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Preuves d’amour

Les rideaux de la boulangerie de la rue des Roses sont baissés. C’est jour de fermeture. Le silence règne dans la boutique. Au fond, dans l’arrière salle, assise derrière une table, une femme pleure. Sans bruit. Face à elle, un homme debout, le visage crispé.

– « C’est inutile de t’obstiner Françoise. Ma décision est prise », répond doucement Christophe.
– « Tu pourrais réfléchir encore un peu. Il y a peut-être une autre solution, tu ne peux pas savoir. Parfois, les choses s’arrangent »
– « Tu sais très bien que non »
– « Je suis sûre que tu ne mesures pas réellement ce que tu fais. Tu ne peux pas me laisser ainsi, Christophe »
– « Je t’en prie, ne me complique pas la vie. C’est suffisamment difficile comme ça »

Lentement, il saisit un sac de voyage posé sur la table. Sans un mot, il se retourne et quitte la pièce. Une minute plus tard il est dehors, traverse amour1la rue, entre dans le square de la Madone, longe le bac à sable et l’espace jeux. En passant, machinalement, il tapote le rebord d’un petit toboggan, marque un temps d’arrêt, inspire profondément puis poursuit son chemin.

 

L’horloge de l’église d’Ornans sonne les douze coups de midi. Christophe déambule dans les ruelles désertes de la cité franc-comtoise. Il laisse son regard se promener sur les façades des maisons bordant les voies, sur les forêts qui couvrent les collines. D’un pas lent, il marche ainsi depuis le milieu de la matinée. Il franchit le grand pont qui enjambe la Loue et s’arrête quelques secondes, le temps d’apprécier cette vue qu’il connait si bien : toutes ces bâtisses, les pieds dans l’eau, qui se mirent dans la rivière, ces restaurants offrant aux clients une sensation de quiétude.
Grande rue commerçante d’Ornans, le centre-ville n’est pas loin. Le voilà maintenant à deux pas de la mairie et de l’église, sur la place du monument aux morts déjà bien fréquentée en ces premiers jours de amour2juillet. Les branches feuillues de chênes majestueux protègent des touristes attablés à la terrasse d’un restaurant. Elles apportent un peu de fraicheur aux jeunes qui se prélassent sur les bancs et aux retraités qui jouent à la pétanque. Il avance pourtant sans marquer de temps d’arrêt, arrive sur la place Courbet et se dirige directement vers la brasserie.

– « Juliette n’est pas là ? », demande Christophe à un jeune serveur
– « Non, elle prend son service dans une heure »
– « C’est bon, je vais l’attendre à la terrasse »
– « Pas de souci, vous prenez quoi ? »
– « Un demi, s’il vous plait »

Vers 13h30, une femme d’une cinquantaine d’année apparait à l’angle de la place. La taille fine, brune, les cheveux courts, le teint mat. Sa silhouette d’adolescente se déplace avec grâce jusqu’à l’entrée de la terrasse. Elle s’arrête net lorsqu’elle voit Christophe assis, le nez plongé dans un journal.
– « Christophe, quelle surprise ! »
– « Bonjour »
– « Mais qu’est-ce-que tu fais là ? »
– « Tu n’es pas contente de me voir ? »
– « Si bien sûr, mais c’est tellement incroyable ! »
– « Et bien, tu vois, je reviens sur les lieux de mon enfance. Assied-toi deux minutes »
– « Non, impossible, je suis déjà à la bourre »
– « Alors ce soir, après ton service, tu dînes avec moi ? »
– « Euh, oui, pourquoi pas. Je finis à 21 heures. Ah, je n’en reviens pas, après tant d’années ! Bon, excuse-moi, je dois y aller. À ce soir »
Juliette et Christophe sont confortablement installés dans l’un de ces beaux restaurants avec vue sur la Loue. Depuis le début du repas, Christophe parle du passé. De son bonheur à se retrouver là par cette belle journée d’été, de tous ses souvenirs d’enfance dont il se délecte en flânant aux quatre coins de cette ville si charmante.

– « J’en ai terriblement besoin. Toutes ces années à travailler sans compter mes heures, je suis au bout du rouleau. Ce retour aux sources me fait un bien immense », répète-t-il.

Courbet. L'après-dînée à Ornans, détail

Courbet. L’après-dînée à Ornans, détail

Juliette l’écoute incrédule. Le récit sonne faux. Ce n’est pas dans le tempérament de Christophe de partir comme ça. Elle sait qu’il y a autre chose. Après avoir commandé les cafés, elle le questionne pour en avoir le cœur net.
– « Christophe, on se connait trop bien. Je ne crois pas à ton histoire. Même si cela fait longtemps que l’on ne se voit plus, il y a depuis toujours nos lettres et maintenant nos courriels. Tout ça ne te ressemble pas. Dis-moi, sincèrement, pourquoi es-tu- revenu ici ? »

Elle plonge son regard dans le sien. Ils restent ainsi de longues secondes à se fixer. Christophe se trouble, sourit nerveusement, murmure un timide « pour me reposer ».
– « Ce n’est pas vrai, tu mens très mal »
– « Si, si je t’assure », répond-t-il.
– « Ta vie c’est ta femme, ton fils et ta boulangerie. Tu travailles 12 heures par jour depuis 15 ans. Depuis que tu as pris ce commerce, les rares congés que tu t’es accordés, tu les as toujours passés avec Françoise et Jonathan. Te consacrer à eux, c’est ta fierté, ta raison d’être. Et tu veux me faire croire que tu les quittes, même quelques jours, à cause d’un surmenage ! Parce que tu aurais besoin de revenir sur les lieux de ton enfance que tu n’as pas vu depuis 20 ans. Dis-moi la vérité, Christophe. Que se passe-t-il ? »
– « Je voulais te revoir »
– « Pourquoi ? »
– « Tu es ma seule amie. Tu le sais. Tout jeune, j’étais même secrètement amoureux de toi. Je te l’ai déjà dit »
– « Et c’est pour me parler de tes amours d’enfance que tu es venu de Paris ? », lâche Juliette d’un ton cassant.
– « C’est juste pour que tu comprennes que j’avais besoin de te revoir »
Christophe, tête baissée, lâche ces derniers mots un sanglot dans la voix.
– « J’avais besoin de te revoir », souffle-t-il de nouveau.

Juliette lui prend doucement la main. Elle pose un doigt sous le menton de Christophe et soulève son visage. Ses yeux sont baignés de larmes. Elle le regarde encore quelques secondes. Elle se rapproche de lui.
– « Christophe, qu’est-ce qui t’arrive ? »
– « J’ai la maladie d’Alzheimer. J’ai décidé de recourir au suicide assisté. J’ai rendez-vous en Suisse après-demain. Je ne voulais pas te le dire, juste te revoir avant de mourir »

amour5L’aveu de Christophe assomme Juliette. Plusieurs minutes s’écoulent. Sans parole. Sortis du restaurant, ils marchent en silence. Juliette invite Christophe à boire un verre chez elle. Ils parleront une bonne partie de la nuit. Elle, pour le persuader qu’il est tout au début de sa maladie, qu’il existe des soins, que les recherches se poursuivent, qu’il est insensé d’abandonner si tôt, qu’il l’avait habituée à être plus combatif. Lui, pour la convaincre qu’il n’y a pas de guérison possible, que les traitements accompagnent le malade, retardent l’échéance sans plus, qu’il s’affaiblira inexorablement, que sa vie perdra son sens, qu’il vaut mieux partir tout de suite. Après les pleurs, les cris, les supplications, Juliette s’endort. Elle sait qu’il ne changera pas d’avis.
Le lendemain, Christophe accompagne Juliette à son travail. Ils se disent adieu, s’enlacent longuement. Juliette lève la tête, prend le visage de Christophe dans ses mains. Elle lui murmure qu’il doit partir, qu’elle fera ce qu’il lui a demandé. Ils se regardent une dernière fois et se séparent.

 

Françoise est assise sur un banc du square de la Madone. Une lettre posée à côté d’elle. Elle la relit pour la énième fois.

« Très chère Françoise,
Je t’écris ces quelques mots pour t’exprimer toute ma tristesse et mon soutien. Je sais que tu pourras compter sur ton fils pour tenter de surmonter cette terrible épreuve. Je voulais surtout te transmettre les amour4dernières confidences de Christophe. Sa décision était guidée par une obsession : préserver sa femme et son fils d’une souffrance trop longue due à la déchéance. « Je vais devenir un poids insupportable », m’a-t-il dit. « Cela peut durer des années. Les malades comme moi deviennent un jour ou l’autre dangereux pour eux-mêmes et leur entourage. J’aime trop Françoise et Jonathan pour leur imposer un tel cauchemar. Je n’ai pas su leur dire, j’en suis conscient. Il y a des choses que je n’ai jamais su dire ». Alors surtout, a-t-il insisté, qu’ils sachent que mon suicide est le contraire d’un acte égoïste. J’espère qu’ils le comprendront.
L’écriture n’a jamais été mon fort. C’est difficile pour moi de traduire en quelques mots tout ce que Christophe m’a dit à votre sujet. J’espère que le principal y figure. Bien sûr, je suis disponible si tu souhaites me rencontrer.
Je t’embrasse, ainsi que Jonathan. Juliette »

Françoise se redresse, penche la tête en arrière. Entre les mains la lettre posée sur sa poitrine, elle étouffe un sanglot. Philippe Gitton

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A chacun sa croix

D’un pas rapide, Patrick et Franck longent les grilles du square de la Madone. Patrick relève le col de son blouson.
square– « Ça s’est salement rafraichi d’un coup. La météo annonce de la pluie pour demain. Pour une fois que tu viens à Paris, tu n’es pas gâté »
– « Je ferai avec. Tu sais, je … »
– « Attends voir un peu, c’est quoi cet attroupement ? »

À quelques mètres des deux hommes, plusieurs personnes sont regroupées devant la porte d’entrée du square. Patrick s’approche. Trois Africaines se tiennent debout à l’intérieur du parc, les mains sur la grille fermée. « Que se passe-t-il ?, lance-t-il à la cantonade.

– « Ces dames ont été enfermées », lui répond une jeune femme. « Elles s’expriment difficilement en Français. Je suppose que le gardien du square ne les a pas vues. Cela fait trois heures qu’elles sont coincées là, d’après ce que j’ai compris »
– « Vous avez contacté la mairie ? »
– « Oui, le problème c’est que le service est fermé. L’accueil me dirige vers la police qui me renvoie sur les services municipaux. On n’en sort pas. Elles commencent à se plaindre sérieusement du froid. Nous leur avons apporté des boissons chaudes pour les aider à tenir le coup »
– « C’est dingue », constate Patrick
– « Je vais téléphoner de nouveau au commissariat », reprend la jeune femme.

Dix minutes après, à force de ténacité, elle obtient enfin l’engagement que des agents se déplaceront pour régler le problème. Elle raccroche. « Ce n’est plus utile que nous restions tous sur place. Je vais attendre la police. En tous cas, merci pour votre aide ». Sur ces paroles, la plupart des gens s’éloigne.
– « Je vais quand même patienter avec vous », déclare un homme
– « Je reste aussi, si cela ne vous dérange pas », ajoute Patrick, « on ne sait jamais ». Franck s’approche de Patrick.
– « Maman nous attend. Il ne faudrait pas trop tarder », lui glisse-t-il à l’oreille
– « Ne t’inquiète pas. Les flics ne devraient pas en avoir pour longtemps. C’est juste pour m’assurer que tout va bien se passer ».

square2Quelques minutes plus tard, une voiture de police se gare. Deux agents descendent et se dirigent vers les femmes.
– « Alors qu’est-ce qui se passe ici ? », questionne sèchement l’un d’entre eux. « Vous ne pouviez pas faire attention aux heures de fermeture ? »
– « Ce sont des choses qui arrivent », s’indigne la jeune femme, choquée par le ton agressif du policier
– « Ouais, c’est ça. Vous croyez que nous avons que ça à faire ?
– « Vous pourriez au moins leur demander si elles vont bien, au lieu de les engueuler », coupe Patrick
– « On vous a demandé quelque-chose ? Vous feriez-mieux de rentrer chez vous »
– « Je vais où je veux, quand ça me plait. Je n’ai pas d’ordre à recevoir de vous »
– « Papa, c’est bon », murmure Franck. Les deux policiers ouvrent la porte du square. « C’est bon pour cette fois-ci. La prochaine fois, on ne se déplacera pas. Que ce soit bien clair ».
– « Je le crois pas », s’écrie Patrick. « Si ça continue, ils vont leur mettre une amende »
– « Qu’est-ce que vous avez encore, vous ? »
– « Il y a que vous pourriez au moins être aimable avec ces femmes, faute d’être efficaces ».
– « Vous commencez à me chauffer, vous »
– « Ah ça fait plaisir. Y’en a au moins qui ont chaud ici », réplique Patrick en se dirigeant vers le policier
– « Putain c’est reparti », souffle Franck, désabusé.
– « Si vous insistez, vous aussi vous allez avoir chaud, parce que je vais vous embarquer au poste ».
– « Et bah allez-y. J’ai l’impression que ça vous démange. Qu’est-ce qu’il y a ? Vous avez des soucis, vous êtes contrarié ? Vous ne supportez pas de rendre service à des noirs, vous préférez leur cogner dessus ? »

Patrick prononce cette dernière phrase en toisant le fonctionnaire. Franck se précipite pour retenir son père, mais les deux policiers sont square5déjà autour de lui. Ils le ceinturent et tentent de l’entrainer vers leur voiture. Patrick se débat, hurle « Eh voilà, la répression. Comme d’habitude ! » Tandis qu’il continue à conspuer les policiers, Franck, la jeune femme et l’homme tentent de s’interposer pour calmer les esprits. Des passants s’arrêtent pour regarder la scène. Des résidents, alertés par les cris, apparaissent à leur fenêtre. Au même instant une autre voiture de police s’arrête. Trois hommes en sortent. Ils s’approchent du groupe.

