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Algérie, un douloureux passé selon Mauvignier

Ils sont cousins et copains d’enfance, « Des hommes », selon le titre du roman de Laurent Mauvignier : Rabut et Bernard dit « Feu de Bois » parce qu’il sent moins « la rose que le feu de cheminée ». Un récit captivant

 

mauvignierAvec les voisins et amis, ils se retrouvent aujourd’hui en la salle des fêtes du bourg. Pour célébrer le départ à la retraite de Solange, la sœur de Bernard, celui que l’on n’appelle plus de son prénom depuis son retour au pays. Un jour de fête qui se transforme en cauchemar lorsque Bernard tend son cadeau : un superbe bijou. Personne ne comprend l’initiative du teigneux, alcoolique et « mal lavé ». A ses tentatives d’explication, hésitant et bafouillant, il ne trouve en face de lui que morgue, quolibets, paroles et regards de mépris.

Cinquante après « La question », le terrible témoignage d’Henri Alleg sur la guerre d’Algérie paru en 1958, les Éditions de Minuit récidivent avec « Des hommes » de Laurent Mauvignier. Pas un document cette fois, mais une fiction qui, à mots couverts, brise le silence sur les fractures et blessures intimes de ces hommes qui ont combattu le « fellagha » au nom de la raison d’État. Presque dans un geste de désespoir ce soir-là, plus que de vengeance ou de racisme, « Feu de bois » va commettre le geste de trop : agresser le seul homme maghrébin du village, et sa famille. Un acte inexcusable, l’acte pourtant qui révèle peut-être le mieux et le pire de tout ce qu’il a enfoui et subi depuis quarante ans, sans jamais ne pouvoir le dire et s’en libérer… Rabut se remémore alors ses vingt – huit mois de service militaire, en compagnie de son cousin, dans la banlieue d’Oran : la traque, la peur, la mort, la torture. Et l’impossibilité d’en parler à quiconque depuis leur retour à la vie civile malgré les cauchemars, les traumatismes, et ce constat qui hante leur conscience, les brûle et les détruit à petit feu jour après jour, « Feu de bois » et lui : « Quels sont les hommes qui peuvent faire ça ? Pas des hommes qui peuvent faire ça. Et pourtant, des hommes ».

Comme dans son précédent roman « Dans la foule » où Mauvignier narrait le destin tragique d’individualités à l’heure du drame collectif du Heysel lors d’une finale de Coupe d’Europe de football, le romancier trempe sa plume dans la tragédie collective franco-algérienne pour traquer l’intime, le non-dit chez des individus marqués à jamais par ce qu’ils ont fait, vu et entendu. Un roman poignant, écrit en phrases saccadées où les mots crépitent et touchent. Comme les balles sifflant dans les dunes, comme le déclic de cet appareil photo figeant à jamais le visage d’enfant de Fatiha. À lire absolument. Yonnel Liégeois

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L’octobre algérien d’Hamelin

Judith et Octavio habitent le même quartier populaire d’Oran, en cette Algérie des années cinquante que dépeint Lancelot Hamelin dans « Le couvre-feu d’octobre« , son premier roman. Avant qu’ils n’embarquent pour Paris, sur l’autre rive de la Méditerranée.

 

 

Des enfants de colons jeunes et insouciants qui, entre peurs et audaces,  s’éveillent sous le soleil ardent aux premiers émois du cœur et du corps. Jusqu’à cette année 1955, où le jeune homme embarque pour la métropole en vue de poursuivre des études universitaires à la capitale. Sans ne rien oublier des senteurs et odeurs de la casbah, sans que ne s’efface de son souvenir le visage de la jeune fille aimée alors qu’il apprend son mariage avec son frère aîné…

HemelinUne douleur, une blessure radicale qu’il transforme en rupture définitive avec sa terre d’origine et sa famille, se perdant dans de folles nuits parisiennes, côtoyant les militants communistes fermement convaincus d’un avenir possible pour une Algérie française, s’engageant surtout de plus en plus activement dans les réseaux du FLN, jusqu’à devoir rejoindre la clandestinité au cœur même du bidonville de Nanterre… Les aléas de la vie, maladie et trahison, le contraignent un jour à trouver refuge chez Judith et son frère installé lui-aussi à Paris, gendarme et fervent activiste de l’O.A.S.

Avec « Le couvre-feu d’octobre », son premier roman, Lancelot Hamelin mêle les époques, les temps et les genres, l’hier et l’aujourd’hui, pour enraciner son récit dans un authentique bouleversement des mondes et des valeurs, dans un incroyable charivari des corps et des cœurs. Entre la grande et la petite histoire, guerre urbaine et conflit fratricide, douleur et compassion, aux plus près des événements l’auteur nous donne à décrypter une double tragédie, sociale et familiale : l’aveuglement de deux communautés dans un absurde conflit sur le territoire national, l’affrontement de deux frères aux choix humains et idéologiques radicalement opposés. Une immersion totale dans une guerre qui n’a pas encore dit son nom sur fond d’amour, même blessé ou contrarié, pour une même femme, pour une même terre de l’autre côté de la Méditerranée… Un superbe roman, aux pages poignantes lorsqu’il nous décrit la misère du bidonville, la terrible répression qui s’abat sur les Algériens de France, l’audace des combattants du FLN. Et tout aussi flamboyantes et incandescentes pour nous conter, à l’orée d’une mort annoncée, les errances coupables et l’amour retrouvé d’Octavio dans une ultime confession qui ne révèlera son statut qu’aux dernières pages de l’ouvrage. Yonnel Liégeois

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