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En voilà une drôle de Coco !

Jusqu’au 21/07, à l’Artéphile d’Avignon (84), Heidi-Eva Clavier propose Appels d’urgence. Un monologue écrit sur un ton acide, les confidences d’une femme mûre… Avec Coco Felgeirolles, sous les traits de la créature imaginée par Agnès Marietta.

Heidi-Éva Clavier (Cie Sud lointain) met en scène Appels d’urgence, un texte d’Agnès Marietta, antérieurement intitulé Attente de connexion. C’est un monologue, écrit avec beaucoup d’esprit sur un ton acide, au cours duquel on assiste aux confidences d’une femme mûre, comme on disait avant. Divorcée, elle a eu deux enfants, un garçon, une fille, devenus de jeunes adultes encombrants. De sa vie passée, elle parle (notamment d’un mari, pas très fin), ainsi que du présent, dans lequel il lui a fallu s’initier aux moyens de contact et de communication qui gouvernent désormais l’espace public et la sphère privée. À de menus indices, on l’imagine retraitée de l’enseignement, cultivée et curieuse. Ce qu’elle dit du monde, soit son cercle de famille brisé et sa vie sociale plutôt restreinte, porte le sceau d’un bel esprit critique. On ne la lui fait pas. Elle a son franc-parler. Elle entend ne pas se laisser miner par la tristesse inhérente à la condition de femme seule au seuil de la vieillesse, dans la société occidentale qui fabrique allègrement de la solitude. En un mot comme en cent, elle se veut libre avec les moyens du bord. La partition talentueuse de ces Appels d’urgence n’attendait plus qu’une interprète à la hauteur.

C’est chose faite, grâce à Coco Felgeirolles, pour laquelle, au demeurant, la pièce a été écrite sur mesure. C’est peu dire que l’actrice épouse, du dedans, les moindres affects de la créature imaginée par Agnès Marietta. Le charme agit d’entrée de jeu, lorsqu’elle incite les spectateurs à parcourir des yeux les photographies étalées en bord de scène, sur lesquelles elle figure à tous les âges. Il sera impossible, après Coco Felgeirolles, de s’emparer de ce texte, tellement, par bonheur, elle l’a fait sien. Le spectacle, d’à peine une heure d’horloge, est tout entier placé sous le signe d’une sorte de connivence sensible, autant avec Heidi-Éva Clavier, qui a suivi, pas à pas, la parlerie de l’héroïne, qu’avec chaque spectateur, que celle-ci regarde dans les yeux. À l’aide d’un téléphone portable, elle règle ses éclairages, met en marche chansons et images sur écran, toute vouée à la griserie technologique qu’elle réfute dans ses mots. Elle use avec art de tous les registres, cultive une drôlerie ineffable pour mieux contredire une mélancolie sous-jacente, soudain démentie par l’audition, in fine, de la magnifique chanson sauvage de Brigitte Fontaine Prohibition. Elle y dit, entre autres inoubliables douceurs : « Je suis vieille/et je vous encule/avec mon look de libellule ». Jean-Pierre Léonardini

Appels d’urgence, Heidi-Eva Clavier : jusqu’au 21/07, 19h15. L’artéphile, 5bis-7 rue du Bourg Neuf, 84000 Avignon (tél. : 04.90.03.01.90).

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Couleau, apocalypse à Tchernobyl

Jusqu’au 21/07, à la Chapelle du Verbe incarné en Avignon (84), Guy-Pierre Couleau présente La supplication. Le texte de Svetlana Alexievitch, écrit après le drame nucléaire de Tchernobyl, dont il propose une mise en scène sans concession. Effrayant.

Le 26 avril 1986, à 1 heure 23 minutes et 44 secondes, tout va bien à Tchernobyl. Un instant plus tard, le réacteur numéro quatre explose. C’est le début d’une catastrophe nucléaire majeure. Telle est l’histoire que raconte l’écrivaine et journaliste Svetlana Alexievitch (prix Nobel de littérature en 2015). Cette même année, elle publie La Supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse. C’est ce texte traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain que met en scène Guy-Pierre Couleau. Sur la scène, dépouillée, la violoncelliste Elsa Guiet (musique de Mélanie Badal) rythme les séquences. Deux comédiens, Lolita Monga et Olivier Corista prennent la parole pour dire l’horreur, la peur, puis le vécu d’hommes et de femmes, survivants à jamais meurtris. Des années après, rien de très nouveau que l’on ne sache pas. Pourtant, comment ne pas considérer cette parole comme essentielle ?

Sur place, les pompiers, premiers à intervenir et aussi peu équipés que s’ils allaient combattre un feu de broussailles, sont les premières victimes de radiations. Conduits à l’hôpital, ils y meurent au bout de quatorze jours. Rapidement l’armée intervient, barre les routes, prépare les évacuations des habitants. Le chaos s’installe. De jour en jour, le monde découvre l’ampleur du danger, mais sur place les familles continuent de consommer les légumes radioactifs des jardins. Finalement la zone est bouclée. Les naissances d’enfants malformés se multiplient. Les hôpitaux ne désemplissent pas. La mort est toujours au rendez-vous. Svetlana Alexievitch a fait parler des survivants, des scientifiques, des enseignants, des paysans, des journalistes… pour que la mémoire n’oublie pas. Ces voix forment « une longue supplication ». Tchernobyl, alors sur le territoire de l’URSS, marque « une date et une époque », pointe le metteur en scène. « Et puis la guerre en Ukraine s’est déclarée, suite à l’invasion de la Russie, en février 2022 et Tchernobyl est occupée après avoir été bombardée ».

En dépit des bouleversements, quelques habitants ont refusé de quitter la zone, d’autres y sont revenus. Au péril de leur vie, illégalement. Désorientés par l’absence de solution pour reconstruire leur existence. Au-delà de la propagande du pouvoir chantée sur scène : « Restez !/Vous aurez du saucisson, trois variétés », dit le parti, « Du sarrasin, de la vodka Stolitchnaïa/Celle qui tue le césium ! /Des primes et des médailles ! ». L’histoire, sans trucage, défile sur le plateau. Effrayante. Gérald Rossi

La supplication, Guy-Pierre Couleau : Jusqu’au 21/07, 21h35. La Chapelle du Verbe incarné, 21G rue des Lices, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.07.49).

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Peter Brook, « l’espace vide »

Le 18/07 en Avignon (84), la Maison Jean Vilar organise une table ronde autour du Mahabharata de Peter Brook. Alors que la cité allait frapper les trois coups de son festival, le 2 juillet 2022, disparaissait le célèbre metteur en scène britannique. Féru de Shakespeare, il fit de son théâtre parisien des Bouffes du Nord le lieu élu d’incessantes expérimentations, le plaçant au plus haut dans son art.

Peter Brook s’est éteint le 2 juillet 2022 à Paris, à l’âge de 97 ans. L’œuvre et la pensée de ce grand homme de petite taille, au teint rose et à l’œil bleu malicieux, l’imposent définitivement, dans l’histoire du théâtre, au premier rang des artistes novateurs. Né à Londres le 21 mars 1925, il est le fils d’un couple de juifs lituaniens immigrés en Grande-Bretagne. À cinq ans, il monte un Hamlet de 3h avec des marionnettes. À vingt ans, il fait ses armes de metteur en scène à Stratford-upon-Avon, berceau de la Royal Shakespeare Company. Il restera, sa longue vie durant, un citoyen fervent de la planète Shakespeare, sans jamais se priver d’explorer d’autres constellations théâtrales.

Dédaigneux de toute théorie et ennemi du dogmatisme

Tôt reconnu dans son pays natal, il se défiera sans cesse de la gloire, cette glissade. « Il y a le centre, dira-t-il, et la surface n’est que mode » ( The surface is fashion). Convaincu de l’éphémère des formes et de l’historicité des émotions, ce brillant jeune homme parviendra progressivement, dans sa quête du « centre », à forer plus avant vers un noyau dur de vérité relative. Son théâtre à venir tirera sa puissance de conviction de constituer un authentique lieu commun.

Avant, il accomplit l’apprentissage exhaustif des formes. Shakespeare sur tous les tons ( Romeo and Juliet, 1947, Measure for Measure, 1950, Titus Andronicus et Hamlet, 1955, The Tempest, 1957, King Lear, 1962…). En 1953, pour la télévision américaine, il avait tourné King Lear avec Orson Welles dans le rôle-titre ! Mais n’est-il pas vrai qu’encore gamin il dirigeait Laurence Olivier, Vivian Leigh et John Gielgud ? Il montera aussi Anouilh, Sartre, Roussin ( la Petite Hutte), Irma la douceVu du pont, d’Arthur Miller, la Chatte sur un toit brûlant, de Tennessee Williams… En 1948 et 1949, à Covent Garden, il ne réalise pas moins de cinq opéras ( la BohèmeBoris GodounovThe OlympiansSaloméle Mariage de Figaro). En 1953, au Metropolitan Opera de New York, c’était Faust et, quatre ans plus tard, Eugène Onéguine.

