Archives de Catégorie: Littérature

Beckett, une partie de plaisir !

Du 23 au 29/01, à Bruxelles, le théâtre des Martyrs propose Fin de partie. Un classique du répertoire, l’un des chefs d’œuvre de Samuel Beckett… Avec Denis Lavant et Frédéric Leidgens dans les rôles-titres, magistralement mis en scène par Jacques Osinski.

Un événement, le plus français des auteurs irlandais, prix Nobel de littérature en 1969, à l’affiche d’une grande salle bruxelloise : Samuel Beckett, le maître de l’insolite, subtil défaiseur de langage et tricoteur de mots ! Qui fit scandale en 1953, lors de la création d’En attendant Godot par Roger Blin, les spectateurs n’y comprenant rien, excédés qu’il ne se passe rien, au point d’en venir aux mains : Godot, qu’on attend toujours 70 ans plus tard, n’en demandait pas tant, le succès était assuré !

« Je ne sais pas qui est Godot. je ne sais même pas, surtout pas, s’il existe. Et je ne sais pas s’ils y croient ou non, les deux qui l’attendent. Les deux autres qui passent vers la fin de chacun des deux actes, ça doit être pour rompre la monotonie. Tout ce que j’ai pu savoir, je l’ai montré. Ce n’est pas beaucoup. Mais ça me suffit, et largement. Je dirai même que je me serai contenté de moins ».

Samuel Beckett. Lettre à Michel Polac, 1952

Un plaisir des planches renouvelé au Théâtre des Martyrs, en compagnie de Samuel Beckett ! Jacques Osinski reprend sa Fin de partie, couronnée en 2023 par le Syndicat de la critique du Prix Laurent Terzieff, « Meilleur spectacle dans un théâtre privé ». Toujours avec la même bande de comédiens, Denis Lavant et Frédéric Leidgens dans les rôles-titre, les têtes de Claudine Delvaux et Peter Bonke émergeant des bacs à poubelle…

« Ma bataille sans espoir contre mes fous continue (avec l’écriture de Fin de partie, ndlr), en ce moment j’ai fait sortir A de son fauteuil et je l’ai allongé sur la scène à plat ventre et B essaie en vain de le faire revenir sur son fauteuil. Je sais au moins que j’irai jusqu’à la fin avant d’avoir recours à la corbeille à papier. Je suis mal fichu et démoralisé et si anxieux que mes hurlements jaillissent, résonnant dans la maison et dans la rue, avant que je puisse les arrêter ».

Samuel Beckett. Lettre à Pamela Mitchell, 1955

Comme l’affirme le génial irlandais à propos de sa pièce préférée, nous voilà donc face à un vieil homme condamné en son fauteuil, aveugle et paralytique… Près de lui, un type plus jeune, boiteux et agité. Hamm (Frédéric Leidgens) et Clov (Denis Lavant), le père et le fils peut-être, le maître et le serviteur plus vraisemblablement : l’un parle l’autre agit, l’un ordonne l’autre obéit. Qui s’interpellent et se répondent du tac au tac, des dialogues de basse ou haute intensité, comme Clov qui n’en finit pas de monter et descendre de son échelle, d’une aigreur vacharde ou d’une mielleuse condescendance. Le vieux, acariâtre, vit la peur au ventre, redoutant que son garçon de compagnie le quitte. L’autre, fielleux, ne cesse de répéter qu’il va fuir, s’en aller bientôt, et si ce n’est aujourd’hui ce sera demain assurément.

La vie, les jours s’écoulent ainsi en ce salon sans chaleur ni luminosité, d’un rituel l’autre à servir le repas, surveiller le bon ou mauvais temps du haut de la fenêtre, cajoler le petit chien en peluche qui a perdu une patte : comme le précise Beckett dans la missive à son amoureuse, un monde de fous qui, paradoxe, semblent pourtant toujours maîtres de leur raison, les parents de Hamm (Claudine Delvaux et Peter Bonke) sortant la tête des deux grands tonneaux où ils sont cloîtrés, à priori à leur insu mais de leur plein gré au vu de leur visage rayonnant ! Sur le plateau, peu d’action mais une forte agitation, Lavant et Leidgens au sommet de leur art, entre tragédie et comédie, dans leurs rôles de composition et leurs tirades à la pointe acérée.

Jacques Osinski maîtrise l’univers beckettien. Du maître irlandais exilé à Paris depuis 1937 et reposant désormais au cimetière Montparnasse, l’ancien directeur du Centre dramatique national des Alpes a déjà mis en scène nombre de ses textes, du Cap au pire à La dernière bande au milieu de quelques Foirades… Avant que ne se lève le rideau, un interminable noir silence invite le spectateur à se défaire des affaires du temps présent pour entrer dans un univers hors d’atteinte de toute normalité : l’ancien monde qui se meurt au fond d’un tonneau, le nouveau où les vivants se répartissent la tête et les jambes, l’un râlant et l’autre claudiquant. Une alliance forcée, une solidarité fondée dans la contrainte, un piteux jet de lumière laissant entrevoir un semblant de bonté et d’espoir. Avec Beckett, c’est peu dire, entre humour et férocité, les rapports entre humains sont d’une étrange complexité.

Au fil de cette magistrale et indémodable Fin de partie, chacun est convié, selon son humeur du jour, à rire ou pleurer au banquet de la comédie humaine. Un spectacle accessible à quiconque, où les mots du quotidien – décalés – disjonctés – déphasés – donnent à voir et entendre les maux d’un monde où la graine ne germe plus, où l’éclaircie se fait rare, où l’autre se terre dans l’absence et le silence. « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir », nous alerte Beckett avec une hauteur et une intelligence d’esprit prophétiques. Yonnel Liégeois, photos Pierre Grosbois

Fin de partie : Les 23 et 24/01 à 20h15, le 25/01 à 18h, le 26/01 à 15h, les 28 et 29/01 à 19h. Théâtre des Martyrs, Place des Martyrs 22, 1000 Bruxelles (Tél. : 32.2.223.32.08). Les écrits de Samuel Beckett sont disponibles aux éditions de Minuit.

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Françoise Gillard, un événement !

Jusqu’au 25 janvier, au Théâtre 14, Françoise Gillard propose L’événement. Le texte emblématique d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022, narrant son avortement clandestin dans les années 60. Entre émotion contenue et gestuelle retenue, la sociétaire de la Comédie Française s’impose en éblouissante messagère.

Une chaise pour seul décor, le visage poupin et la voix doucereuse… Dès son entrée sur la scène nue du Théâtre 14, Françoise Gillard en impose par son naturel. À n’en point douter, sa tenue vestimentaire l’atteste, la jeune étudiante en littérature n’est pas rejeton de grande famille. Fille de petits commerçants, le bar-épicerie d’un quartier populaire d’Yvetot en Normandie, elle occupe une chambre à la résidence universitaire de Rouen : loin de l’univers familial, en porte-à-faux avec son milieu social, peu de relations sinon une ou deux amies… Dans l’étroitesse des quatre murs, depuis quelques jours déjà, elle scrute le fond de sa culotte : toujours pas de règles en vue, l’inquiétude se fait pesante.

Les mots sont crus, les descriptions sèches. Sans fioritures ni qualificatifs superflus, sans pathos ni sentiments démesurés. La phrase brève, rugueuse, récit clinique d’un geste insensé, impose d’elle-même émotion et compassion, soulève colère et réprobation, convoque pleurs et douleurs. De l’humour et de l’ironie aussi, peu, rarement… Comme ce pull-over et ces sandales dont se défait la comédienne en cours de représentation, presque une respiration, une mise à distance face au récit poignant dont le couple Ernaux-Gillard se fait l’écho. Dans l’intimité d’une chambre de jeune fille, auteure reconnue quatre décennies plus tard, le journal de bord d’un avortement pratiqué par une « faiseuse d’anges » dans les années 60 : la sonde clandestine introduite dans le vagin à défaut d’une aiguille à tricoter, les douleurs au ventre et le sang, le fœtus délesté dans la cuvette des toilettes, l’hémorragie ensuite sous peine de mort, le curetage enfin aux urgences de l’hôpital sous les opprobres d’un corps médical à l’ordonnancier moralisateur…

Une « salope » parmi 343 autres

L’événement ? La publication d’un récit de vie dont les épisodes remontent à 1963, l’affirmation claire d’une femme à disposer de son corps et refuser l’enfant non désiré, les trois mois d’existence angoissants d’une « salope » au même titre que les 343 autres qui revendiqueront ce statut avec audace et fierté avant que maître Gisèle Halimi ne plaide leur cause devant le tribunal de Bobigny en 1972, avant qu’au perchoir de l’Assemblée nationale une ministre de la santé et grande dame, Simone Veil, ne conquiert avec courage et dignité en 1974, sous les insultes – les quolibets – les menaces de mort, le droit à l’interruption volontaire de grossesse. Assise sur sa chaise retournée, Françoise Gillard se veut économe de gestes. Juste une main levée de temps à autre, genoux serrés, regard convaincant, seule sa parole bouscule l’espace, invite les divers protagonistes à s’immiscer dans le récit par un subtil changement de ton ou de voix, dessine les contours physiques et psychologiques de l’acte à venir, du délit en gestation.

Puissance du dire vrai, force du verbe ainsi proféré, violence des maux et des mots, tels ceux de l’interne lors de l’hospitalisation, « Je ne suis pas le plombier » : douceur de voix de l’interprète, véhémence du récit de la narratrice ! Une seule fois, d’un mouvement brusque, la comédienne se lèvera de sa chaise : debout pour illustrer la chute du fœtus d’entre les jambes ! Un acte décisif qui révèle brisures, fêlures, blessures d’une femme prisonnière d’une loi rétrograde, d’une éducation religieuse partisane, d’un système de pensée construit par et pour les hommes… Paru en l’an 2000, l’ouvrage d’Annie Ernaux fit sensation, vingt-cinq ans plus tard il émeut et heurte les consciences avec la même autorité. Françoise Gillard s’impose en éblouissante messagère. Yonnel Liégeois, © Vincent Pontet « coll. Comédie-Française »     

L’événement d’Annie Ernaux, Françoise Gillard avec la collaboration artistique de Denis Podalydès : jusqu’au 25/01, les mardi-mercredi et vendredi à 20h, le jeudi à 19h, le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77). L’événement, d’Annie Ernaux (Folio Gallimard, 144 p., 7€60).

