Au théâtre de La Huchette (75), Patrick Alluin met en scène les Mystères de Paris. Le roman à succès d’Eugène Sue revisité en comédie musicale, avec trois comédiens-chanteurs qui se prennent au jeu. Une aventure étonnante, joliment réussie.
Quand il écrit les Mystères de Paris et les publie en feuilleton dans le Journal des débats, entre juin 1842 et octobre 1843, Eugène Sue sait vite qu’il tient un succès populaire quasi inédit. Fils de la bonne bourgeoisie, l’écrivain, qui dans un premier temps aurait déclaré à propos du « petit » peuple « Je n’aime pas ce qui est sale et qui sent mauvais », non seulement s’encanaille pour les besoins de sa cause mais le monde modeste de la capitale finit par le séduire. Un peu trop peut-être, car, comme l’on dit, « il tire à la ligne ». De deux volumes imprimés annoncés au départ, l’œuvre arrive à dix. Qu’importe, le récit laisse des traces. Vingt ans plus tard, paraît Les misérables sous la plume de Victor Hugo, chez qui l’on rencontre des personnages comme les Thénardier et Cosette, qui ont comme leur double dans le Paris d’Eugène Sue…
Une quinzaine de personnages
Deux films ont été réalisés autour des Mystères de Paris par Jacques de Baroncelli en 1943, puis par André Hunebelle en 1962. Restait le théâtre, pour lequel ce n’est pas œuvre facile avec ses rebondissements et ses dizaines de personnages. Patrick Alluin, Éric Chantelauze et Didier Bailly ont eu idée d’adapter cette somme et d’en faire… une comédie musicale. Force est de reconnaître que l’idée est excellente. La mise en scène a été confiée à Patrick Alluin, et l’idée, qui tient sans doute de la gageure, était de donner ce spectacle dans l’un des plus petits théâtres de Paris. Voilà qui est fait à la Huchette. Là même où l’on joue inlassablement devant une salle comble, tous les jours ou presque depuis 1957, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco. Évidemment, ramener les Mystères à 1 h 40 a nécessité un bon élagage : l’ensemble fonctionne à merveille et l’on suit l’histoire d’une quinzaine de protagonistes, interprétés par trois comédiens-chanteurs. Lara Pegliasco, Simon Heulle, Olivier Breitman (ou Arnaud Léonard) se prennent au jeu avec plaisir.
Sur le plateau lilliputien, garni de toiles peintes pour tout décor (signé Sandrine Lamblin), s’enchaînent dialogues (actualisés sans excès) et parties chantées. Le livret est d’Éric Chantelauze et la musique de Didier Bailly. Les principaux intervenants, comme Rodolphe (duc de Gérolstein), le héros, Fleur de Marie, la pauvresse, ou encore Me Ferrand, le notaire véreux et libidineux, interviennent dans un ballet sans pause. Entrant et sortant de scène à tout moment par l’arrière, le côté ou par la salle, les trois comédiens en profitent pour endosser vite fait un nouvel élément de costume qui permet de les identifier sans doute aucun dans le rôle d’un autre personnage. Et le tout sans fausse note. Au final, et après quelques belles scènes de bagarre où les brigands ont souvent l’avantage, l’harmonie reviendra.
N’en disons pas plus sur l’intrigue, voilà une surprise plutôt agréable dans ce théâtre dirigé par le comédien Franck Desmedt. Il n’est pas déplaisant de suivre les aventures de méchants finalement punis et de gentils qui vivront heureux. Gérald Rossi, photos Fabienne Rappeneau
Les mystères de Paris : du mardi au samedi à 21h. Théâtre de La Huchette, 23 rue de la Huchette, 75005 Paris (Tél. : 01.43.26.38.99).
Au TNP de Villeurbanne (69), Émilie Capliez présente Le château des Carpathes. Une mise en scène et en images d’un Jules Verne gothique et romantique sur la musique d’Airelle Besson. Un défi relevé avec talent par une équipe artistique en harmonie et porté par huit comédiens et musiciens. Publié sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.
Émilie Capliez, codirectrice de la Comédie de Colmar, a un penchant pour le fantastique : après Little Nemo ou la vocation de l’aube, d’après la bande dessinée de Winsor McCay et L’Enfant et les sortilèges, opéra de Ravel sur un livret de Colette, elle s’attaque à un roman peu connu de Jules Verne, inclus dans la série des cinquante-quatre Voyages extraordinaires. Moins épique que Vingt mille lieues sous les mers ou Voyage au centre de la terre, le Château des Carpathesflirte avec le romantisme gothique et nous entraîne dans un petit village, au cœur de la lointaine Transylvanie, dominé par un mystérieux château. Pas de vampires, ici – Dracula de Bram Stoker sera écrit cinq ans plus tard, en 1897 – mais de la sinistre bâtisse parviennent des bruits insolites, s’échappent d’étranges fumées. De quoi terroriser les habitués de la petite auberge où se prépare une noce…
Du conte populaire à la science-fiction
Dans ce paysage pittoresque de montagnes et de forêts, survient un voyageur, Franz de Telek. Le hasard fait bien les choses, le jeune homme ayant eu maille à partir avec le propriétaire du château, le baron de Gortz. Il a rencontré cet inquiétant personnage à Naples, dans le sillage d’une jeune et belle cantatrice à la voix envoûtante : la Stilla. La fascinante jeune femme, qu’il voulait épouser, est morte en scène, comme foudroyée. De terreur ? D’amour ? On ne sait. Mais son image et son chant continuent de hanter la suite du roman, par la magie d’un savant de génie, inventeur d’une machine extraordinaire. Nous basculons alors en pleine science-fiction. Les trois cents pages de Jules Verne sont ici ramenées à un spectacle d’une heure et demi qui met en tension l’ambiance rustique des Carpathes, l’univers sophistiqué de l’opéra italien et un futurisme technologique. Une narratrice omniprésente nous guide d’un monde et d’une péripétie à l’autre. Condensé grâce à des scènes dialoguées et le recours à des images vidéo, le récit se double de bribes de texte, souvent en caractères gothiques, projetées sur le décor. Ils donnent une couleur d’époque à ces aventures palpitantes et renvoient à la lecture du roman.
Coupant court à de longues descriptions, la scénographie nous balade d’un lieu à l’autre. Elle utilise un vieux procédé qui consiste à faire descendre les décors des cintres. Un toit de chaume avec une cheminée qui fume, et nous voici à l’auberge du village. Une maquette de château convoque notre imaginaire. Un panneau où se découpent des balcons d’opéra nous transporte au Teatro San Carlo de Naples… Le spectacle s’ouvre sur un paysage à la Caspar David Friedrich : les pieds dans les nuées, un berger vêtu d’une houppelande rencontre un colporteur. Le marchand ambulant lui vend une « lunette d’approche » qui va permettre aux villageois de voir au-delà de leur vallée, et d’observer le château maudit… Ainsi commence le Château des Carpathes, introduisant d’entrée la technologie dans ce coin perdu. C’est qu’il y a toujours, dans les romans de Jules Verne, le goût du voyage et de l’aventure mêlé à la science et à une quête de modernité. Ce mélange des genres permet à la metteuse en scène de jongler avec les styles. Elle utilise avec parcimonie la vidéo pour des effets spéciaux, correspondant aux subterfuges technologiques visuels et sonores que l’auteur introduit dans son récit.