Beau profil de carrière. Disant cela, on n’a rien dit. Ni la grandeur des œuvres qu’il organise, ni leur nombre (quasiment une centaine), ni ses titres honorifiques (qu’il soit, par exemple, Commander of the British Empire) ne peuvent rendre compte de l’exigence intérieure de Peter Brook, encore moins de l’aura qui le baigne. Dédaigneux de toute théorie, ennemi du dogmatisme, il ne se veut qu’expérimentateur acharné. Cet esprit pragmatique ne consent à énoncer des idées sur telle ou telle œuvre qu’après l’avoir passée au crible de la pratique. C’est de King Lear (1962) qu’il date son chemin de Damas. « Juste avant de commencer les répétitions, expliquera-t-il, j’ai détruit un décor très compliqué. (…) Je me suis aperçu que ce jouet merveilleux était sans nécessité. En enlevant tout de la maquette, j’ai vu que ce qui restait était beaucoup mieux. J’ai commencé à voir l’intérêt d’un théâtre de l’événement direct, où le mouvement n’était pas soutenu par une image ni aidé par un contexte, l’intérêt que présentait la simple traversée de la scène par un comédien. » Ainsi eut lieu le retournement qui l’amènera à user de l’espace théâtral comme d’une page blanche pour écrire les passions.

Il précise, dans son livre essentiel, L’espace vide (The Empty Space) publié en 1968 : « Voilà notre seule possibilité : examiner les affirmations d’Artaud, Meyerhold, Stanislavski, Grotowski, Brecht, les confronter ensuite à la vie, de l’endroit particulier où nous travaillons. Quelle est, maintenant, notre intention par rapport aux gens que nous rencontrons tous les jours ? » En 1964, il donnait corps au rêve d’Artaud, avec Marat-Sade de Peter Weiss. Il en fit un film, qui garde intactes la liberté brute et la violence souveraine d’un geste théâtral parmi les plus extrémistes de l’époque. En 1966, avec US, sur la guerre du Vietnam, il aborde de front le champ ­politique, quoiqu’il se défende de l’étroitesse de ce mot. Il plaide alors pour un théâtre de la disturbance (soit l’ébranlement de conscience). Il n’a cure d’un système.

Il faut aller au plus nu de l’expression

En 1972, au Théâtre de la Ville, c’est l’éblouissement du Songe d’une nuit d’été. J’en revois des images. Se rappelant l’idée de Meyerhold de suspendre ses acteurs à des trapèzes, il organise une navette sublime entre le haut et le bas. À la même époque, il s’entoure d’un groupe d’acteurs issus d’horizons divers. C’est avec cette micro-­Babel qu’il va s’avancer au plus loin. Jusqu’à Chiraz (Iran), en 1971, avec Orghast, devant la tombe d’Artaxerxès, revisitant les mythes fondateurs de l’humanité par le truchement d’un idiome d’invention empruntant à des langues mortes. Suit un long voyage au cœur de l’Afrique, où Brook et les siens jouent dans les villages, devant un public vierge de toute référence culturelle occidentale. Il faut aller au plus nu de l’expression. Ce périple aura son effet, avec les Iks, au Festival d’automne. Que peut apporter un ethnologue à une tribu d’êtres dénués de tout, sauf de leur connivence intime avec l’univers ?

En 1974, Brook fonde à Paris le Centre international de créations théâtrales. Dans la foulée, Michel Guy, secrétaire d’État à la Culture, lui octroie l’usufruit des Bouffes du Nord. Narciso Zecchinel, maçon italo-yougoslave, maniant la truelle dans un immeuble contigu, a découvert ce théâtre oublié depuis la guerre. Brook et la productrice Micheline Rozan en font un haut lieu indispensable, en gardant au génie du lieu son caractère rugueux d’« espace vide ». Chez lui à la Chapelle, auprès des commerces indiens, l’homme à qui l’on devra, en 1985, dans la carrière de Boulbon, au Festival d’Avignon, l’absolu chef-d’œuvre mythique et mythologique du Mahabharata, enchantera son monde avec, entre autres, Timon d’Athènesla Cerisaiela Tragédie de Carmen, a minima, avec la complicité de son ami Jean-Claude Carrière et Marius Constant, Ubula Conférence des oiseauxl’Homme qui, etc., autant d’objets pétris avec le plus grand luxe d’intelligence dans un écrin spartiate. Jean-Pierre Léonardini

Retour sur un spectacle mythique d’Avignon : Le Mahabharata de Peter Brook

La création du Mahabharata en 1985 à la Carrière de Boulbon, lieu « vierge de tout passé culturel et artistique », inaugure le mandat d’Alain Crombecque à la tête du Festival. Autour d’Antoine de Baecque (historien et critique), d’Anne-Lise Depoil (conservatrice en charge des archives de Peter Brook au département des Arts du spectacle de la BnF), de Marie-Hélène Estienne (dramaturge et scénariste) et Jean-Guy Lecat (décorateur, scénographe et éclairagiste), tous deux proches collaborateurs du metteur en scène, une plongée au cœur de l’adaptation d’un des plus célèbres poèmes épiques de l’Inde qui fit date dans l’histoire du Festival. Une table ronde animée par Jean-Baptiste Raze, conservateur de l’antenne BnF de la Maison Jean Vilar.

Salon de la Mouette : le 18/07, de 14h30 à 16h. Maison Jean Vilar, 8 Rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.59.64).

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Jean Moulin, un destin

Jusqu’au 21/07, au Palace d’Avignon (84), Mathieu Touzet propose Jean Moulin, d’une vie au destin. Une pièce qui retrace la vie d’un des héros de la Résistance, préfet de la République et assassiné par les nazis. Une page d’histoire, entre liberté et solidarité.

Pas de pathos ni de commémoration policée. Les acteurs (Léo Gardy, Pauline Le Meur, Thomas Dutay, Manon Guilluy et Elie Montane) ont presque l’âge des jeunes gens dont ils parlent. Leur costume est aussi passe-partout : jeans et tee-shirts noirs. Ils seront ainsi un personnage puis un autre et ainsi de suite. Il y a beaucoup de monde et du rythme dans cette aventure. Des anonymes et des hommes politiques connus, des militaires comme le Général de Gaulle… Un seul ne changera pas d’emploi, son nom est inscrit sur son dos : Jean Moulin.

Pour répondre à une commande du musée de la Libération, Mathieu Touzet, qui dirige avec Édouard Chapot le Théâtre 14 à Paris, a écrit et mis en scène cette pièce Jean Moulin d’une vie au destin. Il y a quatre-vingt-un ans, le 8 juillet 1943, le préfet de la République et résistant était torturé à mort par les nazis. Son nom était peu connu jusqu’à la cérémonie d’entrée de ses cendres au Panthéon, avec le discours du ministre André Malraux (« Entre ici… »). Mathieu Touzet retrace la vie de Jean Moulin depuis son passage du bac en 1917, jusqu’à l’arrestation à Lyon, à la suite d’une dénonciation. Ce parti pris lui permet de dérouler le fil de cette existence tumultueuse. Moulin est un jeune homme qui dévore la vie par tous les bouts. Il est ambitieux. Vise le costume de préfet. Et il l’obtient. Mais ce n’est pas pour la gloire.

Lors d’un voyage à Londres, où se trouve le quartier général du Général de Gaulle, il reçoit la mission de coordonner les forces de la résistance intérieure. Ce qui n’est pas une opération simple, chaque réseau défendant, à juste titre d’ailleurs, son autonomie d’action mais aussi politique. La mise en scène est alerte, dynamique et légère. L’humour est aussi au rendez-vous. L’ensemble permet de comprendre à la fois l’histoire en marche mais aussi de mieux saisir comment la Résistance s’est construite dans un idéal de liberté et de solidarité. La pièce Jean Moulin, d’une vie au destin ? Un vrai spectacle utile. Gérald Rossi

Jean Moulin, d’une vie au destin : Jusqu’au 21/07, 11h45. Au Palace, 38 cours Jean-Jaurès, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.26.99).

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Quand les galets prennent l’eau…

Le 16/07, sur l’île de la Barthelasse d’Avignon (84), Claire Laureau et Nicolas Chaigneau présentent Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre. Un spectacle à l’humour déjanté, où la légèreté des situations frise avec l’absurdité du propos. Servi par de jeunes interprètes au tonus survitaminé.