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Albert Camus, morale et justice

Le 4 janvier 1960, Albert Camus se tue en voiture. En cette année 2025 de tous les dangers, une œuvre à redécouvrir : le plus jeune Nobel français conjugua en permanence la révolte et le doute. Le regard d’Agnès Spiquel, universitaire et présidente de la Société des études camusiennes.

Albert Camus, « l’homme révolté » et le penseur du doute, n’a jamais cessé d’alimenter débats et vaines polémiques ! Or, « Camus est une figure irrécupérable », affirme d’emblée Agnès Spiquel, l’une des exégètes du Prix Nobel de littérature en 1957 et présidente de la Société des études camusiennes, « son nom et son œuvre s’inscrivent dans la durée, contrairement à ceux qui tentent de se les approprier ». La formule « La parole et l’acte », dont usait avec justesse l’éminente et regrettée historienne Madeleine Rebérioux pour définir Jean Jaurès, le tribun du socialisme et fondateur de L’Humanité, s’accorde pleinement à « La pensée et l’action » de Camus, l’ancien journaliste d’Alger Républicain et de Combat, l’auteur de L’étranger et de L’homme révolté. Morale politique et justice sociale : tels furent les maîtres – mots jamais démentis du natif d’Algérie.

Enfant de la laïque

Camus ? Un enfant du peuple et de l’école républicaine, orphelin d’un père mort aux premières fureurs de la guerre de 14 et bambin aimant d’une femme de ménage, pauvre à défaut d’être miséreux… Face à la précocité de son élève, Louis Germain son instituteur n’hésitera pas à prendre en main le destin scolaire du petit Albert, lui donnant des cours particuliers le soir et le préparant à l’examen des bourses. Une affection envers son maître auquel Camus dédiera son discours de réception au Nobel… « Très tôt, Camus affiche son désir d’écriture », souligne d’ailleurs Agnès Spiquel, « dès l’âge de 17 ans, puisque « la littérature peut tout dire » écrit-il, il affirme qu’il veut devenir écrivain. Aussi, très vite il se mêle de tout ce qui bouillonne à Alger ». Le football bien sûr, sa grande passion, mais aussi le théâtre pour lequel il écrit et met en scène, la philosophie dont il prépare l’agrégation… Las, atteint de la tuberculose, il se voit sanctionné de la double peine : interdiction d’enseignement et de présentation aux concours universitaires !

kabylie

La déception évidemment, mais pas le découragement pour le jeune homme qui se lance déjà dans une intense activité sociale et culturelle. Mais aussi politique avec son adhésion en 1935 au PCA, le parti communiste algérien, qu’il quitte deux ans plus tard plus tard, ensuite journalistique avec son entrée en 1938 à la rédaction d’Alger Républicain où il publiera ses grands reportages «  Misère de la Kabylie », … « Des articles et des engagements qu’il payera cher », commente la professeur émérite à l’université de Valenciennes, « tant son vain soutien au projet de réforme Blum – Viollette sur le droit de vote des musulmans algériens que la censure qui frappe Soir Républicain : sans travail et sans argent, ayant commencé la rédaction de « L’étranger », il quitte Alger en 1940 pour gagner Paris occupé ».

Journaliste, écrivain

Combat

Il rejoint alors les réseaux de la Résistance, puis le journal Combat clandestin avant d’en assumer la rédaction en chef et les éditoriaux à la Libération… En 1947, il quitte le journal alors qu’il a déjà publié L’étranger, Le mythe de Sisyphe et Caligula. Paraît bientôt La peste, son nouveau roman salué par Sartre. D’aucuns auraient pu déjà percevoir, dans son écriture, la haute conscience morale dont Camus charge l’engagement politique. Dès 1945, dans un concert de louanges international auquel se joint Mauriac, au lendemain de l’horreur atomique qui signe la capitulation du Japon, Albert Camus seul dénonce ouvertement dans Combat la barbarie humaine scientifiquement industrialisée : jamais la fin, même la signature d’un accord de paix, ne justifie les moyens ! Et l’auteur des Justes signe son arrêt de mort au peloton d’exécution de l’intelligentsia française, composé de Sartre et des membres de la revue des Temps Modernes, avec la publication en 1951 de L’Homme révolté. Une rupture philosophique, politique et humaine avec le chantre de l’existentialisme, une rupture surtout avec tous ceux qui justifient dans la marche de l’histoire les crimes commis en son nom. « Chez Camus, les idées sont enracinées dans la réalité concrète, les concepts naissent d’abord de l’expérience, tant politique que philosophique », commente Agnès Spiquel, « Camus est avant tout un homme de convictions, pas de certitudes ». Ainsi s’expliquent son attitude et ses prises de position multiples au sujet de l’Algérie, le berceau de son cœur et le soleil de son enfance, la grande tragédie qui le réduira à terme au silence parce que jamais l’acte de terrorisme, quel qu’il soit et d’où qu’il vienne, ne trouvera grâce à ses yeux !

De l’absurde au doute

"L'étranger" d'Albert Camus, illustré par José Munoz
« L’étranger » d’Albert Camus, illustré par José Munoz

Camus s’empare très tôt de la « question algérienne », il suffit de relire ses étonnantes et passionnantes Chroniques algériennes d’une lucidité à toute épreuve. Sur l’incurie et l’aveuglement du pouvoir colonial, sur la misère et la révolte qui gronde de l’autre côté de la Méditerranée… Jusqu’au bout, il plaidera la cause d’un chemin étroit à emprunter, « entre les deux abîmes de la démission et de l’injustice », pour essuyer au final les reproches et invectives tant à propos de ses paroles que de ses silences. « Pour Camus, oser proposer une troisième voie ne signifie aucunement qu’il se contente de la voie du juste milieu », précise Agnès Spiquel, « c’est encore une fois le moraliste qui pense et s’oppose de la même manière tant au fascisme qu’au stalinisme. La règle de conduite qu’il s’impose n’est jamais celle du repos. Chez Camus, il y a une justesse du mot qu’il faut entendre et reconnaître ». D’autant que, si Camus a connu et connaît la dureté et l’absurdité de la vie pour en parler aussi bien dans son théâtre que dans ses romans, il en expérimente aussi, à cause de la maladie et de la mort qui rôde,  l’éventuelle brièveté et fragilité… D’où le doute, voire le désespoir, qui s’empare alors de ce croqueur impénitent de la vie devant l’incapacité qui le ronge progressivement à se faire comprendre, à parler et à écrire. Camus préfèrera toujours la terre et sa mère aux joutes intellectuelles, c’est un homme de corps et de cœur qui pense l’abstrait au pluriel dans la palette du concret. Une preuve ? « Les plus grands bonheurs de Camus : vivre la fraternité d’un collectif », constate l’universitaire, « la solidarité de l’équipe de football, la ferveur d’une compagnie de théâtre, la chaleur des ouvriers du Livre à l’heure du bouclage ».

Albert Camus ? Une œuvre et une pensée qui ravissent les jeunes générations, bien au-delà des frontières hexagonales. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Camus, citoyen du monde

Camus2

« Dans l’idée que le monde est une cité, l’album Albert Camus citoyen du monde veut montrer l’être-au-monde de Camus dans son rapport à la nature, à ses ami(e)s, à l’actualité, aux autres penseurs, à son siècle, à la tragédie humaine, au bonheur », commente Agnès Spiquel. Pourquoi Camus parle autant aux hommes du XXIe siècle ? « Pour des raisons multiples », souligne l’universitaire. « C’était un esprit libre : il refusait les embrigadements, les étiquettes toutes faites, les solutions tranchées de manière simpliste au nom d’idéologies préexistantes. Il avait le sens de la nuance, une conscience aiguë de la tension – difficile mais féconde – entre des pôles opposés. Il défend  les principes éthiques, entre autres en politique : pour lui, la fin ne justifie jamais les moyens. Il ne se paie pas de mots, ne prostitue pas le langage mais recherche autant la justesse que la justice. Il est lucide sur le tragique de la condition humaine mais défend le droit au bonheur. Enfin, il écrit admirablement bien ! ». Y.L.

« Albert Camus, citoyen du monde », un magnifique album. Riche de nombreux documents, photographies et textes inédits (Gallimard, 208 p., 29€)

D’Hugo à Camus…

Premier

Agnès Spiquel l’avoue, « je suis devenue une familière de Camus ». Plus fort encore pour la présidente de la Société des études camusiennes, « je me rappelle, jeune enseignante en littérature française, ma première inspection se déroula lors d’un cours sur Camus ». Et pourtant, le premier amour littéraire d’Agnès Spiquel ne se nomme pas Albert, mais Victor ! « J’ai fait ma thèse sur  l’œuvre de Victor Hugo. Au final, je trouve nombre de similitudes entre ces deux grands noms de la littérature, l’un et l’autre témoins et acteurs de l’Histoire : Hugo à l’heure du coup d’état de 1851, Camus dans la tourmente de ce qui deviendra la guerre d’Algérie ».

Que lire d’emblée pour entrer de plain-pied dans l’œuvre et la pensée de Camus ? Le Premier Homme, conseille sans hésiter Agnès Spiquel, « toute la vie et les convictions de Camus se retrouvent d’une page à l’autre ». Et de poursuivre la lecture, selon l’universitaire, avec les Chroniques algériennes et Camus à Combat. Journaliste, essayiste, romancier et dramaturge, le Nobel 1957 se révèle et s’impose vraiment comme une grande plume ! Y.L.                         

À lire : les quatre volumes des Œuvres complètes publiées dans la Pléiade chez Gallimard, sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi. Tous les titres sont disponibles aussi chez le même éditeur en Folio dont La mort heureuse présenté par Agnès Spiquel. Cahier Camus, dirigé par Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel (Ed. de L’Herne, 376 pages, 39€). Œuvres d’Albert Camus, dans la collection Quarto Gallimard avec une préface de Raphaël Enthoven (1536 p., 29€). Le monde en partage, itinéraires d’Albert Camus, de Catherine Camus (Gallimard, 240 p., 35€)

À découvrir : Dictionnaire Albert Camus, sous la direction de Jeanyves Guérin (Robert Laffont, collection Bouquins, 975 p., 30€). Dictionnaire amoureux d’Albert Camus, par Mohammed Aïssaoui avec la complicité de Catherine Camus (Plon, 528 p., 28€). Albert Camus/Maria Casarès, correspondance, présentation de Béatrice Vaillant et avant-propos de Catherine Camus (Folio, 1472 p., 15€90).