– « Ah putain, encore lui ! », soupire l’un d’entre eux. « Qu’est-ce qui se passe ici ? », demande-t-il à ses collègues. Renseignements pris, il invite deux d’entre eux à s’éloigner de quelques mètres. « Bon, écoutez, y’a pas de quoi fouetter un chat, je pense qu’il vaut mieux le libérer ».
– « Certainement pas », lui rétorquent-ils. « Pas question de se laisser emmerder comme ça, devant tout le monde. Il lui faut une bonne leçon »
– « Si vous avez envie de vous pourrir la vie, allez-y. Je le connais, le loustic. C’est un vieil anar qui cherche les embrouilles en permanence, il déteste tout ce qui est autorité. J’ai déjà eu affaire à lui lors d’un contrôle de SDF. On l’a embarqué ce jour-là. Il nous a fait un raffut du diable. On a eu droit à des articles dans la presse, des manifestations devant le commissariat. C’est qu’il est connu dans le quartier. Il milite dans des associations de défense des immigrés, de droit au logement et tout le tremblement. Ce n‘est pas facile de se maitriser avec des mecs comme lui, je sais, mais il vaut mieux le laisser brailler et qu’il nous foute la paix. Je vous assure. Regardez autour de vous. Il a déjà rameuté du monde. Et ce n’est que le début, si vous insistez ! »
Le ton persuasif du policier ébranle ses collègues. Après quelques minutes de palabres, ils finissent, bon gré mal gré, par se ranger à son avis. Patrick est relâché. Il se dirige vers les trois femmes, éberluées par le spectacle qui se déroule sous leurs yeux.
– « Vous voyez Mesdames, il ne faut jamais se laisser impressionner par la flicaille. Bonne soirée », lance-t-il en regardant les policiers.
– « C’est bon papa. N’en rajoute pas », lui susurre Franck.

Les deux hommes s’éloignent. Une vingtaine de mètres plus loin, square4Patrick se retourne de nouveau et hurle, le poing tendu, « Police partout, justice nulle part ».
– « Bon, ça va maintenant. Tu ne crois pas que t’en fais un peu trop », lui reproche Franck.
– « De quoi. Mais tu plaisantes ! Il faut les emmerder partout où c’est possible, ces putains de poulets. On vit dans une société fliquée. Les caméras, les cartes de paiement, Internet, les téléphones portables, les RG dans et hors des entreprises… Le pouvoir nous surveille en permanence. Mais c’est quand même ces connards qui sont le plus à son service. C’est le bras armé des capitalistes, je te dis. Et tu veux que je la boucle quand ils méprisent ouvertement des pauvres gens ? »
– « Je n’ai pas dit ça. Tu as raison d’intervenir, mais il y a des degrés dans la protestation. A t’entendre, on croirait qu’ils les ont tabassées »
– « Tu te ramollis, mon petit Franck. Je t’ai connu avec une conscience politique plus ferme. On doit s’opposer chaque jour à leur arrogance. Combien de vexations sans réaction, quand ils contrôlent des immigrés ? Moi en tout cas, je ne laisserai jamais rien passer ».

La dernière phrase est tellement sentencieuse qu’elle dissuade Franck de poursuivre la discussion. Il se dit que son père est trop enflammé pour qu’il entende ses arguments. C’est donc en silence qu’ils poursuivent leur chemin.
– « Je m’occupe du repas dans cinq minutes », crie Patrick à son épouse, à peine entré dans l’appartement. « Je prends une douche, histoire de me détendre. Tu peux servir l’apéro, si tu veux. »
square3– « Ce soir, papa s’est accroché avec des policiers », raconte Franck à sa mère qu’il a rejointe dans la salle à manger. Ce n’est pas nouveau, tu me diras. Mais aujourd’hui, je l’ai trouvé nerveux, hyper tendu. Il était à deux doigts d’exploser. Il a des soucis en ce moment ? »

Sa mère se sert un verre, s’assoit, regarde Franck quelques secondes. « La semaine dernière, ton frère nous a annoncé qu’il entrait dans la gendarmerie », lui répond -t- elle, dépitée. Philippe Gitton

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Godard dit adieu au langage

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Hôpital. On est au printemps, un ami me le rappelle. Il a cette aisance légère, presque insultante, qu’affichent nonchalamment les jeunes gens en bonne santé, seulement à cette saison. Derrière les hautes fenêtres de verre cathédrale de ma chambre, dansent en ombres chinoises les branchages de marronniers que je sais précocement en fleurs. Il m’offre un livre, un recueil de poésies d’Eugène Guillevic.

C’est un bon ami, il sait à quoi j’aspire. Il a aussi beaucoup d’humour : le premier poème, celui qui ouvre le livre, s’intitule le chant d’un mourant. Je retrouve Guillevic : « Courte est la journée/ Courts sont les jours/ Courte encore est l’heure/ Mais l’instant s’allonge qui a sa profondeur ». Pensée réconfortante pour qui est alité. Deux mois ont passé, je sors maintenant d’un film de Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes.
Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’ « Adieu au langage », n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.

imgresNuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, à l’hôtel du Tremplin dans la petite chambre, « Le poids du papillon ». Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.

C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet « Adieu au langage » explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».

Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes.imgres2 Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal ! Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages.
C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brulant de l’actualité ? Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc Nancy, Cynthia Fleury, Julia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma.
J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre.

images« Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ? Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans !
Ce chemin en nous de la pensée sensible, c’est celui que veut faire partager ces feuilles volantes. Il s’agit de refuser toute sorte d’accommodements en nous. Sorte de petits fragments dont la circulation en nous décuple en étoiles une pluralité de sens par l’engendrement et la mise en mouvement de nouvelles formes ! Je pense à Walter Benjamin. Proust aussi. Proust dont j’ai écouté la belle lecture que fait Eric Chartier de quelques pages puisées dans les premiers volumes de la Recherche. Nous sommes ici « A l’ombre de Combray « . C’est au petit théâtre de l’Ile Saint-Louis.DSC01531 Cinquante fauteuils tout au plus, cinquante fauteuils de velours rouge. C’est au fond de la cour du 39 Quai d’Anjou. Comme tout s’ouvre ! Où l’on voit combien Proust n’est jamais cruel. Au fond, il a une immense tendresse même et tellement d’humour. Sollers l’a bien vu, Saint-Simon est un vrai féroce dans ces descriptions humaines ! Tiens Céline, en voilà un autre de vrai cruel. Pitié de rien et de personne, seule compassion au fond, peut-être, pour les pauvres de Courbevoie qu’il soigne à son dispensaire. Mais même cela peut-on l’affirmer ? On a même l’impression que de le créditer d’une telle empathie, c’est affaiblir la force de sa colère et de son écriture !
Ne concevoir l’œuvre de Proust que dans la seule description sociale de son époque et de son milieu, c’est manquer son propos. DSC01528Et Eric Chartier a très bien compris que l’apport fondamental de Proust, s’il est aussi celui-ci, le subsume. Les mondanités font la matière de la recherche du temps perdu. Faire entrer le plat des mondanités dans la profondeur du langage, de la mémoire par l’anamnèse. Correspondance avec citation clef du film de Godard. Proust, fabrique de mémoire. Il ne la restitue pas. Proust est du temps de Bergson et d’Einstein quand même. Espace et temps bougent. Au passage, petit clin d’œil à François Bon et à son « Proust est une fiction » dont il faudrait parler abondamment. Où François Bon prolonge la démarche de Proust. En parler un jour, peut-être…

Avant d’entrer au théâtre, nous avons fait avec une amie praguoise le tour de l’Ile. D’abord par le quai Bourbon, qui débouche à la pointe Ouest de l’ile sur la petite place Louis Aragon… On pense alors à Aurélien et à l’inconnue de la Seine, cette jeune noyée non identifiée dont le masque mortuaire supposé être le sien hante le roman d’Aragon et de bien d’autres œuvres littéraires, dont « Épaves » de Julien Green. Une fois, j’avais demandé à Jean Ristat s’il arriva qu’Aragon échange avec Green. Ils étaient voisins, ils se saluaient tout juste du « bout du chapeau » lorsqu’ils se croisaient parfois, chacun sur un trottoir ! Ce qui amusait beaucoup Ristat. On comprend bien, affaire de génération sans doute. Cette réponse me glaça. J’aimais tellementDSC01572 les deux Maîtres dans ma jeunesse. Ma fiction de lecteur ? Faire un pont entre les polarités d’un même monde peut-être.
Avec cette affaire de la belle inconnue de la Seine et du masque supposé être le sien, remonte en moi le souvenir de Camille Claudel et du petit masque de plâtre, qui lui n’est ni mortuaire ni putatif mais tellement émouvant, qu’en a fait Rodin. Vu la veille à l’exposition documentaire Paris 1900, au Petit Palais. A l’opposé dans la salle, le buste solide et imposant de Rodin réalisé par Camille. On sent là, après avoir mesuré la fragilité de la force de Camille comme contenue dans son masque, en contre-point, l’amour de Camille mais aussi certainement la peur, l’effroi qu’elle ressent face à la force virile et masculine de son amant et qu’exprime la sculpture qu’elle en fait.decembre 2010 016 Et aussi justement, quai Bourbon à l’Ile Saint-Louis, on passe devant l’atelier de Camille Claudel. Plaque sur la façade. Une inscription, citation de Camille, « il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ».
La veille, vu dans les salons du Grand Palais, le monumental « Guerre et Paix » de Portinari. L’exposition se termine le 9 Juin. Peintre brésilien peu connu, mais dont l’œuvre monumentale s’expose en permanence habituellement à New-York au siège de l’ONU. Elle a été créée d’ailleurs à la commande de l’organisation mondiale. Sur place, des travaux ont nécessité que l’œuvre soit déposée et ainsi permis qu’elle puisse circuler, d’abord au Brésil toute une année puis à Paris, seule ville européenne où elle est accueillie pour quelques jours. Retour ensuite à l’ONU pour sa réinstallation. Quelques grincheux déplorent l’accrochage parisien. Une musique virant à la sacralisation, il est vrai, accompagne la présentation de l’œuvre. C’est discutable mais ne détourne tout de même pas le sens de ce que l’on voit. On peut juste regretter que cela le souligne de façon trop ostentatoire. On peut légitimement préférer un vrai silence à la musique pourtant belle d’Heitor Villa-Lobos. Et si il y a musique, c’est bien celle-ci qu’il faut. L’autre critique est plus contestable, elle consiste à attaquer un dispositif lumineux judicieux permettant une bonne vision complète et pédagogique de l’œuvre, dans ses détails, sans jamais altérer la vision d’ensemble. Peut-être cela rend-t-il quand même l’assistance un peu bavarde. J’aimerai en parler plus, particulièrement en miroir avec le Guernica de Picasso, ou avec son propre « Guerre et Paix » peint à la Chapelle du château Vallauris. Le 11 septembre 2001, lors des attaques et de l’effondrement des tours du World Trade Center à New-York, mon esprit avait fait tout de suite retour sur le Guernica de Picasso. J’avais pensé à Guernica, alors que nos écrans nous laissaient sous la déferlante d’images en cascades et en boucle, en fin de compte assez irréelles. Où Picasso donnait à voir en profondeur, faisant d’un évènement un avènement, ce que la télévision livrait en plat. Guernica était dans ma tête comme l’icône de ce que je voyais sur l’écran. Je ne connaissais alors rien de Portinari. Sans doute alors aurai-je songé à lui, sachant de plus que son œuvre est accrochée à l’ONU. Là encore, c’est dans la mise en profondeur du plat, non dans la représentation, qu’on est au monde.

Volonté de partager ces sortes de notations sensibles, qui naissent en nous, selon les aléas des moments musicaux de la vie de l’esprit, alors que nous sommes submergés ou, au contraire, comme vidés par ce que la rencontre révèle en nous. Dehors/Dedans. Sorte d’assomptions, de révolutions que provoque en nous l’irruption des métamorphoses du sensible. Nous ne sommes pas qu’émus, nous sommes surtout troublés par de nouvelles formes d’émotions qui naissent en nous et dont le travail de l’art réveille l’alphabet. Jean-Pierre Burdin

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Coup de foudre

– « Ah ! Rodolphe, quel plaisir depuis le temps ! Entre, je t’en prie »

Pierre suit son invité jusqu’à la salle à manger. Dans le coin salon, une femme dispose les verres sur une table basse. Elle se redresse et se tourne vers les deux hommes.
– « Noëlle, ma compagne », annonce Pierre.
aperoElle s’approche de Rodolphe. Ils se fixent quelques secondes, se saluent.
– « Ne restez pas comme ça. Je vais vous débarrasser de votre blouson. Je le dépose dans la chambre ».
– « Merci, vous êtes aimable ».
– « Allons, allons, pas de chichi entre vous », coupe Pierre. « Faites-moi le plaisir de vous tutoyer. Allez, installe-toi-là, mon vieux Rodolphe. On va trinquer à nos retrouvailles. Je n’en reviens pas encore. C’est quand même dingue, après tant d’années, de se retrouver comme ça à Paris, dans un grand magasin ! »

Pendant l’apéritif, puis au cours du repas, Pierre raconte l’histoire de son amitié avec Rodolphe dans un flot de paroles ininterrompues. Tout excité par l’évocation de ses souvenirs, il monopolise la parole, laissant à peine le temps à Rodolphe d’acquiescer ses propos au sujet de telle ou telle anecdote : il semble avoir quitté la pièce pour rejoindre le monde de son adolescence.
Noëlle et Rodolphe s’observent. Discrètement, ils se cherchent des yeux. Leurs regards se croisent, se fuient, se retrouvent. Au fil de la soirée, s’accroît le trouble qui s’est installé entre eux depuis la première seconde.

Après le dessert, Noëlle se lève.
– « Excusez-moi, je m’absente cinq minutes. Un coup de fil important ».
– « Ah bon, c’est si urgent que ça ? », interroge Pierre.
– « Oui, j’ai un renseignement à demander à ma mère. Tu sais, pour le repas de samedi prochain ».
– « Ah oui, c’est possible »

apero5Durant son absence, Pierre ne peut s’empêcher de questionner Rodolphe à son sujet.
– « Comment la trouves-tu ? Elle est belle, n’est-ce-pas ? »
– « Oui, très »
– « C’est drôle, d’habitude elle est plus dynamique. La fatigue sans doute. Elle travaille beaucoup. D’ailleurs en parlant de travail, je pense à une chose d’un seul coup. Tu vas voir que la vie est curieuse parfois. Figure-toi que tu aurais pu la rencontrer ! »
– « Ah bon, et quand ? »
– « Quand tu étais serveur dans cette brasserie de la place Hébert. A cette époque, elle était employée dans une imprimerie de Cap 18. Tu l’as peut-être croisée d’ailleurs.
– « Tu sais il y a 10 ans, et je n’y suis resté que quelques semaines. Alors… »

De retour, Noëlle propose de passer au salon pour le café.
– « Non merci, pas pour moi », répond Rodolphe. « D’ailleurs, je ne vais pas m’attarder. J’ai eu une longue journée. Je suis vanné ».
– « Ah, c’est dommage », s’attriste Pierre, « mais je comprends. Noëlle n’a pas l’air en forme non plus. Je n’insiste pas. J’espère qu’une prochaine fois, vous serez mieux disposés ».

apero6Une fois dans la rue, Rodolphe cherche son paquet de cigarettes dans la poche de son blouson. Il sent une feuille de papier pliée, l’ouvre. Dessus, un numéro de téléphone portable et quelques mots griffonnés : « Je ne t’ai jamais oublié. Ce soir, de nouveau tu as mis le feu en moi. Appelle-moi, je veux te revoir le plus vite possible. Noëlle ». Philippe Gitton

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Duras, la vie en écriture

Romancière, dramaturge, scénariste et réalisatrice de cinéma, Marguerite Duras n’aura en fait connu qu’une vie, celle de l’écriture. A l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, retour sur une figure mythique de la littérature.