Il était une fois… un délire verbal qui n’en finit plus avec quatre incongrus ou farfelus, qui l’affirment sans ambages ni discussion possible, Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre ! Et d’ajouter d’ailleurs, pour ceux qui en douteraient, que c’est justement ce qui rend la baignage bien plus agréable… Une discussion sans intérêt, diriez-vous ? Affirmatif, ce qui en fait donc charme et nécessité, ce qui confirme son degré de pertinence : parler pour ne rien dire est une affaire trop sérieuse et de trop grande importance pour être confiée à la bouche de n’importe qui. Le quotidien, la routine, l’inutile, le presque tout et n’importe quoi ? Il faut de l’audace et une belle dose d’innocence, surtout d’inconscience, pour faire spectacle avec le rien de la pensée, le néant de la réflexion, le vide de tout dialogue. Du théâtre de l’absurde, comme on en avait point goûté depuis fort longtemps : le lieu commun, ineptie patentée et homologuée, élevé au rang de système philosophique incontournable !

Jeux de mots et jeux de chaises, une dizaine sur le plateau, s’enchaînent ainsi à grande vitesse ! Une overdose de mots scandés ou chantés qui s’étirent en folles envolées à ne jamais tarir, un charivari de propos sur tout et rien échangés entre les jeunes membres de la bande où le non-sens, au final, prend sens pour le public estomaqué et éberlué par tant de virtuosité à enfiler et déclamer les futilités. Et de s’interroger en retour sur la banalité et l’incohérence pour nombre de nos dialogues et débats quotidiens… Assis, debout, allongés ou enlacés, en solo ou duo, les quatre garçons et filles nous entraînent dans une danse des mots, une sarabande ubuesque où le vertige du verbe nous projette dans un absurde langagier des plus jouissifs ! Un rythme endiablé, un humour corrosif qui électrisent cœurs et corps pour nous projeter dans un ailleurs, le monde mystérieux et secret de la parole et de l’alphabet. Yonnel Liégeois

Les galets au Tilleul sont plus petits qu’au Havre, la compagnie PJPP : Le 16/07, 22h. L’île de la Barthelasse, 2201 route de l’Islon, 84000 Avignon (Réservation obligatoire : 06.80.37.01.77).

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Khatib, pour l’amour des vieux

Jusqu’au 19/07, à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon (30), Mohamed El Khatib présente La vie secrète des vieux. Les voix d’hommes et de femmes qui, à 80 ans passés, n’ont pas leur langue dans la poche. Une histoire de gens ordinaires, extraordinaires.

« Compte tenu de leur âge, les personnes sur scène sont susceptibles, comme Dalida, de mourir sur scène », peut-on lire sur un écran au début du spectacleNous voilà prévenus. Sur les planches, Annie, Micheline, Salimata, Marie-Louise, Chille, Martine, Jean-Pierre, Jacqueline et Jean-Paul, moyenne d’âge, 85 ans environ, s’amusent eux aussi de la réaction du public à l’heure de nous conter leur Vie secrète. Un brin d’autodérision, une pincée d’ironie, et les premiers rires fusent. Qu’on les aime, ces vieilles et ces vieux ! Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils sont sans filtre, non par goût de la provocation mais parce qu’à leur âge, ils n’ont plus rien à perdre ni à prouver. Toutes et tous ont roulé leur bosse, aimé, eu maris, femmes et/ou amants. Ils n’ont peut-être pas toute la vie devant eux, mais ils vivent intensément l’instant présent, sans se soucier du qu’en-dira-t-on. Malgré leur assignation à résidence dans un Ehpad.

Des picotements quand vous tombez amoureux

Alors, pour une fois qu’on leur donne le premier rôle, ils ne vont pas se priver. Tour à tour, parfois interrompu par un ou une partenaire qui rouspète à voix haute, ils se racontent et leurs récits croisés s’aventurent dans les méandres de leur mémoire. Ils parlent pourtant au présent car ils sont vivants, bien vivants, et provoquent chez le spectateur des émotions de montagnes russes, où l’on passe du rire aux larmes, sans crier gare. Ils parlent d’amour et de désir. Et rien de plus formidable, de plus revigorant que de les entendre évoquer ces picotements qui vous saisissent quand vous tombez amoureux. Ils ont 80 piges au compteur et toujours un cœur d’ado.

À leurs côtés, dans un jeu d’équilibriste parfaitement maîtrisé entre son rôle de metteur en scène et d’acteur, Mohamed El Khatib orchestre délicatement cette partition, avec la complicité de Yasmine Hadj Ali, « française d’origine aide-soignante » dont la présence pétillante provoque des étincelles. Et un feu d’artifice en guise de bouquet final. El Khatib met en lumière des histoires de gens ordinaires. Chez lui, les gens normaux sont décidément extraordinaires. Marie-José Sirach

La vie secrète des vieux, Mohamed El Khatib : Jusqu’au 19/07, 18h. La Chartreuse, 58 rue de la République, 30400 Villeneuve-lès-Avignon (Tél. : 04.90.27.66.50).

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Julie Timmerman, double scène

Outre sa présence à la Reine blanche d’Avignon (84) avec L’affaire Rosalind, jusqu’au 21/07 Julie Timmerman propose Zoé et Un démocrate à la Factory. Une double scène, l’une parlant de psychose maniaco-dépressive, l’autre traitant propagande et manipulation… Sans oublier lectures et débats, de la Chapelle du Verbe incarné à celle des Italiens en passant par le Cloître Saint-Louis.

Julie Timmerman (Cie Idiomécanic Théâtre) a écrit et mis en scène Zoé, une œuvre, de son propre aveu, dictée par son histoire personnelle. Le sujet en est grave. Il s’agit de l’émancipation progressive d’une fillette, devenant femme et mère sous nos yeux, au sein d’une famille dont le père, aimé, aimant, est atteint de variations pathologiques de l’humeur. On le dirait aujourd’hui bipolaire. Il y a peu encore, on parlait de psychose maniaco-dépressive. Sublimant ses souvenirs, après s’être fortement documentée sur l’affection chronique en question, Julie Timmerman a su, avec une rare élégance, théâtraliser une délivrance chèrement conquise. La partition verbale est vive, inventive, riche d’une sorte de folklore familial plausible, dans un climat électrique où se mêlent le goût partagé de la poésie et les paroxysmes de crise, du dynamisme déchaîné à l’abattement. Les beaux coups de théâtre abondent entre les bouffées d’un délire incoercible et le lavage musical à grande eau de Wagner, quand Zoé-Siegfried brandit l’épée pour symboliquement tuer un père accablé. Julie Timmerman révèle ainsi, avec une grâce nerveuse, un talent d’écriture parfaitement joint à celui de mettre en scène. Jean-Pierre Léonardini

Zoé, Julie Timmerman : jusqu’au 21/07, 11h. Théâtre de l’Oulle, 19 Place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90).

C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate au théâtre de l’Oulle. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un parfait démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, une convaincante illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle composition quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant. Yonnel Liégeois

Un démocrate, Julie Timmerman : jusqu’au 21/07, 19h10. Théâtre de l’Oulle, 19 Place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90).

Entre lectures et débats

Conversations critiques : Le cloître Saint-Louis, le 15/07 à 17h30. Les critiques dramatiques, membres du Syndicat de la critique (Théâtre, Musique et Danse), passent en revue les spectacles à l’affiche du Festival. Ils confrontent en public analyses et points de vue, dialoguent avec les spectateurs. Une rencontre animée par Marie-José Sirach (présidente du Syndicat, journaliste au quotidien l’Humanité) et Olivier Frégaville-Gratian d’Amore (vice-président de la section « Théâtre » et rédacteur en chef du magazine en ligne L’Œil d’Olivier). Y.L. 

Quand le travail entre en scène : La Chapelle des Italiens, le 16/07, de 10h à 19h. Dans le cadre de ses rencontres Culture-Art/Travail, en partenariat avec Motra, l’association Travail&Culture organise propositions artistiques et tables rondes entre artistes, chercheurs et acteurs du monde du travail. Une journée scandée en trois temps : Dans l’intimité du geste du travail, Le meilleur des mondes du travail, La comédie humaine du travail… De la place du travail sur la scène théâtrale, deux questions centrales au coeur des débats : pourquoi le dialogue entre artistes et monde du travail demeure trop souvent un territoire inexploré ? Les artistes ont-ils un rôle à jouer dans la narration contemporaine des réalités professionnelles ? Y.L.

Claude McKay, lecture à trois voix : La chapelle du verbe incarné, le 18/07 à 10h00. Claude McKay est un auteur afro-américain d’origine jamaïquaine. Figure phare de la Harlem Renaissance dans les années 20, précurseur de l’éveil de la conscience noire, il a inspiré Aimé Césaire et son concept de négritude. Christiane Taubira, le conteur-comédien Lamine Diagne et le poète-slameur afro-américain Mike Ladd lisent textes et poèmes. Marseille, où McKay vécut de 1924 à 1929, lui inspira deux romans, Banjo et Romance in Marseille ( à lire aussi : Retour à Harlem et Un sacré bout de chemin). Le 17/07 à 20h30, au cinéma Utopia, sera projeté le film Claude McKay de Harlem à Marseille, suivi d’échanges avec le réalisateur Matthieu Verdeil et Lamine Diagne. Y.L.

