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Madani-Maurice-Mouawad, trois M en scène !

Nées en banlieues, elles s’emparent de la scène pour témoigner de la réalité de leur existence. « F(l)ammes » ? Un spectacle plein de fougue où brillent dix filles en béton armé sur les planches du Théâtre de La Tempête, un récit mis en scène par Ahmed Madani. Sans oublier « La 7ème fonction du langage » mis en scène par Sylvain Maurice à Sartrouville et « Tous des oiseaux » par Wajdi Mouawad au Théâtre de La Colline.

 

 

Madani prend « F(l)ammes » !

La pièce s’ouvre sur un énoncé, celui de ces lieux refuges où l’on se retire pour se sentir bien : la médiathèque anonyme, l’intérieur capitonné d’une voiture… Des lieux hors les murs des chambres féminines, trop souvent ouvertes aux quatre vents et aux regards extérieurs. Dans « F(l)ammes », dix filles des quartiers populaires s’approprient un nouvel espace, celui de la scène, pour explorer des fragments de leurs vies intimes et dynamiter les regards. Lancée en novembre à Sevran, cette deuxième création d’Ahmed Madani s’inscrit dans un triptyque artistique impliquant des jeunes des quartiers populaires. Après avoir donné la parole aux garçons dans « Illumination(s) » en 2013, le metteur en scène a sillonné la France afin d’auditionner des jeunes filles. Au terme de deux ans d’ateliers d’écriture et de jeu dramatique, où elles ont appris à chanter et à danser face à un public, a jailli « F(l)ammes », un projet cathartique porté par des comédiennes non professionnelles aux identités singulières. Aujourd’hui, sur les planches du théâtre de La Tempête.

Dérouter les jugements, déroger aux clichés, rejeter les tâches et places qu’on leur assigne. Sur scène, ces filles venues de Vernouillet, Garges-lès-Gonesse ou Bobigny déconstruisent les discours politiques et médiatiques, réfutant toute relégation identitaire. Invoquant « Race et histoire » de Claude Lévi-Strauss, « un livre où j’ai compris que je venais de la forêt » dit l’une des comédiennes, elles refusent d’être renvoyées « au monde du sauvage ». « Si je suis arabe, africaine, asiatique, je ne cesse pas pour autant d’être de France », clame l’une d’elles. Car la honte d’être soi, elles s’y confrontent dans le regard des autres. Plus blancs, mieux dotés, soit disant plus éduqués… Leurs dix tranches de vie se font aussi récits de bagarres face à la violence des hommes et des rôles sociaux qu’on leur impose. « Tu vois, quand un homme a peur, il se rassied », glisse une maman à sa fille qui a tenu tête à son père malgré la menace des coups. « Cette création partagée est un acte esthétique et poétique qui fait entendre une parole trop souvent confisquée », souligne à juste titre Ahmed Madani, le metteur en scène. Quête de reconnaissance, chroniques d’existences, « F(l)ammes » dresse le portrait collectif d’une jeunesse tout simplement en mal… d’égalité. Cyrielle Blaire

 

L’irrévérence de Sylvain Maurice

Du roman savoureusement sardonique de Laurent Binet, La 7e Fonction du langage (Grasset), prix Interallié 2015, Sylvain Maurice a tiré des séquences qui constituent un récit scénique haletant, pulsé avec du nerf par trois comédiens (Constance Larrieu, Sébastien Lété, Pascal Martin-Granel)

Co Elisabeth Careccio

et deux musiciens (Manuel Vallade et Manuel Peskine, auteur de la musique) avec leur fourniment de part et d’autre du plateau.

