Archives de Catégorie: Littérature

Rebotier, six pieds sous ciel

Au théâtre de la Colline (75), Jacques Rebotier présente Six pieds sous ciel. La captation des rumeurs du monde, restituées par trois « musiciennes parlantes ». Une étrange symphonie parlée où l’on retrouve la verve et la fantaisie de ce grand amoureux de la langue.

Jacques Rebotier, l’homme de théâtre poète et compositeur, s’est amusé à capter les rumeurs du monde environnant et les restitue ici dans une partition pour trois « musiciennes parlantes ». Elles apparaissent coiffées de cerveaux protubérants, corps imbriqués les uns dans les autres, monstre à six pieds et trois têtes au babil de nourrisson affamé. Une boite vocale, en guise de maman, leur propose biberon et câlin : à condition d’appuyer sur la bonne touche. Cette étrange figure se défait, laissant apparaître un trio clownesque aux habits colorés. La bleue, la jaune et la verte, mais c’est d’une seule voix qu’elles enchainent des bribes de phrases. À ce « langage cuit » selon l’expression de Robert Desnos, composé de paroles banales glanées au hasard des cafés, des trottoirs, du métro, des réseaux sociaux ou sur une plage de Normandie, se superpose une bande-son : extraits d’émissions télévisées et reportages sportifs, hauts-parleurs de gare, annonces du métro, slogans publicitaires, jingles d’ordinateur et sons de téléphones mobiles. Entre les séquences, organisées autour de diverses thématiques, les interprètes circulent sur le plateau avec des valises à roulettes.

Leurs déplacements erratiques, parfois un peu longs, apportent des respirations dans ce trop-plein sonore. Jacques Rebotier est parti à la « chasse aux phrases », les a montées et moulinées à l’aune d’une musique sortant d’une seule et multiple bouche. Il a transcrit en notes et rythmes ces interpellations ruminations, bribes de dialogues ou pensées intérieures. « Y’a d’la viande, dans le poisson », « J’aime bien la musique mais j’aime pas l’écouter », « Et le bien-être animal des chiens qui s’ennuient ? », « Offre soumise à condition… », « Validez votre panier. », « Tournez à gauche puis tournez à gauche. » (…) Vous avez atteint votre destination ». Dans ce cadavre exquis d’idiotismes, générés par l’I.A. ou les humains, la langue de bois des politiques trouve sa place. Les déclarations d’Emmanuel Macron, Gabriel Attal, Bruno Le Maire ou de Rachida Dati nous paraissent dérisoires, mises sur le même plan que réclames, commentaires sportifs, instructions de boites vocales, de GPS… Dans un bruit de vaisselle brisée, on entend que « La France est un magasin de porcelaine, il faut la protéger… ». Plus loin, « J’ai sauvé l’économie française, j’ai sauvé les usines, j’ai sauvé les restaurateurs, j’ai sauvé les hôteliers, … J’ai sauvé Renault, j’ai sauvé Air France …». Où il est question aussi des naufragés en Méditerranée : « Les gardes-côtes tunisiens, si ce sont des noirs, ils ne se déplacent pas… ».

Machines parlantes et bruits de la nature

Parmi ces voix multiples, proférées à l’unisson par les interprètes ou enregistrées, au milieu de ces machines parlantes, nous parviennent d’abord faiblement, puis de plus en plus fort, les bruits de la nature, et les rumeurs animales : chants d’oiseau, feulement, grognement… L’humain n’est-t-il pas qu’une espèce parmi les autres ? Et les trois interprètes trouveront enfin au repos, couchées sous les nuages, à l’écoute de toutes ces bêtes. On se souvient que, dans Contre les bêtes, Jacques Rebotier dénonçait avec humour l’hypocrisie devant l’effondrement de la biodiversité et prenait la défense de la cause animale. Un spectacle qui, depuis sa création en 2004 à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon n’a cessé d’être présenté au public. Dans Six pieds sous ciel, ce n’est plus le sujet central : il s’en prend ici à notre environnement artificiel et aux machines qui ont envahi nos vies jusqu’à nous décerveler. Tels des robots, Anne Gouraud, Aurélia Labayle, Émilie Launay Bobillot, toutes musiciennes, débitent une langue morte. Elles sont toujours parfaitement synchrones, drôles et touchantes.

En chef d’orchestre inspiré, Jacques Rebotier a dirigé ce chœur au métronome, portant attention au grain de la langue, aux intonations, jusqu’à l’échelle des syllabes et des phonèmes. Dans cette étrange symphonie parlée d’1h15, on retrouve la verve et la fantaisie de cet amoureux de la langue, grand Prix de la poésie Sacem en 2009. Après des études de composition musicale au Conservatoire national à Paris, il fonde en 1992 la compagnie VoQue, « ensemble de musique et compagnie verbale ». Il a depuis signé de nombreux spectacles au théâtre et à l’opéra, publié une trentaine de livres dont Litaniques, Le Dos de la langue et Description de l’omme aux éditions Gallimard… Il n’hésite pas aussi à mettre en lumière d’autres poètes, telle l’Ode à la ligne 29 de Jacques Roubaud, mis en scène en 2012 au théâtre des Bouffes du Nord. Mireille Davidovici

 Six pieds sous ciel : jusqu’au 24/11, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h, le jeudi 21/11 à 14h30 et 20h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tel. : 01.44.62.52.52). Du 22 au 24/01/25, à Châteauvallon-Liberté – Scène nationale de Toulon (83). Le théâtre de Jacques Rebotier est édité aux Solitaires intempestifs.

Dernière heure : les 20 et 21/11, le CDN de Montluçon (03) présente Port-au-Prince&sa douce nuit. Une pièce de l’auteure haïtienne Gaëlle Bien-Aimé, mise en scène par Lucie Berelowitsch. Un couple pris dans les tourments d’une ville et d’un pays au bord du chaos : un texte puissant, une sublime interprétation. La pièce sera reprise du 06 au 22/03/25 au Théâtre 14 (75), les 15 et 16/04 à Bayonne (64), les 24 et 25/04 à Vire (14). Yonnel Liégeois

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Balzac, la descente aux enfers

Au théâtre de la Tempête, le Nouveau Théâtre Populaire propose Notre comédie humaine. Un triptyque audacieux, et décoiffant, d’après Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes d’Honoré de Balzac. Du vrai théâtre populaire qui fait du grand romancier notre contemporain.

Lucien, jeune provincial sans fortune, rêve de monter à Paris pour y atteindre la gloire littéraire. Balzac raconte ses aventures dans deux romans clef de la Comédie Humaine, Illusions perdues (publié entre 1837 et 1843) et Splendeurs et Misères des courtisanes (paru entre 1838 et 1847). Le collectif Nouveau Théâtre Populaire (NTP) présente l’épopée de Lucien dans trois mises en scène de styles différents, mais dans une scénographie unique qui évolue au cours des événements. Ce qui donne lieu, si l’on veut assister à l’intégralité, à six heures trente de théâtre, dont 1h d’intermèdes et 1h d’entr’acte. Le premier spectacle correspond au début d’Illusions Perdues, Les deux poètes, qui prend la forme légère d’une opérette : Les Belles Illusions de la jeunesse. Le deuxième est une satire politico médiatique, récit des tribulations de Lucien dans la jungle parisienne, tiré du deuxième chapitre du roman, Un grand homme de province à Paris. Enfin Splendeurs et Misères, adaptation de Splendeurs et misères des courtisanes, est un sombre drame policier sur fond de spéculations financières.

En préambule, et lors des deux entr’actes, le public est invité à partager des intermèdes en résonnance avec les trois pièces. Les comédiens jouent, chantent, déambulent avec des textes de Balzac ou d’autres auteurs de l’époque. Une traversée onirique de l’œuvre qui accompagne les dérives de Lucien dans la jungle de Paris. Il est peut-être préférable de voir cette trilogie dans sa continuité chronologique, mais chaque pièce, opérette, comédie, tragédie fonctionne de manière indépendante.

Les Belles illusions de la jeunesse adaptation et mise en scène d’Émilien Diard-Detœuf

La troupe nous accueille en chanson devant le décor en carton pâte d’un petit théâtre de province : « Soyez les bienvenus dans nôtre co co co comédie humaine (…)  Le ciel est un théâtre et le monde une scène. Nous faisons des chansons des livres les plus longs… ». Honoré de Balzac, sous les traits de Frédéric Jessua, vient situer l’action et les personnages de son roman. Nous sommes à Angoulême, en 1821, au temps de la Restauration. Perchée sur son rocher, la ville haute abrite la noblesse et le pouvoir, en bas, au bord de la Charente, chez les roturiers, on fait du commerce et de l’argent. En haut, la belle Madame de Bargeton (Elsa Grzeszczak ) s’ennuie auprès de son vieux mari (Joseph Fourez) entourée de quelques courtisans : le fat et hypocrite Sixte du Châtelet (Flannan Obe), et une cohorte de médisants interprétés par Francis du Hautoy, Kenza Laala et Morgane Nairaud. Entichée de littérature, elle cherche à jouer les muses. Lucien (Valentin Boraud) deviendra son protégé.

