Jusqu’au 21/05, au Centre d’art contemporain de Montreuil (93), s’expose Tignous Forever. Un hommage à Bernard Verlhac, dessinateur de Charlie Hebdo assassiné en 2015, à travers 400 dessins dont 60 inédits. Une œuvre joyeuse et vivante.
On rit, on pense, on réfléchit ! Se rendre au 116 rue de Paris à Montreuil (93), étonnant Centre d’art contemporain au cœur de la banlieue ouvrière, n’est point pèlerinage mortifère… D’une salle d’expo à l’autre, d’un dessin l’autre, la bonne humeur, les légendes policées et l’éclat des couleurs nous accueillent à bras ouverts. Les impressions se confirment, la rumeur s’affirme : Bernard Verlhac, alias Tignous ? Un sacré bonhomme, « un mec bien », un grand dessinateur ! « Un grand artiste qui était à n’en point douter un humaniste, ce qui émane de chacun de ses dessins », commentent Nicolas Jacquette et Jérôme Liniger, les deux scénographes de l’exposition.
Nombreux sont-ils à se remémorer les tragiques événements de janvier 2015, l’assassinat de douze personnes dans les locaux de Charlie Hebdo dont Cabu-Charb-Honoré-Tignous-Wolinski au nombre des dessinateurs, les images fortes de l’après-attentat : la « marche républicaine » qui rassemble plus d’un million et demi de personnes sur les boulevards parisiens le 11 janvier, les mots forts du maire et de la garde des sceaux, Patrice Bessac et Christiane Taubira au cours del’hommage rendu en l’Hôtel de ville de Montreuil le 15 janvier (depuis trente ans Tignous en était citoyen, fortement engagé dans les collèges et lycées), le cercueil bariolé de moult dessins des copains et voisins à la sortie de la mairie sous les applaudissements de la foule rassemblée !
« Tignous dessinait partout, tout le temps, même pendant les vacances », témoigne Cloé Verlhac, son épouse et commissaire de l’exposition. « Sur les galets qu’il ramassait à la plage, sur les bras des enfants et même sur mes jambes, créant des meubles avec des caisses à pommes, des sculptures avec des canettes et des bouchons » ! Au fil des œuvres exposées, s’affiche un artiste à la fine pointe du crayon, sachant d’un trait baliser une intuition, d’un coup de plume colorier ses impressions, d’une incise percutante formuler ses intentions. Un regard acéré, engagé sur notre société, ses dérives et contradictions, Tignous ne faisait pas semblant, enfant de la banlieue il l’était demeuré, jamais il n’oublia que le dessin le sauva des « conneries » qui furent fatales à ses copains d’enfance et de quartier.
Ici, un ours blanc tend un pinceau noir, proposant à son copain de se peinturlurer en panda : « C’est notre seule chance si tu veux que le WWF nous vienne en aide ». Un peu plus loin, un homme au sourire vorace en tient un autre à bout de bras : « Il y a 8,5 millions de pauvres en France, offrez en un à Noël » ! « Tout est drôle », glisse une jeune femme, face aux dessins de Tignous. « Plus c’est noir, plus ça me fait rire », rapporte la journaliste Elsa Marnette dans les colonnes du Parisien. Effectivement, ce n’est pas triste de flâner d’un dessin l’autre, d’un panda hilare becquotté par deux charmantes damoiselles à « Un nichon guidant le peuple », selon un tableau célèbre ! Outre des dessins originaux, des photographies, des vidéos, les écrits et témoignages des amis et complices de plume !
Une œuvre joyeuse et vivante, une exposition festive et « bordélique » à l’image de ce croqueur d’images jamais rassasié qui avait ses thèmes de prédilection : le travail, l’écologie, le social, l’amour et le sexe… Une geste artistique qui en appellera certainement d’autres à la découverte de plus de 20 000 dessins enfouis dans les chemises, dossiers et cartons de ce grand plasticien et coloriste que fut Tignous. Yonnel Liégeois
Jusqu’au 21 mai, Tignous Forever. Centre d’art contemporain, 116 rue de Paris, 93100 Montreuil (Tél. : 01.71.89.28.00). Du mercredi au vendredi de 14h à 18h, le samedi de 14h à 19h. Nocturne le jeudi, jusqu’à 21h.
Grand homme de culture, fondateur du Théâtre de La Commune à Aubervilliers (93), Gabriel Garran est décédé le 6 mai à Paris. D’une incroyable puissance de vie, ce petit d’homme a inspiré moult créateurs, auteurs et artistes. Un héraut de la francophonie, du Maghreb au Québec, de l’Asie à l’Océanie.
Metteur en scène, écrivain et poète, Gabriel Garran était un homme d’une courtoisie exemplaire. C’est toujours avec le sourire qu’il accueillait d’une poignée de main chaleureuse en son TILF, le Théâtre international de langue française qu’il fonda en 1985 au Parc de la Villette, critiques, amis et public grand ou petit. Vingt ans plus tôt, éminent défricheur et baroudeur, avec la complicité du maire communiste Jack Ralite, il créait à Aubervilliers le premier théâtre populaire permanent en banlieue, le Théâtre de la Commune depuis lors devenu Centre dramatique national.
De son vrai nom Gabriel Gersztenkorn, l’œuvrier des planches est né en 1927 à Paris d’un couple de juifs polonais. Lorsque la guerre éclate, son père est déporté à Auschwitz, où il meurt. « Après ces années noires, le théâtre sera sa planche de salut », écrit notre consœur Armelle Héliot. Rappelant aussi que, du TILF au Parloir contemporain sa dernière compagnie, il n’aura de cesse d’arpenter les territoires de la francophonie. Prenant fait et cause pour les auteurs d’Afrique, du Québec, d’Haïti, du Maghreb… « De Sony Labou Tansi à Nancy Huston, en passant par Normand Chaurette, Marie Laberge, Koffi Kwahulé, tous ceux que l’on connaît aujourd’hui, que l’on retrouve à Limoges et partout ailleurs, sont là », constate l’ancienne critique dramatique du Figaro.« La disparition de Gabriel Garran laisse orphelins tous ceux qui se sont autoproclamés les « enfants d’Aubervilliers » ainsi que plusieurs générations d’artistes qui ont pu trouver auprès de lui une filiation artistique et populaire profonde », notent avec une infinie tristesse ses proches et complices de longue date. En 2015, il était récompensé de la grande médaille de la francophonie par l’Académie française. Sa devise ? « L’avenir du théâtre appartient à ceux qui n’y vont pas » !
Auteur de deux pièces de théâtre et de centaines de poèmes édités à tirage restreint, Gabriel Garran signait en 2014 une poignante biographie. Géographie françaisenous révélait le périple d’un enfant, fils d’immigrés polonais, au cœur de la tourmente et de la débâcle des années 40, au cœur surtout de la déportation ou de la clandestinité pour les juifs de France. Avec force émotion et une mémoire à fleur de peau, il nous livrait ses fragments de jeunesse qui le marqueront à tout jamais. En errance sur les routes de l’hexagone, un bel hymne à la révolte et à la liberté de tout temps menacée et, à la vie à la mort, sans cesse à reconquérir. Yonnel Liégeois
Les 17 et 18/05 à Vire (14), Pierre Cuq propose Seuil. Un texte de Marilyn Mattei, en direction d’un public d’adolescents lorsque l’intrigue se noue autour de leurs préoccupations. Un rite de passage, un seuil à franchir sur les bancs du collège ou du lycée.
Le titre du spectacle signé par Pierre Cuq sur un texte de Marilyn Mattei est d’une parfaite justesse. La jeune autrice qui commence à posséder une certaine expérience (Seuil est son sixième opus à notre connaissance) œuvre en direction d’un public d’adolescents (mais pas que, bien sûr), ce qui semble être d’une parfaite logique puisque ce sont ces mêmes adolescents qui forment l’essentiel de ses personnages, et que les intrigues de ses pièces sont nouées autour de leurs préoccupations et de leurs problèmes. Seuil ne faillit pas à cette dynamique et annonce donc d’emblée son aire de réflexion.