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Frida Kahlo, peintre au corps blessé

Soixante-dix ans après sa mort, le 13 juillet 1954, Frida Kahlo, l’artiste mexicaine devenue icône, n’en finit pas de captiver. Au cours d’une existence menée au rythme de l’incendie, elle a tout vécu avec grâce et courage, au mépris de la douleur et des conventions. Communiste et féministe, libre et transgressive, elle s’est battue contre tous les carcans.

La postérité est capricieuse. C’est là son moindre défaut. Advient qu’elle ait du génie, gardant longtemps en lumière des êtres littéralement d’exception. Frida Kahlo est de ces élus. Soixante-dix ans après sa mort, elle n’est pas sortie de la mémoire de son pays natal, le Mexique, où elle concurrence la Madone, et sa peinture continue d’être exposée et admirée de par le monde. Il y a deux ans, l’exposition « Frida Kahlo, Au-delà des apparences » rencontrait un succès fou au palais Galliera, ce temple de la mode. Frida Kahlo n’a-t-elle pas inspiré de grands noms de la haute couture, tels Karl Lagerfeld, Jean Paul Gaultier, Alexander McQueen, Maria Grazia Chiuri, Yohji Yamamoto ou Ricardo Tisci ? On entrait dans son intimité, grâce à plus de 200 objets en provenance de la Casa Azul, sa demeure de famille devenue musée, sise à Coyoacan, au sud de Mexico. Il y avait de ses fameux vêtements aux couleurs vives, des lettres, des bijoux, des colifichets, des cosmétiques… Et aussi des prothèses, des corsets, ses bottines aux talons compensés. Cette artiste à l’insolite beauté, dont on connaît bien, désormais, la vie ardente et passionnée, comme on dit dans les journaux, a terriblement souffert dans son corps, depuis l’enfance jusqu’à son dernier souffle.

Alitée, elle entre en peinture comme en religion

À 6 ans, Magdalena Frida Carmen Kahlo est victime de la poliomyélite. Les morveux, en classe, la baptisent « Frida la coja » (Frida la boiteuse). Frida est née en 1904, sa mère analphabète dévote et son père photographe officiel au temps du général-président Porfirio Diaz. À la chute de ce dernier, il se retrouve simple photographe. Survient l’époque de la révolution mexicaine. Entre 1910 et 1920, le pays connaîtra soulèvements armés, coups d’État, conflits militaires. Le cinéma, local ou Hollywoodien, en popularisera les figures, celle du chef guérillero Zapata, par exemple, sous les traits de Marlon Brando dans une réalisation d’Elia Kazan. Quant au film Que viva Mexico !, du grand cinéaste soviétique Sergueï Eisenstein, il demeurera, par la force des choses, un chef-d’œuvre empêché.

Frida a 15 ans en 1922. Elle quitte le cours supérieur du Colegio Aleman, pour entrer dans le meilleur établissement du pays. Sur un total de 2 000 élèves, il n’y a que 35 filles. Le sort va s’acharner sur ce corps fragile. Le 17 septembre 1925, Frida monte dans l’autobus qui doit la ramener chez elle. Le véhicule percute un tramway. Il y a des morts. Frida est atrocement blessée. Une barre de métal a traversé son abdomen et sa cavité pelvienne. Cela lui causera, ultérieurement, fausses couches et curetages. Sa jambe droite est fracturée en onze endroits. Bassin, côtes et colonne vertébrale sont brisées.

Elle reste alitée durant trois mois, dont un à l’hôpital. Elle y retourne un an après l’accident. On découvre qu’une de ses vertèbres est fracturée. Pendant neuf mois, elle est forcée de supporter des corsets en plâtre. C’est alors qu’elle entre en peinture comme en religion. Elle a ces mots : « Je ne suis pas morte et j’ai une raison de vivre, c’est la peinture ». Elle doit encore subir de nombreuses interventions chirurgicales et rester couchée. On fabrique un chevalet spécial. On installe un baldaquin au-dessus de son lit, avec un miroir pour ciel, ce qui lui permet d’user de son reflet comme modèle. N’est-ce pas, dans ce dispositif, qu’il faut voir la raison des 55 autoportraits en petit format qu’a peints Frida Kahlo, sur un total de 143 tableaux ?

Une vie amoureuse bien remplie

Elle apprend seule, acquiert d’emblée, en toute savante innocence, une maîtrise singulière, la franchise du trait, l’alchimie chromatique. En 1928, elle rencontre Diego Rivera, lui montre de ses toiles. Plus tard, il dira qu’elles « révélaient une extraordinaire force d’expression, une description précise des caractères et un réel sérieux. Elles possédaient une sincérité plastique fondamentale et une personnalité artistique propre ». Ces toiles « véhiculaient une sensualité vitale, encore enrichie par une faculté d’observation impitoyable, quoique sensible. Pour moi, il était manifeste que cette jeune fille était une véritable artiste ».

Le titan qui glorifie, sur une grande échelle, la geste révolutionnaire des paysans et des ouvriers, a reconnu, en Frida Kahlo, une âme sœur dans l’art. Ils se marient le 29 août 1929. C’est l’aube d’une relation intensément passionnée, devenue légendaire, entre la jeune femme aux bandeaux noirs, à la vénusté singulière, au gabarit corporel de statue de Tanagra et cet homme de vingt et un ans son aîné, grand et gros, qui semble un ogre bienveillant. Avec ça, deux tempéraments de feu. Diego n’a que faire de la fidélité conjugale. Frida, de bon cœur, lui rend la monnaie de sa pièce. Bisexuelle sans complexe, elle séduit hommes et femmes à parts égales. Ils divorcent en décembre 1938, se remarient en décembre 1940. On ne peut entrer, ici, dans tous les chapitres du roman érotique de Diego et Frida, à laquelle on prête de nombreuses liaisons, entre autres avec Joséphine Baker. Il y a, sur ce thème, une dizaine d’ouvrages en librairie.

Frida n’aime ni les États-Unis, ni les Américains

Un autre aspect de la personnalité de Frida ? Son adhésion au communisme. En 1928, son amie très chère, la photographe italienne Tina Modotti, l’incite à s’inscrire au Parti communiste mexicain. Elle n’en démordra pas. Elle considère son adhésion comme un acte résolu d’émancipation, dans un pays où le machisme a des fondements historiques. Au rebours de la majorité des femmes mexicaines, elle aspire à étudier, voyager, être libre, à connaître le plaisir. En 1935, elle ne peindra que deux tableaux. L’un a pour titre « Quelques petites piqûres ». Le thème en est le meurtre d’une femme par son mari jaloux. Frida a voyagé, seule ou avec Diego. Aux États-Unis voisins, d’abord, où au début des années 1930, à la faveur du New Deal(la nouvelle donne) institué par Roosevelt, il est invité à peindre dans diverses institutions. Frida n’aime ni les États-Unis, ni les Américains.

En 1939, elle est invitée à participer, à Paris, à l’exposition sur le Mexique organisée par le gouvernement Lazaro Cardenas. Elle est présentée à Yves Tanguy, Picasso, Kandinsky… Elle déteste Paris, qu’elle trouve sale. La nourriture l’indispose. Elle attrape une colibacillose. Quant aux surréalistes, elle écrit à l’un de ses amants, le photographe Nickolas Muray : « J’aimerais mieux m’asseoir par terre dans le marché de Toluca pour vendre des tortillas que d’avoir quoi que ce soit à voir avec ces connards artistiques de Paris ». Elle loge chez André Breton, qu’elle juge « prétentieux ». Elle sent chez lui, à son égard, du mépris et de l’incompréhension. Il la range abusivement dans le tiroir du surréalisme. Elle, c’est du réalisme et non du rêve qu’elle se réclame, de ce réalisme plus tard dit « magique », consubstantiel à l’Amérique latine. Elle se venge sur place, en ayant une histoire avec Jacqueline Lamba, la femme du « pape du surréalisme ».

Frida Kahlo et Léon Trotsky

Cet épisode prend la suite de la venue de Breton à Mexico, l’année précédente, pour une série de conférences. Breton et son épouse sont accueillis par Frida et Diego. Breton, fasciné, écrit : « L’art de Frida Kahlo de Rivera est un ruban autour d’une bombe ». La formule n’amena pas Frida à de bonnes intentions, sa liaison avec Jacqueline s’était nouée à Mexico. En septembre 1937, Frida et Diego ouvrent les bras à Léon Trotsky et son épouse. C’est à Coyoacan qu’il sera assassiné, le 21 août 1940, par Ramon Mercader, d’un coup de piolet dans le crâne. Quelque trente ans plus tard, Joseph Losey tourne L’assassinat de Trotsky, avec Richard Burton dans le rôle de l’ancien chef de l’Armée rouge et Alain Delon dans celui de l’agent de Moscou.