 

Écrire, reprendre, puis réécrire encore le même texte à intervalles réguliers, ou quelques décennies plus tard, sous forme de scénario de film ou de pièce de théâtre… Mieux même, presque renier « L’amant » au succès planétaire pour en proposer en quelque sorte une nouvelle version, « L’amant de la Chine du Nord » : ainsi va la vie pour Marguerite Duras, la vie est un roman, surtout pas un rêve comme elle s’en défendra en permanence, sa propre vie sans cesse revisitée sous sa plume devient elle-même un roman !

duras11914 – 1984, deux dates qui ne sont pas seulement balises anodines pour de quelconques anniversaires : celui du centenaire de la naissance de Marguerite Duras, celui du trentenaire de la publication du fameux « Amant »… « Pour certains, ce n’est qu’un visage, pour d’autres ce n’est qu’une voix », écrit Gilles Philippe aux premières lignes de la préface qui ouvre l’édition complète des œuvres de l’auteur d’« Hiroshima mon amour » dans la célèbre collection de la Pléiade, « pour beaucoup ce n’est qu’un titre, « Un barrage contre le Pacifique », par exemple, ou encore « L’amant », presque aux extrémités d’un travail d’écriture qui semble fermer sa propre boucle »… Entre les deux, qu’ils soient dates de référence ou titres d’ouvrages, les faits communs et durablement marquants ? L’Indochine comme décor naturel et fondamental dans l’imaginaire de la future romancière, le poids de la figure de la mère dans l’inconscient de la petite Marguerite née de son vrai nom Donnadieu à Giadinh près de Saïgon, la place des hommes – amants ou amis, compagnons ou mari – autour ou au cœur de son œuvre littéraire, cinématographique ou théâtrale ! Dès sa plus tendre enfance, Marguerite Duras a l’amour des mots, de la nature, des odeurs et de la lumière, telle celle du soleil couchant sur les vagues du Pacifique. Tous ses livres et ses films en témoignent : descriptions concrètes, cadrages naturalistes… L’image ou le mot, chez elle, semblent toujours porteurs d’une matérialité affichée, d’une puissance physique notoire, « La vie matérielle », pour paraphraser le titre de l’un de ses livres, ne lui est assurément point étrangère : Marguerite adore mettre la main à la pâte, qu’il s’agisse de couture, de cuisine ou de composition florale !

duras6Mieux encore, l’enfant sait ce que veut dire une enfance pauvre, à défaut d’être misérable. En Indochine, la famille Donnadieu ne compte pas parmi l’aristocratie des colons, même si elle se doit de la fréquenter et de présenter bonne figure : le père est directeur d’école, la mère institutrice… La gamine n’a que sept ans, lorsque le chef de famille décède. La mère, outre son métier d’enseignante, achète une concession. Flouée par l’administration coloniale : il s’avère impossible d’y planter quoi que ce soit, l’océan balaie tout de sa puissance tumultueuse en dépit de la construction d’un hypothétique barrage, sans cesse rompu et rebâti jusqu’à la ruine de sa propriétaire… Pour survivre, le fameux amant rencontré sur le bac qui monnaie ses faveurs, avec le consentement de la mère et du grand frère malgré les insultes et les coups : fiction ou réalité ? « L’historien s’y perd. Le public un peu averti ne se fie à rien. Il apprécie. Ou pas », souligne Christiane Blot-Labarrère, l’auteure de l’album Duras nouvellement paru lui-aussi à la Pléiade et collaboratrice à l’édition des Œuvres Complètes, « sans trêve, l’écrivain réinvente ses routes. Pouvoir d’un style dans lequel ni l’émotion ni la folle du logis ne font défaut ». Souvenirs, souvenirs de ce pays natal, patrie d’eaux, « J’ai des souvenirs… ah ! Plus beaux que tout ce que je pourrai jamais écrire », confesse Marguerite Duras… De souvenir en souvenir, de livre en livre, de film en film, du « Barrage contre le Pacifique » qui ne scellera pas la réconciliation entre la mère et la fille à « L’amant » et son double, il en ira souvent ainsi : des écrits sans cesse revisités, remodelés, réinterprétés par la plume ou sous une autre forme, cinématographique ou théâtrale.
Au début des années 30, elle débarque à Paris, à Vanves plus précisément… Pour suivre des études de droit et décrocher en 1937 un diplôme d’études supérieures en économie politique ainsi qu’un autre en droit public ! La jeune femme n’en tire gloire en dépit de sa réussite dans un milieu universitaire essentiellement masculin, son rêve est ailleurs, même si elle a toujours eu le mot en horreur, – « Le mot dont j’ai le plus horreur dans la langue française et, je pense, dans toutes les langues, c’est le mot rêve… Parce que c’est le grand alibi, le rêve, de la pensée » -, son ambition plutôt : écrire ! L’opportunité lui en est offerte en 37, lorsqu’elle entre comme auxiliaire au Comité de propagande de la banane française dans le cabinet de Georges Mandel, alors ministre des Colonies. En 1940, sort chez Gallimard « L’empire colonial » coécrit par Philippe Roques et Marguerite Donnadieu. Un livre bien dans le ton de l’époque à la gloire de la Mère Patrie qui « a appliqué dans ses colonies tout ce qu’elle tenait à la disposition de l’humanité », le seul livre d’ailleurs signé de son patronyme. Tous les autres le seront de celui de Duras, le nom d’un gros bourg du Lot-et-Garonne près duquel s’est éteint son père. Un livre qu’elle reniera plus tard, il n’empêche, la plume est trempée, plus jamais elle ne s’asséchera… Dans la biographie que Laure Adler lui a consacrée, le lecteur découvre avec ravissement ses petits bonheurs et grands malheurs de néophyte en écriture, écartelée entre les avis littéraires contradictoires de son mari et de son amant qui lui reprochent un style copié sur les auteurs américains alors à la mode, Hemingway et consorts ! Deux hommes qui s’apprécient et qui compteront durablement tout au long de sa vie, Robert Antelme et Dionys Mascolo, même après son divorce d’avec le premier et sa rupture avec le second, père de son fils Jean… Elle intrigue, plaide sa cause auprès du cher Gaston, rien n’y fait et Gallimard refuse le manuscrit. Qu’importe, elle se satisfait de l’avis de Queneau alors grand ordonnateur chez le prestigieux éditeur, « écrivez, ne faîtes que ça », en 1943 paraît chez Plon le roman « Les impudents ».

duras2A la libération, c’est la consternation avec la découverte, concrète, des camps de la mort. Surtout avec le retour de Robert Antelme qui survécut à Dachau, un mort vivant… De son expérience, quelques années plus tard, il en fera un livre bouleversant, « L’espèce humaine », tragique et intense témoignage sur ce que fut la barbarie orchestrée par les nazis… L’un et l’autre étaient engagés dans la Résistance, membres du réseau de François Mitterrand, le Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés. Un engagement qui scellera la complicité entre l’écrivain et le futur président de la République ! « En 1944, son sens de l’injustice sociale la pousse à adhérer au Parti communiste français », rappelle Christiane Blot-Labarrère. Membre de la cellule Saint-Germain-des-Prés, un joli quartier pour des « cocos » ( !), elle participe à toutes les réunions et manifestations, vend l’Huma au porte à porte, y entraîne mari et amant, et même… sa concierge d’immeuble, la seule prolo du quartier ! L’idylle ne fera pas long feu, du trio elle est la première à être exclue six ans plus tard, en 1950, en raison de sa manière de vivre et de désaccords politiques. L’amertume pointe, « quand ils m’ont exclue, c’était une tentative d’assassinat ». Pourtant, elle n’en démord pas, « je sais qu’il n’y a pas d’autre voie que le communisme », confesse-t-elle bien des décennies après l’événement. Et en 1960, elle sera toujours aussi combative contre la guerre d’Algérie, faisant partie des signataires du Manifeste des 121. A la barre du procès du réseau Janson, sa déposition est nette : « A combien de morts estimera-t-on que le peuple algérien a bien fait la preuve qu’il veut être libre ? ». Et l’on retrouvera Duras au rendez-vous de mai 68, à celui de mai 81…

duras3Roman, roman, vous avez dit roman ? Peut-être pour « Les impudents » le premier, qu’elle jugera manqué et dont elle s’opposera à la réédition jusqu’en 1992, mais pour le reste de son œuvre ? Marguerite Duras a toujours violemment refusé qu’on l’affuble du vocable de romancière ! « C’est le mot d’« écrivain » que Marguerite Duras a le plus volontiers utilisé pour parler d’elle-même », souligne Gilles Philippe, enseignant de stylistique à la Sorbonne. Et de poursuivre : « Écrivain de romans, concédera-t-elle un jour. Mais qu’on ne s’y trompe pas : « écrivain » n’est pas pour Duras un mot ouvert. Il ne recouvre pas, de façon commode, toute une série d’activités : on n’écrit pas des livres comme on écrit pour le théâtre ou pour le cinéma, encore moins pour les journaux. Car être « écrivain » pour Duras, c’est bien écrire des « livres ». Et pas n’importe où, exclusivement à sa table de travail, aurait ajouté l’auteur d’« Hiroshima mon amour », le film réalisé par Alain Resnais et le premier scénario à être publié, et du « Square », une pièce de théâtre qui fut d’abord un livre… « Si « roman » figure sous le titre, c’est par étourderie de ma part, j’ai oublié de signaler qu’il fallait l’enlever », déclare Marguerite Duras dans un entretien à L’Express en 1956, « et puis des critiques ont dit qu’il s’agissait là de théâtre, qu’il ne fallait pas s’y tromper »… Naïveté feinte, cabotinage de gens de plume ? Non, à cette date, sincérité oblige, la notoriété n’a pas encore cédé la place à la célébrité, Duras n’est pas encore devenue la Duras qui parle d’elle-même à la troisième personne…
Pour s’en convaincre, il suffit au lecteur de plonger dans « Le livre dit, entretiens de Duras filme » ! Rassemblés et présentés par Joëlle Pagès-Pindon, agrégée de lettres classiques et collaboratrice à l’édition de la Pléiade, des entretiens jubilatoires datant de 1981 et jusqu’alors inédits, où Duras s’exprime librement sur son travail, l’écriture, le théâtre, le cinéma… « Être écrivain, c’est une fonction comme… C’est aussi dangereux que d’être un promoteur immobilier, un député… je suis un écrivain parce que ça me plaît. Tout d’un coup, un matin, j’aime bien aller sur la plage, comme ça, sortir, tu vois – oui, aimer même tu vois. C’est ça, être un écrivain ». Et la spécialiste de commenter ces entretiens en des termes fort puissants et justes au fil de sa préface à l’ouvrage : « Péremptoire et fragile, provocante et attendrissante, séduisante et irritante, Marguerite Duras irradie d’intelligence, vouée toute entière à l’exigence qui la constitue : écrire – par le texte, par l’image, par la voix ».

duras4Les mots sont lâchés : texte, image voix ! Duras n’aura fait qu’une seule et même chose durant toute sa vie, qu’elle soit à la plume ou à la caméra : écrire, écrire encore et toujours… Tout le reste n’est qu’anecdote, parfois sulfureuse tel son article dans le journal Libération en 1985 à propos de l’affaire Villemin, tantôt narcissique pour le rejet de « L’amant », le livre comme le film de Jean-Jacques Annaud, qui lui valut pourtant le Prix Goncourt en 1984 et une reconnaissance internationale alors qu’elle l’avait raté de peu en 1950 pour « Un barrage contre le Pacifique » ! Yonnel Liégeois

En savoir plus :
– « Marguerite Duras », par Laure Adler. Une magistrale et imposante biographie, Prix Femina Essai en 1998. Une somme écrite avec autant d’amour que de justesse (Folio Gallimard, 950 p., 12€30).
– « Marguerite Duras, l’écriture de la passion », par Laetitia Cénac. Un superbe album, entre texte et photos, qui dévoile l’écrivain engagé dans les combats de son temps (Ed. La Martinière, 224 p., 32€).

Duras en son théâtre
Un double événement au Théâtre de l’Atelier : à l’affiche chaque soir, deux des plus belles pièces de Marguerite Duras mises en scène par Didier Bezace, l’ancien directeur du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, « Le square » et « Savannah Bay » !
savannah-bay-le-squareDeux duos, magnifiques de présence sur le plateau : Clotilde Chollet et Didier Bezace en personne pour la première, Anne Consigny et la sublime Emmanuelle Riva dans la seconde, aussi belle et émouvante qu’au temps d’« Hiroshima mon amour », le film écrit par Duras et réalisé par le grand et regretté Alain Resnais… Dans l’une et l’autre pièce, il y est question d’amour, de solitude, de blessures inavouées. Duras nous entraîne au cœur même de l’errance des sentiments dont elle fit si souvent l’expérience dans sa propre existence.
Un homme et une femme se rencontrent par hasard dans un « Square » : les silences et non-dits comptent autant que les dialogues échangés, fatuité des mots et pureté de la langue. Une grand-mère et sa petite fille apprennent à se connaître et se reconnaître, naître et renaître à l’autre au sens premier du terme, tentent de s’apprivoiser : magie de l’instant retrouvé, du temps partagé !
Une mise en scène épurée à l’extrême, où la langue habite la scène autant que les interprètes, tous exceptionnels : c’est beau, c’est fort, c’est poignant quand l’humour et le tragique se déclinent avec autant d’intelligence et de talent. A ne pas manquer !
Jusqu’au 05/07, à 19H et 21H, au Théâtre de l’Atelier (1 place Charles Dullin, 75018 Paris. Tél. : 01.46.06.49.24).

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Absences

Dernier dimanche de septembre, un beau ciel d’automne enveloppe Paris et le marché couvert de La Chapelle. Baignées de soleil, les rues piétonnes invitent les gens du quartier à la flânerie. En compagnie de leur fils Thomas, Joëlle et Mathieu sortent du marché. À deux pas, une chanteuse et son orgue de barbarie : au répertoire, Édith Piaf ! Sa voix forte et rauque résonne dans la ruelle.

