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Mai 68 : Jacques Kraemer, le théâtre entre en scène

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Metteur en scène et auteur dramatique, Jacques Kraemer balade son aérienne stature depuis de nombreuses décennies sur tous les tréteaux de France. De ses débuts jusqu’à ce mois de Mai 68 où il dirige le Théâtre Populaire de Lorraine, il nous conte son épopée. La parole d’un homme de théâtre pétri de convictions.

 

Moi qui ne conserve rien, j’ai miraculeusement retrouvé mon agenda de l’année 1968. À partir de cet objet, de mes souvenirs, de documents et livres, et d’une forte impression laissée en moi par un travail avec des étudiants marseillais sur L’École des Femmes de Molière, j’ai entrepris en 2007 une sorte d’anamnèse sur mon année 1968 ! Pendant que nous étions en tournée dans le Sud-Ouest de la France avec un spectacle de Michel Vinaver et qui devait déboucher, quarante ans plus tard en mai 2008, sur la création de ma pièce, Agnès 68

À partir de ce même agenda, j’ai même entrepris de composer un vrai-faux journal de mon année 68 ! Il s’agissait pour moi de comprendre mes trente premières années (j’avais trente ans en mai 68), de tenter de me remémorer celui que j’étais il y a quelques décennies, de prendre autant que possible la mesure du chemin parcouru depuis, de constater mes évolutions. Ceci, afin de voir si j’avais su réaliser plus ou moins un accord avec l’époque. Je sais, comme l’écrivait le poète de mes amis, Maurice Regnaut disparu, « qu’au mieux, tu seras de ton temps ».

En mai 68, je dirigeai le Théâtre populaire de Lorraine, que j’avais fondé en 1963. J’étais très engagé. Politiquement, militant du Parti communiste français. Théâtralement, dans la voie d’un théâtre populaire appuyé sur les idées de Brecht, visant à s’inscrire dans un mouvement révolutionnaire et  gagner un public nouveau, notamment celui des vallées industrielles mosellanes. Nous tournions avec Le Menteur de Corneille que j’avais mis en scène dans les villes de notre région. La grève générale, à laquelle nous nous sommes associés, nous a fait arrêter la tournée. La troupe, constituée en une sorte d’équipe autogérée, a alors entrepris de donner des petits spectacles d’intervention sur l’actualité dans les usines sidérurgiques occupées par les grévistes auxquels il s’agissait d’apporter le soutien actif des comédiens.

Cette rencontre avec le public ouvrier allait avoir de profondes répercussions, particulièrement pour moi, puisqu’elle marque ma naissance à l’écriture théâtrale, avec ma première pièce, Minette la bonne Lorraine, une parabole sur les mines de fer et la sidérurgie qui allait devenir un des spectacles emblématiques de l’après Mai 68.

En ce qui me concerne, je rejoignis les gens de la décentralisation théâtrale rassemblés au Théâtre de la Cité de Villeurbanne, futur TNP en mars 1972, dirigé par Roger Planchon. Nous allions vivre, du 21 au 25 mai, de fiévreuses journées de remises en question de la pensée et de la pratique théâtrales, une oreille collée au transistor pour suivre heure par heure l’évolution de la situation politique chaotique. Ce fut une activation formidable de la pensée et une libération de la parole, comme l’ont constaté tous ceux qui vécurent ces journées mémorables. Le 25 mai, nous avons signé un Manifeste qui est entré dans l’histoire du théâtre. Avec l’impératif éthique de maintenir le cap des théâtres publics vers la conquête de spectateurs qui ne sont pas spontanément concernés par l’art théâtral, ceux que nous avons appelés « le non-public ».

C’est cet idéal de générosité et d’intelligence qui continue, cinquante ans après, à inspirer jour après jour l’action théâtrale de ma compagnie. Ici et maintenant. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Retour sur expérience

Une réflexion que poursuit à sa façon Jacques Kraemer dans un court texte, avare de pages mais riche de convictions, un entretien conduit par le critique Karim Haouadeg ! « Un phare dans la nuit profonde » invite le dramaturge à revisiter son parcours et sa trajectoire à la lumière de ce qu’il advient aujourd’hui. De la

Opal, une enfant d’ailleurs

fondation du Théâtre Populaire de Lorraine en 1963 jusqu’à l’installation de sa compagnie à Mainvilliers (28) en 2013, de ses déboires avec la censure aux coupes de subvention érigées en sanction, l’acteur de la décentralisation se remémore plus de cinquante ans de pratique théâtrale. Pour conclure, avec la même fougue et la même force de persuasion, qu’il aspire encore et toujours à « proposer le théâtre d’art le plus exigeant et novateur à un public toujours plus large, toujours plus populaire »… Un Sisyphe des temps modernes qui présente sa nouvelle création, « Opal, une enfant d’ailleurs », du 07 au 09/06 à La Forge de Nanterre (92) et du 06 au 21/07 à la Salle Roquille d’Avignon ! Y.L.

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En guerre, un film d’action… collective

Après La loi du marché, implacable critique sociale, le cinéaste Stéphane Brizé enfonce le clou avec En guerre. Un drame collectif où Vincent Lindon campe un syndicaliste CGT en lutte contre la fermeture programmée de son usine jugée trop peu rentable. Un film politique, réaliste et captivant.

 

C’est un film d’action. Un film d’action collective, même. Peut-être faut-il commencer par là pour appréhender En guerre, le nouveau film de Stéphane Brizé, qui fut en compétition au Festival de Cannes et désormais sur les écrans. Le pire serait qu’il soit reçu comme un film à charge ou à thèse. Ce qu’il n’est pas. Pas de tendres victimes ou de méchants bourreaux cyniques. Le récit évite toute vision manichéenne et préfère un vrai face à face nourri par une volonté farouche de comprendre ce qui mène des salariés au débordement, à la violence, soudaine et furtive, qui éclate dans des reportages télé.

Les images de salariés en colère, en grève ou en pleine manifestation sur fond de fermeture d’usine sont devenues courantes dans le paysage médiatico-économique ces dernières années. Ici, Perrin Industrie, une entreprise de métallurgie, annonce sa fermeture alors qu’elle fait encore des bénéfices, qu’elle a empoché des aides d’État en vue de développer l’emploi et que les salariés ont accepté de travailler 40 heures hebdomadaires payées 35 pour garder leur job. Ce scénario est un classique de l’action syndicale. Ses détails sont pourtant moins connus du grand public. Stéphane Brizé se saisit de cette parole non tenue, argument dramatique classique par excellence, pour dérouler une trame narrative menée tambour battant. Les salariés ont quatre mois pour mener la bataille et tenter de s’opposer à la délocalisation du site, jugé trop peu rentable par les actionnaires. Une injustice contre laquelle l’État lui-même ne peut rien…

Au-delà du suspense narratif qui tient le spectateur en haleine, le film assume une visée pédagogique et revendique une matière réaliste. Stéphane Brizé a enquêté pendant plusieurs mois et s’est inspiré de la lutte, en 2009, des salariés de Continental emmenés par Xavier Mathieu, ancien délégué syndical crédité au scénario ; de celle des salariés d’Air France qui en étaient venus à déchirer la chemise d’un de leur DRH à la sortie d’un comité d’entreprise mouvementé en octobre 2015 ; de celle des 38 ouvriers de Métal Aquitaine de Fumel, dans le Lot-et-Garonne, qui font encore tourner l’usine qui a servi de décor au tournage. Les impératifs temporels et le cadre institutionnel réels – bataille judiciaire, jeu du dialogue social, tenue des assemblées générales, des grèves et des manifestations – apportent les nuances des deux visions qui s’opposent et rythment savamment cette course contre la montre.

Le récit assume son indignation sur le sort des ouvriers, démolis par la financiarisation de l’économie, mais sa rigueur presque documentaire parvient à déconstruire l’image archétypale du syndicaliste CGT borné. Auréolé du prix d’interprétation à Cannes il y a trois ans pour son rôle de chômeur taiseux et d’employé sidéré par la violence du monde du travail dans La loi du marché, Vincent Lindon endosse ici le costume du leader de la contestation avec une colère et une fierté palpables. Et lorsqu’en pleine réunion de CE, il lance à son PDG « vous en avez un d’boulot, vous ?! », on ne sait plus bien qui s’indigne. Lui ? Son personnage ? Les deux ? Dominique Martinez

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Léonardini, un feu d’artifice critique

Pressés par le temps,  peu de critiques dramatiques se penchent sur leur pratique et tentent de la penser. Jean-Pierre Léonardini comble de superbe matière cette lacune avec Qu’ils crèvent les critiques !. Un libelle qui reprend et parodie avec ironie le fameux titre du spectacle de Kantor, Qu’ils crèvent les artistes !

 

Sa pratique, Jean-Pierre Léonardini la pense, mais saisie au cœur du monde, en plein cœur de l’Histoire : comment pourrait-il en être autrement ? Ce qui nous est proposé ici, ce qu’il nous offre avec générosité, c’est la description savoureuse et d’une terrible lucidité d’un chemin de vie tout entier consacré au théâtre. « Pourrait-on, s’il vous plaît, s’épargner la nostalgie ? Ce n’est pas facile, savez-vous, il n’y a pas que la jeunesse envolée. Il y a aussi le monde où nous sommes ». Tout est dit et de belle manière, un ton, sourire aux lèvres si j’ose dire, dont il ne se départira pas durant tout le livre, tout un style aussi. Parce qu’il faut le clamer d’emblée, Qu’ils crèvent les critiques ! est aussi un feu d’artifice de grand style. Rien d’étonnant de la part de quelqu’un qui a toujours martelé que la besogne critique, comme il la nomme avec justesse, « procède avant tout d’un genre littéraire » et que le point de vue qu’elle développe est « soupesé sur une délicate balance dont le curseur est le style ».

Voilà qui le distingue de la majorité de ses confrères actuels. Car, il faut bien le dire, Jean-Pierre Léonardini est sans doute le dernier d’une grande lignée de critiques que notre pays a connu. Finie la critique, finis les critiques, si j’ai bien compris le titre de l’ouvrage… En vertu de quoi, il se permet avec impertinence de nous offrir cet « adieu aux armes de la critique tout personnel » dans un bouquet final où il a l’élégance de citer auteurs, acteurs, metteurs en scène, critiques, ces derniers presque tous disparus, et aussi camarades de travail qui l’ont côtoyé au journal L’Humanité où il a toujours voulu œuvrer par conviction et malgré des offres de supports plus argentés. En un peu moins d’une dizaine de chapitres (neuf exactement, avec un avant-propos), Jean-Pierre Léonardini retrace l’histoire du théâtre, exemples précis (de spectacles) à l’appui, sur plus d’un demi-siècle. À ce jeu large, place est faite aux événements de mai 68, notamment au Festival d’Avignon et aussi avec la déclaration de Villeurbanne, le Festival qui est la pierre angulaire de toute notre activité théâtrale, laquelle, Jean Jourdheuil nous l’a bien dit, fonctionne désormais sous le signe de la « festivalisation ».