À écouter : La peste, lue par Christian Gonon, de la Comédie Française (CD Gallimard, 26€40, deux CD MP3 à 18€99).

À savourer : La postérité du soleil. Sous le regard de René Char, les textes de Camus et les photos d’Henriette Grindat (Gallimard, 80 p., 28€)). L’étranger, illustré par José Munoz (Futuropolis-Gallimard, 144 p., 24€). Avec Le premier homme (272 p., 30€), les deux volumes en coffret (416 p., 54€).

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Marivaux, magistral confident !

En tournée nationale, d’Albi à Saint-Étienne, Alain Françon propose Les fausses confidences. De l’excellence de la mise en scène à la qualité d’interprétation, une fulgurante plongée dans l’œuvre de Marivaux. Et de se pâmer, aussi, à la beauté de cette langue française du XVIIIème siècle.

Quelle finesse du geste et des déplacements, remarque-t-on d’abord, quelle éloquence et prestance de cette bande de comédiens, se dit-on ensuite, quelle beauté que cet imparfait du subjonctif, pense-t-on enfin, énoncé si naturellement dont collégiens et lycéens du troisième millénaire ignorent les subtilités de langage… Pour conclure, avant même d’avoir finalisé cet article : un chef d’œuvre que ces Fausses confidences dans la mise en scène d’Alain Françon, pressez-vous au théâtre de Brive ou sur les autres lieux de tournée, adultes ou grands enfants, chacun en ressortira content !

Bien sûr, il est encore question d’amour dans cette pièce écrite en 1737, avec Marivaux on ne badine pas de ces choses-là, mais il faut ouvrir grand les yeux pour mesurer les audaces de l’auteur. Ne craignant point de bousculer codes et principes en cette période prérévolutionnaire où germe l’esprit des Lumières : d’une fausse confidence l’autre, ce sont les valets et servantes qui mènent la danse, maîtres et maîtresses pris au piège de leurs subterfuges, la lutte des classes avance masquée sous les pavés royaux… D’autant que le combat féministe s’enracine en la maison de grande bourgeoisie, un vrai conflit de génération lorsque la fille de bonne famille se refuse à un mariage arrangé, préférant les élans du cœur pour un garçon désargenté à la particule et au titre de comtesse ! Que d’aucuns, exégètes plus ou moins patentés et inspirés, n’y voient que bavardage et marivaudage, c’est se voiler la face pour mieux édulcorer le propos du sulfureux Marivaux, minauder sur les tourments amoureux au détriment des querelles de l’esprit, endormir les consciences rebelles à l’ordre dominant !

Dorante éprouve une passion dévorante pour Araminte. Las, sans le sou, conquérir le cœur de la belle est une entreprise fort illusoire ! Par bonheur, Dubois son ancien valet a offert ses services à la dulcinée, deux pieds dans la maisonnée pour mieux tirer les ficelles et conduire son ancien maître à bon port… Ne comptez point sur l’auteur de ces lignes pour vous dévoiler manigances et stratagèmes, vous révéler confidences et rebondissements, soyez assuré que Marivaux manie le suspense avec dextérité pour conclure en beauté : un langoureux baiser entre Araminte et Dorante (alerte à la police des mœurs, c’est la fille qui en a l’initiative !), le retrait du dépôt de plainte intentée par le comte, la mère acariâtre renvoyée à ses confitures…

Pas une minute d’ennui en 1h45 de représentation, du plateau à la salle plaisir et bonheur de jouer sont communicatifs, l’humour est aussi au rendez-vous ! Fervent érudit du théâtre de Marivaux, sans artifice ni fioriture, d’une main de maître Alain Françon conduit sa troupe à l’essentiel : du geste et de la voix, faire vivre le texte plutôt que le jouer ou d’en jouer. Toutes et tous à saluer pour leur prestation de grande classe et haute précision : en particulier Georgia Scalliet en Araminte pétillante d’élégante justesse, Pierre-François Garel en un Dorante amoureux transi et introverti, Dominique Valadié en mère pince-sans-rire et femme d’affaires intéressée, Gilles Privat en un Dubois expert en coups fourrés. Et, cerise sur ce gâteau déjà fort délicieux, la langue, mais quelle langue à savourer, à déguster : une écriture fine et léchée, un phrasé ciselé à pâmer son auditoire. Les fausses confidences ? Un vrai bonheur, vous dis-je ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez

Les fausses confidences : Les 15 et 16/01 à la Scène nationale d’Albi. Du 22 au 26/01 au Théâtre Montansier, Versailles. Les 30 et 31/01 à l’Opéra de Massy. Les 12 et 13/02 au Théâtre Saint-Louis, Pau. Les 25 et 26/02 à la Maison de la culture d’Amiens. Du 04 au 06/03 au Quai, CDN Angers Pays de la Loire. Du 18 au 21/03 au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence. Du 25 au 29/03 au Théâtre municipal de Caen. Du 02 au 05/04 à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy. Du 08 au 11/04 à la Comédie, CDN de Saint-Etienne

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Emma Dante, mère poule !

De la Cour du roi de Naples à la basse-cour, Emma Dante présente Re chicchinella. Avec cette fantasque poule aux œufs d’or, la metteure en scène italienne poursuit son immersion dans les contes de Giambattista Basile, un auteur du XVIème siècle. De l’humour scatologique pour une leçon de morale authentique.

Chasseurs ou randonneurs de tous poils, attention aux bêtes à plumes ! Le roi de Naples et de Sicile, parmi moult titres et possessions, en sait quelque chose… D’emblée, Chantiers de culture alerte ses lecteurs et leur adresse un sérieux avertissement, même s’ils n’encourent aucune sanction pénale à passer outre : ne laissez point votre ordinateur ouvert inconsidérément, consultez cette page en éloignant les enfants temporairement… Avec le sérieux d’une plume avertie mais non dépourvue d’humour, en réfutant d’emblée l’accusation de complaisance envers les faits divers des plus scabreux, il va vous être narré une étrange et incroyable affaire de cul qui ébranla le trône napolitain en des temps reculés, la formule est de circonstance.

Montaigne, à la même époque, avait déjà donné l’alerte, « si haut que l’on soit placé, on n’est jamais assis que sur son cul ». Las, l’information n’a pas encore franchi les Alpes. Une maxime, en fait, de peu d’importance lorsque c’est la diarrhée qui malmène vos intestins et affole votre arrière-train… En pleine partie de chasse, le roi susnommé s’en trouva fort marri, il fut pris d’une envie pressante. Se croyant pourvu d’une imagination débordante, face à l’imprévu, il usa d’un paquet de plumes, une poule des bois (pas le champignon, délicieux), en moyen torcheculatif. En souvenir des recommandations de Rabelais sans doute, Gargantua prétendant qu’il n’y a pas de meilleur torche-cul qu’un oison bien duveteux, pourvu qu’on lui tienne la tête entre les jambes… Pas offusquée d’un tel comportement, assemblée bariolée de coqs et poulettes, la cour royale s’improvise alors basse-cour autour de son prince qu’elle peut accuser de tous les maux, sauf de poule mouillée. Qui caquète en chœur sur les planches du théâtre de la Colline où s’est temporairement installé le poulailler.

Las, n’ayant point suivi à la lettre les consignes du moine écrivain et expert réputé en médecine hygiéniste, la poule bien vivante s’est confortablement et durablement installée dans le siège du monarque. Lui causant moult douleurs et préjudices, troublant son sommeil et lui interdisant de s’asseoir. Pas de chance donc, il l’a vraiment dans le cul, la poule ne cessant de faire des siennes, surtout des œufs en or, à chaque débordement de ses sphincters. Un trou royal qui se révèle juteux et dégoulinant pactole pour les courtisans. De tout temps, chacun le sait, l’argent n’a pas d’odeur, le grand et regretté dramaturge Michel Vinaver nous en avait offert une succulente version contemporaine avec Par-dessus bord, une affaire de papier cul, une autre affaire de croupion qui, d’un siècle l’autre, peut rapporter gros.

Quand le roi se meurt au terme d’atroces souffrances, d’un battement d’ailes la poule usurpe trône et couronne au grand bonheur des nantis et puissants. Que le pouvoir sombre en pleine merde, peu importe, l’essentiel est ailleurs : assurer l’avenir florissant de leurs entreprises marchandes et de leurs magouilles financières ! Provocatrice, Emma Dante ne recule devant aucun artifice à la mise en images de cette Chicchinella de Giambattista Basile (1583-1632), extraite de son recueil Le conte des contes devenu un classique de la littérature italienne. Masques flamboyants et costumes colorés, humour et rire attestés, chants et danses débridés, dialogues et quiproquos scéniques savamment épicés ouvrent au final un véritable espace poétique au sein de cet univers hautement scatologique. Des flatulences de la Grande bouffe de Marco Ferreri aux chatoyantes images du cinéma de Fellini…

La pièce est servie par de formidables acteurs, Carmine Maringola en tête d’affiche, dont nous avons déjà salué le talent. Quand le rire déborde de la scène à la fosse, pas septique celle-là, quand la provocation s’arrête aux frontières de la vulgarité, les risques sont maîtrisés, même les enfants peuvent s’en délecter ! Yonnel Liégeois

Re Chicchinella, Giambattista Basile et Emma Dante : Du 7 au 29/01, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Les samedi 18 et 25/01, à 17h30 et 20h30. Théâtre de La Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).

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Culture, le naufrage programmé

À vous tous, lectrices et lecteurs au long cours ou d’un jour, en cette époque toujours aussi troublante et troublée, meilleurs vœux pour 2025 ! Que cette année nouvelle soit pour vous un temps privilégié de riches découvertes, coups de cœur et coups de colère, passions et révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel ou politique.

Radios et télés le claironnent, l’État est en déficit ! Pas les actionnaires du CAC 40 dont les dividendes s’élèvent à 72 milliards d’euros, ni les grands patrons de l’industrie française dont les profits atteignent 153,6 milliards d’euros pour 2024… Ce ne sont pas quelques communistes ou gauchistes attardés qui révèlent ces chiffres, encore moins deux ou trois écologistes contrariés, juste divers économistes et journalistes de la presse spécialisée. En conséquence, au gré de gouvernants qui valsent plus vite que leur ombre, étoiles filantes qui dégainent au fil du temps et des vents, les décisions s’affichent : faibles augmentations des salaires et des retraites, hausse des étiquettes dans la santé, les transports et les biens essentiels ( électricité et eau), dotations des villes et régions au régime sec.