En bas, le poète en herbe, enrage de ne pouvoir percer dans le monde : il est pauvre et sa mère, née de Rubempré, a perdu sa particule en épousant le pharmacien Chardon. Il trouve un soutien moral auprès de son ami David Séchard (Émilien Diard-Detœuf), imprimeur et inventeur et de sa sœur Eve (Morgane Nairaud), blanchisseuse. Accompagné par Sacha Todorov au piano, ce petit monde va nous faire vivre, en chansons, une double idylle : Anaïs de Bargeton s’enfuit à Paris avec Lucien Chardon espérant l’aide d’une cousine, la Marquise d’Espard ; Eve épouse David. La musique de Gabriel Philippot met en valeur la finesse des paroles. Les arrangements puisent aux sources de l’opérette d’Offenbach à Gershwin. Le compositeur a aussi dirigé les chanteurs et le chœur des Angoumoisins, friands de qu’en dira-t-on, la ville d’Angoulême étant, comme Paris par la suite, une composante de cette histoire. Le metteur en scène signe un livret habile et malicieux. Derrière une apparente légèreté, avec Balzac, il critique férocement une société désuète, engluée dans ses préjugés de classe.

Illusions perdues adaptation et mise en scène de Léo Cohen-Paperman

Changement de décor : débarrassé de son petit théâtre provincial, le plateau se résume à des gradins. En haut de la pyramide, trône la noblesse, en la personne de la Marquise d’Espard (Kenza Laala), entourée de ses courtisans dont Madame de Bargeton et Sixte du Châtelet. Honoré de Balzac prend ici l’habit d’un cuisinier de gargote et observe son héros dans l’arène du monde littéraire et médiatique. L’auteur de La Comédie humaine sait de quoi il parle, pour avoir fréquenté les milieux qu’il évoque de sa plume impitoyable : salons mondains, cénacles littéraires, cercles libéraux ou royalistes. Le Balzac cuisinier expose en quelques mots la situation politique sous Louis XVIII, c’est le règne du « en même temps » : les Libéraux correspondent pour nous à la Gauche, et les Monarchistes, la Droite. Autour de lui, s’agite une multitude de personnages, comme dans une fourmilière : éditeurs, écrivains, auteurs dramatiques, actrices…

Le fils du pharmacien, pour défaut de particule, sera rejeté par la cousine de Madame de Bargeton et relégué dans une mansarde, en attendant qu’un décret du Roi lui rende le titre de noblesse de sa mère: de Rubempré. Sûr de son talent, Lucien va se battre et trouvera succès et fortune dans le journalisme. Le provincial idéaliste aura tôt fait de se déniaiser et d’apprendre les ficelles d’un métier corrompu. Grâce à la toute puissance de la presse, on peut arriver à ses fins, à condition de n’avoir aucun scrupule. Il rencontre le succès, l’amour de la belle Coralie, qui triomphe au théâtre. Mais cela n’aura qu’un temps, « Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l’ingratitude », écrit Balzac, « il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître l’étendue de la corruption humaine ». Plus dure sera la chute et, ayant tout perdu, il ne restera à l’ambitieux qu’à mettre fin à ses jours. Suite au prochain spectacle…

Par son esthétique, la pièce nous plonge dans le monde contemporain, avec ses couleurs criardes, son amour du fric, son culte de la jeunesse, ses lumières aveuglantes et ses musiques électroniques assourdissantes. Sous l’œil amusé et les commentaires cinglants du Balzac vendeur de frites, le héros navigue entre plusieurs milieux : on reconnaît dans ses voisins d’infortune – qu’il finira par trahir- les gauchistes d’aujourd’hui, la salle de rédaction pourrait être celle du journal Libération… Mais il n’atteindra jamais les hautes sphères de la société présidées par la Marquise d’Espard. Une juste et divertissante traduction de notre comédie contemporaine. 

Splendeurs et Misères adaptation et mise en scène de Lazare Herson-Macarel

Ce troisième volet commence par la fin d’Illusions perdues : Lucien va se jeter à l’eau quand sort de l’ombre un mystérieux personnage, Carlos Herrera. On apprendra à la fin qu’il s’agit d’un ancien forçat déguisé en prêtre espagnol, mieux connu des lecteurs de Balzac sous le nom de Vautrin. L’abbé lui promet de retrouver gloire et fortune à Paris, s’il lui obéit aveuglément. Un pacte luciférien liera désormais leur destin. Et c’est en enfer que ce Méphisto entraine Lucien. « En 1824, au dernier bal de l’Opéra, plusieurs masques furent frappés de la beauté d’un jeune homme qui se promenait dans les corridors et dans le foyer ». C’est sur ce bal masqué que s’ouvre Splendeurs et misères des courtisanes. Lucien y tombe amoureux d’Esther, sublime courtisane. Manipulée par l‘abbé Herrera, qui cherche de l’argent pour son protégé, elle se sacrifiera en vendant ses charmes au Baron de Nucingen. Une lutte à mort s’engage entre les hommes de main du Baron et ceux de Carlos Herrera, pour mettre la main sur l’argent de la prostituée. Après avoir cédé aux avances de Nucingen, Esther se suicide quand elle apprend le mariage de son amant avec une fille de bonne famille. Lucien et Carlos sont arrêtés, soupçonnés de l’avoir assassinée. Lucien se pend aux barreaux de sa cellule. Le vieux forçat, lui, court toujours….

La pièce se déroule dans la pénombre du plateau complètement dépouillé. Les comédiens, telles des ombres, traversent ce Paris fantomatique. Réduite à l’os, l’intrigue de Splendeurs et misères des courtisanes se concentre sur quelques personnages, le roman en compte 273 ! Sans commentaires ni détours anecdotiques, l’action se résume à de courts dialogues entrecoupés d’affolantes courses poursuites, de violents règlements de compte, de sauvages étreintes amoureuses… Kenza Laala incarne une Esther quasi mystique, enflammée par l’amour et le désir d’expier pour sa mauvaise vie. N’est-ce pas le sort réservé par les écrivains de l’époque à leurs héroïnes ?  Magnifique performance à fleur de peau, comme celle de Philippe Canales en Vautrin ou de Valentin Boraud (Lucien Chardon de Rubempré). Dans cet univers de film noir, Clovis Fouin joue le dindon de la farce : l’obscur Frédéric de Nucingen. Pour l’ambiance, un personnage – la mort ? –  interprète une complainte de Kurt Weill « Au fond de la Seine, il y a de l’or, /Des bateaux rouillés, des bijoux, des armes. /Au fond de la Seine, il ya des morts. Au fond de la Seine, il ya des larmes (…) Belle trouvaille. Par une mise en scène très visuelle et chorégraphiée, Lazare Herson-Macarel a voulu traduire une « descente aux Enfers » à travers les différentes couches de la société parisienne, en référence à La Divine Comédie de Dante, dont Balzac a détourné le titre pour sa Comédie humaine.

Le Nouveau Théâtre Populaire, qui fait sa première apparition sur une scène parisienne, ravit le public par son approche cohérente de l’œuvre, passant du  kitsch d’époque à une fable tragique où les personnages ne sont plus que les fantômes d’un cauchemar. La troupe est née à l’été 2009 dans un jardin de Fontaine-Guérin, village de mille habitants au cœur du Maine-et-Loire. Elle y construit un théâtre de plein air pour y monter en peu de temps des grands classiques de la littérature dramatique, en pratiquant un tarif unique (5€ la place). En 2020, elle décide de faire une première création « hors les murs » avec une trilogie de Molière Le Ciel, la nuit et la fête (Le Tartuffe / Dom Juan / Psyché). Aujourd’hui, une soixantaine de créations plus tard, le NTP compte 21 membres permanents, au fonctionnement démocratique stipulé dans son manifeste : « Nous prenons les décisions collectivement : par consensus, vote à bulletin secret ou à main levée… Nous présentons toujours plusieurs pièces, mises en scène par différents membres de la troupe… Tous les membres de la troupe participent à plusieurs spectacles ». Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

Notre comédie humaine : jusqu’au 24/11, du mercredi au vendredi à 20h, l’intégrale les samedi et dimanche à 15h. Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champs de Manœuvre, 75013 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36). Du 11 au 14/12, Le Quai-CDN d’Angers (49). Du 29/01/25 au 01/02, Théâtre de Caen (14).

Le Ciel, la nuit et la fête (Le Tartuffe / Dom Juan / Psyché) : du 15 au 18/01/25, Le Trident-Scène nationale de Cherbourg (50). Du 22 au 25/01, Théâtre de Caen (14). Du 5 au 8/02, La Commune-CDN d’Aubervilliers (93).

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Plus dure, la chute !

Au théâtre de l’Essaïon (75), Jean-Baptiste Artigas met en scène et interprète La Chute. Une adaptation, signée Jacques Galaup, du roman d’Albert Camus. La saveur d’un spectacle qui incite à (re)lire cette perle de la littérature contemporaine.

Comment rendre la densité et la complexité d’une telle œuvre au théâtre, même si elle se prête à la mise en scène grâce à sa forme orale et monologuée ? L’adaptation respecte la chronologie de La chute, ce court roman publié en 1957 peu avant la mort accidentelle d’Albert Camus. Il nous fait entrer dans les méandres d’un cerveau torturé qui expie, dans l’exil, une faute originelle. On ne saura le fin mot de l’histoire que dans la deuxième partie du spectacle. Un narrateur, Jean-Baptiste Clamence, prend à partie le client d’un bar d’Amsterdam, le Mexico City, et se confesse à lui en cinq temps sans laisser l’autre placer un mot. Une posture qu’on trouvait déjà dans L’Étranger (1941) et qui nous enferme dans un récit univoque. Seul en scène devant un fauteuil vide (présence-absence de son interlocuteur), Jean-Baptiste Artigas se saisit de ce personnage inquiétant, un habitué de ce bar qui se dit « juge-pénitent ».