Frida Kahlo et Léon Trotsky se sont aimés. Elle a peint Autoportrait dédié à Léon Trotsky, ou Entre les rideaux ainsi dédicacé : « Pour Léon Trotsky, cette peinture avec tout mon amour ». En août 1953, Frida est amputée de la jambe droite jusqu’au genou. Après une pneumonie, elle s’éteint dans la nuit du 13 juillet 1954. Son dernier mot aurait été « Viva la vida ». Ayant été couchée trop longtemps, elle veut être incinérée. Ses cendres sont à la Casa Azul, dans une urne qui a la forme de son visage. Diego Rivera lui survivra trois ans. Avant de s’éteindre, Frida Kahlo avait peint « Autoportrait avec Staline ».

Ancrée dans la culture populaire

Frida Kahlo, stoïque créature désirée, désirante, a souffert dans sa chair à l’instar d’une martyre chrétienne. Convertie au communisme, entrée en peinture par la fenêtre de l’hôpital, ne s’est-elle pas révélée souveraine dans sa liberté infinie, conquise avec grâce ? Avec ça quel caractère ! Sa peinture est crue. Elle a pu y faire figurer son arbre généalogique, s’y montrer avec une fleur dans les cheveux, un perroquet, Pancho Villa, des fruits rouges ou un bloc de métal dans sa poitrine ouverte. Elle est unique. La bellissime Salma Hayek l’a incarnée dans le film de Julie Taymor.

En 2022, à Toulon, c’était la création de Viva Frida, mise en scène de Karelle Prugnaud, avec Claire Nebout dans le rôle. J.-M. G. Le Clézio, l’un de nos prix Nobel, a écrit Diego et Frida et Gérard de Cortanze s’est fait, en plusieurs volumes, l’historiographe de celle qu’il nomme « le petit cerf blessé ». Ne dirait-on pas une héroïne de Luis Buñuel ? Dans son film « Tristana », Catherine Deneuve souffre d’une tumeur à la jambe… Étendard féminin du Mexique, déité aztèque sophistiquée aux grands sourcils arqués, cette fille nature, à la fois princesse et peuple, règne aussi dans les rues. Des gens se font tatouer son visage sur les biceps, le ventre, les mollets.

On trouve à l’effigie de Frida la mexicaine des tapis, des puzzles, des T-shirts et moult autres babioles. Son existence posthume s’inscrit aussi dans la pacotille. Jean-Pierre Léonardini

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D’os et Dac, quel micmac !

Jusqu’au 21/07, au Petit Chien d’Avignon (84), Anne-Marie Lazarini propose L’os à moelle. La mise en voix des annonces parues dans l’hebdomadaire loufoque lancé en 1938 par Pierre Dac. Le saut dans un grand bain d’humour entre absurdité et délire assumé.

Divers numéros grand format de l’hebdomadaire en fond de scène, deux petits bureaux d’où émergent les têtes des trois protagonistes, rédacteurs éphémères de ce journal insolite au succès inattendu : en une seule journée, cent mille exemplaires vendus du quatre pages ! Un titre incongru déjà, L’os à moelle, qui attise la curiosité, soulève questions et soupçons. « Pourquoi ce titre ? et pourquoi pas… », répond Pierre Dac du tac au tac, sans autre explication. Une révolution journalistique en fait, ce 13 mai 1938, jour de parution du premier numéro : d’apparence austère, un véritable brûlot qui, sous couvert d’absurdité et de loufoquerie, renverse l’esprit cartésien, sème le trouble et le doute dans la tête des lecteurs. Avec une dose d’humour à décrocher la mâchoire d’un kangourou égaré sur la banquise, des articles de fond (que l’on râcle…), des recettes de cuisine (forcément épicée…) ou des petites annonces déjantées (la plupart rédigées par un débutant, Francis Blanche) : vente de pâte à noircir les tunnels, de porte-monnaie étanches pour argent liquide, de trous pour planter les arbres…

On demande cheval sérieux connaissant bien Paris pour faire livraisons seul

Il vaut parfois mieux passer hériter à la poste que passer à la postérité

Ce n’est pas une raison, parce que rien ne marche droit, pour que tout aille de travers

Quand on prend les virages en ligne droite, c’est que ça ne tourne pas rond dans le carré de l’hypoténuse

Tout avare de pensée est un penseur de radin

Le fait d’avoir la tête en feu n’exclut pas, toutefois et néanmoins, d’avoir le feu au cul

« Organe officiel des loufoques », chaque semaine l’hebdomadaire fait le bonheur de ses lecteurs, un canard déchaîné avant l’heure… D’autant plus qu’il n’a de cesse de rappeler régulièrement dans ses colonnes qu’Hitler n’a toujours pas réglé son abonnement ! En cette année des accords de Munich et de l’entrée des troupes allemandes à Vienne, Pierre Dac ne rate jamais l’occasion d’apostropher, voire de vilipender, les dictateurs en puissance. Jusqu’à passer une petite annonce significative : « Recherchons, mort ou vif, le dénommé Adolf. Taille 1m47, cheveux bruns avec mèche sur le front. Signe particulier : tend toujours la main, comme pour voir s’il pleut… Énorme récompense ». Le 31 mai 1940, une semaine avant que les Allemands n’envahissent Paris, paraît le 108ème et dernier numéro : « Il est bien connu que l’os à moelle se décompose au contact du vert de gris ». Après un long périple (Espagne, Portugal, Algérie) et diverses incarcérations, Pierre Dac rejoint alors la capitale anglaise. Pour animer les ondes de Radio Londres, incarner la célèbre voix des Français qui parlent aux Français : « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand » !    

Il vaut mieux prendre ses désirs pour des réalités que de prendre son slip pour une tasse à café

Le crétin prétentieux est celui qui se croit plus intelligent que ceux qui sont aussi bêtes que lui

Si rien n’est moins sûr que l’incertain, rien n’est plus certain que ce qui est aussi sûr

Les pommes sautées par la fenêtre sont des pommes de terre qui se suicident

Celui qui dans la vie est parti de zéro pour n’arriver à rien dans l’existence n’a de merci à dire à personne

Un amour débordant, c’est un torrent qui sort de son lit pour entrer dans un autre

En ces jours d’imbroglios politiques, un tel spectacle a l’outrecuidance de nous signifier que le rire, l’humour peuvent être de formidables armes de résistance ! Le non-sens éclaire d’un puissant feu de projecteur les aberrations et désastres d’un monde en totale déshérence. Sur le plateau du Petit Chien, puisant dans l’imagination débridée d’Anne-Marie Lazarini, les trois comédiens (Cédric Colas, Emmanuelle Galabru et Michel Ouimet) s’y emploient avec force talent. Faisant vivre, rebondir et exploser sur scène les calembours et autres élucubrations du « Maître 63 », du Pape de l’absurde ! Entre humour et désespoir, tragique et dérision, derrière le bon mot perce la lucidité d’un homme qui, envers et contre tout, tenta de garder confiance en la force rédemptrice de l’humanité. De la seconde guerre mondiale aux conflits contemporains, la transposition s’impose, jeux de mots et sautes d’humour affichent leur cinglante actualité. Dérisoires signaux d’alarme, nous alertant qu’aux éclats d’obus sont préférables les éclats de rire ! Yonnel Liégeois

L’os à moelle, Anne-Marie Lazarini : jusqu’au 21/07, 16h. Théâtre Le petit chien, 76 Rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.07). Les Pensées qui jalonnent l’article sont extraites de l’album Les pensées de Pierre Dac, illustrées par Cabu (Le cherche midi éditeur, 202 p., 15€). Chez le même éditeur, est parue l’intégrale des Petites annonces de L’os à moelle.

Les temps sont durs, votez MOU !

Pierre Dac et Cabu sont nés à Châlons-en-Champagne, à des années d’écart mais à seulement quelques centaines de mètres de distance. Le roi des loufoques est resté jusqu’à l’âge de 3 ans dans une ville qui s’appelait alors Châlons-sur-Marne et que, origines juives obligent, il voulait faire rebaptiser Chalom-sur-Marne.

Le père du Grand Duduche et du Beauf y a grandi et commencé sa vie professionnelle dans le journal local. Pendant ses jeunes années, il a nourri son humour naissant en dévorant des numéros de L’Os à moelle conservés dans le grenier familial.

S’il est vrai, comme l’a écrit Guillaume Apollinaire, que sous le pont Mirabeau coule la Seine, il est non moins vrai, comme l’a écrit le préfet de la Seine, que sur le pont Mirabeau ne poussent pas les mirabelles

Le leader du MOU (le parti du Mouvement Ondulatoire Unifié, fondé lors de l’élection présidentielle de 1965) et Cabu se sont rencontrés qu’une seule fois, en 1969, à Paris. Les voici à nouveau réunis à travers Les Pensées du maître 63, devenues des classiques, illustrées par des dessins en noir et blanc mais résolument hauts en couleur. Pour le meilleur, mais surtout pour le rire.