Longues descriptions et réflexions des nombreux Festivals d’Avignon auquel l’auteur a participé très activement, notamment lors de l’édition 2003, année où Bernard Faivre d’Arcier, alors directeur, fut contraint d’annuler la manifestation à cause du mouvement des intermittents. Léonardini était bien là, l’« arme critique au pied » pour accompagner le mouvement et en rendre compte dans les colonnes de l’Huma. Il était encore là, et bien là, lors de l’année 2005, qui vit naître la querelle des « anciens » et des « modernes » (c’est du moins ainsi que les thuriféraires du festival et de sa direction, avec des critiques appointés par eux, tentèrent de résumer les choses), alors qu’il n’y avait qu’un rejet – celui notamment des spectacles de Jan Fabre et de Pascal Rambert – de très mauvaises et indignes productions… Je le sais pour avoir bataillé à l’époque aux côtés de Léonardini, lequel ici, à nouveau, s’en donne à cœur-joie, mais avec la sagesse de celui qui voit désormais les choses avec recul, mais passion toujours chevillée au corps…

Ce livre, en effet, est un livre de passion, celle de la vie tout simplement. Il faut lire la description de certains spectacles qui hantent encore sa mémoire (et la nôtre), ceux du Chéreau des mises en scène de la Dispute ou de Dom Juan, par exemple. L’énumération des différentes versions de la pièce de Molière, de Vilar à Bourseiller en passant par Maréchal ou Sobel, est un modèle du genre. Léonardini est un peintre et un portraitiste, entre autres qualités, de première grandeur. Les étudiants en études théâtrales feraient bien d’aller y jeter un œil, histoire de revivifier une mémoire défaillante ou jamais activée. En son temps, Antoine Vitez avait énoncé en ouverture de sa revue, L’Art du théâtre : « Nous parlerons de la critique de théâtre. Si souvent faible soit-elle en France, si borné soit son horizon, si pauvres ses mobiles et si petite son instruction, elle nous intéresse toujours, l’examen des tendances dont elle donne en creux témoignage nous éclaire à tout moment sur la situation politique où nous nous trouvons ». Pas de témoignage en creux chez Jean-Pierre Léonardini, qui pose la question haut et fort : « Face au désordre du monde, le théâtre peut-il faire chambre à part ? » Inutile d’ajouter que la question induit d’elle-même la réponse. Cela nous vaut un beau chapitre intitulé « le rêve tamisé par la force des choses », cela nous vaut un constant balancement entre ce qui est de l’ordre de l’intime (ah, le temps qui est passé et la mémoire désormais surchargée de si grands souvenirs) et ce qui concerne les affaires du monde (et du Parti).

Au vrai d’ailleurs, aucun des qualificatifs de Vitez concernant la critique ne lui convient. Léonardini est homme de (grande) culture, il a le bon goût de l’exprimer de la manière la plus simple afin qu’elle soit accessible à tous. Tout son programme. Jean-Pierre Han

Le 18 juin, au Théâtre Paris-Villette, l’Association professionnelle de la critique (APC-TMD) a décerné à Qu’ils crèvent les critiques ! son Prix du meilleur livre de l’année sur le théâtre.

 

 Le théâtre fait salon

Sous l’égide de la revue Frictions, théâtres-écritures, fondée et dirigée par notre confrère et contributeur Jean-Pierre Han, se déroule les 02 et 03/06 à La Générale de Paris, le premier Salon de la revue de théâtre. Un événement, original et inédit, qui devrait combler de plaisir et de curiosité tous les amoureux des planches ! Une occasion exceptionnelle pour découvrir nombre de revues, souvent au tirage limité et à diffusion confidentielle, où pourtant s’affichent moult signatures de qualité ou de renom : Ent’revues, Théâtre/Public, Ubu, Parage, Incise, et bien d’autres… Bonheur suprême pour tous les accros du genre ? La librairie théâtrale Le Coupe-Papier proposera un large échantillon de revues aujourd’hui disparues, qui ont marqué pourtant l’histoire de la scène, hexagonale et internationale.

Avec, durant deux jours, un impressionnant éventail de rencontres, lectures et débats animés par une belle brochette de dramaturges, metteurs en scène, historiens et critiques toujours prompts à échanger avec fièvre et passion devant le rideau rouge : Lucien Attoun, David Ferré, Gilles Aufray, Chantal Boiron, Robert Cantarella, Caroline Châtelet, Johnny Lebigot, Léonor Delaunay, Karim Haouadeg, Diane Scott, Eugène Durif, Magali Montoya, Philippe Malone, Nikolaus… Un rendez-vous à ne pas manquer ! Yonnel Liégeois

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Mai 68 : Jacques Aubert, que s’est-il vraiment passé ?

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Que s’est-il vraiment passé en Mai 68 ? C’est un peu tiré par les cheveux, mais je peux vous en parler savamment. À l’époque, je tenais un salon de coiffure sur le Boulevard Saint-Germain. En fait, tout a commencé avec l’invention de l’effilage au rasoir qui eut pour effet une augmentation du prix de la coupe de cheveux. Ce qui entraîna une désertification des salons de coiffure, ce qui eut pour conséquence une augmentation de la longueur des cheveux des plus démunis, et en premier lieu des jeunes, qu’ils fussent étudiants ou pas.

Les ouvriers, en ces temps-là, propres sur eux et cravatés, ne cédèrent pas à cette tentation. Voulant rester les oreilles dégagées, ils réclamèrent que les employeurs prissent en compte l’augmentation du merlan*. Le patronat s’y refusa, arguant qu’il ne pouvait être tenu responsable du dynamisme capillaire de la classe ouvrière. Une réponse qui engendra un certain mécontentement chez les salariés de tout poil. Chez les étudiants aussi, la grogne allait crescendo. Les loustics ne comprenaient pas qu’on leur interdise le dortoir des filles, vu qu’eux-aussi avaient besoin du peigne démêlant pour leur tignasse. Si certains recteurs allèrent jusqu’à dire qu’il s’agissait là d’un prétexte, la suite ne tarda pas à démontrer qu’ils se mettaient le bigoudi dans l’œil. De Gaulle, qui présidait la France depuis une dizaine d’années et qui était chauve, ne comprit pas la nature du conflit et au lieu d’envoyer les tondeuses, il déploya ses CRS. Qui, la tête trop près du casque, ne trouvèrent rien de mieux que d’empoigner les jeunes par les cheveux pour leur crêper le chignon !

Les ouvriers, c’est congénital, dès qu’il voit un cogne taper sur quelqu’un, fusse-t-il jeune, instruit et velu, ça les défrise ! Bientôt, au comble de la protestation, les étudiants cabossés refusèrent d’aller en cours et les prolos, mécontents et colériques, n’allèrent plus travailler non plus. De Gaulle, dans l’espoir de mater tout ça, mit son képi sur sa tête et s’en alla voir le Général Massu qui, bien qu’il ait lui-aussi la boule à zéro, possédait quelques chars. La tentation fut grande d’envoyer deux trois obus sur les gueux, mais vu qu’il ne sortait plus rien des usines et que si l’on massacrait les prolos, il n’en sortirait pas d’avantages, le patronat préféra négocier. C’est Georges Pompidou, un moins chauve que les autres et Premier ministre, qui s’en chargea. À Grenelle, ce fut « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette ».

La broussaille sourcilleuse d’un Pompidou n’empêcha point Jojo, Séguy le syndicaliste tout rougeaud qu’il était, de frisoter de la tonsure sur un avenir meilleur et il fallut lui céder du terrain. Entre autres choses, il obtint l’augmentation de la prime de coiffure pour tous et les étudiants, même mal coiffés, furent autorisés à tenir les filles par la main. C’est alors que De Gaulle eut du cran ! Rappelant qu’à la Libération lui-aussi avait eu la raie sur le côté, il demanda aux gens s’ils l’aimaient encore. Il se trouva une majorité, dont les cheveux s’étaient dressés sur la tête à la vue des barricades, pour dire que oui, au fond, oui, ils l’aimaient encore et ce fut la fin de 68. À partir de là, chacun eut les cheveux qu’il voulait et la maison L’Oréal, qui fabriquait des shampoings, devint la plus riche entreprise du monde. Jacques Aubert

*À la grande époque des perruques, les coiffeurs qu’on appelait « perruquiers » devaient poudrer les dites perruques pour en masquer la crasse (on n’utilisait pas d’eau pour ne pas décranter la perruque). Les coiffeurs vaporisaient abondamment la poudre sur le client qui se masquait le visage avec une sorte de cornet en papier. Résultat ? Le coiffeur se retrouvait tout « enfariné ». Comme les petits poissons prêts à frire, les fameux merlans !

 

68, année érotique

Tel est le titre du documentaire de Claude Ardid et Philippe Lagnier, diffusé le 25/05 à 22h25 sur France 3 ! Avec le plaisir d’y découvrir la contribution de notre ami Jacques Aubert : « J’y fais une apparition mais je ne sais si c’est pour mes connaissances sur le sujet ou, justement, pour mon absence de connaissances… En fait, je ne sais rien et pour moi aussi, ce sera la surprise. Si je fus filmé et interviewé longuement, chez moi et à la fête de l’Huma, j’ignore ce qu’au montage le réalisateur a décidé de garder. Et, surtout, ce qu’il a bien voulu retenir de tout ce que j’ai raconté… ! ».