Les premiers budgets à couler ? Ceux de la culture, de l’enseignement et de la santé… Avec effets immédiats en certaines collectivités ! Christelle Morançais, présidente de la région Pays de Loire et amie d’Édouard Philippe, n’a pas fait dans la dentelle. Un sinistre cadeau de Noël à ses administrés, le 20 décembre : 82 millions d’euros d’économies dès 2025, et 100 millions à l’horizon 2028 ! Les coupes sombres ? Culture, sport et vie associative (4,7 millions d’euros en moins en 2025, -10,59 millions en 2028), enseignement secondaire (– 17,5 millions), formation (– 11,03 millions)… « On nous demande de prendre pour modèle le monde de l’entreprise, en nous traitant d’incapables qui ne savent pas dépenser l’argent public », dénonce Catherine Blondeau, la directrice du Grand T. Lourdes les conséquences, de Saint-Nazaire à Laval, d’Angers à La Roche-sur-Yon : pas moins de 2400 emplois et 43% des structures menacés à court terme !

Rédacteur en chef au quotidien Le Monde, Michel Guerrin le précise dans sa chronique en date du 27 décembre. « Si la présidente de la région Pays de la Loire a fait voter à une large majorité un budget culturel en baisse de 73%, il n’y a pas qu’autour de la Loire que la culture est coupée en morceaux. La baisse va de 20% à 30% en Ile-de-France. Autour de 10% en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Un peu moins en Auvergne-Rhône-Alpes ou en Nouvelle-Aquitaine ». Il n’empêche, « Christelle Morançais fait passer Laurent Wauquier, l’ex-président d’Auvergne-Rhône-Alpes, qui a fortement amputé la culture en 2022, pour un enfant de cœur » !

Co-animateur d’une compagnie théâtrale au Mans, le romancier Daniel Pennac ne décolère pas. « Un tel budget veut tout simplement dire que culture et sport sont du luxe« , commente l’auteur de la saga Malaussène. « Que les théâtres ferment, que les festivals meurent, que les libraires, les acteurs, les techniciens n’aient plus les moyens de travailler et que la musique se taise, nous irons beaucoup mieux, voilà ce que nous dit Christelle Morançais ». Dans une tribune au quotidien Le Monde, le comédien Philippe Torreton ne mâche pas ses mots. « Cette personne insinue en un élan populiste que ne bouderait pas Donald Trump que le monde de la culture ne serait qu’une niche de gens gâtés qu’il serait grand temps de confronter au réel, afin, dixit, qu’ils se réinventent ».

De la beauté du monde à sa compréhension

Des décideurs qui feignent d’ignorer combien l’écosystème culturel rapporte à la nation, avec les emplois qu’il crée, l’activité économique qu’il génère… Selon les calculs de l’Insee et les études du ministère de la Culture, en 2013 les activités culturelles contribuaient sept fois plus au PIB français que l’industrie automobile avec 57,8 milliards d’euros de valeur ajoutée par an ! Plus grave au delà des chiffres, réduire la culture à peau de chagrin, c’est amputer la jeunesse en ses capacités d’agir, de réfléchir et de penser à la beauté du monde, les priver des outils essentiels à la compréhension et à la transformation de leur humanité, réduire tous les citoyens au vil statut d’animal sans conscience… « Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude », déclarait déjà en 1951 Albert Camus, prix Nobel de littérature ! « La société marchande couvre d’or et de privilèges les amuseurs décorés du nom d’artistes et les pousse à toutes les concessions ». Ils sont légion, intellos médiatiques et spécialistes auto-proclamés, à squatter les plateaux télé !

Avec force et vigueur, Chantiers de culture désavoue ces fossoyeurs de l’esprit et leur politique d’austérité. En harmonie avec tous les acteurs de la cité, amoureux des arts et lettres. Fidèle au propos d’Antonin Artaud : « Pas tant défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim que d’extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim », affirmait avec conviction l’écrivain dans Le théâtre et son double. Yonnel Liégeois

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Le décès de Gilles Defacque, réactions

À l’annonce de la mort de Gilles Defacque, anonymes et personnalités pleurent sa disparition. Les réactions sont légion. Pour Chantiers de culture, celle de Marie-José Sirach dans les colonnes de L’Humanité, du comédien Jacques Bonnaffé sur les réseaux sociaux, du critique dramatique Jean-Pierre Thibaudat sur Mediapart.

Le trublion touche à tout

Jusqu’au bout, il se sera bagarré contre la maladie. Faut dire que c’était un sacré bagarreur contre la bêtise et la crasse du monde, la grisaille et l’hypocrisie du système. Gilles Defacque mettait du soleil dans nos vies. Nez rouge, en chemise et bretelles, là où il débarquait ça tourneboulait sec. Les punchlines, il en avait plein sa besace, à croire qu’il avait un jardin secret où les cultiver. Mais il était bien plus que ça : c’était un immense poète, un fantaisiste hors pair, un saltimbanque de la trempe des plus grands.

Né en 1945 à Friville-Escarbotin, ça s’invente pas, en Picardie, il a pris la Libération au pied de la lettre. C’est dans une salle de bal-catch-cinéma que tenaient ses parents qu’il grandit. Toujours aux premières loges, il observait les danseurs tournoyer, les matchs de catch, pourtant interdit aux minots, se faufilant entre les fauteuils pour se faire une cinématographie désordonnée et populaire. Lorsque le jeune Picard migre à Lille, il débarque à Wazemmes. Le coup de foudre est immédiat et réciproque : il devient un Ch’ti avec l’accent.

Le Prato comme écrin

Dans la mouvance post-68, il fonde avec une bande de copains le Prato, qui devient l’épicentre d’aventures théâtrales épiques, clownesques et fantaisistes. Beaucoup d’acteurs, de clowns, de musiciens y feront leurs premiers pas. Defacque avait le souci de la formation et de la transmission, alors le Prato ouvrait grand ses portes à celles et ceux qui voulaient se lancer dans l’aventure. Guy Alloucherie et Éric Lacascade, Jean-Michel Soloch et Chantal Lamarre, Howard Buten, Jacques Bonnaffé, Yolande Moreau, Jean Boissery, Tiphaine Raffier, David Bobée ; mais aussi toute une génération de clowns et clownes, Baro d’evel, le cirque Trottola ; des musiciens, William Schotte, Nono, André Minvielle, Bernard Lubat ou la compagnie du Tire-laine, tous sont passés par le Prato, qui est consacré lieu de création, une fabrique de théâtre populaire, un cirque de tous les possibles, avec son festival Au rayon burlesque ou ses bals du dimanche (gratuits).

Gilles Defacque était un clown jusqu’au bout de son nez rouge. Ses écrits, poético-burlesques, ne manquaient ni de piment, ni de sel. La Rentrée littéraire de Gilles Defacque (la Contre Allée, 2014) est un florilège de saillies mordantes et de contrepèteries improbables où Defacque, dans la peau d’un critique littéraire qui aurait « regardé (trop) la télé ou qui aurait dormi (au choix) », invente une liste des 700 livres, rentrée littéraire oblige, avec une règle du jeu : un titre, un résumé et une petite appréciation si possible ou un nom d’éditeur. Cela donne des brèves de conteur, à déguster entre deux fricadelles-frites et une gorgée de bière… Cet été encore, alors qu’il était affaibli par la maladie, Gilles était venu à Uzeste, sur un coup de tête. Il a improvisé, s’autoproclamant maître de cérémonie du concert de la Cie des fifres de Sylvain Roux. Autant dire qu’il leur a cloué le bec, aux fifres !

C’est Patricia Kapusta, sa compagne et complice de cette aventure artistique singulière, qui a annoncé sa mort. De très nombreux artistes ont fait part de leur tristesse et émotion. « Lille et le monde de la poésie perdent un grand artiste », a écrit Martine Aubry, maire de Lille, sur les réseaux sociaux. « Il était plus qu’un artiste. Il a été de tous les combats pour défendre la condition humaine et les conquêtes sociales du XXe siècle. Nous avons partagé tant de ces luttes », a pour sa part déclaré Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Marie-José Sirach

Un clown ne meurt pas !

Le clown est mort. Phrase impossible à dire, qui nous entraîne ailleurs… D’abord un clown ne meurt pas, un clown immense et qui fait le Gilles sa vie durant, un picard natif de Friville Escarbotin venu chanter la Polka des Saisons et les beautés du Mignon Palace à Lille et dans toute la grande région des Hauts de France, et qui lance ses opération de conquêtes aux quatre points cardinaux, devenant festival à lui seul, érigeant des festivals, non ! Un tel dictateur des liesses impénitentes, un tel ogre de sympathie, insatiable buveur des rigolades partagées, ce Gilles n’est pas de ceux dont on peut saluer la sortie de piste comme un vulgaire chef d’état en répétant « Le clown est mort ». Ça sonne faux. Gilles Defacque est là partout, toujours, à toute heure, même sous la grimace de la maladie, ce con, il a réinventé le clown !

Photo extraite de l’album Le Prato (éditions Evenit)

Toujours effervescent du désir d’aller bien au-delà du clown et et et…. d’emmener tout le monde avec, tout âge et toutes confessions mêlées, c’est l’esprit Prato, la grande aventure d’une turbulence culturelle à laquelle la région, les métropoles doivent tant. Parce que Gilles ne s’inscrit dans aucune tradition, ne refait pas le clown comme on l’a toujours fait. C’est Protée faisant fête à l’imaginaire, Fellini dans la beauté sans limite des parades de salut, c’est Charlot à Wazemmes (un quartier de Lille, ndlr). Notre affection, nous si nombreux qui l’aimions, fonce au cou des plus proches, sa famille et ses amis de scènes, et à Patricia Kapusta, celle qui a partagé ces années de combat et d’impertinence. Heureux, tellement heureux d’avoir connu un bout de cette aventure. La scène vivante vient de perdre un acteur immense. Jacques Bonnaffé

Les clowns ont la gueule de bois

Gilles Defacque, l’un de leurs princes, est mort. Fer de lance et âme du Prato à Lille, ce « Théâtre international de quartier » unique au monde, Gilles Defacque était un clown sans pareil, un poète, un pourfendeur d’idées reçues, un auteur- metteur en scène généreux, un inventeur de tout avec rien et un formateur infatigable auprès de nombreux artistes en herbe aujourd’hui reconnus. Il en a aujourd’hui fini de « jardiner les possibles ». Jean-Pierre Thibaudat

Les obsèques de Gilles Defacque auront lieu le 6 janvier à 11h, au cimetière de Lille-Est. Une exposition de ses dessins et autres facéties se tiendra au Théâtre du Nord du 17 janvier au 8 février.

