Archives de Catégorie: Littérature

Alain Serres, vingt ans à la Rue…

Éditeur indépendant, Alain Serres a fondé « Rue du monde » en 1996. Depuis vingt ans, la maison d’édition n’a cessé de défendre une vision de la littérature jeunesse engagée et de semer ses petits cailloux. Comme autant de graines d’où germeront les citoyens de demain.

 
Cyrielle Blaire – Qu’est-ce, selon vous, un bon livre pour enfant ?
alain1Alain Serres – Les livres pensés de façon moralisatrice, les livres didactiques où l’on donne des leçons, cela fait de très mauvais livres. On a vite fait d’enfermer l’enfant dans quelque chose de très réducteur. Mais le livre pour enfants, c’est à prendre au sérieux ! Les enfants aiment les livres mille-feuille où il faut chercher plein de pistes. On se régale dans la lecture quand on invente sa propre histoire, quand on se pose des questions. Nous pensons qu’il faut donner à l’enfant toutes les clefs du monde, lui en faire partager la complexité, ses contradictions, ses mystères, car c’est comme ça qu’on grandit vraiment. Et puis on veut contribuer à faire des gamins gourmands de vie, exigeants, porteurs d’un esprit critique. On a plus que besoin dans nos sociétés de citoyens créatifs et imaginatifs qui mettent le monde à l’envers. Et puis, si il rencontre des bouquins poil à gratter, il va aimer le cinéma différent, aller voir le spectacle vivant. Les enjeux sont là !

C.B. – Peut-on tout aborder dans les livres pour enfants, même les sujets difficiles ?
A.S. – Les enfants veulent regarder par le trou de la serrure. Et ils ont compris que le livre était un univers un peu pirate qui ose dire des choses. Dans nos livres, on va évoquer l’amour, la haine, les guerres, la part d’ombre de l’humain. Si le livre jeunesse veut revendiquer le statut de littérature, il faut qu’il transgresse tous les tabous et tous les modèles. Même si ce n’est pas facile de convaincre sur toute la chaîne du livre, convaincre le libraire, le documentaliste… Car il y a encore beaucoup de tabous en ce qui concerne l’enfance. Mais, moi, j’aime bien mettre les pieds dans le plat. Nous éditons par exemple un livre qui épingle les papas alain2machos, « Terrible ». Et bien le ministère de l’Éducation au Mexique a décidé de l’offrir à toutes les écoles du pays ! Avec de belles productions artistiques, audacieuses, on peut faire des livres qui remettent en cause. Et qui disent à l’enfant qu’on espère qu’il va bouger le monde pour plus de solidarité, plus de liberté, plus d’égalité, de compréhension entre gens très différents. Notre maison porte des engagements mais sans oublier l’art et la littérature, en portant des vibrations artistiques et littéraires, pas en portant des slogans.

C.B. – Les maisons d’édition indépendantes jouent-elles un rôle d’aiguillon ?
A.S. – Oui. Si on regarde un peu l’histoire du livre jeunesse, durant de nombreuses décennies, il n’a été qu’un livre pensé pour éduquer l’enfant d’abord autour de la religion, puis des valeurs morales, des valeurs républicaines, de la connaissance et des savoirs. Et puis il y a eu une explosion à la fin des années 70. On a commencé à jouer des rapports textes-images différents, à faire entrer de vrais sujets dans les albums pour enfant, et ce mouvement était porté surtout par de petites maisons. Les grandes maisons, elles, suivent le mouvement, mais pas forcément de la même manière ! On croirait que le livre jeunesse est neutre mais absolument pas. Derrière des sujets qui paraissent anodins, il y a aussi de l’idéologie, des points de vue sur le monde. Les stéréotypes perdurent. Quand il s’agit de faire la cuisine c’est encore aujourd’hui la maman qui va s’y coller et c’est le papa qui va aller travailler… Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rencontres

Sansal et l’Algérie, croisée de destins

Grand prix du roman de l’Académie Française en 2015 pour « 2084, la fin du monde », auteur de l’essai « Gouverner au nom d’Allah, islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe », l’écrivain algérien Boualem Sansal s’impose comme l’une des plumes marquantes de la littérature contemporaine. « Rue Darwin », son précédent roman, est désormais disponible en poche.

 

 

Dans un hôpital parisien, une femme se meurt. Auprès d’elle, son fils Yasid surnommé Yaz, et le reste de la tribu exceptionnellement réunie, frères et sœurs émigrés mais rassemblés pour l’occasion, hormis Hedi engagé dans le Jihad…
Brèves retrouvailles, un temps du deuil vite écourté pour Yaz, de retour en terre d’Algérie pour répondre au vœu A45050_Rue_Darwin.inddsecret de sa mère, formulé comme dans un mirage sur son lit de mort : « Va, mon fils, va, retourne à la rue Darwin ! ». Et le jeune homme de partir à la conquête de ses origines, de sa filiation, convaincu qu’il lui faut résoudre l’énigme de sa naissance pour espérer enfin pleinement vivre…

Qui replonge alors dans ce quartier populaire de Belcourt, repère des miséreux d’Alger, un dédale de ruelles et de bâtisses surpeuplées où grouille la vie, le quartier d’enfance aussi d’Albert Camus. Lorsque Yaz naît, la guerre ne fait pas encore rage, c’est l’heure des premières rebellions, et des premiers massacres à Sétif en 1945… Ses années de jeunesse, il les passe loin de la capitale chez sa grand-mère, la sulfureuse Djeda, riche propriétaire qui règne sur son petit monde. Elle a assis sa prospérité sur le commerce et la prostitution, sur ses relations bien placées avec le pouvoir colonial en place, comme avec les chefs locaux. Dans ce monde clos régi par la mégère, Yaz est l’élu. Un enfant choyé, protégé par le harem, un enfant pourtant qui ignore tout de ses origines : qui est sa mère, qu’est-elle devenue ?

Avec « Rue Darwin », l’écrivain algérien Boualem Sansal plonge le lecteur au cœur même de l’histoire de son pays. Yaz, l’enfant devenu grand, n’est pas seulement cet homme errant en quête de ses origines, à la croisée des destins entre son propre devenir et celui de sa terre, il est ce fils qui dévide surtout l’histoire de l’Algérie. « L’enfant du néant et de la tromperie » revisite alors tous les faits et méfaits de son existence qui le conduisent à retrouver celle qui est supposée être sa mère. Dérive personnelle, impasse collective ? En tentant de percer le mystère de sa naissance, d’élucider les zones d’ombres de sa propre histoire, le romancier tente surtout de percer les raisons qui ont conduit l’Algérie au bord de la faillite : l’histoire d’une filiation sous le sceau de « la grande histoire tourmentée de l’Algérie, des années cinquante à aujourd’hui ».

Un roman de rage et de sang, d’amour et de haine mêlés pour une terre et un pays en proie au chaos identitaire, politique et social. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire

A lire ou relire, chapitre 3

Document, nouvelle, poésie ou roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. A la plage, à la campagne ou à la montagne, Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et rééditions en poche.

 

 

 

Autant qu’un grand écrivain, l’italien Erri de Luca fut et demeure un citoyen engagé. Pour preuve, le procès que lui intentent les autorités transalpines dans le conflit qui oppose la direction du TELT (Tunnel Euralpin Lyon-Turin) aux habitants du Val de Suse, cette petite vallée dont ils veulent préserver l’écosystème. Le romancier est accusé d’incitation au sabotage, il risque une peine d’un an à cinq ans de prison.

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

Lors de la première audience en mai 2015, à la demande du procureur du tribunal de Turin, Erri de Luca a pris soin d’énoncer l’étymologie du mot incriminé. « Si vous regardez dans le dictionnaire de la langue italienne, « sabotage » a plusieurs significations: causer des dommages significatifs, certes, mais également empêcher, gêner, faire obstacle… Je peux inciter à la lecture, à la limite à l’écriture, mais pas au sabotage », affirma l’alpiniste chevronné, de longue date défenseur de l’environnement.

Dans « La parole contraire », un pamphlet paru quelques mois plus tôt, il affirmait déjà son droit à utiliser le verbe « saboter » selon le bon vouloir de la langue italienne. « Les procureurs exigent que le verbe « saboter » ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens », écrivait-il à juste titre, concluant qu’il accepterait volontiers « une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire ». En marge de ces péripéties judiciaires, l’ancien ouvrier du bâtiment publie « Histoire d’Irène ». Comme à son habitude, un recueil de trois courtes nouvelles d’une élégance et d’une finesse d’écriture presque aphrodisiaques. Notamment la première qui donne son titre au livre… Le portrait d’une jeune rebelle, égarée sur une minuscule île grecque et complice des dauphins. Un hymne à la liberté, un éloge de la nature indomptée, une vague poétique entre le ressac de la mer et l’écume des mots.

lire8Une balade en versets nullement sataniques, selon Jean-Pierre Siméon pour qui, tel le titre de son dernier essai, « La poésie sauvera le monde »… Parce que la parole du poète est par nature rebelle à tous les ordres établis, il clame l’urgence pour chacun de laisser advenir dans la cacophonie ambiante l’insoumission du Verbe propice à l’éclosion de tous les possibles. L’animateur du Printemps des poètes, lui-même poète associé au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, l’affirme, persiste et signe, depuis des temps immémoriaux les poètes au sein de la cité « ont toujours fait entendre le diapason de la conscience humaine rendue à sa liberté insolvable, à son audace, à son exigence la plus haute ». Non point que l’auteur place l’acte poétique au-dessus de tout soupçon, juste parce que la poésie pose le mot hors tout carcan et conformisme, grammaticaux comme sociétaux, qu’elle donne à voir le réel sous des angles inattendus ! Jean-Pierre Siméon en est convaincu, et nous signons avec allégresse sa pétition de principe, la poésie est authentique chemin de libération pour qui se veut « être-au-monde », comme l’affirmait naguère le regretté Édouard Glissant, signataire de la « Philosophie de la relation, poésie en étendue ».
lire2Une « poésie en étendue » que Bruno Doucey et Anne Sylvestre mettent en œuvre de la plus belle des manières… Le premier nommé, fondateur et directeur des éditions du même nom, nous propose ainsi « Le carnet retrouvé de Monsieur Max », la chronique romancée des ultimes moments de vie de Max Jacob, de 1943 à Saint-Benoît-sur-Loire jusqu’à ces dernières heures de mars 1944 au camp de Drancy. Qui l’imagine annotant dans un petit carnet, au jour le jour, ses impressions et désillusions devant la folie du monde. Lui, le peintre et poète juif converti au catholicisme, pauvre « animal tragique » qui fredonne lorsqu’on l’immole, qui psalmodie lorsqu’on le châtie ! Qui choisit un carnet de couleur jaune, par humour juif, pour chanter envers et contre tout sa foi en l’homme, son amour de la Loire et de l’abbatiale érigée là où il se plaît à se nicher, « adossé au sacré, les mains ouvertes comme des bancs de sable couverts d’oiseaux blancs »… Un vrai « faux journal » mais authentique méditation poétique pour célébrer la mémoire d’un juste, ami de Picasso et de Cocteau. Une musique de l’alphabet, une suite mélodique que la chanteuse Anne Sylvestre décline allègrement autour de son joli « Coquelicot et autres mots que j’aime ». La grande dame des petites « fabulettes », dans le désordre alphabétique le plus absolu, prend plaisir à nous conter les souvenirs marquants de sa vie à travers une sélection de mots parfois fort inattendus.Tels « Réaupol-Sébastomur », « Tomber d’énue », « Brunante »… Une liste à la Prévert, de la bonté entre les lignes pour les gens de peu, des mots dont elle joue avec pudeur et qu’elle rafistole pour le plaisir de la langue et du cœur.

