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Culture, le flou d’un plan de relance

Vague et sans ambition pour l’avenir, le « plan culture » d’Emmanuel Macron inquiète autant les intermittents du spectacle que le silence qui l’a précédé. Comme d’autres salariés et privés d’emploi, ils refusent d’être précarisés. État des lieux

 

Qu’auraient été nos jours confinés en l’absence des artistes ? Sans l’Orchestre de Radio France « à la maison », le ballet des danseurs de l’Opéra de Paris en visioconférence ou bien encore les très virales Goguettes… Et sans France.tv qui a renoué pour l’occasion avec la culture : documentaires, théâtre, cinéma… Las ! Pendant tout ce temps, les tournages étaient à l’arrêt, les salles de répétition et de spectacle fermées, les festivals annulés, des projets abandonnés… En raison du risque sanitaire, le spectacle fut l’un des premiers secteurs mis à l’arrêt, il comptera parmi les derniers à retrouver des conditions d’activité normales. D’où l’inquiétude à propos de la reprise puisque – et c’est une lapalissade –, afin de créer, tout artiste doit pouvoir vivre.

Depuis que les salles furent contraintes de fermer leurs portes début mars, les syndicats, en particulier la CGT spectacle, n’ont cessé d’alerter sur la situation précaire des auteurs et des intermittents, des techniciens et des artistes. Outre la tenue régulière de manifestations, ils ont contribué à la signature d’une pétition par plus de 200 000 personnes, ils ont participé à l’écriture de « propositions pour la continuité des droits à l’assurance-chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle ». Celles-ci ont été transmises à l’Élysée, faute de réponse du ministère de la Culture. Ajoutant leurs voix à celle de la CGT, des collectifs ont été créés, des tribunes publiées, la colère du comédien Samuel Churin – une figure historique de la lutte des intermittents – diffusée sur YouTube… Mais, tel qu’en lui-même, Emmanuel Macron, président de la République, ne sortira du bois que lorsque les stars s’en mêleront.

Droits sociaux incertains pour la reprise

« Aux artistes qui se sont exprimés, je veux dire que je les entends. L’État continuera de les accompagner, protégera les plus fragiles, soutiendra la création», twitte le chef de l’État le 2 mai suite à la tribune publiée dans Le Monde signée par près de trois cents personnalités : Jeanne Balibar et Catherine Deneuve, Jean Dujardin et Omar Sy… : « Comment feront les intermittents pour pouvoir continuer à acheter à manger après la prolongation [de la durée des droits à l’allocation chômage jusqu’au 30 juin 2020, ndlr] qui a été décidée ? Comment feront les auteurs qui ne bénéficient même pas de ce système ? » Dédaignant une fois de plus la place des syndicats, Emmanuel Macron s’entretient le 6 mai avec douze artistes avant de dévoiler son « plan pour la culture ». Il annonce que les droits des intermittents du spectacle seront « prolongés d’une année » au-delà des six mois où leur activité aura été « impossible ou très dégradée », soit jusqu’à fin août 2021.

Ce qui introduit incertitudes et oublis : vu le contexte, peu d’intermittents parviendront à travailler les 507 heures requises sur douze mois pour obtenir l’assurance-chômage (ARE). D’où la revendication CGT d’un report d’un an de toutes les dates anniversaires qui interviendraient avant la date butoir du 31 août 2021. Par exemple, quelqu’un qui a ses droits à l’assurance-chômage ouverts jusqu’en janvier 2021 pourrait les voir prolonger jusqu’en janvier 2022. Si le projet de texte élaboré début juin par le gouvernement semble répondre à cette demande, il oublie encore du monde : les femmes de retour de congé maternité, les nouveaux entrants dans le régime de l’intermittence, ceux qui sont en rupture de droits… « Je redoute qu’il ne leur soit proposé qu’une indemnité forfaitaire de 1000 euros », s’inquiète Denis Gravouil, le secrétaire général de la CGT Spectacle, « c’est le cas pour les auteurs, une aumône ! ».

Du chômage et des luttes

Dès le mois de mars, le syndicat a bataillé pour que les intermittents bénéficient de l’activité partielle comme leurs collègues permanents. De grandes entreprises privées, tel Disney, ont ainsi fini par s’y résoudre quand, en dépit de la demande du gouvernement, des institutions subventionnées comme l’Opéra de Bordeaux ont refusé. « De toute façon, même si on obtient des avancées sur l’assurance-chômage pour les intermittents », précise le syndicaliste, « dans les métiers de la culture, des tas de gens ne sont pas à ce régime ». Ce sont les CDD et ils n’ont pas eu droit à l’activité partielle. « Nous mènerons des luttes pour que tous ceux qui devaient bosser sur les festivals en bénéficient », prévient-il.

La mise à l’arrêt du spectacle impacte aussi les activités connexes. « Comment feront tous ceux dont l’emploi est, comme le nôtre, discontinu : travailleurs engagés en extra (restauration, hôtellerie, nettoyage, commerce), tous les secteurs d’activité qui se déploient autour des événements culturels ? », interrogeait aussi la tribune des personnalités. En cas de maintien de la « réforme » de l’assurance-chômage, le durcissement des règles d’indemnisation les mènera au RSA. Alors, en amont des discussions avec le ministère du Travail, la CGT « fait monter la pression ». Fédérations du commerce et du spectacle, union des syndicats de l’intérim, comité des privés d’emploi et précaires, à l’instar de divers collectifs, dont celui des saisonniers CGT, ont multiplié les initiatives, telle la pétition pour l’abandon de la réforme ou l’organisation de manifestations inopinées…

Relance… Quelle relance ?

Les intermittents du spectacle sont au croisement de deux sujets, l’assurance-chômage avec leur régime spécifique et la culture puisqu’ils la font vivre au quotidien. Selon le site du ministère, le secteur contribue pour 2,2% au PIB du pays. Pourtant, bien que celui-ci soit probablement sinistré pour longtemps, les annonces présidentielles concernant sa relance se révèlent pingres, vagues et sans ambitions. Les intermittents sont ainsi incités à mener des actions dans les écoles. « Une tartufferie ! », s’agace Denis Gravouil. « Les artistes et techniciens le font déjà, une augmentation de leurs interventions ne fera pas la maille en volume d’emplois ». Autre chose serait une politique sur le long terme visant à développer l’éducation artistique et culturelle avec des enseignants spécialisés.

Le cinéma va bénéficier d’un fonds d’indemnisation temporaire pour les séries et tournages annulés, le nouveau Centre national de la musique d’une dotation de 50 millions d’euros. Un grand programme de commandes publiques est aussi prévu pour les plasticiens, le spectacle vivant, les métiers d’art… sans précision quant à l’enveloppe allouée. « Du saupoudrage quand il faudrait des milliards, un budget triennal et une loi de programmation pour relancer le secteur », juge le syndicaliste. La crise sanitaire pourrait accentuer en effet le phénomène de concentration qui, depuis une dizaine d’années, mine la diversité du tissu culturel et l’emploi (Fimalac pour les Zénith, Live Nation pour la production de festivals, de concerts ou d’artistes…) en raison de l’amoindrissement des politiques publiques.

Autre point important : la mise à contribution des Google, Amazon et autres Netflix. « La transposition de la directive européenne sur les droits d’auteur s’impose comme une priorité », souligne Denis Gravouil. Ce serait une première avancée concrète : de la valeur créée par la diffusion des œuvres sur Internet, la directive en prévoit le partage avec les auteurs et les artistes. Christine Morel

Roselyne Bachelot, rue de Valois

La main sur le cœur, Roselyne Bachelot l’avait promis et juré sur toutes les ondes et les écrans : la politique, plus jamais ! La native de Nevers, ancienne ministre de la santé de Nicolas Sarkosy et fringante égérie des Grosses têtes, prend donc la direction de la « maudite » rue de Valois, comme la qualifie le quotidien Le Monde : depuis 1995, la douzième locataire du ministère de la Culture !

À l’annonce de sa nomination, la férue d’opéra et coqueluche des média confie qu’elle sera « la ministre des artistes et des territoires ». Une déclaration qui réjouira le chef du gouvernement, ajoutant vouloir « approfondir les liens avec les élus locaux, les acteurs économiques » et « décloisonner le public et le privé ». Des propos qui ont plu à Jean-Marc Dumontet, l’influent producteur et ami des époux Macron, propriétaire de six théâtres à Paris et en province ! « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin… », déclarait Jean Vilar quelques décennies plus tôt, « le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Yonnel Liégeois

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Avignon 2020, le trou noir

En ce 3 juillet, Avignon ne lèvera pas le rideau sur la 74ème édition du festival ! Le cœur du spectacle vivant, auquel Jean Vilar donna en 1947 un élan vital avec un bel idéalisme, demeurera inerte cette année à cause du virus. Qu’en sera-t-il dans l’avenir, en un  temps où le théâtre de service public, tout comme la culture dans son ensemble, ont de plus en plus la part maudite ?

 

Le doute n’est plus permis. Le « monde d’après » sera celui d’avant en plus moche, quand bien même le fléau semble battre en retraite sous nos climats. Quand le pire s’améliore, c’est qu’il empire encore. Les symptômes abondent d’un retour à la « normale » sous les auspices d’une politique néo-libérale revancharde, résolue à ne rien concéder dans l’ordre d’un progrès social ardemment souhaité par ceux qui souffrent le plus. Licenciements sous le prétexte de la relance économique, allongement de la durée de travail, réduction des salaires, plans sociaux gratinés, suppression de postes d’apprentissage, surveillance généralisée au motif de veiller sur la santé publique, passablement bafouée par les atermoiements – confinant par instants à la bouffonnerie lugubre – d’un gouvernement affolé qui ne sait où donner de la tête. Un semblant de vie réapparu (gestes barrières et masques toujours de rigueur), l’urgence consiste, pour le MEDEF, à moudre l’individu de plus en plus fin pour en tirer le maximum de profits. On se rappelle une sentence d’Ambroise Croizat (1901-1951), secrétaire général de la fédération des travailleurs de la métallurgie CGT, député communiste puis ministre du Travail de novembre 1945 à mai 1947, à ce titre cheville ouvrière de la création de la sécurité sociale. Ne disait-il pas : « Ne parlez pas d’acquis sociaux, mais de « conquis » sociaux, car le patronat ne désarme jamais » ?

L’enlaidissement du monde ne va-t-il pas bon train ?

Il est bien des aspects surprenants (même si l’on s’habitue à tout) à la situation bizarre où nous sommes, surtout si l’on garde un soupçon d’état d’esprit internationaliste, à l’heure des nations repliées sur elles-mêmes. L’enlaidissement du monde ne va-t-il pas bon train, sous la férule de dirigeants d’une vulgarité crasse aux pratiques de malfrats, Trump et Bolsonaro, entre autres, qu’il faut bien nommer dans un haut-le-cœur ? Les plages se repeuplent sous conditions, l’apéro et le bœuf bourguignon retrouvent droit de cité en gardant leurs distances, le bâtiment va un peu mieux, les coiffeurs recoupent les cheveux en quatre, les bagnoles neuves rouillent sur les parkings des constructeurs mais ça va rouler, bref la sacro-sainte consommation reprend cahin-caha. S’il est un domaine auquel échoit toujours la part maudite, c’est bien celui du « spectacle vivant ».

Les chaînes d’information en continu, si fertiles en débats oiseux, ne traitent jamais du désastre qui frappe le théâtre public, dont aucun représentant digne de ce nom n’est cité à comparaître. Tout se passe, sur le petit écran, comme si le théâtre en France n’avait d’existence réelle que dans le champ restreint de la propriété privée. C’est à ce titre qu’on a pu entendre et voir M. Jean-Marc Dumontet, proche déclaré du président Macron, chef d’entreprise et producteur de spectacles (il possède le Théâtre Antoine, le Théâtre Libre, le Point-Virgule, le Grand Point-Virgule, Bobino et le Sentier des Halles), afficher ses réflexions et doléances. Et l’on ne peut guère attendre de M. Franck Riester, président du parti Agir dont il est membre fondateur après son exclusion des Républicains, vendeur de voitures héréditaire à Coulommiers, sacré ministre de la Culture transparent, qu’il affirme haut et fort ne fût-ce qu’un zeste de compassion sur l’actuelle hécatombe subie par la politique culturelle nationale, laquelle est le fruit d’une longue histoire contrastée impliquant l’État au fil du temps.