Une aire singulièrement délicate, l’adolescence étant précisément cet état intermédiaire – un Seuil– entre l’enfance et l’âge adulte. Comment rendre compte et faire spectacle sans tomber dans le didactisme à deux sous et la mièvrerie ? On pouvait donc tout craindre à la perspective de cette réalisation d’autant que les documents d’annonce et de genèse du projet expliquent bien l’étroite relation avec les instances scolaires, avec un focus sur les violences et les agressions sexuelles qui se déroulent dans les collèges et autres lycées. Le terrain était pour ainsi dire miné. D’autant que le lieu désigné est d’abord celui d’une salle de classe avec ses tables que l’on pourra fort heureusement, au fil de la représentation, disposer selon différents schémas évoquant d’autres emplacements à l’intérieur du bâtiment scolaire. Quant au sujet c’est bien celui – encore un seuil à franchir – d’un rite d’initiation qui en passe inévitablement par des protocoles d’ordre sexuel.
Tout était à craindre, donc ! Or, le premier mérite du travail de Pierre Cuq (réalisé en étroite collaboration avec Marilyn Mattei) est d’éviter tous les écueils, de nous mener là où peut-être nous ne nous y attendons pas. Déjà, l’écriture de Marilyn Mattei ne s’embarrasse pas de fioritures, elle possède une efficace simplicité et le metteur en scène la saisit telle quelle. Ensuite, le travail de plateau qu’il effectue est tenu d’un bout à l’autre, ce qu’atteste sa direction d’acteurs. Ils sont deux, Baptiste Dupuy, l’adolescent mis en cause, et Camille Soulerin qui assume tel un Frégoli tous les autres rôles, homme ou femme, fille ou garçon, pour mener à bien la démonstration (c’en est une, mais intelligemment et discrètement présentée) en une série de courtes séquences bien découpées. Ce qui frappe dans le déroulement du spectacle qui prend les allures d’une enquête, c’est véritablement la grâce de ces deux acteurs qui, à eux deux et un peu plus avec l’apport de voix enregistrées (mais sans vidéo, merci), parviennent à bâtir un univers sensible et trouble tout à la fois. Jean-Pierre Han
Programmé au Festival « À Vif », CDN de Vire-Le Préau les 17 et 18/05. Du 8 au 27/07 au Train Bleu, lors du Festival d’Avignon Off.
Jusqu’au 15 mai, Ariane Mnouchkine et la troupe du Soleil proposent L’île d’or à la Cartoucherie (75). Pour s’installer ensuite au TNP de Villeurbanne (69), du 9 au 26 juin… La meneuse de troupe enflamme à nouveau les planches et embrase le monde d’une scène à l’autre. Du Japon au Brésil, de Palestine en terre afghane.
Comme à l’accoutumée, l’accueil est chaleureux, le décor et menu japonisants à l’unisson de l’œuvre à l’affiche, le public au rendez-vous… De représentation en représentation, ils sont toujours nombreux à garnir les travées du Théâtre du Soleil. Un public fidèle, enthousiaste, prompt à excuser d’éventuelles faiblesses au terme des trois heures de représentation. Les images sont belles, le métissage des langues et des accents exaltant, le souffle déployé sur le plateau ensorcelant. Le voyage à la Cartoucherie de Vincennes ? Plus qu’un rituel, un incontournable pèlerinage artistique, une incursion à haut risque dans un foisonnant labyrinthe poétique, le miracle espéré au bout du fil d’Ariane !
L’argumentaire de L’île d’or s’enracine dans une actualité brûlante : la culture sombrera-t-elle sous les assauts conjugués des requins de la finance etdes magnats de l’immobilier ? Il existe justement un lieu, l’île japonaise de Kanemu-Jima, imaginaire certes mais qui se révèle havre de paix, siège de toutes les utopies possibles pour que les humains développent corps et esprit en totale harmonie. Au pays du Soleil-Levant où se lèvent les projets les plus fous pour le bonheur des peuples, terre bénie des dieux et des mers, la maire envisage la création d’un festival hors du commun, fantasque rassemblement des cultures du monde : du Brésil de Bolsonaro aux States de Trump, en terre afghane ou palestinienne. Las, en sourdine, manœuvre une bande d’opposants qui n’ont de cesse de contrecarrer le projet. Leur objectif ? Implanter un casino sur l’île, la privatiser au bénéfice de leurs intérêts financiers.
David contre Goliath ? Le bon, la brute et les truands ? De tableau en tableau se succédant parfois à une vitesse vertigineuse dans une féérie de couleurs et de sons, de péripéties en rebondissements surgis d’une imagination débridée, de fulgurances esthétiques en impensables voyages poétiques au point de ne plus savoir où nous sommes , le propos s’enracine au-delà des frontières. Invités, chacune et chacun, à déserter l’ancien monde pour le Tout-Monde cher à Glissant, conviés à ériger culture et esprit créatif comme liants d’une nouvelle humanité. Une folle utopie, certes, pourtant la seule susceptible d’assurer peut-être l’avenir de la planète. Yonnel Liégeois
Ami d’Albert Camus et de Roland Barthes, admirateur de l’art africain et de la peinture de Jean Dubuffet, Michel Vinaver est décédé le 1er mai. Disparaît un grand dramaturge à l’écriture originale, nourrie de son rapport singulier au monde de l’entreprise. En hommage à cette immense figure des arts, Chantiers de culture fait retour sur le parcours d’un homme de plume dont simplicité et authenticité en imposaient avec naturel.
Notre première rencontre date de 2008 à la création de Par-dessus bord au Théâtre National Populaire de Villeurbanne (69), dans une mise en scène de Christian Schiaretti. Six heures durant, des spectateurs avaient osé caler leurs fessiers dans les fauteuils d’un théâtre. L’entreprise Ravoire et Dehaze, « N°1 du papier toilette en France », se chargeait des éventuels désagréments. Disponible désormais en DVD, une fresque magistrale et captivante, sérieuse et désopilante toute à la fois . Celle-là même du capitalisme triomphant, avec vue sur le cabinet d’aisances.
Michel Vinaver ? Un maître des planches, un label de la scène contemporaine, le « Shakespeare des temps modernes » comme le pleurent critiques dramatiques et amoureux du théâtre à l’heure où tombe le rideau. Yonnel Liégeois
Nous sommes dans les années 60. Un homme singulier, Michel Vinaver, est nommé PDG de Gillette Belgique, Italie puis France. Licencié es lettres de la Sorbonne, il a publié dans les années 50 deux romans remarqués chez Gallimard (Lataume soutenu par Albert Camus et L’objecteur couronné d’un prix littéraire) mais il se consacre désormais à l’écriture théâtrale. À son actif, trois pièces déjà (Les Coréens interdite par la censure, Les Huissiers et Iphigénie Hôtel) mais, depuis près de dix ans, il fait silence devant la page blanche. Écrire ou produire, rédiger ou diriger ? « J’ai toujours apprécié le milieu de l’entreprise, j’ai beaucoup aimé mon travail », confesse simplement Michel Vinaver. D’autant que ce patron atypique a toujours refusé d’endosser le statut d’écrivain professionnel… « Je menais une double vie », commente-t-il avec humour, « passionnante », mais lorsqu’il devient PDG en 1960, il l’avoue, « je me sens comme dans une impasse, en pleine contradiction et pendant près de dix ans c’est la panne sèche d’écriture ». Impossible pour l’homme de concilier engagement professionnel au plus haut niveau et travail d’écriture, de créer du lien entre ses deux passions.
Jusqu’à cette année 67, où le déclic se produit : pourquoi ne pas écrire sur ce monde de l’entreprise qu’il connaît bien, sur ce système économique qu’il sert et observe à une place de choix ? Durant deux ans alors, au petit matin avant de rejoindre son bureau directorial, il noircit les pages, laisse son imagination caracoler entre les lignes, insouciant quant à l’avenir du manuscrit final : gigantesque, titanesque, une « pièce injouable » de son propre aveu avec ses soixante personnages et le temps supposé de représentation. La libération, la clef de sortie de Vinaver du labyrinthe où il se sentait jusqu’alors prisonnier ? Il a tant de choses à dire et à montrer qu’il prête plume et costume de cadre dirigeant à Jean Passemar, « chef du service administration et des ventes » chez Ravoire et Dehaze mais surtout écrivain en herbe qui tente d’écrire une pièce de théâtre d’avant-garde, Par-dessus bord.