Et du cœur, Haydée Sabéran n’en a point manqué pour tenir la chronique de « Ceux qui passent », l’épopée moderne et tragique de cette foule de clandestins en déshérence à Calais et alentours, en hypothétique partance surtout pour une Angleterre mythifiée… lire7Un témoignage de première main, fruit d’une longue enquête, qui donne la parole à tous les protagonistes (migrants, passeurs, bénévoles de tout bord, douaniers), qui relève avec force convictions et précisions les attendus d’une page tragique de l’histoire contemporaine : la mort ou la survie de milliers d’hommes et de femmes qui fuient leurs terres d’origine, sous le carcan de la guerre ou de la misère, pour un ailleurs supposé meilleur ! Des humains réduits à l’état de fantômes, ou de cadavres le plus souvent, au journal télévisé ou dans les chroniques de nos gazettes, sous la plume de la journaliste ils ont un nom, ils sont porteurs d’une histoire. D’anonymes dont nos gouvernants se rejettent le fardeau, ils reconquièrent ici leur statut d’humains, trop humains. Un document poignant qui déjoue les analyses réductrices comme les résolutions factices, qui ouvre avec franchise à la réflexion, individuelle et collective. Entre désespoir et solidarité, rejet de l’autre ou fraternité.
De la réflexion, voire des réflexions, Michel Winock en suggère aussi à son lecteur avec sa biographie fort bien documentée de « François Mitterrand » ! L’historien démêle avec talent et rigueur les fils d’une personnalité complexe. « Monarque de gauche » ou figure emblématique d’une conscience républicaine que la pensée jacobine et droitière n’a eu de cesse de façonner ? Que le lecteur, au fil des pages, en vienne sérieusement à douter de la sincérité de ses convictions socialistes, pour Winock le fait est indéniable mais pourtant, « honni ou adulé, Mitterrand reste un grand homme politique du XXe siècle, suscitant des fidélités inconditionnelles et des rancœurs indélébiles ». Au final, « un homme insaisissable » dont le spécialiste de l’histoire de la République française brosse le portrait entre doutes et certitudes, traits de lumière et parts d’ombre, convictions et reniements. lire1Une page d’histoire en tout cas passionnante, au même titre que celle, pourtant bien différente, proposée par Laurent Lopez dans « La guerre des polices n’a pas eu lieu »… Un titre alléchant, en écho à une expression fort usitée depuis quelques décennies, pour nous plonger dans l’analyse des rapports complexes entre gendarmerie et police sous la Troisième République (1870-1914). Complexes certes, mais non antagonistes entre militaires pour les uns et agents de l’Intérieur pour les autres, affirme l’auteur au terme d’une enquête fouillée dans les archives. Fruit d’une recherche universitaire, certes d’une lecture studieuse, un ouvrage qui ne manque pourtant ni de piment ni de style. Une étude surtout qui a le mérite de décortiquer, au fil des pages et du temps, les missions régaliennes de deux corps d’État si souvent décriés et rassemblés depuis 2009 sous la même tutelle budgétaire du ministère de l’intérieur.

Et d’enquête policière, sous la plume d’Arnaldur Indridason, il en est bien sûr question dans ces fameuses « Nuits de Reykjavik » ! En fait, la première enquête enfin disponible en langue française de son héros récurrent, le commissaire Erlendur, alors qu’il a conquis de longue date notoriété et succès en terre gauloise… Toujours dans la traduction remarquable d’Eric Boury, l’écrivain nous entraîne dans les bas-fonds de la capitale islandaise où gît le cadavre d’un clochard. Tenace voire obstiné, le jeune flic ne croit pas à la thèse de l’accident et ne se résout pas au classement de l’affaire.lire3 Entre nuit et jour sans fin, plus que la résolution d’une énigme, Indridason nous entraîne autant à la découverte d’une ville aux particularismes étranges qu’à celle d’un personnage au caractère singulier qui s’affinera au fil de ses enquêtes. Un personnalité attachante, hantée par un lourd et terrible secret dont « Étranges rivages » lève une part de mystère. Une lecture envoûtante, au même titre que « Le toutamoi » d’Andrea Camilleri. Le merveilleux auteur sicilien à l’imagination fertile n’en finit plus de nous étonner, tant à travers ses romans noirs qu’avec cette histoire inattendue d’une jeune femme quelque peu perturbée. Entre crimes passionnels et dérèglements mentaux, Camilleri déserte un temps le commissariat de Montalbano son héros pour la cabine de plage de la belle Arianna. Pour notre plus grand plaisir.
Enquête policière ou journal de bord, dérive ou délire, roman à tiroirs ou poème polyphonique ? « Barcelona ! » de Grégoire Polet est tout cela à la fois, et bien plus encore… La chronique singulière d’une ville en pleine crise économique et politique, entre 2008 et 2012, à travers le destin croisé d’une vingtaine de personnages qui déambulent d’un quartier l’autre ! Une incroyable saga romanesque, qui tient son lecteur en haleine de la première à la dernière page, quand s’affrontent des vies aux ambitions contradictoires, quand gauche et droite plantent leurs banderilles en terre catalane en la personne de citoyens au caractère bien trempé, quand les « indignés » tiennent la place du haut des Ramblas tandis qu’en bord de mer les illusions des uns et des autres prennent l’eau. lire6Un magistral roman, à la double veine poétique et politique, d’un auteur belge à découvrir de toute urgence. Des lignes d’une puissante saveur, à l’identique des souvenirs de jeunesse que Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin et historien de la Résistance, nous livre dans « Les feux de Saint-Elme » : la découverte de son homosexualité dans les années trente. Comme le précise la quatrième de couverture, « un récit autobiographique à la fois émouvant et inattendu » de la part de ce grand amateur d’art. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire

les citrons amers de Tolan

Deux peuples, deux êtres, l’un palestinien et l’autre israélienne d’origine bulgare, tout qui les sépare et un morceau de terre qui les unit, « La maison au citronnier » selon le titre du roman de Sandy Tolan… Un cri du cœur autant qu’une leçon d’histoire.

 

Jusqu’en 1948 et à ce qu’ils en soient chassés lors de la première guerre israélo-arabe, « La maison au citronnier » fut habitée par les Khairi. Qui dut l’abandonner dans la douleur et le chagrin, alors que s’y installent de nouveaux émigrants, la famille Eshkenazi. Inspiré de faits authentiques, le roman de Tolan raconte la rencontre de Bachir avec Dalia à l’heure où il retourne voir la maison de son enfance en cette année 1967. Jamais la jeune israélienne ne s’était vraiment préoccupée de l’identité des anciens propriétaires, la propagande gouvernementale affirmant constamment qu’ils avaient quitté les lieux de leur plein gré !

La grande force de ce livre ? De 1948 à aujourd’hui, mêler le romanesque à l’historique, ne jamais affabuler sur cette incroyable rencontre presque inimaginable entre les deux protagonistes ! Documents à l’appui, narrer avec émotion et talent l’amitié entre Bachir et Dalia autant que la déchirure profonde entre leurs deux peuples. Comme l’affirme l’auteur dans son avant-propos, « la maison dépeinte dans cet ouvrage existe réellement, de même que le citronnier qui se trouve dans la cour ». A Ramla précisément, entre Jérusalem et Tel-Aviv… Entre blocus économique et attentats meurtriers, atermoiements de la communauté tolaninternationale et luttes fratricides entre les forces palestiniennes, Tolan dépeint avec justesse la vie au quotidien d’un peuple soumis à l’arbitraire du pouvoir israélien. Au final, Dalia transformera la maison au citronnier en maison d’accueil pour orphelins, Bachir connaîtra la prison et l’exil au fil de son combat pour l’existence de son peuple.

Plus qu’un roman, Sandy Tolan place son lecteur au cœur du conflit qui oppose les deux nations, de la fin du protectorat anglais jusqu’à aujourd’hui. Disséquant les soubresauts qui agitent la région, d’intifada en répression, peignant une « fresque poignante des destins intriqués d’Israël et de la Palestine au XXème siècle ». Entre épopée romanesque et document historique d’une rigueur incontestée, un récit d’une grande force qui met en lumière atouts et obstacles à la fin d’un conflit interminable et au retour de la paix. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire

Pouy, une plume en noir

Jean-Bernard Pouy, le créateur du « Poulpe » revient, en cette année de 70ème anniversaire de la Série Noire, sur l’évolution du roman noir français depuis 30 ans. Indissociable, selon lui, de la critique sociale.

 

 

Jean-Philippe Joseph – La Série Noire réédite un recueil de cinq de vos titres, « Tout doit disparaître ». Pour certains écrits en 1986 et 1990, en plein renouveau du roman noir français.

Jean-Bernard Pouy – Jean-Patrick Manchette a réveillé le polar français, il lui a donné une spécificité par rapport au polar américain.Mais celui qui lui a donné une légitimité, c’est Didier Daeninckx avec « Meurtres pour mémoire ». Tout d’un coup, il y avait un récit qui concernait l’Histoire de France, la société française, le massacre de plusieurs dizaines d’Algériens lors de la manifestation du 17 octobre 1961, dont personne, sauf quelques journalistes, ne parlait. noir1Vingt ans après les faits, quelqu’un s’emparait de l’affaire et faisait toute la lumière sur le rôle de la police et du préfet Papon. La presse a encensé le livre, alors qu’elle tenait jusqu’alors le genre pour crétin. Le néo-polar français est né à ce moment-là, autour de 10-15 auteurs, certains tournés vers le social, d’autres vers le politique.

J.-P. J. – Et vous ?

J.-B. P. – Moi, c’était plus la déconne. Je suis attiré par la littérature jouissive. Il faut lire « Les enfants du limon » de Queneau. C’est à mourir de rire ! J’ai commencé à écrire parce que je devais du pognon à un type qui était éditeur. Il lançait une collection de romans. J’ai écrit « Spinoza encule Hegel ». Je me suis tellement marré en le faisant, que j’ai continué. Mon second livre a été pris à la Série Noire. C’était « Nous avons brûlé une sainte ». Le Front National commençait à l’époque à faire de Jeanne d’Arc son égérie, ça me faisait chier parce que c’est une héroïne qui n’a rien à voir avec ce que représente le FN.

