Archives de Catégorie: Littérature

Histoires d’ici et d’ailleurs, chapitre 1

C’est sous le signe de la variété des genres que s’est déroulée la rencontre littéraire du club de lecture de la médiathèque de Mézières (36). Essai, témoignage, bande dessinée, thriller, roman historique ou policier : il y en a pour tous les goûts ! Philippe Gitton

Enigma, de Dermot Turing (éd. Nouveau Monde, 402 p., 22€)

« J’ai été soufflé par le travail réalisé »,  explique Jean

Dans la salle de bain d’un hôtel bruxellois, un espion français photographie en 1932 les premiers documents décrivant une nouvelle machine à coder à priori inviolable : Enigma. Une machine que s’apprêtent à adopter les services secrets allemands. Quelques mois plus tard, avec l’aide des Français, un groupe de mathématiciens polonais entreprend de percer à jour le fonctionnement complexe de la machine. Malgré la défaite, Français et Polonais transmettent en 1940 leurs trouvailles aux Britanniques. À Bletchley Park se déploie alors une gigantesque entreprise de décodage.

Pendant ce temps, les U-Boote allemands mènent une traque dévastatrice contre les navires alliés qui ravitaillent la Grande-Bretagne. Si les messages de la marine allemande ne sont pas rapidement décodés, le Royaume-Uni ne tiendra pas. À Bletchley Park, l’un des cerveaux les plus brillants de l’histoire scientifique, Alan Turing, va apporter une contribution décisive… Passionné par l’histoire de son oncle, Dermot Turing a obtenu l’ouverture exceptionnelle des archives de la DGSE française, ainsi que des services britanniques et polonais. Pour la première fois, est ici racontée l’histoire complète d’Enigma : celle d’un extraordinaire passage de relais entre espions, scientifiques et militaires de trois pays.

La laitière de Bangalore, de Shoba Narayan (éd. Mercure de France, 304 p., 23€80)

« Ce livre permet de comprendre le rôle de la vache sacrée dans la vie indienne. Il donne des explications sur toutes les races »,  précise Chantal

Après plus de vingt ans passés aux États-Unis, Shoba rentre en Inde avec sa famille. Dans les rues de Bangalore, hommes d’affaires côtoient vendeurs à la sauvette, mendiants, travestis et… vaches ! Shoba se lie d’amitié avec Sarala, sa voisine laitière dont les vaches vagabondent dans les champs. Lorsqu’elle lui propose de participer à l’achat d’une nouvelle bête, commence une drôle d’épopée ! Acheter une vache en Inde n’est pas une mince affaire… Il y a des règles strictes et d’innombrables traditions à respecter. Comment choisir parmi les quarante races indigènes de bovins,  sans compter les hybrides ?

De foires aux bestiaux en marchandages sans fin, Shoba redécouvre l’omniprésence de l’animal dans la vie indienne : on boit son lait, on utilise sa bouse pour purifier les maisons, son urine pour fabriquer des médicaments… Dans une succession de scènes cocasses et émouvantes où les vaches ont le premier rôle, Shoba Narayan évoque aussi les mantras, Bollywood, la médecine ayurvédique, le système de castes. Elle dresse ainsi un portrait contrasté de l’Inde d’aujourd’hui.

Le monde sans fin, de Christophe Blain et Jean Marc Jancovici (éd. Dargaud, 196 p., 28€)

« Ce livre regroupe beaucoup de documentations. Il faut par conséquent du temps pour l’assimiler », commente Gilles

La rencontre entre un auteur majeur de la bande dessinée et un éminent spécialiste des questions énergétiques et de l’impact sur le climat a abouti à ce projet comme une évidence, une nécessité de témoigner sur des sujets qui nous concernent tous. Intelligent, limpide, non dénué d’humour, cet ouvrage explique les changements profonds que notre planète vit et quelles conséquences, déjà observées, ces changements parfois radicaux signifient. Jean-Marc Jancovici étaye sa vision remarquablement argumentée en plaçant la question de l’énergie et du changement climatique au cœur de sa réflexion.

Tout en évoquant les enjeux économiques, écologiques et sociétaux, ce témoignage éclairé s’avère précieux et invite à la réflexion sur des sujets parfois clivants, notamment celui de la transition énergétique. Christophe Blain, quant à lui, se place dans le rôle du candide ! Un pavé de 196 pages indispensable pour mieux comprendre notre monde, tout simplement.

Pièces détachées, de Phoebe Morgan (éd. Archipoche, 340 p., 8€95)

« Cette histoire est impressionnante par la tension permanente entre les personnages », décrit Gilles

Corinne, Londonienne de 34 ans, a déjà eu recours à trois FIV : cette fois, elle en est sûre, c’est la bonne, elle va tomber enceinte ! Découverte un matin sur le pas de sa porte, cette cheminée miniature en terre cuite n’est-elle pas un signe du destin ? Elle coiffait le toit de la maison de poupée que son père adoré, célèbre architecte décédé il y a bientôt un an, avait construite pour elle et sa sœur Ashley quand elles étaient enfants.

Bientôt, d’autres éléments de cette maison de poupée font leur apparition : une petite porte bleue sur le clavier de son ordinateur, un minuscule cheval à bascule sur son oreiller… Corinne prend peur. Qui s’introduit chez elle, qui l’espionne : la même personne qui passe des coups de téléphone anonymes à Ashley ? Y a-t-il encore quelqu’un en qui la jeune femme puisse avoir confiance ? Un premier roman aussi brillant qu’angoissant !

Entre fauves, de Colin Niel (éd. Le livre de poche, 384 p., 7€90)

 « En général, je n’aime pas les romans policiers, mais j’ai adoré celui-là »,  confie Yvette

Martin est garde au parc national des Pyrénées. Il travaille notamment au suivi des derniers ours. Mais depuis des mois, on n’a plus trouvé la moindre trace de Cannellito, le seul plantigrade avec un peu de sang pyrénéen qui fréquentait encore ces forêts : pas d’empreinte de tout l’hiver, aucun poil sur les centaines d’arbres observés. Martin en est convaincu : les chasseurs auront eu la peau de l’animal. L’histoire des hommes, n’est-ce pas celle du massacre de la faune sauvage ?

Quand sur Internet il voit le cliché d’une jeune femme devant la dépouille d’un lion, arc de chasse en main, il est déterminé à la retrouver et à la livrer en pâture à l’opinion publique. Même si d’elle, il ne connaît qu’un pseudonyme sur les réseaux sociaux et rien de ce qui s’est joué, quelques semaines plus tôt, en Afrique ! Entre chasse au fauve et chasse à l’homme, vallée d’Aspe dans les Pyrénées enneigées et désert du Kaokoland en Namibie, Colin Niel tisse une intrigue cruelle où aucun chasseur n’est jamais sûr de sa proie.

Poussière dans le vent, de Léonardo Padura (éd. Métailié, 640 p., 24€20)

« C’est très, très bien écrit. Un livre passionnant,  parsemé de nombreuses histoires »,  commente Chantal

Léonardo Padura est cubain. Il est né en 1955 à La Havane et il y vit. L’histoire débute en 1990,  un an après la chute du mur de Berlin, pour se terminer en 2016. C’est trente ans de la vie d’un clan, un groupe d’amis qui se sont connus au lycée. Ce roman historique traite de l’atmosphère pesante et de la vie difficile des cubains restés sur l’île, des effets déchirants de l’exil pour ceux qui ont choisi de partir, de la force de l’amitié et de la fidélité, mais aussi des trahisons. A travers la vie des héros, l’auteur nous fait voyager de Cuba aux États Unis, à Madrid, Barcelone, en Italie et un peu en France.

Le titre a une double signification : celui d’une chanson du groupe américain de rock  KANZAS célèbre dans les années 1970,  qui est souvent écouté par « les membres du clan » et qui est un lien entre les huit amis qui animent  le roman. Il correspond aussi aux cendres du principal héros dispersées à la source d’une rivière mythique qui alimente La Havane en eau. Le style de Padura, la diversité des thèmes traités, la maîtrise de l’intrigue et du suspense en font un roman émouvant et passionnant. 

Une solution pour l’Afrique, de Kako Nubukpo (éd. Odile Jacob, 304 p., 18€99)

« Ce livre, centré sur l’Afrique de l’Ouest, expose des solutions pour un défi majeur du continent africain »,  résume Michel

L’Afrique est soumise à un défi gigantesque : intégrer en une génération un milliard d’individus supplémentaires dans un contexte de faible productivité, de quasi-absence d’industrie, d’urbanisation accélérée, le tout coiffé par une crise climatique devenue permanente. Cette « urgence africaine » impose d’inventer un nouveau modèle économique. Elle fut trop souvent un continent cobaye, soumis à toutes sortes de prédations. Le huis clos inattendu de la crise du Covid-19 lui a permis de redécouvrir la richesse de son patrimoine.

Forte de cette leçon, elle doit désormais réinventer son développement en s’appuyant sur ses biens communs : mettre en place un néoprotectionnisme africain,  préserver ses ressources propres, assurer sa souveraineté alimentaire, monétaire et financière. Telles sont les pistes pour que l’Afrique se réapproprie son destin. Commissaire chargé du département de l’Agriculture, des Ressources en eau et de l’Environnement de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), Kako Nubukpo est économiste, opposant déclaré au franc CFA, directeur de l’Observatoire de l’Afrique subsaharienne à la Fondation Jean-Jaurès.

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Les sans-voix de Russell Banks

Le 7 janvier, Russel Banks est décédé à l’âge de 82 ans. L’auteur états-unien laisse une œuvre majeure. Un portrait protéiforme d’un pays où ses héros sont les oubliés du rêve américain.

Il est né prolo, dans le Massachusetts. Il est mort écrivain reconnu dans le monde entier, maintes fois récompensé. Mais il n’a jamais trahi les siens. Dans ses romans, on croise des gens de peu, des hommes et des femmes fatigués et malmenés par la vie, au parcours cabossé, des histoires d’amour qui finissent mal, des rêves inaboutis, des trahisons. Mais pourtant, quel plaisir de partager l’itinéraire de ces enfants peu gâtés par la vie, qui se débattent dans une société qui vend du rêve à vil prix, coincé entre le rayon de lessives et de jouets dans ces Walmart qui pullulent aux abords des villes. La périphérie, la marge, l’histoire mouvementée de son pays, comme ces grands espaces au bout du monde qu’il avait arpentés dans sa jeunesse, étaient la marque de fabrique de cet auteur qui ne s’est sûrement jamais posé la question du « transfuge ». L’ancien prolo qui fut tour à tour plombier, placeur de livres, vendeur de chaussures n’a eu de cesse d’écrire sur les sans-voix de son pays, tous ces laissés-pour-compte pour qui le rêve américain n’était qu’un mirage.