Il se met volontiers au piano pour ponctuer les épisodes de cette Chute sur des airs de Thelonious Monk, Fats Waller, Duke Ellington, ou encore de Jacques Prévert et Joseph Kosma avec Les Feuilles mortes… Jean-Baptiste Clamence, un ancien avocat parisien à succès, homme à femmes impénitent, est tombé de haut quand, un soir, une jeune femme croisée sur un pont de Paris s’est jetée à la Seine, sans qu’il soit intervenu. Alors, commence son inexorable « chute » : il prend lentement conscience de l’inanité de son comportement passé et se réfugie dans les brumes nordiques, le monde interlope des bars à marins et les vapeurs de genièvre. Le début de la pièce s’attarde trop sur les années glorieuses du personnage mais le comédien endosse avec brio son égoïsme bravache. Il faut attendre la deuxième partie pour entrer dans le vif du propos d’Albert Camus, teinté de culpabilité judéo-chrétienne et d’un âpre jugement sur l’indifférence générale aux souffrances du monde.

Dans sa mise en accusation de l’homme moderne, préoccupé de lui-même, en « juge pénitent » Clamence clame dans le désert. « Le portrait que je tends à mes contemporains devient un miroir. Couvert de cendres, m’arrachant lentement les cheveux et disant “j’étais le dernier des derniers”. Alors, je passe du “JE” au “NOUS”. Plus je m’accuse et plus j’ai le droit de vous juger ». Derrière son héros, Albert Camus fustige ses « confrères parisiens » et humanistes professionnels en réponse à leurs critiques mais chacun de nous, humains du XXIème siècle, en prend pour son grade… Jean-Baptiste Artigas accompagne son personnage jusqu’au bout de sa chute : du freluquet sûr de lui au repenti cynique, il rend parfaitement l’humour glacial du texte où Camus allège le procès à charge de l’auteur contre lui-même et son milieu.

Nous entendons aussi la saveur de cette prose, en particulier les paysages qui reflètent les états d’âme du narrateur. Des rues de Paris au crépuscule où « le soir tombe sur les toits bleus de fumées, le fleuve semble remonter son cours », au no man’s land du Zuyderzee : «  Une mer morte, perdue dans la brume, on ne sait où elle commence, où elle finit (…). Voilà n’est-ce pas, le plus beau des paysages négatifs ! Voyez à notre gauche ce tas de cendres qu’on appelle ici une dune, la digue grise à notre droite, la grève livide à nos pieds et devant nous la mer couleur de lessive, le vaste ciel où se reflètent les eaux blêmes. Un enfer mou, la vie morte, l’effacement universel ».

Sourd l’envie du spectateur à (re)lire cette perle de la littérature contemporaine ! Mireille Davidovici

La chute, d’après Albert Camus : jusqu’au 06/01/25, le dimanche à 18h, le lundi à 19h. L’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Carole Thibaut, à cœur et à corps

Au théâtre de la Bastille (75), Carole Thibaut présente Ex Machina. Un « seule en scène » où la comédienne dénonce avec force humour et virulence la puissance du patriarcat depuis la nuit des temps. Contre le pouvoir autoritaire du masculin, une machinerie à déconstruire en faveur de l’égalité des genres.

Auteure, metteure en scène et directrice du Centre dramatique national de Montluçon, Carole Thibaut n’est pas femme à s’en laisser conter ! Depuis longtemps déjà, elle a fait un sort aux contes de fées et aux belles histoires de princes charmants. L’affaire a trop duré, des origines du monde à aujourd’hui, « Deux ex machina » selon la formule consacrée, il est urgent de s’élever contre cette inégalité des chances entre homme et femme, héritée de rapports de force devenus force de lois. Un principe intangible, naturel voire surnaturel, depuis que Ève a prétendument mordu dans la pomme…

Ne reculant devant aucune audace, tantôt jeune fille affriolante au collant couleur chair tantôt jeune femme aguichante affublée de faux seins proéminents, tantôt surgissant d’une baignoire rouge sang de ses menstruations tantôt ménagère de plus de cinquante ans aux oubliettes du désir, l’artiste se livre à une authentique performance. De son enfance pliant le regard sous l’autorité paternelle à l’aujourd’hui de la directrice d’une institution publique, le même constat : femme, il faut se soumettre ou devoir en faire deux-trois fois plus pour être reconnue dans ses capacités, qualités et compétences ! Forte de tous les artifices théâtraux, masques-images et musiques, elle fait défiler l’histoire de cette moitié de l’humanité que l’on a défini comme sexe faible. Sans concession pour dénoncer l’absolutisme patriarcal, entre humour et gravité, sincérité et pleine liberté de parole, Carole Thibaut fait œuvre de salut public. Pour qu’émergent enfin un autre possible, un à-venir autre entre homme et femme, les épousailles complices et solidaires du genre humain. Yonnel Liégeois

Ex machina, de et avec Carole Thibaut : du 5 au 8/11 à 19h. Théâtre de la Bastille, 76 rue la Roquette, 75011 Paris (Tél : 01.43.57.42.14).

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Rossignol à la langue pourrie

Au théâtre de l’Essaïon (75), mise en scène par Guy-Pierre Couleau, Agathe Quelquejay interprète Rossignol à la langue pourrie. Un superbe spectacle dont Chantiers de culture avait rendu compte lors de sa création. Avec son aimable autorisation, nous publions le remarquable article de notre consœur Armelle Héliot, paru le 27/10 sur son Journal. Yonnel Liégeois

Jehan-Rictus porté au plus haut

Une interprète exceptionnelle, Agathe Quelquejay, qui aime le poète depuis l’adolescence, un metteur en scène ultra-sensible, Guy-Pierre Couleau, une salle faite pour l’intimité, l’Essaion. Un titre qui peut interloquer, Rossignol à la langue pourrie. Mais chacun reçoit au plus profond les poèmes, les visions d’un écrivain qu’il faut lire et relire sans cesse.

Quand on se rend chaque soir au théâtre et qu’enfin l’on a le privilège d’assister à un moment aussi sublime que ce Rossignol à la langue pourrie, on s’en veut d’avoir tant tardé. D’avoir raté un rendez-vous avec une heure bouleversante de théâtre, de poésie pure. Grandeur, beauté, sincérité, perfection de l’interprétation, tout, ici, subjugue.

Une heure dans une semi-pénombre, avec un éclairage très équilibré de flammes vacillantes dans leurs verres de différentes tailles. Une installation de Laurent Schneegans. Une heure en six mouvements séparés par de brèves, mais très prenantes, interventions de la musique, puisée avec pertinence dans les nappes mélancoliques de notre temps, voix sourdes et belles, déchirantes. Le titre des textes est projeté sur le mur. Tout est donné dans une fluidité enivrante.

Guy-Pierre Couleau est un metteur en scène au trait sûr. Il sait utiliser les espaces, décider des enchaînements, trouver les mouvements. Il dirige, comme un chorégraphe et musicien, Agathe Quelquejay, elle-même portée par le souffle profond de Jehan-Rictus. Les poèmes s’enchaînent en une fluidité fascinante, tandis que l’interprète, fine, frêle, magnifique, se plie aux passages. Les vêtements s’effacent, se complètent, dans un registre assez asexué, qui se clôt dans les plis d’une robe, sculpture fragile et pourtant majestueuse, dessinée par Delphine Capossela. 

C’est comme un chant qui ne finirait jamais. La langue inventive, la langue vraie du peuple, nous parvient avec une précision d’autant plus magnifique qu’Agathe Quelquejay a intériorisé ces textes depuis l’adolescence. C’est alors qu’elle a découvert Jehan-Rictus, c’est alors qu’elle s’est dit qu’un jour elle porterait ces textes sur scène.

Comment être à la hauteur de ce moment si haut, si beau, tellement accessible, en même temps. La suite des textes est finement organisée. Ils viennent du recueil Le Cœur populaireAinsi s’enchaînent « Les Petites baraques », « La Frousse », « Idylle », « La Charlotte prie Notre-Dame durant la nuit du réveillon », « Berceuse pour un Pas-de-Chance », « Jasante de la vieille », texte qui date de 1902.

« BONJOUR… C’est moi… moi ta m’man
J’suis là… d’vant toi… au cimetière
(Aujord’hui y’ aura juste un an
Un an passé d’pis ton affaire.)

 
Louis?
Mon petit… m’entends-tu seul’ment ?
T’entends-ty ta pauv’moman d’mère
Ta  » Vieille « , comm’tu disais dans l’temps

 
Ta  » Vieille « : qu’alle est v’nue aujord’hui
Malgré la bouillasse et la puïe
Et malgré qu’ça soye loin… Ivry ! »

Ecoutez ces « récits d’amour et de misère en langue populaire », écoutez Agathe Quelquejay, lisez Jehan-Rictus. Nombre de ses textes, de ses poèmes, sont accessibles gratuitement sur internet. Et les livres sont édités en formats très accessibles. Voyez ce spectacle qui nous entraîne au plus haut des sentiments humains et nous parle d’aujourd’hui même. Armelle Héliot

Rossignol à la langue pourrie, mise en scène de Guy-Pierre Couleau avec Agathe Quelquejay : jusqu’au 02/11, les vendredis & samedis à 21h. Du 08/11 au 04/01/25, les vendredis & samedis à 19h15. Du 10/01 au 02/02, les vendredis & samedis à 21h et les dimanches à 18h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Ariane Ascaride, double jeu

Jusqu’au 31/10 pour le premier spectacle, jusqu’au 02/11 puis du 2 au 31 mai 2025 pour le second, à la Scala (75), Ariane Ascaride propose Du bonheur de donner et Une farouche liberté. De Brecht à Gisèle Halimi, le double jeu d’une grande interprète : féminisme et poésie.