En tout cas, l’affiche s’annonce alléchante à la lecture de la présentation qu’en fait la chaine publique. « Une autre révolution a eu lieu en 68 : celle des mœurs. Virginité, fidélité, mariage : les tabous d’après-guerre sont bousculés. Les slogans politiques ont été oubliés, mais l’émancipation sexuelle est restée. Des Français anonymes racontent leur « année 68 ». Ils étaient étudiants, lycéens ou déjà dans la vie active. Leurs témoignages se mêlent aux archives pour restituer l’ambiance de l’époque. Une belle rétrospective, riche en témoignages souvent drôles, parfois bouleversants, qui permet de réaliser le chemin parcouru jusqu’à aujourd’hui et les combats menés. Des récits relatés avec une grande liberté de parole et de nombreuses images d’archives transportent le téléspectateur au cœur de cette époque fascinante ». Cul nu ou pas, seul(e) ou à plusieurs, squattons divans et canapés pour mater la petite lucarne ! Et gageons que 2018 s’affiche aussi comme un bon cru érotique, envers et contre Jupiter… Yonnel Liégeois

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Mai 68 : Dominique Grange, la voix des insurgés

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

« Grève illimitée », « Chacun de vous est concerné », « Les nouveaux partisans »… Tous les acteurs de Mai 68 les ont fredonnées, ils se souviennent encore de ces chansons mythiques composées et interprétées aux portes des usines par Dominique Grange. Cinquante ans après les faits, la rebelle au cœur rouge nous conte pourquoi elle continue de lutter, guitare en bandoulière.

 

Je me souviens de la façon dont « ça » a commencé… Un appel du chanteur Lény Escudero à la radio : « Eh, les artistes, o.k., c’est la grève générale, mais vous ne croyez pas que nous, les chanteurs, sommes des privilégiés ? Si on mettait nos petites chansons au service de cette lutte… Une « grève active », en somme ! ».

Depuis plusieurs jours, ça chauffait au Quartier Latin et je me demandais ce qu’une chanteuse comme moi pouvait bien aller faire parmi les étudiants. Quelle était ma place dans ce mouvement naissant qui chaque jour s’étendait davantage ? À l’époque, je chantais dans des cabarets rive gauche, tel le mythique « Cheval d’Or », fondé par l’ami Léon Tcherniak qui y accueillit nombre de jeunes chanteurs devenus célèbres depuis. Je venais juste d’enregistrer un 45 Tours produit par Guy Béart chez Temporel. Mais lorsque j’ai entendu l’appel de Lény, ça n’a pas traîné : j’ai pris ma guitare et j’ai foncé à Renault-Billancourt, où déjà les soutiens commençaient d’affluer. Je ne devais plus rentrer chez moi ces quelques semaines qu’allait durer le « Mouvement « , saisie par l’élan révolutionnaire inattendu de ce joli mois de Mai 68.

À partir de là, du Comité de grève active à Bobino au Comité Révolutionnaire d’Agitation Culturelle à la Sorbonne (CRAC), je n’ai plus rien fait d’autre que chanter partout : usines occupées, tris postaux occupés, facs occupées…Bientôt, nous nous sommes retrouvés nombreux, « chanteurs rive gauche » pour la plupart, à répondre à l’appel des comités de grève, portant nos chansons d’une usine à une autre, loin de l’effervescence du Quartier latin, au fin fond des banlieues : Bois-Colombes, Issy-les-Moulineaux, Gennevilliers, Poissy, et d’autres… Lorsque le carburant venait à manquer, des grévistes nous offraient parfois un jerrycan de quelques litres d’essence. Pour que nous puissions repartir vers une autre usine en lutte. Solidaires.

Comment accepter le « retour à la normale », après ces semaines de dialogue et de fraternité avec ceux qui toujours écrivent l’Histoire, prêts à lutter jusqu’à la mort s’il le faut, n’ayant rien à perdre, capables d’ébranler le pouvoir, voire de le prendre, parce qu’ils sont les véritables créateurs des richesses : les ouvriers ! Comment ne pas se souvenir qu’à la fin des concerts de soutien, souvent improvisés dans les cantines, nos conversations avec les grévistes se prolongeaient et qu’au-delà des revendications, c’étaient aussi leurs aspirations à la révolution prolétarienne et à l’abolition de la société de classes qui s’exprimaient…

Je ne peux pas ne pas témoigner du fait que ces échanges-là ne plaisaient guère aux permanents syndicaux…Certains nous désignaient même parfois la sortie de façon assez musclée, nous rappelant que nous étions venus pour chanter et non pour causer politique avec les grévistes ! Déjà la « reprise » s’amorçait, à l’horizon des Accords de Grenelle… Il fallait faire rentrer dans le rang les plus récalcitrants, j’entends par là les éléments les plus combatifs de la classe ouvrière, ceux qui, prêts à aller « jusqu’au bout », refusaient d’avance toute capitulation. Aussi, à force de participer avec ces « irréductibles » à des discussions qui mettaient en avant la lutte de classe et le renversement de l’état capitaliste, certain(e)s d’entre nous furent bientôt stigmatisés comme de dangereux « aventuristes » et interdits de séjour dans les usines occupées, via un petit communiqué venimeux publié dans l’Huma ! En 69, j’abandonnai ma « carrière » de chanteuse pour « m’établir » dans une usine de conditionnements alimentaires comme « O.S. » sur machine.

L’expérience vécue en mai 68 dans les usines en grève a fait basculer ma vie. Et si aujourd’hui j’ai repris ma guitare, c’est pour transmettre ce qui me paraît essentiel : la mémoire contre l’oubli, la résistance contre la soumission. J’ai choisi mon camp, « Guerrillera » de la chanson, engagée à perpétuité ! ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

À écouter

« Notre longue marche », un CD de 19 chansons, des anciennes aux plus récentes. « Des lendemains qui saignent », un CD de 10 chansons pour dénoncer « le grand abattoir de 14-18 » et dire encore une fois non à la guerre. « N’effacez pas nos traces », un CD de 15 chansons sorti pour le 40ème anniversaire de Mai 68. Avec livret et pochette illustrés à chaque fois par le dessinateur Tardi, son compagnon. Un florilège de chansons emblématiques, mais aussi de nouvelles compositions à découvrir, telles les superbes « Droit d’asile » ou « Petite fille du silence ». Des albums à offrir ou à s’offrir, bouches déliées et poing levé ! Y.L.

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Mai 68 : Henri Krasucki, retour sur événement

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Henri Krasucki, futur secrétaire général de la CGT de 1982 à 1992, participa en mai 1968 aux négociations de Grenelle. En mai 1998, il nous recevait en son HLM parisien pour témoigner sur les grandes questions qui marquèrent ce chaud printemps. Entre l’évocation de grands airs d’opéra et le souvenir des camps d’extermination gravé sur son avant-bras, un long dialogue savoureux et chaleureux. Vingt ans plus tard, ses propos n’ont perdu ni saveur ni verdeur, Chantiers de culture les offre à ses lecteurs.

 

 

Yonnel Liégeois – En charge de la politique revendicative de la CGT en mai 68, vous étiez aux premières loges lors des événements qui ébranlèrent la France

Henri Krasucki lors des discussions de Grenelle, Georges Pompidou alors premier ministre

de cette époque. Quelle appréciation globale en retirez-vous ?

Henri Krasucki – Mai 1968 fut un événement d’une portée immense, d’une richesse extraordinaire dans son contenu. La plus grande grève de notre histoire, entre huit à dix millions de grévistes unis sur un ensemble de revendications sociales, économiques et de libertés, mais non sur un bouleversement politique. Un mouvement étudiant de masse, porteur d’aspirations justifiées dans sa grande majorité. Un bouillonnement d’idées dans toute la société qui a porté loin. L’une des plus grandes victoires revendicatives, après 1936 et la Libération. Un échec politique de la gauche. Contraint de reculer au plan social, De Gaulle a su, par une manœuvre habile, utiliser l’absence d’une alternative crédible d’union à gauche que refusaient François Mitterrand et ses alliés et la crainte qu’inspirait une image fausse de Paris à feu et à sang favorisée par les outrances des extrémistes et la violence de la répression. Mais la vie n’avait pas dit son dernier mot, loin s’en faut.

 

Y.L. – A défaut de prévoir la révolte qui allait exploser, perceviez-vous les signes

Georges Séguy, à la tribune des Renault de Billancourt

avant-coureurs d’une crise en gestation ?

H.K. – Personne n’a prévu ni ne pouvait prévoir une pareille explosion. Ces choses-là fonctionnent comme des forces de la nature et jamais une grève générale, illimitée, ne se décrète. Mais les signes avant-coureurs étaient bien visibles pour nous avec les fortes grèves des mois précédents et même davantage. Un fort mécontentement s’accumulait dans le monde du travail en raison du blocage de toute politique sociale, des attaques contre la Sécurité sociale et d’une atmosphère monarchique dans les entreprises. Loin d’être de génération spontanée, l’explosion, engendrée par la violence de la répression contre les étudiants et encouragée par la réussite de la grève nationale du 13 mai et ses manifestations, résulte de cette accumulation de mécontentements et d’actions.

 

Y.L. – Au plus fort de la paralysie du pays, doit-on parler d’une rencontre

A la Une de La Vie Ouvrière en 68, le magazine de la CGT

manquée ou d’une impossible rencontre entre étudiants et travailleurs ?

H.K. – Je crois plutôt qu’il faille parler d’une rencontre manquée. La masse des étudiants était mobilisée sur des objectifs dont la CGT était solidaire. En bien des villes de province, la rencontre a eu lieu et une sympathie réciproque s’est forgée entre étudiants et salariés. À Paris, les tentatives irréalistes et dangereuses de ceux qui se sont instaurés les porte-parole des étudiants au plan national ont rendu difficiles les conditions d’une vraie rencontre et c’est dommage. Il a fallu, en urgence, éviter des risques qui auraient pu conduire à une tragédie nationale si les travailleurs n’avaient gardé leur sang-froid avec la CGT. Ce qui ne dispense, aujourd’hui, aucun protagoniste, aucune des organisations concernées, à s’interroger sur ce qui lui revient.

 

Y.L. – Peut-on dire que Mai 68 a fait sauter des blocages, a produit au sein de la CGT des avancées significatives ?

H.K. – Il faudrait avant tout parler du « significatif » bilan social qui va beaucoup plus loin que le « Constat de Grenelle » ! Pour la CGT, Mai 68 représente un mouvement de tous les salariés, une étape nouvelle dans la conduite démocratique des luttes. Avec une ouverture extraordinaire sur le débat et la prise de parole, la conscience aiguë de se sentir maître de son mouvement, un foisonnement fantastique d’initiatives individuelles et collectives. C’est le temps où des questions nouvelles élargissent le champ syndical. Ces événements ont aussi bousculé la vie interne de la CGT en lui insufflant une vie et un style démocratiques plus intenses. « La grève aux grévistes, le syndicat aux syndiqués avec et pour l’ensemble des salariés », y a-t-il quelque chose de plus actuel encore ?

