Milo Rau et sa bienheureuse ambiguïté, Avignon 2018

Jusqu’au 14 juillet, metteur en scène suisse et nouveau directeur du Théâtre de Gand en Belgique, Milo Rau donnait au Gymnase du Lycée Aubanel sa Reprise, histoire(s) du théâtre 1. Comme d’autres pièces à l’affiche de cette édition 2018 du festival, avant leur tournée nationale, une œuvre qui interroge et soulève moult questions. Sans oublier Au bout du comptoir, la mer, J’appelle mes frères et Le bain & Le voyage à La Haye.

 

Plusieurs spectacles du festival posent cette année de manière très aiguë la question de savoir à qui ils s’adressent exactement. Mettons définitivement de côté le public dit populaire qui reste toujours à définir mais qui, à l’évidence, n’est pas celui que l’on trouve à Avignon, et nous voilà en pleine perplexité. Que l’on prenne Au-delà de la forêt, le monde d’Inès Barahona et Miguel Fragata censé s’adresser à un jeune public et qui développe un discours creux de vieil assis ou, à l’autre bout de la chaîne, l’assommant succédané de Don Delillo de Julien Gosselin, c’est encore et toujours cette même interrogation qui vient à l’esprit, et que l’on retrouve aussi avec un « spectacle » comme le pudique Trans (Més Enllà) de Didier Ruiz. Reprise, histoire(s) du théâtre 1 de Milo Rau a le mérite, semble-t-il, de jouer cartes sur table dès son titre. Mais ce n’est peut-être là qu’un leurre : le metteur en scène suisse, en roublard aguerri, tente de jouer sur tous les tableaux.

Cartes sur table donc avec le titre renvoyant à l’opposition entre la reprise et la prise, entre la représentation et la présentation (darstellung/vorstellung, comme disent les philosophes germaniques !), entre la fiction et la réalité, puis avec Histoire(s) du théâtre emprunté à l’Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, décidément en odeur de sainteté dans ce festival. Ce faisant, et en appliquant avec fidélité les préceptes établis dans son dogme en dix points édicté à Gand en mai dernier, dans lequel on trouve quand même quelques perles (comme dans la règle n° 9 : « Au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle »), Milo Rau nous livre une véritable et très habile réflexion – pour ne pas dire cours – sur le théâtre (son histoire du théâtre) avec tous les ingrédients convenus : mise en abîme, théâtre dans le théâtre, vrai-faux casting, mélange de comédiens professionnels et amateurs, mise à distance avec mélange du jeu avec le réel, vrai-faux documentaire… Frontières brouillées, toute la gamme de son savoir-faire, qui est grand et très maîtrisé, y passe. Tout cela pour dire quoi ? Réponse avec la règle n° 1 du Manifeste de Gand : « Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle ». Et de vivre dans le présent de la représentation, un présent tragique qui renverrait au tragique antique lequel évitait de représenter les horreurs sur scène justement.

Or Milo Rau, lui, n’hésite pas, la représentation du meurtre d’un homosexuel, Ihsane Jarfi, par un groupe de jeunes hommes, est bel et bien montrée, reconstituée, dans toute sa violence : sang dégoulinant, cadavre dénudé sur lequel un des assassins vient pisser… On est dans la réalité la plus stricte avec l’arrivée sur le plateau de la Polo grise dans laquelle la future victime est montée. La voiture est immobile mais, par un jeu de lumière réalisé sur scène et la bande son, Milo Rau met au jour de manière ostentatoire la mise à distance qu’il entend opérer. On est dans le réel, mais pas tout à fait. L’histoire est vraie et a fait la une des journaux du pays, un des comédiens a suivi le procès et l’a même enregistré clandestinement, mais « nous ne sommes en réalité pas intéressés par ce qui s’est passé » confesse Milo Rau qui ajoute un peu plus loin qu’il s’est demandé « si le naturalisme est encore possible au théâtre ». Réponse par l’absurde sur le plateau, elle devrait être négative même si elle fascine le public. Fascination/non fascination, Milo Rau joue à son aise sur les deux tableaux, c’est un peu trop facile, il ne peut qu’être gagnant à tous les coups puisque par ailleurs sa proposition est parfaitement réalisée ! La question demeure encore une fois : à qui s’adresse Milo Rau ? Et pour lui dire quoi ? Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

– Au bout du comptoir, la mer : Jusqu’au 22/07 à 20h45, La Caserne des Pompiers. « Un soliloque dérisoire et désopilant », nous prévient l’auteur Serge Valletti ! Artiste de cabaret raté, Monsieur Stéphan, alias Dominique Jacquot, prend la salle à témoin de ses échecs et désillusions. Un hommage déguisé au théâtre, aux arts vivants sous toutes ses formes. Yonnel Liégeois

– J’appelle mes frères : Jusqu’au 26/07 à 15h55, La Manufacture-La Patinoire. D’origine maghrébine, un jeune homme se promène dans la ville au lendemain d’un attentat. Que dire, que faire pour Amor, qui ressemble comme un frère à ceux-là qui… ? L’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri revisite avec pertinence les notions de tolérance et de fraternité. Dans une mise en scène de Noémie Rosenblatt, un groupe d’« anonymes » amateurs, issu de chaque ville de représentation et tel un chœur antique, accompagne les comédiens. Yonnel Liégeois

– Le bain & Le voyage à La Haye : Jusqu’au 29/07 à 17h50, Théâtre Transversal. Un homme, une chaise et… des mots ! Les mots de Jean-Luc Lagarce : avec pudeur, mais non sans humour, il fait ses adieux à la vie, à l’amour et au théâtre. Avant que le sida ne l’emporte, deux de ses trois derniers textes écrits au final de sa vie, dont s’empare Patrick Coulais avec infiniment de délicatesse. Yonnel Liégeois

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Classé dans Festivals, Les frictions de JPH, Rideau rouge

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