Un conte musical illustré
La musique emprunte le même trajet. La trompettiste Airelle Besson, lauréate des prix Django-Reinhardt de l’Académie du jazz et Révélation des Victoires du Jazz, a composé des thèmes jazzy pour ponctuer les différentes séquences dont, en ouverture, un magnifique solo de trompette. Elle a écrit, pour la mort de la Stilla, un air d’opéra baroque, chant du cygne spectaculaire interprété en direct par Emma Liégeois, figure évanescente comme la cantatrice du roman. Les scènes napolitaines sont dialoguées en italien, plongeant le spectateur dans l’univers des grandes divas. Les instrumentistes Julien Lallier (piano), Adèle Viret (violoncelle) et Oscar Viret (trompette) se fondent dans le récit : leurs apparitions et disparitions subreptices contribuent à la magie des trucages. De même, les comédiens, qui endossent plusieurs rôles, jouent à cache-cache avec leur image qu’ils voient démultipliée sur des écrans mobiles.
Pour subvertir le point de vue du romancier sur les femmes, male gaze qui n’a rien d’étonnant à son époque, Émilie Capliez et Agathe Peyrard opèrent de subtils changements, attribuant aux héroïnes d’ailleurs peu nombreuses, une part plus active dans cette histoire. L’aubergiste devient un personnage féminin, Carmen (interprétée par Fatou Malsert), et assure aussi la narration. La pièce donne la parole à la Stilla, muette et réduite à un pur fantasme masculin, dans le roman. Les deux amoureux de la diva, chacun à sa manière, tentent de posséder l’objet de leur désir. Franz en l’épousant, le baron de Gortz en la poursuivant d’un regard fasciné d’oiseau de proie, qui la tuera, et en se l’accaparant, post-mortem, via des artifices technologiques. « Je suis une artiste, je suis libre », répond la diva à Franz quand il lui demande sa main. Et quand, au final, son image et sa voix disparaissent à jamais, elle est, dit la narratrice, « libérée » des regards masculins. Cette élégante touche de féminin ne gâte nullement le fantastique et le suspense convoqués par le Château des Carpathes, rendus sur les planches avec justesse et talent. Mireille Davidovici, photos Simon Gosselin
Le Château des Carpathes d’après Jules Verne, Émilie Capliez : Jusqu’au 17/04, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h30, le dimanche à 16h. Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00).
Tournée nationale : les 06 et 07/05, Opéra de Dijon (21). Les 15 et 16/05, Bonlieu, Scène nationale Annecy (74). Les 08 et 09/10, Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence (13). Les 14 et 15/10, Théâtre d’Arles (13). Du 05 au 07/12, Les Gémeaux, Scène nationale de Sceaux (92). Du 10 au 14/12, Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val-de-Marne (94). Du 16 au 19/12, Théâtre de la Cité, CDN Toulouse Occitanie (31). Les 14 et 15/01/26,Théâtre de Lorient, CDN (56). Le 27/01, Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’Est mosellan (57).
À la Filature, scène nationale de Mulhouse (68), Bernard Bloch présente Les pères ont toujours raison/Die väter haben immer Recht. Française et allemande, une double version du metteur en scène qui narre ses quatre rencontres avec Heiner Müller entre 1982 et 1995. Un spectacle d’une grande intelligence philosophique.
Bernard Bloch a écrit Les pères ont toujours raison, ce qui donne en allemand, idiome qu’il pratique, Die Väter haben immer Recht. Il met en scène les deux versions, joue dans la première, tandis que l’acteur luxembourgeois Marc Baum, dans sa langue native, lui succède en lieu et place. Ce théâtre bilingue a pour figure tutélaire l’auteur dramatique Heiner Müller (1929-1995). Jean Jourdheuil, ami et traducteur, l’a ainsi défini : « Placé à la charnière des deux Allemagnes, il inquiète l’une et séduit l’autre ; il finit par s’imposer des deux côtés… » Bloch prononce, en conférencier, l’éloge de Müller, au cours du récit de ses rencontres avec lui, à quatre moments de sa vie. S’il avait eu à se choisir un père, il l’aurait adopté. Il en avait déjà un, juif, qu’il révérait, qui dut quitter l’Allemagne en 1934, sans quoi Bloch ne serait pas né.
C’est l’argument vigoureux d’un texte écrit d’une main ferme, qui met en jeu le tragique historique au cœur de la sphère intime. Au fil du discours personnel, les deux acteurs, tour à tour, ont à interpréter des extraits de Müller : Hamlet-machine, la femme à la tête dans la cuisinière à gaz, le sommeil simulé de l’enfant Müller, quand les nazis arrêtent son père… Mêlant sa vie à l’écriture de Müller dans un geste de reconnaissance éperdue, Bloch fait œuvre pie en nous remettant en tête la grandeur du poète et prophète, citoyen de la RDA, qui dit à ses concitoyens, en 1990, que le nouveau mur qu’ils allaient rencontrer était celui de l’argent. Signe des temps, on ne joue plus Müller, jadis partout représenté.
H M, titre abrégé inscrit en néon au fronton, est mis en scène à la hauteur de son dessein dialectique, dans une scénographie à l’élégance ingénieuse (Raffaëlle Bloch) qui restitue notamment, côté cour, l’intérieur du bureau de Müller avec ses machines à écrire. Les acteurs se meuvent sur un tapis rouge en croix qui mène à un distributeur de Coca-Cola trônant en majesté. À jardin, la pianiste Chiahu Lee, de dos, martèle une composition fortement percussive de Pascal Schumacher. Loin des mièvreries sociétales à la mode, ce spectacle d’une grande intelligence philosophique est si peu vu en France. Rien ne va plus. Jean-Pierre Léonardini, photos Bohumil Kostohryz.
Les pères ont toujours raison/Die väter haben immer Recht, Bernard Bloch : Les 25 et 26/03 à 20h, le 27/03 à 19h. La filature, 20 allée Nathan Katz, 68100 Mulhouse (Tél. : 03.89.36.2828). Textes traduits par Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger.
Au studio Hébertot, à Paris, Franck Salin présente Olympe. Sous les traits de la comédienne antillaise Firmine Richard, dans sa cellule Olympe de Gouges se remémore sa vie et ses combats : les droits de la femme, l’abolition de l’esclavage. Puissante et émouvante, une rencontre inédite entre l’Occitanie et la Caraïbe !
Sur la place de Paris, Olympe de Gouges, la native de Montauban, était moquée pour son accent du Sud-Ouest. Sur la scène du Studio Hébertot, Firmine Richard ravit le public avec son accent des Antilles ! En robe madras, au fond de sa geôle, l’emblématique pamphlétaire, sous les traits de l’icône guadeloupéenne, se morfond sur son lit de fortune. Dans quelques heures, au lendemain de sa condamnation à mort pour ses écrits subversifs, elle sera guillotinée. Le 3 novembre 1793, place de la Concorde, montant à l’échafaud avec courage et dignité. Contrairement à d’aucuns qui la qualifièrent de « virago, femme-homme impudente, être immoral qui voulut politiquer », son nom s’inscrira à jamais à la postérité, aujourd’hui considérée comme la première féministe française !
Dans sa cellule, Olympe tremble de froid. De colère aussi, contre l’injustice sociale et le mépris des hommes, même ceux qui se prétendent révolutionnaires, à l’encontre des femmes… En septembre 1791, elle signe la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenneoù elle affirme l’égalité des droits civils et politiques des deux sexes. Un combat qu’elle conduira sous divers angles : l’instauration du divorce, la reconnaissance des enfants naturels, la création de maternités… Plus fort encore, face aux grands bourgeois et propriétaires terriens, aux seigneurs tout puissants des colonies, elle revendique l’abolition de l’esclavage ! Sa pièce de théâtre, Zamore et Mirza, jouée sur la scène de la Comédie française, ne tient que trois représentations à l’affiche : la pression des colons et des anti-abolitionnistes est la plus forte ! Pourtant, elle demeure fidèle à ses idées jusqu’au bout. Le jour-même de sa condamnation à mort, elle invoque son autre pièce, L’esclavage des Nègres, pour exprimer son opposition à toute forme de tyrannie.