Le tour est joué, l’œuvre bouclée, et… refusée au conseil éditorial de Gallimard. « Trop longue, trop bavarde, à proposer à la rigueur aux instances des comités d’entreprise » : tels sont les arguments avancés à l’époque par la célèbre maison d’édition, rapportés avec force humour par Michel Vinaver ! Écrite entre 1967-1969, non seulement la pièce n’a pas pris une ride mais elle contient déjà tout ce qui advient aujourd’hui : la mise au pas de l’entreprise familiale par le capitalisme financier, la prise de pouvoir de la finance internationale sur le patrimoine industriel national. Qu’on ne s’y méprenne, l’auteur est bien homme de théâtre, non un théoricien de l’économie mondiale. À l’image de la scène brechtienne, mieux encore, sur les pas d’Aristophane l’antique, Michel Vinaver ne démontre pas, il montre. Plus enclin à construire « un théâtre du réel » qu’un « théâtre réaliste » : au spectateur d’en rire et d’y réfléchir, de se forger ensuite sa propre opinion au final de la représentation.
« Mousse et bruyère », doux et moelleux
L’entreprise familiale « Ravoire et Dehaze » bat de l’aile. Son produit phare dans sa gamme de papier-toilette, « Bleu-Blanc-Rouge », subit une érosion du marché. « Mousse et Bruyère », un produit plus doux et moelleux, une révolution hygiénique, doit reconquérir des parts de marché. Las, les conflits de succession s’exacerbent entre le fils légitime accroché au classicisme d’un produit lancé par son père et le « bâtard » branché sur des modes et modèles de production plus modernes… Sous peu, la guerre va faire rage en cette fabrique de papier-toilette érigée en nouvelle Cour des rois et des princes. Sauf que, génie de Vinaver nourri de ses classiques, plus qu’un décor l’entreprise s’impose comme lieu même de la tragédie et la merde, cette réalité-là se décrivant aussi en termes moins policés, devient objet de convoitise, une marchandise qui peut rapporter gros : les experts en marketing made in USA ne s’y trompent pas, le PQ se révèle une bonne affaire pour le pécule de certains ! En six heures de représentation, Vinaver décortique donc à loisir, et au quotidien, sa petite entreprise dont il connaît les rouages à la perfection. Grâce à ce cher monsieur Passemar, son double dans Par-dessus bord et véritable passe-muraille qui entraîne le spectateur du bureau directorial aux réserves de l’entreprise, des succursales en province jusqu’à la séance de « brainstorming » des commerciaux à la recherche du nom de baptême du futur produit… C’est fort, juste, désopilant et d’autant plus grinçant que la réalité des rouages de production, et d’aliénation pour les salariés, est ainsi montrée hors tout discours moralisateur ou dénonciateur. Vinaver fait confiance au public : derrière la farce grand-guignolesque, à lui de discerner la justesse du regard et du propos !
L’intégrale, un triomphe
En ce jour d’intégrale au TNP de Villeurbanne, le pari fut gagné. En dépit de la longueur de la représentation, les spectateurs firent un triomphe à Par-dessus bord ! Christian Schiaretti réussissait là où, en 1973, son prédécesseur en ce même lieu, le metteur en scène Roger Planchon, n’avait osé monter qu’une version écourtée.
L’action, ici, se joue partout, devant et derrière cet amas de cartons d’emballage qui squattent le plateau. Murs de production pour papier – toilette, murs de protection pour les comédiens qui apparaissent et disparaissent au gré de dialogues impromptus qui se répondent d’une scène à l’autre… Drame et comédie, rire et facéties, toute la palette de l’art dramatique se déploie avec démesure. Mai 68 est passé par là, plus rien ne sera comme avant chez Ravoire et Dehaze, la petite entreprise familiale devenue une multinationale entre les mains d’United Paper C°, le géant américain ! Vinaner, en visionnaire qui écrit entre 1967 et 1969, ne masque rien non plus sur ce que deviendront ces fameux rapports sociaux : la course à la promotion, les jalousies entre salariés et conflits entre services. C’est que l’argent n’a pas d’odeur, même quand on fait dans le papier – toilette, hormis qu’il corrompt tout : les relations entre les gens, du plus bas de l’échelle jusqu’au plus hauts dirigeants.
En fond de scène, l’orchestre rythme avec bonheur le passage d’un monde à l’autre : de la petite boîte à la grosse entreprise, des conflits de classe aux conflits d’intérêt. Rabelais s’invite à la fête avec ses procédés « torcheculatifs », Dumézil aussi au temps où Michel Vinaver suivait ses cours sur les mythes nordiques au Collège de France, mais encore l’antisémitisme qui avançait alors masqué dans cette France des années soixante. Par-dessus Bord ? Une œuvre de son temps qui le subvertit pour devenir parabole universelle, parole vivante de tout temps. Yonnel Liégeois
Michel Vinaver, une grande plume
Devant le succès et la notoriété, Michel Vinaver reste serein. Le dramaturge respire la simplicité et l’authenticité de ces grands hommes et grandes plumes qui en imposent avec naturel. Figure emblématique du théâtre contemporain en France, l’ancien PDG de Gillette France recueille enfin la reconnaissance de ses pairs, lui dont les pièces furent vraiment montées avec parcimonie jusqu’alors : désormais, elles sont de plus en plus fréquemment jouées sur les tréteaux de France, grâce en particulier au compagnonnage que l’auteur entretient de longue date avec Alain Françon. Pourtant, ce sont encore les pays étrangers (Allemagne, Angleterre, Corée, Japon…) qui semblent aujourd’hui les plus réceptifs à son écriture.
Alors qu’il est entré chez Gillette deux ans auparavant et qu’il a déjà publié deux livres, Michel Vinaver découvre le théâtre en 1955. Sur les répétitions d’Ubu Roi mis en scène par Gabriel Monnet à Annecy, qui lui demande d’écrire pour le théâtre… Sa première pièce, Les Coréens, est montée par Planchon à Lyon en 1956, par Jean-Marie Serreau à Paris l’année suivante. « L ‘écriture théâtrale est une forme littéraire qui me plaît beaucoup », confie Michel Vinaver. « Je préfère la réplique à la narration. Une écriture sans ponctuation, dès mon premier texte, pour sauvegarder le rythme de la phrase… Je suis partisan d’un théâtre ancré sur le réel, je ne fais pas dans l’abstraction ni dans la fantasmagorie. Le théâtre doit donner à voir en décalant le regard. Même s’il n’a jamais déclenché de révolution, il peut déjà donner à penser autrement la réalité en déplaçant le curseur sur la perception qu’on en a ».
Avec Par-dessus bord, Vinaver traite un univers qu’il connaît bien. « Dans mon quotidien à l’entreprise, je vivais déjà une fantastique comédie. D’où mon ambition d’écrire à la mode d’Aristophane… Le monde de l’entreprise est un univers un peu hors norme dans notre société, avec cette vertu extraordinaire de pouvoir raconter le monde dans son intégralité. Le champ du travail est peu ordinaire pour le théâtre, alors que paradoxalement théâtre et entreprise sont très liés par un certain nombre de codes identiques. Dans Par-dessus bord, contrairement à d’autres pièces (La demande d’emploi, Les travaux et les jours…, ndlr), le rôle des syndicats n’apparaît pas tout simplement parce qu’au siège il n’y en avait pas, Gillette avait les moyens de s’offrir la paix sociale ! Je me souviens de mai 68 : un temps formidable, une véritable déflagration avec la levée de nombre de tabous. Le capitalisme relève intrinsèquement d’un fonctionnement implacable : tout ce qui est nuisible à sa croissance est jetable, hommes et biens. Le plus frappant, sa capacité à se régénérer en dévorant tout ce qui se trouve à portée de main, en produisant du déchet avec jubilation… Las, les syndicats n’ont plus la même capacité de résistance qu’auparavant ».
« Ce qui me réjouit le plus, aujourd’hui, dans mon parcours d’auteur ? Lorsque des spectateurs me témoignent leur gratitude de faire une sorte de théâtre citoyen. C’est vraiment la plus belle récompense pour moi ». Propos recueillis par Y.L.
Avec C’est comme ça (si vous voulez), Julia Vidit donne un autre titre et un nouveau souffle à la pièce À chacun sa vérité, de l’auteur italien Luigi Pirandello. Écrite en 1917, en pleine montée du fascisme, une œuvre qui oppose citoyens et notables, autochtones et étrangers. Entre drame et comédie
Directrice du Théâtre de la Manufacture de Nancy, Julia Vidit vient d’y créer C’est comme ça (si vous voulez)Così è (se vi pare), de Luigi Pirandello, habituellement intitulé À chacun sa vérité. La traduction d’Emanuela Pace et l’adaptation de Guillaume Cayet en renouvellent titre et écriture, s’offrant même la fantaisie d’un quatrième acte là où Pirandello avait laissé des points de suspension. Écrite en 1917, en pleine montée du fascisme, la pièce se déroule dans une petite ville du nord de l’Italie, au sein de la bourgeoisie.
Les personnages – quatorze, resserrés à neuf – se retrouvent dans une monumentale cage d’escalier pour commenter l’arrivée d’un trio d’étrangers dont on sait seulement que leur village, au sud, a été anéanti par un tremblement de terre. Une référence à celui qui s’était produit en 1915 dans les Abruzzes, faisant quelque 30 000 morts et entraînant l’exode de nombreux déplacés. Cet escalier audacieux permet aussi bien des échappées vers les cieux que vers les combles, et donne toute sa puissance à la scénographie de Thibaut Fack. Il ferme et ouvre à la fois l’espace géographique, social et mental des personnages.
On découvre des notables, pimpants et experts en commérages, défiants et intrigués par ces nouveaux venus en habits de deuil. Monsieur Ponza vient rendre visite à sa belle-mère, madame Frola. Ponza habite avec son épouse en lisière de la ville. Il prétend que Frola serait devenue folle à la mort de sa fille et, remarié, il lui laisse croire que c’est bien elle qui vit toujours avec lui. La version de Frola est tout autre : son gendre serait fou et séquestrerait sa fille, après qu’elle eut séjourné en maison de repos. L’argument va nourrir la tension qui monte crescendo durant les trois actes. On se délecte du jeu des comédiens, Marie-Sohna Condé, Erwan Daouphars, Philippe Frécon, Étienne Guillot, Adil Laboudi, Olivia Mabounga, Véronique Mangenot, Barthélémy Meridjen, Lisa Pajon, tous excellents dans leur partition dramatique et comique. Ils font, défont et refont des scénarios plus improbables les uns que les autres. Mettant au jour une mécanique du doute et de fabrication d’a priori creusant l’énigme entre illusion et recherche de la vérité, interrogeant le rôle de l’inconscient et les troubles de la personnalité.
Au quatrième acte, les ressorts de la comédie sont poussés jusqu’à l’outrance. Dans une intention pasolinienne, ils évoquent le désordre provoqué par la présence des étrangers plus que par leur énigme. Un désordre dont les répercussions vont amener les habitants en colère à se révolter contre les notables, qui finiront par tuer les étrangers et s’entretuer. Trop surligné, cet ajout, qui ne manque pas d’intérêt, ne trouve pas tout à fait sa forme, même s’il cherche à donner un point de vue sur les enjeux philosophiques de la pièce. Marina Da Siva
Jusqu’au 23/04, au Théâtre des quartiers d’Ivry, Jacques Vincey présente Les serpents. Une pièce de la romancière Marie Ndiaye, une œuvre étrange entre réalisme et fantastique. Le dialogue impossible de trois femmes confrontées à un homme silencieux et emmuré.
Marie NDiaye, romancière honorée (prix Femina en 2001 pour Rosie Carpe, Goncourt en 2009 pour Trois Femmes puissantes), écrit aussi pour le cinéma et le théâtre. Jacques Vincey a mis en scène sa dernière pièce, Les Serpents. Un conte cruel. Trois femmes se parlent, alternativement, devant la demeure close d’un homme, fils de l’une et mari successif des deux autres. C’est le 14 juillet, au milieu supposé de champs de maïs (Koltès préférait les champs de coton). On prêtera à l’homme, dont on perçoit à point nommé de brefs et terribles rugissements, des actes de cruauté sur ses enfants avec lui enfermés. Une histoire d’ogre, au fil d’étincelants dialogues à couteaux tirés jusqu’au malaise, entre trois êtres-mères socialement typés. Hélène Alexandridis tient le rôle – avec quelle maîtrise ! – de Mme Diss, la génitrice de celui qu’on ne verra pas à qui, en vain, elle vient réclamer de l’argent. Bourgeoise à chignon, trois maris au compteur. France (Tiphaine Raffier), c’est l’épouse ingénue et soumise sur le point d’être répudiée, tandis que Nancy (Bénédicte Cerutti), l’ex-conjointe, d’apparence plus dégourdie, pleure un enfant mystérieusement disparu. Mme Diss, enfin dans la place, en interdira l’accès aux deux autres…
C’est écrit avec maestria avec, dans les échanges, de l’humour noir sans peur, au sein de subtilités et de roueries langagières virtuoses sans merci. L’énigme demeure intacte de l’attachement de ces femmes au reclus repoussant qu’elles évoquent sans cesse et, au fond, justifient. L’amour pour l’ogre. Fatale symbolique. Jacques Vincey s’allie étroitement au mystère, grâce à une direction dans le jeu d’une pertinence flagrante, les trois protagonistes gardant leurs distances sur le vaste plateau, pas seulement, croyons-le, pour raisons sanitaires. Les mots, alors, semblent s’inscrire en relief dans l’espace, devant la demeure interdite que le scénographe Mathieu Lorry-Dupuy a conçue comme une masse obscure, laquelle, à la faveur des lumières (Marie-Christine Soma) avance et s’efface imperceptiblement.
Le son et la musique (Alexandre Meyer et Frédéric Minière) contribuent avec force au climat fantastique de cette fable sans morale apparente. Cette représentation rend parfaitement compte de la conception intransigeante qu’a, de l’art théâtral, Marie Ndiaye. Jean-Pierre Léonardini
Jusqu’en juillet 2022, Mister Tambourine Man sillonne la France. Un spectacle survolté, signé Eugène Durif et mené tambour battant par Karelle Prugnaud…. Avec Denis Lavant et Nikolaus Holz, deux acteurs définitivement inclassables !
L’un est circassien. Jongleur. Plus précisément, poète jongleur. Au bout des doigts de Nikolaus Holz, les balles rouges virevoltent, s’envolent, glissent le long de ce corps longiligne, tout de muscles saillants. Il jongle avec les balles, les touches d’un vieux piano bancal, égrène quelques notes de musique, tiens, on dirait un vieil air de Chopin… L’autre est acteur. Mieux encore, Denis Lavant est acteur poétique, musicien, acrobate… What else ? Saltimbanque, clochard céleste, son concertina caché dans sa besace. Pour les réunir, un auteur facétieux, Eugène Durif, qui cause aux étoiles et aux gilets jaunes dans un même mouvement. Une metteuse en scène circassienne, performeuse, Karelle Prugnaud, une jeune femme qui n’a pas froid aux yeux…
Chassé-croisé de haute voltige
Mister Tambourine Man, tel est le nom du spectacle qui se joue de ville en village, sous chapiteau ou à la salle des fêtes. Ce titre était jusqu’alors celui d’une chanson de Bob Dylan relatant un trip sous LSD. Il s’agit maintenant d’une comédie burlesque dans laquelle se rencontrent un homme-orchestre un tantinet givré et un garçon de café misanthropo-contorsionniste, en quête de salut. L’histoire se déroule à Hamelin. Hameau désertique. Un étrange bonhomme (Denis Lavant) enveloppé dans un manteau en peau d’ours pousse les portes du café. « Il fait grand soif ! » crie-t-il accoudé au comptoir. Un serveur – Nikolaus Holz – fait mine de ne pas le voir. Chassé-croisé de haute voltige dans un décor de bric et de broc qui se construit et se détruit à vue. Attention, vertige. Les répliques fusent, s’évitent, se chevauchent, tandis que les deux compères pirouettent, funambulent entre les verres, les chaises et tables renversées.
Faut dire qu’à Hamelin, on n’aime pas les étrangers. Mais cet étranger s’incruste, ne veut pas quitter les lieux. Il parle, raconte sa vie, ses rencontres sans lendemain, ses services rendus sans retour : l’ingratitude, l’égoïsme, sa lassitude du genre humain. Le serveur ne veut rien entendre, rien savoir. Il est serveur, point. Monsieur, passez votre chemin. Mais peu à peu, un mot, un air de concertina, un feulement, et voilà qu’il retrouve cette part d’enfance enfouie au plus profond de son être. L’un et l’autre vont s’apprivoiser, se respecter, se rencontrer. La pièce prend des allures de manifeste. Pour dénoncer le cynisme, l’hypocrisie, le libéralisme. Mister Tambourine Man ? Un hymne à la fraternité, à la liberté, pour résister à cet air du temps malsain. Marie-José Sirach
Les 24 et 25/05 à l’Espace des Arts, Scène nationale de Châlon-sur-Saône (71). Du 31/05 au 03/06 aux Scènes du Jura (Dole, Lons-le-Saunier), Scène nationale (39). Le 01/07 à La Maline, Île-de- Ré (17). Du 29 au 31/07 au Festival L’Horizon fait le mur, La Rochelle (17).
Frictions frappe fort !
Dans sa dernière livraison (N°34, 168 p., 15€), une nouvelle fois Frictions frappe fort ! Outre les contributions fort percutantes de Robert Cantarella et d’Olivier Neveux, la revue consacre un imposant dossier, jubilatoire et instructif, à l’iconoclaste Mister Tambourine Man. « De sa conception à sa réalisation, un spectacle totalement hors-normes », précise Jean-Pierre Han, le rédacteur en chef, « une troublante affaire » que décortiquent ses protagonistes : Eugène Durif l’auteur, Nikolaus Holz et Denis Lavant les interprètes, Karelle Prugnaud la metteure en scène… Disponible aussi sous forme de tiré à part (60 pages, 5€), un grand moment de lecture !Y.L.
Le 13 avril, à l’âge de 96 ans, Michel Bouquet s’est éteint après une carrière d’une longévité exceptionnelle. Au théâtre, il a joué avec Vilar et Anouilh, interprété Molière, Beckett et Ionesco. Au cinéma, sa présence énigmatique lui a valu la gratitude de tous les publics.
On s’y attendait, certes, en voulant sourdement ne pas trop y penser. On savait le grand âge de Michel Bouquet. On redoutait d’apprendre le jour de sa disparition. Ce fut le 13 avril 2022. Il avait 96 ans. Il aurait bien voulu mourir en scène, dans Le roi se meurt, d’Eugène Ionesco, qu’il a joué tant de fois depuis 1994, en y mettant tellement du sien. Grand comédien au théâtre, grand acteur au cinéma, professeur vénéré au Conservatoire, admiré par les anciennes générations comme par les plus jeunes, Michel Bouquet laisse la trace d’une conception infiniment digne et altière de son métier, qu’il a exercé haut la main dans une infinité de peaux, d’où il sortait toujours tel qu’en lui-même. Il ne croyait pas à l’inspiration échevelée. Il n’avait foi qu’en le travail assidu. Ne pas se prendre pour Rimbaud, disait-il. C’est ainsi qu’il glorifiait le statut de l’interprète.
Encore adolescent, après avoir été apprenti boulanger, petit employé de commerce, il vainc sa timidité pour aller, au 190, rue de Rivoli, frapper à la porte de Maurice Escande, pensionnaire de la Comédie-Française. Il lui débite la tirade du nez du Cyrano de Rostand. Il entre au Conservatoire, dont il sera, en sa pleine maturité, un maître aussi recherché que Louis Jouvet en son temps. Tout est allé vite pour lui. En 1945, repéré au Conservatoire par Albert Camus, qui n’est pas encore écrasé par la célébrité, Michel Bouquet joue le poète Scipion, aux côtés de son condisciple Gérard Philipe, qui tient le rôle-titre dans Caligula. Avec Camus, il sera encore dans les Justes (1949), puis dans les Possédés (1959). En parallèle, ce sera l’aventure du Théâtre national populaire de Jean Vilar. Dans la Mort de Danton, de Büchner (1953), il incarne Saint-Just. D’un autre côté, c’est Jean Anouilh qui l’adopte, ce qui lui vaudra ses premiers succès grand public. Il sera donc dans Roméo et Jeannette et l’Invitation au château (1947), l’Alouette (1953, près de mille représentations !) et Pauvre Bitos (1958).
Sa voix si précisément sèche, à la diction millimétrée, fit merveille dans le théâtre de l’ambiguïté savante du Britannique Harold Pinter, successivement dans la Collection (1965), l’Anniversaire (1967), No man’s land (1980). Le metteur en scène tchèque Otomar Krejca lui offrit le rôle de Pozzo dans En attendant Godot, de Samuel Beckett, lors d’une création mémorable au Festival d’Avignon en 1980. En 1984, au Théâtre de l’Atelier, il est le Neveu de Rameau, éblouissant dialogue philosophique de Diderot, à qui l’on doit l’essai sur le Paradoxe du comédien, qui va comme un gant à Bouquet, comédien par excellence qui se voit, se critique et se juge. La même année, dans la Danse de mort, de Strindberg, il est l’interprète du Capitaine, qui mène le « combat des cerveaux » dans le champ clos conjugal. Et puis, ce seront, de Molière, le Bourgeois gentilhomme et l’Avare, dont il tracera un inoubliable portrait brossé à l’encre noire. De l’auteur autrichien Thomas Bernhard, imprécateur impavide, Michel Bouquet a été, en 1997, à Louvain-la-Neuve, dans Avant la retraite, l’idéal fantôme féroce du nazisme. Dans Minetti, du même Bernhard, il magnifia le tragique du vieil acteur sur le retour.
Claude Chabrol, le compagnonnage
Quant au cinéma, c’est peu dire que Michel Bouquet y a régné de façon singulière, depuis les Amitiés particulières (Jean Delannoy, 1964), jusqu’au Promeneur du Champ-de-Mars (Robert Guédiguian, 2006), où il a charge de se prêter au personnage de François Mitterrand au crépuscule de sa vie, en passant par le constant compagnonnage avec Claude Chabrol, au cours duquel Michel Bouquet assuma bon nombre de notables inquiétants de type balzacien, toujours terriblement reconnaissables dans une province française subtilement inchangée, ce qui constituait la hantise de Chabrol. Il y eut en effet, à partir du Tigre se parfume à la dynamite (1965), la Route de Corinthe (même année), la Femme infidèle (1969), la Rupture (1970), Juste avant la nuit (1970) et Poulet au vinaigre (1985). François Truffaut fit aussi appel à lui pour La mariée était en noir (1968) et la Sirène du Mississipi (1969). Il a de surcroît tourné avec Yves Boisset dans Un condé (1970) et l’Attentat (1972), avec Alain Corneau, dans France société anonyme (1974), Henri Verneuil dans le Serpent (1973), Édouard Luntz (le Dernier Saut, l’Humeur vagabonde), Francis Veber (le Jouet) et Claude d’Anna (l’Ordre et la Sécurité du monde)…
Son partenaire, l’auteur
Comédien à cent pour cent, formé à la rude école classique, Michel Bouquet s’est méfié de l’ère des metteurs en scène tout-puissants, qui pouvaient se substituer aux auteurs pour imposer leur univers. Pour lui, le texte était premier, à charge pour l’interprète d’en tirer, corps et âme, tous les sucs. Son véritable partenaire, son seul interlocuteur, au fond, c’était bel et bien l’auteur, dont, disait-il, « la ligne d’intention » se découvre peu à peu, au fil d’incessantes lectures intenses, profondément réfléchies. C’est le message qu’il a transmis à ses élèves du Conservatoire, auxquels il répétait que le vrai texte dramatique n’est pas explicatif, mais qu’il se fonde sur des cassures et que la composition d’un rôle doit, du coup, déboucher sur une structure élaborée de « coups de théâtre ».La voix de Michel Bouquet, d’un métal si rare, on n’est pas près de l’oublier. Dans les années 1950, à la radio, elle était consacrée aux poètes, qui lui rendaient bien l’amour qu’il leur portait. Son exigence, je ne sais si on a le droit de la dire d’un autre temps. Peut-être. En tout cas, l’artiste fut unique.
Le théâtre a même pu le sauver dans la vie courante. Un soir, tard dans une gare, dans un couloir peu éclairé, des jeunes gens plutôt malintentionnés le serrant de près, il se mit à crier, d’une voix de stentor « Qu’est-ce-que c’est que ce bordel ! », ils prirent peur et s’enfuirent. Jean-Pierre Léonardini
Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois
Dans les Landes nous avons été alertés à plusieurs reprises sur un cinéma Art et Essai assez peu attendu dans la toute petite station balnéaire de Contis Plage. Le cinéma de Contisexiste depuis 1996 et propose des séances quasi à la demande du public. Le film ne vous plaît pas, alors on change de bobine. J’ai entendu un habitué des lieux dire que même avec deux spectateurs les séances étaient maintenues. En général, ils sont bien plus nombreux dans cette vaste salle de 290 places qui privilégie les films d’auteur en version originale sous-titrée. Au mois de juin, le cinéma met en lumière durant 5 jours son festival international qui comprend des long-métrages en avant-première nationale et une compétition de courts-métrages. Sa 27ème édition se tiendra du 22 au 26 juin. Le cinéma de Contis a trois labels : Jeune public, Répertoire et Patrimoine, Recherche et découverte. Enfin, il est membre du réseau Europa Cinemas.
Voici un métier qui risque peut-être de se développer en France, ne serait-ce qu’avec les changements climatiques qui touchent l’hexagone. J’ai nommé le métier de chamelier. Animaux de bât, les chameaux ont l’avantage de supporter les températures les plus extrêmes, qu’elles soient négatives ou positives. Dans les Landes, une association a donc été créée pour promouvoir cet animal qui peut autant participer au nettoyage de la côte Atlantique que s’activer au débardage ou encore à des activités touristiques.
Vous êtes nombreuses et nombreux à nous écrire régulièrement pour nous demander un conseil ou un renseignement suite à la diffusion d’une émission. Vu la difficulté à recenser les milliers de références présentées dans les carnets de campagne, un éditeur indépendant, les éditions Via tao, spécialisées dans les guides de voyage écolo et éthique, nous a sollicité afin de réaliser un guide des initiatives inspirées des seize saisons des Carnets. Classées par région et par thème (agriculture et alimentation, culture, économie sociale et solidaire, entreprises engagées et innovations, environnement, social et solidarités), 700 initiatives ont été sélectionnées et sont détaillées dans ce guide des alternatives et solutions. L’ouvrage, qui paraîtra début juin en coédition avec France Inter, vient d’être proposé en précommande sur la plateforme Ulule. Philippe Bertrand
L’écrivain italien Erri De Luca a participé à un convoi humanitaire. La destination ?Sighetu Marmatiei, une ville roumaine frontalière de l’Ukraine. Dans les colonnes du Monde, il a raconté comment cette guerre a transformé « des individus en peuple ».
Ce voyage en Ukraine me ramène forcément à ceux faits durant la guerre de Bosnie entre 1992 et 1995. J’avais alors la quarantaine, j’ai maintenant 71 ans, mais le désorientement du retour à la maison est toujours le même. Après les journées passées avec ceux qui ont tout perdu et qui campent dans des dortoirs de fortune, après la distribution de notre chargement et une fois nos camions vidés, le retour à la base de départ laisse aussi étourdis qu’alors. Et ça ne vient pas de la fatigue, ça vient d’un vide, le désarroi de celui qui peut revenir sain et sauf.
Aux réfugiés, il reste une valise et la caution d’être vivants, de pouvoir attendre. C’est leur conjugaison du temps, l’indicatif présent du verbe « attendre », sans regards tournés vers le passé ou le futur.
Après 1 350 kilomètres de voyage sur de bonnes routes, à travers la Slovénie, la Hongrie, la Roumanie, le convoi arrive à Sighetu Marmatiei, ville à la frontière de l’Ukraine. Parti de Modène, il est organisé par les bénévoles de [la fondation] Time4Life, qui interviennent dans plusieurs régions du monde, de la Syrie au Nicaragua. Je ne les connaissais pas. C’est une bénévole des années de Bosnie qui me les a signalés.
Sur le « pont des jouets »
Sighetu Marmatiei est la ville natale d’Elie Wiesel, qui a été enfant à Auschwitz, puis récompensé par le prix Nobel de la paix. Je n’en trouve aucune trace dans la ville. Sighetu Marmatiei est séparée de l’Ukraine par un fleuve, un pont les relie.
A l’arrivée, nous livrons notre chargement dans un hôpital pédiatrique qui accueille des enfants ukrainiens. Une femme vient d’y accoucher, après avoir retenu ses contractions jusqu’à l’hôpital. Elle a quitté Kiev par une ligne de chemin de fer encore en service menant au sud, à 3 kilomètres environ de la frontière roumaine, et de là a marché jusqu’au pont des frontières, où elle a aussitôt été accueillie par la Croix-Rouge roumaine.
Elle met son bébé dans les bras des bénévoles qui, après le déchargement, passent dans les services pour saluer. La guerre en Bosnie m’a appris l’immense besoin de chaleur humaine, de proximité, d’affection, nécessaire pour ne pas se sentir seul dans le chaos des pertes et des fuites.Il est bon d’être plusieurs pour se manifester, demander des nouvelles avec l’aide d’interprètes. Nous sommes une trentaine de bénévoles dans ce voyage.
Toute guerre a une forme fratricide, mais celle-ci encore plus, à cause du lien étroit de culture et d’histoire entre Ukrainiens et Russes. Gogol, Boulgakov, Nekrassov, Babel – mon préféré, qui m’a poussé à étudier sa langue – sont des écrivains ukrainiens en langue russe. L’alphabet cyrillique me permet de lire les noms des lieux, des enseignes, des panneaux. Nous traversons le pont entre les deux frontières. Le long des trottoirs, quelqu’un a laissé pour les enfants ukrainiens des poupées, des jouets qui seront là pour les accueillir. On appelle déjà ce pont le « pont des jouets ».
Union de destin et de condition
Au-delà de la frontière avec l’Ukraine, nous franchissons les voies de la ligne de Kiev et nous pénétrons dans le territoire d’un peuple envahi. Nous nous arrêtons dans un ensemble de bâtiments scolaires où les salles ont été transformées en logements. Chaque étage a une cuisine, une machine à laver, des toilettes. Plusieurs centaines de femmes ont trouvé une place ici. Elles ne veulent pas quitter l’Ukraine. Elles viennent de Marioupol, de Kiev, d’Irpine. Grâce à leurs téléphones portables, elles restent en contact avec les hommes restés au milieu des combats. Elles sont au courant des destructions, des saccages, des viols. Aucune ne se lamente, ne s’épanche. Elles ont un sang-froid de combattantes, renforçant celui des hommes qui se battent Dieu sait où. Les enfants aussi sont disciplinés, ils jouent sans s’exciter ; si on les appelle, ils répondent, obéissants. Ils ressentent la guerre qui les a projetés loin, entassés quelque part et transformés en petits soldats sans uniforme.
La transformation en peuple de personnes qui, peu de temps avant, avaient encore des vies individuelles, des projets, des nécessités propres, part de leur comportement. Brusquement, ils se taisent, plongés dans leurs pensées, leurs peurs, leurs préoccupations. Brusquement, ils parlent en disant les mêmes phrases, en faisant les mêmes gestes. C’est aux enfants qu’on voit la transformation des individus en peuple, union de destin et de condition.
Tandis que nous retournons en Roumanie, nous voyons trois hommes se jeter dans le fleuve frontière, pour le traverser à la nage. C’est bientôt le soir, le froid intense de la fin de l’hiver. Les hommes ne sont pas autorisés à quitter l’Ukraine. Ils le font en descendant dans le courant à un endroit étudié au préalable, en amont des rapides. De la rive, un soldat leur crie de s’arrêter, puis il tire des coups en l’air. Les trois sont sur l’autre rive, trempés, et ils courent vers un bosquet de hêtres.
Déserteurs ou non, eux aussi se dirigent vers l’arrière-ligne de la guerre. Parce que telle est l’Europe aujourd’hui, la vaste arrière-ligne occidentale de l’Ukraine. Erri De Luca
Traduit de l’italien par Danièle Valin, la superbe plume des écrits d’Erri De Luca en langue française. Son dernier livre : Diables gardiens(Gallimard, 95 p., 16€).
Jusqu’au 12 avril, au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, se joue Zoo ou l’Assassin philanthrope de Vercors. La propre adaptation de son roman Les animaux dénaturés. Dans une controverse passionnante, Emmanuel Demarcy-Mota réactualise les questions philosophiques et politiques de l’auteur au sortir de la seconde guerre mondiale.
Vercors publia Zoo ou l’Assassin philanthrope en 1963. La pièce était une adaptation de son roman Les animaux dénaturés, écrit en 1952. L’auteur du Silence de la mer, le premier livre des Éditions de Minuit fondées dans la clandestinité en 1942, voulait en faire une « comédie judiciaire, zoologique et morale »qui allait donner du fil à retordre à ceux qui tenteraient d’en monter les onze tableaux. Jean Deschamp, au TNP de Chaillot en 1964, et Jean Mercure, en 1975 au Théâtre de la Ville, en laisseraient le souvenir le plus vif. C’est aujourd’hui Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville, qui s’y essaie. Son approche très passionnelle, à la fois cartésienne et mystique, de cette pièce peu représentée semble aussi faire écho aux deuils rapprochés éprouvés par le metteur en scène après la disparition de ses parents, le metteur en scène Richard Demarcy, en 2018, et la grande actrice portugaise Teresa Mota, début janvier 2022, deux figures majeures du théâtre.
Vercors interroge dans ce texte le sens même de l’existence et la place de l’homme dans la Création, ainsi que ses rapports aux autres créatures. Il s’inquiète de l’usage de la science et des nouvelles technologies de manipulation génétique à des fins racistes ou eugénistes. Autant de questions qu’Emmanuel Demarcy actualise avec la complicité, active et précieuse, de scientifiques et chercheurs qui alertent sur la notion en devenir d’ « homme augmenté » et de « créatures hybrides » menaçant de dépasser les projections les plus folles de la science-fiction.
À partir d’une trame assez complexe – Douglas Templemore vient d’injecter de la strychnine à son propre nouveau-né au motif que celui-ci, issu de son accouplement avec une femelle primate, tiendrait plus de l’animal que de l’humain –, la pièce questionne la frontière entre l’homme et l’animal et le commandement philosophique et religieux du « tu ne tueras point ». Cela va prendre la forme d’un procès, Douglas se livrant lui-même à la police et à ses juges, dans une reconstitution loin de tout réalisme, faisant appel aussi bien à l’enquête qu’à la fantaisie.
Comme pour organiser le débat, et le nourrir d’éléments scientifiques ancrés dans notre époque, sophistiqués ou vulgarisés, la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota – en collaboration avec François Regnault et Christophe Lemaire – explore diverses formes de théâtralité et d’esthétique : flash-back constitutifs de situations et de lieux, utilisation de la vidéo pour accentuer ou jouer de décalages. Une foule de personnages, à la fois singuliers ou éléments d’un oratorio, vont ainsi se déployer, tantôt apparaissant également découpés en ombres chinoises ou portant des masques, interprétés par les onze comédiens de la troupe du Théâtre de la Ville. Sur le plateau sont alors convoqués un ethnologue, un prêtre, un homme d’affaires, un inspecteur, des témoins et jurés. Tous vont porter la controverse jusqu’en direction du public. Il s’agit de savoir si l’espèce Paranthropus erectus, plus simplement appelée Tropi (et totalement inventée par Vercors), appartient à l’espèce humaine. Dans la négative, on pourrait alors l’exploiter à volonté et sans scrupules, tout comme la colonisation a pu prétendre assujettir tous les peuples considérés inférieurs.
Si la présidente du jury estime au final que la victime appartient à l’espèce humaine mais que Douglas Templemore, ne pouvant le savoir, « est déclaré à l’unanimité non coupable », il ne s’agit pas d’en rester là. Un épilogue lanceur d’alerte nous rappelle que les évolutions technologiques et biologiques sont liées aux intérêts économiques, qu’elles « engagent l’avenir de l’humanité » et « interrogent notre libre arbitre ». Un libre arbitre que Vercors mit sans cesse en pratique, que ce soit lorsqu’il entra dans la Résistance ou lorsqu’il se mobilisa pour le combat anticolonialiste et « le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie ». Cette présence à l’Histoire est peut-être ce qui différencie l’homme de l’animal. Marina Da Siva
Jusqu’au 24 avril, au Théâtre-Studio d’Alforville (94), Christian Benedetti propose une intégrale Tchékhov ! Avec la même équipe de comédiens, les classiques d’abord ( Oncle Vania, La Cerisaie, Trois soeurs, La Mouette, Ivanov), suivis des neuf pièces en un acte et de Sans Père en mai…Une exploration exaltante de l’univers du dramaturge russe.
Christian Benedetti anime, depuis 1997, le Théâtre-studio d’Alfortville. Il en a fait un laboratoire de théâtre à vif, chaleureux, inventif. Depuis la Mouette, il y a plus de dix ans, spectacle ô combien mémorable, il poursuit une exploration exaltante de l’univers de Tchekhov. Ces temps-ci, sous le titre générique de Tchekhov, 137 évanouissements, il propose « l’intégrale » du théâtre de celui qui affirmait : « Le rôle de l’écrivain est de décrire une situation, si honnêtement, que le lecteur ne peut plus s’en évader. » Et le spectateur donc ! Pari tenu haut la main lors des représentations des Trois sœurs et de la Cerisaie… C’est joué allegro vivace (le rythme souhaité par l’auteur, face à Stanislavski noircissant le tableau), avec des élans, des embrassades, des pleurs, des saillies grotesques, des mélancolies vite oubliées, sur un fond de tristesse gaie, tiens, un oxymore. Un rien de meubles et d’accessoires (armoire, divan de velours rouge, chaises, tables, un samovar entrevu) apportés puis ôtés à vue par les acteurs au gré des situations.
Entrées et sorties rapides, on ne s’installe pas, du nerf, du jus émotif. On sent le beau travail d’une bande soudée, un bonheur d’être ensemble. On les retrouve, pour la plupart, dans l’une et l’autre pièce sous un visage différent. Les trois sœurs (Macha-Stéphane Gaillard, Olga-Marilyne Fontaine, Irina-Leslie Bouchet) font un bouquet de féminités anxieuses. Benedetti est souverain deux fois, en Verchinine, capitaine amoureux, en Lopakine, fils de moujik délicat et « pragmatique », devant Brigitte Barilley, Lioubov virevoltante, vivant pivot de la Cerisaie, qui se clôt sur l’abandon de Firs, vieux serviteur qui regrette le servage, que Jean-Pierre Moulin, l’aîné de la troupe, campe avec une rare élégance. Malheur du critique, condamné à citer des interprètes en rang d’oignon, sans pouvoir s’attarder sur leur juste poids d’humanité dans des peaux diverses. Ce sont Helen Stadnicki, Martine Vandeville, Olivia Brunaux, Vanessa Fonte, Philippe Crubezy, Daniel Delabesse, Alain Dumas, Alex Mesnil, Marc Lamigeon, Baudouin Cristoveanu et Julien Bouanich. Le trait de génie de Benedetti est dans ces « évanouissements », éclairs du sens en suspens, quand les gestes se figent dans l’expectative. Jean-Pierre Léonardini
L’intégrale se déploie jusqu’au 24/04. En mai, s’ajouteront Sans père et les neuf pièces en un acte. Théâtre-studio, 16 rue Marcelin-Berthelot, 94140 Alfortville (Tél. : 01.43.76.86.56) : www.theatre-studio.com
Quelle politique culturelle pour ce troisième millénaire ? La culture est un domaine maltraité, voire ignoré, des débats médiatiques ou interventions publiques des candidats à la présidentielle. Avec ce constat alarmant, partagé par les acteurs des arts et lettres : la perte d’influence d’un ministère de la Culture, assujetti aux diktats de Bercy et de l’Élysée. Seuls deux candidats, Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel, y consacrent un chapitre de leur programme, envisageant de porter le budget consacré à l’art, la culture et la création, à 1% du PIB. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de notre consœur Marie-José Sirach qui pose les termes du débat. Yonnel Liégeois
À quoi mesure-t-on la grandeur d’un pays ? À son économie, à son PIB, à sa puissance militaire, au nombre de ses milliardaires, soutiennent les technocrates et les va-t-en-guerre de tous les pays… À sa politique sanitaire, éducative et culturelle, revendiquent les citoyens. Pourtant, ce sont ces secteurs-là qui sont abandonnés, pillés, asphyxiés au nom de la concurrence et du capitalisme mondialisé.
L’absence de débat sur les enjeux de la politique culturelle lors des élections présidentielles n’est pas chose nouvelle. La valse des ministres de la Culture depuis vingt ans en dit long sur la place que nos dirigeants accordent au sujet. Or, un pays qui abandonne sa culture au marché fait l’impasse sur la création, sur l’éducation artistique, l’éducation populaire. Un pays qui menace le service public de l’audiovisuel, privatise l’imaginaire, tourne le dos à la créolisation inéluctable, est un pays en voie de récession, qui laisse le champ libre à l’obscurantisme, à la peur de l’autre et se replie sur lui-même.
Partout, ça sent la poudre : en Ukraine, au Mali, au Yémen ou en Syrie. Cet état du monde devrait nous alerter sur la nécessité de changer de grille de lecture. Reposons la question : à quoi pourrait-on mesurer la grandeur d’un pays ? À sa création, à son cinéma, à son théâtre, à ses musées, à ses bibliothèques, à ses librairies, à la liberté de la presse, à son audiovisuel public, à son réseau diplomatique et culturel partout dans le monde. À la capacité de la force publique de soutenir ses artistes, de leur permettre de créer librement, de vivre de leurs métiers. À la fréquentation des œuvres de l’esprit, à tous les âges de la vie, que l’on soit pauvre ou riche, que l’on habite une métropole ou un village.
Pendant les confinements, les artistes se sont mobilisés pour maintenir ce lien essentiel avec un public privé de culture. Depuis la guerre en Ukraine, ils se mobilisent encore, ouvrant grand les portes des théâtres, des cinémas, des opéras, des bibliothèques contre la barbarie. Les artistes montent au front. Marie-José Sirach
À lire : Une culture renouvelée
Au choc des confinements, face aux défis de ce troisième millénaire, il est vital de réhabiliter la culture, écrivent, dans Pour une politique culturelle renouvelée, Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin. Le premier fut directeur du Centre national des arts du cirque, le second conseiller de Jack Lang au ministère de la Culture.Priorité effective enfin accordée à l’éducation artistique, création de petits lieux culturels dans les zones rurales et périurbaines, redéfinir le rôle des scènes et théâtres publics pour en faire des lieux de vie et pas seulement de représentation, instaurer une taxe sur le chiffre d’affaires des restaurants et des hôtels dans les zones festivalières…
Telles sont certaines des propositions et pistes d’action, étayées sur une analyse fine de la situation présente, que les auteurs versent au débat public. Pour une vraie démocratie culturelle, en réponse aux interrogations pertinentes de Catherine Blondeau, la directrice du Grand T à Nantes : « Sommes-nous en train de devenir obsolètes ? Des lieux réservés aux artistes et à un “public professionnel” d’habitués ? Pour qui existons-nous ? ». Aux urnes, citoyennes et citoyens, pour l’avenir de la culture aussi ! Yonnel Liégeois
Pour une politique culturelle renouvelée, de Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin (éd. Actes Sud, collection Domaine du possible, 448 p., 22€).
Le 25 mars, la CGT organisait un échange web avec les syndicalistes ukrainiens. Sous l’égide d’Eva Emeyriat, rédactrice en chef du mensuel La vie ouvrière/Ensemble, les témoignages de Natalia Levystska et d’Olessia Briazgounova, respectivement vice-présidente et secrétaire internationale de la KVPU, la Confédération des syndicats libres d’Ukraine.
Cette guerre dure depuis huit ans dans notre pays, mais depuis le 24 février, le monde a changé, nous connaissons une agression terrible de la Russie. Malgré toutes nos difficultés, nous montrons à tout le monde que nous savons résister. Les syndicats continuent de fonctionner parfois en distanciel, parfois dans nos bureaux, la priorité étant d’aider les gens. Malheureusement, il y a peu de nos représentants à Kyiv [Kiev, NDLR], beaucoup se battent les armes en main. Certaines entreprises continuent de tourner, les mines sont opérationnelles. On essaie de maintenir les entreprises pour éviter les catastrophes écologiques. Aujourd’hui, nous luttons pour notre survie et pas pour nos conditions de travail ! On connaît depuis le début de la guerre des choses inimaginables, avec des bombes lâchées sur des civils…
Plus de 115 enfants sont morts
Plus de 200 écoles et hôpitaux ont été détruits, beaucoup de civils passent leur journée dans le métro, nos enfants doivent se cacher, se terrer, car une personne a pris la décision d’attaquer notre pays. Plus de 115 enfants sont morts, morts par ce que Poutine n’aime pas l’Ukraine, n’aime pas le fait que nous soyons indépendants, mais nous le sommes et nous le resterons ! Le soutien de nos partenaires syndicaux partout en Europe, dans le monde, est crucial et nous vous en remercions. Je suis originaire de l’est du pays, mes parents ont dû fuir le Donbass par le passé, c’est donc la deuxième fois que nous avons dû abandonner nos maisons, des millions de gens ont fui vers l’ouest de l’Ukraine, ce qui se passe est inimaginable au 21e siècle !
Ici, le droit international ne s’applique plus
Simplement, ce qu’il se passe n’est pas seulement le fait de Poutine, mais c’est aussi la faute de nombreux Russes qui ont peur de parler et de dire la vérité. J’estime que la Russie est responsable d’actes de guerre comparables à ceux commis pendant la Seconde Guerre mondiale. Voyez ce qu’il se passe dans les villes russophones Marioupol, Kharkiv ! Là bas, ils détruisent les livres, les manuels scolaires, comme les nazis ils menacent les profs, les obligent à faire cours en russe… Des personnes sont forcées à l’exil dans des régions éloignées de Russie, pour une durée de deux ans. Il s’agit ni plus ni moins de déportations, ce que notre peuple a déjà connu.
À Kharhiv, une personne qui a connu la Seconde Guerre mondiale et les camps nazis a été tuée il y a quelques jours. Poutine utilise des bombes au phosphore interdites par le droit international, mais ici, le droit international ne n’applique plus.
Ce pays [la Russie], qui se dit être un grand pays, se comporte comme un agresseur, un voleur ! Nous avons besoin d’aide, car c’est très difficile de travailler, de poursuivre notre activité syndicale, et nous sommes reconnaissants du soutien que vous nous apportez, ainsi qu’aux réfugiés. Mais nous avons aussi besoin d’aide militaire, car la situation est critique, surtout dans les villes assiégées. L’Ukraine a toujours été un pays paisible qui n’a jamais agressé personne, soyez conscients camarades que nous luttons ici et résistons pour protéger les valeurs démocratiques européennes qui sont aussi les vôtres !
De nouveau, je vous le demande, nous avons besoin de votre aide, de votre solidarité. Je sais que le monde nous voit lutter, je sais que nous allons vaincre. Ce que je veux, c’est voir la Russie disparaître de mon pays. Natalia Levystska
Femmes et jeunes, l’horreur et la violence
La guerre a pris une autre dimension. Elle se déroule au mépris des règles internationales. L’horreur est là, il y a les pillages, les meurtres, il faut aussi parler des conséquences terribles de la guerre sur les femmes et les jeunes. Il faut parler des viols, de la violence faite aux femmes. Des femmes qui vivent actuellement terrées dans les sous-sols depuis des semaines. Certaines accouchent sous les bombardements, dans le métro. Autant de femmes qui, autrefois, menaient une vie paisible, normale. Tout comme les jeunes qui, auparavant, travaillaient dans les mines, les transports, les centrales nucléaires, et dont beaucoup ont été tués sur la ligne de défense territoriale.
Des mères seules, sans rien
Beaucoup de gens ne peuvent plus travailler et sont privés de tout moyen de survie. Les travailleuses, quant à elles, ont énormément souffert, elles occupaient des emplois principalement dans le tertiaire, le tourisme, dans le secteur privé, là où plus rien ne fonctionne. Des mères seules sont sans rien. Heureusement, l’aide humanitaire et des bénévoles sont là…
Comme une partie de l’économie continue de fonctionner, d’autres femmes sont toujours au travail, mais dans des conditions périlleuses, sous les bombes, les missiles. Par exemple, le train entre Lviv et Kramatorsk qui devait évacuer des civils et cent enfants a été récemment bombardé. Des employées qui travaillent pour l’équivalent de la SNCF sont mortes. Par ailleurs, il faut aussi être vigilant sur les conditions dans lesquelles les femmes fuient les zones de guerre et arrivent dans d’autres pays. Il va falloir absolument contrôler la façon dont l’aide est apportée, le danger est grand de voir des criminels monter des réseaux d’exploitation, de traite sexuelle.
Une crise alimentaire internationale
Enfin, si cette guerre a pour objectif de toucher les enfants, les femmes, les civils, il faut aussi avoir conscience que la cible est également l’économie de notre pays. Marioupol, qui est quasiment rasée aujourd’hui, est une ville industrielle, tout comme Kharkiv. L’objectif des Russes ? Détruire nos infrastructures, afin que les jeunes Ukrainiens n’aient pas d’avenir. Car, quand on n’a pas de travail, on n’a rien à manger ! À ce sujet, il faut savoir qu’il y a d’ailleurs aussi des attaques contre les exploitations agricoles afin que l’on ne puisse plus rien semer et que cela nous conduise à une crise alimentaire.
Si on parle de crise alimentaire en Ukraine, il y aura en conséquence une crise alimentaire en Europe et en Afrique. C’est du terrorisme pur et dur, les conséquences seront mondiales ! Nous sommes très reconnaissants de l’aide qui nous est apportée et qui est cruciale pour nous. Celle-ci ne nous permettra pas de revenir à notre vie d’avant, alors il faut continuer d’exiger de la Russie qu’elle cesse cette guerre. Olessia Briazgounova