Sans remonter jusqu’au Roi Soleil et à l’Empire (c’est à Moscou, du haut de son cheval, que Napoléon dicta le statut de la Comédie-Française) puis au rôle des républiques successives, on se suffira d’en revenir à l’immédiate après-guerre, dans le droit fil des préconisations du Conseil national de la Résistance. En septembre 1951, sur proposition de Mme Jeanne Laurent (1902-1989), sous-directrice des Arts et Lettres, chartiste, qui fut résistante auprès de Germaine Tillion, Jean Vilar (1912-1971) est nommé à la tête du Théâtre national de Chaillot, qu’il dirigera jusqu’en 1963. En 1947, sous le parrainage du poète René Char et du critique d’art Christian Zervos, avec l’accord du Dr Pons, maire communiste d’Avignon, il y crée une « Semaine d’art », antichambre de ce qui deviendra le plus grand festival de théâtre in the world quant à l’exigence artistique. Débuts spartiates : les spectateurs du cru apportent les sièges, le général commandant le Génie prête ses hommes pour l’édification de gradins dans la cour d’honneur du Palais des papes. Délices des commencements idéalistes.

Avignon et festivals d’été, out !

Cette année, la 74ème édition du Festival d’Avignon, comme la totalité des festivals d’été à l’échelle du pays, a dû être annulée en raison de l’état d’urgence sanitaire lié à l’épidémie de covid-19. Il y aurait bien, retour forcé aux sources, une « semaine d’art » envisagée à l’automne. Olivier Py, acteur, auteur, metteur en scène, qui dirige le festival depuis 2013, parle de « déchirement ». C’est en effet un véritable crève-cœur de saisir que des mois de travail, de conception et d’élaboration d’actes artistiques sont ainsi brutalement annihilés. Cela touche aussi bien les équipes officiellement programmées dans le In que les compagnies, de plus en plus nombreuses, qui avaient prévu de se proposer dans le Off. La déception artistique va de pair avec d’incalculables dommages sociaux et économiques. Quantité de petites et moyennes structures ne pourront survivre. Quant à la ville d’Avignon, dont le festival constitue de longue date le poumon financier, elle va cruellement manquer d’air.

Faut-il rappeler l’importance symbolique du Festival d’Avignon ? En trois quarts de siècle, que ce soit sous la conduite de Paul Puaux, d’Alain Crombecque, de Bernard Faivre d’Arcier, de Vincent Baudriller, d’Hortense Archambault ou d’Olivier Py, Avignon est demeuré le socle vivant d’un « théâtre d’art » susceptible de prêter le flanc à débats, controverses et polémiques, qui sont le lot bénéfique d’une institution démocratique des goûts mis en contradiction. Et que d’œuvres mémorables on doit à cette manifestation née de la vocation affirmée du « théâtre populaire », notion elle-même, dès l’aube vilarienne, sujette à d’interminables discussions ! Quelques noms d’artistes glorieux suffisent, au passage, à ce prodigieux palmarès : de Tadeusz Kantor à Roméo Castellucci, d’Antoine Vitez  à Peter Brook, de Robert Wilson à Pina Bausch, de Maurice Béjart à Iouri Lioubimov, de Frank Castorf à Christoph Marthaler, d’Ariane Mnouchkine et Patrice Chéreau au Living Theatre de Julian Beck et Judith Malina, sans omettre l’immense légion des comédiens et danseurs, célèbres ou pas, et la multitude des talents spécifiques d’artisans et techniciens incorporés, au fil des ans, dans cette si importante confrontation estivale que Vilar, pensant à la Grèce, voulut installer au cœur de la Provence, en une cité puissamment frottée par l’Histoire.

En France, le secteur culturel (expression consacrée), cela signifie au bas mot 700 000 emplois, dont 500 000 salariés. Le coronavirus va y faire de sacrés dégâts, tout en révélant crûment la maltraitance endémique à laquelle il est depuis beau temps soumis. C’est la première fois, depuis son origine, que le Festival d’Avignon n’aura pas lieu. En 2003, quand Bernard Faivre d’Arcier fut contraint à l’annulation par l’impétueux mouvement de rébellion dit des intermittents, lequel révélait déjà un malaise criant dans l’espace d’un « spectacle vivant » massivement sous-prolétarisé, Avignon devint du moins le théâtre d’une lutte exemplaire aux acteurs résolus. Cette fois, c’est le vide, un trou noir béant, le silence abyssal de l’absence. Le besoin et le désir de théâtre – fût-ce, par défaut, pour ceux qui le méconnaissent – sont sans doute, même inconsciemment, aussi ardents que chez les supporteurs privés de football. Pasolini ne disait-il pas que « le théâtre est une forme de lutte contre la culture de masse » ?

Quand il s’agit d’« un projet à la fois poétique et politique »

Faisons un rêve. Et si la suspension obligée du festival, et au-delà la défection provisoire du « théâtre d’art », pouvaient amener à un véritable aggiornamento de sa sphère d’influence ? Jean-Marc Adolphe s’y emploie. Journaliste, conseiller artistique, il a dirigé pendant vingt ans l’importante revue Mouvement (arts & politiques), laquelle permit la découverte de maints artistes, tout en publiant de solides dossiers sur les politiques culturelles. Il a œuvré, depuis un demi-siècle, en qualité de conseiller et directeur de nombreuses manifestations internationales et a créé et animé des événements « atypiques ». Il se définit comme « penseur d’horizons ». Candidat à la direction du Festival d’Avignon, il entend lui « redonner une âme qu’il a perdue », avec un projet « à la fois poétique et politique ». Le festival étant actuellement subventionné (État, région, département, ville) à hauteur de 8 millions d’euros, il prône une forme de décroissance, en proposant que cela passe à 5 millions. Les 3 millions ainsi « économisés » seraient répartis en faveur du soutien aux initiatives d’éducation artistique et d’action sociale et culturelle dans les quartiers de la ville et sur l’ensemble du territoire du Vaucluse. La rémunération du personnel permanent (y compris à la direction) ne devrait pas excéder les barèmes de la convention collective. Les charges du personnel permanent (à présent 6 millions d’euros sur un budget de 10) seraient réduites. Le prix des places, durant le festival, n’excéderait pas 15 euros (5 pour les tarifs réduits). Certains événements seraient gratuits. Les Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation actives (CEMEA) seraient associés à la direction. Après une consultation citoyenne, les dates pourraient être modifiées, en les étendant jusqu’en août, ce qui permettrait aux spectacles et aux équipes d’être davantage installés dans la durée.

Un tiers de la masse salariale permanente serait consacré à des écrivains, poètes, artistes. Il y aurait des « artistes en présence », œuvrant toute l’année à l’élaboration du festival, avec pour priorité des projets participatifs. Les principaux lieux du festival seraient confiés à des artistes qui pourraient, d’un à six mois selon les cas, les « occuper » à leur guise avant et pendant le festival (spectacles, répétitions ouvertes, invitation à d’autres artistes, lectures, projections, débats, etc.). La Fabrica, lieu de résidence du festival, serait transformée en « maison des quartiers ». Des projets émanant de ces quartiers pourraient être repris dans le festival. Les théâtres permanents de la ville seraient mobilisés, hors festival, pour accueillir des résidences de création. Une charte de bonnes pratiques communes serait proposée au festival Off. Une convention serait passée avec l’Université d’Avignon, autour des missions qui lui sont propres : culture, patrimoines et sociétés numériques, agroalimentaire et sciences. Jean-Marc Adolphe précise, qu’à ses yeux, « si le Festival d’Avignon est principalement « de théâtre », il doit inclure toute la diversité du « spectacle vivant » : danse contemporaine, arts de la piste, marionnettes, arts de la rue, mais aussi constituer une chambre d’écho pour la poésie vivante et la littérature et une agora ouverte aux philosophes, aux chercheurs et aux scientifiques ». Des coopérations internationales seraient organisées avec l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine. De surcroît, devrait être repris et mené à son terme, le projet, tel qu’élaboré en son temps par Alain Crombecque, d’une Cité du théâtre, soit un centre pérenne de ressources, de production et de diffusion de la mémoire du spectacle.

Ces propositions émanent d’un outsider convaincu, visiblement porteur d’une pensée utopique active. Outre ces quelques pistes essentielles que nous signalons ici, elles méritent manifestement d’être prises en compte, discutées et commentées. Jean-Pierre Léonardini

Trois citations fameuses de Jean Vilar :

– « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin… Le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ».

– « Il s’agit de faire une bonne société, après quoi nous ferons peut-être du bon théâtre ».

– « La culture, ce n’est pas ce qui reste quand on a tout oublié, mais au contraire, ce qui reste à connaître quand on ne vous a rien enseigné ».

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Mona Ozouf, ode à la mémoire !

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Mona Ozouf. Philosophe et historienne, la spécialiste de la Révolution française explique comment l’évocation du passé parvient à éclairer le présent. Beauté et joie de la mémoire.

à lire, acheter ou télécharger : Mona Ozouf a publié une trentaine de livres. Son Dictionnaire critique de la Révolution française, avec Francois Furet, Les mots des femmes et Composition française ont atteint un très vaste public. Son dernier ouvrage : L’autre George, à la rencontre de George Eliot (parution en poche Folio, fin septembre 2020).

 

Chers tous,

Ma boîte mail déborde. Pour aujourd’hui, ce sera donc, pardonnez -moi, une réponse collective : chacun reconnaîtra son bien.

En temps ordinaire, vous et moi tissons la toile de nos jours avec trois fils : présent, passé, futur. Mais celui-ci brusquement nous manque. L’an dernier, à pareille époque, par ce beau temps miraculeux, vous m’auriez demandé : quels projets pour juillet, pour août ? Où çà, et avec qui ? Questions devenues oiseuses : y aura-t-il seulement un été ?

Puisque nul ne sait ce que demain nous réserve, vous vous ingéniez à meubler l’aujourd’hui avec les images des jardins où vous avez trouvé refuge. De jour en jour ma collection s’enrichit, le muguet de Catherine, la glycine d’Anne-Marie, les pensées de Sylvie, le lilas blanc de Natacha. Toutes des femmes, lectrices de Colette, filles de Sido : pas un homme ne songe à donner des nouvelles de son cactus rose. Une exception, mon fils, avec son bouquet champêtre échevelé.

Mais soyons équitables, car vous, mes vieux copains, n’êtes pas en reste de cadeaux : la visite quotidienne de Dominique, qui lit et dit si bien la prose comme la poésie, et me promène de Hugo à Perec, de Stéphane Zweig à Jean-Claude Grunberg ; les vidéos pour réfléchir, pour rire, pour s’attendrir. Comme cet irrésistible envoi d’Olivier : un Abel bouclé de deux ans et demi feuillette Pour rendre la vie plus légère, pointe un doigt impérieux sur la page, et conte à sa manière l’histoire qu’elle recèle : à l’en croire, celle d’un dragon qui l’aurait avalé tout cru.