Qui, mieux que Firmine Richard, mêlant parfois occitan et créole sur scène, pouvait endosser un tel rôle ? « Olympienne » dans son interprétation, la comédienne épouse avec talent les causes à défendre : femme et noire ! Convaincante dans l’évocation de la vie de son héroïne, haussant le ton pour affirmer la justesse de ses combats, se grimant de blanc pour dénoncer le racisme, prouvant la modernité d’une pensée qui n’en finit pas d’inspirer le temps présent. Sur un monologue et une mise en scène de Franck Salin, accompagnée par Edmony Krater aux percussions et Eugénie Ursch au violoncelle, une nouvelle Olympe fort émouvante et percutante. Yonnel Liégeois
Olympe, Franck Salin : jusqu’au 06/04, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 14h30. Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).
Au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (75), se tient l’exposition Alfred Dreyfus, vérité et justice : dégradé en 1895, déporté au bagne de Guyane, réhabilité en 1906. Le 13/01/1898, Émile Zola publieson J’accuse à la une du quotidien L’Aurore : le célèbre romancier s’insurge contre la condamnation du capitaine et demande son acquittement. Un mois plus tard, le tribunal condamne l’écrivain à un an de prison ferme et 3.000 francs d’amende pour diffamation.
Décédé en 2021, Henri Mitterand était unanimement reconnu comme le grand spécialiste de l’œuvre d’Émile Zola. Professeur émérite à la Sorbonne, enseignant à l’université Columbia de New-York, l’homme de lettres consacra la majeure partie de sa vie à l’auteur des Rougon-Macquart. Un authentique défricheur, un éminent vulgarisateur de Zola, la vérité en marche!
AprèsSous le regard d’Olympia 1840-1870 et L’homme de Germinal 1871-1893 qui inauguraient le cycle consacré au père des Rougon-Macquart, Henri Mitterand clôturait avec L’honneur 1893-1902 son monumental travail de biographe. Déjà couronné par le Grand Prix de la ville de Paris pour le premier volume de cette biographie qui s’impose d’emblée comme référence, le professeur de lettres françaises à l’université américaine de Columbia s’affiche alors comme le plus grand connaisseur et vulgarisateur de Zola, dont il publia les Œuvres complètes à la Pléiade et les fameux Carnets d’enquêtes dans la célèbre collection Terres Humaines.
Couvrant la période qui s’étend de 1871 à 1893, L’homme de Germinal laisse émerger, au fil des pages, la figure d’un écrivain à la plume infatigable. Aux lendemains de la défaite de 1871 et de la répression sanglante des Communards, Émile Zola vit encore chichement. Chroniqueur avisé des mœurs politiques, il est avant tout connu pour ses articles qu’il envoie chaque semaine à quelques journaux… Un art du journalisme qu’il exerce avec pertinence (observer, noter, vérifier, planifier, se documenter…) mais qui ne l’égare pas de son projet initial : s’atteler à une tâche de titan, entamer la rédaction du cycle des Rougon-Macquart dont Mitterand décortique les chefs-d’œuvre qui en surgiront : L’assommoir, La terre, Nana, Germinal, La bête humaine pour ne citer que les incontournables… Avec une méthode d’écriture, le « naturalisme », dont le biographe nous expose avec brio genèse et mûrissement.
Suit L’honneur, le troisième et ultime volume qui couvre l’affaire Dreyfus jusqu’à la mort suspecte, accidentelle ou criminelle, du romancier en 1902. « Pour la postérité, et cas unique pour un écrivain, Zola se présente comme l’instigateur d’un vrai coup d’état verbal », s’exclame Henri Mitterand ! Le coup de génie de J’accuse, ce brûlot à la une du journal L’Aurore en ce 13 janvier 1898 ? « Jouer la provocation et obliger le gouvernement à réagir, mettre le feu à la France et déclencher une véritable guerre civile dont les historiens ne mesurent pas toujours toute la portée », affirme l’auteur de Zola, la vérité en marche. En son bureau submergé de livres, les yeux d’Henri Mitterand s’allument de passion lorsqu’il dresse le portrait du père des Rougon-Macquart. Pour le génie éminemment « politique » qui émerge à visage découvert derrière celui de l’écrivain, pour ce seigneur des lettres riche et adulé qui ose risquer son capital de réputation en dénonçant nommément pas moins de quinze généraux à la fois… « Un homme profondément haï par la hiérarchie catholique, la critique conservatrice et la caste militaire ».
Au fil de cette impressionnante biographie nourrie d’une multitude d’anecdotes et de documents iconographiques, Henri Mitterand nous propose plus que la narration savante d’une vie hors norme. Sous sa plume, de voyeurs nous devenons acteurs : compagnon de table d’un fin gourmet ou compère discret dans son salon de travail, nous déambulons aussi au côté du romancier dans les faubourgs de Paris, nous partageons avec lui les doutes de l’écriture, nous tremblons pour lui à l’heure de sa condamnation à un an de prison ferme pour diffamation ! Grand spécialiste de la littérature du XIXème siècle, Henri Mitterand fut un authentique défricheur et un éminent vulgarisateur : il est celui par qui Zola, tenu en suspicion par la tradition académique, fit son entrée à l’université française. Il fut le premier à plonger dans le fonds Zola inexploité à la Bibliothèque Nationale, il permit à des milliers de lecteurs de rencontrer une œuvre littéraire et un écrivain de haute stature. Yonnel Liégeois
Sous le regard d’Olympia : tome 1 (1840-1871, 948 p., 39€). L’homme de Germinal : tome 2 (1871-1893, 1232 p., 49€). L’honneur : tome 3 (1893-1902, 896 p., 45€).L’affaire Dreyfus (Le livre de poche, 576 p., 8€90).
De Toulouse à La Rochelle, Gwenaêl Morin propose Quichotte. Le chef d’œuvre de Cervantès librement revisité avec Jeanne Balibar en chevalier errant, Thierry Dupont en fantasque Sancho Panza ! Entre rire et pleurs, une formidable épopée en quête d’amour et de liberté.
Pour toute lance, une longue perche de bois, armure et bouclier en carton… Quichotte fait une entrée fracassante sur la scène occitane ! Après avoir martelé plus que les trois coups pour signifier son intrusion, Alonso Quichano s’improvise d’emblée Don Quichotte, chevalier errant et culotté, défenseur du pauvre et du miséreux, contre tous les maux de la terre d’Espagne et d’ailleurs, contre grands et puissants qui se prennent pour d’invincibles moulins à vent… Transgression suprême, nommez-le Quichotta, notre héros picaresque est femme, Jeanne Balibar en robe légère pour l’heure, en petite culotte et soutien-gorge après quelques épiques combats…
Gwenaël Morin, le metteur en scène, ne se refuse aucune audace. Irrévérencieux dans les images qu’il propose sur le plateau, fidèle pourtant à l’esprit du chef d’œuvre de Cervantès, ce sulfureux et volumineux roman de mille pages et aventures écrit en ce XVIIème siècle débutant ! Bouts de ficelle et carton en armes de destruction massive, banale table de jardin en plastique pour la fière monture Rossinante, trois serviteurs de pacotille pour accompagner notre héroïne renversée, culbutée, terrassée plus qu’à l’accoutumée… Malgré défaites et déconvenues, Quichotte en petite tenue n’en démord point, jusqu’au bout il-elle assumera sa mission, culottée plus que jamais, Marie-Noëlle en formidable narratrice nous le rappelant, « se faire chevalier errant et s’en aller par le monde entier défaire toute espèce de torts et se mettre dans des situations et dangers qui lui rapportassent après succès renom et gloire éternelle« . C’est peu dire, la noble tâche qu’il s’assigne, lorsque misérable auberge devient luxueux château, pauvre paysan seigneur en habit resplendissant, la pitoyable réalité transcendée en glorieux récits chevaleresques !