J.-P. J. – Vous parlez de « déconner », mais vos romans sont très ancrés dans la réalité sociale…

J.-B. P. – C’est pour ça qu’on écrit : pour raconter des histoires d’aujourd’hui. Je suis un auteur de roman noir. Le roman noir est un roman de critique sociale. On peut y parler de lutte sociale sans que ce soit purement journalistique. L’idée, par exemple, que l’on se fait du travail, me révolte. Quand j’entends le patronat gueuler contre les 35 heures, quand je vois la manière dont on enferme les gens dans leur temps libre ou travaillé, dans leur fatigue… Sous De Gaulle et Pompidou, les conditions de travail étaient peut-être plus dures, les salaires peut-être moindres, mais le corpus social était plus solidaire, et surtout, les syndicats plus forts.

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Les vraies luttes se situent, à mon avis, au niveau du syndicalisme, je pense en particulier à Sud et à la Cgt. La vraie parole est chez les gens qui bossent, qui se font taper sur la gueule et cherchent à ne pas trop se faire arnaquer par le pouvoir et les patrons.

J.-P. J. – Ce recueil est préfacé par Caryl Ferey, auteur remarqué de « Utu » et de « Zulu ». Qui lisez-vous dans la génération actuelle ?

J.-B. P. – J’aime beaucoup Marin Ledun, qui s’est fait connaître avec « Les visages écrasés », un livre sur la violence à France Télécom, qu’il a vécu de l’intérieur pour y avoir travaillé, Nicolas Mathieu, également, qui a écrit « Aux animaux la guerre » sur les conséquences d’une fermeture d’usine dans les Vosges, ou encore Chantal Pelletier pour « Tirez sur le caviste ». Parmi ceux que j’ai lancés, il y a Tonino Benacquista, et plus récemment, Pascal Dessaint. J’ai particulièrement apprécié son dernier livre, « Le chemin s’arrêtera là », où il revient à des personnages cassés, limés par la société. C’est très, très bien écrit. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Ancien professeur de dessin, Jean-Bernard Pouy a publié son premier roman en 1983. Depuis, il en a écrit plus d’une centaine, ainsi que des nouvelles (350), des pièces de théâtre ou encore des essais. Il est également le créateur du « Poulpe », collection démarrée en 1995 avec « La petite écuyère a cafté ». Défenseur du roman populaire, J.-B. Pouy aime à s’imposer des contraintes d’écriture et narratives, souvent imperceptibles du lecteur.

 

Les 70 ans de la Série Noire

Fondée en 1945 par Marcel Duhamel, la collection s’impose d’emblée comme référence pour les amateurs de polar. Les premiers auteurs publiés ? Les américains Chase, Chandler, Hammett, Himes, McBain, Thompson et tant d’autres… Jusqu’à cette année 1971 où Jean-Patrick Manchette publie « L’affaire N’Gustro » qui signe la naissance du roman noir à la française : quand la description de la réalité sociale l’emporte sur la résolution de l’énigme ! Au point de faire école (Daeninckx, Jonquet, Pennac, Vilar…) et d’assister aujourd’hui à l’éclosion d’une nouvelle génération avec des auteurs tels Chainas, Férey, Leroy, Pécherot. Une véritable intrigue, une qualité d’écriture et un style qui n’ont rien à envier à la littérature « blanche », d’authentiques romanciers noir3qu’une factice classification en genre littéraire prétend reléguer trop souvent en seconde zone. Le roman noir est littérature à part entière. Pour preuve, deux nouvelles parutions à mettre en exergue en cette année anniversaire : « Or noir » de Dominique Manotti et « Pukhtu Primo » de Doa… L’une nous guide dans les méandres d’une nouvelle mafia marseillaise branchée sur les marché pétroliers, l’autre nous offre une plongée ahurissante dans cet Afghanistan en guerre où forces régulières côtoient milices et mafias de tout poil. Un roman de facture classique pour Manotti, un volumineux bouquin pour Doa dont la précision chirurgicale dans l’accumulation des références et descriptions, qui n’a d’égale que la justesse meurtrière des drones, ne doit pas décourager le lecteur… Deux ouvrages à lire d’urgence, deux grands romanciers couronnés en 2011 du Grand Prix de littérature policière pour « L’honorable société » écrit en commun. Y.L.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rencontres

De la traite négrière au Noir américain

Depuis l’élection de Barack Obama à la présidence des USA, ont fleuri les ouvrages relatant l’histoire des Noirs américains. Dont « Les traites négrières coloniales, histoire d’un crime », une somme sur ce fait historique : en trois siècles, le transport de plus de 12 millions d’Africains aux Amériques.

 

 
Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant, le romancier et le poète, le déclamèrent en allégories déchirantes dans leur « Intraitable beauté du monde » parue chez Galaade. « Les coquillages sonores se frottent aux crânes, aux os et aux boulets verdis, au fond de l’Atlantique ». Et de poursuivre que « ces Africains déportés ont ouvert, à coup d’éclaboussures sanglantes, les espaces des Amériques : un monde avait laminé l’Afrique, les Afriques ont engrossé des mondes au loin »…
L’Afrique laminée ? C’est l’histoire de ce crime que tentent d’éclairer les historiens negreMarcel Dorigny et Max Jean Zins qui ont dirigé « Les traites négrières coloniales ». Un ouvrage collectif, issu de la conférence internationale organisée en 2007 à Dakar et Gorée sous l’égide de l’ADEN, l’Association des descendants d’esclaves noirs. Pour la première fois, chercheurs et historiens osaient croiser leurs regards sur les trois faces du fameux triangle de la mort et de la déportation : les côtes d’Europe, les côtes d’Afrique et celles des Amériques. Du Code noir à la loi Taubira, de l’Inde au Portugal, de l’Afrique aux Amériques… « Il ne s’agit pas de proposer au lecteur un imposant volume de plus sur un sujet souvent considéré comme austère », souligne Marcel Dorigny dans la préface, « mais plus exactement une série d’analyses aiguës, confrontées aux débats actuels de notre société qui a encore les plus grandes difficultés à intégrer la connaissance et la mémoire de l’esclavage dans son histoire nationale ». Un livre d’histoire donc qui intègre les réflexions les plus novatrices à ce jour, mais aussi un magnifique livre d’art grâce à sa riche iconographie issue de collections publiques ou privées. Un document incontournable.
Une lecture que d’aucuns poursuivront avec deux ouvrages ciblés sur les Noirs américains. Celui de la grande spécialiste Nicole Bacharan qui narre leur épopée, « Des champs de coton à la Maison Blanche ». Ils sont arrivés au Nouveau negre2Monde, la chaîne au cou et les pieds entravés. Quatre siècles d’asservissement et de ségrégation ont suivi, mais aussi « quatre siècles de combats pour reconquérir leur statut d’être humain, imposer leurs droits et affirmer leur dignité ! ». Historien et maître de conférences, Pap Ndiaye signe quant à lui un superbe ouvrage, « Les Noirs américains, en marche pour l’égalité ». Un livre qui s’ouvre sur un extrait du fameux discours de Martin Luther King, « Je fais un rêve » à Washington en 1963, pour se clore avec celui de Barack Obama sur la question raciale, en novembre 2008 à Philadelphie. Yonnel Liégeois
À lire aussi le N°132 de la revue Hérodote, « L’Amérique d’Obama » (La Découverte, 192 p., 22€).

Le roman des esclaves
Écrivain togolais, Grand prix littéraire d’Afrique noire, Kangni Alem signe avec « Esclaves » negre4un magnifique roman sur ces populations africaines déportées dans les champs de canne du Brésil. Miguel, ainsi baptisé par son maître, est enfin de retour sur sa terre d’origine après avoir vécu vingt-quatre ans en esclavage. A travers l’histoire singulière de son héros, et à partir de faits réels, le romancier et dramaturge africain narre avec précision et passion l’épopée tragique de ceux que l’on nomme les Afro-brésiliens. « Ce qui est arrivé à Miguel se poursuit aujourd’hui », commente Kangni Alem, « son sort rappelle celui des émigrés modernes ». Aux dires de l’écrivain, la fin de l’esclavage pose la question de la place des Noirs dans les sociétés occidentales.  » Qui sont-ils ? Doivent-ils aimer le pays où leur mémoire fut humiliée, ou le quitter ? « .

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire

Daniel Forget, le cirque et la cité

« Le plus petit cirque du monde, une aventure humaine » de Daniel Forget, nouvellement paru aux éditions de l’Atelier, raconte la genèse d’une structure, éducative et créative, dont l’histoire conduira  à l’inauguration d’un cirque « en dur » à Bagneux en 2015. Nous sommes en Ile de France, tout près de Paris.

 

 

Bagneux ? Une de ces banlieues que les politiques de la ville désignent trop souvent de « zones » difficiles, prioritaires ou urbaines sensibles. Nous acceptons trop nous-mêmes ce langage stigmatisant qui porte l’abaissement. Eh bien non, ce coin de banlieue, la cité des Cuverons dans le quartier des Blagis, Cirque2relève pour nous de l’appellation non contrôlée de quartier exceptionnel ! Nous le couronnons ainsi après avoir lu « Le plus petit cirque du monde, une aventure humaine » où se produit un miracle, c’est-à-dire quelque chose d’inattendu qui surgit de l’aléatoire de « succession de rencontres, d’émerveillements, de discussions, d’interrogations, de conflits » et qui résulte pourtant d’une volonté commune inextinguible, d’un désir, de l’obtenir ! Un équipement circassien va naitre de cette conjonction.

Dans cette périphérie, mais ouvert sur tout l’environnement, noué à l’espace urbain de la localité, enkysté dans les grandes barres construites dans les années 1960, articulé au territoire régional plus large encore dont il participe, émergent aujourd’hui les fondations d’un cirque. Ce lieu si singulier, si particulier est ainsi celui de l’art le plus universel qui soit.

Là s’invente une action artistique et poétique, celle du cirque « ontologiquement » Cirque4populaire depuis la nuit des temps, qui sécrète sa toile, forme politique de rassemblement sans exclusive. Une telle composition ne se décrète pas administrativement. L’amalgame prend dans un mouvement, dans une marche… Des décisions, des appuis publics, institutionnels, il en faut et il y en aura, mais il faut surtout une idée juste de ce qu’on veut artistiquement et qui donne pugnacité irrésistible au vouloir commun qui se l’approprie et le modèle.
Mais alors, reprenons le livre qui nous conte l’aventure du « Plus petit cirque du monde » communément surnommé le « PPCM ». C’est une toute petite histoire, minuscule même, sans aucune prétention, simple comme bonjour. Nous la lisons, le regard écarquillé comme celui des enfants émerveillés au cirque, tiens justement. Et c’est pourquoi elle pourrait bien se révéler pour le lecteur d’un très grand intérêt, et souhaitons-le, d’une grande puissance de contamination. Elle s’offre à nous comme une poignée de mains cordiale, généreuse. Elle nous lave des pensées de certitudes et de systèmes désabusées, pessimistes ou défaitistes qui annoncent la fin du monde pour demain ! Ronchonnes quoi… Elle nous réconcilie avec le possible, voire avec l’impossible, avec l’audace d’agir, l’envie de bouger son corps, de danser, de rencontrer, d’échanger.