« La vie des gens ordinaires m’attire »

Russell Banks, l’écrivain, leur a redonné ce droit au rêve. En les incarnant, en en faisant des héros ordinaires qui se débattent dans des abîmes de contradictions mais tiennent bon et retrouvent un semblant de dignité. « La vie des gens ­ordinaires m’attire, confiait-il dans nos colonnes. On n’écrit pas un roman parce qu’on a de l’affection pour une classe, une origine ou un genre, mais parce qu’on est lié à un individu. À mesure qu’on s’en approche, on le comprend. Alors, inévitablement, sa classe ­sociale finit par entrer en ligne de compte. Chaque être trimballe son histoire dans le contexte économique, racial et social dans lequel il vit.  » Il était parvenu à inventer une voix narrative, «  loin des préjugés bourgeois », s’amusait-il à préciser, pour parler « pour ceux qui n’ont pas de voix ».

Lorsque paraît, en France, Continents à la dérive (1987), le rêve américain en prend un coup. On découvre un écrivain qui ne craint pas de regarder dans les yeux les frustrations et le désespoir d’un père de famille ordinaire, réparateur de chaudières, qui gagne quelques centaines de dollars par mois et rêve d’une vie plus confortable pour les siens. Départ pour la Floride où il retrouve son frère. Plus dure sera la chute tant le rêve n’est qu’un mirage qui s’éloigne chaque fois qu’il pense l’atteindre. Dans Pourfendeur de nuages (1998), roman historique puissant, épique, qui se déroule lors de la guerre de Sécession, Banks trace le portrait de John Brown, fermier abolitionniste de l’Ouest américain. Une réflexion politique d’envergure sur les fondements de l’esclavage aux États-Unis, sur l’engagement poussé jusque dans ses retranchements.

Un récit narratif, « loin des préjugés bourgeois »

De beaux lendemains (1993) met en scène une tragédie, la mort de plusieurs enfants d’une même communauté à la suite d’un accident de car scolaire. Quatre voix vont porter tour à tour ce récit pour dire la douleur des familles à travers des flash-back qui vont au plus près des questionnements intimes. Quatre voix pour raconter, après la colère, le sentiment d’impuissance face à une justice de classe et une résilience collective et solidaire. Ce roman a été porté à l’écran par le réalisateur canadien Atom Egoyan, en 1997, et le film a remporté le grand prix au Festival de Cannes, ainsi qu’au théâtre, dans une belle mise en scène d’Emmanuel Meirieu. Parmi les nombreux romans et nouvelles, citons American Darling (2005), l’histoire d’une femme, Hannah, qui fuit son pays, les États-Unis, en raison de ses engagements dans les années 1970, et se réfugie au Liberia. L’occasion pour l’auteur de mener de pair un récit introspectif sur l’Amérique, mais aussi sur ce petit pays africain, où retournèrent d’anciens esclaves des plantations américaines.

Son dernier roman, Oh Canada (2022), est un récit crépusculaire. Celui d’un homme en phase terminale, ­­cinéaste réfugié au Canada parce qu’il avait refusé de faire le Vietnam et qui se confie avant de mourir. On ne sait plus ce qui est vrai ou faux dans ce texte tout en tension et sans concession. Banks semble regarder dans son propre passé comme dans celui de son pays avec ses parts d’ombre et de lueurs d’espoir, nous rappelant que le chemin n’est jamais droit, qu’il se fait en marchant. Russell Banks se situe dans la lignée des Mark Twain, Melville, Faulkner, Jim Thompson. Il aimait la littérature russe et française du XIXe siècle. Il admirait Joyce, Beckett, Garcia Marquez. Écrivain et citoyen, il était de tous les combats progressistes dans son pays, contre la guerre en Irak, le Patriot Act, contre la politique des Reagan, Bush et Trump. Il aura présidé, de 1998 à 2004, le Parlement international des écrivains créé par Salman Rushdie. Un type bien sous tous rapports. Marie-José Sirach

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Tordjman, une précieuse marchandise

À l’aube de cette année nouvelle, Charles Tordjman reprend sa mise en scène de La plus précieuse des marchandises, la pièce de Jean-Claude Grumberg : les 5 et 6/01 à Metz (57), le 10/01 à Épinal (88). Un train dans la forêt, un bébé jeté du wagon… La poésie comme arme ultime contre la barbarie. Sans oublier la poursuite de Douze hommes en colère au Théâtre Hébertot (75).

Assis à l’orée de leur cabane, seul dans la forêt, un couple soliloque sur leur vie de misère. L’épouse pleure sur une maternité qui se refuse toujours, l’homme gémit sur l’impossibilité de subvenir aux besoins d’une bouche supplémentaire. Pauvres bûcheronne et bûcheron ne sont pas d’accord, « la chèvre du voisin fournira le lait nécessaire », rétorque la femme, le mari bougonne de plus belle devant la dépense à envisager. Pour couper court, seule distraction dans la solitude de l’immensité forestière, elle s’en va chaque jour regarder passer les trains sur la ligne de chemin de fer nouvellement construite. Jusqu’au jour où… Un paquet bien ficelé tombe du wagon de marchandises, un nouveau-né ! La plus précieuse des marchandises, une petite fille…

« Avec Jean-Claude Grumberg, l’auteur de l’ouvrage, je poursuis un compagnonnage au long cours », raconte Charles Tordjman, « j’ai déjà mis en scène plusieurs de ses textes : Vers toi terre promise, Moi je crois pas, Votre maman, L’être ou pas… Toujours avec bonheur et plaisir ». Le jour où il découvre La plus précieuse des marchandises, plongé dans sa lecture, l’homme de théâtre en rate son arrêt de bus et c’est le chauffeur qui l’informe du terminus ! « Un petit bouquin, mais un grand texte qui se refuse à faire de la Shoa un espace de lamentation ou d’horreur. Notre responsabilité première ? En parler, ne jamais cesser d’en parler aux jeunes générations qui ignorent l’histoire, contre ceux qui nient l’évidence ».

Pour surmonter l’horreur de la misère familiale et la terreur des trains de la mort dont chacun sait qu’Auschwitz est la gare centrale, Grumberg use de la forme et de la force du conte. Comme si tout cela n’avait jamais existé, tout spectateur sachant que le théâtre ment pour de vrai… « Vraie ou pas, l’histoire nous rappelle qu’au temps de la catastrophe, il y eut des Justes, qu’au tréfonds de la peur et de la noirceur la part d’humanité demeure », affirme avec conviction Charles Tordjman. Pauvre bûcheron, abhorrant les juifs de la tribu des « sans-cœur », ouvrira le sien à la petite fille amoureusement emmaillotée. à la plus précieuse des marchandises, à la vie !

Avec tendresse et délicatesse, Eugénie Anselin et Philippe Fretun mêlent leurs phrasés embués d’humour et d’amour. Tout est symbole, rien de naturaliste dans la mise en scène de Tordjman, « jouer à dire la catastrophe, chanter le désastre ». Juste une machine à coudre aux surprenants accents mélodiques et un minuscule piano pour laisser vaquer notre imaginaire et ne point réveiller le bébé… Qui deviendra une grande et belle jeune fille dont le vrai père, seul de la famille rescapé des camps, découvrira un jour le visage !

Sous forme de conte, la légèreté de la plume pour narrer ce qui relève de l’innommable, des images poétiques pour donner à voir ce qui relève de l’immontrable. Contre la barbarie, une plongée en humanité et fraternité partagées. Yonnel Liégeois

Les 5 et 6/01/23, 20h, à l’Opéra-Théâtre de Metz. Le 10/01/23, 14h30 et 20h30 à Épinal, auditorium de La Louvière.

À voir aussi :

Douze hommes en colère : Jusqu’au 29 janvier 2023, au Théâtre Hébertot (75). Dans une adaptation de Francis Lombrail, une mise en scène signée aussi de Charles Tordjman. Déjà plus de 300 représentations, la pièce de l’américain Reginald Rose à l’affiche pour une nouvelle saison, un chef d’œuvre cinématographique signé Sydney Lumet en 1957. Ils sont douze en charge de juger un jeune homme accusé de parricide. Un seul juré doute de sa culpabilité. Acquittement ou chaise électrique : le verdict exige l’unanimité…

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Un poing, à la ligne !

Au siège de l’Union locale CGT de Rouen (76), Mathieu Létuvé interprète À la ligne, feuillets d’usine. Entre réalisme et poésie, une émouvante adaptation de l’ouvrage de Joseph Ponthus décrivant le quotidien de son travail à la chaîne dans les usines agro-alimentaires.

Noir de scène, court silence puis une salve d’applaudissements… Rassemblé dans la salle de l’Union locale CGT de Rouen, à l’invitation du Centre dramatique national de Normandie, le public est debout pour saluer la prestation de Mathieu Létuvé ! Dans une subtile féérie de sons et lumières, le comédien a mis en scène les maux et mots de cet intérimaire enchaîné sur les lignes de production des usines agro-alimentaires. Entre réalisme et poésie, une adaptation émouvante et puissante d’À la ligne, feuillets d’usine, l’ouvrage remarqué du regretté Joseph Ponthus.

Désormais, on ne travaille plus à la chaîne, mais en ligne… Normal lorsqu’on va à la pêche (!), un peu moins lorsqu’il s’agit de trier des crustacés ou de vider des poissons, pas du tout lorsqu’il faut découper porcs et vaches dans le sang, la merde et la puanteur ! En des journées de 3×8 harassantes, épuisantes où bosser jusqu’à son dernier souffle vous interdit même de chanter pendant le boulot. Homme cultivé et diplômé, éducateur spécialisé en quête d’un poste, nourri de poésie et de littérature, Joseph Ponthus n’est point allé à l’usine pour vivre une expérience, « il est allé à l’embauche pour survivre, contraint et forcé comme bon nombre de salariés déclassés », précise Mathieu Létuvé. « La lecture de son livre m’avait beaucoup touché, il m’a fallu faire un gros travail d’adaptation pour rendre sensible et charnelle cette poétique du travail », poursuit le metteur en scène et interprète, « il raconte l’usine en en faisant un authentique objet littéraire, une épopée humaniste entre humour et tragédie ».