Absence1– « Je crois que nous avons tout ce qu’il nous faut », lance Joëlle, « je vais en face acheter le pain ».

– « Je t’attends ici, j’écoute la chanteuse », répond Mathieu, « tu restes avec moi, Thomas ? » En guise de  réponse, le bambin prend la main de son père.

 

Soudain, une main sur l’épaule, Mathieu se retourne.

– « Salut, comment vas-tu depuis le temps ? », demande l’homme d’une quarantaine d’années.

– « Euh, bien, merci ».

– « Tu habites le quartier, alors ? »

– « Euh oui. Ça fait un moment ».

– « Ah bon. Moi, c’est tout récent. J’ai emménagé en juin dans un petit studio. Je viens de divorcer. Le quartier a l’air sympa ».

– « Euh, oui oui, ça s’est pas mal amélioré depuis quelques années. Des nouveaux commerces, la rue piétonne, tout ça… »

– « Dis voir Mathieu, justement, tu n’aurais pas un bon restaurant à me conseiller dans le coin ? »

– « Bah, il y a un resto Hindou rue Philippe de Girard, à deux ou trois rues d’ici. Un couscous rue Pajol, pas loin non plus et le roi du café en face de la bouche de métro. Sinon… »

Absence2– « Bon, merci. Écoute, je ne m’attarde pas, je dois récupérer des gens à la gare du Nord. Je les accompagne au restaurant à midi. Bien content de t’avoir revu. On va peut-être se croiser de nouveau, maintenant que nous sommes voisins. A bientôt, Mathieu ! »

– « Euh, oui, bien sûr. Au revoir, bon dimanche ».

 

Mathieu observe l’individu s’éloigner, puis il se retourne pour écouter la chanteuse. Joëlle le rejoint. Une autre chanson et puis, la pause. L’interprète présente le creux d’une casquette aux spectateurs.

 

– « Bon, on y va », souffle Joëlle, « on a des invités à midi »

– « Euh, oui, bien sûr », répond Mathieu.

– « Tu as rencontré un copain ? »

– « Pourquoi tu me demandes ça ? »

– « Bah, je t’ai vu discuter avec un type pendant que je patientais pour le pain »

– « Ah oui, alors ça c’est drôle, impossible de me rappeler qui est ce mec. Pourtant il a l’air de bien me connaître, il m’a appelé par mon prénom ! »

– « Arrête, tu plaisantes ? »

– « Non, non. Je t’assure, sa tête me dit vaguement quelque chose, mais pas plus »

– « Mathieu, tu déconnes, j’espère », réplique Joëlle, l’air inquiet.

– « Ah non, pas du tout. En plus, ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, ce genre de truc. C’est marrant »

– « Comment ça, c’est marrant ? Tu rencontres un type, tu discutes avec lui, tu n’es pas foutu de savoir qui c’est et tu trouves ça marrant ? »

– « Bah ouais, c’est drôle. Je pense que c’est dû à la surcharge d’informations. Au bout d’un moment, y’a saturation ! »

– « N’importe quoi », s’emballe Joëlle. « Tu te rends compte de ce que tu dis ? À cause de trop d’informations, ce serait normal de ne plus savoir à qui on parle ? »

– « Ça va, Joëlle, je n’ai pas dit ça. La vie moderne est tellement chargée, ce n’est pas étonnant que parfois on ait de petites absences ! »

– « En tous les cas, les effets de la vie moderne ne se font pas sentir sur tout le monde ! Ton copain, il t’a bien reconnu, lui ! »

– « Oui bien sûr, je suis parfois un peu rêveur »

– « Et tu te contentes de ça comme explication ? Mais c’est grave, Mathieu. Il faut absolument que tu consultes. Des maladies sérieuses commencent toujours par ce genre de symptômes ! »

– « Ah ça y’est. Tout de suite. Tu veux que je réserve une place dans un établissement de traitement d’Alzheimer ? », lance Mathieu en riant.

– « Vas-y, rigole. Moque-toi de moi »

– « Allez Joëlle, détend-toi. Tu accordes trop d’importance à des détails insignifiants »

Absence3– « Tu es complètement inconscient, Mathieu. On en reparlera avec Pierre et Monique tout à l’heure. Je suis certaine qu’ils seront de mon avis »

– « Si ça te chante. Et après, si le diagnostic est confirmé : on appelle les urgences dès cet après-midi ou on attend pour voir si ça se dégrade ? »

– « Bon, ça va. On ne parle plus de ça. Il n’y a pas moyen de discuter avec toi »

 

Sur ces derniers mots, la petite famille quitte le passage piéton. Ils marchent en silence. Soudain, Mathieu s’arrête, net. Il  prend le bras de Joëlle, la regarde droit dans les yeux.

 

– « Depuis un moment, il y a un petit garçon qui nous suit », lui dit-il d’un ton grave. « Il me tient par la main et m’appelle papa. Tu le connais, ce gamin ? »

– « Ce que tu peux être con, quand tu t’y mets ! »

Philippe Gitton

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Rossignol, une plume de terrain

Drôle de titre pour un livre, « Notre usine est un roman »… Qui, pourtant, porte bien son nom, disponible désormais en édition de poche ! Sous la plume de Sylvain Rossignol, l’histoire romancée des salariés de Sanofi-Aventis contre la fermeture de leur Centre de recherches pharmaceutiques installé à Romainville.

 

 

usineAnnick est une femme heureuse. Émue de tenir entre ses mains le dernier né du centre de recherches  de Romainville, bien après son démantèlement : un bouquin, « Notre usine est un roman », à la couverture estampillée d’une usine couleur rouge vif. Presque un emblème pour ces salariés, du bleu de travail à la blouse blanche, qui se sont battus éprouvette en main contre la fermeture de ce fleuron de la recherche pharmaceutique implanté en France depuis de longues décennies, en Seine Saint Denis plus précisément. Ancienne technicienne en labo de recherche, militante CGT peu de temps après son embauche dans les années 60, Annick Lacour était fière d’appartenir à la maison Roussel Uclaf. Une entreprise familiale et paternaliste, certes, mais une boîte cependant où les enjeux de la recherche  pharmaceutique et de la santé publique passaient avant tout. Du scientifique au salarié employé à la “ ferme ” où vivaient chevaux, vaches, cochons et rats de laboratoire, le maître mot était à l’identique : “ le malade n’attend pas ” ! Jusqu’à ce que le groupe soit racheté par Sanofi-Aventis, jusqu’à ce que la course au profit l’emporte sur celle de la recherche de nouvelles molécules, jusqu’à ce que le site de Romainville et ses équipes performantes soient démantelées, les éprouvettes cassées, les salariés licenciés en 2006.

 

En l’honneur d’une date anniversaire de création d’une entreprise ou au lendemain d’une fermeture de site, il n’est pas rare que paraissent nombre d’ouvrages tentant de retracer l’histoire d’un lieu de production ou de la lutte de ses salariés. À l’initiative de la direction ou du comité d’entreprise, des livres illustrés parfois, instructifs souvent, bien documentés toujours… Et pourtant, outre la mise en pages qui laisse à désirer dans la majeure partie des réalisations, les succès éditoriaux sont rares car il leur manque fréquemment l’essentiel : la chair et la chaleur humaines, des acteurs vivants qui travaillent et luttent, rient ou pleurent au gré des circonstances et des saisons de labeur. Or, tel n’est pas le cas avec « Notre usine est un roman », telle est l’incroyable et incontournable bonne surprise à la lecture de cette épopée moderne ayant la zone industrielle de Romainville pour terrain de jeux et de luttes ! 

C’est l’association des anciens, “ RU ” comme Résistance universelle, mandatée par le comité d’entreprise, qui a eu l’idée de confier archives et paroles des salariés au jeune écrivain Sylvain Rossignol. Qui, de ce matériau d’une richesse insoupçonnée, a tiré un vrai roman, une authentique saga passionnante et émouvante de plus de 400 pages.

 

SylvainComme le rapportait en son temps le quotidien Le Monde, dans son édition littéraire et non en pages « Social », l’auteur a su composer « une ample fresque qui, de 1967 à 2006, dessine les destins de Gisèle, l’émouvante conditionneuse – incarnation de « l’âme ouvrière » de l’usine -, mais aussi ceux de Franck, Dino, Marie-Laure, Isabelle et Chantal ». Ainsi, au prisme de quelques portraits choisis d’une intense humanité de laborantins, techniciens, chercheurs et acteurs syndicaux, Sylvain Rossignol tisse une fabuleuse toile d’une lecture envoûtante. « Ce n’est pas un livre de souvenirs, mais de rencontres et de solidarités. Je suis émue de retrouver entre les lignes mon Usine 4, l’ambiance des labos de recherche et de la lutte syndicale », reconnaît Annick avec fierté. « Sylvain a fait un vrai travail de romancier. De la belle ouvrage. Je vais proposer le bouquin à mes enfants, pour qu’ils portent à leur tour un regard sur cette tranche d’histoire ». Pas un banal document sur un territoire ouvrier, un vrai roman avec rebonds, suspens, coups de cœur et coups de gueule, grands drames et petits bonheurs, fous rires et pleurs…

« Mon projet, partagé avec les salariés de Romainville lorsqu’ils m’ont fait la proposition d’écrire leur histoire ? Montrer le travail, pas le démontrer », souligne avec justesse Sylvain Rossignol qui s’est lancé dans l’aventure sans trop savoir où elle allait le conduire. Expert « conseil » sur les conditions de travail, le jeune auteur n’avait publié jusque là que quelques nouvelles dans des publications collectives. Aussi, est-il étonné que l’on pense à lui pour cet exercice de plume… Créée en 2005 sous l’égide du comité d’entreprise, l’association « RU » lui confie officiellement la mission : raconter l’histoire de cette grande entreprise que fut Roussel Uclaf durant près d’un demi siècle à Romainville.

 

CarteTel le “ Dardenne ” du cinéma caméra à l’épaule, Sylvain Rossignol est donc parti à la rencontre des anciens de Romainville stylo en main. Réalisant une soixante d’entretiens, transformés en autant de fiches thématiques. « Leurs paroles étaient criantes de vérité. D’où mon idée d’en faire une histoire au présent, de traduire leurs mots en une œuvre de fiction en resserrant l’action et l’intrigue autour d’une dizaine de personnages, en mêlant affects et analyses plus élaborées ». Au final, pari risqué mais pari gagné, l’ouvrage n’occupe pas seulement les colonnes de la chronique sociale, « Notre usine est un roman » fait la une des suppléments littéraires et alimente l’enthousiasme des critiques spécialisés ! « Le travail, en tant qu’objet romanesque, est encore trop souvent absent de la littérature, je suis donc heureux et fier que le livre trouve aussi son public parmi les habitués des pages littéraires des journaux et magazines », reconnaît Sylvain Rossignol en toute simplicité. Quand le travail se révèle autant plaisir de lecture, d’aucuns sont autorisés à penser qu’ils ont croisé là une plume prometteuse. Qui récidivait deux ans plus tard, en 2010, en publiant « Carte de fidélité » : la vie contrariée de Noémie, caissière dans un supermarché. Le quotidien romancé de ces salariés aux horaires de travail éclatés, à la vie morcelée, à l’avenir en pointillé. De la littérature « sociale » selon le discours convenu, avant tout et surtout « le roman vrai de la société française » pour paraphraser Pierre Rosanvallon en sa collection des « Invisibles ». Yonnel Liégeois

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Rosanvallon et les invisibles

Sociologue et historien des idées, professeur au Collège de France, Pierre Rosanvallon dirige avec Pauline Peretz une nouvelle collection qu’ils ont créée au Seuil, « Raconter la vie – Le roman vrai de la société française ». Une initiative éditoriale, couplée avec un site internet au titre éponyme. Un travail d’intelligence collective pour faire reculer la société de défiance par connaissance mutuelle.

Dans un ouvrage de quatre-vingt pages tout au plus, la journaliste Eve Charrin nous embarque dans le quotidien des chauffeurs livreurs, hommes et femmes, qui ravitaillent nos villes. Ici, Paris et sa périphérie… « La course ou la ville » est un petit reportage au ton vif. Ces chauffeurs livreurs, on les suit à toute vitesse, plus souvent encore nous les voyons pris dans les embarras de Paris qu’on leur reproche tant de provoquer.  Ils sont sous le règne de l’urgence absolue, de la norme, du GPS, du carnet de route électronique, des contraintes de circulation et de stationnement, d’injonctions paradoxales. On entend leurs propos, on éprouve leur patience, on serre nos poings avec eux.

Nous sommes saisis par l’exercice difficile de leur métier : oui, c’est bien un métier avec ses savoirs,  savoir-faire et savoir-vivre !  Pas facile. On entre en empathie. Tout simplement, on comprend. On découvre l’évolution actuelle de la profession, ses conditions d’exercices : nouveau gabarit des véhicules, réaménagements urbains, nouvelles technologies et normes.  Il y a aussi le mouchard télé-électronique qui contrôle en temps réel itinéraires et horaires… la courseCe qui laisse peu de place à l’autonomie de pensée et de mouvement alors que, dans le même temps, elle est requise par le travail réel ! Bah…, avec tout ça on se débrouille et ça marche ! Pourtant on ne triche pas avec la consigne, on joue intelligemment avec elle ! Le lecteur sourit  même parfois parce que c’est rusé : « tiens ça je n’y aurais pas pensé ! ».

On pleure peu en lisant ce livre. Nous apitoyer n’est pas son ressort. Ce qu’il veut nous faire éprouver, c’est d’abord la force de résistance : l’inventivité et l’imagination quotidienne pour bien « faire son boulot » quoiqu’il en coûte ! Et la souffrance vient  que cela ne soit pas vu, reconnu et même parfois méchamment nié, d’être comme transparents, invisibles. Nous ne parlons pas seulement là de l’absence du regard que porte sur votre travail le patron, – d’ailleurs Farid Zeitouni, l’un des chauffeurs, n’est-il pas son  propre employeur ? -, mais  peut-être pire,  de celui des clients et des populations des quartiers.

Imagination et réactivité dans des situations inattendues, rapidité et intelligence des gestes, attitudes et comportements revendicatifs nouveaux, expressions imagées et bien parlantes, transmissions de combines, ébauches de nouvelles solidarités, stratégies professionnelles, mais aussi syndicales plus malignes. L’action syndicale ici cadre heureusement peu avec le pesant et correct militantisme auquel nous nous sommes habitués ! Nous sommes loin du discours  militant où l’on ne parle que la langue recuite, redondante d’une opinion reçue d’ailleurs. « Pour voir loin, il faut y regarder de près », professait Pierre Dac avec humour et intelligence. Voilà ce que justement nous offre ce livre : voir au plus près !  Il fut un temps où l’ancien ministre Jack Ralite, homme de culture, parlait de « l’expert du quotidien ». Nous y sommes. Ce texte nous livre l’expertise sensible des chauffeurs-livreurs. Cette expertise n’est pas destinée aux seules sociétés « savantes », politiques, syndicales ou médiatiques, elle s’adresse à nous tous, à tout un chacun. Elle est destinée à se tisser à d’autres textes venant d’autres espaces délaissés, de ces lieux auxquels on n’attache pas d’intérêt où vivent et travaillent des « invisibles ». Ceux dont on ne fait pas cas, par défiance ou méfiance, autrement qu’en les stigmatisant.

On l’aura compris, ce livre ne nous enferme pas dans le monde clos de la logistique urbaine et du « dernier kilomètre », qu’il nous faudrait examiner avec un regard d’entomologiste ! Il s’agit ici de mettre en mouvement le lecteur en le décentrant de son propre monde,  en lui ouvrant l’ouïe et la vue sur des espaces et des mondes inconnus, en le libérant de préjugés pour qu’il en découvre les richesses insoupçonnées. Pour lui donner confiance et prise sur le réel. Et qu’il fasse société. Une puissance d’entrainement !« La course ou la ville » est parfaitement écrit. Une plume alerte, délivrée de tout préjugé, tout en demeurant au plus prés du langage immédiat de la vie. Ce qui l’éloigne des affres doloristes où tombent trop souvent les témoignages bruts, voire de nombreuses investigations, qui n’en sont d’ailleurs pas, à prétention journalistique lorsqu’elles se fondent plus sur une « vérité » préconstituée que sur le risque pris  de la recherche. Grâce à cette prise du réel par l’écriture, à sa force sensible, l’ouvrage tient et nous emporte. On trouvera également  en trois ou quatre pages, en fin de volume, quelques définitions et chiffres clefs présentant la profession de manière succincte, mais ici suffisante, pour permettre une nécessaire contextualisation. 

Ce petit livre n’est évidemment pas exhaustif, il n’exclut pas d’autres apports que pourraient être ceux d’une approche plus littéraire ou d’une démarche de type plus scientifique. parlementLe projet éditorial de la collection, au contraire, entend favoriser le croisement d’écritures et d’approches multiples : le langage immédiat du vécu, celui de la  sociologie, de l’investigation journalistique, de l’enquête ethnographique, de la littérature. « Nous cherchons à que ces écritures se fécondent mutuellement. Notre objectif est d’abattre les murailles et les hiérarchies qui les séparent » livrait sur France-Inter, à peu de choses près,  Pierre Rosanvallon, l’auteur du « texte-manifeste » de la collection, « Le parlement des invisibles ».

« Raconter la vie – Le roman vrai de la société française » s’articule d’ailleurs à un site internet interactif au titre éponyme, mis en ligne conjointement pour faire synergie et créer ce « Parlement des invisibles » en vue de rebondir, de poursuivre autrement et de multiplier les approches, les expériences, les savoirs. Et ainsi donner centralité et  pleine dynamique démocratique au projet ! D’où l’objectif défini par Pierre Rosanvallon, dans les colonnes du quotidien Libération : contribuer « à produire véritablement du commun à partir d’un déchiffrement sensible du monde, de sortir de la terrible ignorance dans laquelle nous sommes les uns des autres. « Recréer du lien, de la confiance, c’est partager des expériences », pour reprendre le mot de Michelet ».

Le tout visant à l’essor de ce mouvement social d’un type nouveau qu’appelle de ses vœux Pierre Rosanvallon : écrire ensemble le roman vrai de la société française. Jean-Pierre Burdin

 

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Sonnet père et fille, Billancourt à la page

Il travailla durant près de vingt ans aux forges de Renault – Billancourt. Sous la plume de sa fille Martine, Amand Sonnet et ses camarades de labeur revivent dans Atelier 62. Disponible, désormais, en édition de poche.

 

SonnetElle en a fait des pas, Martine enfant, à tenter de suivre ceux de son père, « ce marcheur décidé » au point d’en perdre sa fille dans le métro ! Direction Orly, Saint Ouen et ses puces, Montreuil mais jamais Billancourt, la forteresse ouvrière… Alors Martine Sonnet, adulte et seule, ose enfin se rendre là où son père travailla seize ans durant, pour en faire quelques clichés, « aller voir ce qu’il en était advenu de l’atelier 62 et de tous les autres ». Et y découvrir le vide, partout… « Plus de forges,… quelques bâtiments encore debout, éventrés, étripés, et des pans de mur qui restent. Dérisoires, désignifiés. Ceux qu’on gardera sans doute, pour faire bien, dire que la preuve qu’on s’en souvient de l’histoire et des hommes qui l’ont faîte… Le lundi suivant je récupère mes photos, ratées, les deux films, toutes… Comme si je n’avais rien vu à Billancourt. Parce qu’il n’y a plus rien à voir à Billancourt ».

renaultPlus grand chose à voir, certainement, mais beaucoup à dire, à écrire et à lire sur Billancourt : plus de 200 pages émouvantes et poignantes, où la fille Sonnet conte le quotidien d’Amand son père et de ces milliers d’ouvriers « sous leurs casquettes qui franchissaient les portails, les passerelles, … perspectives comme en entonnoir que cherchaient les photographes quand ils les prenaient » ! À l’histoire de ces chaînes d’immigrés venus d’Algérie ou d’ailleurs, elle y ajoute donc celle de cet immigré de l’intérieur, ce forgeron normand qui, dans les années cinquante, abandonne l’établi familial pour la capitale et sa célèbre île à voitures. Pendant cinq ans, avant de trouver un logement en banlieue parisienne, l’homme à la quarantaine prendra le train chaque fin de semaine pour retrouver femme et enfants à « Saint Laurent-Céaucé (Orne) / Charronnage et forge – Amand Sonnet », là où la lignée est installée depuis des siècles.

SonnetHistorienne spécialisée sur la question des femmes, ingénieur de recherche au CNRS, Martine Sonnet mêle avec saveur et talent cette quête d’identité personnelle et collective. Fidèle à ses sources certes, fouinant dans les archives de la direction, les collections de L’Humanité et celles de L’Écho des Métallos de la CGT de Billancourt, mais se refusant à écrire l’histoire des Renault… Qu’on ne s’y méprenne, avec Atelier 62 la narratrice n’ambitionne point à faire œuvre d’historienne, elle est d’abord une auteure qui, alternant d’un chapitre à l’autre en chiffres arabe et romain, décline cette épopée des « Trente Glorieuses » entre l’intime et le général, les souvenirs personnels et les témoignages collectifs, les rares écrits familiaux et les articles syndicaux. À la façon des Beinstingel, Bon, Bergounioux et Michon, cette génération d’écrivains pour qui l’usine ou le bureau, la geste des hommes au labeur ou sans travail, le quotidien des « gens de peu » et la singularité de toutes ces « vies minuscules » sont matériaux privilégiés d’écriture…

51RD8B22V9L._SX385_Le déclic, justement, pour Martine Sonnet ? La visite de l’exposition des photos d’Antoine Stéphani (« Billancourt », Le Cercle d’Art, 39€) au théâtre de Malakoff en 2005 lors des représentations de « Daewoo », la pièce de François Bon mise en scène par Charles Tordjman… « Magnifiques ces photographies, surtout celles des vestiaires avec les vestiges de ces étiquettes collées et décollées. La seule trace, bien éphémère, de tous ces hommes qui sont passés là, dont mon père… ». Révolte des banlieues, deuil familial, richesse d’un travail professionnel interdisciplinaire avec sociologues et autres chercheurs, distance que l’Amand « pas un causeux » a toujours mis entre l’usine et son HLM, quatre motivations qui convainquent la cadette de la fratrie Sonnet : il lui faut écrire, raconter, décrire. Les conditions de travail, l’usure ou la mort avant l’âge de la retraite, la mesquinerie voire l’ignominie de la direction de la Régie et de ses petits chefs, la noblesse autant que l’enfer des forçats employés aux forges de Billancourt, le labeur journalier du charron de Ceaucé à l’atelier 62 dans les années 60 : des pages à l’écriture sèche, sans pathos ni adjectif superflus où chacun pourtant, avec émotion et tendresse partagées, fils ou fille de rien, y reconnaît entre les lignes la trace de son propre père, cheminot, mineur ou métallo. Au temps où le métier primait sur l’emploi, au temps où le faire et le savoir-faire faisaient encore sens.

Photo-montage des clichés de Robert Doisneau

Photo-montage des clichés de Robert Doisneau

« Je n’ai pas voulu sombrer dans le nostalgique ou le pittoresque », témoigne Martine Sonnet. « La forme de l’écriture s’est imposée d’elle-même : toujours chercher le mot le plus simple pour en dire le maximum, la phrase la plus économique, courte et précise, réduite à l’indispensable ». Après le refus du manuscrit par dix-huit éditeurs, et pas des moindres, une petite maison de province, Le temps qu’il fait, le retient. Pour le bonheur aujourd’hui de milliers de lecteurs. « Je suis étonnée et surprise de l’accueil enthousiaste que le public a réservé à mon livre, de l’émotion suscitée », confesse l’auteure sans fausse pudeur. C’est que Atelier 62 subvertit les genres littéraires pour toucher l’indicible, l’authentique : une déclaration d’amour feutrée pour un père au corps mutilé par le labeur autant qu’un long cri de colère contre ses exploiteurs judicieusement démasqués, une saga familiale aux couleurs savoureuses dans cette banlieue pas encore désœuvrée autant qu’une grande fresque sociale à la mémoire de cette classe ouvrière qui reconstruisait le pays. Comme la Commune, elle n’est pas morte d’ailleurs, souligne Martine Sonnet, juste plus discrète, plus atomisée sous le joug du temps partiel, du chômage et des délocalisations…

À chaque retour de Normandie, l’été déclinant, Amand Sonnet avait coutume d’apposer une pancarte sur la maison familiale, orpheline de ses occupants : « Fermeture pour travail annuel du 1er septembre au 31 juillet ». Les bouches s’ouvrent désormais. Et fièrement, superbement. « Charonnage et forge – Saint Laurent-Céaucé (Orne) », Sonnet père et fille, de la belle ouvrage. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

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L’empreinte de Chamoiseau

Prix Goncourt 1992 pour « Texaco », l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau poursuit sa réflexion sur les traces du regretté Édouard Glissant, son compagnon d’écriture : quête des origines, créolisation et métissage, individuation et rapport aux autres. En revisitant aujourd’hui la figure emblématique de Robinson, chère à Daniel Defoe et Michel Tournier, dans « L’empreinte à Crusoé » nouvellement réédité en poche. Un roman foisonnant qui narre, à travers moult péripéties, le cheminement de la conscience humaine des origines à nos jours.

 

 

 Yonnel Liégeois – Entre votre Robinson et vous, il y a plus qu’une empreinte ! Aurait-il pu surgir de l’imaginaire d’un écrivain, autre qu’antillais ou caribéen ?

imagesPatrick Chamoiseau – Je ne pense pas que l’on puisse séparer l’exercice littéraire d’une perception globale à la fois de la société, du monde, de l’évolution des cultures et des individus. Je suis martiniquais, je suis ce qu’on appelle un créole américain. Et tout cet espace américain, ces Amériques, ont été fondés un peu de la même manière sur la base du génocide amérindien, la traite des nègres, l’esclavage, tout le déploiement de la colonisation et de ce qu’on peut appeler le post-colonialisme. Cela s’est traduit par des conquêtes, dominations, exterminations, génocides, cela c’est aussi traduit par des émergences inattendues : des imaginaires, des visions du monde, des dieux, des langues se sont rencontrés et ont été forcés de vivre ensemble. Pour donner quelque chose de nouveau qu’Édouard Glissant a nommé processus de créolisation.

 

Y.L.– Créolité, créolisation… Qu’entendez-vous précisément par ces mots ?

P.C.– Le processus de créolisation signifie que de manière accélérée, massive et brutale, des peuples, des perceptions du monde, des cosmogonies, des dieux, des langues, des cultures, des civilisations se sont rencontrés, ont été forcés d’élaborer de nouveaux savoir-faire et de nouveaux savoir-être pour donner les peuples composites que nous sommes. La créolité martiniquaise n’est pas la créolité cubaine, qui elle-même n’est pas la créolité du Brésil… La conquête des Amériques réalisée par Christophe Colomb marquera le premier temps de la mondialisation : la mise en convergence de peuples et de cultures qui vivaient jusqu’alors sous des espaces temporels assez importants. Toutes ces rencontres ont pratiquement anéanti les absolus véhiculés par les cultures anciennes. Je fais donc partie d’un peuple composite dont tous les marqueurs identitaires, toutes les structurations habituelles ont été effacés. Par exemple, dans un peuple archaïque, archaïque dans le sens « peuple premier », le groupe d’Homo Sapiens essayait de légitimer sa présence sur un territoire particulier en se racontant des histoires. Et la première qu’il se raconte, c’est une création du monde, une genèse : d’où vient le monde, comment il a été constitué… A partir de cette genèse, le peuple en question se raconte un mythe fondateur, dont va découler l’histoire de la communauté, ce qui va devenir en gros l’histoire nationale : nos ancêtres, nos grands faits d’armes, toute la littérature épique qui narre comment la communauté s’est constituée.

 

Y.L.– Or, en tant que Caribéen, vous semblez vous déclarer orphelin de marqueurs identitaires ? 