Le livre à sa sortie avait fait du bruit, dans la mesure où il met en jeu, en toute causticité, l’ensemble des figures de l’intelligentsia française des années 1970 et 1980. Tout part du postulat selon lequel Roland Barthes, renversé par une camionnette le 25 février 1980, aurait été assassiné après avoir déjeuné avec François Mitterrand. Un flic mi-obtus, mi-finaud, flanqué d’un jeune professeur de lettres familier de la fac de Vincennes, mène l’enquête un peu partout. Polar sémiologique où tout fait signe avec irrévérence, la 7e Fonction du langage brocarde à qui mieux mieux, aussi bien Philippe Sollers et Julia Kristeva, traités tels quels aux petits oignons, qu’Umberto Eco, Foucault, Derrida et tutti quanti. Si Binet maîtrisait la donne de son Da Vinci Code linguistique, le théâtre, dans son immédiateté expéditive, court sensiblement le risque de tympaniser à la va-vite la « prise de tête » dont il est sempiternellement fait grief aux intellectuels. Ce péril n’est pas évité, mais on peut rire de tout, et même rire jaune. Jean-Pierre Léonardini

 

Wajdi Mouawad tel qu’en lui-même

Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signe la véritable ouverture de son mandat à la tête du théâtre de la Colline. Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l’auteur-metteur en scène tel que nous l’avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d’un monde en pleine déréliction. Il y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de celle de son travail scénique, même s’il affirme n’avoir « jamais fait de mise en scène » mais n’avoir fait qu’écrire. L’écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d’une terre à l’autre, d’une langue à l’autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n’aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu’il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Amérique mis dans l’impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l’amour qui les

Co Simon Gosselin

unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d’origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l’Africain, un diplomate et explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme.

Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l’histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l’espace que dans le temps, d’Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu’il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?), avec au plateau, l’allemand, l’anglais, l’arabe et l’hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaire. Ils sont 9 qu’il faudrait tous citer avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui à y regarder de près pourrait paraître presque extravagante (comme toujours chez lui), mais n’est-ce pas l’Histoire elle-même qui l’est ? Il emporte l’adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d’écrivain (et de romancier). L’état de tension extrême de tous ces personnages que des traits d’humour ou d’auto ironie viennent à peine détendre saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d’aujourd’hui. Jean-Pierre Han

 

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Indridason, du froid à l’effroi

Le romancier islandais Arnaldur Indridason s’affiche parmi les plus grands écrivains d’Europe du Nord. Lauréat de nombreux prix littéraires, cet historien de formation et scénariste de cinéma nous propose, au travers de ses héros, une vision quelque peu désenchantée du monde. Rencontre

 

 

– Yonnel Liégeois : Comment l’historien de formation que vous êtes est-il devenu auteur de polars ?

– Arnaldur Indridason : Les études d’histoire sont une très bonne base pour devenir écrivain ! L’Histoire raconte des histoires et certaines d’entre elles sont bien évidemment matière à des romans en devenir. Si l’historien est en quête de vérité, l’auteur de romans l’est aussi d’une certaine manière. Quoique les deux procèdent d’une démarche différente : le premier s’appuie sur la recherche des sources, le second sur son imagination et sa liberté de création. C’est pourquoi d’ailleurs je trouve plus sympathique d’être auteur de romans qu’historien, il y a moins de contraintes, même si mes romans sont très liés à la grande Histoire ! Quand j’ai commencé à écrire cependant, je n’avais pas conscience de faire du polar ou du roman noir. On m’a classé dans un genre, ce sont des catégories littéraires dans lesquelles je ne me reconnais pas, j’écris simplement des romans. Certes, la forme du roman policier s’adapte à mon style. J’aime bien construire une histoire avec une certaine tension, une histoire qui va impressionner le lecteur dans tous les sens du terme, je m’attache aussi beaucoup à travailler la psychologie de mes personnages. Autant de règles qui sont valides pour tout roman.

 

– Y.L. : Le tempérament de vos personnages, l’inspecteur Erlendur en particulier, est-il induit de l’insularité et de la climatologie spécifiques à l’Islande ?

– A.I. : Diverses caractéristiques, intérieures et extérieures, composent le personnage d’Erlendur. Il est fabriqué à partir de la brume islandaise, de la pluie et de la neige, des longs hivers et des lourds étés. Voir ou ne pas voir le soleil pendant trois mois influence certes sur le tempérament, mais il est façonné aussi par des données historiques spécifiques à l’Islande : Erlendur appartient à cette génération qui a connu l’exode rural, cette mutation d’une société paysanne pauvre en une société citadine riche. Dans cette évolution, beaucoup d’Islandais se sont retrouvés comme des « laissés en arrière », au pire des laissés pour compte qui n’ont jamais réussi à s’adapter aux changements ni à s’enraciner dans le présent… L’image que se font les étrangers de l’Islande relève parfois d’une grande naïveté : la nature, l’air pur et la vie « comme une danse sur un lit de roses », une partie de plaisir selon une expression populaire ! La réalité ? Reykjavík (120.000 habitants sur les 338.000 que compte l’Islande, ndlr) est une ville confrontée aux bons et mauvais côtés de toute grande métropole. D’où l’accueil chaleureux que les Islandais font à mes romans, qu’ils considèrent d’abord comme des romans « réalistes » et non policiers.

 

– Y.L. : Dans votre roman L’homme du lac, on découvre une Islande dont l’histoire est très liée à celle du socialisme. Qu’en est-il exactement ?

– A.I. : Avant et pendant « la guerre froide », le parti socialiste islandais était très influent et il entretenait des rapports étroits avec l’Union Soviétique, il s’opposait très violemment aux forces conservatrices du pays. Les événements de Budapest puis de Prague ont profondément bouleversé la donne. À cette époque, l’Islande est devenue une position stratégique très importante, la base arrière des États-Unis. Qui a eu une influence très importante dans la vie culturelle locale… Dans le concert européen, l’Islande peut s’enorgueillir de son système éducatif et de ses structures de santé, l’un et l’autre presque gratuits. Que la nation continue d’investir dans ces deux richesses, éducation et santé, est une donnée essentielle. Le pays a connu un grand boum économique, grâce à la pêche qui reste le premier secteur industriel, et au tourisme. L’adhésion à l’Europe fait grand débat (lors de la crise financière de 2008, il fut le seul pays européen à condamner et emprisonner banquiers et affairistes véreux, ndlr), mais l’Islande reste très attachée à son indépendance obtenue en 1944 face au Danemark et à sa richesse nationale, le poisson. Comme à sa production culturelle, l’État pouvant accorder pendant trois ans un « salaire d’artiste » à tout créateur, qu’il soit musicien, écrivain ou plasticien. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

En savoir plus

Né à Reykjavík en 1961, Arnaldur Indridason fait partie de cette nouvelle génération marquante d’écrivains venus du Nord. Tous ses romans, superbement traduits en français par Éric Boury et couronnés de nombreux prix littéraires, sont disponibles aux éditions Métailié. À lire en priorité, bien sûr, les diverses aventures de l’inspecteur Erlendur qui nous dépeignent en profondeur une Islande riche de ses atouts et contradictions. Nouvellement publiés, les deux premiers tomes de la trilogie des ombres, Dans l’ombre et La femme de l’ombre : l’Islande dans les années 40, à l’heure où les bases militaires américaines prennent pied sur le territoire, en compagnie de deux jeunes et nouveaux inspecteurs. Indridason au mieux de sa forme, percutant et haletant, une grande plume !

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« Je, nous, eux » au Musée de l’Homme

À travers une passionnante exposition interactive, « Nous et les autres », le Musée de l’Homme nous enseigne à déjouer nos préjugés et les mécanismes de construction du racisme. Un rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger qui interpelle le visiteur.

 

Afin de réduire la complexité du monde, nous les êtres humains, nous ne pouvons nous empêcher d’assigner au premier regard des traits identitaires à ceux qui semblent différents. De l’exposition « Nous et les autres », on ressort pourtant le regard altéré, riche d’une expérience immersive à travers les mécanismes de construction du racisme. Pensé comme un parcours interactif, ce rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger, interpelle le visiteur curieux en l’invitant à se confronter aux préjugés qui nous gouvernent et à interroger nos convictions. Pour ordonner le monde, nous enseignent les sciences cognitives, notre esprit a en effet tendance à « catégoriser » nos semblables. Sexe, couleur de peau, religion, statut social, nous classons sans même nous en rendre compte ceux que nous croisons fortuitement dans la rue, le métro ou encore dans un aéroport. Mais ces catégories varient en fonction des époques et des sociétés : ainsi au 16e siècle, en pleine guerre de religion, jaugeait-on d’un coup d’œil si on avait affaire à un catholique… ou à un protestant.