La musique électronique d’Olivier Antoncic en live pour scander le propos, des barres métalliques pour matérialiser la chaîne ou la ligne, des lumières blanches pour symboliser la froideur des lieux… Au centre, à côté, tout autour, assis – courbé – debout – couché, un homme comme éberlué d’être là, triturant son bonnet de laine qu’il enlève et remet au fil de son récit : tout à la fois trempé de sueur et frigorifié de froid, tantôt enflammé et emporté par la fougue et le vertige des mots, tantôt harassé et terrassé par les maux et les affres du labeur ! Entre mots et maux, dans une économie de gestes et de mouvements, le comédien ne transige pas, Mathieu Létuvé se veut fidèle aux feuillets d’usine de Joseph Ponthus, un texte en vers libres et sans ponctuation : de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru, du verbe croustillant de Beckett ou Shakespeare à l’écœurement des tonnes de tofu à charrier, des chansons pétillantes de Trenet ou Brel à l’odeur pestilentielle des abattoirs ! À la ligne ? La guerre des mots contre les maux, de l’usine à tuer de Ponthus dans les années 2000 à la tranchée d’Apollinaire en 14-18 : entre la merde et le sang, les bêtes éventrées et la mort, le même champ de bataille à piétiner du soir au matin. Convaincant, percutant, en ce troisième millénaire Mathieu Létuvé se livre cœur à corps en cette peu banale odyssée de la servitude ouvrière. Le public emporté par ce qu’il voit et entend plus d’une heure durant, magistrale performance, l’interprète ovationné !

Pour Mathieu Létuvé, ce spectacle prend place dans la lignée de ses précédentes créations : dire et donner à voir l’absurdité d’un monde qui nie l’existence des sans-grades, mutile les corps, leur dénie toute humanité et dignité… « Dire tout ça, le politique – l’absurde – le drôle – le tragique, le rythme et la beauté d’un texte à la puissance épique comme un chant de l’âme et de nous, les sans costards et sans culture » ! Il l’assure, telle affirmation ne relève pas de la posture, c’est un engagement au long cours que d’inscrire ses projets dans une démarche d’éducation populaire. La représentation dans les locaux de la CGT ? « Une date très forte, une grande charge émotionnelle pour moi de se sentir ainsi en communauté avec le public ».

Une soirée exceptionnelle aussi pour Handy Barré, le « patron » de la CGT locale, pour qui cette représentation avait une saveur particulière ! Lui-aussi a connu les horaires postés, le travail à la chaîne et ses effets pervers… Son seul regret ? N’avoir pu programmer la pièce pour deux ou trois représentations supplémentaires, « la salle comble, la centaine de spectateurs heureuse, un spectacle qui parle fort aux salariés et fait marcher leur imaginaire, un moment extraordinaire ». La CGT n’en est pas à son coup d’essai, « lors de notre congrès, nous avons accueilli La clôture de l’amour, la pièce de Pascal Rambert. Le syndicalisme se doit de porter les questions culturelles », souligne Handy Barré, « elles participent de l’émancipation des salariés, notre commission Culture y veille ». Les projets de la CGT de Rouen ? « Mettre en scène les lettres de Jules Durand, ce syndicaliste havrais injustement condamné, organiser un événement à l’occasion de l’Armada 2024 »… À l’image de leur responsable local, des syndicalistes rouennais pas seulement à la ligne, surtout à la page ! Yonnel Liégeois, photos Arnaud Bertereau

À la ligne, feuillets d’usine, de Joseph Ponthus (Folio Gallimard, 277 p., 7€80).

Culture et syndicats, les enjeux

Ancien responsable de la Commission confédérale Culture de la CGT, engagé au sein du CCP, le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire (44), Serge Le Glaunec livre ses réactions à l’évocation de la représentation d’À la ligne. Les enjeux d’un dialogue entre artistes et militants, de la rencontre de l’art avec le « petit peuple », d’un outil collectif pour partager les expériences. 

« Le récit de cette représentation théâtrale dans les locaux de l’Union locale de Rouen invite à la confiance. Bien que rien de cette nature ne soit évoqué, elle n’a pu exister qu’à la faveur de liens tissés dans le temps entre un Centre dramatique national et des militants de la CGT. Car une telle initiative ne se décrète pas. Elle ne peut être la décision de l’une ou l’autre des parties. Elle est certainement le fruit d’un long processus et de volontés tenaces portées par une reconnaissance, une confiance mutuelle, des dialogues renouvelés sur cela et sur tout, sur tout et sur rien. Il ouvre à une part essentielle de la responsabilité syndicale en matière d’émancipation individuelle et collective du monde du travail. Comme l’écrit Jacques Rancière, « l’émancipation des travailleurs c’est leur sortie de l’état de minorité, c’est prouver qu’ils appartiennent bien à la société, qu’ils communiquent bien avec tous dans un espace commun ».

Cet espace commun, il peut être la rue ou la presse. Avec une intensité particulière, il se joue dans le domaine de la création artistique. L’art offre des formes, des représentations de ce qui fait la vie. Il y a un enjeu de reconnaissance et de transformation sociale, en particulier lorsqu’il révèle les vies les plus modestes ou ce qui se joue sur le lieu du travail. L’œuvre, alors, force le regard, interroge et agrandit le réel. Le quotidien des vies simples est valorisé, renforçant son statut d’espace d’intervention, de création. Le geste est interrogé. Les espoirs et les doutes sont revisités. L’épaisseur des vies reconnues invite à s’y engager à nouveaux frais. En cela, la rencontre de l’art et du « petit peuple » est à proprement parler un acte révolutionnaire. D’aucuns l’ont compris à en juger, par exemple, à la levée de boucliers qu’a suscité le prix Nobel de littérature d’Annie Ernaux.

Il est vivifiant de voir que des organisations de la CGT en portent encore le souci. Il est regrettable qu’il n’existe plus de lieu dans la confédération où partager, interroger, soutenir, développer initiatives et expériences. Il fut un temps où une commission culturelle confédérale avait ce rôle. Que sont devenues les Rencontres Art – Culture – Travail qu’elle a organisées à maintes reprises ? Ces lieux manquent cruellement. Car nous savons aussi comment des initiatives peuvent se réduire à une instrumentalisation de l’artiste par l’organisation ou l’inverse. Le dialogue respectueux de la spécificité et de la liberté de l’un et de l’autre est une dimension essentielle qui ne va pas de soi. Il nécessite une attention développée dans la durée et dans l’analyse de ce qui se joue à cet endroit de la rencontre de la création et de la transformation sociale.

La crise profonde du monde de l’entreprise, autant que celui de la création artistique, pousse à faire vite (et mal, souvent…). Nous oublions qu’en matière d’idées, de pensées et de représentations sensibles, le sillon à tracer requiert de la profondeur, il a besoin d’être creusé à pas d’homme pour être fécond ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

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Dix ans déjà, quel chantier !

À vous tous, lectrices et lecteurs au long cours ou d’un jour, en cette époque toujours aussi troublante et troublée, meilleurs vœux pour 2023 ! Que cette année nouvelle soit pour vous un temps privilégié de riches découvertes, coups de cœur et coups de colère, passions et révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel ou politique. Yonnel Liégeois

Quelle belle aventure, tout de même, ces insolites Chantiers de culture ! En janvier 2013, était mis en ligne le premier article : la chronique du roman de Lancelot Hamelin, Le couvre-feu d’octobre, à propos de la guerre d’Algérie. Ce même mois, suivront un article sur l’auteur dramatique Bernard-Marie Koltès, un troisième sur Le Maîtron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le quatrième ? Un entretien avec Jean Viard, sociologue et directeur de recherches au CNRS, à l’occasion de la parution de son Éloge de la mobilité. Le ton est donné, dans un contexte de pluridisciplinarité, Chantiers de culture affiche d’emblée son originalité… 39 articles en 2013, 167 pour l’année 2022, près d’un article tous les deux jours : un saut quantitatif qui mérite d’être salué !

Au bilan de la décennie, le taux de fréquentation est réjouissant, voire éloquent : près d’un million trois cent mille visites, des centaines d’abonnés aux Chantiers ! Une progression qualitative, nous l’affirmons aussi… Des préambules énoncés à la création du site, il importe toutefois de les affiner. En couvrant plus et mieux certains champs d’action et de réflexion : éducation populaire, mouvement social, histoire. Nulle illusion, cependant : Chantiers de culture ne jalouse pas la notoriété d’autres sites, souvent bien instruits et construits, ceux-là assujettis à la manne financière ou aux messages publicitaires.

Au fil des ans, Chantiers de culture a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Tant sur la forme que sur le fond, la qualité du site est fréquemment saluée par les acteurs du monde culturel. Des extraits d’articles sont régulièrement publiés sur d’autres média, les sollicitations pour couvrir l’actualité sociale et artistique toujours aussi nombreuses. Un projet fondé sur une solide conviction, la culture pour tous et avec tous, un succès éditorial à ne pas mésestimer pour un outil aux faibles moyens mais grandes ambitions, indépendant et gratuit ! Les félicitations s’imposent, l’engagement pérenne et bénévole d’une équipe de contributrices et contributeurs de haute volée, une talentueuse et joyeuse bande d’allumés, signe la réussite de cette aventure rédactionnelle.

Chantiers de culture :

Le travail producteur de culture, la culture objet de travail

Pour 2023 et la prochaine décennie, un triple objectif : ouvrir des partenariats sur des projets à la finalité proche des Chantiers, développer diverses rubriques journalistiques (bioéthique, septième art, économie solidaire…), élire cœur de cible privilégiée un lectorat populaire tout à la fois riche et ignorant de ses potentiels culturels. Au final, selon le propos d’Antonin Artaud auquel nous restons fidèle, toujours mieux « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim » ! Yonnel Liégeois

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Avec ou sans consentement…

Du 04 au 07/01/23, au Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon (69), Sébastien Davis met en scène le Consentement, de Vanessa Springora. Avec une Ludivine Sagnier, seule en scène, qui fait entendre le texte dans toute sa puissance.

Le 2 janvier 2020 paraît Le consentement, de Vanessa Springora. Sa publication va provoquer une onde de choc. Le livre dénonce la relation sexuelle et d’emprise qu’elle a eue avec l’écrivain Gabriel Matzneff. Elle avait 14 ans, il en avait 50. Passé les premiers instants de sidération, les révélations du livre suscitent et interrogent la tolérance du monde littéraire et médiatique dont avait pu bénéficier celui qui s’était vu attribuer le prix Renaudot essai en 2013, alors qu’il revendiquait ouvertement ses relations avec des mineurs, garçons et filles, et sa pratique du tourisme sexuel en Asie.

Avec son adaptation mise en scène par Sébastien Davis, la présence, lumineuse, de Ludivine Sagnier, accompagnée par le batteur Pierre Belleville, et la scénographie sobre mais élaborée d’Aldwyne de Dardel, on entre dans une autre dimension. L’adresse au public est directe et ne laisse personne indemne. L’actrice, révélée au cinéma à 19 ans dans les films de François Ozon, en a aujourd’hui 43. Vanessa Springora en a 47 lorsque le livre paraît. L’actrice s’empare de l’histoire de l’écrivaine sans pathos, respectant sa chronologie sans jamais chercher à illustrer le propos. La radicalité du récit contraint à le traverser sur une ligne de crête. Ludivine Sagnier se tient à l’avant-scène, parfaite en pantalon de survêtement et bustier pour faire entendre le désarroi d’une adolescente que le divorce de ses parents, l’absence du père tout particulièrement, va précipiter dans les bras d’un prédateur.

