La petite affaire de Bellorini

Au TNP de Villeurbanne (69), Jean Bellorini présente Une petite affaire. L’adaptation de Seul dans Berlin, le roman méconnu de Hans Fallada qui évoque deux héros de l’ombre au cœur de l’Allemagne nazie. Avant son départ, le directeur et metteur en scène signe sa dernière création avec la sobriété et le talent qu’on lui connait, continuant à interroger l’Histoire pour éclairer notre présent.

Nous sommes à Berlin en pleine guerre. Otto et Anna Quangel apprennent brutalement la mort de leur fils unique, tombé « au champ d’honneur ». Sous le choc, leur conscience s’éveille. Dès lors, pour dénoncer le régime et ses crimes, ils se mettent à écrire contre Hitler de petits textes sur des cartes postales qu’ils déposent dans les halls d’immeubles et les cages d’escaliers. Cet acte de résistance, à la fois dérisoire et héroïque, redonne un sens à leur vie. Arrêtés par la police, ils comparaissent au tribunal et, condamnés à mort, jusqu’au fond de leur cachot ils affirment leur foi en la liberté.

Dans la nuit du fascisme

Jean Bellorini avait fait œuvre exemplaire en adaptant L’Ordre du jour pour quatre acteurs de la Comédie-Française, au printemps 2026. La pièce, d’une économie toute brechtienne avec masques et chants, montrait, sous la plume vive, corrosive et implacable d’Éric Vuillard, la collusion entre le monde de l’industrie et de la politique à la montée du nazisme, jusqu’au moment de l’Anschluss (l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie). Une petite affaire, sur un tout autre registre, nous plonge plus avant dans le drame allemand. Le fascisme et ses effets sont vécus ici au plus près de la société berlinoise, par deux individus, lesquels posent avec détermination un acte de rébellion. À la froideur factuelle de l’Ordre du jour répond une tragédie à hauteur de citoyens ordinaires. Avec leurs modestes moyens, ils persévèrent, bravant la terreur nazie.

Seul dans Berlin, un livre d’un millier de pages écrit en 1947, est une exception dans le parcours littéraire de Hans Fallada. Resté en Allemagne, contrairement à beaucoup d’écrivains, il n’avait pas brillé jusque-là par son opposition au régime, et ses écrits n’avaient rien d’engagé. Mais une fois la paix revenue, il vit à Berlin-Est et, dans les archives de la Gestapo, il épluche le dossier d’Otto et Elise Hampel. À partir de cette histoire vraie, dans son ultime roman il dépeint le quotidien des Berlinois pendant la guerre et l’acte courageux de ce couple d’ouvriers. Alors que toutes les catégories sociales et tendances politiques y sont représentées, Jean Bellorini se focalise sur les époux orphelins de leur fils, qui trouvent une raison de vivre en se rebellant.

Lumière sur sombre destin

L’adaptation opère des coupes radicales dans le roman et s’articule en trois temps forts : le jour où ils sont informés de la mort de leur fils et prennent leur décision, leur procès, leurs derniers moments en prison – cette partie, plus intimiste s’attarde sur leur manière, différente selon chacun, de faire face à la mort. Jean Bellorini réunit sur scène Clara Mayer et Camille de La Guillonnière. Ils s’emparent du texte avec simplicité et passent sans transition de la narration romanesque aux dialogues directs, selon une méthode éprouvée par le metteur en scène depuis sa version théâtrale des Misérables de Victor Hugo. Les deux comédiens entretiennent ainsi un rapport distancié à leurs personnages et apportent la lumière nécessaire à leur sombre destin. Une petite affaire devient l’épopée en mode mineure de deux anti-héros, servie par la prose minutieuse de Hans Fallada.

Ici, sont retenus les mots qui disent les petits riens : les gestes du mari envers l’épouse, « à sa manière taciturne, calme et rude », ses lèvres minces qui se crispent, ses précautions minutieuses quand il écrit à la plume la première carte. On entend l’entêtement de la femme face au juge, jusqu’au persiflage, le culot de celle qui n’a plus rien à perdre. On voit l’homme au tribunal, privé de ses bretelles, affronter l’humiliation et défier la justice afin de se faire évacuer, privant ainsi le tribunal du plaisir de prononcer la sentence de mort devant lui… L’esprit de résistance tient à peu de chose, mais il persiste et irradie. Il illumine les derniers instants de la femme qui tricote au fond de son cachot dans l’espoir que, la guerre finie, elle retrouvera son mari. L’acte de rébellion réveille chez le vieux couple un sentiment amoureux. C’est l’une des belles surprises du roman qui donne un peu de lumière à cette sombre affaire.

Un décor pour la vie

Monumental, écrasant, le décor de Véronique Chazal accompagne à sa façon cette histoire, il se transforme et se recompose au gré des séquences. Il semble doté d’une vie propre, comme s’il représentait les instances du système d’oppression. Il devient le mur qui enferme, le cachot, le couloir de la mort, le lieu de la guillotine … mais, à claire voie, il laisse la lumière pénétrer les ténèbres. C’est dire que les Quangel mesurent parfaitement l’absurdité apparente de leur combat, eu égard à la disproportion des forces : « la guerre entre eux d’un côté, les pauvres et insignifiants petits ouvriers, qui à cause d’un mot pouvaient être éliminés pour toujours, et de l’autre le Führer, le parti, ce monstrueux appareil avec lui. Et tous deux ici, dans cette petite pièce de la rue Jablonski, tous les deux tout seuls ! »

Face aux monstres qu’ils affrontent, des lumières en clair-obscur soulignent l’isolement et la petitesse des protagonistes. La bande sonore du pianiste et compositeur Clément Griffault intervient sans lourdeur aux moments de transition, un peu comme au cinéma. Un quatuor de trombones conclue la pièce en fanfare. Contrepoint à la noirceur du récit, ce requiem en demi-teinte dresse un tombeau lumineux à ces petites gens au courage qui les dépasse. Ils étaient partis du simple sentiment qu’il y a des choses qui ne se font pas, qui ne sont pas convenables. Leur résistance prend racine dans le refus d’une guerre perçue comme un monstrueux assassinat d’enfants. « On ne met pas les enfants au monde pour qu’ils aillent se faire tuer ».

Dans son duel final avec le juge qui ironise sur la vanité de sa lutte contre « le Führer et toutes les forces derrière lui », l’humble menuisier trouve des mots inattendus. « Peu importe qu’il n’y en ait qu’un qui lutte ou bien dix mille. Quand il se rend compte qu’il doit lutter, alors il lutte, qu’il y ait des gens qui luttent à ses côtés ou non. Il fallait que je lutte, et si c’était à refaire, je le referais ». Des mots qu’il est bon d’entendre par les temps qui courent. Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

Une petite affaire, Jean Bellorini : jusqu’au 17/10, du mardi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h et le dimanche à 15h30. Le TNP, Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00). Seul dans Berlin, Hans Fallada (Folio Gallimard, 768 p., 11€20).

Poster un commentaire

Classé dans Le conservatoire de Mireille, Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

Laisser un commentaire