Vos courriers font sourire le présent. Mais c’est pourtant le passé qui vous submerge. Du temps vous est rendu, avec la tentation de lire à rebours la phrase de la vie. Toi, ma fille, qui as rouvert les vieux albums de photos de la famille. Vous, mes amis, qui me dites, contre vos attentes, préférer à la découverte de nouveaux livres les retrouvailles avec ceux que vous avez longuement fréquentés. Et vous, silhouettes qui resurgissez d’autrefois. Parfois de la haute enfance, sur fond d’une plage bretonne d’avant-guerre ; parfois des lointaines hypokhâgnes où j’ai enseigné : Françoise, qui aujourd’hui me confectionnez des masques ; Sylvie, qui m’avez raconté comment voyageait dans les familles la parole philosophique : vous pensiez avec Platon que nul n’est méchant volontairement. Votre père vous affirmait que les hommes à l’évidence veulent le mal, crois-en ma vieille expérience. Vous lui rétorquiez que Platon était aussi vieux que lui, et s’ensuivait une violente mais noble dispute.

Merci à tous pour cette brassée de souvenirs. Souvent déchirants quand ils parlent des jours heureux. Mais précieux pour vérifier ce que Rousseau disait de Saint-Preux : « Si vous lui ôtez la mémoire, il n’aura plus d’amour ».

Gardez bien la mémoire et l’amour, et faites attention à vous,

Mona Ozouf

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Christian Chavagneux et la dette publique

Docteur en économie et citoyen de Montreuil (93), Christian Chavagneux est éditorialiste au mensuel Alternatives économiques. Dans le bimensuel Le Montreuillois, il avance des pistes de réflexion autour de la dette publique. Au lendemain de la crise sanitaire.

 

Je vais vous donner un peu le vertige. Comme quand on regarde les étoiles et que l’on pense à notre petite place dans l’univers. C’est sympa les étoiles mais là, pardon, je vais vite revenir sur terre. Je suis un journaliste économique, et dans mon métier on aime bien les chiffres. Alors en voici un : à la fin 2019, avant même le début de la pandémie, la dette publique de notre pays s’élevait à 2380 milliards d’euros. Oui, des milliers de milliards. Pour vous donner un ordre d’idées, c’est à peu près l’équivalent de toute la richesse produite par la France en un an !

Et ce n’est pas fini. Vous vous doutez bien qu’avec tout ce qu’on dépense pour faire face à l’épidémie, le chiffre va encore grimper, au moins vers les 2900 milliards. Mais comment on va faire pour payer tout ça ? Je voulais en avoir le cœur net. Alors j’ai mené l’enquête. Et là, sidéré, je suis arrivé à cette conclusion. La réponse est : aucun problème !

C’EST GRATUIT !

Pas facile de se déplacer en ce moment. Mais il m’a fallu aller en Allemagne. Virtuellement, je vous rassure. Christine Lagarde, vous vous souvenez ? Notre ancienne ministre de l’Économie (sans commentaires…). Maintenant, elle est la patronne de la Banque centrale européenne (BCE), située à Francfort. Dans la jungle économique, les banques centrales sont des bêtes un peu particulières parce qu’elles ont un privilège incroyable : elles ont le droit de créer autant d’argent qu’elles veulent ! T’as besoin de 1000 € ? Si la BCE le décide, ton compte est crédité dans la seconde, comme ça. Bon, elle n’a jamais utilisé ce pouvoir pour distribuer de l’argent aux gens, faut pas rêver. Mais j’ai découvert qu’elle l’a fait pour financer la dette des pays européens. Juste avant la crise, elle finançait déjà 20% de notre dette en France. Et, dès le mois de mars, elle a dit qu’elle allait créer encore plus d’argent – 1000 milliards ! – pour le faire encore plus.

Et ça, ça nous facilite vraiment la vie. On dépense, on emprunte, la banque centrale nous donne l’argent, pas besoin de se demander si les fameux marchés financiers nous font confiance ou pas! En plus, les taux d’intérêt sont à zéro. Bref, si vous avez bien suivi, c’est de la dette gratuite et que l’on case comme on veut : c’est pas beau ça ? Enfin, gratuite, gratuite, vous pourriez me rétorquer qu’à un moment, il va bien falloir rembourser le capital ! Mon enquête m’a alors révélé un autre secret : pas besoin de rembourser, du tout. La banque centrale s’est engagée à financer la dette pendant très longtemps. Dès que l’on doit rembourser, elle nous reprête l’argent pour le faire. En résumé, pour une partie non négligeable de notre dette, on ne rembourse jamais et ça ne nous coûte rien. Ça va mieux, non ?

ET LE RESTE DE LA DETTE ?

Certes, j’entends déjà certains d’entre vous me dire : « OK, merci de votre optimisme, cher enquêteur, mais ce n’est qu’une partie de la dette. Le reste, il faudra vraiment le rembourser ! » Euhhh, même pas… Les banques, les compagnies d’assurances, les fonds de pension, etc., tous ceux qui acceptent de financer notre dette disposent depuis quelques années d’un paquet d’argent comme ils n’en ont jamais eu. Et ils ont confiance dans la France et sa capacité à payer. Bref, quand arrive le moment où on doit rembourser, ils font comme la banque centrale, ils nous reprêtent le tout sans problème. En fait, on ne rembourse jamais, c’est ça, la clé ! Et comme en plus les taux d’intérêt sont à zéro, on a une sorte de dette à très long terme et gratuite… Ça détend, non ?

Quand j’ai raconté tout ça à ma fille pour voir si elle comprenait quelque chose, elle m’a dit oui – en même temps, c’est ma fille ! – mais elle m’a tout de suite taclé : « C’est bien joli tout ça, mais ces gens qui nous prêtent, si un jour ils ne veulent plus le faire, t’as quand même intérêt à ce qu’elle ne soit pas trop forte, ta dette ! » Bien vu ma fille, bien vu. Compte tenu du fait qu’avec la pandémie on va dépenser encore plus et s’endetter encore plus, la seule solution pour s’en sortir pour maîtriser tout ça, ce serait… d’avoir davantage de recettes fiscales. Et là, je sens que tous les lecteurs et lectrices qui me trouvaient sympa jusque-là commencent à me regarder de travers : il veut augmenter les impôts ! Pas faux, mais rassurez-vous, pas ceux de tout le monde

QUI DEVRAIT PAYER UN PEU PLUS ?

La pandémie touche de nombreux secteurs de l’économie, on le voit dans notre vie quotidienne : plus de restos, de petits cafés, de cinémas (Méliès, je te le dis, tu me manques), de spectacles, etc. Mais d’autres bénéficient de la crise : les télécoms, l’informatique, les entreprises du numérique, etc. Est-ce qu’ils ne devraient pas contribuer à sauver les premiers ? Pendant les guerres, les États ont régulièrement donné la priorité à un accroissement des impôts sur les plus riches pour financer les conflits. Pendant que les pauvres sont au front, la conscription des plus fortunés prend la forme d’un impôt plus élevé. Quand les caissières, les transporteurs, les petits commerçants, les éboueurs, etc., sans même parler des personnels de santé, ont tenu leur place pour faire fonctionner l’économie, les plus riches devraient prendre leur part, non ? Et là, bien sûr, on tombe sur un problème très énervant – et il y a longtemps que, perso, il m’énerve, du coup j’ai écrit un livre dessus. Je suis comme ça moi, dès qu’un sujet m’énerve, il faut que j’écrive. Ce problème, c’est les paradis fiscaux. On estime que la France perd chaque année de 80 à 100 milliards de recettes du fait des comportements de parasites fiscaux des entreprises et des plus aisés. Une sacrée somme. Il faut maîtriser nos déficits ? Haro sur les tricheurs ! Voilà, amies et amis de Montreuil [et d’ailleurs, ndlr], j’espère que vous avez passé un bon moment avec cette enquête. Ok, je vous ai parlé de questions économiques et ce n’est pas toujours drôle. Mais reconnaissez-le, si ce n’est pas facile pour tout le monde d’être prisonnier du virus, je vous ai apporté une bonne nouvelle ! Pas de quoi… Christian Chavagneux

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Débatteur à l’émission « On n’arrête pas l’éco » sur France Inter et chroniqueur livres sur BFM Business, Christian Chavagneux a publié de nombreux ouvrages : Les dernières heures du libéralisme, la mort d’une idéologie (Perrin, 2007) ; L’économie politique internationale (Repères, La Découverte, nouvelle édition 2010) ; Une brève histoire des crises financières, des tulipes aux subprimes (La Découverte, 2011); avec le dessinateur James, Les aventuriers de la finance perdue (Casterman, 2016) ; avec Ronen Palan, Les paradis fiscaux (Repères, La Découverte, 4e édition, 2017) ; avec Marieke Louis, Le pouvoir des multinationales (PUF, 2018) et en 2020, Les plus belles histoires de l’escroquerie (Le Seuil).

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Que le théâtre recommence !

Depuis 1963, les Prix du Syndicat de la Critique saluent chaque année les spectacles et les personnalités artistiques, que ce soit en théâtre, en musique ou en danse. Malgré une saison brutalement interrompue en mars, pour l’année 2020 le Grand prix Théâtre a été attribué à Une des dernières soirées de carnaval, de Carlo Goldoni dans une mise en scène de Clément Hervieu-Léger… Celui de la meilleure comédienne à Ludmilla Dabo dans Une femme se déplace (de et mis en scène par David Lescot), du meilleur comédien à André Marcon dans Anne-Marie la Beauté (de et mis en scène par Yasmina Reza).

Après une saison brutalement mise à l’arrêt, la tristesse de voir tous les lieux de culture à peine veillés par une servante, les théâtres rouvrent progressivement. Rêver à demain sans nier hier, célébrer la vie tout en rendant hommage à ceux qui nous ont quittés, Jean-Laurent Cochet, Michel Piccoli, Guy Bedos, Marcel Maréchal, goûter à une humanité presque oubliée, laisser derrière soi le monde virtuel qui, le temps du confinement, nous a rappelé que les artistes savaient être inventifs, un peu partout, donc et ce malgré la crise à venir, le craquement des planches, le grincement des sièges redonnent vie à ces espaces laissés à l’abandon.

N’ayant pu imposer ses vues sur un renouveau de la comédie italienne, Carlo Goldoni quitte en 1762 sa belle Venise pour Paris, laissant derrière lui un hommage vibrant et drôle à sa patrie, Une des dernières soirées de Carnaval. Quelque 250 ans plus tard, Clément Hervieu-Léger monte avec une modernité classique autant qu’épurée, rappelant le travail ciselé de Patrice Chéreau, cette mise en abîme du théâtre, qui célèbre la fin d’une époque, le début d’une nouvelle ère incertaine mais riche de promesses. Il n’en fallait pas plus pour que cette comédie humaine prenne en cette période bien étrange une saveur particulière.

Avec la même volonté de donner aux mots toute leur force, Julie Duclos s’empare de Pelléas et Mélisande et imagine une mise en scène très cinématographique qui invite à découvrir ce texte poétique et sombre d’une manière plus intimiste. Texte chuchoté, jeu minimaliste, elle plonge dans les eaux troubles des passions contraires. Avec élégance, elle fait entendre autrement Maeterlinck.

Nos sociétés contemporaines changent. Notre regard sur le monde, sur le genre, sur l’égalité des sexes évolue. En s’emparant de ces sujets longtemps tabous, auteur.e.s et metteur.euse.s en scène interrogent nos consciences, nos certitudes. Ainsi, en retraçant l’histoire extraordinaire de la première équipe française de football féminin, Pauline Bureau touche juste et repousse dans leurs derniers retranchements les préjugés sexistes. Sa plume acérée, mordante, sa mise en scène précise, joyeuse, font mouche. Il en est de même avec l’étonnante marionnette transgenre de Johanny Bert. HEN n’a pas la langue dans sa poche. Elle a de la gouaille. Extravagante, cette poupée de bois et de chiffon transgresse les codes. Une bouffée d’oxygène bienvenue à l’heure de la morosité et du repli sur soi.

Toujours en démêlés avec la justice russe, l’artiste dissident Kirill Serebrennikov signe avec Outside, un troublant portrait en miroir du photographe chinois Ren Hang, qui s’est suicidé à l’aube de ses trente ans. S’appropriant son esthétisme qui sublime le nu tout en dénonçant le puritanisme et la pornographie politique de nos dirigeants, l’artiste s’identifie à ce plasticien et offre un spectacle total qui a coupé le souffle de nombreux festivaliers avignonnais.

