Jorge Lavelli. En 2009, elle avait été nommée pour un second rôle, dans Equus, de Peter Shafter, sous la direction de Didier Long. En 2018, elle était encore sélectionnée pour Tableau d’une exécution, de Howard Baker, mise en scène de Claudia Stavisky au théâtre des Célestins de Lyon.

Née à Clermont-Ferrand dans une famille ouvrière, c’est là-bas qu’elle s’initie au théâtre. Douée pour l’étude, elle apprend l’allemand. Tout commence vraiment en 1972, avec la fondation du Théâtre Éclaté d’Annecy, par un spectacle d’intervention véhément, la Farce de Burgos, dont j’ai encore des images en tête. Une création collective, aux côtés d’Alain Françon, Evelyne Didi, André Marcon, Alexandre Guini et Brigitte Lauber.

Une brillante Célimène

Deux ans après, c’est Trotsky à Coyoacan, de Hartmut Lange, mise en scène d’André Engel, qu’elle retrouvera plus tard dans des événements de théâtre magnifiquement singuliers. Cela aura lieu lors de son insertion au Théâtre national de Strasbourg, dans l’élan audacieux qu’imprime Jean-Pierre Vincent à cette institution. En 1975, elle est de Germinal, œuvre scénique phare qui rebat les cartes du naturalisme. La même année, elle est du Faust Salpêtrière, conçu par Klaus Michael Grüber – qui se révèle alors en France avec éclat -et André Engel, avec lequel on la verra dans des productions hors les murs du théâtre, d’une densité poétique et politique inouïe : Baal, de Brecht, Week-end à Yaïck d’après Essenine, Kafka Théâtre complet. Elle a été dans le Misanthrope, sous la direction de Vincent, une brillante Célimène à part, face à Philippe Clévenot en Alceste.

Une présence unique

À ce point du récit, je mesure déjà la gageure que supposerait la nomenclature exhaustive de tout ce que Christiane Cohendy a prodigalement offert à l’art de jouer, de tout son corps, de sa voix, de sa présence unique. Plus de soixante-quinze pièces, une vingtaine de films, autant pour la télévision. Elle a joué Racine (dans Phèdre, par Chéreau), l’Orestie d’Eschyle (par Lavaudant), Shakespeare, Kleist, Oscar Wilde, Claudel, Pirandello, Bernanos, Camus, Gorki, Tchekhov, Beckett, Goldoni, Marie Ndiaye, Serge Valletti, Eric-Emmanuel Schmitt, Jean-Pierre Siméon, j’en passe et non des moindres.

Elle fut la partenaire de Roman Polanski dans la Métamorphose et la mère d’un Hamlet que jouait Charles Berling. Elle a été choisie par une foule de metteurs en scène d’obédiences diverses (au premier rang desquels Matthias Langhoff), tous sachant qu’elle apportait dans son travail de théâtre une dignité exemplaire, étant de surcroît une partenaire amicale, chaleureuse, compréhensive, néanmoins ferme sur le respect dû au droit dans son métier, surtout dans le privé, où les règles sont autres. Elle a signé avec talent une poignée de mises en scène. Elle a enseigné au Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Grande dame, une notion si passablement galvaudée, va comme un gant à Christiane Cohendy, femme exquise, cultivée, sans cesse attentive à l’autre, dans sa vie comme sur le plateau.

Une conteuse fabuleuse

Ces temps derniers, deux mois, au bas mot, à l’instigation de son amie Claudia Stavisky, qui la mit en scène dans des spectacles ô combien mémorables (la Chatte sur un toit brûlant de Tennessee Williams, Tableau d’une exécution de Howard Baker, la Trilogie de la villégiature de Goldoni et Rabbit Hole de David Lindsay-Abaire), nous nous retrouvions chez Christiane, non loin de la porte de Bagnolet. Dans son petit appartement ensoleillé, elle nous confiait les souvenirs de sa vie en théâtre. C’était un plaisir, comment l’exprimer, bouleversant, car nous la savions en soins palliatifs. C’était une conteuse fabuleuse, à la mémoire vive si expressive. Nous buvions du café. Le temps allait trop vite. Son Molière coinçait la fenêtre, pour éviter les courants d’air. C’est un crève-cœur, de ne plus la voir, de ne plus l’entendre. Jean-Pierre Léonardini

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Edgar Morin, l’insatiable

Aux éditions des Sciences Humaines, paraît Edgar Morin, le penseur insatiable. La réédition d’un hors-série exceptionnel, publié en 2024, qui retrace le parcours de l’infatigable penseur, disparu le 29 mai.

Edgar Morin fut le compagnon de route de Sciences Humaines, parmi les plus fidèles. Déjà, en 1988, le premier numéro lui fut consacré. C’est peu dire combien sa démarche transdisciplinaire inspira le projet éditorial du magazine. En 2024, paraissait un hors-série exceptionnel qui retraçait le parcours et l’œuvre de cet intellectuel boulimique, rétif à toutes les frontières disciplinaires. Ses grandes idées y côtoyaient ses petites histoires.

C’est ce hors-série que Sciences Humaines réédite en son hommage. Pour faire (re)découvrir au plus grand nombre, surtout aux jeunes générations, une œuvre monumentale, qui mêle anthropologie de la mort et sociologie du présent, des analyses brillantes sur les stars ou les rumeurs, jusqu’à cette somme déroutante qu’est La Méthode (six volumes chez Points, ou coffret de deux tomes). Pour (re)découvrir un homme complexe, forcément, et attachant aussi, qui s’est dévoilé dans ses journaux intimes avec auto-ironie et sincérité. Jean-François Dortier et Samuel Lacroix

Edgar Morin, le penseur insatiable : hors-série Sciences Humaines (N°30, 120 p., 12€50).

AU SOMMAIRE DU NUMÉRO

GRAND ENTRETIEN : « L’amour et la curiosité me permettent de garder de la jeunesse dans la vieillesse »
L’AMI : La colocation chez Marguerite Duras, le bon vivant, les amours, les emmerdes…
L’ENGAGÉ : La liberté d’opinion, la cause palestinienne et la question juive, l’écologie…
LE SOCIOLOGUE : La culture de masse, l’étude du présent…
LA COMPLEXITÉ : La Méthode, une pensée reliante, auto-organisation, dialogique, émergence, métamorphose, paradigme, principe hologrammique…
L’ARTISTE : Le cinéma, Chronique d’un été (1961), un auteur contrarié, son Journal

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