Nous embrayons là avec le moteur de l’utopie sur le vaste monde, le Cirque6merveilleux, l’enfance, le passé et l’avenir rendu présents. Le mouvement des astres ! Le ciel est en bas, la terre au ciel. L’espace est renversé. Nous ne baissons pas les bras, nous les tendons, les levons. Comme des séraphins, nous descendons et montons avec grâce le long de fils d’or. Nous ne sommes pas beaux, nous le devenons. Nos yeux sont des astérisques. La mort-même ne fait plus peur aux enfants que nous sommes. Voilà pourquoi nous sommes invincibles. Nous nous envolons. Nous jonglons avec culot. Nous avons tous les culots d’ailleurs. Nous marchons sur les mains. Bref, le cirque est bien la métaphore de ce livre qui retrace la fondation de celui qui se qualifie ici d’être le plus petit du monde. Manière de dire sa grande âme. Éloge de la faiblesse qui, au cirque, devient la force. Le fort perdant toujours. Ou alors sa force est dans la ruse, le malin, le souple, le délié, le naïf, le vrai naïf, pas le niais. Celui qui cultive la naïveté, triomphant toujours.
Ce livre ? Un fatras d’actions, oui parce que, comme le dit Péguy, un fatras vivant est mieux qu’un ordre mort. Pour dire autrement, c’est dans de telles entreprises entremêlées que se cherche un peuple, que se reçoit des exigences d’inouïes diversités. Ainsi, assurément, on qualifie et cultive l’homme dans le pauvre et l’on s’apitoie moins sur le pauvre dans l’homme.

Fatras oui, parce qu’on est au plus proche du vivant et que le vivant est fatras, pas Cirque5système. C’est relaté avec tellement de clarté d’écriture, une langue si simple et si sûrement établie que le sens se fait, se fouille, s’ajuste. Fatras peut être, mais enfin l’auteur sait ce qu’il veut et dit précisément l’aventure qu’il brûle de propager avec ardeur.
Fatras surtout, car l’aventure de ce cirque est tout, sauf linéaire. Son histoire n’était pas écrite d’avance. On n’avait d’ailleurs pas nécessairement l’idée même d’être en train de faire une histoire, alors de l’écrire, vous pensez bien ! Savoir où il allait ? Quand l’auteur, acteur principal de l’entreprise, a fait les premiers pas, il ne le savait pas… Pourtant, il n’était pas dans l’errance des convictions. C’est un homme de désir. Il a marché et jonglé seul, ou presque, puis ensuite à quelques-uns. Pas de protocole qui donne le but, pas de préalables ni de normes préétablies. Marchez et vous trouverez. Les idées justes viennent en marchant, voilà ce que montre ce livre ! On marche comme un équilibriste, jonglant avec les évènements, avec les forces, les tissant, les renversant, les détournant quand le vent est contraire. Quand on voit quelques photos de l’architecture, le livre en présente, ce cirque est un bateau, matures, voiles. On monte des constructions jusqu’au ciel, comme les maçons dans le temps à la corde à nœuds montaient en chantonnant dans le ciel par dessus le toit des immeubles, ou les lignards…

Un seul moteur utopique : le cirque. Le cirque comme structurant les personnes, Cirque3artistes et pédagogues, le cirque est école. Et ici aussi, au fond, tout a commencé par la transmission, par la création d’une école circassienne inspirée de celles que sait forger l’éducation populaire. L’auteur se revendique très explicitement de cette famille active. En quelques pages, il inscrit sa réflexion dans l’histoire de l’éducation populaire dont il esquisse, avec beaucoup de justesse, l’histoire riche et complexe. Tout le monde peut faire du cirque, à condition de se former, « ce qui implique de dépasser l’apprentissage autodidactique », de s’allier l’apport de professionnels motivés qui « transmettent leurs compétences pour améliorer la technicité, l’aisance par rapport au public ». Pas des spécialistes étroits, des spécialistes en partage de savoirs : faire entrer dans la danse, dans le mouvement d’ensemble.
Bref, on joue de tout ! Et en marchant, à chaque étape, l’enthousiasme gagne, les idées viennent, les projets se consolident et s’affinent, des forces s’agrègent, de nouvelles solidarités actives se trament, des élus ou responsables politiques apportent le concours indispensable des collectivités au mouvement dont ils voient comment il « qualifie la vie et le bien-être de tous ».

L’origine de la passion de Daniel Forget ? Elle est d’abord à chercher dans cette « Cirque7mémoire de famille » avec, par exemple, ce grand-père, ami des artistes, également musicien amateur, peignant lui-même des roulottes Porte Brançion, là où passe actuellement le périphérique et où étaient les fortifs. Naissance de cette conviction en cet alliage étonnant de la culture populaire et de l’art exigeant mais jamais élitiste, modelant (pas modélisant) le politique. Il y sera fidèle toute sa jeunesse où, malgré une scolarité difficile – ce qui interroge collatéralement sur l’école ! -, il se frottera aux plus grands poètes. Compte aussi, dans l’expérience, son engagement de délégué syndical CGT à la RATP (machiniste, réseau ferré, ligne 10). En « bonus », il nous offre quelques délicieuses lignes enthousiastes de stratégies artistico-syndicales gagnantes, intelligentes, actives. Daniel Forget sait jongler. Jean-Pierre Burdin

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Bêtise immonde

En ce dernier dimanche du mois d’août, le haut de la rue du faubourg Saint-Denis et les voies adjacentes ont revêtu leurs habits de fête. Des guirlandes rouges décorent les trottoirs, des ballons de toutes les couleurs sont accrochés aux lampadaires et ganesh1aux devantures des magasins. Des enfants déambulent, des animaux gonflables attachés au bout d’une ficelle. Chevaux, requins, oiseaux, dragons s’élèvent au-dessus des têtes. Une foule compacte entoure les chars, habillés d’objets multicolores et surmontés de toits aux couleurs chatoyantes. Ils se déplacent lentement, tirés pas une demi-douzaine d’hommes à l’aide de cordes. En tête du défilé, joueurs de flûte, danseurs et danseuses se frayent un chemin au milieu des curieux. Un peu partout, des noix de coco sont cassées sur le sol. Tout au long du parcours, friandises, gâteaux et boissons fraîches sont offerts au public par des Hindous en costume traditionnel. Le quartier résonne de chants, de musiques, de cris joyeux.

En retrait des festivités, trois jeunes hommes d’une vingtaine d’années se tiennent debout au coin d’une rue. L’un d’entre eux, le plus costaud, adresse un signe aux deux autres.

« C’est bon. Vite. Celui-là à côté du porche, il est tout seul », leur chuchote-t-il.

ganesh4En quelques secondes, les trois comparses se précipitent sur un Hindou qui distribue des gâteaux, un grand plateau au bout d’un bras. Ils l’entourent.

– « C’est vachement sympa de donner des gâteaux », lui dit le balèze, un grand sourire aux lèvres.
– « Viens », ajoute le second garçon, « on a des choses pour toi. Nous-aussi, on aime partager ».

Une fraction de seconde suffit aux trois types pour entrainer le jeune homme dans une entrée d’immeuble. Il tente de protester mais le meneur de la bande lui glisse un couteau sous la gorge.

– « Tu fermes ta gueule ou je te saigne ».

Ils entrent tous les quatre dans un local à poubelles. Le jeune Hindou, terrifié, se retrouve sur le dos, allongé au sol. Deux lascars sont assis sur lui.

– « Tiens tu vas goûter nos spécialités françaises. Histoire d’échanger. Tu comprends ? »

ganesh2Tandis que l’un d’entre eux pince le nez du jeune pour lui maintenir la bouche ouverte, le chef du clan sort d’un sac à dos rondelles de saucissons, morceaux de fromage et bouts de pain. Qu’il lui enfourne violemment. Le prisonnier perd vite sa respiration. Les trois compères continuent le gavage.

– « Tu ne pourras pas dire que les Français ne sont pas accueillants », lance l’un deux en rigolant.

Le pauvre devient rouge écarlate, il suffoque.

– « Ah, on est distrait, on a oublié de te donner à boire ».

Une bouteille de vin est débouchée. Coule le liquide, lui arrosant une partie du visage. Bientôt, le jeune Hindou perd connaissance.

ganesh3– « Bon, ça suffit », lâche le chef de bande. « Il a son compte, il saura maintenant ce qu’est un bon repas du pays ».

Aran meurt un instant plus tard. C’était un jeune homme au cœur fragile. L’étouffement, et la frayeur occasionnée par l’agression, auront eu raison de sa santé précaire.

Les trois amis sortent en riant de l’immeuble. Ils se glissent parmi les fidèles qui célèbrent Ganesh. Le dieu de la prudence, de l’intelligence et de la sagesse. Philippe Gitton

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature

Retour au Havre de grâce

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Depuis longtemps je ne suis pas venu ici, au Havre, dans cette ville, ce port que j’aime tant. Départ un samedi matin. Bien que novembre soit presque en son milieu, le jour émerge d’un ciel ouaté, assourdi dans des vêtements de soies légères. Assurance que l’azur n’est pas loin. Miroitements de silice de la lumière mouillée, perlés de grenelés roses. A l’horizon, la visite de l’exposition Nicolas de Staël au musée André Malraux.
DSC02733Nous sommes invités à des noces radieuses et simples. On pense cela à cause du ciel, de la campagne verte un peu acide, caressée des couleurs douces encore pâles du jour, mais aussi parce que nous avons à notre horizon la visite de l’exposition Nicolas de Staël au musée André Malraux. Et que celui-ci est allé au bout, sans transiger sur l’acte de peindre, de l’intérieur, en nous, ces rencontres. Il s’y est appliqué, méthodiquement, lutte à mort.

Ce trajet que l’on fait pour aller là-bas, on aurait aimé l’effectuer par le train, puisque justement ils ne sont pas trop rapides ceux qui, de Saint-Lazare, mènent au Havre. On en trouve qui font le trajet en deux heures mais c’est la semaine, pour le travail ! Le week-end, c’est changement obligé à Rouen, voire Amiens… Pas moins de quatre heures. Là, ça lambine trop, tout de même, alors on y renonce ! Le train, pourtant, lorsqu’il ne file pas à trop d’allure, lorsqu’on entend encore la cadence des bruits d’acier sur les rails, et pas seulement au passage des aiguillages ou à l’approche des gares, fait mieux vivre sensiblement la temporalité du transport au-delà du seul calcul minuté de la durée. Ce roulis brinquebalant nous rend au temps et au parcours.
Le voyage n’est pas que destination. Le train c’est aussi les gares, les heures et salles d’attentes, l’errance et les bousculades, les cafés, les valises, les retards et, du coup, l’exactitude. L’effervescence effrénée monde et la somnolence de la solitude. Le bavardage avec l’éphémère et inconnu compagnon de voyage. La crainte qu’il soit ennuyeux ou encore qu’il mange salement, pire qu’il soit envahissant et prive de la lecture mêlée à l’observation des paysages et des ciels entraperçus. La fille sera-t-elle avenante et vive ? Le train c’est encore la traversée des villes, l’arrivée par la trachée entre leurs poumons serrés en leur plein cœur. Le TGV n’est déjà plus le train. Avec lui, nous traversons des régions rendues virtuelles. Le paysage est un trait, un paraphe, celui que notre pensée imprime sur une abstraction, qui peut être belle d’ailleurs mais trop animée, mangée par la vitesse, qui n’a pas d’instant pour interroger. Là, les rares gares traversées n’ont plus de nom. Un territoire de nulle part. Autre chose. On aura toutes ces réflexions en tête en visitant de Staël.