Du bonheur de donner, avec Bertolt Brecht…

Délicieusement accompagnée à l’accordéon par David Venitucci, le maître à jouer incontesté du piano à bretelles, Ariane Ascaride lit, et chante parfois, les poèmes de Bertolt Brecht : un vrai Bonheur de donner ! Une facette bien trop méconnue du grand dramaturge allemand… C’est en présentant un extrait de La bonne âme du Se Tchouan que la comédienne signa son entrée au Conservatoire, c’est encore sous la direction de Marcel Bluwal qu’elle devint la magnifique Jenny de Mahagonny. Un compagnonnage au long cours avec Brecht, dont elle exhume aujourd’hui pour les jeunes générations beauté de la langue, musique des textes, sens des valeurs telles que fraternité et solidarité. « J’ai relu beaucoup de poésies de Bertolt Brecht qui est toujours présenté comme un auteur austère, sérieux et théorique », confesse la comédienne, « on connaît moins sa bienveillance, son humour et son sens du spectacle ». Un fort joli récital, tout en délicatesse et finesse. Sur l’accueil de l’autre notre semblable, sur le bonheur d’être juste dans un monde qui ne l’est pas. Avec ce rappel, lourd de sens par les temps qui courent, pour clore la soirée : « Celui qui combat peut perdre, celui qui ne combat pas a déjà perdu ». Yonnel Liégeois

… à Une farouche liberté, avec Gisèle Halimi

Sue la scène de la Scala, la comédienne enfile aussi la robe de l’avocate Gisèle Halimi. Avec Une farouche liberté, on la retrouve donc dans un spectacle de facture fort différente, mis en scène par Léna Paugam. En compagnie de Philippine Pierre-Brossolette, Ariane Ascaride interprète l’avocate engagée sa vie durant pour défendre les droits au féminin. C’est à partir de l’ouvrage d’entretiens avec Gisèle Halimi, menés par la journaliste Annick Cojean, que se construit cette rencontre évitant le simple récit biographique. Les deux comédiennes donnent chair à ce personnage. L’aventure, humaine et féministe, débute avec l’enfance tunisienne de la future avocate qui refuse de servir de boniche à son grand frère. Plus tard, elle s’engage dans des procès retentissants, défendant notamment le droit à l’avortement. Un moment passionné et passionnant. Gérald Rossi

Du bonheur de donner : Du 25/09 au 31/10, les mercredi et jeudi à 21h15. Gisèle Halimi, une farouche liberté : Du 17/09 au 02/11 à 19h, du 02/05 au 31/05/25 à 21h. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

Outre ses deux spectacles, Ariane Ascaride squatte de nouveau la scène de la Scala : du 09/01 au 09/05/25 avec Touchée par les fées, du 16/01 au 14/02/25 avec Paris retrouvée.

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Jacky Schwartzmann, prix Pelloutier

Au terme d’une originale joute littéraire, Jacky Schwartzmann a reçu le prix Pelloutier 2024 pour son roman Shit !. Une distinction, créée en 1992 par le Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire, à l’initiative d’un comité inter-entreprises qui invite les salariés au vote de leur choix sur une sélection d’ouvrages.

Au café Chez la bretonne, le 3 octobre à Saint-Nazaire, ils se rassemblèrent nombreux sous l’égide du CCP pour honorer Jacky Schwartzmann, récompensé du prix Fernand Pelloutier des lecteurs de cette année 2024. Ce fut aussi l’occasion d’échanger à nouveau avec l’auteur de Shit ! à propos de son roman, sorti récemment en poche. Et de présenter, en outre, ses dernières créations : la série BD Habemus Bastard dont le tome 2 vient de paraître chez Dargaud, le livre jeunesse Le théorème du kiwi sorti fin août aux éditions de L’école des loisirs. Hormis l’appréciation des lecteurs et lectrices, le souvenir et la récompense pour l’heureux récipiendaire ? Un beau sweat et… un trophée qui pèse son poids, un écrou de tirant de tête de bielle !

La soirée s’est ensuite poursuivie dans la bonne humeur grâce aux dessins de Juan Marquez Leon, à la musique de Balthaze et de Mathieu Layazid qui ont illustré des extraits de Shit ! lus par des membres de la commission lecture du CCP. Autre motif de satisfaction pour l’association d’éducation populaire ? Après avoir reçu deux prix au récent festival Étonnants voyageurs (le prix Joseph Kessel et le prix des jeunes lecteurs Ouest-France), le roman Guerre et pluie de Velibor Čolić, en résidence en ses murs en 2022-2023, vient d’être couronné du prix François Mauriac. Rendez-vous est pris pour 2025 avec une nouvelle sélection et le futur élu, auteur(e) de bande dessinée cette fois. Serge Le Glaunec

Shit !, de Jacky Schwartzmann (Le livre de poche, 336 p., 8€70) : « La preuve que le polar permet de raconter la société française au plus juste, tout en faisant marrer son lecteur ». Rebecca Manzoni, « Totémic », France Inter. « Derrière la fantaisie des situations, les crises et les fous rires, Jacky Schwartzmann dénonce les dérives d’une société qui passe toujours le rouleau compresseur sur les petits ». Christine Ferniot, Télérama.

Guerre et pluie, de Velibor Čolić (Gallimard, 288 p., 22€00) : « Un admirable roman autobiographique avec ses variations, ses saillies, ses volutes de souvenirs, sa mémoire poisseuse. La guerre, sa guerre de 1992 dans l’ex-Yougoslavie », Le Figaro. « Avec Guerre et pluie, il signe un récit troublant, dur et lucide, traversé par la nostalgie, parfois l’ironie, sur des mois en absurdie et dans la furie du début du conflit en Bosnie en 1992. Avant le sauvetage et la « grande fierté d’avoir déserté », Libération.

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Peau d’âne et peau de chagrin ! 

Au Théâtre public de Montreuil (93), Hélène Soulié présente Peau d’âne-La fête est finie. Sous forme de procès fait aux pères abusifs, la plume de Marie Dilasser revisite le conte de Charles Perrault. Avec une volonté trop explicite qui rompt le charme.

Nous avons découvert Hélène Soulié avec MADAM, une trilogie au féminin entre fiction et documentaire. Membre active du mouvement H./F. en région Occitanie prônant l’égalité professionnelle dans les arts et la Culture, elle poursuit son engagement militant avec une version actualisée du conte de Perrault. Dans l’intérieur froid et propret de la maisonnée, une famille « normale » : le père, la mère et leur petite fille. Lui, perruque blanche, bon chic bon genre, est éditeur. Son épouse, femme au foyer tirée à quatre épingles, confectionne des cakes d’amour en fredonnant la recette chantée par Catherine Deneuve dans Peau d’âne, le film de Jacques Demy.  Leur enfant ne se fie qu’à la voisine, chez qui elle va soigner les animaux, et à Bergamotte, son inséparable âne en peluche… Quand la mère déserte le foyer (sans raison apparente), le père reporte ses désirs sur sa fille, « joue à la sieste » avec elle, la pare de vêtements féminins, la retient prisonnière et invite son ami, l’auteur libidineux du Roi porc, à reluquer sa jeune proie. C’est l’ogre dévorateur, le loup des contes de fée.

L’enfant n’en dort plus, s’affaiblit mais ne dit rien. Elle arrive pourtant à s’enfuir à la recherche de sa mère. La pièce bascule alors dans le féérique ! La petite roule en auto tamponneuse avec l’âne doudou, devenu Francis, une créature hybride et transgenre, figure de la fée providentielle. Dans la forêt, ici réduite à un maigre bosquet, ils rencontrent la Belle au bois dormant (Laury Hardel), qui milite pour sauver les arbres… Elle se joint à eux et le trio poursuit joyeusement sa route. La gamine, libérée de sa peur et de sa culpabilité, trouve auprès de ses amis les mots pour dénoncer son père prédateur. La mère sera retrouvée et tout est bien qui finit bien par un procès où les choses seront dites, l’inceste reconnu et le père condamné…

À la lumière de #metoo-inceste, Marie Dilasser et Hélène Soulié, tout en respectant la structure de Peau d’âne, vilipendent aussi le contenu de nos fictions séculaires ! Les frères Grimm, Charles Perrault mais aussi Jacques Demy en prennent ici pour leur grade. Et plus généralement, le patriarcat. L’esthétique glaçante de la première partie nous laisse un peu à la porte, malgré accessoires et meubles apparaissant et disparaissant, comme par enchantement. Le jeu distancié des six interprètes, tous excellents, rompt heureusement avec le réalisme du quotidien familial et apporte une inquiétante étrangeté à l’histoire. La deuxième partie séduit par son onirisme farfelu : tous les coups sont permis pour dénoncer le sort des petites filles maltraitées, sauvées par les fées et des princes charmants, le destin des reines qui meurent en abandonnant leurs filles à des marâtres, la pléthore de figures masculines monstrueuses qui peuplent les contes d’antan. Pour proposer des contre-modèles amusants : hybrides, trans, princesses racisées… sont les personnages d’un nouveau monde non-patriarcal !