Une chevauchée effrénée qui entraîne les spectateurs, deux heures durant, en une folie assumée entre humour et tragédie, rire et pleurs. Quichotte est tellement bel et bon que l’on ose y croire, que l’on veut y croire : malgré chutes et échecs, se relever et se tenir debout face à l’adversité, pour les beaux yeux de sa Dulcinée et de l’humanité, lutter encore et toujours au nom de l’égalité et de la fraternité, contre l’oppresseur et en dépit des moqueries consoler et soutenir toujours l’opprimé ! Gwenaêl Morin, en un théâtre de tréteaux sans luxe ni effets de manche, ne cherche pas à illustrer les aventures rocambolesques du seigneur de la Mancha, il distille avant tout l’esprit avant-gardiste du tumultueux roman de Cervantès qui défie les époques et le temps. Contre les moulins à vent, hier comme maintenant, il nous faut braver pouvoirs et savoirs qui imposent une pensée unique, vaincre et terrasser bien-pensants et puissants, rêver-imaginer-chanter un autre possible. Explosive scène de l’autodafé où sont brûlés tous les livres de Quichotte, des romans de chevalerie à la poésie qui ouvre à un autre ailleurs, n’oublions jamais que lecture et culture sont chemins de liberté !
Outre une mise en scène qui fait théâtre avec presque rien, saluons la folle équipée qui squatte les planches : l’incroyable Jeanne Balibar qui fait feu de tout bois, défiant les regards pour éclairer avec force émotion la profonde et tendre humanité de son héros… La magnifique Marie-Noëlle qui se mue en convaincante narratrice… Le discret Léo Martin en fidèle assistant qui déambule manuscrit en main… Le génial Thierry Dupont, membre de la compagnie L’oiseau Mouche qui rassemble des comédiens en situation de handicap mental, qui s’affirme en merveilleux écuyer sous le nom de Sancho Panza ! Créé au Jardin de la rue de Mons lors du récent festival d’Avignon, ce Quichotte hors normes fait suite au Songe d’une nuit d’étéde William Shakespeare qui l’était pas moins, mis en scène déjà en 2023 par Morin et consorts… Il est convenu par délégation expresse du maître des lieux, Tiago Rodrigues, qu’il sévisse deux années encore. Contre vents et marées, encore bien des combats à prévoir, à bousculer esprits grincheux et gardiens du patrimoine ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Quichotte, Gwenaël Morin : du 18 au 22/03, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. Théâtre Sorano de Toulouse, 35 allées Jules Guesde, 31000 Toulouse (Tél. : 05.32.09.32.35).
La Coursive, scène nationale de La Rochelle, les 25 et 26/03. Théâtre L’Aire Libre, Saint-Jacques-de-la-Lande, les 3 et 4/04. Théâtre du Bois-de-l’Aulne, Aix-en-Provence, les 29 et 30/04.
Jusqu’au 22/04, au théâtre des Gémeaux Parisiens (75), Les petits chevaux conte l’histoire d’une enfant du Lebensborn de Lamorlaye (60), la maternité nazie installée sur le territoire français en Picardie.Aux éditions Gallimard, Caroline De Mulder a publié La pouponnière d’Himmler. L’histoire méconnue de Heim Hochland, la première maternité installée en Bavière en 1936. Une véritable plongée dans un des Lebensborn patronnés par Himmler, visant à créer une race pure et aryenne.
Au détour d’un courrier retrouvé lors d’un déménagement, Violette découvre que sa mère a été adoptée ! Surprise et interrogation : pourquoi Hortense n’en a jamais parlé ? Entre colères et disputes familiales, sa fille la persuade de partir à la quête de ses origines. S’engage alors une véritable enquête policière qui conduiront les deux femmes jusqu’en Allemagne. Pour découvrir l’inavouable, l’impensable : en vérité, Hortense est née dans l’un des Lebensborn (Fontaines de vie), ces maternités nazies créées pour engendrer des enfants « racialement parfaits » au service du Reich ! Des enfants nés dans l’anonymat en Allemagne et dans les pays occupés : Norvège, Danemark, Autriche, Pologne… En France aussi, à Lamorlaye (60) en Picardie : de février à août 1944, vingt-trois enfants y sont nés. Au final, on estime à 20.000 le nombre de naissances. Sans omettre les 200.000 bébés kidnappés, dont beaucoup d’enfants polonais. Un pan d’histoire que la romancière belge Caroline De Mulder narre, avec finesse-tact et sensibilité, dans son roman La pouponnière d’Himmler (à lire ci-dessous la chronique de nos consœur et confrère de la RTBF). « Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde« , alertait le grand dramaturge Berthold Brecht dans La Résistible Ascension d’Arturo Ui. Face à la résurgence de l’extrême-droite et des intégrismes, aux saluts nazis décomplexés de divers politiques et puissants industriels, la vigilance s’impose.
Écrite à plusieurs mains (Camille Laplanche, Matthieu Niango, Séverine Cojannot, Jeanne Signé), à partir de témoignages et de faits réels,Les petits chevaux retrace cette page d’histoire méconnue, documentée par quelques rares historiens. Des cartons empilés et brinquebalés sur scène, l’illustration tragique de ces enfants, simples objets manipulables à la merci d’une idéologie mortifère et futures chairs à canon : les petits blonds, symbole de la pureté aryenne, aptes à la survie, les autres, mal nés ou mal formés, condamnés à mort. Dans une mise en scène de Jeanne Signé, d’un costume l’autre, les quatre interprètes incarnent la dizaine de personnages. De l’infirmière dévouée à l’autre fille du géniteur révélé, sinistre suppôt du régime SS... Du théâtre documentaire sans prétention, pédagogique et fort illustratif, qui ouvre et incite surtout à la réflexion : plus jamais ça ! Yonnel Liégeois
De la couvaison de bébés sous haute protection nazie à la naissance d’un manuscrit, l’accouchement littéraire n’est pas sans risques. Pourtant, avec La pouponnière d’Himmler, l’auteure belge Caroline de Mulder réussit un magistral enfantement littéraire. S’appuyant sur des documents historiques de première main, la romancière trace par le menu l’extravagante entreprise SS du haut dignitaire du Reich, créateur et patron du réseau de maternités en charge de la sélection « aryenne » des bébés, futurs héros de la nation. De l’arrivée de Renée, une jeune Française enceinte d’un soldat allemand, dans l’un de ces centres médicaux jusqu’à son démantèlement à l’approche des Alliés, une bouleversante plongée dans cette fabrique d’enfants au sang pur, choyés au détriment des nouveaux-nés atteints d’une quelconque déficience et éliminés d’office. Un roman d’une palpitante écriture, d’une foudroyante vérité, d’une sidérante cruauté. Y.L.
La pouponnière d’Himmler (éditionsGallimard, 288 p., 21€50).
Caroline De Mulder, au biberon de la race aryenne !
Heim Hochland, en Bavière, 1944. Dans la première maternité nazie, les rumeurs de la guerre arrivent à peine ; tout est fait pour offrir aux nouveau-nés de l’ordre SS et à leurs mères » de sang pur » un cadre harmonieux. La jeune Renée, une Française abandonnée des siens après s’être éprise d’un soldat allemand, trouve là un refuge dans l’attente d’une naissance non désirée. Helga, infirmière modèle chargée de veiller sur les femmes enceintes et les nourrissons, voit défiler des pensionnaires aux destins parfois tragiques et des enfants évincés lorsqu’ils ne correspondent pas aux critères exigés : face à cette cruauté, ses certitudes quelquefois vacillent.
Alors que les Alliés se rapprochent, l’organisation bien réglée des foyers Lebensborn se détraque, et l’abri devient piège. Que deviendront-ils lorsque les soldats américains arriveront jusqu’à eux ? Et quel choix leur restera-t-il ? Reconstituant dans sa réalité historique ce gynécée inquiétant, La pouponnière d’Himmler propose une immersion dans un des Lebensborn patronnés par Himmler, visant à développer la race aryenne et à fabriquer les futurs seigneurs de guerre. Une plongée saisissante dans l’Allemagne nazie envisagée du point de vue des femmes.