Comme une mécanique qu’elle décortique, elle porte haut chaque mot, chaque respiration de ce terrible récit. Jusqu’à ne faire qu’une avec l’autrice. Ludivine-Vanessa se dissimule derrière un mur en papier-calque, en fond de scène. Elle y déshabille davantage son âme que son corps. Les solos de batterie trouent le silence et jouent avec les non-dits alors que tout, ici, est raconté dans un face-à-face qui démultiplie la violence de l’écriture. On se surprend à entendre cette phrase pourtant de multiples fois mise en exergue : « À 14 ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de 50 ans à la sortie de son collège pour se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter… » Elle fait l’effet d’une profonde blessure, d’une morsure aussi. On retient son souffle tout au long de ce texte contracté au plus près pour ne rien en perdre d’essentiel. Si cette toute jeune fille cherche à comprendre et assumer « une certaine précocité sexuelle et un immense besoin d’être regardée » nés d’une grande solitude, on est absolument saisi par ce peloton d’adultes qui détournent le regard : le père, la mère, les enseignants, un médecin (qui interviendra même pour la déflorer chirurgicalement), un autre écrivain, la police…

Un refus de voir et d’intervenir qui a fortement interpellé Sébastien Davis et Ludivine Sagnier, pour qui le livre de Vanessa Springora met au jour un consensus patriarcal fortement ancré dans les mentalités. Tous deux codirigent la section acteur de l’école Kourtrajmé, à Montfermeil, où sont formés des jeunes aux métiers du cinéma. Une autre façon de « faire bouger les lignes ». Marina Da Silva

Créé au théâtre Châteauvallon-Liberté de Toulon en octobre 2022. Du 4 au 7 janvier 2023, au Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon. Les 28 février et 1er mars au Théâtre de la Ville, les Abbesses, Paris.

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Annie Ernaux, l’insurgée

Le 7 décembre à Stockholm, prix Nobel de littérature 2022 pour « le courage et l’acuité clinique avec lesquels elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle », Annie Ernaux prononçait son discours de réception devant l’Académie suédoise. Que Chantiers de culture publie en intégralité, en fidélité à son écriture et à sa personnalité. « Pour inscrire (s)a voix de femme et de transfuge social dans ce qui se présente toujours comme un lieu d’émancipation, la littérature ». Yonnel Liégeois

Par où commencer ? Cette question, je me la suis posée des dizaines de fois devant la page blanche. Comme s’il me fallait trouver la phrase, la seule, qui me permettra d’entrer dans l’écriture du livre et lèvera d’un seul coup tous les doutes. Une sorte de clé. Aujourd’hui, pour affronter une situation que, passé la stupeur de l’événement – « est-ce bien à moi que ça arrive ?  » –, mon imagination me présente avec un effroi grandissant, c’est la même nécessité qui m’envahit. Trouver la phrase qui me donnera la liberté et la fermeté de parler sans trembler, à cette place où vous m’invitez ce soir.

Cette phrase, je n’ai pas besoin de la chercher loin. Elle surgit. Dans toute sa netteté, sa violence. Lapidaire. Irréfragable. Elle a été écrite il y a soixante ans dans mon journal intime. « J’écrirai pour venger ma race. » Elle faisait écho au cri de Rimbaud : « Je suis de race inférieure de toute éternité. » J’avais 22 ans. J’étais étudiante en lettres dans une faculté de province, parmi des filles et des garçons pour beaucoup issus de la bourgeoisie locale. Je pensais orgueilleusement et naïvement qu’écrire des livres, devenir écrivain, au bout d’une lignée de paysans sans terre, d’ouvriers et de petits commerçants, de gens méprisés pour leurs manières, leur accent, leur inculture, suffirait à réparer l’injustice sociale de la naissance. Qu’une victoire individuelle effaçait des siècles de domination et de pauvreté, dans une illusion que l’Ecole avait déjà entretenue en moi avec ma réussite scolaire. En quoi ma réalisation personnelle aurait-elle pu racheter quoi que ce soit des humiliations et des offenses subies ? Je ne me posais pas la question. J’avais quelques excuses.

Depuis que je savais lire, les livres étaient mes compagnons, la lecture mon occupation naturelle en dehors de l’école. Ce goût était entretenu par une mère, elle-même grande lectrice de romans entre deux clients de sa boutique, qui me préférait lisant plutôt que cousant et tricotant. La cherté des livres, la suspicion dont ils faisaient l’objet dans mon école religieuse me les rendaient encore plus désirables. Don Quichotte, Voyages de Gulliver, Jane Eyre, contes de Grimm et d’Andersen, David Copperfield, Autant en emporte le vent, plus tard Les Misérables, Les Raisins de la colère, La Nausée, L’Etranger : c’est le hasard, plus que des prescriptions venues de l’Ecole, qui déterminait mes lectures.

La littérature, la valeur supérieure à toutes les autres

Le choix de faire des études de lettres avait été celui de rester dans la littérature, devenue la valeur supérieure à toutes les autres, un mode de vie même qui me faisait me projeter dans un roman de Flaubert ou de Virginia Woolf et de les vivre littéralement. Une sorte de continent que j’opposais inconsciemment à mon milieu social. Et je ne concevais l’écriture que comme la possibilité de transfigurer le réel.

Ce n’est pas le refus d’un premier roman par deux ou trois éditeurs – roman dont le seul mérite était la recherche d’une forme nouvelle – qui a rabattu mon désir et mon orgueil. Ce sont des situations de la vie où être une femme pesait de tout son poids de différence avec être un homme dans une société où les rôles étaient définis selon les sexes, la contraception interdite et l’interruption de grossesse un crime. En couple avec deux enfants, un métier d’enseignante, et la charge de l’intendance familiale, je m’éloignais de plus en plus chaque jour de l’écriture et de ma promesse de venger ma race. Je ne pouvais lire « la parabole de la loi » dans Le Procès,de Kafka, sans y voir la figuration de mon destin : mourir sans avoir franchi la porte qui n’était faite que pour moi, le livre que seule je pourrais écrire.

Mais c’était sans compter sur le hasard privé et historique. La mort d’un père qui décède trois jours après mon arrivée chez lui en vacances, un poste de professeur dans des classes dont les élèves sont issus de milieux populaires semblables au mien, des mouvements mondiaux de contestation : autant d’éléments qui me ramenaient par des voies imprévues et sensibles au monde de mes origines, à ma « race », et qui donnaient à mon désir d’écrire un caractère d’urgence secrète et absolue. Il ne s’agissait pas, cette fois, de me livrer à cet illusoire « écrire sur rien » de mes 20 ans, mais de plonger dans l’indicible d’une mémoire refoulée et de mettre au jour la façon d’exister des miens. Écrire afin de comprendre les raisons en moi et hors de moi qui m’avaient éloignée de mes origines.

Une langue de l’excès, charriant colère et dérision, insurgée

Aucun choix d’écriture ne va de soi. Mais ceux qui, immigrés, ne parlent plus la langue de leurs parents, et ceux qui, transfuges de classe sociale, n’ont plus tout à fait la même, se pensent et s’expriment avec d’autres mots, tous sont mis devant des obstacles supplémentaires. Un dilemme. Ils ressentent, en effet, la difficulté, voire l’impossibilité d’écrire dans la langue acquise, dominante, qu’ils ont appris à maîtriser et qu’ils admirent dans ses œuvres littéraires, tout ce qui a trait à leur monde d’origine, ce monde premier fait de sensations, de mots qui disent la vie quotidienne, le travail, la place occupée dans la société. Il y a d’un côté la langue dans laquelle ils ont appris à nommer les choses, avec sa brutalité, avec ses silences, celui, par exemple, du face-à-face entre une mère et un fils, dans le très beau texte d’Albert Camus Entre oui et non. De l’autre, les modèles des œuvres admirées, intériorisées, celles qui ont ouvert l’univers premier et auxquelles ils se sentent redevables de leur élévation, qu’ils considèrent même souvent comme leur vraie patrie. Dans la mienne figuraient Flaubert, Proust, Virginia Woolf : au moment de reprendre l’écriture, ils ne m’étaient d’aucun secours. Il me fallait rompre avec le « bien-écrire », la belle phrase, celle-là même que j’enseignais à mes élèves, pour extirper, exhiber et comprendre la déchirure qui me traversait. Spontanément, c’est le fracas d’une langue charriant colère et dérision, voire grossièreté, qui m’est venu, une langue de l’excès, insurgée, souvent utilisée par les humiliés et les offensés, comme la seule façon de répondre à la mémoire des mépris, de la honte et de la honte de la honte.

Très vite aussi, il m’a paru évident – au point de ne pouvoir envisager d’autre point de départ – d’ancrer le récit de ma déchirure sociale dans la situation qui avait été la mienne lorsque j’étais étudiante, celle, révoltante, à laquelle l’Etat français condamnait toujours les femmes, le recours à l’avortement clandestin entre les mains d’une faiseuse d’anges. Et je voulais décrire tout ce qui est arrivé à mon corps de fille, la découverte du plaisir, les règles. Ainsi, dans ce premier livre, publié en 1974, sans que j’en sois alors consciente, se trouvait définie l’aire dans laquelle je placerais mon travail d’écriture, une aire à la fois sociale et féministe. Venger ma race et venger mon sexe ne feraient qu’un désormais.

Comment ne pas s’interroger sur la vie sans le faire aussi sur l’écriture ? Sans se demander si celle-ci conforte ou dérange les représentations admises, intériorisées sur les êtres et les choses ? Est-ce que l’écriture insurgée, par sa violence et sa dérision, ne reflétait pas une attitude de dominée ? Quand le lecteur était un privilégié culturel, il conservait la même position de surplomb et de condescendance par rapport au personnage du livre que dans la vie réelle. C’est donc, à l’origine, pour déjouer ce regard qui, porté sur mon père dont je voulais raconter la vie, aurait été insoutenable et, je le sentais, une trahison, que j’ai adopté, à partir de mon quatrième livre, une écriture neutre, objective, « plate » en ce sens qu’elle ne comportait ni métaphores ni signes d’émotion. La violence n’était plus exhibée, elle venait des faits eux-mêmes et non de l’écriture. Trouver les mots qui contiennent à la fois la réalité et la sensation procurée par la réalité allait devenir, jusqu’à aujourd’hui, mon souci constant en écrivant, quel que soit l’objet.

Un « je » transpersonnel, du singulier à l’universel

Continuer à dire « je » m’était nécessaire. La première personne – celle par laquelle, dans la plupart des langues, nous existons, dès que nous savons parler, jusqu’à la mort – est souvent considérée, dans son usage littéraire, comme narcissique dès lors qu’elle réfère à l’auteur, qu’il ne s’agit pas d’un « je » présenté comme fictif. Il est bon de rappeler que le « je », jusque-là privilège des nobles racontant des hauts faits d’armes dans des Mémoires, est en France une conquête démocratique du XVIIIe siècle, l’affirmation de l’égalité des individus et du droit à être sujet de leur histoire, ainsi que le revendique Jean-Jacques Rousseau dans ce premier préambule des Confessions : « Et qu’on n’objecte pas que n’étant qu’un homme du peuple je n’ai rien à dire qui mérite l’attention des lecteurs. (…) Dans quelque obscurité que j’aie pu vivre, si j’ai pensé plus et mieux que les rois, l’histoire de mon âme est plus intéressante que celle des leurs. »

Ce n’est pas cet orgueil plébéien qui me motivait (encore que…), mais le désir de me servir du « je » – forme à la fois masculine et féminine – comme un outil exploratoire qui capte les sensations, celles que la mémoire a enfouies, celles que le monde autour ne cesse de nous donner, partout et tout le temps. Ce préalable de la sensation est devenu pour moi à la fois le guide et la garantie de l’authenticité de ma recherche. Mais à quelles fins ? Il ne s’agit pas pour moi de raconter l’histoire de ma vie ni de me délivrer de ses secrets, mais de déchiffrer une situation vécue, un événement, une relation amoureuse, et dévoiler ainsi quelque chose que seule l’écriture peut faire exister et passer, peut-être, dans d’autres consciences, d’autres mémoires. Qui pourrait dire que l’amour, la douleur et le deuil, la honte ne sont pas universels ? Victor Hugo a écrit : « Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. » Mais toutes choses étant vécues inexorablement sur le mode individuel – « c’est à moi que ça arrive » –, elles ne peuvent être lues de la même façon que si le « je » du livre devient, d’une certaine façon, transparent et que celui du lecteur ou de la lectrice vienne l’occuper. Que ce « je » soit, en somme, transpersonnel, que le singulier atteigne l’universel.

C’est ainsi que j’ai conçu mon engagement dans l’écriture, lequel ne consiste pas à écrire « pour » une catégorie de lecteurs, mais « depuis » mon expérience de femme et d’immigrée de l’intérieur, depuis ma mémoire désormais de plus en plus longue des années traversées, depuis le présent, sans cesse pourvoyeur d’images et de paroles des autres. Cet engagement comme mise en gage de moi-même dans l’écriture est soutenu par la croyance, devenue certitude, qu’un livre peut contribuer à changer la vie personnelle, à briser la solitude des choses subies et enfouies, à se penser différemment. Quand l’indicible vient au jour, c’est politique.

L’émancipation individuelle et collective

On le voit aujourd’hui avec la révolte de ces femmes qui ont trouvé les mots pour bouleverser le pouvoir masculin et se sont élevées, comme en Iran, contre sa forme la plus violente et la plus archaïque. Écrivant dans un pays démocratique, je continue de m’interroger, cependant, sur la place occupée par les femmes, y compris dans le champ littéraire. Leur légitimité à produire des œuvres n’est pas encore acquise. Il y a en France et partout dans le monde des intellectuels masculins, pour qui les livres écrits par les femmes n’existent tout simplement pas, ils ne les citent jamais. La reconnaissance de mon travail par l’Académie suédoise constitue un signal de justice et d’espérance pour toutes les écrivaines.

Dans la mise au jour de l’indicible social, cette intériorisation des rapports de domination de classe et/ou de race, de sexe également, qui est ressentie seulement par ceux qui en sont l’objet, il y a la possibilité d’une émancipation individuelle mais également collective. Déchiffrer le monde réel en le dépouillant des visions et des valeurs dont la langue, toute langue, est porteuse, c’est en déranger l’ordre institué, en bouleverser les hiérarchies.

Mais je ne confonds pas cette action politique de l’écriture littéraire, soumise à sa réception par le lecteur ou la lectrice avec les prises de position que je me sens tenue de prendre par rapport aux événements, aux conflits et aux idées. J’ai grandi dans la génération de l’après-guerre mondiale, où il allait de soi que des écrivains et des intellectuels se positionnent par rapport à la politique de la France et s’impliquent dans les luttes sociales. Personne ne peut dire aujourd’hui si les choses auraient tourné autrement sans leur parole et leur engagement. Dans le monde actuel, où la multiplicité des sources d’information, la rapidité du remplacement des images par d’autres accoutument à une forme d’indifférence, se concentrer sur son art est une tentation. Mais, dans le même temps, il y a en Europe – masquée encore par la violence d’une guerre impérialiste menée par le dictateur à la tête de la Russie – la montée d’une idéologie de repli et de fermeture, qui se répand et gagne continûment du terrain dans des pays jusqu’ici démocratiques. Fondée sur l’exclusion des étrangers et des immigrés, l’abandon des économiquement faibles, sur la surveillance du corps des femmes, elle m’impose, à moi, comme à tous ceux pour qui la valeur d’un être humain est la même, toujours et partout, un devoir de vigilance. Quant au poids du sauvetage de la planète, détruite en grande partie par l’appétit des puissances économiques, il ne saurait peser, comme il est à craindre, sur ceux qui sont déjà démunis. Le silence, dans certains moments de l’Histoire, n’est pas de mise.

Les voix multiples de la littérature

En m’accordant la plus haute distinction littéraire qui soit, c’est un travail d’écriture et une recherche personnelle menés dans la solitude et le doute qui se trouvent placés dans une grande lumière. Elle ne m’éblouit pas. Je ne regarde pas l’attribution qui m’a été faite du prix Nobel comme une victoire individuelle. Ce n’est ni orgueil ni modestie de penser qu’elle est, d’une certaine façon, une victoire collective. J’en partage la fierté avec ceux et celles qui, d’une façon ou d’une autre, souhaitent plus de liberté, d’égalité et de dignité pour tous les humains, quels que soient leur sexe et leur genre, leur peau et leur culture. Ceux et celles qui pensent aux générations à venir, à la sauvegarde d’une Terre que l’appétit de profit d’un petit nombre continue de rendre de moins en moins vivable pour l’ensemble des populations.

Si je me retourne sur la promesse faite à 20 ans de venger ma race, je ne saurais dire si je l’ai réalisée. C’est d’elle, de mes ascendants, hommes et femmes durs à des tâches qui les ont fait mourir tôt, que j’ai reçu assez de force et de colère pour avoir le désir et l’ambition de lui faire une place dans la littérature, dans cet ensemble de voix multiples qui, très tôt, m’a accompagnée en me donnant accès à d’autres mondes et d’autres pensées, y compris celle de m’insurger contre elle et de vouloir la modifier. Pour inscrire ma voix de femme et de transfuge social dans ce qui se présente toujours comme un lieu d’émancipation, la littérature. Annie Ernaux

© Fondation Nobel 2022, les intertitres sont de la rédaction

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Aragon, l’éternité de la jeunesse

Le 24 décembre 1982, s’éteint Louis Aragon en son domicile parisien. Quarante ans après la disparition du poète, sa vie et son œuvre continuent de fasciner toutes les générations. Publié par L’Humanité, un hors-série explore les différentes facettes de l’immense écrivain.

On croit tout connaître de Louis Aragon, mais on est sans cesse en train de le découvrir. Quarante ans après sa disparition, la veille de Noël 1982, l’homme que son meilleur adversaire et fervent admirateur, Jean d’Ormesson, qualifiait de « dernier géant de notre histoire » méritait bien que l’Humanité lui consacre un nouveau numéro hors-série. Cent pages et autant de photos – sans compter les cadeaux – pour retracer l’aventure Aragon, de l’enfance tourmentée à la vieillesse tout sauf sage d’un écrivain à la pensée sans cesse en mouvement. On y découvre un auteur qui n’a pas fini de nous surprendre : « Je ne suis pas celui que vous croyez… »

La vie d’un personnage de grand roman

Il n’a pas seulement laissé une œuvre foisonnante, dont certains écrits restent sans doute encore inédits – à l’image de cette biographie rédigée par Pierre Daix, et annotée dans la marge de la main de l’auteur des Yeux d’Elsa, présentée pour la première fois dans ce hors-série de l’Humanité. La vie d’Aragon est incroyablement riche, digne de celle d’un personnage d’un grand roman. Enfant d’éducation bourgeoise, dont la filiation lui fut cachée jusqu’à ses vingt ans, couverte par le secret de l’adultère. Jeune soldat plein de bravoure, pataugeant dans les tranchées de la « Der des ders » avec de la littérature d’avant-garde et ses propres manuscrits en bandoulière. Écrivain plein de promesses qui forme un duo enragé de surréalistes avec André Breton, brisant toutes les normes, avant de se fâcher avec lui pour s’engager au Parti communiste, auquel il demeurera fidèle toute sa vie. Homme de lettres rompant le silence dans les premiers parmi ses pairs, pour mettre sa plume au service de la Résistance.

Le poète adulé et détesté, attaqué sans relâche

Avocat fougueux et aveuglé de l’imposture stalinienne, avant de prendre le parti définitif de la liberté dans l’art et de la liberté tout court, qu’il défendra avec le même acharnement du haut de sa stature d’écrivain prestigieux et de dirigeant communiste respecté. Le féministe méconnu, et son ombre démesurée qui cache l’écrivaine de génie Elsa Triolet. Le fou d’Elsa et le libertin. Le reporter de terrain à l’Humanité et le militant. Le poète adulé et détesté, attaqué sans relâche pour ses activités politiques. Celui, enfin, qui, jusqu’au soir de sa vie, n’a jamais renié son pacte avec l’éternité de la jeunesse qu’il continuait à côtoyer et à soutenir dans ses révoltes : Mai 68, la nouvelle vague des cinéastes, le printemps de Prague, l’union de la gauche et l’espoir de 1981… Et cette passion intacte pour tout ce que les sciences et les arts inventent de neuf. Sébastien Crépel

Les événements Aragon en 2023 :

Le continent Aragon : jusqu’au 28/01/23, à la médiathèque Louis Aragon de Martigues

« Arrachez-moi le cœur, vous y verrez Paris » (Aragon) : jusqu’au 03/01/23, en extérieur, à l’angle de la rue de Lobau et de la rue de Rivoli

Aragon, les adieux : jusqu’au 11/01/23, à l’Espace Niemeyer, place du Colonel Fabien à Paris

« Je réclame tout notre héritage humain », Aragon – L’Algérie et le monde arabe : le 19/01/23 à 19h00, une conférence-spectacle à l’Institut du Monde Arabe de Paris

Un hors-série exceptionnel :

Sous la plume des meilleurs spécialistes, ce sont ces mille Aragon en un dont le hors-série de l’Humanité raconte la (les) aventure(s) : Pierre Juquin (biographe d’Aragon) ; Jean Ristat (son éditeur et exécuteur testamentaire) et le poète et critique Olivier Barbarant ; le philosophe Bernard Vasseur ; les plus grands chercheurs ; Patrick Apel-Muller et les journalistes de l’Humanité. Et au milieu coule une rivière : la Rémarde, qui serpente entre les allées du moulin de Villeneuve, la maison d’Aragon, devenue un centre d’art et un musée, dont ce hors-série vous fait la visite commentée, guidée par son directeur, Guillaume Roubaud-Quashie. Une visite « virtuelle » que chacun pourra compléter par la découverte « réelle » de ces lieux magiques, grâce à l’entrée offerte glissée dans chaque exemplaire du hors-série, en même temps que le portrait inédit d’Aragon – offert également – exécuté par l’artiste plasticien Gianni Burattoni sur un luxueux papier.

Disponible en kiosque (100 pages richement illustrées, 9€90) ou à commander en ligne sur la boutique de l’Humanité.

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Euzhan Palcy, une Martiniquaise à Hollywood

Cinéaste antillaise, Euzhan Palcy a reçu en novembre un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Première réalisatrice à décrocher un César avec Rue Cases-Nègres en 1984, elle reste méconnue en France. Dans la série « Un jour avec », un article paru dans le quotidien L’Humanité.

« Mes histoires ne sont ni noires, ni blanches, elles sont colorées ». Avec ces mots, Euzhan Palcy, cinéaste française, martiniquaise et noire, recevait, des mains de la comédienne Viola Davis, un Oscar d’honneur, le 19 novembre. C’est rare pour une réalisatrice de notre pays puisque seule Agnès Varda l’a devancée. C’est inédit pour une réalisatrice noire. Déjà, en 1984, à peine âgée de 26 ans, elle est la première à décrocher un César. Celui de la meilleure première œuvre pour Rue Cases-Nègres. La première noire aussi à obtenir le Lion d’argent de la meilleure première œuvre à Venise, avec ce même film. Mais, rendons à César ce qui lui appartient. « Je suis la première femme cinéaste à avoir obtenu un César mais pas la première femme noire. La grande monteuse martiniquaise Marie-Josèphe Yoyotte, qui a travaillé avec Truffaut, Corneau et a monté Rue Cases-Nègres et Simeon, en a eu un avant moi ». Elle ajoute : « Je n’en tire aucune fierté. Dans un monde normal, respectueux des cultures des autres, je n’aurais pas dû être la première ».

L’aide de François Truffaut, l’appui d’Aimé Césaire

À sa sortie, en 1983, Rue Cases-Nègres, adapté du roman homonyme de Joseph Zobel, tranche dans le paysage du septième art français. Le récit prend racine dans la Martinique de 1930. Le choix du créole, un casting de comédiens noirs rebutent beaucoup de producteurs. L’obtention de l’avance sur recettes du CNC, passeport quasi indispensable pour boucler le financement d’un long métrage, n’y change rien. L’aide de François Truffaut, l’appui d’Aimé Césaire – décisif pour tourner à Fort-de-France – et son immense détermination lui permettent de trouver les partenaires pour réaliser son rêve de cinéma. Mieux, ce film d’apprentissage où Man Tine, incarnée par la septuagénaire Darling Légitimus, se bat pour que son petit-fils José aille au collège afin d’éviter l’épuisant travail au champ de cannes, est un succès. Avec plus de 1 400 000 entrées à sa sortie, il devance Zelig (Woody Allen), Outsiders (F. F. Coppola), les comédies populaires d’Eddie Murphy, comme 48 Heures et Un fauteuil pour deux, et Vivement dimanche de François Truffaut. Pourtant, les portes se referment. Hollywood lui fait les yeux doux. Elle résiste. « Je ne voulais pas y aller mais, en France, les projets que je proposais n’intéressaient personne ».

Elle rêve d’un film sur les Martiniquais partis rejoindre la France libre pendant la Seconde Guerre mondiale. Le projet n’aboutit pas. « En Martinique, des milliers de jeunes filles et de jeunes garçons sont partis, à l’appel du général de Gaulle. C’est comme si cette France-là n’avait jamais existé. » Elle répond alors positivement aux sirènes d’Hollywood, où elle devient la première Noire à réaliser un long métrage, en 1989. Un statut qui lui vaut le respect des cinéastes africaines-américaines qui ont émergé par la suite. Alors que l’apartheid est encore en vigueur, elle adapte le roman du Sud-Africain André Brink, Une saison blanche et sèche. Au casting, elle réunit notamment Donald Sutherland, Susan Sarandon et Marlon Brando, qui sort d’une retraite de dix années.

Une figure incontournable de la scène artistique créole

En 1992, elle est de retour en France pour Simeon, une œuvre hybride mêlant fantastique et musique, où l’on retrouve Jacob Desvarieux et Jocelyne Béroard, du groupe Kassav’. Le film peine à trouver son public. Sans bruit, elle continue son petit bonhomme de chemin. Et travaille surtout pour la télévision. En 1995, elle signe un documentaire sur Aimé Césaire, puis, en 1999, Ruby Bridges, un téléfilm sur la discrimination raciale produit par Disney. Elle réalise en 2001 The Killing Yard, un téléfilm sur un meurtre dans une prison de haute sécurité. En 2006, son projet de fiction sur les Martiniquais engagés dans la France libre devient un documentaire, Parcours de dissidents.

Méconnue dans l’Hexagone, elle est en revanche une figure incontournable de la scène artistique créole. Elle n’est pas oubliée par ses pairs, puisque la SACD (la société des auteurs) lui a remis sa médaille d’honneur, en juin« J’en suis particulièrement honorée car cette médaille a été créée en 2011 pour récompenser Nelly Kaplan, cette cinéaste si spéciale. Depuis, seuls des hommes l’avaient reçue. Je suis la deuxième femme », se réjouit-elle. Et l’avenir dans tout ça ? « Je vais continuer à nourrir les esprits avec des films qui honorent la mémoire, notre mémoire, celle qu’on a étouffée, falsifiée et assassinée pendant des siècles ». En espérant qu’Euzhan Palcy redevienne enfin prophète en son pays.

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Annie Ernaux, le Nobel qui dérange

Le jeudi 6 octobre, l’Académie royale suédoise a décerné son prix Nobel de littérature 2022 à Annie Ernaux. Dans un précédent article, Chantiers de culture se réjouissait fort, et s’en réjouit toujours, de cette haute distinction internationale attribuée pour la seizième fois à un écrivain français depuis sa création en 1901.

L’attribution de ce Nobel de littérature semble pourtant nourrir d’étranges incompréhensions ou interrogations ! Pour s’en convaincre, les échanges tenus au micro de France Culture dans l’émission Répliques en date du 26/11… Des propos commentés par Daniel Schneidermann dans les colonnes du quotidien Libération. Yonnel Liégeois.

Sur France Culture, Alain Finkielkraut et Pierre Assouline brossent le portrait d’une Nobel de littérature illégitime, nymphomane identitaire et débordant de ressentiment borné. Reste un mystère : elle est traduite dans 37 langues. Est-ce le monde qui est fou ou France Culture ?

Infortunée Annie Ernaux, qui a cru se voir décerner le Nobel de littérature. En réalité, ce Nobel n’était pas un «vrai» Nobel. C’était surtout un «non Nobel» non décerné à Salman Rushdie. C’est France Culture qui développe cette analyse. D’abord dans l’émission Signe des temps, le 27 novembre, la fake Nobel Ernaux (« écrivain des identités fixes, sociale et sexuelle, auxquelles est lié à peu près tout le monde ») est opposée au seul Nobel légitime Salman Rushdie, « écrivain du cosmopolitisme et de l’identité changeante ». Coupable, Ernaux, comprend-on, de n’être sortie de l’enfance à Yvetot que pour s’installer en mère de famille dans le Val d’Oise, et d’oser faire œuvre d’une vie si ordinaire.

Mais si elle n’était que banale !

Toujours sur France Culture, ils sont deux, pour instruire son procès dans l’émission Répliques, le 26 novembre. L’animateur et académicien Alain Finkielkraut, et l’écrivain (et ancien juré Goncourt) Pierre Assouline. Face à eux, dans le rôle de l’avocate commise d’office aux flags, rame Raphaëlle Leyris, journaliste au Monde. Après un début d’émission consacré à saluer l’œuvre, avec chaleur (Assouline) ou une tiédeur polie (Finkielkraut), commence donc le procès de l’autrice, et militante.

Passons d’abord sur quelques peccadilles. Assouline : « C’est une femme qui aime les hommes. Dès l’âge de 18 ans. Elle est tout le temps à la recherche de l’homme qui la fera vibrer ». Cette imputation de nymphomanie figure-t-elle dans la colonne actif ou passif ? Ce n’est pas précisé. Point de vue caractère, il y aurait aussi beaucoup à dire. Voilà une fille d’épicier que la culture a élevée jusqu’au Nobel, et elle ne manifeste aucune gratitude ? Finkielkraut : « Elle en veut à la culture. Elle en veut au monde cultivé. Elle est pleine non pas de gratitude mais de ressentiment ». Assouline, pédagogue : « C’est la dernière personne à qui vous pouvez demander de la gratitude. Tel que vous lui demandez, vous vous positionnez comme un dominant ». Finkielkraut, piqué dans son être-transfuge : « Je viens d’où je viens ». Bref, « vraiment dommage », cette ingratitude.

Mais au-delà de ces mauvaises notes de conduite, le plus lourd est à venir. D’abord, ce soutien à Mélenchon. A-t-on idée ? Au lendemain de sa nobelisation elle a manifesté, bras dessus bras dessous avec l’insoumis, pour… le pouvoir d’achat ! Alors que tant de nobles causes n’attendaient qu’elle ! Finkielkraut : « Elle n’a pas dédié son prix Nobel à Salman Rushdie, ce qu’elle aurait pu faire. Elle est allée manifester contre la vie chère ». Assouline révèle avoir un jour demandé à l’écrivaine comment elle pouvait soutenir Mélenchon. « Sa seule réponse : « Jusqu’à mon dernier souffle je vengerai ma race ». Politiquement elle est bornée. Comme Sartre ».

Tout faux, sur tous les sujets !

Prenez la lutte contre le voile. Assouline : « Elle n’est pas Charlie. Elle dit : « Je suis pour qu’on laisse la religion musulmane tranquille ». Comme si c’était ça le sujet. Pour elle, les musulmans sont les humiliés permanents. Toujours cette vision binaire ». A ce propos, n’a-t-elle pas jubilé le 11 septembre 2001 ? Retraçant l’attentat contre les Twin Towers, elle écrivait dans les Années : « Le prodige de l’exploit émerveillait. On s’en voulait d’avoir cru les Etats-Unis invincibles. […] On se souvenait d’un autre 11 septembre et de l’assassinat d’Allende ». « Le prodige de l’exploit émerveillait », répète Finkielkraut, incrédule. Il faudra, dans les jours suivants, que la spécialiste de littérature Gisèle Sapiro rappelle la distinction entre le « on » – description de réactions collectives – et le « elle » par lequel l’autrice parle d’elle à la troisième personne.

Tout cela ne serait encore rien. Le pire du pire, c’est son engagement dans le mouvement de boycott d’Israël. Etrange obsession. Quand il y a tant de dictateurs corrompus dans le monde, pourquoi justement s’engager, « comme par hasard, contre la seule démocratie du Proche-Orient» ? Assouline : « Si un jour il y avait une enquête à faire, il faudrait retourner au café-épicerie d’Yvetot et se demander quel genre de conversations il y avait dans ce café dans les années 50. Il y a un fond de sauce raciste là-dedans, qui demande à être exploré », glisse-t-il. Comment insinuer, sans le dire bien entendu, que la nouvelle nobélisée frise l’antisémitisme.

Reste un mystère. Cette nymphomane identitaire, débordant de ressentiment borné, est traduite dans 37 langues, rappelle Pierre Assouline. Délectable silence pensif d’Alain Finkielkraut : « 37 langues, en effet, c’est très impressionnant ». C’est même incompréhensible. Le monde est fou, hors de France Culture. Daniel Schneidermann

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Histoires d’ici et d’ailleurs

D’une petite ville de l’Est de la France à l’Iran, en passant par l’Irlande, le Maroc et bien d’autres régions et pays… Les livres, présentés et commentés au club de lecture de la médiathèque de Mézières (36), témoignent de vies très souvent mêlées aux différents contextes historiques et politiques. Bon voyage et belle lecture Philippe Gitton

Connemara, de Nicolas Mathieu (éd. Actes Sud, 400 p., 22€)

 « Avec une écriture « parlé », le romancier raconte une histoire où le monde du travail est très bien décrit », explique Gilles

Hélène, bientôt quarante ans, est née dans une petite ville de l’Est de la France. Elle a fait de belles études, une carrière, deux filles. Elle vit dans une maison d’architecte sur les hauteurs de Nancy, elle a réalisé le programme des magazines et le rêve de son adolescence : se tirer, changer de milieu, réussir. Pourtant, le sentiment de gâchis est là, les années ont passé, tout a déçu. Quant à Christophe, il vient de dépasser la quarantaine. Il n’a jamais quitté ce bled où ils ont grandi avec Hélène. Il n’est plus si beau. Il a fait sa vie à petits pas, privilégiant les copains, la teuf, remettant au lendemain les grands efforts, les grandes décisions, l’âge des choix.

Aujourd’hui, il vend de la bouffe pour chien, il rêve de rejouer au hockey comme à seize ans. Il vit avec son père et son fils, une petite vie peinarde et indécise. On pourrait croire qu’il a tout raté. Pourtant, il croit dur comme fer que tout est encore possible. Connemara, c’est cette histoire des comptes qu’on règle avec le passé et le travail aujourd’hui, entre Power Point et open space. C’est surtout le récit de ce tremblement au mitan de la vie, quand le décor est bien planté et que l’envie de tout refaire gronde en nous. Le récit d’un amour qui se cherche par-delà les distances dans un pays qui chante Sardou et va voter contre soi.

Les pionnières (Une place au soleil, tome 1), d’Anna Jacobs (éd. Archipoche, 430 p., 8€95)

« Je l’ai lu d’une seule traite », se réjouit Jean

Irlande, début des années 1860. Keara Michaels ne quitterait pour rien au monde sa terre natale et ses deux sœurs. Mais le destin est parfois cruel… Enceinte et sans le sou, elle est contrainte de traverser les océans pour gagner l’Australie. Toute seule : le père de son futur enfant, qui est marié, ne l’accompagnera pas.
Dans le même temps, Mark Gibson, un chercheur d’or, doit fuir le Lancashire pour échapper à la vengeance de son beau-père. Et tenter sa chance à l’autre bout du monde. C’est à Rossall Springs, à deux heures de route de Melbourne, qu’il ouvrira une auberge… Est-ce là que Keara rencontrera l’homme de sa vie ? Le premier volet de la nouvelle trilogie d’Anna Jacobs, la romancière aux trois millions d’exemplaires vendus dans le monde.

Le pays des autres, de Leïla Slimani (éd. Folio Gallimard, 416 p., 8€90)

« Plusieurs histoires se recoupent sur un fond historique. C’est ce que j’aime dans les livres. Celui-ci se lit bien », confie Chantal

Leïla Slimani, autrice franco-marocaine née en 1981 et journaliste politique, se consacre désormais pratiquement qu’à l’écriture depuis son Prix Goncourt pour Chanson douce paru en 2016. Ce roman qui couvre une douzaine d’années (de 1944 a 1956) traite de la colonisation, de la confrontation de deux cultures dans les couples mixtes, de la difficulté pour les enfants de trouver leur place entre ces deux cultures,  de la soumission des femmes, du déracinement et de la stigmatisation des non musulmans.

En 1944, Mathilde, une jeune alsacienne spontanée et effrontée, se marie avec Amine un soldat marocain venu combattre en France. Après la Libération, ils partent au Maroc près de Meknès travailler les terres d’un domaine très isolé, acquis par le père d’Amine. Ce domaine s’avère quasi incultivable. Amine va consacrer toute sa vie à tenter de tirer des revenus de cette terre aride, au détriment de sa vie de famille et de sa santé. Mathilde a beaucoup de mal à supporter le manque de confort, l’isolement, l’éloignement de sa famille, le poids des traditions et l’absence de son mari qui ne vit que pour faire prospérer ses cultures et prouver qu’il n’a pas besoin des colons.

Après un retour de quelques semaines en France suite au décès de son père, elle revient au Maroc près de ses deux enfants et de son mari. Pour se sentir utile et plus libre, elle devient une sorte d’infirmière auprès des autochtones démunis grâce à l’aide d’un médecin français. Le roman se termine fin 1955, suite aux émeutes contre la colonisation menées en partie par le frère d’Amine.

Carnets d’un médecin de montagne, d’Hermann Berger (éd. La fontaine de Siloé, 154 p., 12€)

« Ce livre est passionnant », affirme Bernadette

Médecin d’origine roumaine, installé dès les années 30 dans la vallée de La Maurienne, Hermann Berger consacra la totalité de sa vie à ses patients avec un courage et un dévouement exceptionnels. Il aimait tant son métier qu’il l’exerça jusqu’en juillet 1993. Alors âgé de 85 ans, il était certainement le médecin le plus vieux de France ! Voulant laisser une trace avant sa mort qui intervint trois mois plus tard, il dicta cet ouvrage à sa fille. Quelques autres témoignages, collègues-infirmières-religieuses, complètent son histoire. On l’aura compris, ces carnets sont un témoignage rare. En effet, non seulement le personnage est hors du commun, mais encore juif et roumain. Il sera en butte aux tracasseries du régime de Vichy et devra se cacher pendant la guerre pour échapper à la Gestapo. Le lecteur admirera un courage et une ténacité hors du commun.

Une magnifique figure de médecin de montagne, capable de marcher des heures dans la neige pour aller visiter un malade. Un praticien exemplaire comme on n’en rencontre quasiment plus de nos jours. Même chose pour la petite société montagnarde des hautes vallées, vivant dans des conditions de misère et de difficultés matérielles qu’on a peine à imaginer aujourd’hui.

Je vous écris de Téhéran, de Delphine Minoui (éd. Points, 360 p., 8€20)

« Ce n’est pas ennuyeux un seul instant, ça restitue bien les ambiances », explique Michel

Sous la forme d’une lettre posthume à son grand-père, entremêlée de récits plus proches du reportage, Delphine Minoui raconte ses années iraniennes, de 1997 à 2009. Au fil de cette missive où passer et présent s’entrechoquent, la journaliste franco-iranienne porte un regard neuf et subtil sur son pays d’origine à la fois rêvé et redouté, tiraillé entre ouverture et repli sur lui-même. Avec elle, on s’infiltre dans les soirées interdites de Téhéran, on pénètre dans l’intimité des mollahs et des miliciens bassidjis, on plonge dans le labyrinthe des services de sécurité, on suit les espoirs et les déceptions du peuple aux côtés de sa grand-mère Mamani, son amie Niloufar ou la jeune étudiante Sepideh.

La société iranienne, dans laquelle se fond l’histoire personnelle de la journaliste, n’a jamais été décrite avec autant de beauté et d’émotion. De mère française et de père iranien. Delphine Minoui est lauréate du prix Albert Londres 2006 pour ses reportages en Iran et en Irak.

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Brigitte Giraud, à grande vitesse !

Lauréate du Goncourt 2022 pour Vivre vite, Brigitte Giraud est sous les feux de la rampe, et c’est tant mieux ! L’écrivaine lyonnaise gagne à être connue tant pour ses écrits que pour ses engagements.

« Si je n’avais pas voulu vendre l’appartement./Si je ne m’étais pas entêtée à visiter cette maison./ Si mon grand-père ne s’était pas suicidé au moment où nous avions besoin d’argent./Si nous n’avions pas eu les clés de la maison à l’avance. (… )» : Brigitte Giraud multiplie les « si » pour démêler les causes possibles de l’accident de moto qui a tué son homme le 22 juin 1999 à Lyon. Et c’est avec ces « si » qu’elle nous raconte la douleur mais aussi – et c’est la force de son récit – la vie qui passe et la société qui se transforme.

Des exemples ? La gentrification et la spéculation quand les locataires se font expulsés et que les canuts lyonnais sont de plus en plus prisés, la bande son qui évolue des Sex Pistols à Oasis puis à PJ Harvey, les tarifs élevés des communications, les premiers portables, les anciens pères et les nouveaux, le business des marchands de motos. Vivre vite est un superbe récit qui nous embarque au-delà de la tristesse et de la nostalgie. C’est forcément lié à la finesse de l’autrice, à ses convictions et à son âge. A 62 ans, elle en a déjà parcouru du chemin pour se souvenir des bouleversements.

« Il revient à ma mémoire… »

Née en Algérie, elle passe son enfance à Rillieux-la-Pape qu’elle évoque dans ses premiers livres. Écrivaine, éditrice, dramaturge, fan de rock, elle rend hommage à Rachid Taha mort à l’automne 2018, en signant et en déclamant La brûlure l’année suivante. Il s’agit alors pour elle de ne pas oublier les membres de son premier groupe Carte de séjour, issu lui aussi de la banlieue lyonnaise. « Le terrain est prêt pour que je ne rate pas ce feu qui bientôt embrasera tout. C’est maintenant que ça commence vraiment, j’ai dix-sept ans, la météorite Rachid Taha et son groupe Carte de séjour entrent en scène. Il combine une étrange alchimie, alliage entre un rock incisif et un grain de sable inattendu en provenance d’Algérie, celui qui titille la France depuis des lustres ». Un texte très fort qu’elle livre notamment à la Maison de la Poésie de Paris, en compagnie du guitariste Christophe Langlade (1).