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Feydeau, fils de Napoléon III !

Chez Folio Gallimard, dans la collection Biographies, Violaine Heyraud publie celle de Georges Feydeau. La vie et l’œuvre du maître artificier de répliques crevantes au fil d’intrigues subtilement réglées. Mort de la syphilis, délirant en fils de Napoléon III.

On doit à Violaine Heyraud la publication, dans La Pléiade, de 13 pièces de Georges Feydeau (1862-1921),sur les 63 écrites par l’auteur de la Dame de chez Maxim, entre autres succès impayables toujours en vigueur. Spécialiste du vaudeville, elle enseigne à la Sorbonne nouvelle Paris-III. Elle a toute légitimité pour livrer la biographie du rejeton d’Ernest Feydeau, boursier, littérateur (un an avant Madame Bovary, il sort Fanny, roman sur l’adultère), et de la resplendissante Léocadie, née à Varsovie, dont la fidélité sera suspecte aux yeux des contemporains, surtout les frères Goncourt, pires mauvaises langues de l’époque. L’ami Flaubert dit à Ernest : « Ton môme est si beau ». Georges, blond bébé de rêve, deviendra un bel homme à moustache en croc, souvent portraituré par son beau-père, le peintre Carolus Duran.

Violaine Heyraud, pour sa part, dépeint trait pour trait, avec la plus sourcilleuse vraisemblance, l’écrivain d’entière exigence, le mondain cordial non sans froideur, l’amuseur mélancolique, le collectionneur de tableaux et d’objets d’art qui, menant grand train, se retrouve souvent fauché malgré l’engouement foudroyant provoqué par ses œuvres – aux conditions de création parfaitement décrites – de champion du quiproquo, maître artificier de répliques crevantes au fil d’intrigues subtilement réglées comme un moteur à explosion. Sont évoqués, de manière approfondie, les thèmes d’un répertoire fait de titres célèbres, dont le seul énoncé prête à sourire, qu’il s’agisse de Monsieur chasse !, du Dindon, d’Occupe-toi d’Amélie !, de Mais n’te promène donc pas toute nue ! ou de l’Hôtel du libre-échange, en soi un précipité d’économie libidinale de la prétendue Belle Époque.

Georges Feydeau, en son temps, celui de Charcot et du jeune Freud, a donc mis en boîte irrésistiblement la physiologie du mariage esquissée par Balzac. Son univers de tordantes « cocottes », de benêts cocus putatifs, de maris sournois et de domestiques retors, toutes et tous sans exception plongés dans une dinguerie sexuelle inaboutie, met en jeu permanent une comédie humaine sans appel. On se hâte d‘en rire, plutôt que d’en pleurer. Feydeau eut une fin déchirante, grotesque. Sous l’effet de la syphilis au troisième stade, il se croyait fils de Napoléon III, selon une rumeur datant de sa naissance. Il perdit la tête dans une maison de santé de la Malmaison, ex-propriété de Joséphine de Beauharnais. Il meurt en 1921, à l’âge de 58 ans. Jean-Pierre Léonardini

Georges Feydeau, de Violaine Heyraud : Folio « Biographies », avec de nombreuses illustrations (352 p., 10€40).

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Rhinocéros, Ionesco revisité

Au Théâtre Silvia Monfort (75), en partenariat avec le Mouffetard (Centre national de la Marionnette), Bérangère Vantusso présente Rhinocéros. La metteure en scène transpose la pièce d’Eugène Ionesco dans le monde actuel, cerné par la montée des populismes. Une adaptation du texte, signée Nicolas Doutey, réduisant le nombre de scènes et de personnages pour trouver une nouvelle dynamique.

Un Rhinocéros traverse la ville à grand renfort de bruit et poussière. Au café où Bérenger sirote un verre avec son ami Jean qui le chapitre sur son manque de sérieux, c’est l’émoi. Bientôt, l’animal exotique ne suscite plus trop d’inquiétude alors que l’espèce prolifère, piétine chats et chiens, démolit l’escalier du bureau où travaille Bérenger. Le jeune homme voit les gens de son entourage s’accoutumer peu à peu à la présence des pachydermes puis se joindre à la horde sauvage, emportés par « la rhinocérite », une maladie contagieuse qui n’épargne personne et que rien n’arrête. Son ami Jean, pourtant épris d’ordre et de justice, se rallie à eux, tout comme ses collègues de travail les plus opposés. Jusqu’au Logicien, un intellectuel fumeux maniant les faux syllogismes… Même l’amour ne retiendra pas Daisy auprès de Bérenger. Il demeure, seul, à résister : « Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas ! ».

Eugène Ionesco, qui a vécu de près la montée du nazisme en Roumanie, s’en prend à la passivité et à l’inaction des gens, face aux idéologies totalitaires. En cela, Rhinocéros ne paraît pas si absurde, en dépit de ses personnages outrageusement caricaturaux. « Rhinocéros est surtout une pièce contre les hystéries collectives et les épidémies qui se cachent sous le couvert de la raison et des idées », écrit-il dans sa préface. À la demande de Bérangère Vantusso, directrice du CDN de Tours depuis 2023, le dramaturge Nicolas Doutey a adapté le texte pour la jeune troupe du théâtre, réduisant le nombre de scènes et de personnages. La pièce trouve ainsi une nouvelle dynamique. Devant l’impressionnant décor qui barre la scène, les six comédiens enfilent leurs costumes à vue, au gré des personnages, et, sur une musique rock, adoptent une gestuelle un peu mécanique, conforme au langage stéréotypé du texte. Parmi eux, Bérenger, garçon bohème (Thomas Cordeiro) et Jean, le donneur de leçons (Simon Anglès), paraissent plus authentiques. Les musiques enlevées d’Antonin Leymarie ponctuent les séquences et font entendre en sourdine la présence inquiétante des monstres, qui se manifestent aussi par des chants séduisants et des fumigènes.

Un mur fait de cubes de céramique blanche délimite les espaces privés : café, bureau, boutiques, appartements de Jean ou de Bérenger. De l’autre côté, cavalcadent et barrissent les dangereux pachydermes, menaçant la fragile cloison d’écroulement. Loin de protéger les humains, ce décor écrasant symbolise la prolifération implacable de la « rhinocérite ». Des briques se brisent violemment au sol, des trous apparaissent dans l’édifice puis la paroi, tel un monstre, avance dangereusement en dévorant les personnages au passage. La scénographie imposante de Cerise Guyon est un terrain de jeu idéal pour la marionnettiste Bérangère Vantusso. Les cubes blancs, manipulés par les comédiens, deviennent, pour les besoins de la narration, chat, lit, miroir ou pavés que l’on s’envoie à la figure… Malgré le coup de jeune impulsé par cette nouvelle version scénique et l’énergie déployée par les interprètes, Rhinocéros reste un peu daté. La pièce semble avoir perdu l’impact qu’elle pouvait avoir à l’époque de sa création, en 1960 par Jean-Louis Barrault.

Il n’empêche, Bérangère Vantusso veut alerter sur une menace réelle. « Au moment où l’Europe replonge dans les eaux sombres du nationalisme, j’ai été saisie par la terrible modernité de Rhinocéros qui déconstruit avec minutie les mécanismes de propagation des idéologies et nous tend un miroir suffisamment déformant pour que nous puissions y réfléchir ». La pièce figure régulièrement au programme des lycées et collèges, les jeunes générations trouveront sans doute les clefs pour entrer dans cette œuvre de 1959, où l’auteur mettait en garde sur le retour de « la bête immonde » et appelait à la résistance, via le personnage de Bérenger. « Si l’on s’aperçoit que l’histoire déraisonne (…), si l’on jette sur l’actualité un regard lucide, cela suffit pour nous empêcher de succomber aux « raisons » irrationnelles, et pour échapper à tous les vertiges », écrit Ionesco, toujours dans sa préface de 1964. Mireille Davidovici, photos Yvan Boccara

Rhinocéros : jusqu’au 14/12, les jeudi et vendredi à 20h30, le samedi à 20h. Théâtre Sylvia Monfort, 106 rue Brancion, 75015 Paris (Tél. : 01.56.08.33.88).

Les 13 et 14/02/25 au 140, Bruxelles (Belgique). Les 20 et 21/03 à l’ABC, Scène nationale de Bar-Le-Duc. Le 03/04 au Carreau, Scène nationale de Forbach. Les 16 et 17/04 au Théâtre d’Auxerre. Les 23 et 25/04 à la Maison de la culture d’Amiens. Le 23/05 au Grand R, Scène nationale de La Roche-sur-Yon.

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Michel Simonot, une brûlante froideur

Aux éditions Espaces 34, Michel Simonot a publié Traverser la cendre. Un texte d’une puissante force tragique, aujourd’hui mis en scène par Nadège Coste. Entre les lignes et sur le plateau, la mise en abîme de la Solution finale fomentée par les nazis.

Michel Simonot a écrit Traverser la cendreun texte d’une intensité tragique hors du commun, judicieusement mis en scène par Nadège Coste qui anime, dans la région Grand-Est, la Cie des Quatre Coins. Il revient à l’actrice Laëtitia Pitz d’énoncer, froidement, ce poème brûlant tissé de cris sourds et de documents irréfutables, lequel parvient, en une heure de temps scénique, à tout signifier de l’univers concentrationnaire organisé par les nazis.

Une citation a offert à Michel Simonot la clé idéale de son dessein. Elle est de Heiner Müller (1929-1995). N’affirmait-il pas que « le dialogue avec les morts n’a pas le droit de se rompre tant qu’il ne restitue pas la part d’avenir qui a été enterrée avec eux » ? Au début, dans un espace savamment neutre, qui sera imperceptiblement soumis à des variations lumineuses (Emmanuel Nourdin), Laëtitia Pitz est assise, côté jardin, devant une petite table où sont rangés des papiers. Chemin faisant, la voici debout, elle se tient droite, mince silhouette couronnée de cheveux blonds, sans gestes intempestifs, au cours de l’exercice permanent d’une retenue exemplaire. Ce qui compte essentiellement est ce qui sort de sa bouche. Ce qu’elle formule va du « tu » au « je », depuis l’évocation d’un corps humilié, brisé, rampant sous les coups, jusqu’à l’adresse au martyr imaginé : « Je t’ai cherché, trouvé dans les décombres. Je te dis “tu“ pour que tu puisses dire “je“ ».