01071123851P.C.– Pour un peuple composite des Amériques, il n’y a pas de genèse, ou alors il faudrait prendre les genèses des amérindiens, les genèses de toutes les ethnies africaines, les genèses transportées par les différents colons qui se sont entretués et ont massacré un peu partout : trop de genèses tue la genèse ! Pour raconter l’histoire de la Martinique, par exemple, il faudrait bien sûr raconter l’histoire des amérindiens avec une infinité de peuples amérindiens, il faudrait raconter l’histoire de la colonisation, c’est d’ailleurs ce qu’on nous servait à l’école : à part nos ancêtres les Gaulois, on nous expliquait l’histoire de la Martinique à partir de 1635 avec le débarquement du flibustier normand Pierre Belain d’Esnambuc. Cette histoire de la colonisation ne saurait expliquer la composition du peuple composite, elle ne raconte que le discours du vainqueur, le discours du colonisateur. Nous vivons désormais dans des sociétés multi-transculturelles, un peu semblables à ce que nous vivions dans les plantations esclavagistes, en tout cas à ce que nous avons vécu dans les Amériques. Une bonne part de la réflexion d’Édouard Glissant fut justement de bien comprendre ce que voulait dire la créolisation. On peut avoir, par exemple, une communauté très importante qui provient de Guinée, sans aucune survivance provenant de la Guinée, mais avec des survivances qui viennent d’ailleurs. Il nous manque une anthropologie de la créolisation. D’autant plus nécessaire qu’elle nous permettrait de comprendre la société actuelle. Penser aujourd’hui que nous sommes dans une société pure, bien stable, avec des identités qui ne bougent pas, c’est une vue de l’esprit. Tous les enfants du monde ont les mêmes pantalons qui leur tombent sur les fesses, les mêmes tatouages, ils écoutent la même musique, 80% de ce qui constitue l’imaginaire de nos enfants n’est pas constitué de ce qui provient de France par exemple, ou qui viendrait de la Martinique, mais par ce qui est transporté par tous les écrans, tous les flux et les fluides qui viennent d’un monde qui est désormais ouvert !

 

Y.L.– D’où ce chamboulement des valeurs, cette impression de perte d’identité pour nos sociétés occidentales ?

P.C.– Tous les marqueurs identitaires traditionnels sont complètement bouleversés. Par exemple, je suis de peau noire, mais je suis plus proche de n’importe quel blanc de la Caraïbe que d’un Africain. Même si j’ai des affinités, des solidarités vivantes avec l’Afrique… J’écris en français, mais je suis plus proche de n’importe quel anglophone, hispanophone ou créolophone de la Caraïbe que de Patrick Modiano ou d’Alexandre Jardin… La couleur de la peau, la langue que l’on parle, ne donnent pas une fraternité déterminante aujourd’hui. Aujourd’hui, celui qui a la peau noire ressemble plus à G. Busch qu’à Mandela, pourtant il a la peau noire ! Si on se base sur ces anciens marqueurs identitaires, on risque très largement de passer à côté de la notion de diversité. Penser que la diversité est constituée par des phénotypes est une absurdité : lorsque vous regardez tous ces gens, peau noire ou yeux bridés, qui présentent les journaux télévisés, ils ont les mêmes gestes, la même manière de concevoir l’information, ils sont du même monde. On a une pensée unique ! Il nous faut donc réfléchir sur cette question de la créolisation : que se passe-t-il quand autant de cultures, de visions du monde, de langues, de dieux sont obligés de recomposer du nouveau dans les modalités qui sont celles du monde contemporain, des modalités qui sont celles de la Totalité Monde ? Nous ne vivons plus à l’échelle d’un clocher, d’un territoire, d’une langue, d’un dieu, mais dans un espace ouvert où nous recevons des stimulations qui viennent de partout.

 

Y.L.– Une ouverture au monde qui, paradoxalement, peut conduire au renfermement ou à l’isolement…

CHAMOISEAU 46

Co Bapoushoo

P.C.– Effectivement, avec cette problématique de l’individuation que tous les groupes, les syndicats en particulier, connaissent bien. Vous savez combien c’est difficile de trouver des militants, des gens qui s’investissent. « Ce n’est plus comme avant », entendons-nous souvent. Aujourd’hui, il est très facile de briser une grève en accordant des primes à ceux-là, des avantages à ceux-ci, vous connaissez ça mieux que moi ! Il est très difficile de retrouver le collectif qu’on pouvait avoir il y a  quelque temps, il y a eu un processus d’individuation qui fait qu’aujourd’hui nous sommes une société d’individus. Très souvent, on a tendance à dire que c’est l’idéologie capitaliste qui a exacerbé, développé ou provoqué le processus d’individuation avec le renferment de chacun sur ces petits problèmes et le manque de solidarité. Je ne le crois pas. L’individu a toujours existé dans les communautés archaïques, mais brimé par des corsets symboliques qui progressivement se sont épuisés sous le développement de la conscience et de la connaissance. Paradoxalement, la seule idéologie qui a réussi à chevaucher cette individuation, c’est l’idéologie capitaliste qui accompagne les pulsions individuelles, qui favorise l’égoïsme et le repli sur soi, qui remplace le grand désir de réalisation de soi par des pulsions consommatrices … On peut donc dire que l’égocentrisme, le manque de solidarité, tout ce dont nous souffrons aujourd’hui, le peu d’investissement dans les grands idéaux, c’est plus une maladie de l’individuation qu’une caractéristique de l’individuation elle-même. Ce qu’il nous faut comprendre, c’est que la solidarité, les grands mouvements d’ensemble pour lutter contre les forces de  domination passent par le développement des capacités de connaissance et de conscience des individus. C’est paradoxalement la plénitude de chaque individu, donc l’élévation de son niveau de conscience, de connaissance, de sensibilité artistique et esthétique, qui ouvrira la voie aux nouvelles solidarités.

 

Y.L.– A vous entendre, on croirait lire du Chamoiseau dans « L’empreinte à Crusoé » !

01020694851P.C.– C’est un peu ce qui se passe, en effet, avec notre bon Robinson sur son île. Sa solitude, le fait qu’il soit coupé de tous les êtres humains l’obligent à se construire lui-même de manière autonome. Une fois qu’il se réalise, que son niveau de conscience va augmenter, le désir de l’autre, la solidarité avec les autres êtres humains viennent naturellement dans ces modalités d’existence. C’est la grande puissance et la grande misère de l’Homo Sapiens que de disposer de la conscience réflexive. Quand elle apparaît, Sapiens se retrouve fasciné et terrifié à la fois par ce qu’il y a autour de lui et qu’il ne comprend pas : le ciel étoilé, la lune, la foudre, les paysages, les animaux, sa propre vie, sa mort, la putréfaction. Ce sont des épouvantes incroyables, c’est une terreur totale. Que fait Sapiens pour s’en tirer ? Il va se raconter une infinité d’histoires, il va déployer entre lui et ce qu’il ne comprend pas, un paravent. C’est l’esprit magique, c’est la création des dieux et des démons, tout sera expliqué par un déploiement d’imaginaire : les grandes religions,  toutes les croyances, la philosophie, les sciences et les techniques. Notre champ de conscience provient de ce point originel où la conscience de Sapiens a été terrifiée. Il y a fondamentalement un impensable, un abîme que l’on masque avec ce paravent que sont les cultures, les croyances, les dieux, les diables, les démons, les systèmes de pensée, les idéologies. Mais à mesure que notre degré de sensibilité, d’humanisation augmente, nous nous apercevons que ce sont des béquilles, des artéfacts, telle cette prétention des grands systèmes idéologiques à nous donner l’explication du monde avec la perspective d’un grand soir où l’on accèderait enfin au bonheur…

 

Y.L.– Votre « Robinson » est totalement dans cette perspective-là ?

Co Bapoushoo

Co Bapoushoo

P.C.– Pour moi, deux Robinson furent déterminants. Le Robinson de mon enfance d’abord, celui de Daniel Defoe qui m’a fait rêver, il n’y a pas une seule plage que je visite en Martinique sans penser tout de suite à mon Robinson. A l’époque, il y avait tellement d’interdits que je n’avais qu’une envie : grandir et faire ce que je veux ! Et ce personnage qui n’avait personne pour l’embêter sur son île, qui pouvait faire ce qu’il voulait, construire ce qu’il voulait, manger ce qu’il voulait … Il refaisait le monde tout seul, pour moi c’était fascinant et je l’ai conservé dans mon esprit pendant très longtemps. Aussi, dès l’âge de 14 ans, je savais que j’écrirai ou ferai quelque chose avec cet archétype du Robinson ! Progressivement je vais m’apercevoir, surtout à l’émergence de ma conscience anticolonialiste, que le Robinson de Defoe essaye avant tout de reconstituer la civilisation occidentale dans une nature sauvage : il passe son temps à récupérer dans le bateau échoué tous les vestiges de cette civilisation et à construire dans l’île quelque chose qui lui donnera l’illusion de dominer la nature, de la régenter exactement comme l’Occident a organisé, civilisé, régenté le monde. … Le Robinson de Defoe ? Un petit concentré de colonisation et de civilisation de la sauvagerie, notamment la sauvagerie que représente Vendredi. Celui de Michel Tournier ensuite, « Vendredi ou les Limbes du pacifique », un roman absolument magnifique mais peut-être plus subtil que celui de Defoe. Tournier a un rapport à la nature qui n’est déjà plus un rapport de domination totale mais un rapport de compréhension et de connivence qui annonce la conscience écologique d’aujourd’hui. Mais il développe, surtout, une autre problématique fondamentale qui m’a beaucoup frappé : militant anticolonialiste, il se pose la question de l’autre, son Robinson qui se retrouve seul va voir toute son humanité se décomposer parce qu’il n’a pas le regard de l’autre ! Il nous explique en fait que pour nous construire, comme peuple ou comme individu, il faut l’autre, il faut autrui, il faut même l’étranger, les autres cultures, les autres civilisations. S’il n’y a pas l’altérité, nous ne pouvons atteindre la plénitude de notre humanité. Les grandes civilisations, les grandes cultures ont toujours été un processus d’interaction entre différentes productions de Sapiens. Il n’y a aucune civilisation, aucune culture qui ne se soient pas nourries des autres. Et le plus extraordinaire, c’est que chaque culture, chaque civilisation, ont produit des atrocités et des choses magnifiques, des ombres et des lumières, et que très souvent les lumières de certaines civilisations ont permis de lutter contre les ombres d’autres civilisations. C’est ce que Tournier explore de manière absolument magnifique avec son Vendredi, Robinson a plus d’humanité, grâce à la présence de Vendredi.

 

Y.L.– La boucle n’était-elle donc pas bouclée avec ces deux figures emblématiques de Robinson ? Pourquoi cette urgente nécessité d’en composer une autre ?

01029547851P.C.– L’étranger aujourd’hui, on le voit tous les jours. En revanche, il y a un autre « autre » qui existe. Et c’est celui là qui intéresse mon Robinson. Il y a l’autre qui constitue la nature, c’est la conscience écologique. Pourquoi ? Parce que toutes les conceptions de l’humanisme qui se sont succédé ont toujours considéré que l’homme était au dessus du vivant, que l’homme était l’aboutissement du vivant. On s’aperçoit que si nous continuons d’exploiter le vivant de la manière la plus éhontée et en fonction de nos seuls intérêts, nous nous condamnons nous-mêmes. Mais pour moi, l’interrogation fondamentale réside en ce moment de l’origine où la conscience de Sapiens découvre l’impensable. Il me semble que, fondamentalement, l’autre aujourd’hui, ce n’est pas simplement l’étranger, ce n’est pas seulement la nature qu’il nous faut intégrer dans notre conception de l’humanisme, c’est l’impensable. Mon Robinson, dans toute sa trajectoire, croise celles du Robinson de Defoe et du Robinson de Tournier, mais il va se retrouver d’abord en face de lui-même le jour où il découvre une empreinte sur la plage de cette île qu’il domine depuis de nombreuses années déjà. Au départ, il a peur parce que l’autre, cet étranger, c’est peut être un ennemi potentiel. Donc il sort ses armes, il se prépare à la guerre, à se battre… Il part à sa recherche mais ne le trouve pas, c’est le premier stade. Le deuxième stade ? C’est quand il se dit que cet autre est peut-être un être humain, quelqu’un à qui il pourrait parler. Alors, il se regarde pour voir si il est bien rasé, et c’est là qu’il s’aperçoit qu’il ressemble à un animal, sale et hirsute. Donc, il commence à retrouver une dignité humaine, simplement parce qu’il imagine qu’il y a quelqu’un d’autre qu’il va rencontrer et voir, quelqu’un à qui il va sourire et qui va pouvoir répondre à son regard et à son sourire. Aussi, va-t-il chercher l’autre avec ce désir de revivre en humanité. Une quête vaine qui le ramène à l’empreinte et après bien des péripéties, il s’aperçoit que c’est sa propre empreinte, il n’y a personne : elle était là depuis les premiers temps de son arrivée sur l’île, fossilisée dans le sable ! A ce moment là, se développe tout un processus de découverte intérieure, découverte de son individuation comme de sa multiplicité interne. Progressivement, son regard va changer sur l’île, sur la manière d’aborder le vivant. Pour se retrouver en face de l’inconnaissable, l’impensable, avec lequel il va construire son existence. Voilà la trajectoire philosophique de mon Robinson, qui complète celui de Defoe et celui de Tournier, et qui en fait rappelle le cheminement de la conscience humaine des origines à nos jours. Pour autant, c’est un roman, pas un casse-tête intellectuel : il y a de quoi lire, il y a de quoi rire, il y a même du suspens et des surprises ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 Le penseur de l’imaginaire

01017628851De sa « Chronique des sept misères » à « Solibo le magnifique », de « L’esclave vieil homme et le Molosse » aux « Neuf consciences du Malfini », Patrick Chamoiseau creuse son sillon de livre en livre. Une conscience façonnée par l’insularité, le souvenir hérité de l’esclavage et la lutte contre le colonisateur pour s’ouvrir à la complexité des relations humaines,  décrypter la créolisation des peuples et des cultures, s’inscrire dans le rapport au « Tout Monde » cher à son aîné en écriture, Édouard Glissant. Avec « L’empreinte à Crusoé », l’écrivain antillais franchit un pas supplémentaire, délaissant le chatoyant parler créole pour inscrire  son nouveau Robinson au cœur de la modernité et des grandes questions métaphysiques qui agitent la planète : celles des mythes créateurs et des origines, du métissage de nos racines et de nos cultures, du rapport à la nature, du choc de l’étrange et de l’étranger pour devenir pleinement humain. « L’empreinte à Crusoé » ? A travers moult épreuves et rebondissements, l’authentique saga d’un être en quête de devenir, se redécouvrant Homo Sapiens sur son île déserte. Une plume et une pensée qui caracolent entre perte d’identité et conscience de soi. Avec force imaginaire et poésie.

« L’empreinte à Crusoé », de Patrick Chamoiseau. Ed. Folio Gallimard, 336 p., 7€2.

 

 En savoir plus

01072910851– « Patrick Chamoiseau », par Samia Kassab-Charfi (Coéd. Gallimard / Institut Français, 174 p., 19€). Enrichi d’un CD d’entretiens, ce livre analyse avec pertinence l’œuvre et le parcours de l’auteur antillais.

– « Le papillon et la lumière », de Patrick Chamoiseau (Ed. Folio Gallimard, 112 p., 4€9). Un joli conte illustré par Lanna Andreadis, où l’écrivain nous livre quelques réflexions pour éviter de se brûler les ailes.

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Heidsieck, au rapport !

Nous connaissions déjà les célèbres « Monsieur A » et « Monsieur B » de la fameuse pièce de Nathalie Sarraute, « Pour un oui pour un non ». Il nous faudra désormais composer avec deux étranges fonctionnaires du ministère de l’Intérieur, baptisés des mêmes lettres dans le sulfureux roman d’Emmanuelle Heidsieck, À l’aide ou le rapport W. Entre réalité et science-fiction, du social en devenir comme matière romanesque, un petit bijou littéraire.

 

 

a-laide-ou-le-rapport-w1Oyez, oyez citoyens, ce qui vous guette et vous attend demain : à l’aube de l’année 2015, très bientôt donc, tout service rendu à votre voisin ou à votre prochain, sera condamnable et condamné ! Passible de peine de prison et, en outre, d’une lourde amende… Tel est l’avenir que nous prédit Emmanuelle Heidsieck, au fil des pages de son nouveau roman, « A l’aide ou le rapport W« .

L’affaire se trame dans les bureaux feutrés du ministère de l’Intérieur. Sur consigne du gouvernement, messieurs A et B ont charge de rédiger un rapport lourd de conséquences. Le premier nommé, jeune, ambitieux et carriériste, flaire la bonne aubaine pour une promotion future. Le second, fonctionnaire consciencieux au service de l’État et proche de la retraite, n’est pas dupe et a conscience de sa mise au placard. Sur la porte de leurs bureaux contigus, une plaque « Direction de l’ADS » pour « Aide Don Service »… Sur le mode du délit d’aide aux sans-papiers nouvellement introduit dans le code pénal, il s’agit pour les deux préposés aux écritures de fournir à la majorité parlementaire de solides arguments pour légiférer et condamner tout ce qui, dans le secteur non lucratif, pourrait fausser la libre concurrence et porter atteinte aux intérêts de moult sociétés commerciales !

Entraide, solidarité, fraternité ? Des mots désormais à circonscrire et à bannir du langage courant… Vous songez à prêter votre tondeuse à votre voisin de lotissement, pire encore, à raser vous-même sa pelouse en raison de son âge avancé et de la fatigue supposée ? Vous envisagez de réparer la roue crevée du vélo d’un gamin du quartier, de garder en soirée les enfants de votre gendre tandis qu’il se rend au théâtre avec votre fille, d’accompagner la mamie de palier pour lui porter ses courses du jour ? Autant d’actes, qui s’apparentent à l’aide à domicile, désormais prohibés… Avant même la remise du rapport classé W, « des consignes ont été données, des avertissements se sont multipliés (…) pour produire de l’inquiétude, une peur sourde et freiner les belles âmes, décourager les vocations« . Pour faciliter la tâche des policiers en charge des arrestations en flagrant délit, une fiche technique du « maniaque » des services rendus à ses congénères a même été adressée à tous les commissariats. « Les flics les plus rétifs se dirent qu’il y avait du vrai. On ferait le boulot sans discuter » !

Entre Orwell et Huxley, tragique et pathétique, Emmanuelle Heidsieck brosse avec humour et dérision le tableau d’une société libérale à son paroxysme : éliminer de tout rapport social le geste gratuit et bénévole, circonscrire au secteur marchand le moindre acte solidaire. Sous couvert de bonnes intentions, comme il se doit, sous un régime autoritaire : développer l’emploi, faire fructifier ce qui peut être tout bénéfice pour les accros de la finance et de la rentabilité ! Plus que dans ses précédents romans, « Notre aimable clientèle » et « Vacances d’été« , qui déjà nous mettaient sur la piste de la dénonciation d’une société aux rapports de classe exacerbés, l’auteure pousse ici la logique jusqu’à son terme. Toujours avec ce même style dépouillé, une finesse d’écriture qui nous rend crédible et plausible l’enfer qui nous guette demain si nous n’y prenons garde. Emmanuelle Heidsieck, une fois encore, s’empare avec talent de la réalité sociale la plus anodine pour la transformer en un riche matériau romanesque. Alors, un seul mot d’ordre, tous au « Rapport », à lire d’urgence avant qu’il ne soit trop tard ! Yonnel Liégeois

« A l’aide ou le rapport W », d’Emmanuelle Heidsieck. Ed. Inculte, 142 p., 14€90.

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Ultime moisson d’été

A la veille de la rentrée littéraire, sur les rayons de librairie figurent encore quelques ouvrages que vous n’avez pu glisser dans la valise ou le sac à dos, que vous n’avez pas eu plaisir à lire à la campagne ou en bord de plage. Ultime moisson d’été, pour finir les vacances en beauté dans son canapé.

 

 

sibérieVous rentrez de randonnée, au désert ou à la montagne ? Pour ne point vous dépayser et garder en bouche la saveur des grands espaces, nouvellement réédité en poche  « Dans les forêts de Sibérie » (prix Médicis 2011, catégorie essai) de Sylvain Tesson s’impose d’emblée à la lecture ! Le pari de ce grand baroudeur devant l’éternel ? Séjourner en solitaire, six mois durant, dans une cabane sibérienne sur les berges du lac Baïkal pour honorer la promesse « de vivre en ermite au fond des bois » avant ses quarante ans… Ses seuls combustibles ? Des litres de vodka et du bois à couper pour se réchauffer, des boîtes de conserve et du poisson à pécher pour subsister, des caisses de livres à dévorer pour occuper les longues journées en solitaire et… la tenue d’un journal pour coucher sur le papier ses états d’âme et sautes d’humeur ! Un récit donc presque au jour le jour où Sylvain Tesson nous confie, avec humour et jubilation, ses réflexions sur l’état du monde et des forêts, son bonheur de vivre au rythme de la nature et des caprices de la météo, son plaisir d’être libéré des contraintes de la modernité. Sans pour autant ne rien nous cacher de ces plages de solitude parfois difficilement supportables, passage obligé pour accéder à une liberté reconquise, ou ces coups de colère contre cette classe de parvenus, les nouveaux riches russes en goguette sur le lac gelé au volant de leurs quatre-quatre, saccageant pistes et faunes, polluant de leur arrogance et de leurs beuveries ces paysages idylliques quoique sauvagement meurtriers pour les aventuriers inconséquents, abandonnant leurs déchets au gré du vent de la toundra… « Dans ce désert, je me suis inventé une vie belle et sobre, j’ai vécu une existence resserrée autour de gestes simples« , témoigne Sylvain Tesson, « j’ai connu l’hiver et le printemps, le bonheur, le désespoir et, finalement, la paix« . Les plus grands de ses petits plaisirs ? Aller prudemment faire son trou sur le Baïkal pour pêcher son poisson quotidien, s’offrir de belles balades enneigées en quête de bois ou de rencontre impromptue avec un ours, dans la chaleur de sa cabane s’attarder à la veillée en compagnie de ses voisins les plus proches, éloignés cependant d’une centaine de kilomètres… Dépaysement et frissons garantis !

marilynEt le dépaysement assuré, encore, en compagnie de deux énergumènes belges littérairement totalement déjantés,  Isabelle Wéry avec « Marilyn désossée » et Jean-Pierre Verheggen pour « Un jour, je serai Prix Nobelge« … La première nommée, comédienne – chanteuse – metteur en scène, se joue de la langue comme elle joue de sa voix et de son corps sur un plateau de théâtre. Inventant des mots, des tournures de phrase pour nous conter la vie de Marilyn Turkey, son héroïne de papier, se rêvant dans le corps de la mythique Marylin aux différents stades de sa vie. Un roman qui invite le lecteur à lâcher prise pour se laisser porter par le courant d’une langue revisitée en totale liberté. Et de plonger dans la même jubilation à la lecture du dernier ouvrage de Verheggen, l’auteur émérite des « Agités du bucal » et de « L’oral et Hardy » qui valut un Molière en 2009 à Jacques Bonnaffé quand il déclama sur scène les textes à l’architecture proprement iconoclaste du trublion wallon. Une plume qui file à bride abattue entre humour et dérision, se moquant des règles du langage comme un cheval fou dans un jeu de scrabble, une cavalcade épicée entre sauts de mots et obstacles lexicaux. Une écriture qui prouve, à l’égal des « Portraits cachés » d’Yves Pagès, que le rire se révèle puissante arme de subversion !

tunisieDans un tout autre genre, le romancier Habib Selmi use du même humour pour dénoncer, avant l’heure des printemps arabes, la duplicité et l’hypocrisie qui sévissaient sous l’ère Ben Ali ! « Souriez, vous êtes en Tunisie » nous conte par le menu le retour au pays de Taoufik, en visite chez son frère après une longue absence. Pour y découvrir une belle-sœur désormais voilée, un frère fréquentant assidûment la mosquée… Autant de comportements de façade, dans une société où le paraître l’emporte sur l’être, que l’auteur brocarde sans ménagement sous couvert de l’innocence perdue de son héros dans les bras de la charmante Leïla ! Un roman au dépaysement garanti, moins désespérant cependant qu’ « Une lampe entre les dents » du grec Christos Chryssopoulos paru chez le même éditeur, Actes Sud… Une déambulation poético-réaliste dans les rues d’Athènes, quand l’intransigeance du FMI et l’aveuglement des instances européennes transforment la cité antique en un vaste territoire de la misère à ciel ouvert : soupes populaires en chaque coin de rue, hommes et femmes sans ressources en perdition sur un bout de trottoir. Chryssopoulos pose un regard plein de compassion sur cette humanité à la dérive, s’interrogeant et interrogeant chacun sur cette civilisation prétendument moderne qui court au naufrage. Avec une conclusion qui n’ouvre pas à l’optimisme : « Personne ne peut affirmer avec certitude que demain nous vivrons à Athènes. Personne ne peut envisager l’avenir. Nous sommes encore dans le noir« . Un « trou noir » dans l’histoire du second millénaire cette fois, que Mohamed Aïssaoui veut éclairer en posant une question dérangeante dans « L’étoile jaune et le croissant » : pourquoi, sur les 23 000 « Justes parmi les nations », n’y a-t-il pas un seul arabe ni musulman de France ou du Maghreb ? Aussi, le journaliste au Figaro Littéraire se décide-t-il d’enquêter, et de fouiller les archives, au nom des liens séculaires qui ont uni les communautés juive et musulmane. Pour faire mémoire, au final, d’un homme au moins qui mériterait l’appellation de « Juste », Kaddour Benghrabrit, le fondateur de la Grande Mosquée de Paris. Qui usa de sa position et de son influence auprès des autorités d’occupation pour protéger nombre de juifs et les sauver parfois de la déportation. Un document émouvant, sans complaisance en outre pour ces pays arabes ou chefs religieux musulmans aveuglés par la puissance montante du petit caporal nazi.

voeuPour les amoureux du roman noir, le chilien Ramon Diaz-Eterovic s’impose dans le genre ! Son dernier roman traduit en français, « Le deuxième voeu« , confronte à son propre passé son héros récurrent, le détective privé Heredia qui a la curieuse habitude de parler à l’oreille de son chat. Chargé d’enquêter sur la disparition d’un vieillard, il est poussé dans un même mouvement à rechercher les traces de son propre père, dont la mémoire et l’ultime signe de vie font écho à une fuite sans retour dans les confins les plus reculés du Chili. Une double quête d’identité passionnante et nostalgique sur le temps qui passe, les soubresauts d’un pays confronté à la dictature et à la misère économique. Du vague à l’âme aux trous de mémoire, un style de roman noir à découvrir avec une figure atypique de redresseur de torts féru de littérature et accro de sa vieille bagnole. Un détective à l’humanité partageuse, aussi nonchalant que le mythique inspecteur Colombo, à la sud-américaine cependant… Et pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans une autre aventure d’Heredia le détective, confronté cette fois aux conséquences de l’émigration péruvienne et au racisme, « La couleur de la peau » nouvellement rééditée en poche. Quant aux inconditionnels de la Série Noire, la célèbre collection créée par Marcel Duhamel chez Gallimard, ils ne manqueront pour rien au monde « L’évasion » de Dominique Manotti. L’auteure du remarqué « Bien connu des services de police » récidive chez le même éditeur avec cette histoire qui ramène le lecteur dans la France des années 80 quand les militants des « années de plomb » fuient l’Italie et son régime doublement répressif, mafieux et policier. Roman dans le roman, inutile d’en dire plus pour ne point divulguer l’intrigue, une page d’histoire contemporaine au suspens poignant qui s’achève en authentique tragédie littéraire. Plus léger dans la forme mais aussi gouleyant à la lecture , « Comme au cinéma, petite fable judiciaire« , d’Hannelore Cayre : un vieil acteur sur le retour, lassé des caméras et de la vacuité de son existence, se la joue « robe noire » dans un prétoire de tribunal !

amerikaEnfin, pour clore cette ultime moisson d’été et s’aventurer sur les nouvelles berges littéraires, l’un faisant passerelle pour l’autre, deux romans à la construction fort dissemblable mais que l’étrangeté rapproche… « Autant en emporte Levant« , titrait le quotidien Libération pour rendre compte du volumineux roman de l’écrivain libanais Rabee Jaber, « Amerika » ! Une véritable saga à l’américaine, nous contant l’exil de la jeune Marta de son Liban natal pour la terre promise où elle espère y retrouver son mari. Un long périple qui, de Marseille au Havre, la débarque en 1913 sur les côtes du pays tant rêvé, que les autorités nomment d’emblée « syrienne » comme tout étranger en provenance de ces contrées lointaines. Outre la force de l’écriture, le grand mérite de Jaber ? Nous conter l’étrangeté de ce pan d’immigration tombé dans les oubliettes de l’histoire… Ils furent, comme les Irlandais, des milliers à fuir la misère des pays d’Orient pour tenter de refaire leur vie, et parfois fortune, aux États-Unis. Comme les autres « Syriens », Marta devient alors « kachacha » pour survivre : une colporteuse qui sillonne l’arrière-pays et approvisionne les campagnes en fournitures diverses… Un roman foisonnant, aux multiples rebondissements, le portrait d’une femme attachante susceptible de redonner espoir à tous les naufragés de ce troisième millénaire, pour peu que leurs pas foulent un ailleurs osant leur ouvrir les bras autant que les frontières. L’étrangeté est aussi au rendez-vous du dernier roman de Pierre Péju, lauréat du prix du Livre Inter en 2003 pour « La petite Chartreuse« . Qu’on se le dise, l’ange Raphaël est de retour sur terre, il a déserté ses contrées nuageuses pour prêter secours à une humanité chancelante ! Plus précisément au couple brinquebalant formé par Nora et Matthieu, l’artiste peintre et le chirurgien réputé… « L’état du ciel » nous conte ainsi les états d’âme des trois protagonistes. Pour nous convaincre au final d’une seule certitude : au ciel comme sur terre, plus rien ne tourne rond et nous-mêmes, nous sentons-nous plus très bien ! Yonnel Liégeois

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François Chattot, le montreur de mots

Ancien directeur du Centre dramatique national de Dijon-Bourgogne, François Chattot est, ce que l’on nomme familièrement, une « bête de scène ». Un comédien aux convictions solidement ancrées, attachant et convaincant, quoique sulfureux et iconoclaste dans le propos !

Yeux pétillants, en permanence la main baladeuse de la bouche au front et réciproquement, l’homme parle comme il respire : d’un souffle puissant, où la vigueur du propos se joue de la passion du verbe ! Il est ainsi François Chattot, l’ancien pensionnaire de la Comédie Française, une carrure imposante derrière laquelle avance, à pas comptés mais visage démasqué, une carte du tendre nullement feinte.

images

Né à Roanne en 1953, « dans une famille humaniste éclairée », le gamin est très tôt attiré par la scène. Grâce surtout à un papa lui-même féru de théâtre… En 1974, il s’inscrit donc à l’école du TNS, le Théâtre National de Strasbourg dirigé à l’époque par Jean-Louis Martinelli. Son professeur d’alors ? Jean-Louis Hourdin, celui là même qu’il retrouvera ensuite régulièrement sur les planches ! Avec son compère de scène, s’instaure en effet un long compagnonnage fondé sur deux principes fondamentaux : l’esprit de troupe et la passion de la décentralisation. Qui se traduit par de nombreux projets théâtraux où l’un met l’autre en scène dans Büchner et Shakespeare, par un voyage improvisé à Bochum où ils rencontrent Matthias Langhoff… « Dès cette époque, nous rêvions Jean-Louis et moi de travailler sur les textes de Marx, Brecht et  Büchner », se souvient François Chattot, « l’emballement des spectacles et des créations nous en ont fait perdre le fil et le temps jusqu’à ce jour où je repose la question et où nous décidons de nous mettre à la table de lecture ».

Une révélation pour le comédien relisant alors le Manifeste de Marx et Engels, celui de Brecht rédigé durant son exil à New York ! « Quel texte poétique, quelle langue : je reste sidéré par la beauté, autant que l’actualité, de ces mots écrits en 1848 pour l’un, 1945 pour l’autre ». Et Chattot et Hourdin de redoubler d’efforts pour trier, sélectionner, donner cohérence aux paroles mêlées de Marx, Brecht et Büchner… « Il n’était pas question pour nous dans ce spectacle, « Veillons et armons-nous en pensée « , de faire de la commémoration, il s’agissait avant tout de raviver la réflexion de chacun, de s’armer en pensée comme le suggère le titre ». Faire la jonction entre théâtre et monde réel, faire de la pensée un outil d’action, faire du théâtre où chacun, acteur et spectateur, se réapproprie la parole « pour tuer le malheur » à l’heure où la planète chancelle sous les diktats de l’OMC et du FMI… « La salle appelle au secours autant que la scène », clament et chantent à l’envie Chattot et Hourdin sur les traces de Grüber ! Une prise de parole risquée pour un comédien, que l’ancien patron du CDN de Dijon resitue dans un engagement plus radical. « Notre métier, mon métier de comédien, c’est de danser sur le malheur, de jouer sur la blessure du monde pour que le théâtre en soit une radiographie joyeuse. Comme au cirque où il y a les montreurs d’ours, je veux être un montreur de mots : pour que chacun s’en empare, comme au temps de la démocratie athénienne sur les parvis de l’Agora ».

Grave, mais pas triste…

Un spectacle sérieux, grave certes mais surtout pas triste où s’entrelaçaient, au détour d’une chanson ou d’une comptine, puissance poétique, humour corrosif et force politique. L’expérience de François le saltimbanque, à travers cette mise en jeu ? « Toute à la fois extraordinaire et tragique : extraordinaire parce qu’elle donne à parler aux spectateurs au cours même de la représentation, tragique parce que partis et associations n’ont pas osé s’en emparer. Las, elle est révolue cette époque où les artistes cheminaient de concert avec les politiques. Pourtant, j’en suis convaincu, ils auraient tout à gagner à partager leurs rires et leurs rêves avec les poètes ». En juin dernier, en compagnie de Martine Schambacher, il mettait encore le feu aux planches avec « Que faire ? », un texte jouissif et décapant de Jean-Charles Massera, mis en scène par Benoît Lambert ! N’hésitez pas une seconde si vos yeux croisent un jour François Chattot tout en haut d’une affiche, poussez la porte et attendez que les projecteurs s’allument : vous ne le regretterez pas ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois
Pour découvrir mieux encore le comédien, est disponible en DVD Allegria Opus 147, une pièce écrite et mise en scène par Joël Jouanneau.

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Confiant, le romancier de la créolité

Alors que les éditions Ecriture publient « Les Saint-Aubert, l’en-allée du siècle 1900-1920« , le premier volet d’une future saga créole, reparaît en poche « Le gouverneur des dés » de l’écrivain antillais Raphaël Confiant. Originaire du Lorrain en Martinique, il décline de roman en roman son rapport à la créolité et aux cultures métissées.

 

 

Yonnel Liegeois – D’un roman l’autre, la plupart de vos écrits mettent en scène l’arrivée massive aux Antilles d’émigrés indiens, ou Chinois et Arabes, au lendemain de l’abolition de l’esclavage. Une entorse à votre « romance » créole ?

Confiant1Raphaël Confiant – J’ai toujours eu des personnages indiens, voire Chinois ou Syriens, dans mes livres. Pour la simple raison que, durant mon enfance, j’ai côtoyé des Indiens qui travaillaient sur la petite plantation de canne à sucre que possédait mon grand-père… Dès cette époque, deux faits m’ont frappé : l’ostracisme, incompréhensible pour moi enfant, voire le racisme qui entourait ces Indiens et la diabolisation par l’Eglise catholique de leur culte qui m’apparaissait au contraire chatoyant et très étonnant. Une réalité qui m’a profondément marqué au point d’avoir toujours pensé en faire un jour la trame de l’un de mes romans : raconter l’histoire de cette communauté qui est venue remplacer les Noirs dans les champs de canne après l’abolition de l’esclavage. N’oublions jamais que ce sont les Indiens en provenance de Pondichéry, et d’ailleurs, qui ont sauvé l’économie antillaise en 1848. Hormis les Noirs, esclaves et donc non payés, ils ont en fait constitué la première classe ouvrière des îles.

Y.L. – Noirs et Indiens subissaient pourtant à égalité le joug du colon blanc et du « béké ». Comment expliquer cet ostracisme à leur égard ?

R.C. – Les Noirs n’ont jamais compris pourquoi des gens venaient de si loin faire un travail qu’ils refusaient désormais d’accomplir. A leurs yeux, il était incompréhensible que des hommes et des femmes traversent deux océans, l’Indien et l’Atlantique, au terme d’un voyage périlleux de trois mois, pour devenir des « néo-esclaves ». D’autant que les colons n’ont pas fait de sentiment : les logeant dans les cases des anciens esclaves, leur attribuant les outils abandonnés par les autres. Ensuite, le destin des deux communautés est totalement différent. Le Noir est là depuis trois siècles, il a rompu les ponts avec l’Afrique et le mythe du retour s’est estompé, il se bat donc pour améliorer sa condition dans un pays qu’il considère désormais comme le sien. Au contraire de l’Indien qui a signé un contrat de cinq ans, a fui la misère de l’Inde pour amasser un petit pécule et retourner chez lui… L’indien n’a donc aucun intérêt à s’intégrer à la lutte d’émancipation, à participer aux mouvements de grèves sur les plantations au risque de s’en retourner aussi pauvre qu’avant. product_9782070300570_195x320Le titre de mon précédent livre, « La panse du chacal« , n’est pas qu’une simple formule littéraire ! Il s’appuie sur une réalité historique confirmée par l’entomologiste et littérateur Maurice Maindron qui écrit en 1907, à l’heure des grandes famines en Inde, qu’il vaut mieux pour le peuple des campagnes « émigrer aux Antilles que de mourir d’inanition au tournant d’un chemin et d’avoir pour sépulture la panse du chacal ». Ils furent ainsi 25 000 à émigrer en Martinique, plus de 40 000 en Guadeloupe.

Y.L. – En quoi ces nouveaux arrivants ont-ils enrichi ou subverti la culture antillaise ?

R.C. – Dès la seconde génération, les Indiens ont fait partie intégrante de la société créole et s’est alors affirmée une solidarité de classe entre les diverses communautés. Si l’école républicaine est devenue la voie royale d’émancipation pour l’ancien esclave, il n’en demeure pas moins que pour tous, Noirs, Indiens et Chinois, l’identité antillaise s’est fondée sur le travail de la canne à sucre comme matrice culturelle, avec sa facette terrible de l’esclavage et de l’exploitation féroce. Mais aussi en tant que creuset de peuples extraordinaires et de l’émergence d’une nouvelle identité que j’appellerai « identité multiple » faite d’apports amérindiens, européens, africains, asiatiques. D’où l’apparition d’une nouvelle humanité, la « créolité » pour moi, le « Tout-Monde » pour Edouard Glissant : la mise en partage des ancêtres.

Y.L. – Une mise en partage que vous jugez pleinement positive pour chacun, richesse pour tous plutôt qu’appauvrissement ?

R.C. – Dans le mouvement de mondialisation et de globalisation que nous vivons actuellement, seules deux voies sont possibles : celle de l’identité unique sous l’égide américaine, ou bien celle de l’identité multiple sur le mode créole… La « créolité », selon moi, n’est pas une spécificité antillaise, regardez les banlieues de nos métropoles. Avec le mélange des origines et des cultures, elles sont déjà « créolisées » et c’est un mouvement irréversible. Pour éviter l’écueil du communautarisme, il nous faut désormais cultiver nos identités multiples dans le respect de chacun. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Le dernier livre paru de Raphaël Confiant, « Les Saint-Aubert » (Ed. Ecriture, 412 p., 21€) : la saga d’une famille mulâtre installée à Saint-Pierre, à la veille de l’éruption de la Montagne Pelée en 1802. Toujours la plume du subtil auteur-conteur qui narre dans une langue chatoyante et métissée les grands moments de l’histoire des Caraïbes. Confiant4A découvrir : « Le gouverneur des dés« , « Case à Chine« , « La panse du chacal » et « Rue des Syriens« , tous parus chez Folio Gallimard. A signaler, deux essais fort pertinents sur l’identité antillaise, toujours disponibles : « Eloge de la créolité » avec Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau (Ed. Gallimard) et « Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle » (Ed. Stock).

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Hommage à Aimé Césaire

Natif de Martinique le 26 juin 1913, poète et homme politique antillais, Aimé Césaire s’impose comme l’emblématique auteur du « Cahier d’un retour au pays natal ». À l’occasion du centenaire de sa naissance, hommage à une grande figure de la « négritude » disparue en 2008.

Auteur d’une remarquable biographie parue en 2010 aux éditions Perrin, Romuald Fonkua, le rédacteur en chef de la revue Présence Africaine, en est convaincu : de sa jeunesse parisienne, de son passage à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm a surgi et mûri le poète des Tropiques, s’est forgée l’écriture de l’emblématique « Cahier d’un retour au pays natal » d’Aimé Césaire. Un texte fondateur de la « négritude » que le griot des Antilles nourrit de sa découverte de l’Afrique au côté de Senghor, Damas, Diop, les autres voix de ce monde nègre en mal de reconnaissance, de dignité et de liberté.

51iAJHaCijL._De retour au pays après de brillantes études en métropole, l’enfant de la Martinique lance avec son épouse Suzanne une revue culturelle qui accueille ses premiers textes, « Tropiques ». Une revue que découvre Breton fuyant le temps de l’occupation, de passage aux Antilles en 1941, et qui encense d’emblée les mots et vers du jeune professeur… « Je n’en crus pas mes yeux. Aimé Césaire, c’était le nom de celui qui parlait… Défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit,… où l’art même menace de se figer dans d’anciennes données, le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un noir ». Un adoubement dans la sphère intellectuelle que Césaire appréciera sans pour autant s’y laisser enfermer… L’homme est trop épris de liberté pour courber le verbe sous le joug des élites, qu’elles soient littéraires ou politiques : rupture avec le PCF dont il fut le représentant à l’Assemblée nationale, rupture avec les auteurs créoles qui font allégeance à Aragon, découverte de l’écriture théâtrale, engagement de l’élu au plus près de ses concitoyens pour obtenir la départementalisation de son île.

Dans cette biographie étincelante, Romuald Fonkoua dresse un portrait d’ombres et lumières du sage des Antilles disparu en 2008. « Loin d’être simplement ce « nègre fondamental », ce « nègre inconsolé » ou encore ce nègre dont « la traversée du siècle est paradoxale », écrit-t-il avec justesse, « Aimé Césaire est un « nègre-carrefour » : celui qui ouvre la voie à la fabrique de cette négritude que toutes ces foules de par le monde rassemblées ont (re)découverte ». Dénonciateur du colonialisme, écrivain, poète, dramaturge, homme politique aussi, grand amoureux de sa Martinique, Aimé Césaire fut « l’un des acteurs de la révolution noire ». Un superbe ouvrage consacré au grand poète antillais, à ce défricheur de la mangrove qui chanta les couleurs de sa terre noire et ocre. Yonnel Liégeois

« Aimé Césaire », de Romuald Fonkua (Ed. Perrin, 392 p., 23€). « Cahier d’un retour au pays natal » et « Discours sur le colonialisme, suivi de Discours sur la négritude », d’Aimé Césaire (Ed. Présence Africaine, 92 p. et 58 p., 5€ et 5€20).

Ave-CESAIRE-final-300x198Les 11 et 12/07 à 12H10 en Avignon, le Théâtre de la Chapelle du Verbe Incarné, le TOMA (Théâtres d’Outre-mer en Avignon), célèbrera à sa façon le centième anniversaire de la naissance du poète. Avec « Ave Césaire », une adaptation du recueil de textes « Afriques Diaspora Négritude » de Marc Alexandre Oho Bambe, où se retrouvent le slam, la poésie, le théâtre et la musique. Un cri nègre et un manifeste contre l’oubli qui invite à la rencontre des mondes et à une réflexion sur la transversalité des mémoires et de l’héritage, un hommage aussi à la parole incandescente d’Aimé Césaire.

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