Las, le charme de cette fable moderne « trouée de réel » est rompu par une volonté d’être trop explicitePeau d’Âne-La fête est finie donne la parole aux victimes et il est important de nommer un chat, un chat. Mais pourquoi le faire avec tant d’insistance ? Un tel didactisme est-il nécessaire quand, à cette matinée scolaire, les enfants réagissaient au quart de tour sans besoin de commentaire devant les épreuves subies par l’héroïne ? Mireille Davidovici

Jusqu’au 22/10 au Théâtre Public de Montreuil, 10 place Jean Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90). Du 27 au 29/11, au Théâtre de Lorient (56). Du 22 au 25/01/25, à la MC 93 de Bobigny (93).  Du 22 au 25/05, au Théâtre Nouvelle Génération de Lyon (69).

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Simon Abkarian et la belle Hélène

Jusqu’au 03/11, au Théâtre de l’Épée de bois (75), Simon Abkarian propose une Odyssée en Asie mineure. Un diptyque composé de Ménélas Rébétiko Rhapsodie et d’Hélène après la chute. De la musique des bas-fonds de la Grèce aux héros de la guerre de Troie, une joute verbale et royale entre la belle Hélène et Ménélas, Aurore Frémont et Brontis Jodorowsky.

« Hélène après la chute » aux arènes de Cimiez, 06/24. Théâtre National de Nice © DR – TNC

« Tu es mon invitée », annonce Ménélas en préambule, le roi de Sparte et éphèbe grec à la barbe bien taillée, « Je suis ta prisonnière », rétorque Hélène avec force détermination. D’une fulgurante beauté, celle qui a fui jadis avec Pâris, assassiné en ce jour de la chute de Troie, retrouve son époux et attend un verdict de mort en cette chambre des amours interdites. Une longue tunique noire pour la belle Hélène après la chute, un costume de roi triomphant pour lui… Seule règne la virtuosité des dialogues, nul décor sinon quelques micros et un piano d’où Macha Gharibian (en alternance avec Bettina Blancher) scande de la note et de la voix la rencontre du couple : la scène est plantée, la joute verbale peut commencer !

Simon Abkarian est coutumier du fait : revisiter les récits mythologiques ! Sur la scène du Théâtre du Soleil, déjà il nous avait subjugué avec son Électre des bas-fonds (trois Molière en 2020 et deux prix du Syndicat de la critique), déjà avec Aurore Frémont dans le rôle-titre… Sur les planches du Théâtre de l’Épée de bois, toujours à la Cartoucherie de Vincennes, il récidive, nous brossant encore un magnifique portrait de femme, vaincue certes mais non terrassée. Forte, combative, ne reniant rien de sa fuite avec Pâris dix ans plus tôt et de ses amours interdites, une femme, belle certes mais rebelle, qui veut être admirée, appréciée et aimée pour son être entier autrement que pour le seul désir des humains !

Blessé au cours de la bataille, Ménélas l’est plus encore de son amour contrarié et de la douleur qui l’étouffe depuis le départ de son épouse. Meurtri par une femme qui ne cède rien, future esclave peut-être mais toujours vaillante guerrière, « je ne me repentirai pas d’un crime que je n’ai pas commis, jamais je ne demanderai pardon ni à toi ni à aucun autre Grec », affirme-t-elle au péril de sa vie. La gloire de la victoire, la vengeance des armes, la fierté royale, la loi des puissants ? Futilités devant la perte de l’amour, de la femme de sa vie… Entre lyrisme et sensualité, un texte qui ne renie rien de la tragédie classique, une langue superbement maîtrisée, une Aurore Frémont irradiante de sensibilité, un Brontis Jodorowsky émouvant dans sa masculinité contrariée ! La pianiste rythme poétiquement le tempo de cet amour renaissant de sa chute entre blessures et fêlures : à la folie de la guerre et à la fureur des armes, sont préférables la fusion des cœurs, la passion des corps. Yonnel Liégeois

Une odyssée en Asie mineure, un diptyque de Simon Abkarian

Hélène après la chute (le superbe article de Jean-Pierre Léonardini, paru dans le quotidien L’Humanité en date du 21/10) : du mercredi au vendredi à 21h, le samedi à 20h et le dimanche à 16h30. Ménélas Rébétiko Rhapsodie, en début de soirée : du mercredi au vendredi à 19h, le samedi à 18h et le dimanche à 14h30.

Jusqu’au 03/11 au théâtre de L’épée de bois, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74). Les deux textes sont disponibles aux éditions Actes Sud.

En janvier 2025, au Théâtre Nanterre-Amandiers (92), sera créé Nos âmes se reconnaîtront-elles ?, le dernier opus de la trilogie. Avec Simon Abkarian et Marie-Sophie Ferdane au plateau, accompagnés du compositeur et musicien kurde Rusan Filiztek (saz et oud).

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Éloge de l’objection en actes

Les 19 et 20/09, Matthieu Marie a donné lecture de La visite du chancelier autrichien en Suisse. Un texte de Michel Vinaver (1927-2022),écrit en 2000. Le 3 juin de cette année-là, le grand auteur dramatique y explique son refus de participer aux journées littéraires de Soleure organisées par les autorités culturelles helvètes.

Sans oublier, toujours au 100 (75), du 16 au 19/10 par Matthieu Marie et Valentine Catzéflis, Cher Franz, sous-titré Dialogue « amoureux » autour de Kafka.

Deux mois plus tôt, le chancelier Wolfgang Schüssel, allié au FPÖ, parti néonazi de Jörg Haider, était reçu à bras ouverts par les autorités helvétiques. Michel Vinaver expose à ses hôtes déçus son point de vue sur le ton de la courtoisie inflexible. Il ne se situe pas sur le terrain de l’engagement proprement dit. En 1951, avec le soutien d’Albert Camus, il publiait chez Gallimard son second roman, l’Objecteur. Son retrait est de cet ordre. Il rappelle que, lors de son service militaire, il s’était un jour assis au sol, à côté de son fusil. De la même façon, dirait-on, c’est plus fort que lui, il ne peut admettre d’agréer la cécité des gouvernants suisses sur la louche alliance de celui dont ils serrent la main.

Une certaine manière de voir en politique…

L’auteur donne alors des clés sur son autobiographie. Son père est né à Kiev, sa mère à Saint-Pétersbourg. En 1941, suite aux lois de Vichy sur les juifs, la famille doit quitter Annecy, où elle vit, pour les États-Unis. Il y poursuivra ses études. Un parallèle s’impose à lui, avec la montée du Front national et la progression du FPÖ en Autriche, pays qui se voit fallacieusement victime du nazisme. Il rappelle les étapes de l’accession de Hitler au pouvoir. Il argumente, en toute subtilité, sur son idée de voir les choses en politique, non pas en ayant recours à une opposition « frontale » (c’est son mot). Michel Vinaver se réclame, paradoxalement, d’une attitude « oblique », la même revendiquée et assumée dans son théâtre.

Ce texte, prémonitoire par la force des choses, d’une prodigieuse intelligence dialectique, Matthieu Marie le prononce livre en main, le plus simplement du monde. Des coupures de journaux sont projetées, ainsi que des tableaux bibliques de Chagall. En bonne logique civique, par les temps qui courent comme on dit, Matthieu Marie devrait être invité à révéler la Visite du chancelier dans les lycées, collèges, bibliothèques, librairies et théâtres. Jean-Pierre Léonardini

C’était les 19 et 20/09 au 100, établissement culturel solidaire (100 rue de Charenton, 75012 Paris. Tél. : 01.46.28.80.94). Du 16 au 19/10 à 20h, Matthieu Marie et Valentine Catzéflis joueront, toujours au 100, Cher Franz, sous-titré Dialogue « amoureux » autour de Kafka.

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De la chaîne à la ligne…

À l’Espace culturel de Grenay (62), Mathieu Létuvé propose À la ligne, feuillets d’usine. L’adaptation du livre de Joseph Ponthus, le quotidien du travail dans les usines agro-alimentaires. Entre mots et maux, de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru.

Noir de scène, court silence puis une salve d’applaudissements… Le public est debout pour saluer la prestation de Mathieu Létuvé ! Dans une subtile féérie de sons et lumières, le comédien a mis en scène les maux et mots de cet intérimaire enchaîné sur les lignes de production des usines agro-alimentaires. Entre réalisme et poésie, une adaptation émouvante et puissante d’À la ligne, feuillets d’usine, l’ouvrage du regretté Joseph Ponthus.

Désormais, on ne travaille plus à la chaîne, mais en ligne… à trier des crustacés ou vider des poissons du matin au soir, jour et nuit, à découper porcs et vaches dans le sang, la merde et la puanteur ! En des journées de 3×8 harassantes, épuisantes, où bosser jusqu’à son dernier souffle vous interdit même de chanter pendant le boulot. Homme cultivé et diplômé, éducateur spécialisé en quête d’un poste, nourri de poésie et de littérature, Joseph Ponthus n’est point allé à l’usine pour vivre une expérience, « il est allé à l’embauche pour survivre, contraint et forcé comme bon nombre de salariés déclassés », précise Mathieu Létuvé. « La lecture de son livre m’avait beaucoup touché, il m’a fallu faire un gros travail d’adaptation pour rendre sensible et charnelle cette poétique du travail », poursuit le metteur en scène et interprète, « il raconte l’usine en en faisant un authentique objet littéraire, une épopée humaniste entre humour et tragédie ».