L’ethnocentrisme, apprenons-nous, est cette tendance à voir l’autre groupe comme un « tout » qui nous fait nier la complexité de son identité, au risque de le discriminer. « J’ai raboté mon accent de banlieue, j’ai changé de codes vestimentaires, peut-être faudrait il aussi que je change de couleur de peau ? », s’interroge Yaya, un jeune homme apparaissant dans le film La ligne de couleur diffusé au sein de l’exposition. Après une première partie mettant les stéréotypes  à l’épreuve des sciences, l’exposition nous entraîne dans les méandres les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Du 17e au 19e siècle, des naturalistes (Linné, Buffon), des médecins (Broca) et des anthropologues classifièrent les humains et théorisèrent sur l’inégalité des races afin de justifier une prétendue supériorité des peuples blancs et l’asservissement des esclaves africains. Un processus de « racialisation » qui se manifestera dans ses formes les plus extrêmes un siècle plus tard, avec l’appui des forces économiques et étatiques, par l’instauration de la ségrégation raciale aux États-Unis (1876-1964), l’holocauste (1941-1945) et le génocide rwandais (1994).

Commissaire scientifique de l’exposition, Evelyne Heyer l’affirme pourtant, « les recherches scientifiques récentes confirment que les populations humaines présentent trop peu de différences génétiques entre elles pour justifier la notion de « race ». Cyrielle Blaire

 

À voir aussi :

Mme de Sévigné, au château de Grignan

Résidence de sa fille, épouse du comte de Grignan, la marquise de Sévigné a séjourné régulièrement et longuement au château sis dans la Drôme. C’est là d’ailleurs qu’elle décèdera, en avril 1696, inhumée dans l’église attenante à la demeure. Il est donc logique que le lieu, dont elle appréciait magnificence et saveur, rende enfin hommage à cette grande prêtresse de la correspondance ! Une superbe exposition qui rend compte tant du parcours de la femme de lettres que de son immersion dans le Grand Siècle.

De la découverte de la Provence à la pratique d’un art de vivre dont Versailles est le modèle, sous la conduite de la commissaire Chrystèle Burgard, l’exposition nous promène au cœur-même du travail d’écriture de la célèbre épistolière. À travers peintures-objets d’art, gravures et tapisseries qui décrivent la vie d’alors, à travers surtout livres et manuscrits qui en rendent compte dans un style exceptionnel, un art d’écrire que Mme de Sévigné portera à la perfection. Une visite à poursuivre avec la lecture de « Sévigné, épistolière du Grand Siècle », le magnifique catalogue de l’exposition. Yonnel Liégeois

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Beckett, au crible de Naugrette

Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’Institut d’études théâtrales de l’université de la Sorbonne nouvelle, Catherine Naugrette publie Le théâtre de Samuel Beckett. Le parfait vade-mecum de l’œuvre du prix Nobel de littérature en 1969.

 

 

En un mince volume, grâce aux vertus de la connaissance et de la réflexion, Le théâtre de Samuel Beckett est un parfait vade-mecum de l’œuvre de celui qui, en 1969, vingt et un ans après la composition de En attendant Godot, obtint le prix Nobel de littérature et s’abstint d’aller le chercher à Stockholm. Le premier chapitre, « L’aventure théâtrale », synthétise les éléments biographiques et les grandes lignes de son écriture, dans la poésie, le roman et le théâtre. On sait que Beckett (1906-1989), irlandais de naissance de famille protestante, venu en France avant la guerre, se mit assez rapidement à écrire dans notre langue. Il paraît qu’il en adopta définitivement l’esprit le jour où il saisit tout le sel de l’expression « le fond de l’air est frais ». Catherine Naugrette analyse ensuite, en un chapitre dense intitulé « Une esthétique de la pénurie », l’évolution de l’œuvre dramatique (quoique antidramatique, en somme), laquelle, sur la scène, l’écran de télévision, voire le film, et à partir de ce que Beckett nommait « dramaticules », s’acheminera résolument vers une dramaturgie du dernier souffle et de la disparition irrémédiable.