Havre6Toutefois, la voiture, c’est pas mal non plus. D’abord, la route épouse le paysage, l’histoire du paysage. Traces labourées de parcelles décousues et strates économiques, géologiques, géographiques, sociales, politiques en leurs désordres qui font que le paysage est histoire de pensées et d’activités humaines, de guerre et de paix, sans cesse revue et relue. Recherche toujours de cohérence dans le chaos.
Ensuite, c’est l’autoroute. Quand ça roule bien, elle a également son charme ! L’autoroute, les routes modernes à très grande circulation, semblent toujours être un ruban posé au dessus de tout, niant avec arrogance et surplomb ce que la route, elle, raconte modestement des siècles passés. Peu d’auteurs encore aujourd’hui disent l’autoroute et la voient familière au paysage. Peu disent les féeries de l’autoroute comme Annie Ernaux nous parle, elle, des surprises de son supermarché dans les lumières de la ville. Tout l’humain doit d’abord être aimé si l’on veut porter la critique juste. Pour transformer il faut d’abord voir, entendre. Poésie. La route de notre enfance était le prolongement du chemin. Sa « forme » est encore celle-là. Pas loin d’ici, certaines ont encore le visage de l’ancien chemin creux qu’elles furent. Je vois cela, clairement, en écoutant Mozart joué par Maria-João Pires qui, justement maintenant, m’enchante à la radio. Le simple délice du bavardage. Métaphore musicale du chemin. L’art de la conversation et de la promenade.

Avec l’autoroute, nous sommes dans l’idée de trajectoire. Je n’ai jamais pu vraiment mettre la musique là-dessus ou alors le soir lorsque le crépuscule est déjà bien avancé et que, roulant à tombeau ouvert, les lumières de la terre et celles du ciel constellé d’éclats viennent, telles des lucioles, peupler l’unique espace drapé de velours noir qui leur sert d’écrin. Pas besoin de compact, c’est le violoncelle de Bach qui monte en tête. Depuis qu’on l’a réentendu, rendu avec son grain, comme neuf à l’oreille, dans « Le Paradis » d’Alain Cavalier, tout aussi bien, là, on se laissera porter par le saxo de Lester Young dans Stardust.
DSC02729En arrivant par le pont de Normandie, c’est une vision d’avion que l’on a, on ressent la vibration lente, régulière de la respiration portuaire. A l’entrée en ville, d’emblée le sentiment que Le Havre a changé, imperceptiblement. Il est aujourd’hui classé Patrimoine de l’Unesco. D’aucun s’en étonnent. Moi, je me demande pourquoi c’est venu si tard ! Cette reconnaissance a donné force et confiance. Le Havre a du traverser de nombreuses épreuves. La guerre, la destruction, la fin des transatlantiques… Peut-être de là d’ailleurs, mon attachement lointain à cette ville lorsque gosses, de notre banlieue, on allait à Saint-Lazare pour saluer de notre curiosité heureuse l’arrivée des vapeurs acheminant par trains entiers à Paris les voyageurs des transatlantiques nord, ayant transité au Havre. Il y avait aussi les excursions dominicales en famille pour visiter des paquebots. Je me souviens d’avoir visité ainsi le Liberté. Tout cela nourrit l’imaginaire.

Et puis il y aussi l’histoire ouvrière, portuaire et industrielle qui, dans cette ville fait culture. L’aventure du Salon des peintres ouvriers, celle de la Maison de la culture, la forte implication, notamment des travailleurs des entreprises de la chimie, dans la rencontre artistique… A l’hôtel où nous sommes, notre fenêtre ouvre justement sur Havre2l’œuvre d’Oscar Niemeyer en réfection. Le chantier en exhume les entrailles. Alors qu’habituellement, et surtout d’ici, vu de haut, on pense les cônes blancs du Volcan comme négligemment posés sur le sable, tels des seaux d’enfants abandonnés sur une plage, donjon et tour du château, on les découvre au centre de la cour carrée enceinte des immeubles d’Auguste Perret. On voit là, dans les caves ouvertes, les viscères et conduits d’alimentation en fluides. Vision quasi archéologique qui rappelle celle des fouilles. Véritable métaphore de ce que serait penser. Nous sommes samedi, un silence profond règne sur le chantier et son excavation.
Plus loin, dans la zone portuaire, du côté des bassins Vauban et Vatine, la résurgence ici de cette rencontre si singulière des approches artistiques et des pratiques populaires et ouvrières. Là, cinq grands murs des docks entièrement couverts d’affiches, placardées bord à bord, et du même format. Imposants et grands portraits noirs et blancs, très certainement de dockers, ainsi côte à côte et de face, visages aux yeux écarquillés, formant d’imposants tableaux. Sur l’un d’eux, vraisemblablement le portrait d’un homme aujourd’hui décédé, des graffitis, forme d’ex-voto signés par les camarades et la famille à la mémoire de celui trop vite disparu. Au pied, restes de rameaux, aujourd’hui desséchés, déposés sans doute ici en hommage. Cérémonie.
Havre1Ailleurs, marouflés sur les piliers d’un autre bâtiment, des peintures papier très colorées et qui tiennent encore, bien qu’elles soient face aux intempéries. Collée sur le coin de mur d’un entrepôt, l’image d’une petite sirène, par sa gracilité et par la pirouette qu’elle esquisse et qu’accompagne le décollement du papier entamé sous l’effet du vent, me réconforte par sa naïveté. Presque comme une fresque des catacombes romaines, triomphe de la fragilité sur le temps.

Le Havre, la ville, c’est une architecture généreuse, soignée, parfaitement dessinée, née de sa reconstruction conçue par Auguste Perret. Alvar Aalto, un autre architecte, finlandais lui, a eu cette phrase : « l’architecture ne peut pas sauver le monde, mais elle peut lui donner le bon exemple ». Peut-être ici juste l’essai, l’image, l’idée de ce que cela pourrait vouloir dire. Reconstruction difficile, avec des moyens chiches, des matériaux de peu de qualités (ciments, sables). Pourtant aucune mesquinerie. Souvent l’impression d’aisance dans les surfaces et lieux de circulation publics. De vastes espaces parfois, mais jamais « lâchés », toujours signifiant leur nécessité. Pas de dalles. Pas d’immeubles vraiment isolés. Une rue de Paris, qui ne reproduit pas les arcades de la rue de Rivoli, mais s’inspire de son esprit. Et comme dans beaucoup d’autres villes de maintenant, le tram qui vient fluidifier les mouvements de la circulation urbaine, mais ici avec beaucoup de discrétion. Il y a bien du monumental, mais jamais de l’imposant, du grandiloquent. Hôtel de ville, église Saint Joseph.
On vient ici avec en tête deux romans , celui de Julia Deck « Le triangle d’hiver », celui très différent de Linda Lé « Œuvres vives ». Deux films aussi, « 38 témoins » de Lucas Belvaux (2012) et « Le Havre » d’Aki Kaurismäki (2011), coulissent avec eux dans les tiroirs de mon imagination. Je retrouve cela.
L’architecture de Perret ne recopie pas l’ancien urbanisme et les anciennes architectures du Havre, il en reprend subtilement les codes pour en faire l’outillage de base d’une vraie modernité. Chacun peut le voir, chacun peut aussi le savoir en allant chercher. C’est ce rapport au passé et à l’aujourd’hui, que l’on sent si fort, qui fait le bon exemple. Un glissement sensible. Sans doute la vieille église, cathédrale depuis 1974, un des rares bâtiments ayant échappé aux bombardements alliés mais qui en porte les stigmates, relie aussi au passé. Nous aimons qu’elle soit petite et belle et que la ville se reçoive, de nuit, sur ce coussin dentelé calcaire et doré.

Havre7

Face au Havre,1952. Huile sur carton Collection privée, J.L. Losi – Adagp, Paris, 2014

Le Havre c’est aussi le musée Malraux, construit en front de mer et voulu par celui qui en porte le nom. Ouvert au plein vent et aux lumières si changeantes, il a pris la belle patine des maisons de bord de mer. Fort carré, balayé par les embruns, il a maintenant un ton délavé tirant vers l’amande clair. Il y a gagné dans son osmose avec la mer. Il a un peu perdu d’une certaine sacralité. Ainsi, il est probablement moins intimidant. Il a gagné en familiarité.
Ici Nicolas de Staël est en son lieu. On y exposait « Lumières du Nord – Lumières du sud ». A part Antibes, au musée Picasso où se prolonge jusqu’en janvier 2015 l’exposition « La figure à nu », je n’imagine pas de lieu pouvant accueillir avec un tel bonheur Nicolas de Staël. Les salles du musée, séparées d’avec la mer juste par de seuls rideaux translucides qui toujours permettent de l’entrevoir et de s’y perdre, quand l’émotion est trop forte, et n’autorisent pas la confrontation immédiate à une autre toile. Il faut laisser la pensée se refaire avant de passer à une autre. Toutes les œuvres accrochées forment ici un immense tableau en trois dimensions. Les toiles de Nicolas de Staël n’ont pas d’horizon. L’espace muséal non plus, ou alors c’est celui de la mer. On s’égare dans l’ensemble de ce tableau comme dans chaque détail qu’en constitue chacune des œuvres, en cherchant la bonne distance si difficile à trouver. On laisse venir le tableau à soi, tout simplement. On circule aisément. Comme dans la ville, c’est dense mais fluide. Étonnant silence. Le travail de l’attention en chacun. 100 000 visiteurs sont venus là, depuis juin, à l’écoute. « Il y a parfois une montagne d’esprit dans une parcelle de matière », soutenait Nicolas de Staël.
Dépassée par l’évènement, la petite librairie du musée n’offre pas à la vente les « Lettres de Nicolas de Staël, 1926-1955« . Regrets, le catalogue de l’exposition est épuisé. Jean-Pierre Burdin

1 commentaire

Classé dans Expos, Littérature

L’hebdo « Le un » prend langue !

Original magazine dans le paysage éditorial français, « Le un » est le seul journal qui ne se feuillette pas mais se déplie ! Une nouvelle expérience de presse, radicalement différente, qui fait mouche chaque semaine. Le dossier du jour : le Français a-t-il avalé sa langue ?

 

 

Pour sa dernière livraison, l’hebdomadaire « Le un » a tourné trois fois sa langue en son palais avant de coucher son propos sur le papier. Trois temps, et trois mouvements : le temps de l’émotion, le temps de la réflexion, le temps de l’évasion… UNLa romancière canadienne Nancy Huston, anglophone de naissance et francophile pour études universitaires, ouvre le bal. « Les Français « parlent comme un livre » et, des années durant, j’ai été portée, transportée par leur passion du verbe », confesse-t-elle, « aujourd’hui leur prolixité m’épuise » ! Le ton est donné, le dossier de la semaine « Le Français a-t-il avalé sa langue ? » ne laissera personne indifférent. A découvrir très vite, avant qu’il ne soit trop tard, mercredi prochain ce sera déjà un nouveau numéro qui sera en vente dans tous les kiosques…
Ce curieux journal, qui n’a rien d’un magazine et vit sans publicité, lancé il y a à peine une année, s’est constitué un public fidèle. Grâce à une communication promotionnelle sans faille et efficace. Une belle leçon d’inventivité qui devrait donner des idées à tous ceux qui se prétendent patrons de presse ou qui ambitionnent de le rester, même porteurs de ligne éditoriale plus affirmée, fusse-t-elle même à prétention radicale comme on dit.