 

Y.L. – En quoi, selon vous, l’esprit de 68 anime encore les grands débats d’aujourd’hui ?

H.K. – 1968 et les temps, les expériences qui ont suivi. Cette période est synonyme d’un formidable changement de mentalités dont nous n’avons toujours pas fini de mesurer les conséquences. Dans bien des domaines, qu’il n’est pas possible d’énumérer ici. Un élargissement du champ d’activité du syndicalisme. Une émergence des problèmes que l’on appelle « de société ». La force de l’exigence de l’égalité des femmes. L’un des grands problèmes de l’activité syndicale, comme d’ailleurs de la vie au travail et dans la société, est la conjugaison de la démocratie directe et de la démocratie représentative. Le « je » et le « nous », l’affirmation de l’individu et la participation à tout ce qui est d’intérêt commun. Propos recueillis par Yonnel Liégeois.

 

Militants de 68

Dans sa livraison de juin (N°304), le mensuel Sciences Humaines consacre trois pages à Mai 68. Sous forme de chronique de livres, dont « Changer le monde- changer sa vie, enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France », paru aux éditions Actes Sud… Une somme de plus de mille pages, concoctée par un collectif d’une trentaine de sociologues et de politistes sous la direction d’Olivier Fillieule, Sophie Béroud, Camille Masclet et Isabelle Sommier, quatre universitaires aux qualités reconnues. « Un ouvrage qui renouvelle en profondeur l’analyse des événements de 68 », écrit Anna Quéré, « loin, très loin de l’image d’Epinal d’un Mai 68 cantonné au milieu étudiant et au Quartier latin ». Un regard en profondeur et de longue haleine, à l’instar du « 1968, de grands soirs en petits matins » de l’historienne Ludivine Bantigny, une approche et une analyse fondées sur trois décentrements majeurs : géographique (régions et villes de province), chronologique ( de 1966 à l’élection présidentielle de mai 81) et biographique ( pas les leaders mais les militants ordinaires, la place des « établis » et du mouvement féministe). Loin des discours convenus, un portrait de groupe vivifiant, un ouvrage passionnant. Y.L.

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Mai 68 : cinquante ans déjà !

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture inaugure avec trois ouvrages majeurs et une originale collection de films. Avant de laisser la parole, au fil du mois, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Rues dépavées, voitures incendiées, barricades assiégées, facs et usines occupées, visages ensanglantés… La capitale à feu et à sang, Paris brûle-t-il ?, s’interroge le citoyen de province à cent lieux des émeutes qui secouent le Quartier latin. À l’heure où l’ORTF est en grève, que les journaux télévisés sont pilotés en direct de l’Elysée, seules les radios périphériques commentent les événements. Au cœur de l’action, voix essoufflées entre jets de grenades lacrymogènes et charges des CRS !

Loin de l’effervescence parisienne, entre Cherbourg sa ville natale et l’université de Caen où il est inscrit en section philo, un jeune homme vit aussi des heures chaudes. Mais depuis quelques mois déjà… « À Caen, Mai 68 commence en janvier », se souvient Jean-Pierre Le Goff dans La France d’hier, Récit d’un monde adolescent, Des années 1950 à Mai 68. Avec la réception mouvementée  au cri de « Peyrefitte démission » du ministre de l’Éducation nationale venu inaugurer la nouvelle fac des Lettres le 18 janvier et, quelques jours plus tard, la grève illimitée votée par les 1500 ouvriers de l’usine Saviem de Caen. Le 26 janvier, la manif ouvrière, que les étudiants ont rejointe, tourne à l’émeute. Des affrontements qui durent toute la nuit, plus de 200 blessés, une répression policière qui suscite une large indignation. « Des triques à la mode de Caen », titre Le Canard Enchainé en première page ! Plus sérieusement, l’éditorialiste du quotidien Ouest-France constate que « pour la première fois à Caen, des jeunes sont descendus dans la rue. Avec des pierres dans les mains et des boulons dans les poches ». Et de poursuivre : « Dévalorisés à l’usine, ces jeunes ont voulu vendredi se valoriser dans la violence […] Il est urgent de prendre conscience de l’impatience de tous ces jeunes, impatients à vingt ans de mordre au fruit d’une vie dont on ne cesse de vanter le progrès ! Déçus trop longtemps, ils finiront par se croire collectivement victimes d’un mirage. Et ils viendront dire à leurs aînés qu’on leur a menti ». La mèche est allumée, les meneurs autoproclamés du printemps parisien, « juif-allemand » ou maoïste, n’ont toujours pas accaparé les feux des projecteurs, désormais plus rien ne sera jamais comme avant !

Qu’on se le dise et avant tout qu’on le lise, « La France d’hier » est un grand livre ! Pas seulement parce qu’il narre les événements de mai 68 d’un regard décalé, surtout parce qu’il les replace dans le contexte généralisé d’une France en pleine mutation, en plein basculement d’une époque l’autre où tous les repères générationnels hérités de l’après-guerre, éthiques – politiques – économiques, arrivent à saturation. Un modèle social s’effondre, la frustration est  son comble. Et si l’impossible devenait possible : vivre dignement, partager les fruits de la croissance, libérer la parole, proclamer l’égalité des chances à l’école, briser les chaînes de l’usine ? À travers son parcours singulier d’un adolescent de province, Jean-Pierre le Goff en sociologue avisé nous conte de l’intérieur ce basculement sans retour dans un autre monde. Au lendemain de la guerre d’Algérie et en pleine guerre du Vietnam, entre catéchisme et premiers baisers volés, « les débuts de la grande consommation et des loisirs de masse, le livre de poche, le cinéma, la publicité, les lumières de la ville, le quotidien des femmes, le yéyé »… Une plongée fascinante, non sans humour et tendresse, dans cette France d’antan que la ménagère de moins de cinquante ans n’a pu connaitre, un document passionnant pour les survivants de ce temps révolu auxquels Le Goff offre une seconde jeunesse !

 

Et l’historienne Ludivine Bantigny, enseignante à l’université de Rouen Normandie, de lancer un autre pavé dans la mare avec la publication de 1968, de grands soirs en petits matins, un titre en hommage au fameux film de William Klein, tourné au jour le jour en ces heures chaudes ! Dès 1967, les braises sont ardentes, les disparités flagrantes, les grèves fréquentes. La production stagne, le chômage s’accroit, « fin 1967 à Longwy, les moins de 25 ans représentent désormais 50% des demandeurs d’emploi contre 25% deux ans auparavant […] Plus de 5 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté et 2 millions de salariés gagnent moins de 500 francs par mois, soit l’équivalent de 750 euros ». Non, contrairement au célèbre éditorial du quotidien Le Monde, la France ouvrière ne s’ennuie pas en ces années-là : elle souffre, galère, courbe l’échine et ne dit mot, se révolte parfois. À la Rhodiaceta de Besançon en février-mars 67, en Guadeloupe aux mêmes dates, aux chantiers navals de Saint-Nazaire en avril, pour ne citer que les conflits les plus emblématiques et au retentissement national… À l’unisson de Le Goff, en ce mois de janvier 68, « Caen fut « banc d’essai » et rampe de lancement », note la chercheuse aux premières pages de son volumineux ouvrage. De premiers liens se tissent entre monde ouvrier et monde étudiant, ténus et fragiles. Les jeunes de la fac sont souvent marqués par une idéologie d’extrême-gauche, les jeunes à l’usine les considèrent pour beaucoup comme des « favorisés, des fils de bourgeois ». Si la population étudiante a explosé (500 000 en 1968, 100 000 vingt ans plus tôt), il n’empêche : les enfants d’ouvriers ne représentent que 10%, les enfants de paysans 7%… Pas étonnant donc que les deux mondes se toisent, s’épient, s’observent ! Hors les outrances des uns, les jeux de mots douteux des autres, la rencontre se fera pourtant au fil des événements.

C’est le grand mérite du livre de Ludivine Bantigny : quitter le pavé parisien et plonger dans les archives pour s’en aller explorer les chemins de province. Partout où ça bouge, ça parle, ça lutte… Elle déroule « l’événement 68 » pour montrer en profondeur ce qui change : l’avénement, l’éclosion d’un temps nouveau où chacun prend le temps de se parler, de se rencontrer, de se connaître et se reconnaître en de communes aspirations ! Ce qui compte, au final ? « Le temps d’un printemps, l’événement a renoué avec la démocratie du quotidien, il a bouleversé des existences », conclue l’historienne. « Il a rendu palpable le spectre d’autres avenirs, renoué avec l’hypothèse de la révolution en la rendant tangible et possible, fait de l’imagination une action. Le travail, les métiers, la culture, l’âge, l’art, le corps et la sexualité, le temps même y ont été repensés ».

 

Un bouleversement dont témoigne à juste titre Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu ! Une démarche inédite, comme surgie de l’imaginaire de soixante-huitards sur le retour : enfants, jeunes et adultes, étudiants et ouvriers, salariés ou professions libérales de tout bord, reprendre fil avec leur mémoire et témoigner de « leur » Mai 68… Sans filtre, sans censure, en dix lignes ou trois pages, juste leurs récits organisés et coordonnés par trois universitaires, spécialistes de cette époque ( Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille et Erik Neveu). « C’est un livre d’histoire, d’histoires au pluriel », précisent les trois chercheurs dans la préface, « écrit par des anonymes. Tel est le premier pari du livre : redonner la parole à celles et ceux qui en ont été privés au fur et à mesure des commémorations décennales ». Et de poursuivre : « les témoignages rassemblés ici, dans tout leur bariolé, disent à hauteur d’homme, à hauteur de femme, à hauteur d’enfant, ce que fut la chair concrète de l’événement ».

Une affirmation qui se vérifie au fil des pages. Le Havre, Valenciennes, Dijon, Niort, Poitiers et tant d’autres villes, quartiers cossus ou banlieues ouvrières, fils à papa ou femme au foyer, acteur chaud bouillant ou spectateur atterré, employée des postes ou animateur culturel : ils viennent de partout et parlent de tout. Surtout, quelle que soit leur appréciation finale, victoire ou défaite, de « leur » Mai 68, du comment et pourquoi ces quelques semaines hors norme ont chamboulé, transformé leur existence. À jamais. Un livre aux senteurs poétiques et sensuelles quand l’ordinaire se révèle extraordinaire, des pages libérées de toute langue de bois à picorer au fil du quotidien pour que perdure le bonheur du dire ensemble. Yonnel Liégeois

À voir, le 02/05 sur la chaîne Toute l’Histoire à 20h50 : Les racines de mai, un documentaire de David Martin (60mn). Bien avant le fameux printemps, le film révèle combien la colère grondait dans le pays dès 1967 ! En compagnie des deux historiens Ludivine Bantigny et Xavier Vigna, retour sur les faits au côté des ouvriers de Massey-Ferguson et des cheminots de Lille.

 

Le cinéma de Mai 68

En deux coffrets superbement agencés (Une histoire et Un héritage), les éditions Montparnasse nous offrent une fantastique plongée dans Le cinéma de Mai 68 ! Si chanteurs et comédiens ont franchi les portes des ateliers à l’occasion des occupations d’usines, les cinéastes y ont aussi braqué leurs caméras. Du cinéma militant et partisan, certes, mais révélateur d’une démarche, d’un projet : filmer de l’intérieur, être partie prenante de l’Histoire en train de se faire. Du « Premier mai à Saint-Nazaire » à « Citroën-Nanterre », pour beaucoup des films « inestimables, rarement montrés, voire occultés », commente Patrick Leboutte, le coordinateur du projet.

Un printemps du cinéma qui dévoile Mai 68 sous tous ses aspects : ouvrier, paysan, étudiant. Qui se poursuit, dans le second coffret, avec l’objectif braqué sur le collectif Cinélutte opérant de 1968 à 1978, « symbolisant à lui tout seul tous les enjeux de la période et offrant quelques uns de ses plus beaux films du cinéma militant ». Des titres emblématiques ? « Le joli mois de mai », « Oser lutter, oser vaincre », « La reprise du travail aux usines Wonder » ou dix minutes d’intensité dramatique folle selon les propos de Jacques Rivette… Avec, en prime, « Reprise », le fameux film d’Hervé le Roux tourné trente ans plus tard : « Cette femme à la reprise du travail, comme une reprise de justice, j’ai décidé de la retrouver car elle n’a eu droit qu’à une seule prise et je lui en dois une deuxième ». Une précieuse collection, à offrir ou s’offrir. Y.L.

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Lars Noren, troublant spectacle de la vieillesse

Avec Poussière, c’est un très étrange travail que nous livre le grand homme de théâtre suédois Lars Norén, à la Comédie-Française. Étrange et fascinant pour peu que nous finissions par être à notre tour happé par ce qu’il nous propose sur le plateau de la salle Richelieu. Une proposition qui nous met face à l’insupportable réalité de notre humaine condition vouée à la déchéance et à la disparition.

 

Quelque chose est déréglé et continue à se dérégler sur la scène quasiment vide, censée représenter la plage d’une station balnéaire de seconde catégorie dans un pays étranger où se rendent les mêmes personnes chaque année. Vêtements grisâtres et d’un bleu délavé, les comédiens entrent, se mettent en ligne, s’immobilisent sur le devant du plateau poussiéreux recouvert de petits galets (une décharge ?) et regardent droit devant eux la mer, c’est-à-dire nous le public. Dans Poussière, ils ont tout l’air de réfugiés de l’existence…

Le moment dure et nous sommes ainsi d’emblée conviés à un événement qui tourne délibérément le dos au jeu théâtral. Le malaise s’installe : pas vraiment d’enchaînement entre les répliques, pas vraiment non plus de personnages bien campés à interpréter, même si les comédiens y repiquent régulièrement. Juste quelques linéaments d’une histoire qui ne démarre pas, refuse de se développer. Juste là des êtres, ils sont onze sur la scène, parmi sans doute les plus âgés de la troupe, en tout cas pour dix d’entre eux, la onzième (une jeune femme que l’on prend tout d’abord pour un garçon, la seule à avoir encore la grâce de la vie et dotée d’un prénom, Marilyn, qu’interprète avec bonheur Françoise Gillard) est handicapée, donc elle aussi hors de la vie « normale » comme les vieux. D’ailleurs, à part cette Marilyn, aucun des personnages n’a droit à un nom. Tous sont désignés par une simple lettre (A, B, C, D,…). Perte d’identité assurée sinon assumée.

À 73 ans, Lars Norén vit et observe avec une grande attention les affres de la vieillesse. Ce qu’il jette (au sens littéral du terme) sur le plateau, vécu de l’intérieur, est profondément ressenti dans sa chair et dans son esprit. Il confronte et conforte cette expérience avec celles éprouvées par les comédiens qu’il a choisis et les laisse dans leur solitude. C’est saisissant, le malaise est encore renforcé par des traits d’humour noir assuré. Pourtant, paradoxalement, quelque chose se dégage de l’ensemble, comme une sorte de lointaine douceur, cette douceur de la vie qui s’amenuise et se retire peu à peu comme la mer, l’entrée dans la douceur du néant.

Ces ultimes et dérisoires actes de vie viennent par vagues ou par bouffées. Ils sont proposés, plus qu’incarnés, par les comédiens du Français. Des comédiens que l’on a largement eu le temps de connaître et d’apprécier : d’Hervé Pierre et Dominique Blanc, un couple infernal, à Didier Sandre, en passant par Martine Chevallier, Anne Kessler, Bruno Raffaelli, Alain Lenglet, Christian Gonon, Gilles David et Danièle Lebrun. Une belle brochette de comédiens saisis dans leur solitude comme s’ils refusaient de jouer ensemble parce que c’est là, dans cette configuration, chose impossible, et que le silence, bientôt définitif, les enveloppe déjà. Jean-Pierre Han

Jusqu’au 16/06, en alternance. Comédie Française, salle Richelieu.

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Van der Linden, la liberté qui dérange

Il est des artistes qui bousculent, tant ils interrogent nos consciences comme nos inconsciences. Anne Van der Linden en fait assurément partie. Elle s’expose jusqu’au 28 avril à la Galerie Corinne Bonnet. À ne pas manquer !

 

Avec « Zoo », la peintre Anne van der Linden expose, à la galerie Corinne

Totem, Co Avdl

Bonnet, un bestiaire tout à la fois étrange, déroutant et fascinant, mêlant encres de Chine et peintures. Pour exemple, son « Totem » nous montre une tête de cerf au regard doux, surmontée d’une femme nue impassible bien que prise entre ses bois, tandis qu’un oiseau la chevauche à l’envers. Qu’en penser ? Que c’est assurément beau dans la composition, où la verticalité et la rondeur s’accouplent à merveille dans des couleurs chaudes, surprenant dans le sens « La femme serait-elle irrémédiablement coincée entre deux mâles, fussent-ils d’une autre race ? », et il faut croire dérangeant. Message de l’artiste Anne Van der Linden, le 9 avril dernier, sur Facebook : « Le compte de la galerie Corinne Bonnet étant suspendu pour la 2e fois depuis le début de mon exposition Zoo du fait de photos censurées, je ne savais pas que mon travail était aussi dangereux!!!! ». Pour l’occasion, elle affiche son « Emboucaneuse » qui n’est

Nostalgie, Co Avdl

autre qu’une femme oiseau verte à la poitrine ferme, mangeant le cerveau d’un homme moustachu, nu mais en chaussettes.

Le puritanisme à l’assaut des réseaux

« Si elle a l’art de la provocation, elle l’appuie avec humour », explique la galeriste Corinne Bonnet. Qui doit contourner la censure sur Internet pour la promouvoir, en affichant une encre splendide, « Nostalgie ». Là, un singe souriant, cueillant des pommes, a la main posée sur la tête d’une jeune femme blottie contre lui, le regard vide. Ici encore, que penser de l’allégorie ? Cette femme serait-elle triste de s’être éloignée de sa condition animale ? Sans doute. En attendant, Corinne Bonnet légende l’œuvre d’un post nerveux : « La femme n’est pas à poil, le singe oui, gageons que cette image sera raccord avec la cravate de Zuckerberg et les standards de la

Le perchoir, Co Avdl

« Communauté » puisque les autres sont censurées. Sinon bye bye, la prochaine fois j’en prends pour un mois. Ça me fera des vacances (…) ».

Des aficionados tenaces

Mais si Anne Van der Linden fait souvent les frais d’une censure mal placée, elle peut compter sur des collectionneurs hors pairs comme ce couple, déjà doté d’une dizaine d’œuvres, venu acheter un nouveau tableau. « Modestes mais hyper cultivés », aux dires de Corinne Bonnet, ils ont chez eux une pièce consacrée à l’artiste. Un jour, alors que leurs petits-enfants débarquaient, ils se sont demandé s’ils devaient verrouiller le cabinet. Ils ont laissé les portes ouvertes et les mômes ont pu causer des toiles en toute liberté. Finalement, c’est sûrement ça la magie un brin explosive de la peintre : nous livrer ses visions sans explications comme un « Jardin des délices » à la Jérôme Bosch devant lesquelles petits et grands n’ont pas fini de rêver. Amélie Meffre

 À noter :

Le jeudi 19/04 à 20h, Anne Van der Linden invite le réalisateur Pascal Toussaint à projeter à la galerie Corinne Bonnet son film « Les intestins dionysiens d’Anne van der Linden » et une sélection de ses « Tablovidéos » réalisés en 2017 . Entrée libre

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Classé dans Cinéma, Expos, La mêlée d'Amélie

Mes parents, quels farceurs !

Tout a commencé avec la soupe, « si t’en manges pas, tu grandiras pas ! ». Ce n’était même pas vrai ! J’en ai mangé de la soupe et je n’en suis pas plus grand pour autant. Après, ce fut le père Noël, « si t’es pas sage, il ne viendra pas ! ». Alors, je me tenais à carreau : le chariot, les rennes, la cheminée (même qu’on n’en avait pas dans notre HLM), moi j’y croyais.

Denise Foucard, 1923-2018

C’était une blague !

 

« T’es le plus beau bébé du monde », qu’elle disait ma maman, et elle n’arrêtait pas d’être enceinte… À quoi ça pouvait bien servir cette ribambelle de petits frères, puisque c’était moi le plus beau ? Puis ce fut l’histoire de la classe ouvrière. Mon père, droit comme un I, l’affirmait haut et fort : « c’est la seule classe révolutionnaire ! Sans les prolos, pas de changement possible ! »

Et bing, une taloche à chaque mauvaise note que je ramenai de l’école. Ce qui arrivait souvent…

– Cancre, bon à rien ! Continue comme çà et tu finiras à l’usine !

– Mais papa, je veux devenir ouvrier… Et bing !

–  Passe ton bac d’abord !

 

Le plus drôle, c’est quand mes parents me firent croire que le monde allait vers le progrès, quand ils m’ont dit que la religion était une pratique moyenâgeuse en cours d’extinction, que la dernière guerre avait eu lieu juste avant ma naissance, et qu’on n’était pas prêt d’en connaître une nouvelle. Plus fort encore, quand ils m’ont dit que les pays socialistes allaient bientôt dépasser les pays capitalistes, que la pauvreté et la faim allaient disparaître, et que même un jour il n’y aurait plus de patrons. Moi, j’ai tout gobé. Quel gros benêt j’étais, c’est sûr que j’aurai dû me méfier.

Quand le voisin du dessous est parti en Algérie, même qu’il ne voulait pas, j’aurai dû comprendre que la dernière guerre, ce n’était pas la dernière. Quand Papa nous a emmenés faire cette manif au métro Charonne, j’aurai dû piger que la charge de la brigade légère par les CRS, ce n’était pas du cinéma.

 

Mais j’ai rien compris ! Et quand 68 est arrivé, c’était tellement beau que j’étais persuadé que ça allait durer et qu’on marchait vers le socialisme. Tu parles ! Le socialisme, je l’ai vu plus tard chez les camarades de Moscou, il avait une drôle de tête.

Depuis, les guerres il y en a eu, il y en a toujours et rien ne nous garantit que la prochaine ne soit pas en préparation. La faim ? Ce sont des milliers d’enfants qui en meurent chaque année. La pauvreté ? Elle est partout dans nos rues. Les chômeurs se comptent par milliers, et tout le monde ne peut pas se loger. Le pape est bien portant et je croise chaque jour des jeunes filles voilées. Quant à la marche en avant du progrès social, rien que la charge contre le Code du travail et les services publics, ou bien la retraite à 67 ans, m’en ferait douter…

 

Alors, un jour, je lui ai demandé à ma mère : « Maman, pourquoi vous ne me l’avez pas dit plus tôt que c’était des blagues ? »

– « Quelles blagues ? », elle a dit maman

Et là, j’en suis tombé par terre. Elle y croyait vraiment, ma mère. Elle non plus ne savait pas que c’était pour rire… « T’es sûr ? », qu’elle m’a dit. « Y avait rien de vrai ? Même pas un petit peu ? Pourtant, c’est mon père à moi qui m’a appris tout çà ». Je suis un bon fils, je ne veux pas lui faire de peine à ma maman. Alors, je me suis tu.

 

Et quand ma fille est entrée dans la pièce avec son tract à la main et qu’elle m’a dit :

– « Papa, on y va à la manif de mardi ? »

– « Oui chérie, bien sûr qu’on y va et même qu’on va gagner… On va gagner, on va gagner ! Jacques Aubert

 

En hommage à Denise Foucard, la maman de notre ami contributeur Jacques et sœur de Georges Séguy (secrétaire général de la CGT, de 1967 à 1982), qui vient de s’éteindre à l’âge de 94 ans. Grande résistante, infatigable militante syndicale et politique, de tous les combats jusqu’à son dernier souffle. Un hommage solennel  lui sera rendu le lundi 09/04 à 10H au Cimetière ancien de Champigny-sur-Marne (94). Yonnel Liégeois

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Koltès, en sa courageuse solitude

Né en 1983, six ans avant la mort de Bernard-Marie Koltès (1948-1989), Arnaud Maïsetti enseigne les études théâtrales à l’université Aix-Marseille. Aux Éditions de Minuit, celles de Koltès depuis le début, il publie sur l’écrivain une monographie consistante composée avec ferveur. Avec, en pied d’article, une sélection de l’actualité théâtrale.

 

Ainsi s’étoffe, avec cette nouvelle publication et après les ouvrages de Brigitte Salino, Anne-Françoise Benhamou, Christophe Bident et François Bon, la bibliothèque vouée à celui dont Patrice Chéreau, qui l’imposa depuis le théâtre Nanterre-Les Amandiers avec Combat de nègre et de chiens, affirmait qu’« il transportait une morale du monde ». C’est ce que prouve l’auteur, après la consultation assidue d’archives, la collecte de témoignages et la lecture de l’abondante correspondance de Koltès, épistolier infatigable (lettres à sa mère, à son frère François, à Hubert Gignoux, à Lucien Attoun, aux amies…). Pour Arnaud Maïsetti, Koltès, convaincu très jeune de devoir être l’auteur de sa vie, « ne possédait qu’une morale : celle de la beauté. Et qu’une loi : le désir ».

De Koltès, autre « passant considérable » ­suivant le calque rimbaldien, éternel jeune homme timide, ombrageux, voyageur hors tourisme cherchant le danger non sans peur, ne pouvant écrire qu’au terme d’expériences des limites risquées, Maïsetti parvient donc sur un long parcours à brosser un portrait fortement rythmé. C’est qu’il ne néglige pas, de son modèle, les hantises et les héros secrets, James Dean, Bob Marley, Bruce Lee, lesquels ont fait bon ménage, dans son panthéon imaginaire, avec Dostoïevski et Faulkner. D’où une écriture violemment physique, sensible, charnelle, née d’expériences âpres et lumineuses dans des recoins sombres, en Afrique, en Amérique latine, loin de l’Occident honni. C’est là sans doute la proximité avec Genet et ce qui fit adhérer au Parti communiste, dans les années 1970, ce rejeton de famille bourgeoise provinciale qui s’adonna au métier d’écrire avec fureur. À mes yeux, les plus belles pages de ce livre, dont la précision dans l’analyse n’exclut pas une sorte d’élégant lyrisme, ont trait au combat pour écrire de Koltès avec lui-même. Belle leçon. Ce n’est pas facile. Les difficultés matérielles ne le rebutent pas et plus tard, quand l’argent vient avec le succès, le sida s’annonce. Ce tragique-là, Bernard-Marie Koltès, fidèle à sa rigueur d’être, ne l’a pas non plus surjoué.

Le court chapitre final, « Do We ? », est à cet égard d’un laconisme factuel exemplaire. Ce livre, un peu à l’écart de l’université, est d’abord d’amitié. Jean-Pierre Léonardini

 

Co Victor Tonelli

À voir actuellement :

– « Quai Ouest » de Bernard-Marie Koltès, dans une mise en scène de Philippe Baronnet au Théâtre de La Tempête, jusqu’au 15/04. Violence, misère et solitude : dans une noirceur et une lenteur presque exaspérantes, le choc de mondes irréconciliables, le tableau de vies brisées et déchiquetées à l’image du texte de Koltès hâché en moult séquences. Déchirants monologues, superbe interprétation.

– « Un métier idéal » et « Le méridien » avec Nicolas Bouchaud, dans une mise en scène d’Eric Didry au Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 14/04. Sur les textes de John Berger et de Paul Celan, dans deux superbes « seul en scène » nourris de tact et de sensibilité, Bouchaud le magnifique nous interpelle sur le sens de la vie, ce qui nous fait respirer et marcher, vibrer et créer. Du grand art à l’état brut.

– « Mille francs de récompense » de Victor Hugo, dans une mise en scène de Kheireddine Lardjam au Théâtre de l’Aquarium, jusqu’au 08/04. Entre drame et comédie, une mise en scène virevoltante où, déjà, l’appât de l’argent et l’arrogance des possédants sont mis au banc des accusés. Le texte d’Hugo est toujours aussi porteur de verdeur et d’acidité à l’encontre des puissants face aux petites gens.

– « Le garçon du dernier rang » de Juan Mayorga, dans une mise en scène de Paul Desveaux, les 16 et 17/04 au Tangram d’Evreux-Louviers. Entre le professeur et son élève, un exercice littéraire pas vraiment innocent qui dérape dans le morbide et le tragique. Une mise en scène finement ciselée de chaque côté de la baie vitrée, où le spectateur se demande en permanence qui manipule l’autre.

– « Lettres à Élise » de Jean-François Viot, dans une mise en scène d’Yves Beaunesne au Théâtre de l’Atalante, jusqu’au 14/04. À travers leurs lettres échangées, l’évocation d’un jeune couple pris dans la tourmente de la grande boucherie de 14-18. Lui au front, elle dans l’école où elle supplée son absence, entre cris d’amour et de détresse, un message final : plus jamais çà, plus jamais la guerre !

– « Opéraporno » écrit et mis en scène par Pierre Guillois au Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 22/04. Le grotesque porté à l’extrême, des dialogues à hauteur de la fosse septique, une parodie du cul fort (dé)culottée… Un spectacle où l’absence de finesse assumée le dispute au degré d’humour partagé, Jean-Paul Muel hilarant dans le rôle de la grand-mère violée par son petit-fils.

– « La révolte » d’Augustin de Villiers de L’Isle-Adam, dans une mise en scène de Charles Tordjman au Théâtre de Poche-Montparnasse. L’ancien directeur de La Manufacture, CDN de Nancy-Lorraine, fait merveille dans sa direction d’acteurs. Face à un époux dépassé et impuissant face aux événements, la beauté révoltée d’une femme en quête de liberté. De l’émancipation, déjà en 1870 ! Yonnel Liégeois

 

À voir prochainement :

– « Parfois le vide » écrit et mis en scène par Jean-Luc Raharimanana au Théâtre Antoine-Vitez d’Ivry les 29-30 et 31/03, au Studio-Théâtre d’Alfortville les 20 et 21/04. Un voyageur, qu’on nomme « migrant », converse avec son double noyé. Un poème épique contre la violence des frontières, qui renoue avec la tradition malgache : s’emparer en voix et musique du récit du monde.

– « Tous mes rêves partent de gare d’Austerlitz » de Mohamed Kacimi, dans une mise en scène de Marjorie Nakache au Studio-Théâtre de Stains, du 29/03 au 13/04. Dans une maison d’arrêt, des codétenues répètent une scène de « On ne badine pas avec l’amour » de Musset. Dans l’écrin de Stains, la violence de la religion et le pouvoir des hommes dénoncés face à l’idéal d’amour des femmes.

– Le festival « Les Transversales » au Théâtre Jean-Vilar de Vitry, du 03 au 14/04. Pour en finir avec les frontières, oser un espace des possibles : après l’accueil de la Tunisie et du Maroc, focus sur l’Algérie et le Liban ! La troisième édition d’un festival qui se propose d’ouvrir des perspectives, d’offrir des écritures artistiques empreintes de réel et de partager d’autres points de vue.

– « La magie lente » de Denis Lachaud, dans une mise en scène de Pierre Notte au Théâtre de Belleville, du 04 au 15/04. Diagnostiqué schizophrène à tort, un homme va progressivement découvrir qui il est et pouvoir se réconcilier avec lui-même. Une quête de vérité pour exorciser un passé traumatisant et conquérir sa liberté, se remettre en marche avec sa propre histoire.

– « Sang négrier » de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi  au Théâtre de la Croisée des chemins, chaque jeudi jusqu’au 19/04. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un vibrant plaidoyer pour la dignité humaine. Y.L.

 

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Tours, « Viva il cinema » italien !

À la veille du printemps tourangeau, « Viva il cinema ! » offre un panorama de la production cinématographique italienne. Du 14 au 18 mars à Tours, la cinquième édition d’un festival atypique.

 

 

La Touraine ne fut pas au XXème siècle une région de forte immigration ouvrière italienne.  Contrairement à la Lorraine, où fut créé il y a 40 ans le Festival du film italien de Villerupt… Outre un renfort de main d’œuvre pour le bâtiment, il s’est agi plutôt, dit-on, d’une immigration estudiantine parfois suivie d’une intégration très complète : en témoigne l’émouvante histoire de la jeune réalisatrice Elisa Zampagni qui, tombée amoureuse, n’est jamais repartie ! Joua également un fort attrait des habitants pour la langue de Dante et la culture cinématographique transalpine, largement relayé par les professeurs de lycée et d’université. Notamment Louis d’Orazio, ancien professeur de cinéma au Lycée Balzac, qui organisa avec l’association Dante Alighieri des cours avec projection, en collaboration avec la cinémathèque Henri Langlois dirigée par Agnès Torrens. Le très attractif Centre d’Études sur la Renaissance attira quant à lui de nombreux enseignants et chercheurs italiens qui tissèrent des liens avec la région. Grâce à cette convergence des énergies et à l’appui éclairé de Jean Gili, créateur  du Festival d’Annecy, une première édition du Festival « Viva il cinema ! » vit le jour en 2014 réunissant 2300 spectateurs. En 2017, ils furent

« Il padre d’Italia », de Fabio Mollo

près de 7000, l’édition 2018  devrait voir ce nombre s’accroitre encore.

 

Au programme, des films récents non distribués en France, des hommages à des grandes figures du cinéma italien (les Frères Taviani, Gianni Amélio et Stefania Sandrelli), des invités (acteurs et réalisateurs)  et bien sûr la sélection des films en compétition… À l’affiche, parmi les cinq films en compétition, « Il padre d’Italia » en présence de son réalisateur Fabio Mollo qui propose  un joli film miroir de notre époque : une sorte de road-moovie social et sentimental où le jeune Paolo, trentenaire un peu immature et très affecté par la rupture avec son compagnon, prendra sous son aile une jeune femme enceinte qui lui demande de l’aide. Le voyage plein de péripéties à travers l’Italie le transformera en lui forgeant le caractère. L’interprétation de Luca Marinelli est d’une grande justesse. Le film a d’ailleurs séduit à Villerupt où il obtint en

« Lasciati andare », de Francesco Amato

novembre 2017 le prix du jury et du jury jeune.

Hors compétition, on notera la prégnance d’une thématique dans nombre de films : les relations intergénérationnelles, pas seulement au sein de la famille. Elles sont traitées avec la « patte italienne », à savoir un mélange subtil de tendresse, d’humour et de dérision. Dans « Lasciati andare (Laisse-toi aller !) », une comédie vitaminée de Francesco Amato, Toni Servillo prête son talent à un vieux psychanalyste aigri et égocentrique au bord de la dépression qui se voit incité à faire du sport après un pépin de santé. Ne s’imaginant pas confronté en salle de sport à de jeunes éphèbes musclés, il prend un coach personnel. En l’occurrence, une jeune espagnole très exubérante mais peu claire dans sa tête qu’il ne supporte pas au début. Finalement l’un avec la tête, l’autre avec le corps, ils se remettront sur pied mutuellement. Avec « Tutto quello che vuoi (Tout ce que tu voudras) », le réalisateur Francesco Bruni aborde un sujet qui a touché sa famille : la maladie d’Alzheimer. Entre un vieux poète atteint de la maladie et un jeune homme désœuvré, un transfert s’opérera : énergie et vitalité d’un côté, connaissances et

« Tutto quello che vuoi », de Francesco Bruni

transmission de l’autre, améliorant les perspectives de vie de chacun. Un film tendre et touchant sur un sujet délicat.

 

Gianni Amelio est l’un des réalisateurs à l’origine du renouveau du cinéma italien dès les années 7O-80. Il n’a cessé, depuis, de proposer des œuvres majeures sur des sujets sociétaux et parfois politiques. On lui doit notamment « Porte  aperte » et « L’America ». Le festival tourangeau nous propose son adaptation du roman posthume d’Albert Camus, « Le premier homme » avec Jacques Gamblin, et un film plus intimiste « La tenerezza (La tendresse) » dans lequel Lorenzo, homme mûr méfiant et introverti, parvient à nouer avec un jeune couple de voisins des relations chaleureuses qu’il n’a pas avec ses propres enfants avec lesquels il est en conflit. La tonalité du film est pleinement dans le titre et l’on retrouve la sensibilité et la subtilité de ce talentueux réalisateur. Dans « La vita in commune », Edoardo Winspeare  propose une comédie loufoque et grinçante sur un sujet sérieux : Filippo Pisanelli est le maire désabusé d’une commune au nom déprimant (Disperata…!). Passionné de littérature et de poésie, il donne des cours en prison. Il y fera une rencontre qui, contre toute attente, l’aidera à lutter contre

« Ernest-Pignon-Ernest et la figure de Pasolini », du collectif Sikozel.

les tentatives de bétonnage des côtes magnifiques de sa région, le Salento.

À l’affiche également, le dernier film des Frères Taviani, « Una questione privata (Une affaire personnelle) », avec le plaisir de revoir « Good Morning Babylonia » et surtout leur inoubliable « Notte di San Lorenzo »… Projections en présence de Paolo Taviani et de  son épouse, la costumière Lina Nerli qui a travaillé pour Francesco Rosi, Bernardo Bertolucci, Marco Bellocchio et Marco Ferreri. Elle a été récompensée par le « David di Donatello » des meilleurs costumes, l’équivalent de notre César français, pour « Habemus Papam » de Nanni Moretti. Parmi les films documentaires proposés, notons celui du collectif Sikozel consacré à « Ernest Pignon-Ernest et la figure de Pasolini » dans lequel l’artiste-plasticien fait participer les habitants d’Ostie, Matera et Naples à un travail de mémoire collective.

 

Dans ce programme très varié, chacun fera son choix. « Viva il cinema ! », encore jeune festival consacré au septième art transalpin, s’imposera sans nul doute dans les prochaines années. Pour l’heure, il est l’occasion, ludique et printanière, d’une originale balade culturelle au cœur de la Touraine. Chantal Langeard

 

À noter encore :

Dans le cadre du Printemps des Poètes, du 15 au 17/03 se déroule à Bezons (95) la septième édition du Festival Ciné Poème ! Trois jours durant, Poésie et Cinéma sont mis à l’honneur à travers une programmation riche, variée et accessible pour tous les âges. Le festival ouvrira avec Credo, une création de Tchéky Karyo, Zéno Bianu et Jean-Michel Roux. En marge des projections, les Prix Laurent Terzieff, Prix de la Jeunesse et Prix du Public seront décernés par un jury présidé par Marie-Christine Barrault.

Pour cette édition 2018, en hommage à Jackie Chérin, homme de culture, militant syndical et politique disparu en juin 2017, le Prix du public devient le Prix du public Jackie-Chérin. « C’est à cet ami que nous devons l’existence de Ciné Poème à Bezons. En tant que directeur du Printemps des Poètes, quand je lui ai confié mon rêve de créer un festival de courts métrages en lien avec la poésie », confie Jean-Pierre Siméon, « parce que je le savais l’esprit ouvert et si engagé dans la cause de l’art pour tous, Jackie immédiatement attentif a entrepris de persuader Dominique Lesparre, le maire de Bezons, du bien-fondé de cette aventure ». Et de poursuivre : « Il est certain que c’est grâce à des personnes comme lui, à l’engagement résolu, réfléchi et généreux, que l’on peut espérer en une politique de la culture qui ne soit pas que déclaration d’intention mais offre en actes et au risque de déplaire la chance d’un progrès collectif des consciences nourri de l’apport de l’art ».

Un festival de courts métrages vraiment atypique qui mêle et unit avec bonheur stylo et caméra, poésie et cinéma ! Yonnel Liégeois

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Pénélope Bagieu, une dessinatrice culottée

Dessinatrice de talent, avec Culottées, Pénélope Bagieu brosse le portrait de femmes qui ont bravé les normes sociales et marqué leur époque. En ce 8 mars, rencontre avec une auteure devenue incontournable dans l’univers de la bande dessinée.

 

 

Cyrielle Blaire – D’où vous est venue l’envie de réaliser les albums Culottées ?

Pénélope Bagieu – J’ai grandi en apprenant à me contenter du peu de modèles féminins qu’on me donnait à picorer, comme Marie Curie ou Jeanne d’Arc. L’histoire est écrite par les vainqueurs, qui sont souvent des hommes blancs. Comme si les femmes n’avaient participé à rien, qu’on oubliait leur engagement dans les combats et les mouvements populaires… Pourtant, il y en a énormément qui mériteraient à elles-seules un biopic ! Ce qui m’a vraiment touchée avec Culottées, ce sont les retours de lecteurs et lectrices très jeunes. À Angoulême, un petit garçon m’a même déclaré qu’il voulait étudier les volcans grâce à la vulcanologue Katia Krafft ! Depuis toutes petites, nous les femmes, nous avons appris à nous identifier à des héros masculins. Du coup, je suis ravie quand on me dit « mon fils a adoré Culottées ». Cela veut dire que l’album n’est plus perçu comme un livre sur des « héroïnes », mais sur des « gens cool ». Venir à bout du masculin neutre est l’objectif absolu.

 

Cyrielle Blaire – Un collectif de créatrices s’était insurgé, il y a deux ans, contre une liste 100% masculine présentée pour le Grand Prix d’Angoulême. Comment aviez-vous réagi ?

Pénélope Bagieu – Dans un premier temps, comme quelqu’un qui a intériorisé la misogynie. Je n’avais pas remarqué… Et puis cela m’a fait apparaitre tout ce qui allait de pair avec cette invisibilité des femmes dans la bande dessinée : les blagues, les petites remarques désespérantes des éditeurs, cette façon de toutes nous fourrer dans le même sac, le déni de l’influence des femmes… Alors que nous représentons un tiers des effectifs,

Co Daniel Maunoury

nous sommes toujours victimes du « syndrome de la Schtroumpfette ». Quand les jeunes générations voient que les femmes n’apparaissent pas dans les Grands Prix, cela donne l’impression que la BD n’est pas faite pour elles. Comment aspirer à devenir quelque chose qu’on ne voit pas ?

 

Cyrielle Blaire – Quelles sont les auteures de BD qui furent des références pour vous ?

Pénélope Bagieu – Marjane Satrapi, qui n’a jamais eu de Grand Prix ! Plein de gens ont découvert, grâce à Persepolis, que la BD n’était pas forcément des histoires d’aventures pour ados, mais aussi des récits forts et personnels. J’admire également beaucoup Catel, la dessinatrice d’Olympe de Gouges et Alison Bechdel, dont l’album Fun Home fut une gifle.

 

Cyrielle Blaire – Le marché de la BD est florissant. Pourtant, un tiers des auteurs vivent sous le seuil de pauvreté…

Pénélope Bagieu – On se demande où passe l’argent ! Alors que ce marché se porte si bien, c’est au minimum « étonnant » de voir qu’il y a de moins en moins de gens qui en vivent. Beaucoup d’auteurs sont obligés d’avoir un travail à côté ou bien d’arrêter la BD. On nous dit « vous vivez de votre passion, c’est déjà formidable ». Mais c’est un travail difficile qui s’exerce dans des conditions pires que précaires. La BD n’est pas subventionnée comme d’autres secteurs de la culture. Est-ce qu’on veut entretenir cette tradition française d’un pays d’auteurs ? Quand je lis que Macron se félicite à Davos que la France se soit « réconciliée avec le succès », j’ai envie de froisser le journal ! Ça veut dire quoi pour quelqu’un qui vient de perdre son boulot ? Le gouvernement est en train de tout casser, tout s’est durci. Je suis étonnée qu’on laisse passer toutes ces choses, alors qu’il y aurait largement de quoi mettre le feu. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

« Culottées, des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent ». Deux tomes, 144 p. et 168 p., 19€50 et 20€50, Éditions Gallimard.

 

En savoir plus

Pénélope Bagieu est cosignataire de la tribune « Auteurs de BD en danger ». D’après une étude menée par les États généraux de la bande dessinée en 2017, 53% des auteurs gagnent moins de l’équivalent du SMIC et 36% vivent sous le seuil de pauvreté. Le ministère de la Culture a annoncé qu’il compenserait durant un an la hausse de la CSG. Une solution non pérenne qui n’a pas rassuré un secteur déjà très précarisé.

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« FORE ! », l’humanité à reconquérir

De retour des États-Unis, Arnaud Meunier, le directeur et metteur en scène de la Comédie de Saint-Étienne, propose « FORE ! ». Un projet franco-américain surgi de l’imaginaire combiné entre le réputé California Institute of The Arts de Los Angeles et l’École supérieure d’art dramatique du Forez. Percutant, déroutant, décapant.

 

Servie par une troupe de dix élèves comédiens, six américains et quatre français, l’écriture d’Aleshea Harris nous offre un voyage, percutant et provocant, entre l’antique  tragédie grecque et le souvenir tragique des attentats de 2015 en France : comment faire société de nos jours, comment conjurer la barbarie collective et la cruauté individuelle afin de redonner sens à l’avenir de l’humanité ? « À la manière de Pasolini, je recherche et apprécie un théâtre qui touche à l’universel et où le poétique puisse rejoindre le politique », souligne le metteur en scène. « Un théâtre qui pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses, une dramaturgie au présent qui interpelle, où le spectateur est en position active, en réflexion », affirme avec force et pertinence Arnaud Meunier.

« FORE ! », « Attention, Prendre garde » en français ? Un objet théâtral fort et à double détente dans tous les sens du terme, qui se donne à voir sur deux étages : en bas la cruauté de la famille des Atrides revue et corrigée avec un fils qui rejette les codes familiaux, en haut la cruauté de la famille des Halburton, despotes contemporains dont la fille fait corps et couple avec son Remington 700… En face, comme dans les feuilletons américains à succès, le spectateur balloté d’une séquence à l’autre, d’un étage à l’autre, invité à lâcher prise et à se laisser « impressionner » au risque de rater une marche ou l’ascenseur ! Peu importe, l’essentiel est ailleurs : dans le choc des cultures, dans notre attachement à une terre ou à un drapeau, dans notre désir du vivre ensemble et notre soif à partager des bribes de citoyenneté.

Des dialogues en anglais, surtitrés en français, qui deviennent langage universel pour exorciser les peurs contemporaines, briser le cercle mortifère où l’homme, nouveau transhumanisme assoiffé de pouvoir et de chair humaine, mue en bête sanguinaire lorsque l’autre, notre frère-notre semblable, n’est plus que sang à verser pour conquérir puissance et immortalité. À l’image de ces personnages de la pièce qui renaissent de leurs cendres, à l’image de cette vieille femme aux fleurs blanches arpentant la scène : qu’est-ce qu’une humanité  sans couleurs, sans beauté, sans poésie, sans amour, sans fraternité ? Un spectacle déroutant, décapant qui touche sa cible au plus profond des consciences, interprété par une troupe de jeunes comédiens au top de leur talent. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 10/03 au Théâtre de la Ville-Les Abbesses à Paris, les 14 et 15/03 au Théâtre National de Nice, du 29 au 31/03 au Théâtre National de Bruxelles. À lire aussi la critique de Jean-Pierre Han, en date du 07/03/18 dans la revue Frictions, notre confrère et contributeur à Chantiers de culture.

À NE PAS MANQUER :

La reprise sur le plateau de la Comédie de Saint-Étienne, ensuite en tournée nationale, de la pièce de Stefano Massini mise en scène par Arnaud Meunier. « Je crois en un seul dieu » ? Un texte d’une force et d’une puissance inégalées, une interprétation lumineuse de Rachida Brakni…

Aux portes de Tel Aviv, la tragédie s’avance, le destin de trois femmes va basculer, narré d’une seule voix : la prof juive, la G.I. américaine et la kamikaze palestinienne ! De sa seule présence, Rachida Brakni embrase la solitude du plateau. Dans une économie de gestes et de déplacements, elle offre corps et voix à ces trois femmes avec une incroyable intensité. Douleur, foi, violence, doute et conviction n’ont besoin d’aucun artifice scénique pour interpeller l’auditoire, la force des mots à elle-seule fait sens, chair, histoire… Performance de l’interprète, un pas-un regard-une respiration suffisent, la comédienne subvertit les codes et implose l’uniformité de tout discours.

À l’explosion mortifère recensée sous trois angles différents, répond une inattendue et  puissante explosion poétique qui balaie l’anecdotique et sublime le pathétique. « Je crois en la force des poètes, en leurs récits, en leur capacité à déplacer notre regard », souligne Arnaud Meunier, « ces déplacements et ces écarts sont un oxygène essentiel pour la pensée et l’esprit critique ». Y.L.

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Les Fralibs, de l’usine à la scène

Peu de chance de comprendre le titre de la pièce, 1336, si on omet de le lire en entier : 1336 (paroles de Fralibs). Le chiffre désigne tout simplement le nombre de jours de lutte – près de quatre années – des ouvriers de Fralibs contre la multinationale Unilever. Avant qu’ils ne parviennent à sauver leur usine en créant une coopérative et de préserver ainsi leurs emplois…

Un combat exemplaire pour ces ouvriers fabricant les sachets de thé Éléphant et Lipton, aimant par dessus tout leur travail, surtout avant l’aromatisation chimique des produits, alors que tous les discours actuels tentent de nous faire croire le contraire…  Philippe Durand, un comédien de l’équipe artistique du Centre dramatique national de la Comédie de Saint-Étienne, dirigé par Arnaud Meunier, a décidé d’aller à leur rencontre, de dialoguer avec eux sur leur lieu de travail, dans leur usine, et d’en tirer une matière propre à être racontée, en restant au plus près de la réalité.

Du théâtre documentaire en somme ? Pas vraiment, si on veut bien considérer que Philippe Durand entend œuvrer en deçà ou au-delà de cette forme théâtrale qui connaît de nos jours à plus ou moins juste titre un regain d’intérêt. Œuvrer en deçà, c’est-à-dire en refusant de vraiment faire théâtre des paroles recueillies (mais tout de même agencées et retravaillées, même si c’est le plus fidèlement possible à l’esprit des propos recueillis). Pas de décor donc, si ce n’est deux tables l’une derrière laquelle s’installera le comédien, l’autre sur laquelle sont disposés en pyramide les produits désormais sans arômes artificiels baptisés 1336. Un gros cahier sur la table, Philippe Durand lit donc sans vraiment jouer, dit-il, page après page, témoignage après témoignage, le texte du « spectacle » qu’il connaît pourtant par cœur. Pas de projecteur, salle et « scène » pareillement éclairées, aucun effet de « mise en scène » ou de jeu, Philippe Durand se permet tout juste de prendre l’accent marseillais, puisque cela se passe dans l’usine de Géménos, près de Marseille. C’est en somme la personne même de Philippe Durand qui est présente devant nous pour raconter cette histoire.

Il est là, juste devant le public assis en demi-cercle, passeur venu transmettre la parole de ces hommes et de ces femmes luttant avec une dignité incroyable (allant jusqu’à refuser des indemnités de 90 000 euros chacun pour abandonner leur combat…), faisant preuve d’un sens de l’humain peu commun.

Ce qui se dit est d’une force inouïe et l’on aurait presque envie de parler d’une force… dramatique, l’action se resserrant sur les figures des deux principaux protagonistes de la lutte, Gérard et Olivier, aujourd’hui président et directeur délégué de la Scop. Nous sommes bien au-delà d’une simple représentation théâtrale qui ne s’achèverait d’ailleurs pas puisque, les témoignages livrés, Philippe Durand reste avec les spectateurs. Très vite un dialogue s’instaure, qui concerne cette « aventure sociale » exemplaire qui se poursuit donc après la fin du conflit survenue mai 2014. Jean-Pierre Han

1336 (paroles de Fralibs) : Jusqu’au 31/05, au Théâtre de Belleville (75). Le texte est édité aux Éditions d’ores et déjà. Le site pour passer commande.

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