Une grande plume belge
Caroline De Mulder s’est imposée en une quinzaine d’années comme une des grandes plumes belges. Originaire de Gand, parfaitement bilingue, elle a fait des études de philologie romane d’abord à Namur, puis à Gand et enfin à Paris. Elle est professeur de littérature comparée et d’écritures fictionnelles à l’Université de Namur. Ce qui frappe chez cette autrice, c’est sa faculté d’adapter son style aux sujets qu’elle traite. Son premier roman Ego Tango (éditions Actes sud, 2015), couronné du Prix Rossel, plongeait dans l’univers du tango parisien.
Dans Manger Bambi, la romancière belge s’intéressait au phénomène des gangs de filles, au cœur même des banlieues françaises. Pour reproduire au mieux leur champ lexical si particulier, elle s’est plongée dans cette langue en écoutant alors beaucoup de rap français, trainant des jours sur des forums, sur YouTube. Le résultat ? Une langue orale, argotique, presque une scansion. « Je ne pouvais pas voir le monde à travers les yeux d’un gang de filles si je ne maîtrisais pas leur manière de parler ». Dans La pouponnière d’Himmler, paru en mars 2024, elle adopte un style nettement plus sobre. Lucile Poulain et Thierry Bellefroid, chroniqueurs à la RTBF
Créée en 1923 sous l’impulsion de Romain Rolland, la revue Europe consacre sa livraison de mars à Simone de Beauvoir. L’écrivaine et philosophe aura jeté sur son temps un regard aiguisé par une vigilance toujours en éveil. Un numéro emblématique qui invite aux explorations nouvelles d’une œuvre complexe, subtile et radicale.
Au lendemain de la journée du 8 mars, il est temps, sans doute, de se demander : avons-nous bien lu Simone de Beauvoir ? Son œuvre foisonnante, faite de romans, d’essais philosophiques ou politiques, de journaux de voyages, de mémoires, d’une abondante correspondance aussi, s’est déployée sur l’essentiel du XXe siècle et constitue un témoignage décisif sur son époque. C’est que Beauvoir aura jeté sur son temps, sur les soubresauts de l’Histoire et sur la façon dont ses contemporains y ont réagi, un regard aiguisé par une vigilance toujours en éveil.
Dès la publication de L’Invitée, en 1943, son écriture, fondée sur l’authenticité d’une relation au lecteur et à soi-même, lui aura valu son succès, sanctionné en 1954 par l’obtention du prix Goncourt pour Les Mandarins. Philosophe autant qu’écrivain, elle fut profondément marquée par la pensée existentialiste, qu’elle défendit et illustra. C’est peut-être cette philosophie mettant au premier plan la liberté du sujet – et dont elle fit un mode de pensée et de vie – qui lui permit de se défaire de ses préjugés de classe, et de se faire une infatigable combattante de toutes les libérations : l’émancipation des femmes bien sûr, mais aussi la lutte anticoloniale ou le combat contre les discriminations subies par les homosexuels.
Contemptrice de toutes les aliénations, c’est certainement le combat féministe qui fut la grande affaire de sa vie, de la publication du Deuxième Sexe à la fin des années 1940 à son engagement au sein du Mouvement de Libération des Femmes, en 1970. Un combat dont elle ne négligea jamais la dimension politique. Alors qu’on peut s’inquiéter aujourd’hui de la dérive différentialiste de certains discours féministes qui réduisent les femmes à leur « identité », il est indispensable de renouer le dialogue avec l’œuvre complexe, subtile, authentiquement radicale de Simone de Beauvoir. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial
La revue littéraire Europe (Mars 2025, n°1151, 22€)
Au théâtre de la Ville/Les Abbesses (75), Philippe Torreton propose Le funambule. En compagnie des fildeféristes Lucas Bergandi/Julien Posada (en alternance) et du musicien Boris Boublil, la mise en piste du chant d’amour de Jean Genet à Abdallah Bentaga, son amant et acrobate. Du poème funèbre au discours sur le spectacle vivant, un texte percutant, un trio flamboyant.
Un chapiteau de cirque miteux, l’orage qui gronde et la toile qui risque de prendre l’eau…De part et d’autre de la piste, un fil de fer pas encore tendu, un homme assoupi sur un lit de fortune. Résonne une voix grave, profonde et presque caverneuse. Dans un filet de lumière, le poète soliloque. Sur la vie et la gloire, la mort au rendez-vous du saut périlleux arrière à dix mètres du sol, les regards complices d’un public ingrat ou amoureux : en coulisses l’artiste n’est rien, en piste il est tout ! Sous réserve de ne pas rater son pas de danse sur le fil, d’accorder mouvements du corps et battements du cœur, risquer sa vie juste pour éblouir…
La main du récitant effleure la peau du Funambule. Qui se redresse, beau, sculptural en son slip de scène, claudiquant d’un pied bandé, hésitant à braver son fil… L’un muet, l’autre bavard tandis que le multiinstrumentiste claque ses notes, piano-guitare-percussions, graves ou aigues, sombres ou lumineuses, pianissimo ou fortissimo. Chacun à son agrès, un original chant choral : pied souple mais ferme pour un équilibre parfait sur le fil (Lucas Bergandi/Julien Posada), voix claire aux intonations finement placées (Philippe Torreton), doigts agiles gambadant sur le clavier (Boris Boublil). Sous les lumières du chapiteau improvisé, salle des Abbesses au pied de la butte Montmartre, le trio décline son art à la perfection. « L’acteur prodige, qui a joué avec les plus grands noms du théâtre et du cinéma (…), se frotte ici à l’écriture enflammée et inflammable de Genet », commente Marina Da Silva, notre consœur et contributrice aux Chantiers, « une écriture avec laquelle on ne peut pas tricher, où la prise de risque de l’acrobate et le souffle du poète imposent la radicalité d’un jeu plus vrai que vrai ».
L’auteur des Bonnes et des Nègres, théâtre lui-aussi sur le fil entre amour et obscénité, écrit Le funambule en 1958, fulgurant poème pour Abdallah, son amant fildefériste. Qui chute, se blesse irrémédiablement et se suicide de désespoir… L’éloge du cirque et de ses artistes, du spectacle vivant en général pour ses contraintes et exigences, triomphes et désillusions, se mue de facto en chant funèbre d’une extrême flamboyance. Tendu sur son fil pour l’un, les deux pieds dans la cendrée pour l’autre, l’impromptu d’un dialogue inattendu, un spectacle d’une beauté et d’une profondeur sidérantes. Yonnel Liégeois, photos Pascale Cholette
Le funambule, Philippe Torreton : jusqu’au 20/03, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77). Du 06 au 10/05 au Théâtre des Célestins, Lyon (69).
Aux Plateaux sauvages (75), Cécile Garcia Fogel présente In situ. En dialogue avec le jazzman Pierre Durand, la comédienne s’empare du poème de Patrick Bouvet. Un duo de choc, ardent et abrasif, avec la complicité de Joël Jouanneau.
Venu de la musique, pratiquant du sampling, Patrick Bouvet applique cette technique de collage à sa poésie sonore. « J’utilise des échantillonneurs qui permettent de prendre des bouts de sons à droite à gauche, et peut-être ce geste-là est-il à l’origine de ma démarche d’écriture ». Il enchâsse sauvagement les mots dans les phrases et les envoie balader hors contexte, tels des électrons libres, pour subvertir la langue et créer des effets (d)étonants. In situ, son premier livre est paru aux éditions de l’Olivier en1999, Shot suivra en 2000, puis d’autres, tous ancrés dans une même expérimentation langagière dans l’esprit de la Beat Generation états-unienne.