La musique électronique d’Olivier Antoncic en live pour scander le propos, des barres métalliques pour matérialiser la chaîne ou la ligne, des lumières blanches pour symboliser la froideur des lieux… Au centre, à côté, tout autour, assis – courbé – debout – couché, un homme comme éberlué d’être là, triturant son bonnet de laine qu’il enlève et remet au fil de son récit : tout à la fois trempé de sueur et frigorifié de froid, tantôt enflammé et emporté par la fougue et le vertige des mots, tantôt harassé et terrassé par les maux et les affres du labeur !

Entre mots et maux, dans une économie de gestes et de mouvements, le comédien ne transige pas, Mathieu Létuvé se veut fidèle aux feuillets d’usine de Joseph Ponthus, un texte en vers libres et sans ponctuation : de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru, du verbe croustillant de Beckett ou Shakespeare à l’écœurement des tonnes de tofu à charrier, des chansons pétillantes de Trenet ou Brel à l’odeur pestilentielle des abattoirs ! À la ligne ? La guerre des mots contre les maux, de l’usine à tuer de Ponthus dans les années 2000 à la tranchée d’Apollinaire en 14-18 : entre la merde et le sang, les bêtes éventrées et la mort, le même champ de bataille à piétiner du soir au matin. Convaincant, percutant, en ce troisième millénaire Mathieu Létuvé se livre cœur à corps en cette peu banale odyssée de la servitude ouvrière. Le public emporté par ce qu’il voit et entend plus d’une heure durant, magistrale performance, l’interprète ovationné !

Pour Mathieu Létuvé, ce spectacle prend place dans la lignée de ses précédentes créations : dire et donner à voir l’absurdité d’un monde qui nie l’existence des sans-grades, mutile les corps, leur dénie toute humanité et dignité… « Dire tout ça, le politique – l’absurde – le drôle – le tragique, le rythme et la beauté d’un texte à la puissance épique comme un chant de l’âme et de nous, les sans costards et sans culture » ! Le comédien l’affirme, persiste et signe, telle affirmation ne relève en rien de la posture, c’est un engagement au long cours que d’inscrire ses projets dans une démarche d’éducation populaire. Yonnel Liégeois, photos Arnaud Bertereau

À la ligne, Mathieu Létuvé : le 11/10, 20h. Espace culturel Ronny Coutteure, 28 bis boulevard de la Flandre, 62160 Grenay (Tél. : 03.21.45.69.50). Le 13/12 à Gonfreville-l’Orcher (76), Espace culturel de la Pointe de Caux. À la ligne, feuillets d’usine, de Joseph Ponthus (Folio, 277 p., 8€30).

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Beckett, de pis en pire

Jusqu’au 19/10, au Théâtre 14 (75), Denis Lavant propose Cap au pire. Seul en scène, une magistrale interprétation du texte de Samuel Beckett. Orchestrée par le metteur en scène Jacques Osinski, une performance artistique envoûtante !

Noir, noir de scène, long noir de scène… Enfin, un rectangle de lumière au sol ! Crâne rasé, pieds nus, tout de noir vêtu, mains collées au corps, le visage apparaît. Seuls les yeux semblent vivants, stature impassible. Les lèvres bougent, les premiers mots s’égrènent, murmures et chuchotis, presque inaudibles, « Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore »… Le public happé, fasciné, captivé, impossible de détacher son regard de ce fantôme surgi de nulle part.

Samuel Beckett, le plus français des auteurs irlandais, écrit ce soliloque en 1982. Traduit par Edith Fournier et publié aux éditions de Minuit en 1991, deux ans après sa mort… Un texte fragmenté, désarticulé où tout dialogue semble impossible, où la langue semble désespérer des mots. Plus fort que l’absurde, l’incommunicable ou l’incompréhensible, plus fort encore que dans Fin de partie ou En attendant Godot, le verbe plonge dans le vide, le néant, la phrase ultime d’un mort-vivant. « Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger », confesse Beckett. Une admonestation que Lavant respecte à la lettre !

Dans son halo de lumière, Denis Lavant reste là, sans bouger. Même pas le petit doigt, de la première à l’ultime minute de la représentation. L’homme a mis Cap au pire, la bouche palpite, le ventre hoquète pour reprendre souffle, ne pas perdre le souffle. Parfois, quelques rides apparaissent au front quand la diction demande un suprême effort, quand la phrase advenant en bouche exige force concentration et se fait supplice d’énonciation. « Tant mal qui pis se mettre et tenir debout », mais encore « Tant mal que pis là. Sans au delà. Sans en-deçà. Sans de-ci de là là. Sans en deçà, sans de-ci de-là là »… Prodigieux Lavant, seul de son envergure à pouvoir s’emparer de telle œuvre avec semblable aisance, à l’image des comédiens Jean-Quentin Châtelain (aussi dans Premier amour, l’un des premiers textes de Beckett écrit en français) ou Yann Boudaud, en d’autres œuvres et en un temps pas si lointain, alors dirigés par le grand et regretté Claude Régy !

De temps à autre, des filets de lumière descendent des cintres, en fond de scène quelques lucioles rouges scintillent par intermittence. D’un ascétisme porté au paroxysme, Jacques Osinski suggère une mise en scène minimaliste, d’une rare puissance. En exacte opposition à tous ces décorums, séquences vidéo et prétentieux jeux de lumière qui polluent moult planches, font diversion au manque d’imagination, à l’impuissance de création et surtout au vide de la pensée ! Il est vrai que les deux hommes font bon ménage depuis longue date. C’est en 2017 qu’ils créent la pièce au Théâtre des Halles d’Avignon, le talentueux Alain Timar toujours à la direction. Ensemble, Osinski-Lavant, ils poursuivront alors l’aventure en compagnie de Beckett : La dernière bande toujours aux Halles, L’image au Lucernaire, Fin de partie à l’Atelier, aujourd’hui mettant le cap au pire pour l’un des meilleurs spectacles à l’affiche des théâtres parisiens.

Une heure trente durant, d’un ton perforant, poème mortifère surgi des profondeurs, l’homme y parvient, « tant mal qui pis se mettre et tenir debout » ! Certes il évoquera, furtive allusion, un vieil homme, un enfant, une vieille femme. De fausses pistes, le vide et le néant s’imposent, détresse absolue du narrateur qui dure encore et encore, « trou noir béant sur tout. Absorbant tout. Déversant tout »… Si l’entreprise est enthousiasmante, quoique périlleuse, pour le comédien, elle l’est tout autant pour le spectateur : soit rapidement perdre pied, soit se laisser emporter du regard en un vertige existentiel abyssal. Yonnel Liégeois

Cap au pire : jusqu’au 19/10. Les mardi-mercredi et vendredi à 20h, le jeudi à 19h, le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77).

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Festival de l’Hydre, un chantier ouvert !

Au Moulin de l’Hydre, à Saint-Pierre d’Entremont (61) les 6 et 7/09, la Fabrique théâtrale a tenu son troisième festival. Un événement à l’initiative de la compagnie Le K et des Bernards L’Hermite. Au programme, spectacles et concerts dont Molière et ses masques, la nouvelle pièce de Simon Falguières.

Au creux de la vallée du Noireau, affluent de l’Orne, l’ancien Moulin des Vaux autrefois filature puis usine d’emboutissage, renait. L’association les Bernards l’Hermite a coutume de s’installer dans des lieux désaffectés pour les transformer en espaces de création artistique (dernièrement La Patate sauvage à Aubervilliers). Ici, elle investit le site, rebaptisé Moulin de l’Hydre par Simon Falguières, membre et directeur artistique des Bernards l’Hermite. Sur un grand terrain boisé, idéal pour la culture potagère et l’installation d’un camping, s’élèvent deux corps de bâtiment. D’un côté, les anciens bureaux de l’usine ont été transformés en un lieu d’habitation. En face, ce qui fut l’usine a été rénové en espaces de répétition, de montage et de stockage de décors. Ils deviendront à terme un théâtre « pour faire des créations de grandes taille, hiver comme été » selon Simon Falguières, le rêve ouvrant sur les champs et la forêt. L’inauguration de cette « fabrique théâtrale », réunissant tous les métiers du spectacle, est prévue dans cinq ans

Un théâtre de proximité

La compagnie Le K organise des ateliers d’écriture et pratique théâtrale amateur, avec l’appui des communes avoisinantes : Cerisy-Belle-Étoile, Saint-Pierre d’Entremont et Flers, la ville la plus proche. Écoles et collèges y participent. Beaucoup d’habitants des villages alentour adhèrent au projet, certains collaborent au chantier pour construire un muret ou donner un coup de main pour les manifestations. 80 bénévoles ont contribué cette année à la bonne marche du festival : accueil, cuisines, parking, bar… Le centre dramatique national, Le Préau de Vire, a commandé cette année à Simon Falguières une pièce pour son « festival à vif » articulé avec le travail que mène la compagnie Le K auprès des lycéens de Nanterre et un chœur d’habitants de cette région vallonnée qui lui vaut le nom de Suisse normande. La Comédie de Caen va recevoir la dernière production de la compagnie, Molière et ses masques. Les artistes du Moulin souhaitent créer un réseau avec les festivals de Normandie… Le chantier de la décentralisation reste ouvert !