La partition s’étoffe d’informations concrètes, sur les responsables désignés de la solution finale, l’abjecte hiérarchie des étoiles aux couleurs multiples imposées sur les hardes, les actes de résistance ici et là, l’horrible besogne assignée aux Sonderkommandos chargés de sortir les cadavres des fours crématoires, les longues marches meurtrières vers la fin de la guerre… Ainsi, tout est reconnu et rapporté de la géhenne historique qui a souillé à jamais le XXe siècle, en un bouleversant mouvement, à la fois divinatoire et de remémoration, avec la participation assumée, ici et là, de paroles d’Edmond Jabès, Samuel Beckett, Jacques Derrida ou Paul Celan, tandis que la musique du compositeur Gilles Sornette, sensiblement spectrale, contribue à l’imprégnation du dol monstre infligé à l’humanité tout entière. Jean-Pierre Léonardini

Traverser la cendre : Le 12/12, 20h, au Casino des Faïenceries de Sarreguemines (57). Le 03/04/25, 19h, à la chapelle des Trinitaires, La Cité Musicale de Metz (57). Le texte est publié aux éditions Espaces 34 (62 p., 13,50€).

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Du mythe au conte…

Entre mythe et conte, Pauline Sales propose Les deux déesses, Penda Diouf La grande ourse. De Déméter à Perséphone, une histoire de famille dans l’univers des dieux qui bouscule le temps présent pour la première pièce, une histoire de mère qui se transforme en ourse en vue de vaincre l’adversité pour la seconde… Deux belles propositions.

Il était une fois Déméter, la déesse de la terre et Zeus son frère, roi de l’Olympe ! Au firmament des dieux, morale et liens consanguins n’ont point cours : l’un viole l’autre selon son bon plaisir, Perséphone est conçue… Plus tard, entre monts et vallées fertiles, une vieille dame croupit en son ehpad. Bloquée dans son fauteuil roulant, elle se souvient. Du temps d’antan, au temps de sa jeune vie de mère et des liens complices noués avec sa fille jusqu’à ce que le dieu des enfers, Hades, la viole et la kidnappe… Entre la cité des morts et la maison des mourants, mythe et réalités, avec Les deux déesses Pauline Sales orchestre avec talent le passage d’un monde à l’autre.

Le mythe originel, moult fois visité par les sociologues et les féministes, la metteure en scène l’enracine dans l’aujourd’hui avec des interrogations fort contemporaines : les rapports parents-enfant, l’avenir de la planète, la place des anciens dans la cité… Humour et sérieux rivalisent de pertinence, les trois comédiennes sont épatantes d’audace et de culot ( Clémentine Allain en Déméter jeune, Claude Lastère en Perséphone, Elisabeth Mazev en Déméter âgée), la partition musicale insuffle plaisir et gaité au jeu de la troupe. Un bonheur total à se poser de bonnes questions sans se prendre la tête !

Le plaisir est renouvelé avec La grande ourse, la pièce de Penda Diouf mise en scène par Anthony Thibault. Au départ, une banale anecdote : une maman jette par terre un papier de bonbon. Un geste déplacé qui n’échappe pas à la police arrêtant la coupable qui accuse à tort son fils, la condamnant à une peine peu enviable, l’humiliation personnelle et collective au regard de tous… Une sentence qui plonge le père dans l’incompréhension et la folie, qui ébranle la mère jusqu’à la déchéance morale avant qu’elle n’invoque les puissances ancestrales et ne renaisse sous l’apparence et la force d’une ourse ! Un conte moderne joliment instruit, magnifiquement interprété par Armelle Abibou, des couleurs et saveurs venues d’ailleurs avec ce griot aux accents du Sénégal psalmodiant ses incantations de mauvais augure au-devant de la scène. Face à une société policée à outrance et sous haute surveillance, une interpellation radicale : en quel monde voulons-nous aimer, danser et chanter ? Yonnel Liégeois

Les deux déesses, Pauline Sales : un spectacle joué jusqu’au 01/12 au TGP de Saint-Denis (93). Le 17/12 à l’Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge. Le 19/12 au théâtre Jacques Carat, Cachan. Le 14/01/25 à L’Estive, Scène nationale de Foix et de l’Ariège. Les 05 et 06/02/25 à la MC2, Maison de la Culture de Grenoble.

La grande ourse, Penda Diouf et Anthony Thibault : Du 07 au 17/12, du mardi au dimanche. MC93, 9 boulevard Lénine, 93000 Bobigny (Tél. : 01.41.60.72.72). Le 10/04/25 à L’Avant-Scène, Cognac. Le 18/04 au 3T, Scène conventionnée de Châtellerault.

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Woyzeck, « un moins que rien » !

Au Théâtre 14 (75), Karelle Prugnaud présente Moins que rien. Eugène Durif signe le livret, Bertrand de Roffignac est un Woyzeck hors norme. Un trio haut de gamme, une mise en abîme vertigineuse du texte de Büchner. Une performance scénique époustouflante.

Georg Büchner est mort en 1837. Il avait 23 ans. Le dramaturge et poète allemand, qui a étudié la médecine, nous aura légué quelques-unes des plus belles pièces du répertoire : la Mort de Danton écrite en 1835, Léonce et Léna en 1836 et Woyzeck, sa dernière pièce inachevée, écrite quelques mois avant de mourir. Près de deux siècles ont passé. Ses pièces, portées par une écriture au scalpel, nous interpellent par leur modernité, leur force de conviction révolutionnaire tant au niveau de la langue que des idéaux qu’il ne cesse de remettre en jeu. Heiner Müller disait à son propos qu’il était « né avec les paupières arrachées. Il regardait le monde sans jamais essayer de fermer les yeux ». Büchner est un enfant des Lumières. En 1834, il corédige un texte à destination des paysans de Hesse intitulé Paix aux chaumières ! Guerre aux châteaux !, un pamphlet qui déclenchera une vague de répression contre ses auteurs et obligera Büchner à fuir l’Allemagne pour se réfugier à Strasbourg.

D’après une histoire vraie

Woyzeck s’inspire d’un fait divers réel. Le 2 juin 1821, Johann Christian Woyzeck, soldat de l’armée allemande, assassine dans une rue de Leipzig sa maîtresse et mère de leur enfant, Johanna Christiania Woost. L’expertise psychiatrique du docteur Clarus, à charge, aura raison de la défense du prévenu, qui plaidait l’irresponsabilité mentale. Woyzeck sera condamné à mort et exécuté en place publique. C’est la lecture de ce rapport d’expertise qui inspirera Büchner. Woyzeck est un simple troufion, un type qui entend des voix, harcelé par sa hiérarchie militaire, qui en fait son souffre-douleur. Sa solde ne suffisant pas, il accepte de se soumettre à des expérimentations scientifiques menées par le médecin de la garnison. Son supérieur abuse de la femme de Woyzeck et lui « offre » quelques pièces ou une paire de boucles d’oreilles pour la peine. Un geste de folie ? Un féminicide ?

La pièce originelle est constituée d’une série de tableaux comme autant de pièces d’un puzzle éclaté auquel il manquera toujours un morceau. Eugène Durif la remet sur le métier et écrit un monologue librement inspiré de cette matrice. Moins que rien est une mise en abîme vertigineuse du texte qui plonge dans les entrailles de la grande muette et d’une psychiatrie bas de gamme au service de l’ordre et du pouvoir. Quel qu’il soit. Dès les premiers instants, on est tétanisé par l’irruption sur le plateau d’une poignée de soldats qui exécutent les gestes du quotidien dès le réveil. Sur fond de rock metal, ces hommes n’ont plus rien d’humain, obéissant au doigt et à l’œil à des ordres muets mais pressants, oppressants. Parmi eux, Woyzeck, maladroit, qui se prend les pieds dans le seau, se vautre sur un sol de plus en plus glissant. « Oui mon capitaine ! » hurle-t-il, les yeux hagards. « Oui mon capitaine ! », un capitaine qui le soumet à la question « Où sommes-nous ? ».

Dans cette garnison de province à l’aube du XIXe siècle ? Dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, qui voyait les hommes partir à l’assaut sous la menace d’officiers obsédés par la victoire ? Dans les locaux de la Gestapo ? À Alger, quand les paras français s’adonnaient à la gégène ? Dans la prison irakienne d’Abou Ghraib lors de la guerre d’Irak ? À Guantanamo ? Toutes ces images refont surface à la seule vue de cette première scène, terrible, terrifiante. Woyzeck est alors interrogé, seul. Il se doit de répondre à l’interrogatoire du docteur, qui cherche « la vérité ». Woyzeck va alors être plongé dans un aquarium vertical qui va se remplir d’eau jusqu’au bout, jusqu’à le faire avouer un crime dont il ne se souvient pas, ou par flash-back. Côté jardin, un écran sur lequel sont projetées des images de vidéosurveillance démultipliées à l’infini, façon poupées gigognes.

La mise en scène de Karelle Prugnaud est d’une inventivité et d’une audace folles. Son dispositif scénique, la musique volontairement éprouvante (concoctée par Kerwin Rolland), sa direction d’acteur nous font éprouver la violence mentale et physique à l’œuvre sur le plateau. Elle orchestre cette partition sans se plier aux codes de la bienséance : son théâtre dérange parce qu’il laisse entrevoir la face sombre de l’humanité. Rien n’est laissé au hasard dans cette mise en scène qui permet au spectateur d’expérimenter en temps réel la mécanique de l’oppression. On savait Bertrand de Roffignac, découvert dans Ma jeunesse exaltée d’Olivier Py, capable de repousser les limites. Dans la peau de Woyzeck, il les explose, donnant à son personnage une humanité alors même qu’il est en proie à des pulsions morbides incontrôlables« Nous les moins-que-rien, on est aussi de chair et de sang. Mais que ce soit ici ou là-haut, le même malheur d’être né », murmure-t-il. Un spectacle sous tension, un théâtre pour dire la cruauté du monde, de notre monde. Marie-José Sirach, photos Vahid Amanpour

Moins que rien, Georg Büchner – Eugène Durif – Karelle Prugnaud : jusqu’au 07/12, du mercredi au vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77)

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Rancière et la littérature

Aux éditions La Fabrique, Jacques Rancière publie Au loin la liberté, essai sur Tchekhov. Le philosophe s’interroge : l’art d’écrire révèle-t-il la capacité à dire la vérité des choses ? Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°373, novembre 24), un article de Léo Fabius.

Que peut la littérature ? Dans ce court et vif essai, le philosophe Jacques Rancière aborde le problème à partir d’une lecture croisée de plusieurs nouvelles de l’écrivain russe Anton Tchekhov. Ce qui l’intéresse n’est pas l’engagement personnel de Tchekhov, ni la manière dont l’écrivain aborde la société et ses structures au fil de ses récits. Dans la veine d’un précédent essai (Politique de la littérature, 2007), Jacques Rancière assigne à un certain art d’écrire la capacité de dire la vérité des choses, « à la manière dont les fossiles ou les stries de la pierre portent leur histoire écrite ».

Chez Anton Tchekhov, cette vérité porte l’empreinte de la servitude. C’est elle qui marque les corps et les esprits des personnages. Mais la servitude est moins l’effet d’une force étouffante venant du dehors qu’une habitude ancienne inscrite chez chacun, comme une atmosphère diffuse qu’on respire. C’est le cas chez Laptev, héros de la nouvelle Trois années. Destiné aux succès insignifiants de la vie bourgeoise, il prend soudain conscience que la vraie vie est ailleurs : « Il n’y avait qu’un portillon à ouvrir, commente Jacques Rancière, mais Laptev ne l’a pas franchi ». Pourtant, il aurait pu. C’est le genre de situation qui intéresse le philosophe. Pour un temps, la mécanique de la servitude est suspendue et tout se conjugue au conditionnel : quelque chose pourrait arriver. Il n’y a pas de raison à cette interruption et il n’y a pas lieu de la comprendre. Ce qui importe, c’est qu’elle ait lieu – même si elle se solde apparemment par un échec. Car elle manifeste alors une faille dans la fausse nécessité de la servitude, « qui ne se laisse plus oublier ».

Le livre est construit de manière à suivre, d’un chapitre à l’autre, le déroulement d’une sorte d’intrigue philosophique : que peut bien la littérature si la servitude se confond avec l’air qu’on respire ? Tchekhov, montre Jacques Rancière, n’est jamais là où on croit pouvoir l’investir d’un message ou d’un rôle. C’est l’antileçon de cette « politique de la littérature ». Léo Fabius

Au loin la liberté, essai sur Tchekhov, Jacques Rancière (éditions La Fabrique, 128 p., 13€)

Le dossier du n° 373 de Sciences Humaines s’intéresse à la mécanique de l’addiction et sur les moyens de reprendre le contrôle. Cigarette et vin, drogues et comportements compulsifs : de l’accoutumance au sevrage… Sans oublier l’entretien avec Robert Darnton, l’historien américain spécialiste du siècle des Lumières qui décrypte l’humeur des révolutionnaires de 1789. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois 

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Rebotier, six pieds sous ciel

Au théâtre de la Colline (75), Jacques Rebotier présente Six pieds sous ciel. La captation des rumeurs du monde, restituées par trois « musiciennes parlantes ». Une étrange symphonie parlée où l’on retrouve la verve et la fantaisie de ce grand amoureux de la langue.

Jacques Rebotier, l’homme de théâtre poète et compositeur, s’est amusé à capter les rumeurs du monde environnant et les restitue ici dans une partition pour trois « musiciennes parlantes ». Elles apparaissent coiffées de cerveaux protubérants, corps imbriqués les uns dans les autres, monstre à six pieds et trois têtes au babil de nourrisson affamé. Une boite vocale, en guise de maman, leur propose biberon et câlin : à condition d’appuyer sur la bonne touche. Cette étrange figure se défait, laissant apparaître un trio clownesque aux habits colorés. La bleue, la jaune et la verte, mais c’est d’une seule voix qu’elles enchainent des bribes de phrases. À ce « langage cuit » selon l’expression de Robert Desnos, composé de paroles banales glanées au hasard des cafés, des trottoirs, du métro, des réseaux sociaux ou sur une plage de Normandie, se superpose une bande-son : extraits d’émissions télévisées et reportages sportifs, hauts-parleurs de gare, annonces du métro, slogans publicitaires, jingles d’ordinateur et sons de téléphones mobiles. Entre les séquences, organisées autour de diverses thématiques, les interprètes circulent sur le plateau avec des valises à roulettes.

Leurs déplacements erratiques, parfois un peu longs, apportent des respirations dans ce trop-plein sonore. Jacques Rebotier est parti à la « chasse aux phrases », les a montées et moulinées à l’aune d’une musique sortant d’une seule et multiple bouche. Il a transcrit en notes et rythmes ces interpellations ruminations, bribes de dialogues ou pensées intérieures. « Y’a d’la viande, dans le poisson », « J’aime bien la musique mais j’aime pas l’écouter », « Et le bien-être animal des chiens qui s’ennuient ? », « Offre soumise à condition… », « Validez votre panier. », « Tournez à gauche puis tournez à gauche. » (…) Vous avez atteint votre destination ». Dans ce cadavre exquis d’idiotismes, générés par l’I.A. ou les humains, la langue de bois des politiques trouve sa place. Les déclarations d’Emmanuel Macron, Gabriel Attal, Bruno Le Maire ou de Rachida Dati nous paraissent dérisoires, mises sur le même plan que réclames, commentaires sportifs, instructions de boites vocales, de GPS… Dans un bruit de vaisselle brisée, on entend que « La France est un magasin de porcelaine, il faut la protéger… ». Plus loin, « J’ai sauvé l’économie française, j’ai sauvé les usines, j’ai sauvé les restaurateurs, j’ai sauvé les hôteliers, … J’ai sauvé Renault, j’ai sauvé Air France …». Où il est question aussi des naufragés en Méditerranée : « Les gardes-côtes tunisiens, si ce sont des noirs, ils ne se déplacent pas… ».

Machines parlantes et bruits de la nature

Parmi ces voix multiples, proférées à l’unisson par les interprètes ou enregistrées, au milieu de ces machines parlantes, nous parviennent d’abord faiblement, puis de plus en plus fort, les bruits de la nature, et les rumeurs animales : chants d’oiseau, feulement, grognement… L’humain n’est-t-il pas qu’une espèce parmi les autres ? Et les trois interprètes trouveront enfin au repos, couchées sous les nuages, à l’écoute de toutes ces bêtes. On se souvient que, dans Contre les bêtes, Jacques Rebotier dénonçait avec humour l’hypocrisie devant l’effondrement de la biodiversité et prenait la défense de la cause animale. Un spectacle qui, depuis sa création en 2004 à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon n’a cessé d’être présenté au public. Dans Six pieds sous ciel, ce n’est plus le sujet central : il s’en prend ici à notre environnement artificiel et aux machines qui ont envahi nos vies jusqu’à nous décerveler. Tels des robots, Anne Gouraud, Aurélia Labayle, Émilie Launay Bobillot, toutes musiciennes, débitent une langue morte. Elles sont toujours parfaitement synchrones, drôles et touchantes.

En chef d’orchestre inspiré, Jacques Rebotier a dirigé ce chœur au métronome, portant attention au grain de la langue, aux intonations, jusqu’à l’échelle des syllabes et des phonèmes. Dans cette étrange symphonie parlée d’1h15, on retrouve la verve et la fantaisie de cet amoureux de la langue, grand Prix de la poésie Sacem en 2009. Après des études de composition musicale au Conservatoire national à Paris, il fonde en 1992 la compagnie VoQue, « ensemble de musique et compagnie verbale ». Il a depuis signé de nombreux spectacles au théâtre et à l’opéra, publié une trentaine de livres dont Litaniques, Le Dos de la langue et Description de l’omme aux éditions Gallimard… Il n’hésite pas aussi à mettre en lumière d’autres poètes, telle l’Ode à la ligne 29 de Jacques Roubaud, mis en scène en 2012 au théâtre des Bouffes du Nord. Mireille Davidovici

 Six pieds sous ciel : jusqu’au 24/11, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h, le jeudi 21/11 à 14h30 et 20h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tel. : 01.44.62.52.52). Du 22 au 24/01/25, à Châteauvallon-Liberté – Scène nationale de Toulon (83). Le théâtre de Jacques Rebotier est édité aux Solitaires intempestifs.

Dernière heure : les 20 et 21/11, le CDN de Montluçon (03) présente Port-au-Prince&sa douce nuit. Une pièce de l’auteure haïtienne Gaëlle Bien-Aimé, mise en scène par Lucie Berelowitsch. Un couple pris dans les tourments d’une ville et d’un pays au bord du chaos : un texte puissant, une sublime interprétation. La pièce sera reprise du 06 au 22/03/25 au Théâtre 14 (75), les 15 et 16/04 à Bayonne (64), les 24 et 25/04 à Vire (14). Yonnel Liégeois

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Balzac, la descente aux enfers

Au théâtre de la Tempête, le Nouveau Théâtre Populaire propose Notre comédie humaine. Un triptyque audacieux, et décoiffant, d’après Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes d’Honoré de Balzac. Du vrai théâtre populaire qui fait du grand romancier notre contemporain.

Lucien, jeune provincial sans fortune, rêve de monter à Paris pour y atteindre la gloire littéraire. Balzac raconte ses aventures dans deux romans clef de la Comédie Humaine, Illusions perdues (publié entre 1837 et 1843) et Splendeurs et Misères des courtisanes (paru entre 1838 et 1847). Le collectif Nouveau Théâtre Populaire (NTP) présente l’épopée de Lucien dans trois mises en scène de styles différents, mais dans une scénographie unique qui évolue au cours des événements. Ce qui donne lieu, si l’on veut assister à l’intégralité, à six heures trente de théâtre, dont 1h d’intermèdes et 1h d’entr’acte. Le premier spectacle correspond au début d’Illusions Perdues, Les deux poètes, qui prend la forme légère d’une opérette : Les Belles Illusions de la jeunesse. Le deuxième est une satire politico médiatique, récit des tribulations de Lucien dans la jungle parisienne, tiré du deuxième chapitre du roman, Un grand homme de province à Paris. Enfin Splendeurs et Misères, adaptation de Splendeurs et misères des courtisanes, est un sombre drame policier sur fond de spéculations financières.

En préambule, et lors des deux entr’actes, le public est invité à partager des intermèdes en résonnance avec les trois pièces. Les comédiens jouent, chantent, déambulent avec des textes de Balzac ou d’autres auteurs de l’époque. Une traversée onirique de l’œuvre qui accompagne les dérives de Lucien dans la jungle de Paris. Il est peut-être préférable de voir cette trilogie dans sa continuité chronologique, mais chaque pièce, opérette, comédie, tragédie fonctionne de manière indépendante.

Les Belles illusions de la jeunesse adaptation et mise en scène d’Émilien Diard-Detœuf

La troupe nous accueille en chanson devant le décor en carton pâte d’un petit théâtre de province : « Soyez les bienvenus dans nôtre co co co comédie humaine (…)  Le ciel est un théâtre et le monde une scène. Nous faisons des chansons des livres les plus longs… ». Honoré de Balzac, sous les traits de Frédéric Jessua, vient situer l’action et les personnages de son roman. Nous sommes à Angoulême, en 1821, au temps de la Restauration. Perchée sur son rocher, la ville haute abrite la noblesse et le pouvoir, en bas, au bord de la Charente, chez les roturiers, on fait du commerce et de l’argent. En haut, la belle Madame de Bargeton (Elsa Grzeszczak ) s’ennuie auprès de son vieux mari (Joseph Fourez) entourée de quelques courtisans : le fat et hypocrite Sixte du Châtelet (Flannan Obe), et une cohorte de médisants interprétés par Francis du Hautoy, Kenza Laala et Morgane Nairaud. Entichée de littérature, elle cherche à jouer les muses. Lucien (Valentin Boraud) deviendra son protégé.

En bas, le poète en herbe, enrage de ne pouvoir percer dans le monde : il est pauvre et sa mère, née de Rubempré, a perdu sa particule en épousant le pharmacien Chardon. Il trouve un soutien moral auprès de son ami David Séchard (Émilien Diard-Detœuf), imprimeur et inventeur et de sa sœur Eve (Morgane Nairaud), blanchisseuse. Accompagné par Sacha Todorov au piano, ce petit monde va nous faire vivre, en chansons, une double idylle : Anaïs de Bargeton s’enfuit à Paris avec Lucien Chardon espérant l’aide d’une cousine, la Marquise d’Espard ; Eve épouse David. La musique de Gabriel Philippot met en valeur la finesse des paroles. Les arrangements puisent aux sources de l’opérette d’Offenbach à Gershwin. Le compositeur a aussi dirigé les chanteurs et le chœur des Angoumoisins, friands de qu’en dira-t-on, la ville d’Angoulême étant, comme Paris par la suite, une composante de cette histoire. Le metteur en scène signe un livret habile et malicieux. Derrière une apparente légèreté, avec Balzac, il critique férocement une société désuète, engluée dans ses préjugés de classe.

Illusions perdues adaptation et mise en scène de Léo Cohen-Paperman

Changement de décor : débarrassé de son petit théâtre provincial, le plateau se résume à des gradins. En haut de la pyramide, trône la noblesse, en la personne de la Marquise d’Espard (Kenza Laala), entourée de ses courtisans dont Madame de Bargeton et Sixte du Châtelet. Honoré de Balzac prend ici l’habit d’un cuisinier de gargote et observe son héros dans l’arène du monde littéraire et médiatique. L’auteur de La Comédie humaine sait de quoi il parle, pour avoir fréquenté les milieux qu’il évoque de sa plume impitoyable : salons mondains, cénacles littéraires, cercles libéraux ou royalistes. Le Balzac cuisinier expose en quelques mots la situation politique sous Louis XVIII, c’est le règne du « en même temps » : les Libéraux correspondent pour nous à la Gauche, et les Monarchistes, la Droite. Autour de lui, s’agite une multitude de personnages, comme dans une fourmilière : éditeurs, écrivains, auteurs dramatiques, actrices…

Le fils du pharmacien, pour défaut de particule, sera rejeté par la cousine de Madame de Bargeton et relégué dans une mansarde, en attendant qu’un décret du Roi lui rende le titre de noblesse de sa mère: de Rubempré. Sûr de son talent, Lucien va se battre et trouvera succès et fortune dans le journalisme. Le provincial idéaliste aura tôt fait de se déniaiser et d’apprendre les ficelles d’un métier corrompu. Grâce à la toute puissance de la presse, on peut arriver à ses fins, à condition de n’avoir aucun scrupule. Il rencontre le succès, l’amour de la belle Coralie, qui triomphe au théâtre. Mais cela n’aura qu’un temps, « Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l’ingratitude », écrit Balzac, « il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître l’étendue de la corruption humaine ». Plus dure sera la chute et, ayant tout perdu, il ne restera à l’ambitieux qu’à mettre fin à ses jours. Suite au prochain spectacle…

Par son esthétique, la pièce nous plonge dans le monde contemporain, avec ses couleurs criardes, son amour du fric, son culte de la jeunesse, ses lumières aveuglantes et ses musiques électroniques assourdissantes. Sous l’œil amusé et les commentaires cinglants du Balzac vendeur de frites, le héros navigue entre plusieurs milieux : on reconnaît dans ses voisins d’infortune – qu’il finira par trahir- les gauchistes d’aujourd’hui, la salle de rédaction pourrait être celle du journal Libération… Mais il n’atteindra jamais les hautes sphères de la société présidées par la Marquise d’Espard. Une juste et divertissante traduction de notre comédie contemporaine. 

Splendeurs et Misères adaptation et mise en scène de Lazare Herson-Macarel

Ce troisième volet commence par la fin d’Illusions perdues : Lucien va se jeter à l’eau quand sort de l’ombre un mystérieux personnage, Carlos Herrera. On apprendra à la fin qu’il s’agit d’un ancien forçat déguisé en prêtre espagnol, mieux connu des lecteurs de Balzac sous le nom de Vautrin. L’abbé lui promet de retrouver gloire et fortune à Paris, s’il lui obéit aveuglément. Un pacte luciférien liera désormais leur destin. Et c’est en enfer que ce Méphisto entraine Lucien. « En 1824, au dernier bal de l’Opéra, plusieurs masques furent frappés de la beauté d’un jeune homme qui se promenait dans les corridors et dans le foyer ». C’est sur ce bal masqué que s’ouvre Splendeurs et misères des courtisanes. Lucien y tombe amoureux d’Esther, sublime courtisane. Manipulée par l‘abbé Herrera, qui cherche de l’argent pour son protégé, elle se sacrifiera en vendant ses charmes au Baron de Nucingen. Une lutte à mort s’engage entre les hommes de main du Baron et ceux de Carlos Herrera, pour mettre la main sur l’argent de la prostituée. Après avoir cédé aux avances de Nucingen, Esther se suicide quand elle apprend le mariage de son amant avec une fille de bonne famille. Lucien et Carlos sont arrêtés, soupçonnés de l’avoir assassinée. Lucien se pend aux barreaux de sa cellule. Le vieux forçat, lui, court toujours….

La pièce se déroule dans la pénombre du plateau complètement dépouillé. Les comédiens, telles des ombres, traversent ce Paris fantomatique. Réduite à l’os, l’intrigue de Splendeurs et misères des courtisanes se concentre sur quelques personnages, le roman en compte 273 ! Sans commentaires ni détours anecdotiques, l’action se résume à de courts dialogues entrecoupés d’affolantes courses poursuites, de violents règlements de compte, de sauvages étreintes amoureuses… Kenza Laala incarne une Esther quasi mystique, enflammée par l’amour et le désir d’expier pour sa mauvaise vie. N’est-ce pas le sort réservé par les écrivains de l’époque à leurs héroïnes ?  Magnifique performance à fleur de peau, comme celle de Philippe Canales en Vautrin ou de Valentin Boraud (Lucien Chardon de Rubempré). Dans cet univers de film noir, Clovis Fouin joue le dindon de la farce : l’obscur Frédéric de Nucingen. Pour l’ambiance, un personnage – la mort ? –  interprète une complainte de Kurt Weill « Au fond de la Seine, il y a de l’or, /Des bateaux rouillés, des bijoux, des armes. /Au fond de la Seine, il ya des morts. Au fond de la Seine, il ya des larmes (…) Belle trouvaille. Par une mise en scène très visuelle et chorégraphiée, Lazare Herson-Macarel a voulu traduire une « descente aux Enfers » à travers les différentes couches de la société parisienne, en référence à La Divine Comédie de Dante, dont Balzac a détourné le titre pour sa Comédie humaine.

Le Nouveau Théâtre Populaire, qui fait sa première apparition sur une scène parisienne, ravit le public par son approche cohérente de l’œuvre, passant du  kitsch d’époque à une fable tragique où les personnages ne sont plus que les fantômes d’un cauchemar. La troupe est née à l’été 2009 dans un jardin de Fontaine-Guérin, village de mille habitants au cœur du Maine-et-Loire. Elle y construit un théâtre de plein air pour y monter en peu de temps des grands classiques de la littérature dramatique, en pratiquant un tarif unique (5€ la place). En 2020, elle décide de faire une première création « hors les murs » avec une trilogie de Molière Le Ciel, la nuit et la fête (Le Tartuffe / Dom Juan / Psyché). Aujourd’hui, une soixantaine de créations plus tard, le NTP compte 21 membres permanents, au fonctionnement démocratique stipulé dans son manifeste : « Nous prenons les décisions collectivement : par consensus, vote à bulletin secret ou à main levée… Nous présentons toujours plusieurs pièces, mises en scène par différents membres de la troupe… Tous les membres de la troupe participent à plusieurs spectacles ». Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

Notre comédie humaine : jusqu’au 24/11, du mercredi au vendredi à 20h, l’intégrale les samedi et dimanche à 15h. Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champs de Manœuvre, 75013 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36). Du 11 au 14/12, Le Quai-CDN d’Angers (49). Du 29/01/25 au 01/02, Théâtre de Caen (14).

Le Ciel, la nuit et la fête (Le Tartuffe / Dom Juan / Psyché) : du 15 au 18/01/25, Le Trident-Scène nationale de Cherbourg (50). Du 22 au 25/01, Théâtre de Caen (14). Du 5 au 8/02, La Commune-CDN d’Aubervilliers (93).

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