Brigitte Giraud s’est aussi engagée pour faire vivre la Fête du livre de Bron, en banlieue lyonnaise, comme conseillère littéraire durant de longues années. « Avec Colette Gruas, elle a transformé cette fête de banlieue en événement attendu », rappelle Le Progrès, le quotidien régional. Si l’écrivaine n’avait pas reçu le prix Goncourt, on ne l’aurait peut-être pas découverte et on en serait assurément moins riche. Amélie Meffre

(1) Spectacle enregistré par Radio Nova, toujours écoutable en ligne, en recherchant « la brûlure » : www.nova.f

Vivre vite, de Brigitte Giraud (éd. Flammarion, 208 p., 20€).

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Vantusso, d’une carte à l’autre…

Du 16 au 19/11, au Théâtre de Saint-Quentin en Yvelines (78), Bérangère Vantusso propose Bouger les lignes-Histoires de cartes. Un texte de Nicolas Doutey, joliment cartographié par Paul Cox et formidablement interprété par les comédiens de l’Oiseau-Mouche. Une invitation à emprunter les chemins de traverse, explorer le monde au cœur de nos différences : avec humour et gravité !

En surplomb de la grande carte colorée, étalée au sol, ils sont quelque peu déboussolés ! Une petite faim les tenaille, un paquet de gâteaux ferait l’affaire : par où passer, quel chemin emprunter, comment se rendre au magasin d’alimentation sans crainte de s’égarer ? Certes, il y a bien ce gros point rouge, cercle unanimement reconnu pour se situer : Vous êtes ici !

Pour l’heure, nous sommes là, à Roubaix, dans le cocon du théâtre de l’Oiseau-Mouche (59)… Un peu perdus, égarés mais bien vite remis sur le droit chemin, paradoxe, dès le noir de salle ! Quatre énergumènes, en d’étranges bleus de travail et nous tendant la main, nous invitent à les suivre en leur singulier périple. Celui des cartes pour seule boussole, point de repère pour certains, objet d’égarement pour d’autres. Il faut donc s’y pencher, y regarder de plus près, aller voir sous les cartes peut-être, comme nous y invite à sa façon une certaine émission de télévision. Avec humour mais non sans gravité, maîtrisant leur jeu à la perfection, les comédiens se livrent donc à une déambulation commentée de leur pérégrination. N’hésitant point à fouler la carte de leurs désirs, décrochant ici ou là une flèche ou un symbole géographique accrochés à une palissade de bois, grimpant à l’échelle pour élargir leur point de vue, usant de la machinerie théâtrale pour baliser leur itinéraire…

Sobre et chatoyante, tirée au cordeau entre les lignes, la mise en scène de Bérangère Vantusso, la directrice du Studio-Théâtre de Vitry (94), nous entraîne dans un voyage extraordinaire. Comme envoûtés par les couleurs cartographiées, décollant notre regard des planches aux cintres pour mieux nous perdre et nous retrouver sur les chemins de traverse : le vert de la forêt, le bleu du fleuve, le rouge des rues. à la conquête des couleurs métissées de notre planète ! Mathieu Breuvart, Caroline Leman, Florian Spiry et Nicolas Van Brabandt égrènent avec gourmandise la gouleyante poétique de Nicolas Doutey. Sans forcer le trait, avec naturel et talent. Ils sont tous issus de l’Oiseau-Mouche, une compagnie de comédiens en situation de handicap mental ou psychique.

Fondée en 1978 et unique en France, la troupe de vingt permanents confie son sort, au fil de la saison et des spectacles, à un metteur en scène invité : David Bobée, Nadège Cathelineau, Boris Charmatz, Noëmie Ksicova, Michel Schweizer… « Chacune de ces créations reflète l’originalité et la complicité d’une rencontre entre un-e artiste et la compagnie », témoigne Léonor Baudouin, la directrice du lieu. « Ce mode de travail permet une diversité de formes et de formats artistiques qui symbolise nos valeurs d’ouverture et de diversité ». Un ancrage sur le territoire qui déborde la région Nord pour mieux bouger les lignes, brouiller les cartes et porter, en France comme en terre étrangère, la richesse de démarches artistiques plurielles. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Du 16 au 19 novembre 2022, au TSQY, Scène nationale, Saint-Quentin-en-Yvelines (78). Du 8 au 10 décembre 2022, au CDN de Normandie – Rouen (76).

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Quand Brecht rencontre Kafka

Kafka au Théâtre de L’échangeur à Bagnolet, Tarantino au Rond-Point à Paris : les metteurs en scène Régis Hebette et Jean-Yves Ruf proposent K ou le paradoxe de l’arpenteur et Vêpres de la vierge bienheureuse. Deux spectacles d’une haute intensité, d’une remarquable qualité.

Régis Hebette dirige le théâtre l’Échangeur à Bagnolet, où il propose en ce moment K ou le paradoxe de l’arpenteur, d’après le Château, de Franz Kafka. Il en signe l’adaptation, la mise en scène, la scénographie. L’arpenteur se dit embauché pour effectuer son travail, se heurte à un tas d’intermédiaires soumis à des règles énigmatiques et n’ira pas au saint des saints, le château, où règne un comte inaccessible… Fable obscure, rendue relativement familière parce qu’elle a été explorée par d’innombrables interprétations, que Régis Hebette illustre de main de maître avec un humour inflexible, tout en cultivant les indispensables embardées vers l’étrange propres à l’auteur. L’efficience plastique déployée est d’une ingéniosité rare, avec théâtre d’ombres, lumières d’entre chien et loup (Éric Fassa), un climat de neige où glisser les pas d’insolite manière, des découpes instantanées dans les panneaux mobiles maniés à la force des bras par des comédiens vifs, astreints à plusieurs rôles.

Ghislain Decléty (l’arpenteur) s’affirme en homme droit empêché par les circonstances, face à des figures masculines grimaçantes diablement expressives (François Chary, Antoine Formica, Barthélémy Goutet), tandis qu’aux femmes (Célia Catalifo, Cécile Saint-Paul, Marie Surget) revient élégamment la part subtile de la liberté désirée. Du théâtre comme on n’en voit plus, rugueux, raffiné, épique, comme disait Brecht, désormais oublié. K ou le paradoxe de l’arpenteur devrait être vu dans des centres dramatiques. Ils ne répondent pas à l’appel. C’est chacun pour soi et le ministère reconnaît les siens.

Jean-Yves Ruf met en scène Vêpres de la vierge bienheureuse, d’Antonio Tarantino, dans la parfaite traduction de Jean-Paul Manganaro. Sur la scène du Rond-Point, l’acteur Paul Minthe entre dans une lumière gris-bleu, tenant en ses bras une urne funéraire censée receler les cendres de son fils. Au cours d’une longue coulée verbale, fuite de bouche, rituel de deuil en forme de vocero tribal, le fils, homosexuel prostitué, la mère, le père qui parle, les gens du quartier sont cités à comparaître dans notre esprit. Du grand art populaire puisé à la source gréco-latine. Jean-Pierre Léonardini

K ou le paradoxe de l’arpenteur : jusqu’au 29/10  à l’Échangeur, 59, av. du Général-de-Gaulle, à Bagnolet (93), l es 11-12 et 13/05/23 à Beauvais (60). Vêpres de la vierge bienheureuse : jusqu’au 30/10  au Théâtre du Rond-Point, 2 bis av. Franklin-Roosevelt, 75008 Paris. Texte édité aux Solitaires intempestifs.

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Totale immersion en Arcadie

Jusqu’au 21/10 au théâtre de Sartrouville, le CDN des Yvelines (78), le metteur en scène et directeur Sylvain Maurice propose Arcadie. L’adaptation réussie du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, lauréate du prix du Livre Inter 2019. Une magistrale interprétation de Constance Larrieu, dans un féerique ballet de lumières.

L’Arcadie ? Une antique province grecque, selon Wikipedia, une terre idyllique où les habitants sont en contact direct avec les dieux… Un lieu fait homme, Arcady, dans l’imaginaire romanesque d’Emmanuelle Bayamack-Tam en ce troisième millénaire ! Un personnage énigmatique, gourou des temps modernes qui règne sur son domaine, Liberty House, lieu d’accueil pour individus déjantés, marginaux ou déclassés : supposé refuge à l’esprit libertaire, la tolérance et la permissivité sans frontières, la fusion des corps et des esprits en faveur du maître avant tout…

La famille de la jeune Farah y a trouvé refuge. La gamine de quinze ans, toujours adolescente et pas encore femme vraiment, semble se complaire dans cet univers qui bouscule les normes, invite la gente féminine à partager la couche du père fondateur de cette communauté aux étranges parfums… Un quotidien qui ne déplaît pas trop à la jeune fille à l’heure de la découverte du plaisir, du désir sous toutes ses formes. Jusqu’au jour où la métamorphose du corps questionne, bouscule la maturité de la pensée. D’un roman dense et foisonnant, fort de ses 400 pages, Sylvain Maurice en extrait la substantifique moelle pour nous conter alors, avec facétie et légèreté, les tribulations de Farah l’espiègle en quête de devenir. Qui s’interroge sur son statut, ce que veut dire être femme, ce qu’implique la construction d’une société où chacune et chacun compteraient pour un.

Le patron de Sartrouville est coutumier du fait : adapter des œuvres littéraires à la scène. Nombreux sont-ils, les spectateurs, à se souvenir de ses précédentes mises en scène, en particulier Réparer les vivants interprété par Vincent Dissez d’après l’ouvrage de Maylis de Kérangal, un éclatant et fort émouvant spectacle encore dans toutes les mémoires. C’est Constance Larrieu qui, cette fois, squatte les planches. Avec fougue et jubilation, tonitruante Farah à l’énergie débordante pour nous partager ses doutes existentiels, les interrogations sur son identité, sa conception de la vie-de la société-de la liberté. Autant de questions qui taraudent quiconque, de la jeunesse à la vieillesse, face au temps qui passe, au corps qui s’épanouit, à la conscience qui mûrit.

Un spectacle à la mise en scène enjouée, la mise en mouvement d’une pensée incarnée, sous les éclairs des éblouissants jeux de lumière de Rodolphe Martin. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 21/10, au Théâtre de Sartrouville, le Centre dramatique national des Yvelines. Les mardi-mercredi et vendredi à 20h30, le jeudi à 19h30. Bus gratuit, aller-retour Paris/Sartrouville, sur réservation.

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