A d’aucuns, ce numéro agréablement érudit paraitra peut-être parfois irritant mais, professeurau final, il est tonique, revivifiant et bien stimulant. Il rebat les cartes et nous éloigne des idées reçues comme évidentes : en matière de langue, de la place du français, de la correspondance qu’il entretient avec les autres langues, y comprise l’anglaise ! Une approche chorale avec moult signatures, dont un très instructif et malicieux article de Bernard Cerquiglini, l’actuel recteur de l’Agence universitaire de la Francophonie.
« Le Un » ? Un bel objet, de compréhension et de réflexion, au service de la défense de toutes les langues. Osons parodier le sanguinaire Mao : Que mille langues s’épanouissent ! Jean-Pierre Burdin

A signaler, sur la toile, la création conjointe par les syndicats québécois et français, FTQ et CGT, du site « Langue du travail, au service de la francophonie syndicale internationale ».

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Olivier Adam, un écrivain à la peine

Avec « Peine perdue », son nouveau roman paru chez Flammarion, l’écrivain Olivier Adam signe le portrait d’une communauté désabusée. Un roman social qui nous plonge au cœur du désarroi français.

 

 

Cyrielle Blaire – Dans « Peine perdue« , défilent tour à tour 23 personnages désemparés, qui ont arrêté d’y croire. La peinture d’un certain état de la France ?
Olivier Adam – Je considère que les romans doivent à la fois traiter de l’intime et du adamcollectif, de la condition humaine, mais aussi de l’état de la société dans laquelle on vit. Ma mission est de parler de cette France là, qui est le cœur majoritaire de la société française. Le cœur du pays, ce ne sont pas des gens qui bossent à la télé, les traders, les patrons ! Ce sont les classes populaires et les classes moyennes. Cette communauté, qui va de la femme de ménage à l’hôpital au saisonnier, est traversée par un désarroi face à la précarisation et à l’accroissement des inégalités, par cette impression qu’ils ne sont ni représentés ni entendus et que, pour la première fois de l’histoire, la génération qui arrive vivra plus mal que celle qui l’a précédée.

C.B. – Vos personnages sont aide soignante, maçon ou encore gardien de nuit… Dans votre livre, la question du sens et de la relation au travail est tout, sauf anecdotique ?
O.A. – La réalité de nos vies, c’est que les gens bossent, essaient de boucler leurs fins de mois, s’inquiètent pour l’avenir de leurs enfants. Pour donner à voir cette vérité, on ne peut pas faire l’impasse sur les questions liées au travail, aux frictions et à la violence sociale. L’usure d’une vie de travail, c’est une usure intime. A travers ce livre, mes personnages racontent ce qu’ils font de leurs propres difficultés, comment ils essaient malgré tout d’être de bons pères, de bons fils, les solidarités qui peuvent se déployer.

C.B. – Le récit s’ancre dans une station balnéaire de la Côte d’Azur, un lieu où vous écrivez que « le fric coule à flot ». Pas pour tout le monde…
O.A. – Je me suis établi en Bretagne, dans une ville de bord de mer où le contraste est saisissant entre ces familles très bourgeoises qui viennent l’été et les gens qui font tourner les stations. Une fois que les touristes sont partis, il reste ces femmes de chambre des hôtels, ces gens qui travaillent dans les bars, un monde réel de travail souvent manuel, de boulots sans gros salaires. Je suis issu de cette réalité. Mon grand père était cantonnier, mon père vient du prolétariat pur et dur, c’est ce qui m’a façonné et je n’ai jamais perdu le contact avec l’endroit où j’ai grandi en banlieue sud. Souvent, des gens me disent : continuez, car vous n’êtes pas nombreux à parler de nous.

C.B. – On parlait de désarroi… Dans « Les Lisières », votre précédent roman, le personnage du père de l’écrivain est tenté par le vote Front national.
O.A. – Je me suis inspiré de quelqu’un de très proche : ouvrier dans l’imprimerie,

Photo Daniel Maunoury

Photo Daniel Maunoury

syndiqué CGT et qui tient aujourd’hui des discours intégrant le « tous pourri » et l’idée que « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Dans une période de grande difficulté économique, il y a malheureusement des effets de crispation et de replis. Le sentiment actuel est qu’on demande aux gens des efforts insensés pour réduire une crise qui a été déclenchée par des instances invisibles guidées par la cupidité et le profit. A partir du moment où les hommes politiques qui avaient pour mission historique de réduire les inégalités sociales se sont trahis en professant qu’il faut « contrôler les chômeurs » ou qu’ils « aiment l’entreprise », je pense que cela participe aussi de ce désarroi. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Repères :
Olivier Adam a un style sec et tenu. Au fil de ces romans, il s’est fait le scribe d’une certaine France : celle des marges, des périphéries, mettant en scène avec justesse leur quotidien. Il a notamment publié « Je vais bien, ne t’en fais pas » (adapté au cinéma par Philippe Lioret), « A l’abri de rien », « Les Lisières ». Il a collaboré à l’écriture du scénario de « Welcome », un autre film de Philippe Lioret.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rencontres

A lire ou relire, chapitre 2

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Alors que Mario Conde, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de Hérétiqueslivres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, ces « Hérétiques », roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain…
L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui, le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.
Et c’est encore dans un pays aux chaleurs tropicales, « Aux frontières de la soif », que nous entraîne la romancière haïtienne Kettly Mars. Au lendemain du séisme de janvier 2010, à l’heure où un fringant architecte et romancier à succès en mal d’inspiration abuse de fillettes réfugiées avec leur famille au bidonville de Canaan, livrées au plus offrant… Entre mal-être des uns et exploitation éhontée de la misère des autres, une quelconque rédemption est-elle possible ? Au-delà de l’intrigue amoureuse avec une journaliste japonaise, prétexte convenu au rachat du pédophile mondain, ce roman a surtout le mérite de nous décrire sans fioritures l’état avancé de délabrement d’un pays sous le joug de forces naturelles dévastatrices autant que d’élites ayant sombré dans un sinistre bataillondélitement des valeurs. Pauvreté matérielle des uns, misère morale des autres… Une double affirmation qui garde son sens à la lecture du « Bataillon créole » de l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant. En cette année de célébration du centenaire de la grande guerre, il a choisi de nous conter le destin de ces antillais appelés à défendre le sol de la mère patrie… « Au pied de la statue du Soldat inconnu nègre, drapé en bleu horizon, un concours de désespérés attend ». Ils furent des milliers à s’enrôler pour aller combattre le Teuton dans la Somme ou la Marne, à Verdun ou dans les Dardanelles. Dans le concert des publications, sous couvert des « dires » de leur mère-épouse-sœur ou amante et des rares survivants de retour au pays de Grand-Anse, un regard foncièrement original et émouvant sur le traumatisme durable que produisit la « grande boucherie » jusque sous les tropiques.

Trois ans après « Le bloc », une plongée sans concession au cœur d’une France livrée aux assauts purulents d’un parti d’extrême-droite facilement identifiable, Jérôme Leroy poursuit sa descente aux enfers d’un pays à la démocratie minée par les officines à la solde d’un pouvoir occulte. « L’ange gardien » décrit avec minutie, sur un quart de siècle, ce délitement des services de l’État au profit d’une police parallèle, l’Unité. Son meilleur agent, Berthet, sait désormais trop de choses, il sait surtout qu’il est devenu gênant pour ses supérieurs, il doit être éliminé à son tour à l’heure où il se veut « ange gardien » de Kardiatou Diop, une jeune ministre noire et issue de quartiers populaires qui se lance dans la bataille électorale face à la présidente d’un parti extrémiste. Faire d’une icône de l’intégration une martyre, tel pourrait être le projet d’un pouvoir aux abois, plus prompt à renier ses idéaux qu’à tenir ses promesses de angecampagne… Leroy excelle, sous couvert d’œuvre romanesque, à décrire ce délitement d’une caste au pouvoir, quelle qu’en soit la couleur, enchaînée à des intérêts économiques et partisans, incapable de promouvoir ces valeurs héritées d’un temps où sens moral et combat politique marchaient de pair. La cause est noble, la démocratie en jeu, son « Ange gardien » à prendre d’urgence sous son aile…
Une lecture passionnante que d’aucuns poursuivront avec l’essai, fort bien documenté et singulièrement éclairant de Jacques de Saint Victor. « Un pouvoir invisible, les mafias et la société démocratique XIXe-XXIe siècle » nous décrit en effet la place grandissante que les prédateurs en col blanc ont acquis au fil du temps dans nos sociétés à la démocratie vacillante et au capitalisme flamboyant. Paradis fiscaux, marché de la drogue, blanchiment d’argent, scandales immobiliers, compromission des banques : tous les artifices sont bons aux criminels de métier, hommes politiques véreux, industriels et financiers sans scrupule pour déstabiliser l’ordre social et parasiter les rouages économiques… L’historien du droit et enseignant à l’université Paris VIII est catégorique, « l’esprit humain tarde à ouvrir les yeux sur une criminalité qui imprègne une société au point de la dominer ». Son propos est convaincant, il s’apparente à ces lanceurs d’alerte qui en appelle à la vigilance citoyenne et au sursaut démocratique. Outre le péril terroriste, au lendemain de la chute du Mur en 1989 et du 11 septembre, qui allait constituer pour beaucoup la principale menace extérieure pour le monde libre, Jacques de Saint Victor a l’insigne mérite de décrypter avec talent ce mal invisible qui ronge les états de l’intérieur. « Nous sommes arrivés à un tournant majeur dans l’histoire du capitalisme et de la démocratie qui met à mal nos illusions naïves ».