Le théâtre ne serait rien sans les interprètes. Dans Une femme se déplace, la comédie musicale de David Lescot, la détonante Ludmilla Dabo brûle les planches et réinvente la figure féminine d’aujourd’hui. Elle joue, chante, danse avec une générosité sans faille. Une comédienne solaire, dont le talent est ici salué.

Se glissant avec naturel dans la peau d’une actrice jouant les faire-valoir, croquée par Yasmina Reza, André Marcon met en lumière les habitués du second plan et rappelle que chaque vie, même banale, est importante. En revisitant avec malice le Phèdre de Racine, François Gremaud transforme la tragédie classique en stand-up savoureux et offre au jeune Romain Daroles un rôle à sa démesure. Renouvelant la figure mythologique d’Électre dans le très féministe spectacle de Simon Abkarian, Aurore Frémont fait de la vierge bafouée, une amazone furieuse. S’appuyant sur les musiques rock balkaniques du trio Howlin’Jaws, elle joint sa voix à celles des femmes oppressées par nos sociétés patriarcales.

Naviguant dans les eaux noires d’une crise sanitaire sans précédent, qui rappellent la très belle scénographie de Stéphane Braunschweig dans son adaptation de Nous pour un moment d’Arn Lygre, les artisans du spectacle vivant font feu de tout bois pour reprendre le chemin des théâtres. À leurs côtés, en observateurs privilégiés, tout comme Jean-Pierre Han et sa revue Frictions, consacrée à la création théâtrale, nous nous tenons solidaires et leur offrons notre soutien indéfectible.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore (L’œil d’Olivier), vice-président Théâtre du Syndicat professionnel de la critique.

Meilleur livre sur le théâtre

Le Prix 2020 du meilleur livre sur le théâtre a récompensé Jean-Pierre Han, fondateur et directeur de la revue Frictions, Théâtre-Écritures. Pour le numéro hors-série, 30 éditos+1, célébrant les vingt ans de la publication. Devant les difficultés cumulées pour que perdure et rayonne telle initiative culturelle, un soutien amplement mérité et une invitation à découvrir une revue aussi riche dans sa forme que sur le fond (50€ pour 4 nos/an, 8 nos pour 80€)… Félicitations à notre confrère et ami, contributeur régulier à Chantiers de culture ! Yonnel Liégeois 

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La culture, avant… et après ?

Salles de concert et cinémas, musées et théâtres : à compter du 22 juin,tout est « déconfiné » désormais ! Une décision plus virtuelle que réelle, pourtant, en raison des consignes sanitaires et d’une fin de saison artistique… Tandis qu’au tableau s’affichent les chiffres clés de l’économie culturelle, artistes et professionnels s’interrogent : quid de la culture, demain ?

 

Des chiffres, pas des lettres…

– Selon l’étude de France créative et EY en date de novembre 2019, l’ensemble du secteur pèse 91,4Mds€ de revenus totaux. Sa valeur ajoutée (47,5 Mds€ en 2017) équivaut à 2,3% du PIB. Un poids comparable à celui de l’industrie agro-alimentaire et 1,9 fois plus important que celui de l’industrie automobile.

– 1,3 million de personnes ont exercé en 2018 une activité, directe ou indirecte, principale ou ponctuelle, dans un secteur culturel ou créatif. La moitié seulement (635 700 personnes) en ont retiré leur revenu principal.

– La part de professionnels de moins de 30 ans est plus élevée que la moyenne de la population active (22,6% contre 18,8% en 2018). Elle est aussi devenue plus féminine et plus représentative de la diversité française : 43% de femmes en 2015, contre 30% en 1991.

– Le territoire français est maillé par des infrastructures culturelles essentielles à la vie des territoires : en 2016, 1450 communes bénéficiaient d’une salle de spectacle ou d’un festival, 850 accueillaient un musée. Le spectacle vivant, les musées ou le patrimoine irriguent une très grande variété d’activités économiques locales, en particulier dans le champ du tourisme.

… la crise, pendant et après

Outre sa richesse inestimable pour l’humain et le citoyen, le secteur culturel est un atout majeur dans le développement économique d’une nation. D’où le malaise croissant devant le silence assourdissant du ministère de la Culture à l’heure de la crise du coronavirus… Rompu le 30 avril par l’appel d’artistes et professionnels au Président de la République. Suivi, le 6 mai, de l’intervention télévisée d’Emmanuel Macron qui annonce une « année blanche » dans le cadre des droits des intermittents du spectacle.

Depuis, les commentaires abondent : « Le secteur de la culture prudent après les annonces d’Emmanuel Macron », titre le quotidien Le Monde. « Discours de Macron pour la culture : aide-toi et l’État t’aidera ! », écrit Télérama. Sans omettre les réactions des artistes : Ariane Mnouchkine (« Je ressens de la colère devant la médiocrité, les mensonges et l’arrogance de nos dirigeants »), Stanislas Nordey (« Je n’attendais pas le New Deal »), Jean-Michel Ribes (« Mr le Président, donnez-nous des rames, nous nous chargerons d’affronter la tempête »).

La culture, demain ?

Festivals d’été annulés, salles de spectacle et de concert toujours fermées pour cause de mesures sanitaires strictes… Alors que le « déconfinement » total est programmé en ce 22 juin, doutes et peurs, questions et incertitudes taraudent artistes et professionnels du secteur : quid de la culture, demain ? De la MC93 de Bobigny au T2G de Gennevilliers, du Théâtre du Nord à la Comédie de St Etienne, qu’ils soient soutiers du spectacle vivant ou directeurs de structures labellisées, tous le reconnaissent. À demi-mots ou à découvert : le malaise autant que le mal-être, voire la colère, sont profonds entre gouvernants et intermittents. Et l’allocution d’Emmanuel Macron, en date du 14 juin, n’a fait que creuser le fossé : des milliards pour l’industrie de l’automobile, aucune mesure concrète pour la culture, le mot prononcé seulement deux fois dans une banale énumération ! Le secteur de la culture n’échappe pas au questionnement généralisé : le monde d’après sera-t-il semblable ou différent, sinon pire, à celui d’avant ?

Personne n’est dupe, ce n’est point seulement affaire de masques et de jauge à respecter ! Jouer ou applaudir avec ou sans, instaurer ou non la distanciation physique, des critères importants mais pas déterminants… Comme en bien d’autres secteurs économiques, la crise du coronavirus met à nu la faillite d’une politique inaugurée il y a trois décennies : sans souffle ni moyens, sans utopie ni perspectives ! Le saupoudrage catégoriel ( la culture à l’hôpital, la culture à l’entreprise, la culture en milieu carcéral…), un Pass culture pour les jeunes et un tarif réduit pour le troisième âge n’ont jamais construit un projet culturel à haute teneur éducative et artistique ! Comme il semble loin le temps où l’on parlait d’exception culturelle, où l’on affirmait urbi et orbi que la culture n’est pas une marchandise comme les autres face aux prétentions de l’OMC…

Les chantiers ouverts par Jack Lang au temps de la Mittérrandie, les États généraux de la culture initiés en 1987 par Jack Ralite ? Des utopies bannies de l’imaginaire collectif au nom de l’immédiateté, de l’efficacité, de la rentabilité ! Déjà en 2018, plus de 200 personnalités du monde des arts et du spectacle s’interrogeaient : « nous ne sommes pas disposés à laisser les logiques marchandes et mercantiles envahir le monde de l’art et de la culture et prendre progressivement le pas sur le service public de la culture sans agir. Nous ne souhaitons pas laisser aux seuls gestionnaires le pouvoir de décider seuls de l’avenir de tous. Nous ne pouvons plus attendre, dans « l’attitude stérile du spectateur » selon Aimé Césaire, sans mot dire et sans agir, la fatale issue de notre silence. Il signe un péril majeur pour les arts et la culture, l’ensemble de ses professionnels et de ses publics ».

Outre les coupes budgétaires et la baisse des subventions, désormais l’État, comme bon nombre de collectivités territoriales, exigent de leurs « prestataires » culturels de se conformer aux règles de l’entreprise privée, de se plier aux aléas du mécénat, de privilégier expositions ou spectacles qui remplissent les caisses, d’accorder des loisirs aux masses à défaut de les ouvrir à d’inavoués désirs : la survie du parc du Puy du Fou vaut bien un Tartuffe ou une Flûte enchantée ! De la colère du monde du spectacle, fort de la complicité présidentielle, monsieur le vicomte Philippe-Marie-Jean-Joseph Le Jolis de Villiers de Saintignon se moque. De sa retraite ministérielle, Aurélie Filippetti s’époumone, « on ferme le Festival d’Avignon mais cet individu d’extrême droite pourra continuer à faire l’apologie de son révisionnisme historique » ! Une décision et des réactions à mourir de rire, illustration parfaite d’un profond vide de la pensée… À ce stade de la réflexion, au risque d’user encore de ce terme, Chantiers de culture s’autorise la publication, hilarante, du billet d’Ève Beauvallet, notre consœur du quotidien Libération :

Revenons un peu sur la « distanciation ». Pas sociale, mais brechtienne – cet effet d’étrangeté produit sur le spectateur, visant à rompre le pacte de croyance en ce qu’il voit. Un exemple type a été donné le 20 mai, lorsqu’à l’occasion d’un conseil de Défense réuni à l’Elysée, le chef de l’État a poussé en faveur de la réouverture rapide – elle sera effective le 11 juin – du Puy du Fou, célèbre parc à thème médiévo-zemmourien de Vendée, fondé par une bonne relation d’Emmanuel Macron, Philippe de Villiers. Voici alors que les acteurs de la culture, et en particulier les directeurs des grands festivals sommés d’annuler leurs événements jusque mi-juillet, échangèrent des regards incrédules pour savoir si, mortecouille, cela relevait ou non de l’hallucination. Aurélie Filippetti leur a confirmé qu’ils avaient bien compris le coup de théâtre : il s’agit bien, selon l’ex-ministre de la Culture, d’un « passe-droit monstrueux […] Copinage relevant de la trahison la plus totale des idéaux républicains, Liberté-Égalité-Fraternité ».

Quelque temps avant la création de cette devise, les royalistes étaient engagés dans la sanglante guerre de Vendée. Est-ce par sympathie monarchiste qu’ Emmanuel Macron dépose aujourd’hui cette offrande aux pieds du Disneyland de la droite identitaire ? Ou, plus prosaïquement, pour adresser un gros « fuck » à tous ces snobinards du théâtre public en même temps qu’une pichenette sur l’oreille de son Premier ministre, Edouard Philippe, puisque ce dernier préférait, paraît-il, temporiser l’annonce ? Nous voilà en tout cas propulsés, comme jadis Jean Reno et Christian Clavier dans le blockbuster gaulois les Visiteurs, en un autre temps, dont on ne sait encore s’il correspond au « monde d’après » ou plutôt au monde de bien, bien avant – soit cette époque d’il y a plusieurs siècles où les privilèges étaient vraiment « okay ». Alors que l’ensemble du secteur culturel pourrait sombrer dans une précarité border Jacquouille-la-Fripouille, on en viendrait à croire que les personnages du film de Jean-Marie Poiré n’inspirent plus seulement l’esthétique du parc à thème vendéen mais aussi la politique du chef de l’État.