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Jaulin, en tracteur par les villages

Jusqu’au 24/07, de la Vendée au Poitou-Charentes, Yannick Jaulin et les musiciens du Projet Saint-Rock battent la campagne. Un concert joué sur une scène mobile et repliable, remorquée par un tracteur. Un voyage au cœur de parlers oubliés.

Le comédien et conteur Yannick Jaulin revendique haut et fier ses origines poitevines et le parlanjhe dit aussi poitevin saintongeais,une langue d’oïl comme le gallo ou le picard. Lui qui n’a découvert le français qu’en arrivant à l’école se bat pour garder sa langue vivante, ainsi que tous les parlers en voie d’extinction sur ce territoire ou ailleurs. Ses créations s’inspirent librement de collecte des musiques, chants, danses et contes populaires. Dans Ma langue maternelle va mourir, il dénoue les fils de la domination que cache l’histoire des langues non nationales. Des parlers estampillés minoritaires et méprisés, des oralités menacées de mort annoncée.  « Toute sa vie, mon grand-père a baissé sa casquette devant son maître, un noble loqueteux et dégénéré », dit-il. « Adolescent, je n’étais qu’un belou de la campagne, avec mes pat’d’éph et ma Flandria, sans aucune réflexion critique. On disait : « C’est d’même qu’ol aet », c’est comme ça ». La langue est donc devenue son cheval de bataille face aux langues dominantes qui, comme le soulignait Pierre Bourdieu, symbolisent un pouvoir qui ostracise l’autre. Il réinvente les classiques du conte populaire, interroge l’actualité et aborde des thèmes comme la mort (J’ai pas fermé l’œil de la nuit), les religions (Comment vider la mer avec une cuiller), la domination culturelle (Le Dodo), et plus récemment Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour.

Une ferme pour jardiner la langue

Le Projet Saint Rock a choisi d’entamer La Tournée mondiale locale à Saint-Jean de Monts, dans le marais Nord Vendéen chez de vieux complices de l’artiste : l’association A.R.EX.C.PO, depuis les années soixante-dix s’est attelée à la collecte des langues et traditions du Marais Breton pour constituer un patrimoine vivant. Elle dispose aujourd’hui d’une bibliothèque de 12 000 ouvrages et 9 800 heures d’enregistrements sonores, 2400 heures de films ainsi que de fonds d’autres régions (Flandres françaises, Jura) … Un fond énorme qu’on peut trouver sur internet ! Yannick Jaulin a conduit son gros tracteur vert et déplié son plateau mobile à la Ferme du Vasais, rescapée du lotissement voisin. Les bâtiments ont été rénovés par des bénévoles, dans le cadre d’un partenariat avec la Mairie. Une belle écurie transformée en salle de conférence ou de spectacle, des granges et des annexes neuves permettent à A.R.EX.C.PO d’abriter ses collections et de mener ses activités : spectacles, cinéma, concerts, bals, initiation à la langue maraichine. 

Comme à chaque étape de la tournée, une causerie autour de l’artiste précède le concert. Ici, elle est animée par les membres d’A.R.EX.C.PO. Il est question « la survie de la culture maraichine face à l’économie touristique ». Là où les « ébobés » demandent de la couleur locale, il faut proposer une culture vivante, loin de la caricature du paysan, dit Jean-Pierre Bertrand, l’un des fondateurs de l’association. « Pour qu’une culture existe sur un territoire, il faut de la création et non de la reproduction folklorique », acquiesce l’artiste : « I’est à vous de vous laisser crever ou pas ; si vous ne transmettez pas, vous êtes criminels, vous tuez votre langue ».

Il ne prêche ici que des convaincus : « Il faut que les patois portent sur des problèmes contemporains : foncier, luttes sociales, etc. », dit l’un d’eux. Car l’association s’acharne à créer des « cafés patois », proposer des comptines dans les écoles, à diffuser des jeux de la région, baptiser les rues de noms locaux, établir des lexiques… Depuis plusieurs années, Yannick Jaulin, lui, accompagne et parraine une nouvelle génération de conteurs et conteuses qui explorent d’autres formes de l’oralité. Il a, entre autres, fondé le Nombril du Monde, célèbre festival du conte de Pougne-Hérisson. Il se présente parfois comme faisant du « stand-up mythologique ». Un mélange de légèreté et d’érudition, de rappels historiques et d’anecdotes amusantes, hymne à la diversité et à la différence.

Une gueroée de musiciens et quelques parsouneïs

Jaulin et le Projet Saint Rock, sur leur tracteur-scène nous offrent un savoureux tour de chant d’une heure, qui oscille entre le folk, le rock, et le blues. Pascal Ferrari à la guitare électrique ou acoustique, Nicolas Meheust aux claviers et accordéon, ils développent un gros son qui laisse la part belle aux paroles de Yannick Jaulin, dans sa langue maternelle. En préambule, il se moque de ceux qui disent « Mais je ne vais rien comprendre !!! » et leur rétorque que personne ne se pose la moindre question en allant écouter du rock en anglais, langue mondiale et dominante.

Avec force diphtongues, il martèle les paroles répétitives de Faire la fête, réitérationsde sonorités d’un autre temps, à la façon du parler croquant des comédies de Molière. Après une transition à propos du SRAS (Syndrome Répétitif d’Attitude de Soumission), l’artiste se lance dans un Blues du beucheur de mougettes en hommage aux Maraichins de Vendée qui ont émigré dans les Deux-Sèvres pour travailler dans les plantations de haricots blancs. Les mots se glissent en douceur dans les mélodies, non sans rappeler les airs du répertoire québécois des années 70. Pas étonnant quand on sait que le saintongeais et le poitevin ont fortement influencé l’acadien, le cadien ou le québécois. « Le français de France se parle sphincter serré », plaisante Yannick Jaulin, « il n’est pas fait pour chanter le rock’n roll ! ». I’ame, (J’aime) passe en revue avec tendresse les petits et les grands bonheurs de l’amour et de la vie, et le chanteur nous explique que, dans sa langue il n’y a pas de « je » ni de « nous » pour conjuguer les verbes. Le poitevin se contente d’un « i » qui signifie il, elle, je et nous… Toute une mentalité.

L’universel, c’est le local moins les murs

Il y a dans ces chansons, tous les mots « qui ne voulons pas mourir » et que le projet Saint Rock sauve de l’oubli, quand le poitevin saintongeais est répertorié, dans l’Atlas Unesco, parmi les langues en danger dans le monde. Ce spectacle redonne une fierté à ceux qui ont dû faire un trait sur leur patois et leur culture, avec les résultats que l’on sait dans ces périphéries abandonnées des services publics. Dans une ambiance chaleureuse, baignée par la fraicheur des grands arbres, chacun d’où qu’il vienne se souvient qu’il a des racines. « L’universel, c’est le local moins les murs », disait l’écrivain portugais Miguel Torga (1907-1995). Pour lui, au-delà de tout localisme, c’est au sein d’une fraternité faite de convictions et d’échanges que naît la culture. Une philosophie que ces généreux artistes partagent avec le public, le temps d’un soir d’été. Mireille Davidovici

La tournée se poursuit jusqu’au 24 juillet (Informations, dates et réservations sur la page La Tournée). Livre CD : Jaulin et le Projet saint Rock (manuel de résistance en langue rare).

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Le droit de rêver

Jusqu’au 21/07, au théâtre Présence Pasteur d’Avignon (84), Juliet O’Brien propose Rêveries. Entre danses et violences, en un XXème siècle finissant, l’histoire d’un peuple qui a vécu la guerre et moult transformations sociales. Qui a gagné le droit de rêver.

Hommes et femmes, en leur for intérieur, ils n’en ont jamais douté : la vie ? Qu’elle est belle, entre paix et fraternité ! Las, en ces années 50-60, il faut bien vite déchanter. Lendemains de seconde guerre mondiale, ruines et misère à la ville comme à la campagne… En terre bretonne, le gamin marche encore en sabots, il a obligation de parler français à l’école. L’usine accapare les jours et les nuits des citadins, beaucoup squattent des abris de tôle et de carton en périphérie des villes. Une vie nouvelle, ils en rêvent entre guerre d’Algérie et absence de contraception.

Julie O’Brien, l’auteure et metteure en scène de ces Rêveries, a bâti le spectacle à partir de témoignages divers recueillis autour d’une simple question : à quoi rêviez-vous au temps de votre jeunesse, que sont devenus vos rêves ? Les réponses se matérialisent sur les planches entre valses effrénées et dialogues prestement relevés, du sortir de la guerre à l’entrée dans les Trente glorieuses. Un tour de piste au bal populaire, un baiser deci delà, un poupon à naître… Au fil des décennies, les costumes évoluent, changements à vue des spectateurs avec quatre porte-manteaux pour seul décor, du béret à la casquette mai 68 est passé par là, la parole se libère, la femme conquiert de nouveaux droits, l’ouvrier aussi… Trois générations se relaient ainsi, entre coups de colère, grands bonheurs et petites misères.

Un rythme soutenu, musique et lumières appropriées, quatre comédiens pour jouer moult personnages… Le propos est convaincant, entraînant. Du théâtre populaire qui ne sombre pas dans le populisme, une épopée historique qui chavire du frisson à l’émotion, de la rêverie au rêve. Une plongée dans le passé pour interpeller notre présent : et vous, à quoi rêvez-vous aujourd’hui ? Yonnel Liégeois

Rêveries, Juliet O’Brien : jusqu’au 21/07, 19h45.  Présence Pasteur, 13 rue Pont Trouca, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.74.18.54).

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Les utopies d’Armand Gatti

Le 12/07, à la Maison Jean-Vilar d’Avignon (84), s’ouvre un débat sur l’œuvre d’Armand Gatti. Les nombreuses publications à l’occasion du centenaire de la naissance du dramaturge permettent de plonger dans l’univers théâtral vertigineux d’un poète frondeur, libertaire. En témoigne Armand Gatti Théâtre-Utopie, le livre d’Olivier Neveux.

Marie-José Sirach : Qu’entendez-vous par théâtre et utopie chez Armand Gatti ?

Olivier Neveux : Il n’y a pas vraiment de représentation de l’utopie chez Gatti. L’utopie se situe ailleurs : dans ce que le théâtre peut accomplir. Malgré son incessante critique du théâtre, il n’a jamais cessé d’écrire des pièces. Mon hypothèse est qu’il mise sur le théâtre pour produire des choses extraordinaires. Elle est là, l’utopie.

M-J.S. : La méfiance de Gatti à l’égard du théâtre est des plus paradoxales…

O.N. : Gatti est un fils de prolétaire. Il n’est pas à l’aise dans ce monde bourgeois. Il en critique le fonctionnement, se méfie des « acteurs et des actrices mercenaires », auxquels il va d’ailleurs substituer des interprètes militants, non-professionnels. Mais, au-delà même de cette critique, il formule une exigence plus essentielle : comment dire et jouer la vie sans la rétrécir ? Comment représenter la réalité, toute la réalité, c’est-à-dire aussi les possibles qu’elle n’arrête pas d’empêcher ? Peut-on changer le passé ?

M-J.S. : Vous parlez d’un théâtre de la résurrection des morts…

O.N. : À sa manière, Gatti applique la proposition « révolutionnaire » du philosophe Walter Benjamin : c’est le présent qui détermine l’interprétation du passé. S’il arrive, par exemple, à réaliser aujourd’hui ce qui a été précédemment écrasé, il modifie la teneur des défaites qui nous précèdent. Quand Gatti dit qu’il faut changer le passé, cela ne signifie pas qu’il faut le réécrire et le rendre conforme à ce que l’on a espéré, mais que le présent doit prendre en charge les utopies défaites du passé. Convoquer aujourd’hui, sur scène, des noms calomniés ou effacés. Walter Benjamin avertit : « Si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté. » Le score actuel de l’extrême droite rend cet avertissement brûlant. Avoir le souci de la sûreté de nos morts…

M-J.S. : Rosa Luxemburg est une des figures récurrentes chez Gatti…

O.N. : Aux côtés de Rosa, Gatti convoque régulièrement d’autres grandes figures historiques, mais il ne le fait pas dans un rapport héroïsant. Il ne s’agit pas pour lui d’élever des stèles. Quand il écrit Rosa collective, il est en Allemagne après que la censure gaulliste a interdit sa pièce sur Franco à Chaillot (la Passion en violet, jaune et rouge, 1968). Il interpelle : « Avez-vous vu Rosa ? » Il sait bien que Rosa est morte depuis cinquante ans. Mais, par là, il interroge : qui, aujourd’hui, dans une conjoncture différente, poursuit le combat initié par Rosa ? Il ne s’agit pas, on le voit, d’une commémoration. Le fascisme avec ses « Viva la muerte » a le goût de la mort. L’œuvre de Gatti, elle, au contraire, fait advenir la vie qui déborde la mort, et cette vie, c’est l’utopie non réalisée des morts.

M-J.S. : Une histoire de passation…

O.N. : Oui, un passage de témoin. Walter Benjamin écrit : « Nous avons été attendus. » Se savoir attendu, ce n’est pas rien. Cela signifie que, au moment de la défaite, des individus ont probablement espéré que d’autres viendraient après. Benjamin parle d’un « rendez-vous tacite entre les générations ». Comment être à la hauteur de ce rendez-vous ? Pour cela, il y a les luttes, bien sûr, et l’art ne saurait les remplacer. Et il y a ce que le théâtre peut, à sa façon, pour les luttes. Gatti investit cette aire de jeu, composée de corps, de voix, de mots, de langages.

M-J.S. : L’écriture dramaturgique de Gatti semble difficilement transposable sur un plateau…

O.N. : L’œuvre de Gatti n’a jamais cessé de lancer des défis à la scène. Il refuse d’écrire en fonction de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas. Tout est possible et surtout l’impossible. C’est au théâtre de se débrouiller pour trouver des formes scéniques hospitalières à l’écriture. À ce titre, il est au plus près de certaines expériences des avant-gardes du XXe siècle. Comme si, à ses yeux, le théâtre en était encore à sa préhistoire. C’est un point récurrent, presque de méthode, chez Gatti : ne jamais se satisfaire de ce qui a été concédé. Vouloir plus encore, élargir, conquérir d’autres ampleurs, changer d’échelle. Cela a des conséquences politiques : dans les années 1980, on a tant reproché aux militants politiques d’avoir voulu changer le monde. On a ricané : l’histoire ne se change pas. Gatti admet l’échec. Mais il ne l’associe pas à la même cause. Si l’on a échoué, c’est non d’avoir visé trop grand, mais d’avoir encore manqué d’ambition ! La révolution nécessite, à la façon d’un Blanqui, de formuler quelques hypothèses cosmiques.

M-J.S. : On en revient à l’utopie, à l’idée, la nécessité d’un théâtre politique…

O.N. : Le théâtre-utopie me permet de désigner une veine souvent négligée dans l’histoire du théâtre politique. On a beaucoup insisté, et légitimement, sur la force du théâtre réaliste avec, par exemple, l’œuvre majeure de Brecht. Je crois qu’il y a une autre voie, moins reconnue, probablement plus hétérodoxe, qui peut regrouper des artistes aussi éloignés que Jean Genet ou Armand Gatti et qui considère que la scène n’est pas tant l’espace d’une représentation critique de la réalité que l’expérience d’une utopie. Chez Genet, c’est écrire des œuvres si fortes qu’elles « illuminent » le monde des morts. Chez Gatti, c’est refuser aux vainqueurs l’éternité de leur victoire. C’est leur contester le « dernier mot » de l’histoire.

M-J.S. : Peut-on caractériser le théâtre de Gatti ?

O.N. : Oui et non. Non car il a convoqué tant de genres que son théâtre est impossible à stabiliser dans une forme fixe et reproductible. Mais, oui, cette œuvre témoigne du projet inlassable d’agrandir le théâtre à l’égal de la vie, de lui donner des dimensions démesurées, de rendre justice à l’invraisemblable, de traverser tous les langages, avec, pour s’y aventurer, la « parole errante » et pour horizon la quête du « mot juste ». Gatti n’invente pas des formes par plaisir d’esthète mais, au contact des batailles du siècle, il cherche à produire d’autres représentations de la réalité que celles qui nous sont imposées. À ce titre, ce théâtre peut être une source d’inspiration puissante pour celles et ceux qui viennent buter, à leur tour, sur l’apparente contradiction qu’il y a à inviter, dans l’espace délimité du théâtre, l’immensité de ce qui s’est pensé, de ce qui a été essayé et de ce qui continue, aujourd’hui, à s’espérer. Propos recueillis par Marie-José Sirach

Armand Gatti, « Une œuvre du XXe siècle pour le XXIe siècle » : Le 12/07, 18h30. Rencontre avec Olivier Neveux, Catherine Boskowitz et David Lescot. Maison Jean Vilar, 8 Rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.59.64). Le livre d’Olivier Neveux a obtenu le prix du meilleur livre sur le théâtre décerné par le Syndicat de la critique.

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Gorki et Tchekhov, deux géants

Jusqu’au 21/07, au Petit Louvre d’Avignon (84), Alfredo Cañavate propose Gorki-Tchekhov 1900. Adaptée par Evelyne Loew, la correspondance entre deux géants de la littérature. Dans le Off du festival, Jean-Pierre Baudson et Patrick Donnay portent haut ces deux auteurs russes majeurs.

Ils surgissent dans un décor léger, symbolisant aussi bien le temps présent que les cernes d’un arbre centenaire décapité. Voilà deux bonshommes qui s’apprivoisent, ignorant tout l’un de l’autre, ou presque. Avant d’entamer une amitié qui durera quelques années, jusqu’à la fin prématurée de l’un d’eux, en 1904. Tel est le fil conducteur suivi par Evelyne Loew qui signe l’adaptation de la correspondance assidue qui lia Anton Tchekhov et Maxime Gorki. La traduction est de Jean Pérus. Ces deux géants de la littérature russe, reconnus mondialement, n’ont pas toujours été fêtés ni appréciés à leur juste valeur. Ce sont leurs parcours, leurs évolutions et questionnements qui traversent leurs échanges le plus souvent épistolaires, que font vivre Jean-Pierre Baudson et Patrick Donnay, deux comédiens qui ont travaillé ensemble pendant une trentaine d’années au Théâtre national de Bruxelles. Accompagnés ici par un vieux complice qui les met en scène : Alfredo Cañavate.

Gorki-Tchekhov 1900, dans cette version qui a connu un beau succès sur les scènes de Belgique dès sa création en 2002, n’avait jamais été présenté en France. Voilà une injustice réparée. « Leurs échanges nous parlent encore aujourd’hui, car ils se déroulent à la charnière de deux siècles (…) leurs questions ne sont pas forcément les nôtres, mais elles les rejoignent », souligne Alfredo Cañavate. Les deux comédiens avec beaucoup de sensibilité et de finesse donnent donc la parole à des écrivains passionnés. L’un Gorki, débutant dans l’écriture et l’autre Tchekhov, ayant fait le plus grand chemin de son existence. Les deux sont à l’avant-garde de la création. Sans être suivis forcément par leurs contemporains. Ainsi La Mouette, l’un des textes de Tchekhov aujourd’hui parmi les plus connus, fut un échec public lors de sa création en 1896.

Cette correspondance évoque le besoin vital de se confronter à l’écriture, et incidemment à la vie familiale, l’actualité sociale voire politique : 1917 n’est pas très loin. Sur la fin de sa vie, Tchekhov (il meurt à 44 ans) se rapproche de la gauche russe, sans prendre parti franchement. Gorki, lui, fut un temps proche de Lénine, et plus tard soutenu par Staline, jusqu’à une mésentente trouble. L’auteur des Bas-fonds, pièce interdite par la censure avant de tourner au triomphe sur les scènes de Russie, meurt d’une pneumonie suspecte le 18 juin 1936. Cette correspondance, remarquablement portée au théâtre avec Gorki-Tchekhov 1900, est un moment délicat et brillant. Gérald Rossi

Gorki-Tchekhov 1900, Alfredo Cañavate : Jusqu’au 21/07, 15h35. Le Petit Louvre (Chapelle des Templiers), 23 rue Saint-Agricol, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.02.79).

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Entrée des artistes

Jusqu’au 21/07, au Théâtre des Halles d’Avignon (84), Ahmed Madani présente Entrée des artistes. Ils sont sept garçons et filles, tous jeunes comédiens, à exprimer leurs joies et colères, leurs difficultés d’être et d’exercer un métier qui se révèle passion. Un bel hommage aux plaisirs de la scène.

Quatre filles et trois garçons, dernière promotion de l’école supérieure de théâtre des Teintureries de Lausanne qui a définitivement fermé ses portes… Le metteur en scène Ahmed Madani, sollicité pour mettre en partition leur spectacle de sortie, est habitué à travailler avec la jeunesse. Après Incandescences et F(l)ammes, sa nouvelle création Entrée des artistes n’échappe pas à la règle ! Lui qui n’a jamais fait d’école de théâtre, lui pour qui l’art n’a jamais eu place dans la famille, lui le metteur en scène aujourd’hui reconnu sur la place publique s’est autorisé une seule question à la rencontre de cette bande de jeunes : comment et pourquoi devient-on artiste dramatique ? De leurs réponses, diverses et complexes, il a écrit et composé cette ode à l’art théâtral, l’a mise en scène et en lumières avec tact et talent.

Ils s’appellent Jeanne et Aurélien, Dolo et Rita, Côme et Igaëlle, Lisa. Chacune, chacun y va de son monologue, par groupe de deux ou ensemble ils témoignent, revendiquent, dénoncent, tempêtent. Sur les profs, les metteurs en scène, les castings, les copains de jeu… Tous pourtant convaincus que l’art, la scène, le théâtre les ont sauvés de la banalité du quotidien, des carcans sociaux et familiaux, leur ont ouverts les portes de la culture et de l’acceptation de soi. Malgré craintes et espoirs d’un avenir incertain, ils explosent de conviction sur scène, dévoilant toutes les facettes de leur jeu. De la parole au geste, déclamant, dansant, chantant… C’est frais, ensorcelant, parfois d’une naïveté déconcertante dans le texte comme dans la mise en scène, pourtant toujours convaincant face à une jeunesse en devenir. Yonnel Liégeois

Entrée des artistes, Ahmed Madani : Jusqu’au 21/07, 11h. Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51). Le texte est disponible aux éditions Actes Sud-Papiers.

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Boris Charmatz, la danse du stade

Le 09/07, au stade de Bagatelle d’Avignon (84), Boris Charmatz propose Liberté Cathédrale. Après la cathédrale de Neviges en Allemagne, puis le théâtre du Châtelet à Paris, le chorégraphe libère son ballet en plein air. L’art au ras de la pelouse, sans crampons.

En septembre 23, Boris Charmatz, le nouveau directeur du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch a présenté sa première création avec la compagnie, placée sous le signe de la liberté. La cathédrale de Neviges, en Allemagne, a été l’espace de jeu de vingt -six danseurs. Pour faire connaissance avec la troupe qui porte en héritage le répertoire de Pina Bausch, le chorégraphe a invité huit de ses interprètes familiers à la rejoindre – dont Ashley Chen et Tatiana Julien –  rassemblés dans son projet Terrain, afin de créer un « précipité » entre les corps. L’architecture « brutaliste » de l’église a dicté musiques et silences et une danse au style dépouillé et à l’énergie brute. « Le silence bruissant des lieux transforme toute action en chorégraphie », dit Boris Charmatz. « Un peu de silence dans Liberté Cathédrale… et beaucoup de musique et de sons nous traversent. Celui des cloches, des grandes orgues. Et les chants dans les architectures résonnantes des églises percent les corps et l’air ».

Présentée ensuite au Théâtre du Châtelet, la pièce se compose de cinq morceaux distincts, marqués par des musiques contrastées. En ouverture, Opus :  les vingt-six interprètes se précipitent en grappe sur le plateau, chantant à l’unisson, a capella, les notes du deuxième mouvement de l’Opus 111 de Beethoven… Chœur désordonné, ils s’arrêtent et font silence, puis reprennent leur course et leurs « la la la »  accompagnent cavalcades ou convulsions au sol… Un exercice vocal impressionnant que le chorégraphe a vécu avec Somnole, un solo magique d’un corps devenu musique. « Aux moments principaux de ce chanté-bougé où le souffle est étiré au maximum », dit-il, « la danse reste attachée à la voix tant qu’un peu de souffle nous reste ». Pendant les vingt minutes de Volée, les corps se balancent sur un concert de cloches. Sons profonds ou carillons allègres impulsent aux danseurs des mouvements saccadés et ils nous emportent dans leurs élans forcenés… Le chorégraphe a laissé libre cours à l’improvisation pour chaque artiste, comme pour les volets suivants. Dans Silence, les interprètes retrouvent leur concentration sur l’envoûtante partition pour orgue de Phill Niblock, jouée en direct par Jean-Baptiste Monnot. Ils nous offrent un beau moment d’intériorité en rupture avec la transe de Volée. Enfin, Toucher clôt ces 90 minutes, avec des figures acrobatiques et un joyeux amalgame des corps enfin rassemblés.

Le noir et le silence font le lien entre ces pièces discontinues. La Mariendom de Neuviges, architecture austère en béton brut, se prêtait sans doute mieux au recueillement du public. Ici, malgré l’énergie et l’engagement des danseurs, la liberté qui leur a été accordée ne semble pas toujours maîtrisée. Ce spectacle s’inscrit, pour Boris Charmatz « dans des expérimentations chorégraphiques sans murs fixes. Une assemblée de corps en mouvement, réunissant public et artistes ». Liberté Cathédrale, réalisée dans cet esprit, peut aussi être dansée en plein air. « La pièce pourrait se déployer un jour à ciel ouvert, « église sans église » ! Y serons-nous plus libres, ou moins libres ? », s’interroge le chorégraphe.  Au public d’en juger en Avignon, sans crampons ! Mireille Davidovici

Liberté Cathédrale, Boris Charmatz : le 09/07, 21h30. Stade de Bagatelle, chemin de la Barthelasse, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.27.66.50).

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