Au réveil citoyen auquel nous convie l’auteur précité, répond comme en écho le « Femme, réveille-toi ! » d’Olympe de Gouges. Sous ce titre femmeprovocateur, l’universitaire Martine Reid nous livre quelques textes forts de la pasionaria qui périt sur l’échafaud en 1793 pour la publication d’écrits jugés antirévolutionnaires par Robespierre. De sa « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et autres écrits », le lecteur en retiendra surtout son combat sans faille, jusqu’à la mort, en faveur de l’égalité entre les sexes. Un propos qui n’a rien perdu de son actualité au regard de la place que nos sociétés à dominante masculine concèdent aux femmes, tant dans le monde du travail que dans les rouages sociaux, économiques et politiques. A croire que l’homme contemporain, paradoxalement, a peur de cette plus que moitié de l’humanité qu’il a qualifiée de faible, dès qu’il s’agit de partager responsabilités et compétences confisquées de longue date sur la base de fallacieux présupposés idéologiques et psychologiques… Un opuscule d’un prix léger mais au riche contenu, au même titre que les ouvrages de la collection « Petit éloge » signés d’auteurs reconnus, tels Eric Fottorino, Patrick Pécherot, Martin Winckler, et bien d’autres, qui nous livrent avec humour parfois, passion toujours, leur amour de la bicyclette, des coins de rue ou des séries télé…
D’une autre nature, les essais remarquablement instruits de Laetitia Van Eeckhout et Christophe Boltanski, « France plurielle » pour l’une et « Minerais de sang, les esclaves du monde moderne » pour l’autre. Une radiographie approfondie de cette supposée France « black-blanc-beur », minerail’énoncé de quelques vérités sur une République qui a failli à ses engagements d’intégration à l’égard de ses populations immigrées, un appel à la mobilisation  afin que notre pays cultive enfin la richesse de sa diversité. Et qu’il cesse par la même occasion de faire des enfants du Congo ou d’ailleurs des proies faciles du post-colonialisme. Usant et risquant leurs vies au fond des mines de cassitérite pour le seul bienfait de nos téléphones portables et téléviseurs… Une enquête périlleuse, des mines du Nord-Kivu aux tours de la Défense, sur les chemins viciés de la corruption politique, industrielle et financière.

En clôture de ce nouveau chapitre littéraire, trois livres s’imposent de par leur facture. Trois ouvrages écrits par des hommes de théâtre, trois plumes magnifiques dont le propos dépasse amplement l’étroitesse de la scène… D’abord les « Carnets d’artiste, 1956-2010 » du regretté Philippe Avron, fabuleux conteur et passeur d’histoires, compagnon de route de Jean Vilar. Une sélection de textes, picorés sur 50 ans d’écriture où affleure, entre succès et doutes, la profondeur d’esprit d’un artiste-citoyen à retrouver dans la plénitude de son art lors de la captation de « Montaigne, Shakespeare et moi », son ultime spectacle. « Géographie française » nous livre le périple d’un enfant, fils d’immigrés polonais, au cœur de la tourmente et de la débâcle des années 40, au cœur surtout de la déportation ou de la clandestinité pour les juifs de France. Avec force émotion et une mémoire à fleur de peau, Gabriel Garran, le futur metteur en scène et fondateur du Théâtre « La Commune » d’Aubervilliers puis créateur du TILF (Théâtre international de langue française) nous livre ses fragments de jeunesse Couv.En_fin_de_droits_pourlesitequi le marqueront à tout jamais. En errance sur les routes de l’hexagone, un bel hymne à la vie, à la révolte et à la liberté de tout temps menacées et sans cesse à reconquérir.
Quant au breton Yvon le Men, poète et diseur de poèmes, c’est bien sûr en vers qu’il chante sa douleur et sa souffrance des temps modernes. Celles d’un homme dont la vie bascule lorsque Pôle Emploi lui annonce qu’il est radié du régime des intermittents du spectacle et qu’il se doit de rembourser des années d’indemnités. Le cri d’un homme au métier bafoué face à l’absurdité d’une administration sourde aux plaintes de milliers d’autres auxquels on prédit des contrôles renforcés… Le bon droit ne fait pas bon ménage dans les arcanes d’une bureaucratie aveugle et bornée. « En fin de droits » est en fait une originale « histoire en vers et contre tout », le cri d’un travailleur du Verbe qui sait ce que veut dire pauvreté et précarité pour les avoir expérimentées, des souvenirs qui lui remontent au cœur comme la marée. Naviguant entre émotion et dérision, illustré des dessins de PEF, un long poème à clamer seul face à l’adversité ou en brigade poétique, à la Prévert du groupe Octobre, devant toutes les usines à chômage. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Rideau rouge

Anouk Grinberg et Rosa Luxembourg

Figure aussi lumineuse et attachante sur les planches comme à l’écran, la comédienne Anouk Grinberg témoigne de sa rencontre bouleversante avec les lettres de prison de Rosa Luxembourg, la révolutionnaire allemande. Au point d’en proposer une nouvelle traduction, « Rosa, la vie », aux éditions de l’Atelier.

 

 

Yonnel Liégeois – Comment s’est passée votre rencontre avec Rosa Luxembourg ?
Anouk Grinberg – Un jour, un ami m’a offert les « Lettres de prison » de Rosa Luxembourg dans une vieille édition, épuisée depuis longtemps. anoukJ’ai mis du temps à l’ouvrir… Parfois ce qu’on sait des gens fait obstacle à la rencontre, surtout quand ce qu’on sait relève plutôt d’idées reçues. En l’occurrence, j’avais dans ma mémoire l’image d’une femme le couteau entre les dents, Rosa la rouge, Rosa la sanguinaire… Images trimballées dans les livres d’histoire, histoire faussée. Bref, il m’a fallu du temps pour aller contre cet a priori, et lorsque j’ai enfin ouvert le livre quelque temps plus tard, j’ai été proprement sidérée par la force de ces textes : comment avait-elle pu écrire tout ça en prison ? D’où lui venait cet amour de la vie ? Ces textes donnent une sacrée envie de vivre. Ils réveillent des sensations atrophiées, comme notre capacité de joie, le plaisir d’être humain, vraiment humain, etc… !

Y.L. – À vous entendre, on a le sentiment que l’émotion est aussi vive qu’au premier jour : un choc, une révélation ?
A.G. – L’impression surtout de me retrouver devant un trésor, qui plus est, inconnu ! Ce n’est pas qu’elle fait la leçon, mais l’exemple est si sidérant d’humanité qu’il agit par contamination, ou tout du moins secoue. Pendant des années, j’ai lu ces lettres, juste pour moi… Jusqu’au jour où Hubert Nyssen (le regretté directeur des éditions Actes Sud, ndlr) m’a proposé d’en faire lecture à Arles. La réaction du public fut très forte. Je crois qu’il se produit avec ces textes quelque chose d’émouvant, l’expérience d’une communauté humaine retrouvée. Ces mots semblent énormes, ridicules par leur majesté, or c’est tout simple quand ça arrive, et ça fait tellement de bien qu’on a envie de pleurer. Alors, au retour d’Arles, j’ai repris le spectacle au Théâtre de l’Atelier. Les gens sont venus, nombreux, tous bords confondus : la gauche, l’extrême-gauche, la droite, les catholiques et les athées, les riches et les pas riches du tout ! D’ailleurs, la politique n’est pas la question (même si elle est là en filigrane). La question, c’est la vie, et Rosa l’empoigne de telles façons qu’on se dit : « Mais merde ! Qu’est-ce que j’attends ? ».

Y.L. – Vous avez signé aux éditions de l’Atelier une nouvelle traduction de textes choisis de Rosa Luxembourg. Passer de la lecture à la réécriture, un acte pas évident pour une comédienne ?
A.G. – L’initiative en revient à Bernard Stéphan, le directeur des éditions de l’Atelier qui, après avoir vu une représentation, me l’a suggéré : « N’auriez-vous pas envie de travailler à une nouvelle anthologie des lettres de prison de Rosa, plus libre des préoccupations et du langage militants ? » Oui, j’avais envie. Quant à la traduction, j’ai travaillé en binôme avec anouk1Laure Bernardi, une germaniste et traductrice de métier : c’était un travail passionnant sur tous les plans, un curieux et riche mariage entre érudition et intuition. Les critères de cette anthologie ? Proposer un portrait de Rosa Luxembourg qui montrerait plusieurs facettes : la femme gaie et celle qui tombe, la solaire et l’intelligente, la vaillante, la tendre, la femme libre, inentamée, qui ne fut jamais la proie de sa prison. Sa curiosité du monde était insatiable, mais elle n’était pas non plus en reste du côté des sentiments. Tout ce qui était humain avait pour elle de la valeur. Comment dire ? Chez elle, c’est vrai ! Elle ne pensait évidemment pas faire de l’art en écrivant ces lettres, mais je crois bien que c’est de la grande littérature, qui fait du bien. « Rosa, la vie », pour tout dire ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Anouk Grinberg débute sa carrière sur les planches, dès l’âge de 13 ans, sous la conduite de Jacques Lassalle. Depuis, elle alterne les rôles majeurs, tant à la scène qu’au cinéma, avec les plus grands metteurs en scène et réalisateurs.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire, Rencontres, Rideau rouge

Khamissi, un cairote au volant !

Avec « Taxi » et « L’arche de Noé », l’écrivain et journaliste Khaled Al Khamissi s’impose comme une plume incontournable dans le monde arabe. Entre humour populaire et pamphlet politique, cinquante-huit conversations avec des chauffeurs de taxi cairotes qui s’expriment en roue libre, douze portraits d’égyptiens hauts en couleurs en quête d’immigration.

 

 

Sourire complice et regard malicieux, maîtrisant la langue française à la perfection, Khaled Al Khamissi use d’une liberté déconcertante pour taxi1dénoncer incuries et vicissitudes qui secouent l’Égypte. Depuis l’arrivée au pouvoir en 1981 d’Hosni Moubarak, au lendemain de l’assassinat du président Sadate, jusqu’à sa chute en 2011… « Depuis vingt ans, j’écris des livres dans ma tête en me posant toujours la même question : pourquoi écrire dans un pays qui s’enfonce doucement dans le sous-développement et la sous-culture ? », confesse avec humour le jeune écrivain. Un homme pourtant fier et amoureux du Caire, « ma ville, mes amis, mes amours », un homme qui n’admet pas de voir ce peuple au génie millénaire sombrer dans « la lourdeur psychologique et la laideur »… Parus respectivement en Égypte en 2007 et 2009, ces deux romans auguraient de manière prémonitoire le séisme politique et social qui allait faire trembler la terre des pharaons deux ans plus tard.

« Je suis un enfant du Caire, j’ai toujours habité cette ville. Le taxi est un moyen de locomotion très développé dans notre capitale ». D’où l’idée en 2005, alors que le président Moubarak brigue un cinquième mandat, de donner la parole à la rue par l’entremise de ceux qui la pratiquent journellement et la connaissent le mieux : les chauffeurs de taxi de la mégapole égyptienne !  » Taxi  » ? Des « contes populaires Taxi2», des conversations qui lui permettent ainsi de libérer sa parole et sa plume alors que, embauché dans un grand quotidien de la capitale, le journaliste constate que ses papiers ne sont jamais publiés : une situation ubuesque pour le fringuant diplômé en sciences politiques de l’université du Caire, en relations internationales à celle de la Sorbonne ! « Moubarak, candidat à un cinquième mandat, vous imaginez ? Vingt-quatre ans au pouvoir, sans véritables avancées ni changements significatifs au quotidien pour la population ». Sous la plume de Khaled Al Khamissi, les bouches s’ouvrent, le petit peuple des rues du Caire prend la parole au grand jour ! Pour dénoncer l’incurie du régime, la corruption à tous les étages du pouvoir, le népotisme de l’administration et de la police, les difficultés de la vie au quotidien, les carences du système éducatif et l’absence d’ouvertures culturelles, le bradage de l’économie au capitalisme international… Et de récidiver avec « L’arche de Noé », livre-portrait de douze hommes et femmes, intellectuels ou fils du peuple dont les destins se sont croisés avant ou après avoir émigré – ou tenté de le faire – à la recherche d’un emploi.