Le 17 février 2020, dans un assourdissant silence médiatique, Aurore Bergé, l’ancienne élue LR et nouvelle députée En marche, remet au premier Ministre le rapport que lui avait commandé Matignon Émancipation et inclusion par les arts et la culture. Avançant 60 propositions pour « permettre à chaque citoyen de ressentir l’émotion que provoque la rencontre avec les œuvres et les artistes » à l’heure, selon ses dires, d’un amère et double constat 60 ans après la création d’un ministère de la Culture : « la persistance du sentiment que la culture exclut, en étant réservée à la petite minorité de privilégiés qui en détiennent les codes par héritage […] Ensuite, le décalage entre la réalité de la vie artistique et culturelle sur les territoires, foisonnante d’initiatives et d’occasions de partage grâce à l’engagement des acteurs culturels locaux, et la manière dont l’État appréhende cette réalité, se faisant toujours prescripteur quand on l’attend davantage pilote et soutien de ces actions ». Outre la remise en  cause en termes feutrés de la culture comme service public, de l’éducation culturelle et artistique à l’école à la relance de la mission « Culture et Monde du travail », des recommandations formulées depuis des décennies et qui, en ces temps de tourmente sociale et économique majeure, une nouvelle fois demeureront vœux pieux ! Yonnel Liégeois

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Marcel Maréchal, un dernier salut

Natif de Lyon, grand serviteur du théâtre public, Marcel Maréchal est décédé à Paris le 11 juin. Durant plus de cinquante ans, des Comédiens du Cothurne aux Tréteaux de France, le  metteur en scène et comédien aura brûlé les planches. Ne cessant de glorifier les poètes.

 

Marcel Maréchal, né à Lyon le jour de Noël 1937, s’est éteint à Paris dans la nuit du 10 au 11 juin. Comédien, metteur en scène, directeur de compagnie, il n’a quasiment jamais cessé de jouer jusqu’à l’an dernier où, au Poche Montparnasse, il donnait lecture de souvenirs de Jean Renoir sur son père Auguste, le peintre.

Dès 1958, il fonde les Comédiens du Cothurne. De 1960 à 1968, il succède à Roger Planchon dans la petite salle de la rue des Marronniers. Il s’y oriente d’emblée vers un théâtre de texte : Synge, Obaldia, Arrabal, Georges Limbour, Beckett, dont Fin de partie qu’il reprendra souvent, et Audiberti, l’un de ses auteurs de prédilection, dont il monte en 1963 Le cavalier seul  et, en 1964, L’opéra du monde. Salué désormais par la critique, après de retentissantes créations de Jean Vauthier (Badadesques et Capitaine Bada) ainsi que de Louis Guilloux (Cripure), il est nommé, de 1968 à 1975, à la tête du Théâtre du Huitième. En 1969, sous la direction de Patrice Chéreau, dans le Dom Juan de Molière il est un formidable Sganarelle. En cette époque faste, on lui doit La paix d’Aristophane, La mort de Danton de Büchner, Roméo et Juliette, Hamlet, la création de L’homme aux sandales de caoutchouc de Kateb Yacine, pièce composée autour de Hô Chi Minh, Le sang de Vauthier où il fait merveille, La moscheta d’après Ruzante et un Capitaine Fracasse endiablé, trois fois remis sur le métier.

À Marseille, après une halte au théâtre du Gymnase, il fonde en 1981 le théâtre de La Criée (deux salles de 300 et 900 places), édifice neuf campé sur l’emplacement de l’ancienne halle au poisson. Lyonnais pur jus, gone authentique, il est accepté par les Marseillais. Il y met du sien, se fait photographier en tenue de joueur de l’OM. Sous la raison sociale de Compagnie Marcel Maréchal, avant et après le statut de théâtre national de région, il cultive à nouveau ses poètes au verbe haut (Vauthier, Guilloux), Molière plusieurs fois, Novarina ( Falstafe, libre adaptation des deux Henry IV de Shakespeare), Graal théâtre de Florence Delay et Jacques Roubaut, Les trois mousquetaires, etc… Nommé à Paris au théâtre du Rond-Point, de 1985 à 2000, il s’attaquera aux « Coûfontaine », la trilogie de Claudel. Sans emporter le morceau, avant de revenir à ses sûres amours (Audiberti, Vauthier). Carrière bouclée aux Tréteaux de France, à la tête du seul Centre dramatique national ambulant, en tournée dans les « déserts culturels » durant une décennie ! Jusqu’à la relève assurée par Robin Renucci en 2011.

Prodigieux acteur comique au masque de chair mobile, histrion sublime, Marcel Maréchal n’a cessé de glorifier les poètes. Ce qui établit une franche différence avec le théâtre de nos jours. Jean-Pierre Léonardini

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Vargas Llosa, une peste libertine !

Prix Nobel de littérature en 2010, Mario Vargas Llosa publie en 2015 Les contes de la peste. Une pièce de théâtre inspirée du Décaméron de Boccace qui avait assisté à la terrible peste noire qui ravagea Florence en 1348. À lire en ces temps de pandémie, une œuvre sous le signe d’un humanisme élégamment libertin.

 

Pour rester dans l’air du temps, il faut évoquer, du grand écrivain Mario Vargas Llosa (né au Pérou en 1936, naturalisé espagnol, libéral « éclairé », prix Nobel de littérature en 2010, ses œuvres romanesques étant dans la Pléiade depuis 2016), la pièce de théâtre intitulée Les contes de la peste. De son propre aveu, il s’agit d’un exercice de réécriture libre à partir du Décaméron de l’érudit toscan Boccace (1313-1375), ouvrage composé de 1350 à 1355. Il avait assisté à la terrible peste noire qui ravagea Florence en 1348. Il mettait en jeu dix jeunes gens (sept femmes, trois hommes) de la société aisée de la ville qui, ayant fui le fléau, se retrouvent luxueusement confinés dans une vaste demeure à la campagne. Dix jours durant, ils se racontent des histoires qui ne parlent que d’amour, du conjungo (mariage) à l’adultère, de sensualité et de fidélité, d’idylle et de tragédie, car chez Boccace, si on meurt, c’est d’amour seulement. En 1971, déjà, Pasolini tirait du Décaméron un film truculent, doté d’une forte densité érotique. Sur ce chapitre, en moins plébéien, Vargas Llosa est marquis, Les contes de la peste ne le cèdent en rien.

C’est conçu pour cinq acteurs. À charge pour eux, de scène en scène, de changer souvent de peau, multipliant maints personnages au gré de situations modifiées : Boccace vieux, le duc Ugolin (prénom dantesque), Pamphile, Philomène et Aminta, « êtres de pure invention », nous dit l’auteur dans une brillante préface, extrêmement précise quant à ses intentions. « Ainsi la littérature, le théâtre et les arts défendent-ils l’être humain contre la déréliction provoquée chez lui par des menaces comme la peste noire », affirme-t-il. Voilà une pièce bien faite, comme on ne dit plus volontiers, placée sous le signe d’un humanisme élégamment libertin, écrite de main de maître dans une langue subtilement claire.

Elle offre à d’éventuels interprètes d’incessants jeux de rôle en relief. Les Contes de la peste  ont permis à Vargas Llosa de renouer avec le théâtre, y compris in person, puisque, en janvier 2015, dans un théâtre de Madrid, il a tenu le rôle d’Ugolin, « aristocrate célibataire, adepte de la chasse et de l’aventure, qui a nourri un amour impossible pour une femme qu’il a sûrement inventée » et qui continue d’être « le creuset de ses fantasmes, de ses appétits cachés et avec laquelle il ne cesse de jouer ». On verrait bien un jour Les contes de la peste à la Comédie-Française. Jean-Pierre Léonardini

Les contes de la peste de Mario Vargas Llosa, traduction de l’espagnol par Albert Bensoussan (Gallimard, collection « Le manteau d’Arlequin ». 162 p., 18€).

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Fleury et Stengers, demain ?

Qu’est-ce que cette crise sanitaire nous dit du monde dans lequel nous vivons, quel sera son impact sur nos modes de vie ? Au micro de la RTBF (Radio Télévision Belge Francophone), les philosophes Isabelle Stengers et Cynthia Fleury dialoguent avec le journaliste Guillaume Keppenne : demain sera-t-il propice à une réinvention de nos sociétés ?

Cynthia Fleury est une philosophe et psychanalyste française. Professeure titulaire de la chaire « Humanités et santé » au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) à Paris et titulaire de la chaire « Philosophie à l’hôpital » au Groupe hospitalier universitaire Paris Psychiatrie et neurosciences. Le titre de son dernier essai : Le soin est un humanisme (Gallimard).

Isabelle Stengers est une philosophe belge, auteure de plusieurs livres dont Au temps des catastrophes, résister à la barbarie qui vient (La Découverte). Et plus récemment Réactiver le sens commun, lecture de Whitehead en temps de débâcle (La Découverte).

 

La grande crainte d’aujourd’hui, c’est l’enseignement que l’on va tirer de cette crise, le retour d’expérience, selon Cynthia Fleury. Comment va-t-on utiliser les leviers nationaux et internationaux pour gérer les prochaines crises ? « Le seul pari viable pour réinventer le monde de demain », nous dit-elle, « c’est de créer du nouveau plus juste pour que demain soit simplement plus vivable ». Cela implique de mettre en place de nouvelles manières de travailler, d’enseigner, de protéger la santé et la recherche. « En ce moment, il y a un levier pour enfin créer et aimer cette identité européenne forte, un levier pour aimer à nouveau la démocratie. On est en train de redécouvrir que les comportements collectifs nous protègent des vulnérabilités individuelles ». Nous sommes donc à un moment philosophique charnière pour l’avenir du monde tel qu’on le connait. « Il s’agit véritablement de redéfinir le sens que l’on veut donner à notre manière de vivre ensemble sur cette terre. Il va falloir faire monter au pouvoir une force d’action citoyenne et durable. Mais nos dirigeants ont une matrice intellectuelle qui n’est pas celle-ci. Et on va aussi devoir combattre ceux qui vont nous raconter demain qu’il va falloir continuer à faire comme avant ».

Cynthia Fleury déplore le manque de prise de responsabilités à la suite de la crise de 2008. Selon elle, nous avons refusé consciemment ou inconsciemment de penser un autre ordre de régulation de la mondialisation. Nous avons simplement validé la toute-puissance techniciste et économique en continuant le « business as usual ». « On fait tout à coup face à une faille dans le système qui peut provoquer une récession bien plus forte que celle de 2008 et encore plus importante que celle du crack de 1929 ».

Pour Isabelle Stengers, nous sommes tous vulnérables, nous le savions. Mais on comptait sur toute une infrastructure pour nous protéger. Or, on se rend compte que tout ce sur quoi nous avions compté est également fort vulnérable, comme c’était déjà le cas en 2008. « Il va falloir prendre des responsabilités et se réapproprier le pouvoir de penser l’avenir. Mais on a souvent dit après la crise de 2008 que les choses ne seraient plus jamais comme avant et on a aussi vu que tout est redevenu la même chose ». Isabelle Stengers nous situe dans un moment où on se sent à la fois formidablement connecté aux autres (car les virus profitent de toutes les connexions) et un moment où on se sent terriblement isolé. Isolé au sens où nous ne savons pas si nous pouvons nous fier aux autorités et à ce qu’elles disent. Pour elle, « quand on a dit confinement on parlait d’une quinzaine de jours, mais on ne savait pas combien de temps ça allait durer. On nous traite comme des gens qu’il faut doucement habituer à la dureté de la situation ». En cela, la philosophe belge craint de revoir surgir les vieux démons qui ont suivi la crise de 2008.

Si elle reconnait l’apparition d’un sens en commun en restant chez nous et en applaudissant tous les soirs à 20h, ce sens en commun reste partiel et insuffisant pour générer de nouvelles dynamiques. Gare aussi à la déception si l’on ruine nos espoirs de faire sens en commun à travers cette nouvelle crise. « Après 2008, ce fut l’austérité pour tout le monde. Toutes les vieilles logiques, les gens qui ont raisonné et donné le marché des masques de protection à la Chine, car c’était bien moins cher, tous ces gens sont restés et resteront probablement au pouvoir. Tout a été fait pour que nous soyons dans une liberté qui s’appelle en fin de compte dépendance. Seuls les activistes se sont donné les moyens collectifs de ne pas oublier ce qu’il s’était passé ». Pour la philosophe belge, c’est une question de lutte, il s’agit de refuser de trouver normal ce qu’on nous présente comme normal. « Je suis devenue politique car je ne peux pas accepter que ceux qui nous gouvernent mentent aussi effrontément et impunément. Il faut faire cesser cette situation d’impunité. Il faut que cela devienne une culture : « pas d’impunité pour ceux qui font passer des situations cruelles et anormales pour ce qu’il faut bien accepter ! Plus de la formule « il faut bien ». Selon la philosophe, c’est quelque chose qui ne peut se faire que collectivement. Propos recueillis par Guillaume Keppenne

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Christiane Taubira, femme de Guyane

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Christiane Taubira. L’ancienne Garde des sceaux, native de Cayenne en Guyane, s’adresse à une jeune femme sans abri. Inquiète de la vulnérabilité des personnes sans domicile.

à lire, commander ou télécharger : Nuit d’épine, Baroque sarabande, L’esclavage racontée à ma fille.

 

Cayenne, hello Julie

Avant tes mots, c’est ta moue puis ton sourire puis une légère raideur vertébrale qui me répondent… m’auraient répondu. Car je ne peux plus passer te voir. C’est ainsi depuis plus de quatre mois maintenant. Je vis à des milliers de kilomètres. Ici, nous n’avons pas besoin de guetter un printemps capricieux. Il fait beau toute l’année. Et ce n’est pas un cliché. Même les deux saisons pluvieuses sont traversées, tous les trois ou quatre jours, d’après-midis ardemment ensoleillées. D’ailleurs depuis quelques temps, ici comme partout, le temps fait comme il veut.

Les météorologistes eux-mêmes semblent désorientés. Et je peux te dire que le Covid n’a rien à y voir. C’était déjà comme ça des mois avant ce fléau. C’est étonnant la vie des mots ! Il n’y a pas si longtemps, disons quoi, vingt, trente ans – pour toi qui n’étais pas née, évidemment, ça fait un siècle – donc il n’y a pas si longtemps, calamité était un mot plus fort que fléau. Calamité suggérait une plus grande diversité de dégâts. Je ne crois pas que ça ait à voir avec son genre… féminin. Je pense plutôt que ses sonorités courtisaient l’imagination bien davantage que ne sait le faire le fléau. Assurément, ce n’est pas tout à fait ainsi que le dit le Dictionnaire historique des mots, d’Alain Rey. Mais les savants proposent, les langages populaires disposent. 

Je te disais donc, chère Julie, que les météorologistes perdent le nord. Ou plutôt le sens des marées. Il faut dire que c’est à vue d’œil que la mer se livre à des foucades. Elle se retire loin, très loin, laisse remonter puis durcir pendant des heures, d’immenses étendues de vase parcourues ça et là d’entailles plus tendres, presque liquides, où les aigrettes, ces oiseaux au plumage immaculé qui volent en escadrilles, se régalent de larves jusqu’au retour de l’eau. Chez nous, l’eau de la mer est marron car elle reçoit les alluvions de l’Amazone. Cela fait près d’un an déjà que la mer joue à ça. Il n’y aucune raison pour que les choses aient changé ces deux dernières semaines. Je crois plutôt que cela va durer encore une bonne année et que nous verrons revenir plus tôt que d’habitude la mangrove de palétuviers.

Mais je suis incorrigible avec mes digressions ! Ce n’est pas de la mer que j’avais prévu de te parler. Je voulais juste te dire que je pense très fort à toi. Et à quelques autres, ici et chez toi. Je me demande ce que tu deviens. J’avais renoncé à te convaincre. Par respect pour ton choix de liberté. Mais je n’ai jamais cessé d’en être inquiète. J’ai admis ce choix dès la nuit de notre première rencontre. J’accompagnais une maraude du SAMU. Tu ne voulais pas être hébergée. Admettre ne signifie ni comprendre ni accepter.

Julie ? Julie ???? Tu réponds ?! 

Je repasserai. Je reviendrai dans cet angle de rues. Et ta moue et ton sourire et ta raideur m’accueilleront. Dis-moi oui. Christiane Taubira

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Le coronavirus, en quête d’un nom

Pasteur et la rage, Kock et la tuberculose, Calmette et le BCG, Yersin et la peste… Une épopée scientifique contée par Patrick Deville dans Peste et choléra. Qui pour le coronavirus, le (ou « la », selon l’Académie française toujours en retard d’un débat sur l’usage courant) covid-19 ?

 

Le théâtre, qu’Artaud rêvait semblable à la peste, est aujourd’hui bêtement malade du coronavirus. Des soins palliatifs ont été annoncés. La voilà bien, pour paraphraser la psychanalyse, la clôture de toute représentation. Pascal estimait que « le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ». Sauf le respect dû à l’auteur des Pensées, on voudrait bien l’y voir, le nez à la fenêtre depuis deux mois. De santé délicate, n’était-il pas « à risque » ?

Dans le but de s’ébrouer un peu du côté de l’espoir au sein du marasme, on doit évoquer la haute figure énigmatique et bienfaisante du bactériologue né en Suisse Alexandre Yersin (1863-1943). De nombreux ouvrages lui ont été consacrés, le dernier en date, sauf erreur, étant le « roman sans fiction » – selon la formule de son auteur, Patrick Deville – intitulé Peste et Choléra, qui obtint le Goncourt des lycéens et fut couronné par le prix Femina.

Yersin, confrère de Pasteur, découvrit en 1894 le bacille de la peste (il porte son nom : Yersinia pestis) et le vaccin pour s’en prémunir. Une place du 13ème arrondissement de Paris lui est dédiée. Solitaire, quasi un ermite, planteur d’hévéa, ce grand voyageur, avant tout en Asie (au Vietnam, où il fonda un Institut Pasteur, il fut considéré comme « un bouddha vivant ») est le prototype du savant imaginatif et opiniâtre dont le XIXème siècle honora l’image avec ferveur.

Bousculant avec art la chronologie, Patrick Deville inscrit Yersin dans un récit foisonnant, au fil duquel l’on reconnaît aussi bien – entre maints protagonistes d’une période fertile en découvertes et explorations en tout genre – le légendaire Louis Pasteur évidemment, le chercheur allemand Robert Kock (1843-1910) qui mit à jour la bactérie de la tuberculose, Albert Calmette (1863-1933) qui inventa contre elle le BCG, ainsi que le maréchal Lyautey, Arthur Rimbaud ou James Joyce… Qui donnera son nom au covid-19 ? Stéphane Harcourt

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Florent Guéguen, l’aide aux plus démunis

Directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité, Florent Guéguen analyse la situation des sans-abri depuis le début de pandémie du coronavirus. Il craint une aggravation de la précarité chez les plus modestes.

 

Jean-Philippe Joseph – Votre fédération vient en aide aux plus démunis. Dans quelle situation se trouvent les sans-abri depuis le début de la pandémie ?

Florent Guéguen – C’est une population très vulnérable et exposée aux conséquences du virus. La raison essentielle tient à un état de santé fragile sous l’effet de maladies chroniques, d’addictions… S’ajoutent les conditions de vie dans les hébergements collectifs où les risques d’essor de l’épidémie sont importants. Les campements, bidonvilles et foyers de travailleurs migrants sont aussi des lieux sensibles, avec des problèmes d’accès à l’eau, de promiscuité, de suroccupation, un défaut d’aide alimentaire… Les risques ont été multipliés avec le confinement.

J.P.-J. – C’est-à-dire ?

F.G. – Un grand nombre d’accueils de jour a fermé. Ces services permettent de se laver, de laver ses affaires, de recueillir des informations sur les lieux ouverts, sur les points d’eau, parfois d’avoir à manger. Ils fonctionnent en grande partie avec des bénévoles. Or, au moment où les mesures de confinement ont été prises, beaucoup se sont retirés du fait de leur âge avancé ou parce que les locaux n’étaient plus adaptés à l’accueil du public. La première séquence du confinement a été très dure. L’aide directe aux sans-abri a diminué. Elle s’est reconstituée peu à peu grâce aux solidarités locales. Les réseaux associatifs ont pu se réorganiser, mutualiser leurs moyens, des services ont réouverts.

J.P.-J. – Dans quelles conditions travaillaient les salariés de ces structures ?

F.G. – L’État a donné la priorité aux soignants. C’est légitime, mais le matériel manquait aussi pour les structures sociales. À mi-avril, de nombreux centres d’hébergement fonctionnaient sans matériel de protection (masques, gel, gants, blouses…). Des salariés s’inquiétaient de leurs conditions de travail, mais le système a tenu grâce à leur dévouement. Les associations essaient de s’en sortir par le système D. C’est un point de dysfonctionnement et d’achoppement majeur avec les pouvoirs publics. Ça met tout le monde en difficulté : les hébergés, les bénévoles, les salariés, les associations employeuses qui ont une obligation de sécurité et de santé au travail.

J.P.-J. – A-t-on une idée du nombre de sans-abri malades du Covid-19 ?

F.G. – Début avril, le ministère du Logement parlait d’un millier de personnes hébergées. L’épidémie a vite progressé. À la demande des associations, l’exécutif a prolongé la trêve hivernale de deux mois, jusqu’au 31 mai. Cela a permis de maintenir les centres hivernaux et les dispositifs ouverts, et aussi de reculer la reprise des expulsions locatives. L’autre mesure positive fut la réquisition de 9000 chambres d’hôtels. Mais il aurait fallu en réquisitionner des dizaines de milliers pour confiner tout le monde. Dans ce contexte de crise sanitaire, l’hôtel est la meilleure solution si l’on veut éviter la propagation du coronavirus en milieux collectifs.

J.P.-J. – Que pensez-vous de l’ouverture de gymnases, comme à Paris ?

F.G. – Les gymnases posent deux problèmes. D’abord, la promiscuité. Certains gymnases accueillaient jusqu’à quatre-vingts personnes sur des lits de camp. C’est une sorte de négation du confinement. Ensuite, les gymnases offrent peu de sanitaires, et il n’y a en général que quelques douches… sachant que la vapeur d’eau est facteur de propagation. Cela dit, ils ont le mérite d’exister. À condition que les gens soient rapidement réorientés vers d’autres solutions, notamment les hôtels.

J.P.-J. – Quelles furent les difficultés des travailleurs sociaux pour faire appliquer les mesures d’hygiène et de confinement ?

F.G. – Parvenir à l’objectif d’un confinement de l’ensemble de la population à la rue est difficile. Il y a des personnes qui ne pouvaient pas demeurer enfermées, qui avaient besoin de se déplacer pour s’approvisionner en produits divers. Cela a amené les centres d’hébergement à assouplir leurs règles. Certains qui ne toléraient pas la consommation d’alcool dans leurs locaux ont fait des exceptions. D’autres achetaient même de l’alcool et des cigarettes pour que les personnes n’aient pas besoin de sortir. Le confinement a eu aussi des effets négatifs sur l’aide alimentaire. Des centres de distribution ont fermé, et faire la manche est devenu plus difficile, les passants ayant quasiment déserté les rues.

J.P.-J. – La création de 15 millions d’euros de chèques-services par le gouvernement fut donc une bonne idée…

F.G. – Oui, car ces chèques permettaient d’acheter de quoi manger, des produits pour les bébés, etc. Sauf que l’enveloppe est insuffisante et qu’il n’y a pas que les SDF. Il y a aussi les familles modestes qui bénéficient en temps normal de tarifs sociaux à la cantine. Ces dépenses alimentaires non prévues pèsent sur leur pouvoir d’achat.

J.P.-J. – L’aide d’urgence aux familles les plus démunies, annoncée par le gouvernement le 15 avril, répond-elle à la situation ?

F.G. – Le montant est décevant : 10 euros par personne bénéficiaire du RSA ou de l’allocation spécifique de solidarité (ASS), pour toute la période de confinement, soit deux mois, ça représente 2,0 euros par jour. C’est très faible. Et puis, que fait-on pour les 18-25 ans qui ne sont pas éligibles aux minima sociaux ? Pour les personnes âgées au minimum vieillesse, les bénéficiaires de l’allocation adulte handicapé ? Le plan de relance mis en place pour les entreprises est clair. Il se fait à coups de dizaines de milliards d’euros. On a beaucoup plus de mal à voir se dessiner le plan de soutien aux plus pauvres. Qui sont aussi ceux dont le pouvoir d’achat s’est le plus dégradé depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

En savoir plus

1995 : DEA en sciences politiques obtenu à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

2008 : Conseiller auprès du maire de Paris, en charge de la lutte contre l’exclusion et la protection de l’enfance.

2012 : Co-porte-parole du Collectif des associations unies pour une nouvelle politique du logement des personnes sans-abri et mal logées.

2012 : Nommé directeur général de la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (Fnars), qui réunit 850 associations de lutte contre l’exclusion.

2016 : La Fnars change de nom pour devenir la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS), forte de 870 associations et organismes.

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Covid, regards rétrospectifs sur l’après !

Le covid-19 plonge la communauté humaine divisée en un désarroi  universel. Qui a des antécédents flagrants dans l’imaginaire… Penseurs, écrivains et cinéastes en ont déjà témoigné.

 

Depuis Ponce Pilate, on ne s’est jamais autant lavé les mains… À part ça, c’est à toute heure que l’effroi, distillé par d’intarissables canaux, s’insinue en chacun, où qu’il se trouve sur la planète infectée, le pire étant qu’on s’habitue aux annonces aléatoires les plus baroques, fussent-elles aussitôt démenties ou mises au conditionnel. En France, n’a-t-on pas entendu suggérer que le défilé du 14 juillet, vieux rite républicain mangé au mythe, pourrait ne pas être uniquement martial ? Après les armées de terre, de ciel et de mer, après la Légion au pas compté, les gendarmes, les pompiers et la police, serait enrôlée la cohorte des médecins, infirmiers, aides-soignants, suivis des éboueurs et des caissières de Carrefour, tous personnels qui sauvent l’honneur du pays au risque de leur vie au cœur du désastre. Ne pas oublier les fossoyeurs en fin de cortège ! Le covid-19 a déchiré l’espace-temps d’un coup de hachoir. Ci-gît dans les limbes la société d’avant. Ah ! Boire une bière au soleil à la terrasse d’un café en plaisantant avec les amis… Un monde vieux, masqué, sans avenir, sinon celui d’une surveillance généralisée, avec survol de drones mouchards et téléphones mobiles espions. Le Big Brother d’Orwell multiplié par cent. Une ère vide, d’un prosaïsme encore plus terrifiant, sans joie, dans des villes désertes la nuit sans âme qui vive. J’exagère ? A peine.

Rien ne rassure de ce que répandent les informations sur les écrans. Les médecins, consultables à merci dans les journaux télévisés, pas d’accord entre eux, font part de leurs doutes quant à l’essence inexplicable du virus. Un seul émerge, rendu au rang d’icône, le professeur Raoult de Marseille, dont le portrait géant a supplanté, sur un haut mur de la Corniche, face à la mer, l’effigie de Zinédine Zidane. À la Ciotat, on fabrique des bougies parfumées à l’image de Saint Raoult et dans « la vieille cité phocéenne » – comme dit la presse locale – on redécouvre l’industrie savonnière en produisant un « savant de Marseille » avec sa silhouette en relief. Sur les chaînes privées, les blouses blanches étatsuniennes sont plus que jamais de rigueur dans le style « amour et bistouri » (Greys’Anatomy, Urgences, The Resident). Au secours, docteur House ! Nous pouvons au moins, par skype, pratiquer par vidéo-consultation, face à notre toubib, l’anamnèse ; ce bien beau mot précieux signifiant l’autobiographie de nos antécédents médicaux de patients virtuels anxieux.

Les chercheurs cherchent mais n’ont encore rien trouvé. D’une puissance militaro-industrielle à l’autre, on se renvoie la balle toxique. La Chine ment-elle ? Dans ses campagnes, ne décèle-t-on pas une promiscuité coupable avec des animaux bizarres ? Le pangolin, tiens, dont, paraît-il, sont friands les ressortissants de « l’empire du Milieu » (l’expression remonte au XIXème siècle, lorsque les Anglais signèrent avec l’empereur Xianfeng le traité mettant fin aux guerres de l’opium). Certes, la Chine n’est plus un empire, en dépit du fait que son dirigeant suprême, Xi Ping, est élu à vie. Les Chinois goûtent la viande du pangolin en préservant ses écailles à des fins thérapeutiques traditionnelles, notamment pour un genre de Viagra archaïque. Le pangolin, braconné à outrance, serait près de l’extinction. Va-t-on la souhaiter ? On se rappelle soudain ce film de 1962, Mondo Cane (chien de monde), fabriqué par l’italien Gualtiero Jacopetti, lequel, en une suite de brefs documentaires, donnait à ricaner devant des pratiques culturelles exotiques censées aberrantes, sous l’effet d’un voyeurisme ethnocentriste délirant. Trump au front de taureau persiste dans le déni, supprime en éructant l’allocation des États-Unis à l’Organisation mondiale de la santé. Ses partisans, la bave aux lèvres, klaxonnent en faveur de la reprise du travail, quand les pauvres tombent par milliers. En Pologne, le parti calotin met à profit le virus pour prêcher l’arrêt immédiat de l’interruption de grossesse. En Inde, des populations de miséreux affamés se traînent dans des égouts à ciel ouvert en guettant leur fin massive inéluctable. On prévoit que la famine va toucher 250 millions d’êtres humains…

Et l’on scrute à satiété ces images où des espèces de scaphandriers, revêtus des pieds à la tête d’une armure de plastique, se penchent sur des corps en réanimation au bord de l’apnée éternelle. Un seul mot vient aussitôt à l’esprit : science-fiction, surtout qu’au moment où l’on en est de la pandémie, se pose avec acuité la question d’un futur immédiat, quand bien même nous n’en sommes qu’au début de la catastrophe annoncée. Nous voici donc sommés d’envisager sur le champ « le monde d’après ».

La science-fiction n’est-elle pas véritablement issue du XIXème siècle, dans l’élan né de l’idée de progrès, fût-ce au prix de l’exploitation infernale d’innombrables multitudes ouvrières – soit l’invention du prolétariat – accompagnée de l’expansion coloniale ? L’Allemand Leibniz (1646-1716), qui fut à la fois philosophe, mathématicien et philologue, avait auparavant décrété que « le temps présent est gros de l’avenir ». Hegel puis Marx s’en souvinrent. Au plus fort de l’ère scientiste, Jules Verne apparut comme l’incontestable messie populaire d’un avenir gros des plus surprenantes aventures. Quelques titres des Voyages extraordinaires de cet écrivain si prolifique suffisent à ranimer la flamme de son souvenir d’anticipateur émérite : Vingt mille lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Voyage au centre de la Terre, Autour de la Lune, la Maison à vapeur, etc. On cite moins souvent son roman Sans dessus dessous, de 1889, six ans avant sa mort : il y met facétieusement en doute sa foi en les expériences imaginaires de techniques destinées à domestiquer la non-indifférente nature, dont on voit de nos jours qu’elle se rebelle avec violence. Il y va fort. Les membres de l’équipe internationale des artilleurs du Gun-Club de Baltimore, des mathématiciens, se sont mis en tête, à l’aide d’un canon monstrueux (la Grosse Bertha de 14-18 semblerait à côté une minable pétoire) d’expédier un méga-projectile destiné à redresser l’axe de rotation de la Terre, afin de le rendre perpendiculaire à l’écliptique, lequel, il faut le préciser, n’est autre que le grand cercle représentant la projection, sur la sphère céleste, de la trajectoire annuelle apparente du Soleil sur la Terre. Vaste programme, conçu dans le but de rendre possible l’extraction du charbon des zones arctiques. Une grossière erreur de calcul met fin à ce projet fou qui, par suite de l’aplatissement de la Terre aux pôles, aurait eu pour conséquences, entre autres menus inconvénients, d’assécher totalement l’Atlantique Nord et la Méditerranée, ainsi que d’élever l’archipel des Açores à la hauteur de l’Himalaya.

Entre l’utopie et la science-fiction, il est une sorte de cousinage maudit, lequel se résout dans la dystopie, qui a généralement trait, de nos jours, à la déshumanisation par la science. L’utopie – le mot vient du titre de l’ouvrage de l’érudit anglais Thomas More qui fut décapité en 1535 – tend à l’invention d’une société idéale où les hommes vivraient en harmonie suivant des lois justes, grâce à une organisation sociale dûment adaptée. On sait le rôle de l’utopie dans l’histoire des révolutions. Lénine, par exemple, qui disait « Il faut rêver », lisait la Cité du Soleil, du moine dominicain Tommaso Campanella (1568-1639), lequel prônait une république philosophique héritée de Platon, égalitaire, socialisante, où la polygamie obéirait à des critères astrologiques et où les sodomites marcheraient la tête en bas… Plus tard, Charles Fourier, en qui Marx et Engels virent une figure du « socialisme critico-utopique », théoricien de « l’attraction passionnée » (impulsion fournie par la nature avant toute réflexion) aura la faveur d’André Breton, qui composera son Ode à Charles Fourier. N’est-ce pas face aux échecs irrémédiables de la pensée utopique, mise en demeure devant la réalité brute de la cité politique à transformer, que s’engendre la dystopie ? Ils sont légion, ceux qui la pratiquent à l’heure du néo-libéralisme hégémonique, du transhumanisme agissant et autres joyeusetés. N’y a-t-il pas, notamment, Michel Houellebecq et Boualem Sansal, grand dénonciateur de la menace islamiste ?

Quant à la science-fiction proprement dite, en son « âge d’or » aux États-Unis, qui va de 1938 à 1949, riche d’auteurs devenus classiques (Ray Bradbury, Clifford D. Simak, A.E. Van Vogt, L. Sprague de Camp…) comme chez ses continuateurs, elle ne rayonne pas d’optimisme, car on ne peut transporter ailleurs, fût- ce sur une planète lointaine, que de l’humanité en état perpétuel de péché terrestre. Le film somptueux de Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, sorti en 1968, année utopique – le romancier et futurologue britannique Arthur C. Clarke a contribué au scénario – constitue sans conteste l’apogée littéral du genre. Dans le feu d’artifice d’effets spéciaux grandioses escortés par le poème symphonique aux accents tellement prophétiques d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, ce chef-d’œuvre cinématographique expose et épuise, en somme, tous les thèmes de rigueur : l’évolution de la technologie, l’intelligence artificielle, la perspective d‘une vie extra- terrestre. Passons, en glissant, sur le module du Space Opera, du type Star Wars, de George Lucas et sur Mad Max, western postapocalyptique de l’australien George Miller, prétextes à de juteuses franchises commerciales, quelles que puissent être leurs vertus spectaculaires. Le film de Kubrick, lui, constitue bel et bien une odyssée de l’espèce. À son début surgit une horde de singes anthropoïdes. Ils découvrent avec stupeur un monolithe noir tombé du ciel. Enigme compacte, sujette à pas mal d’interprétations. Allez savoir. A chacun sa vérité hypothétique. Pierre philosophale originelle ?, bloc minéral d’essence prométhéenne ?, fragment géométriquement découpé de la pierre noire de la Mecque ? En 2001, justement, les tours du World Trace Center n’étaient-elles pas anéanties au nom d’Allah ?

Le poète Fernando Pessoa a défini l’homme comme « un singe avec une montre ». Il n’a pourtant pu voir le film de Franklin Schaffner sorti en 1968, encore, la Planète des singes, d’après un roman de Pierre Boulle. Astronaute, le capitaine Taylor amerrit sur une planète aux mains de singes évolués. Ils ont réduit en esclavage des humains arriérés. Sous la protection de deux chimpanzés amicaux, Taylor, poursuivi par Zaïus, un orang-outan cruel qui est ministre des sciences, découvre les vestiges d’une civilisation humaine avancée… Au championnat des dystopies, la palme revient au roman de l’anglais Aldous Huxley, le Meilleur des mondes (1931) qui dépeint une société où les castes inférieures sont fécondées in vitro, en série (comme les Ford T), tandis que les membres des castes supérieures, les Alpha, sont grands, beaux, intelligents. Huxley remet ça en 1948 avec Temps futurs. En 2108, après la 3ème guerre mondiale qui a pris fin depuis plus d’un siècle, un chercheur en botanique venu de la Nouvelle-Zélande miraculeusement épargnée, découvre, dans Los Angeles atomisée, une société dominée par un clergé vêtu de peaux de bêtes vouant un culte au démon Bélial, autrement dit le seigneur des mouches, lequel se retrouve dans le roman de William Golding, Sa majesté des mouches (1954), dont Brook fit un film neuf ans plus tard ; où l’on voit sur une île un groupe d’adolescents naufragés passer de la barbarie à la tyrannie. Au chapitre de l’espoir relatif, on inscrit Malevil (1972) roman de Robert Merle : six survivants, dans un château, s’efforcent de recréer l’humanité avec les maigres moyens du bord, après une explosion, supposée atomique, survenue le dimanche de Pâques 1977 !

Que sera notre « monde d’après » le covid-19 ? Chi lo sa ? Sans nul doute le théâtre d’âpres luttes, à imaginer en tous sens, sous le sceau du « principe espérance ». Jean-Pierre Léonardini

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Nancy Huston, une terre d’écriture

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Nancy Huston. Née à Calgary au Canada, vivant à Paris, elle est l’auteure de nombreux romans et essais. Une oeuvre couronnée par divers prix littéraires.

à lire, commander ou télécharger : Instruments des ténèbres (prix Goncourt des lycéens et prix du livre Inter), L’empreinte de l’ange (grand prix des lectrices de Elle), Lignes de faille (prix Femina).

 

« La tentation est grande de mettre sa propre pensée en berne en se disant qu’elle ne vaut plus rien par rapport à ce qui se passe dans le monde. Et une telle attitude est plus que dangereuse ». C’est Jean Morisset qui m’a écrit cela hier, mon vieil ami québécois poète géographe octogénaire, et ça m’a un peu sauvée, car ça décrit exactement ce que je fais en ce moment: je mets ma pensée en berne. Berne, c’est la capitale du pays où je me trouve. Comme beaucoup de grands-parents d’abord enchantés à l’idée de se rendre utiles lors de la fermeture des écoles et haltes-garderies, j’ai été interdite de présence auprès de ma petite-fille en tant que vieille personne fragile. Premier choc. Du coup, le dimanche 15 mars, suivant les conseils pour ne pas dire les ordres de mon Président, je suis allée voter et puis, suivant les conseils pour ne pas dire les ordres de ma fille, attrapant ordi et valise, je me suis réfugiée chez le Peintre, mon compagnon suisse. Et en arrivant dans sa maison (mon deuxième chez-moi depuis sept ans déjà), deuxième choc : brutalement, en moi, l’écriture s’est tue.

Que terminer mon roman en cours puisse ne plus me sembler une tâche urgente dans le contexte de la pandémie et du confinement – rien de plus normal. Mais… les voix ! ces voix qui s’égosillent dans ma tête en permanence, échafaudant discussions, sketchs, opéras, engueulades, délires et thèses d’État… où étaient-elles passées ? Silence radio. Quinze jours durant, je n’ai fait qu’écrire des courriels, dévorer des informations au sujet du virus et de sa gestion dans le monde, parler au téléphone ou par Skype avec mes proches.

Absence de vie sociale à part, notre quotidien, au Peintre et à moi-même, ressemblait de façon presque pénible à ce qu’il est en temps normal. Que l’écart violent entre l’état du monde et ce quotidien agréable crée en moi un malaise, une gêne, voire un vertige, passe encore… mais pourquoi cette paralysie scripturale ? Et soudain, grâce à la lettre de Jean, je l’ai compris : c’est que, sans le vouloir, sans le prévoir, en mettant ma pensée « en Berne », c’est-à-dire en changeant de pays, en me mettant hors-sol, je m’étais éjectée de l’écriture. Car si l’écriture se fait dans la solitude, elle ne se fait pas dans le vide. Comme toute forme de création, elle est enracinée. Elle ne jaillit pas d’un esprit nomade, hors famille, hors ethnie, libre de toute attache, dégagé de la gangue de l’Histoire. Les jours ont passé, le confinement s’est précisé, renforcé, prolongé, les frontières se sont fermées, les TGV ont été supprimés. Désormais je ne peux plus rejoindre ma « vraie vie » qu’en voiture, or je n’ai pas de voiture. Et, stupéfaite, je découvre que, même quand je suis en déplacement – que ce soit au bout du monde ou dans mon pays natal –, c’est en France que j’écris. Les pays existent. Et si la frontière entre deux pays mitoyens et francophones comme la France et la Suisse romande peut sembler « symbolique » et poreuse quand tout va bien, ce n’est pas anodin de quitter l’un pour l’autre en temps de crise.

Paris est ma ville depuis près d’un demi-siècle, or cette ville vit un drame et je ne suis pas là à son chevet, je l’ai abandonnée. J’ai beau suivre de près ce qui se passe en France, je ne partage pas dans mon corps le calvaire des Français, ne respire pas le même air qu’eux. Soudain je vois que mon sol à moi, ce qui me permet d’exister, d’écrire et de respirer, ce n’est ni « la Langue française » ni « la Littérature » ni même « l’Écriture » (ainsi que le prétendent souvent des romantiques post-chrétiens en mal d’absolu), non, mon sol, à moi, Canadienne dont la jeunesse s’éparpilla entre trois pays et une dizaine de villes différentes, c’est la France. Mon sol c’est l’histoire de ma vie telle qu’elle s’est tissée jour après jour à même l’Histoire française, avec ses gouvernements successifs, son mouvement des femmes, ses grèves et manifs, ses émeutes et attentats, son monde de l’édition, ses écoles, hôpitaux, librairies, théâtres, radios et télévisions, forêts et festivals… Tout cela, qui est infini et qui est français, m’a faite ce que je suis comme adulte et, l’ayant quitté, m’étant mise en quelque sorte hors-sol, je n’ai plus rien à dire.

Le Peintre a grandi dans cette campagne fribourgeoise et la connaît par cœur. Signe de la fin de l’hiver : en passant devant une ferme hier matin, nous avons assisté à l’ouverture des étables. Une dizaine de veaux âgés de deux à trois mois ont été lâchés à l’air libre pour la première fois et se sont mis à courir, à folâtrer, à faire des cabrioles dans le champ. On aurait pu croire que chacun se livrait à cette manifestation de joie physique de façon spontanée. Mais non : il y avait clairement un chef que les autres suivaient et imitaient ; ils cabriolaient à sa suite et dans la même direction que lui. Tous sont revenus au même moment boire à l’auge devant l’étable, et puis se sont mis à cabrioler, comme un seul veau, dans une autre direction. Et je me suis dit que, bien plus qu’on ne voulait l’admettre, nous autres humains fonctionnions nous aussi par tropisme collectif. Il suffit de voir comment s’habillent les députés de l’Assemblée nationale, comment applaudissent les spectateurs au festival des Vieilles Charrues, comment s’égaille un groupe de gamins poursuivis par la police.

Espoir pour ces Chroniques anachroniques qui, le temps de cette quarantaine, tiendront lieu de sol sous les pieds d’une Hors-Sol. En explorant quelques implications et réverbérations de ce fragment de sagesse traditionnelle bantu : je suis parce que nous sommes. Nancy Huston

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Coronavirus, le jour d’après

Le 26 mars, 18 personnalités signaient une tribune commune : « Plus jamais ça ! Préparons le jour d’après ». Le 26 mai, ce sont 20 organisations associatives et syndicales qui présentent et proposent 34 mesures pour un plan de sortie de crise. Un texte rassemblant des femmes et hommes aussi divers que Aurélie Trouvé (Attac), Philippe Martinez (CGT), Jean-François Julliard (Greenpeace) et Cécile Duflot (Oxfam) « pour reconstruire ensemble un futur », le jour d’après le coronavirus !

Fort des intuitions et objectifs qui ont présidé à sa création, « œuvrer à la compréhension et à la  transformation du monde », Chantiers de culture se félicite d’une telle initiative et entend contribuer au débat citoyen qu’elle pourra susciter. Yonnel Liégeois

 

      « Les 34 mesures proposées dans ce plan de sortie de crise constituent une première contribution au débat nécessaire pour               engager la reconversion écologique et sociale de nos sociétés »

« L’heure est aux urgences sanitaires et sociales et à la satisfaction des besoins essentiels de la population, dans le respect des droits démocratiques : les semaines à venir seront décisives et le gouvernement doit urgemment changer de logiciel » affirment les associations et syndicats signataires, qui n’hésitent pas à proposer des détails et des chiffres sur chaque mesure envisagée.

« En mettant le pilotage de nos sociétés dans les mains des forces économiques, le néolibéralisme a réduit à peau de chagrin la capacité de nos États à répondre à des crises comme celle du Covid. La crise du coronavirus qui touche toute la planète révèle les profondes carences des politiques néolibérales. Elle est une étincelle sur un baril de poudre qui était prêt à exploser. Emmanuel Macron, dans ses dernières allocutions, appelle à des « décisions de rupture » et à placer « des services (…) en dehors des lois du marché ». Nos organisations, conscientes de l’urgence sociale et écologique et donnant l’alerte depuis des années, n’attendent pas des discours mais de profonds changements de politiques, pour répondre aux besoins immédiats et se donner l’opportunité historique d’une remise à plat du système, en France et dans le monde ».

« Nous voulons maintenant œuvrer collectivement pour les populariser, les compléter, les incarner à travers des luttes concrètes, et construire ensemble les conditions pour les imposer. Après la crise sanitaire et les deux mois de confinement, nous voulons nous mobiliser ensemble, au-delà du calendrier gouvernemental, pour défendre nos propositions de rupture avec un système qui pollue et épuise nos ressources, creuse toujours plus les inégalités, renforce les discriminations. Ce travail commun est la preuve que face à l’urgence sociale et écologique, des convergences sont possibles et porteuses d’espoir ».

« Parce qu’il n’y aura pas de résolution à la crise d’aujourd’hui avec les solutions d’hier ou le repli sur soi, notre travail collectif se poursuit et doit se développer avec des initiatives locales associant les militant·es de nos organisations mais, plus largement, les jeunes, les travailleur·euses, les retraité·es. La construction d’un futur écologique, démocratique, féministe et social, ne sera possible que s’il regroupe largement la population autour d’initiatives et de mobilisations locales et nationales. Parce qu’il faut défendre et développer nos services publics, relocaliser les productions essentielles, produire mieux et durablement, travailler moins pour travailler toutes et tous, déconfinons nos revendications et nos projets ! »

La liste des signataires :

Khaled Gaiji (Amis de la Terre France), Aurélie Trouvé (Attac France), Philippe Martinez (CGT), Nicolas Girod (Confédération paysanne), Benoit Teste ( FSU), Jean-François Julliard (Greenpeace France), Cécile Duflot (Oxfam France), Eric Beynel (Union syndicale Solidaires), Clémence Dubois (responsable France de 350.org), Pauline Boyer (Action Non-Violente COP21), Léa Vavasseur (Alternatiba), Sylvie Bukhari-de Pontual (CCFD-Terre Solidaire), Jean-Baptiste Eyraud (Droit au Logement), Lisa Badet (FIDL), Jeanette Habel (Fondation Copernic), Katia Dubreuil (Syndicat de la magistrature), Mélanie Luce (UNEF), Héloïse Moreau (UNL).

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