Pour le festival en extérieur, des gradins confortables ont été montés face à une grande scène adossée au mur de briques de l’usine. Aux fenêtres, la nuit, s’allument des projecteurs. Un deuxième espace de jeu a été aménagé dans le jardin attenant … Bravant la pluie normande, le public, nombreux, assiste à ces deux jours. Le prix d’entrée est libre, il vaut adhésion à l’association des Bernards L’Hermite. Les habitants de la région aiment raconter l’histoire de ce lieu qui a marqué des générations, ils se réjouissent de le voir revivre en apportant de la culture au pays. Les six membres permanents de la compagnie déterminent collectivement le menu des festivités. Simon Falguières y présente une création chaque année et veille à la mixité, n’hésitant à accueillir « des femmes avec des paroles relatives à leur combat ». Mireille Davidovici

Le moulin de l’Hydre, 660 Chemin du vieux Saint-Pierre, 61800 Saint-Pierre d’Entremont (Tél. : 09.80.91.56.44). lesbernardslhermite@gmail.com

 SILLAGES

BEAUFILS et RICORDEL

Sillages, un court spectacle de cirque a ouvert le festival. Quentin Beaufils et Léo Ricordel acrobates trampolinistes, accompagnés en live par la musicienne Zoé Kammarti se déploient sur une piste circulaire. Ils bondissent avec élégance, se croisent, grimpent sur les épaules l’un de l’autre ou poursuivent une trajectoire solitaire. Pendant qu’ils tournent en rond, mêlant portés, danse et acro-danse, des voix viennent donner sens à leurs déambulations. On entend des réflexions d’adultes sur le sens de l’existence et les traces que laisseront leurs vies. S’y mêlent celles d’enfants enregistrées à l’école élémentaire de Cerisy. Ils répondent à des questions : qu’est-ce que grandir ? Être vieux ? Que souhaiteraient-ils ? Certains aimeraient « une fête tous les jours à la cantine », « une piscine dans l’école » ou « avoir de super pouvoirs pour soigner les blessés ». Présents dans le public, les bambins réagissent à ces paroles. De fil en aiguille, la musicienne, munie de son violon, rejoint les circassiens sur leur agrès. À trois, la navigation se complexifie entre confrontation et échappées solitaires… M.D.

Créée en 2020, la Cie Nevoa présentait ici ce premier spectacle de 30mn, étoffé par la suite en une forme longue dédiée au plateau.

 VA AIMER !

DE et PAR EVA RAMI

Dans ce troisième « Seule en scène » (après, Vole ! et T’es toi), Va aimer !, l’autrice comédienne convoque de nouveau son double : Elsa Ravi. Au rythme effréné des aventures de cet alter ego, elle incarne une multitude de personnages. On y retrouve père, mère, grands-mères mais aussi l’institutrice ou ses meilleures copines. Depuis ses années d’école jusqu’à l’âge adulte, Elsa remonte vers les traumatismes de son enfance, trop longtemps tus. Le comique cède le pas à des scènes oniriques virant au cauchemar et, au fil de la sulfureuse traversée d’Elsa Ravi, Eva Rami peut rire de ses plaies. Venant du clown et du masque, elle excelle à changer de corps et de voix. Avec énergie et drôlerie, elle dénonce son viol et son inceste lors d’un faux procès qui fait écho à toutes celles qui osent aujourd’hui prendre la parole. Selon l’artiste, ce spectacle n’est pas la suite des deux premiers et révèle une facette plus intime de son Elsa. M.D.

Après un Molière et le festival d’Avignon, Va aimer ! est repris au théâtre de la Pépinière à Paris du 23/09 au 11/11.

DANUBE

DE et PAR MATHIAS ZAKHAR

En 2017, dans le cadre des Croquis de Voyage initiés par l’Ecole du Nord où il est élève-comédien, Mathias Zakhar suit le fil du Danube et de son histoire familiale. Un mois durant, il traverse l’Europe – Allemagne, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Serbie et Roumanie – en train, en bateau, en stop… De la source à l’embouchure (« Le petit robinet est devenu une bouche où le Danube se perd »), il compose un récit rythmé comme La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, avec des échappées poétiques à la Paul Celan : « L’Europe est un masque de papier qui porte le Danube en sourire ». Il retrouve au passage sa famille paternelle, hongroise : « Mon grand-père attend Dieu, assis dans les abeilles, et il chante ». Il plonge au cœur de cette Mitteleuropa aux langues et nationalités enchevêtrées : « Sarajevo, ses mosquées qui se frottent à ses églises, qui se frottent à ses synagogues, qui se frottent à mes mains (…) La rivière coule rouge, de tout le sang versé. (…) Et mon impuissance. Je suis un petit jouet de l’histoire dans une boîte. (…) Je comprends que je ne suis rien, je suis vide, prisonnier de la puissance du monde ». Au terme du périple, arrivé au kilomètre zéro, paradoxalement là où le fleuve se jette dans la mer après 2.882 kilomètres, « Le voyage est une longue quête vers un moi qui ne m’appartient pas », conclut-il. À l’heure où l’Europe vacille, l’histoire des peuples meurtris par des totalitarismes passés et à venir a nourri une nouvelle version de Danube. A partir de son texte initial, Mathias Zakhar a pris des chemins un peu hasardeux, il n’a pas encore trouvé le juste rythme de ce carnet de voyage mais il a encore le temps de le peaufiner ! M.D.

Tournée itinérante, organisée par le Théâtre des Amandiers à Nanterre (92), du 27/01/25 au 02/02.

MOLIERE PAR LES VILLAGES

« Une farce rêvée », Simon Falguières

En 1h20mn, avec Molière et ses masques, Simon Falguières brosse « La vie glorieuse et pathétique du célèbre Molière. Une vie romancée, inventée, mensongère sur ce que nous inspire le plus connu des chefs de troupe français. Nous ne sommes pas Molière mais notre art est le même ». Six comédien.ne.s jouent, sur d’étroits tréteaux, sans effets de lumière, dans des costumes de tous styles  puisés par Lucile Charvet dans les stocks de la compagnie. Les rideaux blancs qui flottent au vent sont les voiles d’un radeau imaginaire. La première partie de cette farce reconstitue douze ans de vie errante, quand la seconde récapitule, devant le dramaturge mort en scène dans le Malade imaginaire, les épisodes de sa carrière parisienne aux prises avec les aléas de la condition courtisane : « Fini la liberté, l’artiste de théâtre mange dans les mains du pouvoir ».  D’un bout à l’autre, alors que Molière lorgnait vers la tragédie, c’est la comédie qui l’emporte.

Simon Falguières a le don de décortiquer en de brèves saynètes avec masques et perruques l’Étourdi ou les contretemps, premier succès de la troupe : il le réécrit et le met en scène façon commedia dell’arte. Dans l’Etourdi, Victoire Goupil mène un train d’enfer à ses camarades en Mascarille, et sera tout au long de la pièce l’éternel valet impertinent, apportant la contradiction à ses maîtres, sur scène comme à la ville. Quand Jean-Baptiste chasse ses masques pour monter Nicomède de Pierre Corneille – un fiasco -, il les rappelle à l’entracte, afin de sauver par une comédie, un spectacle donné devant le roi et toute la cour. Simon Falguières s’en donne à cœur joie dans une version burlesque tournant en ridicule l’intrigue politique et les personnages de Corneille. On aura aussi droit à une brève leçon d’histoire de France, depuis Henri lV jusqu’à Louis XIV.. Avec, en supplément de la farce, quelques petits coups de griffes aux puissants d’hier et d’aujourd’hui comme savait déjà en donner Molière.

Changements de rôles et de costumes ne ralentissent pas le rythme trépidant et, aux côtés de ses partenaires multicartes, Anne Duverneuil est un Molière dynamique, ambitieux mais aussi l’amoureux de la jeune Armande qui se moque de lui-même en vieillard jaloux dans l’Ecole de femmes, ou encore l’homme celui qui restera fidèle à Madeleine jusqu’à son dernier souffle. Ses déboires amoureux et politiques se traduisent par une courte tirade du MisanthropeVoici une pièce courte enjouée, conçue pour l’itinérance ! La compagnie Le K envisage une tournée par les villages. Au printemps, la troupe se rendra à pied du Moulin de l’Hydre jusqu’à Caen, décor sur une carriole tirée par des chevaux. Elle jouera à toutes les étapes, en plein air ou à couvert en cas de pluie. M.D.

Du 25 au 28/09 : Transversales – Scène Conventionnée de Verdun. Novembre 2024 / Printemps 2025 : département de l’Orne, département de l’Eure, Flers Agglo, Bernay, SNA 27, Comédie de Caen … (à suivre)

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Farah, le doute au corps

Jusqu’au 30/11, au théâtre de Belleville (75), le metteur en scène Sylvain Maurice propose Arcadie. L’adaptation du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, prix du Livre Inter 2019. Avec Constance Larrieu, espiègle et lumineuse interprète de Farah, adolescente en proie au plaisir de la chair et au doute sur son genre.

Farah, bientôt 15 ans, habite à Liberty House, une communauté déjantée qui a pour maître des lieux Arcady : il y promeut ses penchants libertaires, la tolérance et l’amour de la littérature, l’amour tout court aussi avec les adeptes de tout âge. Farah, jeune adolescente arrivée là avec ses parents dans la voiture de la grand-mère et en proie aux troubles naissants du désir, va voir son corps se transformer de manière étrange… Telle est l’intrigue du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, prix du Livre Inter 2019, que Sylvain Maurice adapte sur les planches du Belleville. Une pièce créée en 2022 au théâtre de Sartrouville (78), le Centre dramatique national des Yvelines.

Comme à l’accoutumée, le metteur en scène se joue des effets de lumière pour habiller Constance Larrieu, joyeuse et lumineuse interprète ! Qui se dépense et se trémousse sans compter, ludique et convaincante adolescente en proie aux plaisirs de la chair et de l’existence, aux doutes sur son corps et son genre : fille ou garçon ? En parfaite harmonie avec un roman qui privilégie le goût de la chair au détriment de possibles dérives sectaires, sont mises en jeu, et en mouvements d’une totale frénésie, les interrogations d’une femme en plein exercice de sa liberté et de son corps. Qui interpelle chacune et chacun avec humour et légèreté sur le respect de l’autre et le droit à la différence, questionne en catimini la prétendue normalité.

Fort d’images électrisantes et de musiques alléchantes, le tableau finement brossé d’une génération égarée, en quête toutefois de repères plus signifiants. Yonnel Liégeois

Arcadie : jusqu’au 30/11. Du mercredi au vendredi à 19h15, le samedi à 21h15 et le dimanche à 15h en septembre. Les mercredi et jeudi à 19h15, les vendredi et samedi à 21h15, le dimanche à 15h en octobre et novembre. Le Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34).

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Aux gardiens de l’ordre mondial

Que reste-il de la Palestine ? Nous cherchons les mots pour dire l’horreur, l’écœurement. Je suis romancière, j’écris la Palestine, la vie, l’avenir. J’écris l’utopie qui nous verra construire une société ensemble avec les vivants. Publiée sur Mediapart, la tribune de Yara El-Ghadban, romancière et anthropologue d’origine palestinienne.

Yara El-Ghadban vient de publier La Danse des flamants roses. Elle est l’autrice de trois précédents romans aux éditions Mémoire d’encrierL’ombre de l’olivier (2011), Le parfum de Nour (2015) et Je suis Ariel Sharon (2018). Elle a écrit l’essai Les racistes n’ont jamais vu la mer avec Rodney Saint-Éloi, paru en 2021. Ses livres racontent la vie des hommes, des femmes et des enfants qui, face à l’histoire, à la violence coloniale et à l’exil, rêvent de demain. Elle vit à Montréal, elle est présente en France en septembre et octobre 2024.

Bientôt un an de génocide à Gaza. Et la Cisjordanie assiégée par les colons et les bulldozers. Que reste-il de la Palestine ? Je suis parmi les millions de citoyens du monde qui vous suivent du regard. Vous, les gardiens de l’ordre mondial. Vous qui indiquez le terroriste parmi les milliers de victimes, vous qui éduquez sur le droit d’un État colonisateur de se défendre et le devoir des colonisés de mourir. Vous qui martelez qui est humain et qui ne l’est pas. Nous sommes une constellation de pays, langues, religions, continents. Nous cherchons les mots pour dire l’horreur, l’écœurement.

J’écris 7 octobre, et on m’ordonne d’ajouter les mots terrorisme, Hamas, antisémitisme. Ai-je le droit de citer cette date sans avoir à justifier le massacre de 40000 Palestiniens, taire les milliers de disparus, ignorer la violence des colons, escamoter sept décennies d’expulsion, de colonisation, d’occupation, d’apartheid ? 1139 Israéliens tués le 7 octobre. J’ai eu froid dans le dos. En réponse, le droit d’anéantir un peuple entier. Tapisser Gaza de bombes, lâcher la haine débridée des colons en Cisjordanie. Je me demande alors, avez-vous froid dans le dos ?

Je suis romancière. J’écris la Palestine, la vie, l’avenir. J’écris qu’Ariel Sharon et moi partageons la même histoire, même si nous ne pouvions partager cette histoire que l’espace d’un roman. J’écris l’utopie qui nous verra construire une société ensemble avec les vivants. Malgré tout ce que les Palestiniens subissent depuis 76 ans, je refuse l’identité du peuple persécuté. Cette catégorie qui nous réduit en victimes de l’histoire. Qui élève la souffrance par-dessus l’humanité commune. Quand ma souffrance rend le visage de l’autre monstrueux, je répète les mots de Darwich :

Si tu avais contemplé le visage de la victime / Et réfléchi, tu te serais souvenu de ta mère dans la chambre à gaz / Tu te serais délivré de la sagesse du fusil / Et tu aurais changé d’avis : Ce n’est pas ainsi que l’on recouvre son identité (1).

Je vois les visages des otages tués partout sur les écrans, et je me demande s’il y a assez d’écrans pour les 16000 enfants massacrés à Gaza. Terrorisme, Hamas, antisémitisme, Yara. Ne dis pas que le 7 octobre c’est aussi le début d’un génocide. Que ce jour-là, le mot liberté avait aussi résonné dans l’esprit de tout Palestinien victime du régime colonial israélien. Qu’à côté des scènes horribles d’Israéliens fuyant pour leur vie, il y avait l’image du mur de séparation abattu, de Palestiniens qui pour la première fois depuis des décennies frôlaient leurs terres volées, transformées en colonies et banlieues bien manucurées. ERREUR. Terrorisme, Hamas, antisémitisme, Yara. Enferme-toi dans l’utopie, oublie la vérité.

Pourtant, un autre monde existe. Ce monde où habite la vaste majorité des peuples de la Terre : les 147 États de l’ONU qui reconnaissent la Palestine, les millions qui voient l’évidence du droit des Palestiniens de lutter contre l’oppression, pour qui le 7 octobre est une date dans une longue histoire de violence coloniale dont ils ont été aussi victimes. Le reste du monde crie : Sortez de votre labyrinthe de miroirs, contemplez l’horreur que vous produisez. Vous n’êtes pas le monde, vous êtes des naufragés, aliénés de votre propre humanité. Vous ne trompez personne. Nous entendons ce que vos discours emmitouflés de vertus camouflent. Pourquoi suffoquer lentement Gaza, quand les bombes de deux tonnes sont si efficaces ? Pourquoi soumettre Israël à la lourdeur de l’entreprise coloniale en Cisjordanie, alors que l’État peut tout accaparer et nous débarrasser de cette épine dans le pied qui traîne depuis cent ans ?

Comme ils semblent bénins aujourd’hui ces mots : blocus, occupation, colonisation, même apartheid. À côté des massacres quotidiens, de la famine, du viol, de la torture, des enfants calcinés. À côté des camps de réfugiés rasés. À côté des journalistes assassinés. Comme ces mots semblent inodores à côté des relents de sang et de chair qui collent à vos vestons.

Bientôt un an de génocide en diffusion continue et nous avons appris, nous les Palestiniens, à nous saluer autrement. Comment va ta dévastation ? demande le poète Fady Joudah. A-t-elle été visitée par un chant d’oiseau, ce matin (2) ?

Vous êtes le chant de ma dévastation. Me voilà à tenter de rattraper roman après roman (3) un monde qui n’existe plus. Semer ma mémoire de la beauté de la Palestine avant le génocide.

Le bourreau torture pour rendre sa victime méconnaissable. Ainsi il ne voit pas le visage d’un humain, ne trouble pas l’image qu’il a de lui-même, celle reflétée dans le corps qu’il abîme. Le génocide, c’est un acte d’effacement. Effacer les traits pour que rien ne ressemble à celui qui efface. Détruire tout en quoi il risque de se reconnaître. Taire l’écho de l’humanité partagée. Éradiquer le passé, le présent pour fabriquer un avenir à un seul visage, lisse et parfumé, comme vos vestons, gardiens de l’ordre mondial.

L’odeur est trop puante. Rien ne pourra la décoller de vos costumes, messieurs mesdames. La Palestine porte le visage des peuples de la Terre. Elle résonne dans la voix des millions de jeunes qui entendent l’écho de l’histoire, voient dans les corps mutilés de Gaza et les terres rasées de Cisjordanie, les cicatrices laissées par vos projets civilisateurs. Ils scandent : la Palestine a changé l’ordre du monde. Avenir il y aura, et vous y porterez messieurs mesdames le visage du génocidaire.

Faites vos élections, polluez les ondes de vos hypocrisies, pesez les mots comme vous pesez vos bombes. Nous sommes le reste du monde. Nous portons les génocides cachés dans les plis de vos jupes et vos pantalons. Nous parlons toutes les langues. Nous appartenons aux peuples de l’humanité. Fabriquez la mort, les mensonges. Nous fabriquerons la vie, les cerfs-volants. Yara El-Ghadban

(1) Mahmoud Darwich, État de siège, traduit par Elias Sanbar (Actes Sud, 144 p., 24€30).

(2) Fady Joudah, “How is Your Devastatio Today?” Ma traduction.

(3) La danse des flamants roses, par Yara El-Ghadban (éditions Mémoires d’encrier, 300 p., 22€).

À voir sur M6, le 08/09 à 23h05 : Enquête à Gaza, des vies en enfer. Un document rare, réalisé par Martine Laroche-Joubert. Bouleversant et terrifiant, un génocide à l’œuvre et à l’abri des regards, lorsque caméras et journalistes sont interdits de séjour, sans autorisation de filmer l’enfer dans la bande de Gaza.

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