« J’ai choisi une forme littéraire, la « magama » typiquement arabe. Une prose basée sur un échange entre quelqu’un qui connaît, le chauffeur de taxi ou l’émigré en puissance, et celui qui ne sait pas, le narrateur ». Des récits représentatifs de la société égyptienne, Taxi3réels mais fortement retravaillés pour devenir des fictions où chaque « témoin » décrit avec force détails tragi-comiques son quotidien parsemé d’embûches. « Depuis des décennies, nous assistons à l’échec absolu des politiques en tout domaine, l’Égypte se retrouve dans une impasse. Pourtant je l’affirme, le peuple égyptien est un grand peuple, un peuple de génie, un peuple d’une grande sagesse. D’où ma foi en la rue, pas en l’intelligentsia ». Sous couvert d’histoires croisées d’apparence anodine ou cabotine, Khaled Al Khamissi offre un authentique brûlot politique, une peinture au vitriol d’un pays confisqué par une caste de nantis qui pillent sans vergogne les richesses et les attentes d’un peuple besogneux presque revenu au temps de l’esclavage !
Entre fiction littéraire et enquête de terrain, entre lucidité et résignation, au souvenir de cette dictature politique qui avait confisqué biens et pouvoirs à son profit, au lendemain d’une révolution populaire confisquée par les islamistes puis de nouveau par l’armée, Khamissi garde une lueur d’espoir. « L’Égypte est sujette à un grand bouillonnement. À un réveil culturel et social, que l’intelligentsia continue d’ignorer mais qui est porté par les « petites gens ». Sur les berges du Nil, ce grand fleuve que l’on croyait dompté à jamais, des crues inédites pourraient poindre encore à l’horizon. Sans rapport avec le dérèglement climatique ! Yonnel Liégeois
A lire aussi, « Chroniques de la révolution égyptienne » d’Alaa El Aswany. L’auteur de « L’immeuble Yacoubian », porté à l’écran par Marwan Hamed et best-seller international, nous propose une sélection de 45 articles publiés dans les quotidiens Shorouk et El Masri El Yom. Qui chacun se termine par la formule « La démocratie est la solution ». Une poignante photographie de l’Égypte d’avant la révolution, un regard lucide sur les contradictions et difficultés qui subsistent au lendemain de la chute de Moubarak.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rencontres

A lire ou relire, chapitre 1

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Il était peut-être un peu trop volumineux pour être glissé dans le sac à dos, il n’empêche, « La traversée des Alpes, essai d’histoire marchée », le récent ouvrage d’Antoine de Baecque, ravira tous les promeneurs et randonneurs ! Et bien plus encore… Le gamin du Vercors, devenu historien et éminent spécialiste du septième art, a nourri très tôt son amour de la marche autant que de la plume. lire1Aujourd’hui, il mêle ses deux passions pour nous conter par le menu une double aventure : celle de la naissance et du développement des sentiers de grande randonnée, celle de son expérience du GR5 durant 27 jours de marche, du lac Léman jusqu’à la méditerranée : 650km, 30 000m de dénivelés cumulés, 7 à 9h de marche quotidienne avec 17kg sur le dos ! Un effort soutenu, certes, en aucun cas un événement sportif selon la terminologie convenue.
En plus de 400 pages passionnantes, Antoine de Baecque nous conte l’histoire de ces sentiers qu’empruntent aujourd’hui par milliers promeneurs du dimanche ou randonneurs au long cours. Des voies tracées par les bergers, les colporteurs et contrebandiers, sinon par les armées napoléoniennes, voire les éléphants d’Hannibal… Une conquête populaire de la « montagne à vaches » au temps du Front Populaire face aux aristocrates anglais vainqueurs des prestigieux sommets, les « excursionnistes » contre les « ascensionnistes » ! Et de rendre hommage à ces précurseurs et hommes de l’ombre qui, sur leurs loisirs, balisèrent ces chemins à la peinture blanche et rouge, conçurent les premiers guides et créèrent refuges et gîtes d’étape pour accueillir les groupes de randonneurs. Une mission désormais entre les mains de la F.F.R.P., la Fédération française de la randonnée pédestre…
La marche*, triple symbole : le retour à la nature peut-être, la réappropriation de son corps « animal marchant » sans doute, le plaisir d’un temps libéré évidemment face au temps contraint de nos sociétés modernes. « On n’écrit bien qu’avec ses pieds », affirme le grand marcheur que fut Nietzche dans le prologue du « Gai savoir », Antoine de Baecque en fournit une belle preuve !

Nous ne quittons pas la montagne, les Dolomites cette fois, avec « Le tort du soldat » d’Erri De Luca. Face à la somme précédente, un petit livre, tout juste 89 pages, d’une puissance exceptionnelle cependant… lire2Le narrateur nous conte sa rencontre impromptue, dans une auberge autrichienne, avec un criminel de guerre nazi et sa fille qui dégustent une bière. Lui-aussi, traduisant alors quelques textes yiddish en italien entre deux escalades. Les signes hébraïques étalés sur la page alertent le vieil homme. Qui se croit démasqué, s’enfuit précipitamment et se tue dans un lacet au volant de sa voiture blanche… Un double récit conduit d’une plume d’orfèvre par l’écrivain napolitain où la langue, l’hébreu ancien, se révèle personnage principal.
La mission d’Erri De Luca, à la demande d’un éditeur italien traduire du yiddish quelques ouvrages d’Israel Joshua Singer, le devoir que s’assigne l’ancien nazi, trouver dans les textes kabbalistiques la raison de l’échec d’Hitler… En effet, pour lui, la défaite est le seul tort du soldat, la victoire aurait tout justifié au regard de l’histoire, aucun remords ni regret n’affleurent à sa conscience au cœur de cette quête démoniaque à démontrer que les textes juifs avaient prédit déjà la chute du Reich ! Si l’un a appris l’hébreu ancien par amour de la langue, l’autre s’en empare pour justifier l’injustifiable. L’un s’en est allé sur les traces des martyrs du ghetto de Varsovie, d’Auschwitz et de Birkenau, « un des lieux où l’irréparable avait été immense. Aucune justice ultérieure, aucune défaite des responsables ne pouvait égaler la damnation commise. Il existe un seuil du crime au-delà duquel la justice est moins que du papier toilette ». L’autre, reconverti comme facteur et distribuant le courrier au Centre Wiesenthal, découvre les auteurs de la kaballe : Eléazar de Worms, Abraham Aboulafia, Moïse Cordovero. « Ce fut d’abord une curiosité, puis une étude, pour devenir finalement une obsession », témoigne sa fille dans le second récit au lendemain de l’accident, « tout était déjà expliqué par avance dans la kabbale ». L’égalité des deux valeurs numériques des termes hashoà (le nom juif de la destruction) avec haàretz hatovà (la terre sainte) « mettait en relation la naissance de l’État d’Israël et la destruction des juifs (…) Il croyait son obsession justifiée : la kabbale était le noyau ignoré du nazisme ».
Un livre bref, mais incisif et d’une densité bouleversante. L’hommage poignant à une langue ancienne qui se joue du passé comme du futur pour nous rendre présents des pans entiers de l’histoire puisque la littérature, selon Erri De Luca, se veut quête de sens et permet seule de « digérer les tragédies ».

Et nous demeurons encore sur les hauteurs, celles du château de « Sigmaringen » où nous introduit Pierre Assouline. Une plongée tragi-lire3comique dans cette petite France reconstituée sur les bords du Danube en 1944 autour du maréchal Pétain : Laval, les ministres de Vichy, une escouade de miliciens et quelques deux mille civils français qui ont suivi le mouvement. Majordome dévoué à la propriété des Hohenzollern réquisitionnée par le régime nazi à l’agonie, Julius Stein nous raconte par le menu le quotidien de ces hommes et femmes qui croient encore, pour d’aucuns, à la victoire prochaine… Roman historique finement ciselé, Assouline met en lumière surtout les querelles, disputes, haines et jalousies qui tenaillent ce microcosme politique imbu d’orgueil et de prétentions. Hormis Céline qui, comme à son habitude, n’est pas dupe et s’en moque, soignant comme il peut les malades et surtout préoccupé à trouver de la subsistance pour ses chats…
Plus au Nord, aux confins de la mer de Barents, les sommets de la Laponie sont encore enneigés tandis que la ville d’Hammerfest est Lire4le théâtre d’affrontements tragiques entre éleveurs de rennes et magnats de l’or noir : les uns tentent de préserver leurs coutumes ancestrales et leurs grands espaces d’élevage, les autres convoitent ces terres riches en ressources pétrolières. Après « Le dernier lapon » couronné de nombreux prix littéraires, Olivier Truc redonne vie à cet improbable couple de la police des rennes que forment Nina et Klemet dans « Le détroit du loup ». L’une est originaire de la ville, l’autre fils de Sami, l’illustre tribu laponne, les deux se doivent d’enquêter sur la mort suspecte d’un jeune éleveur. Plus qu’un roman noir superbement bien documenté, ce livre nous plonge avec chaleur et suspens au cœur même de ces contradictions qui bousculent l’avenir de nos sociétés : préserver des cultures ancestrales et des modes de vie à rebours de la modernité ou les sacrifier au nom d’une industrialisation à outrance et d’une rentabilité éhontée.

D’une écriture classique, « La vie en marge » de Dominique Barbéris, « Sous la ville rouge » de René Frégni et « La mémoire de l’air » de Caroline Lamarche nous content, chacun à leur façon, la vie chaotique de trois êtres aux destins contrariés. Le premier, en fuite et sans le sou, sème la mort dans son périple pour atteindre la frontière. Et survivre. Le mensonge, l’usurpation d’identité ne permettront point à Richard Embert d’échapper à une fin tragique. Un monde d’errance et de solitude qui est aussi le lot de Charlie Hasard, natif de Marseille. Son mode de survie, sa passion effrénée ? Écrire… Une fuite dans l’écriture qui l’éloigne de tout environnement social, hormis quelques fidèles amis, des rencontres de plus en plus espacées au fil des manuscrits retournés par les diverses maisons d’édition. Jusqu’au jour où… Un roman acerbe sur les mœurs littéraires, Lire5un éloge de l’écriture et de la lecture. Un éloge de la mémoire, aérienne ou pas, pour Caroline Lamarche dans l’histoire de cette femme qui, de bribes en bribes de souvenirs difficilement accouchés jusqu’à la révélation finale, tente de décrypter les soubresauts de son existence. Qui tente surtout de comprendre aujourd’hui pourquoi le corps impose ainsi le silence à l’esprit et à l’intelligence avant que la force et le désir de vivre n’empruntent le chemin de la rébellion. Un monologue poignant, – « seul le monologue peut traduire la vérité – qui oserait découvrir son secret à l’autre ? » affirme l’auteure, reprenant la phrase d’Unica Zürn en exergue de son ouvrage -, sur la difficulté à se reconstruire après bien des épreuves, un roman vrai et sans voyeurisme. Yonnel Liégeois
* A lire, dans le magazine Sciences Humaines (n°262, août-septembre 2014), le bel article de Martine Fournier « Marcher, un nouvel art de vivre ».

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire