Goliarda Sapienza, une aventure carcérale

Jusqu’au 16/01, au théâtre de la Tempête (75), Alice Cosson et Louise Vignaud proposent Rebibbia. Une adaptation et une mise en scène, vigoureuse et sensuelle, du livre de Goliarda Sapienza, L’université de Rebibbia. De l’enfermement carcéral à l’évasion littéraire…

Condamnée pour un vol de bijoux, Goliarda Sapienza n’est en fait restée que cinq jours en prison. Contrairement à ce que l’ouvrage pourrait laisser penser, ce qui donne au récit une épaisseur et une acuité saisissantes. « Je voulais seulement en entrant ici prendre le pouls de notre pays ». Un voyage très particulier, dans l’Italie des années  de plomb… Miroir d’une société fracturée et prison romaine tristement célèbre, Rebibbia accueille des détenues de toutes conditions et délits : prisonnières politiques, voleuses, criminelles ou prostituées. C’était une gageure d’adapter ce texte au théâtre, le défi est relevé par Louise Vignaud à qui l’on doit des créations très diverses (Le Misanthrope au TNP, Phèdre au Studio-Théâtre de la Comédie Française mais aussi Caldéron de Pasolini, plus récemment Le Quai de Ouistreham d’après Florence Aubenas au théâtre des Clochards Célestes de Lyon qu’elle dirige entre 2017 et 2021).

D’emblée, le décor est planté, la scénographie nous plonge efficacement dans l’univers carcéral avec le bruit des portes métalliques qui claquent et les sonneries stridentes. Dans le rôle de Goliarda Sapienza, Prune Beuchat impose sa présence digne et sensuelle, animal prostré cherchant à décoder ce monde de contradictions entre brutalité et compassion… Autour d’elle, dans une multitude d’alvéoles d’une ruche hétérogène, gravite une galerie de portraits de chair et de sang aux mots et maux crus. Elle est happée par l’engrenage de la détention avec ses atteintes au physique et au mental, « là, tout va très vite, on est dans une centrifugeuse ». Peu  à peu, des liens se tissent entre codétenues. Outre Prune Beuchat, elles sont seulement quatre comédiennes, remarquables, à jouer plusieurs rôles : Magali Bonat, Nine de Montal, Pauline Vaubaillon et Charlotte Villalonga.

Entre rivalités et/ou complicités, les rires fusent, le goût de la vie et le désir de liberté reviennent démultipliés. L’une « crève sans son homme … », l’autre refuse de parler d’amour. Celle qu’on surnomme Mamma Roma brutalise verbalement une jeune fille mais la couve affectueusement. Toute à la joie de se découvrir « sortante » pour le lendemain, la dernière avoue finalement à demi-mot « je crois que le désir d’ici me reprendra… ». Musique et lumières nous entraînent dans un tourbillon tandis que les dialogues ciselés et percutants nous ramènent au plancher des vaches et au vécu de ces femmes brisées, ou que l’on veut briser…. Toutes différentes certes, mais l’une d’elles a bien compris ce qui les unit ici et maintenant : « nous sommes le désordre qui menace l’image de la Donna » ! De son côté, Goliarda Sapienza continue son processus progressif d’évasion mentale, nous incitant à faire de même face à d’autres carcans dématérialisés. Chantal Langeard

Rebibbia : jusqu’au 16/01 au théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie de Vincennes.

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Classé dans Littérature, Rideau rouge

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