Dans In situ, les vocables qui traînent un peu partout dans les conversations et les médias se percutent dans la grande lessiveuse du verbiage paranoïaque contemporain pour dire, selon l’auteur, l’état du monde. Terrorisme, vidéosurveillance, guerre, hélicoptères et sirène, désertification et catastrophes en tous genres, prises d’otages, pétrole et fric… En vrac, le capitalisme libéral précipite la planète et les hommes à leur perte : “ la sortie de la ville/ le charnier/ de la paix : l’eldorado / de la mort”, selon Patrick Bouvet. Quelque’un.e. aspire cependant à retrouver le paradis perdu, sur les pas d’un Adam cherchant son Eve (et vice versa)
Le choc des mots en terrain miné
Dès les premiers mots, Cécile Gargia Fogel nous entraîne dans cette prose bousculée, à l’instar de la réalité violente des temps présents : « “le risque zéro/ça n’existe pas »/ une femme aurait traversé les barrages/avec une arme à/feu/dans son sac/des scénarios de détournement d’avion de prise d’otages de/ gaz toxiques dans le métro ont été testés/mais/ »le risque zéro ça/n’existe pas ». Elle est cet individu qui traverse des paysages incendiés, bombardés, à la recherche d’un territoire encore vierge (le Sahara d’antan, couvert le lacs)… Dans d’héroïques cavalcades ou sur des tempos plus apaisés, sa voix épouse cette écriture de l’urgence construite en boucles successives. En dialogue avec sa rage et ses coups de gueule, ses indignations ironiques, ses fatigues passagères, ses repos de la guerrière, ses mélopées envoûtantes, la guitare de Pierre Durand joue une partition heurtée à la manière de la prose : tantôt jazz, tantôt riffs discordants, tantôt larsen, tantôt silences.
L’ardente actrice et le musicien abrasif s’engagent physiquement dans des jeux de scène pas toujours nécessaires. Pourtant, cette énergie mise au service d’un verbe poétique et brutal emporte l’auditoire. Une immersion charnelle et poétique dans un monde qui nous échappe sans cesse davantage. Mireille Davidovici, photos Laurent Pasche
In situ, Cécile Garcia Fogel : jusqu’au 15/03 (spectacle présenté en partenariat avec le Théâtre Nanterre-Amandiers/Hors les murs), du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 17h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70). Le texte est publié aux Éditions de l’Olivier.
Au Théâtre 14 (75), Lucie Berelowitsch présente Port-au-Prince et sa douce nuit, la pièce de Gaëlle Bien-Aimé. Au cœur du chaos qui sévit en terre haïtienne, le cri d’amour d’un jeune couple. D’une capitale fracassée à une idylle meurtrie, la chaleur d’une passion en dérive.
Dans une chambre de Port-au-Prince, à la lumière d’une bougie, un couple s’aime et doute, se souvient et s’interroge au rythme d’une ville en proie à la violence. Zily veut partir mais Ferah, qui travaille à l’hôpital de la ville, ne se résout pas à quitter son île. Que dire, que faire, que décider ? Au rythme du souffle des amants, la pièce de l’auteure haïtienne Gaëlle Bien-Aimé (Prix RFI Théâtre 2022) se déploie dans la chaleur moite d’un clair-obscur créole. Dans une langue musicale et poétique,Port-au-Prince et sa douce nuit est une véritable déclaration d’amour à cette capitale autrefois joyeuse, aujourd’hui ruinée par des années de chaos. Depuis sa création au Festival des langues françaises de Rouen en 2023, de représentation en représentation, l’œuvre s’est affinée, enjolivée. Un bijou littéraire devenu joyau théâtral !
Dans la nuit déchue d’une cité des Amériques, amas de pierres et tombeau de misères tant par les séismes que par l’errance politique et les bandes mafieuses, le jeune couple se retrouve ainsi au pied du mur : fuir ou rester ? D’une étreinte l’autre, de leur passion partagée à l’amour viscéral éprouvé pour leur terre, l’aspiration à la liberté et au bonheur fissure leur devenir… La mise en scène épurée, chaude et colorée de Lucie Berelowitsch, la directrice du CDN de Vire, fait chanter et pleurer les accents créoles. La pièce est servie par deux comédiens d’une incroyable puissance évocatrice (Sonia Bonny, Lawrence Davis), d’une irradiante et sensuelle humanité : un vrai bonheur et grand plaisir de retrouver ce spectacle à l’affiche d’une salle parisienne réputée ! Yonnel Liégeois, photos Samuel Kirszenbaum
Port-au-Prince et sa douce nuit : du 06 au 22/03, du mardi au vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49 77). Les 24 et 25/04, au Préau-CDN de Vire, le temps fort haïtien.
Au théâtre Paris-Villette (75) pour l’un, au Canal théâtre à Redon (35) pour l’autre, se jouent R.O.B.I.N et Oiseau. Deux spectacles « Jeune Public », respectivement mis en scène par Maïa Sandoz et Anna Nozière, qui traitent de précarité et de mort. Entre humour et sérieux, deux propositions qui réjouiront aussi les parents.
Christabelle et Robin vivent une enfance heureuse, dans une famille aimante. Las, précarité et pauvreté frappent à la porte. Au point de devoir voler pour subvenir à leurs besoins, avoir de quoi manger et s’habiller, vivre ou survivre en quelque sorte… Se livrer à quelques petits larcins, non par vice, par nécessité ! Jusqu’au jour où la gamine se fait arrêter et emprisonner, alors que son frère réussit à s’échapper et disparaît de la circulation.
« Les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres », constate la metteure en scène Maïa Sandoz, à l’unisson de Clémence Barbier et Paul Moulin, les deux autres co-auteurs de la pièce. L’ambition du trio de choc avec un tel projet ? S’inscrivant dans la tradition orale et populaire des contes et légendes pour enfants, revisitant l’histoire de Robin des Bois, « inviter les jeunes spectateurs à voir le monde tel qu’il est, leur permettre de le comprendre et de le critiquer et, pourquoi pas, de passer à l’action ! ». Une affaire de justice sociale rondement menée, une cascade de rebondissements jusqu’à la mise en accusation de la société, la libération de Christabelle au terme de son procès. Des dialogues enlevés, de l’humour à profusion pour dénoncer l’injustice et, « commun commune », nourrir l’espoir d’un autre possible : une belle réussite !
Au même titre qu’Oiseau, la pièce écrite et mise en scène par Anna Nozière ! Un thème bien différent, la mort, pourtant traité avec semblable sensibilité et, osons l’écrire, légèreté. Un sujet grave, pourtant : Mustafa a perdu son papa, Paméla son petit chien, chagrin et tristesse sont au rendez-vous. Jusqu’à ce que les deux enfants rencontrent Françou, une copine de CP qui, mystère et miracle, sait comment on passe de l’autre côté… Revoir les disparus, renaître à l’espoir, la bande lance alors l’idée d’organiser une belle fête au cimetière ! Contre l’avis de la maîtresse d’école et d’une majorité de parents d’élèves, avec le soutien pourtant de quelques papas et mamans.
« Quand on commence à parler des personnes qu’on aime et qui sont décédées, tout le monde a quelque chose à raconter », commente Anna Nozière, « nos enfants ne devraient pas être exclus de ces échanges ». Pour l’auteure et metteure en scène, nous avons le devoir de partager avec eux des récits où la mort fait partie de la vie. « C’est ce que réclament les enfants d’Oiseau, ils revendiquent la parole ». En un mot, être considérés pour leur intelligence, leur capacité à faire face… Des adultes plus affolés que les enfants devant l’échéance de la mort, un superbe spectacle où l’imaginaire, l’innocence et la spontanéité des petits bousculent et transgressent la peur des grands. Sans mièvrerie ni pleurnicheries, servi par deux formidables comédiennes, entre humour et profondeur un beau regard sur la vie, touchant, poétique et puissant. Yonnel Liégeois
R.O.B.I.N, Maïa Sandoz : jusqu’au 02/03 au théâtre Paris-Villette (75), les 03 et 04/04 au théâtre du Fil de l’eau, Pantin (93).
Oiseau, Anna Nozière : le 28/02 au Canal théâtre, Redon (35). Le 07/03 au Dôme, Saint-Avé (56). Du 12 au 15/03 au CDN de Lorient (56). Les 27 et 28/03 au Théâtre national La criée, Marseille (13). Les 02 et 03/04 à La garance, Cavaillon (84). Le 15/05 à L’escapade, Hénin-Beaumont (62).
Au théâtre de L’épée de bois (75), Bernard Sobel propose L’exception et la règle (Bertolt Brecht) et La mort d’Empédocle (Friedrich Hölderlin). Pour l’une et l’autre pièce, un travail scénique en épure, du théâtre politique et poétique de belle facture.
Bernard Sobel propose, au théâtre de L’épée de Bois, deux spectacles d’importance qui parlent du monde d’une façon radicale dont on a perdu le secret. Il y a d’abord L’exception et la Règle, de Bertolt Brecht, pièce de 1933, l’année où, après l’incendie du Reichstag, il gagne le Danemark. La fable a lieu dans un désert asiatique parcouru par un marchand, un coolie chargé comme une mule et le guide de l’expédition. Les réflexes de classe agissant, le marchand abattra le coolie parce qu’il s’est senti menacé par l’homme de peine. Sous la forme d’un chœur, dix jeunes comédiens de la Thélème Théâtre École, assis en tailleur dans l’espace vide, se répartissent les rôles au fil d’une sorte d’oratorio dont l’unique musique serait celle du bourdonnement de la pensée dialectique.
Une démonstration parfaite, d’une main de maître
Suit le procès. Apparaissent, entre autres, les acteurs Marc Berman, Claude Guyonnet, Matthieu Marie, dans les rôles respectifs du marchand (acquitté en toute injustice immanente), du juge de mauvaise foi et du guide qui n’en peut mais. Ce travail scénique, en épure, révèle l’écorché du projet de Brecht, visant à rendre le réel intelligible, par-delà les apparences trompeuses de l’idéologie du possédant, laquelle de nos jours se veut hégémonique à l’échelle planétaire. Sans aucun doute, n’est-ce pas ? Le coolie a tendu sa gourde au marchand, qui affirme qu’il a cru que c’était une pierre destinée à le frapper. D’où son geste meurtrier. La démonstration est parfaite, fournie de main de maître par un poète qui met au jour sa conception du théâtre « épique », à l’heure où il étudie le marxisme.
La soirée se poursuit avec La mort d’Empédocle, de Friedrich Hölderlin(1770-1843), que Bernard Sobel avait déjà montrée en janvier 2023. Dûment reprise, cette épopée philosophique, dans laquelle le poète qu’on dira fou explore la raison d’Empédocle d’Agrigente (physicien, philanthrope, guérisseur et démocrate) de refuser la royauté et les cortèges d’honneur, demeure un sommet de la plus rigoureuse politique des signes.
Pour en arriver là, avec ce grand chant caractéristique des Lumières, dans notre ère d’extinction des feux, il faut bien toute une vie d’artiste conscient de l’état du monde au jour le jour. À quoi bon des poètes en ces temps d’incertitude ? soupirait un jour Hölderlin, en son temps d’idéalisme effervescent. À garder l’espérance, sans nul doute, quand bien même l’incertitude fait place à l’effroi. Jean-Pierre Léonardini
L’exception et la règle, La mort d’Empédocle : jusqu’au 02/03, du jeudi au samedi à 19h et 21h, le dimanche à 14h30 et 16h30. Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).
À la Petite croisée des chemins (75), Khadija El Mahdi présente et interprète Le théâtre et son double. La mise en espace du fameux texte d’Antonin Artaud, une série de courts essais sur le théâtre publiés en 1938. Entre génie et folie, une plongée hallucinée et masquée dans l’œuvre d’un magicien du verbe.
En l’espace réduit du petit théâtre du 15ème arrondissement de Paris, la proximité se fait plaisante, l’intimité réjouissante. Ni luxe ni lumières éblouissantes, point de rideau à lever ni de machinerie impressionnante, juste des petits coussins colorés pour asseoir notre impatience à l’intrusion de la comédienne…
Lumineuse, souriante, tout de noir vêtue et pieds nus, Khadija El Mahdi ouvre la séance, entame la conversation. Sur le ton de la confidence, nous relatant sa découverte de la scène, sa relation avec la tradition théâtrale balinaise et sa rencontre avec l’écriture d’Artaud, avec Le théâtre et son double: pour l’une et l’autre, le rapport fondamental avec le corps, l’intelligence et l’esprit intimement liés à la chair et au sang. Atteint de syphilis héréditaire, perclus de douleurs depuis sa prime enfance, shooté aux diverses drogues et aux électrochocs administrés durant ses internements psychiatriques, Antonin Artaud sait d’expérience de quoi il parle ! Entre génie et folie, il écrit poèmes et textes divers, s’improvise comédien reconnu sous la férule de Charles Dullin, rejoint les surréalistes pour s’en faire exclure par André Breton, avance la théorie d’un « théâtre de la cruauté » où la violence de l’acteur est censée réveiller la sensibilité du spectateur. Le théâtre ? Appétit de vie, faim et soif de culture sans bornes ni frontières.
Petits papiers lancés à la cantonade sous le portrait de l’écrivain inspiré, Khadija El Mahdi nous conte avec tendresse et conviction les épisodes marquants de la vie du bel Antonin : sa passion de l’écriture et de la scène, ses expéditions chez les indiens Tarahumaras du Mexique et en Irlande dont il sera expulsé, son accoutumance aux diverses drogues tant pour atténuer ses souffrances que pour divaguer en création, ses internements répétitifs en asile psychiatrique (Ville-Évrard, Ivry, Rodez)… Une vie incandescente, torturée, illuminée où la force du verbe, la virulence du propos, la puissance des maux et des mots explosent en l’interprétation captivante de la récitante. Qui nous revient, en un second temps, masquée et coiffée d’une parure indienne, encore plus émouvante et envoûtante quand, thèse fulgurante d’Artaud, l’esprit et le corps dans semblable enchevêtrement ne font véritablement plus qu’un en cet espace confiné, la Croisée des chemins portant alors bien son nom !
Le théâtre et l’art dans tous ses états ? Appétit de vie, faim et soif de culture sans bornes ni frontières, à corps et à cris selon Mômo, l’inoubliable et improvisé conférencier en janvier 1947 sur la scène mythique du Vieux-Colombier… Chantiers de culture ne se trompait donc point de folle lucidité lorsqu’il concluait son édito de présentation par les propos d’Artaud, extraits justement du Théâtre et son double : « Le plus urgent ne me paraît pas tant de défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim que d’extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim ». Une affirmation qu’il devient urgent d’entendre et de faire sienne. Yonnel Liégeois
Le théâtre et son double, Khadija El Mahdi : jusqu’au 01/03, les vendredi et samedi à 21h. La petite croisée des chemins, 43 rue Mathurin Régnier, 75015 Paris (Tél. : 01.42.19.93.63).
Le nouveau théâtre populaire, le NTP, enchaine Le Tartuffe, Dom Juan, et Psychéd’un même élan. Trois mises en scène, trois esthétiques. En prime, des intermèdes éclairant le Grand Siècle.
Le nouveau théâtre populaire, le NTP, s’inspire de pionniers tels que Jacques Copeau, Charles Dullin, Maurice Pottecher ou encore Jean Vilar. Il est né à l’été 2009 dans un jardin de Fontaine-Guérin, village de mille habitants au cœur du Maine-et-Loire. La troupe, composée alors d’une douzaine de membres, a construit un théâtre de plein air pour y monter en peu de temps des grands classiques de la littérature. Depuis, chaque mois d’août pendant deux semaines, il présente trois œuvres jouées d’affilée, pour un tarif unique de 5€ la place. Quinze ans plus tard, un millier de spectateurs se presse, l’été, à Fontaine-Guérin où la convivialité n’entame en rien l’exigence artistique. Le collectif rassemble aujourd’hui 21 membres permanents, il fonctionne sur un mode démocratique défini par un manifeste, lu en amont de chaque représentation. En 2020, la troupe décide de faire une première création hors du jardin, en juillet 2021 au Festival d’Avignon et toujours en tournée : une trilogie de Molière Le Ciel, la nuit et la fête (Le Tartuffe / Dom Juan / Psyché).
Dans l’esprit de Molière, la troupe construit un parcours sinueux d’une œuvre à l’autre en posant, avec l’auteur, la question des rapports, intime et politique, entre pouvoir et religion: Le XVIIe siècle de Louis XIV levait des yeux inquiets vers le ciel ! Il se manifeste dans les trois pièces sous forme d’un deus ex machina qui vient mettre fin aux dérèglements. Dans Tartuffe, un envoyé du roi sauve la mise à Orgon, dans Dom Juan, c’est le commandeur qui fait justice, et dans Psyché, Jupiter en personne propose un happy end. Le Ciel c’est le point d’ancrage d’une escroquerie, La Nuit, la fuite en avant d’un homme sans foi ni loi, La Fête, un ballet décomplexé où les dieux forniquent avec les humains. Entre les pièces, la troupe propose le Cabaret du Grand Siècle, sous forme d’une radio branchée Versailles, avec réclames d’époque, et interview de Monsieur, le duc d’Orléans, frère du roi, qui fait et défait les modes, et collectionne les mignons. Ambiance garantie, le temps de déguster son sandwich au bar aménagé pour l’occasion. Il n’est pas interdit d’échanger avec ses voisins et les artistes.
Avec Le Tartuffe ou l’Imposteur Léo Cohen-Paperman, sur le mode de la farce, démonte les ressorts comiques de la fable. De gag en gag, les jeux de scène ne sacrifient en rien les savoureux alexandrins. Pour Molière, ce n’était pas pour lui le moindre paradoxe que d’utiliser cette forme noble pour une comédie, mais il tricote si ironiquement langue vulgaire et sophistiquée que c’est un régal pour les acteurs d’en faire entendre la saveur. Le metteur en scène a choisi, parmi les trois versions de Molière, celle de 1667, sous-titrée L’Imposteur. Il en tire une farce impertinente, proche de la commedia dell’arte. Ce grand classique n’a pas encore livré toute sa sève et les artistes n’en finissent pas de l’explorer. Ici c’est dans un étroit couloir, entre deux portes qui s’ouvriront et claqueront maintes fois, derrière lesquelles les personnages se plaisent à écouter, que se situent les appartements d’Orgon. Le public est placé de part et d’autre de ce mini espace de jeu. Voici paraître toute la compagnie, les corps contraints dans de sinistres costumes noirs vaguement d’époque, en rangs serrés pour une oraison muette conduite par la mère d’Orgon, Mme Pernelle. La bigote vante le parangon de vertu qu’est Tartuffe, mais l’on sent déjà, par quelques mimiques impatientes, les jeunes gens-la servante Dorine et Elmire-la maitresse de maison bouillir de réticences aux sermons de la vieille. Léo Cohen-Paperman n’hésite pas à grossir le trait. Les actions sont menées allegro, les séquences s’enchainent sans temps morts. C’est à qui prendra l’autre de vitesse dans les jeux de scène : gifles, coups, bousculades, gestes et mouvements répétitifs. « Du mécanique plaqué sur du vivant », pour reprendre la formule de Bergson définissant le rire, comme chez Molière où, à ce que rapportent ses contemporains, les acteurs ne reculaient pas devant grimaces, mimiques outrées, gestes excessifs.
Émilien Diard Detœuf traite Dom Juan en libertin de notre temps, sous forme de parodie de Buster Keaton. En costumes contemporains, les personnages arpentent la salle, à commencer par Sganarelle qui vient nous raconter quel monstre est son maître. Les gradins sur lesquels les spectateurs du Tartuffe étaient assis sont devenus l’escalier conduisant à une mystérieuse porte, ouvrant sur le vide : tombeau du commandeur, entrée de l’enfer ou siège du Ciel invoqué à tout instant par Sganarelle, d’où viendra la vengeance divine. Dans l’inséparable couple valet-maître, c’est Sganarelle qui prend tous les coups : il trébuche, tombe, glisse et se casse le nez contre l’intraitable et incorrigible séducteur. Il tente de le sauver malgré lui et va jusqu’à chapitrer l’organe de ses délits tandis que Dom Juan fait feu de tout bois, des paysannes à quelques spectatrices draguées dans la salle… Casse-cou, Valentin Boraud doit l’être pour incarner ce serviteur en perpétuel déséquilibre entre ses convictions et les caprices d’un noble sans scrupules. Emilien Diard-Detœuf est un Dom Juan fidèle à la légende, d’une élégance détachée, jusque dans la mort.
Pour Psyché, la fête s’annonce par un défilé SM, dans la salle. Acteurs et actrices, en bas résilles, string et bustiers plongeants, provoquent le public en maniant fouets et onomatopées de rigueur. Cette tragi-comédie-ballet, d’une durée initiale de cinq heures, écrite avec le concours de Corneille et Quinault, fut donnée en 1671 dans la salle des Machines à Versailles, avec des intermèdes musicaux de Lully et une chorégraphie de Pierre Beauchamp. Avec une petite dizaine de saltimbanques pour un spectacle d’1h30. Julien Romelard en fait un cabaret contemporain déjanté. Il faut dire que l’histoire de Psyché l’est aussi. La pièce se passe entre l’Olympe, domaine des dieux et l’ici-bas des humains. Comme la reine de Blanche-Neige, Vénus apprend que, parmi les mortels, il y a plus belle qu’elle. Psyché ! Pour se venger, elle envoie son fils Eros planter une flèche maléfique dans le cœur de sa rivale. C’est sans prévoir que le dieu ailé tombera raide amoureux de sa proie, sans compter sur une Vénus en drag queen accompagnée de deux molosses tenus en laisse… La fantasmagorie de Molière se prête à une parodie trash, animée par un coryphée salace qui commente, gestes à l’appui et sur une musique techno, les amours tumultueuses d’Eros et Psyché qui conduisent la belle au tombeau. Quelques chansons plus tard, tout est bien qui finit bien. L’amour triomphe de la mort, Jupiter veille au grain. Un peu brouillonne, la mise en scène montre, question humour et fantaisie, que Molière demeure notre contemporain.
Avec ces trois pièces pour trois metteurs en scène, dix-huit acteurs et une scénographie commune, Le Ciel, la nuit et la fête proposent une traversée théâtrale réjouissante à voir en pièce détachée ou d’affilée. Un travail de troupe qui fait entendre ce que les œuvres du passé ont encore à nous dire. Espérons fort que ce triptyque s’offre une belle et longue tournée ! Mireille Davidovici
Le Tartuffe – Dom Juan – Psyché, Molière : mise en scène de Léo Cohen-Paperman, Emilien Diard-Detœuf, Julien Romelard. Avec : Marco Benigno, Pauline Bolcatto, Valentin Boraud, Julien Campani, Philippe Canales, Léo Cohen-Paperman, Emilien Diard- Detœuf, Clovis Fouin, Joseph Fourez, Elsa Grzeszczak, Eric Herson-Macarel, Lazare Herson-Macarel, Frédéric Jessua, Morgane Nairaud en alternance avec Camille Bernon, Julien Romelard, Claire Sermonne, Sacha Todorov. Durée : 6h45