Le grand mérite de ce livre est qu’il soit composé en une langue claire, ce malgré la complexité de l’enjeu. Fruit d’un didactisme souple désireux de partage, ce Samuel Beckett fait intelligemment le tour des questions en répertoriant au passage les racines de l’inspiration du maître de l’aporie (soit l’impasse irréfutable du seul métier de vivre) et de l’effacement progressif, en citant au passage maintes interprétations qu’il a suscitées, sans faire l’épargne de ses sources secrètes, qu’il s’agisse de peinture, de musique ou de littérature. De Dante à Mallarmé, via Proust et Joyce, le corpus clandestin de l’univers de Beckett, enté sur la pénurie et l’épuisement, est peuplé de maîtres anciens, fussent-ils utilisés a contrario. Dans « Un comique paradoxal », est examiné le problème entêtant du rire noir de Beckett, soit son humour issu de profondeurs bibliques et qu’on dirait volontiers de couleur métaphysique, ce qui interdit de s’esclaffer. Enfin, dans « Un théâtre pour demain », Catherine Naugrette envisage les suites esthétiques contemporaines de l’œuvre d’un homme qui n’a cessé de décloisonner tous les arts, ce qui est à l’ordre du jour. Une bibliographie sélective complète le tout. Jean-Pierre Léonardini

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À lire ou relire, chapitre 4

En ces jours d’été, Chantiers de culture vous propose sa sélection de livres. Forcément subjective, entre inédits et éditions de poche. De Jacques Aubert à Pierre Lemaitre, de Sylvain Tesson à Jean-Loup Trassard, d’Arnaldur Indridason à Zhou Meisen. Pour, au final, remonter le temps en compagnie de Patrick Pécherot et Jean-François Perret… Bonne lecture !

 

Concises, piquantes ou moelleuses, les chroniques de Jacques Aubert, Cela dit…, se révèlent toujours croustillantes ! D’un humour ravageur, elles visent juste et ratent rarement leur cible : sa voisine, les martiens, la chemise du DRH, les châteaux de sable et les maillots de bain, les riches et même le Macron nouveau… Militant indécrottable de toutes les bonnes causes, surtout celles qui semblent perdues à l’avance, humaniste invétéré qui ne rechigne pas à planter un bon coup de fourchette au menu des écologistes végétariens, syndicaliste patenté qui excelle dans le décryptage de la langue de bois de ses camarades de manifs, ce fils de coco historique qui n’hésite pas à défriser les moustaches du petit père des peuples à la mode Picasso se présente finalement comme un bateleur inclassable !

Cela dit, s’il faut être effectivement quelque peu allumé pour affubler son recueil d’un tel titre (!), ne croyez pas pour autant que l’homme manque de style et de prestance, bien au contraire ! Ses billets distillent une petite musique qui fait tilt à l’oreille, ils transforment le banal fait de société en une question fondamentale qui interpelle notre rapport à l’autre, notre regard sur l’avenir de la planète et des millions d’humains qui l’habitent. Surtout, ils affichent une confiance inébranlable en notre capacité à la transformer, à la rendre toujours plus accueillante pour l’ensemble de nos frères en humanité. Sans prétention littéraire affichée, telle une petite conversation entre amis rassemblés autour d’une bonne table…

 

Sans jalousie aucune non plus pour son camarade de fratrie, Pierre Lemaitre, qui obtint lui le prix Goncourt en 2013 ! Nouvellement réédité en format poche, Au revoir là-haut est véritablement un grand roman, de ceux qui s’impriment durablement en la mémoire, la dernière page tournée. Deux rescapés de la Grande Guerre, celle de 14-18, vont vaquer à leurs petites affaires pour tenter de retrouver goût à la vie, de survivre surtout… Albert et Édouard, deux gueules cassées dont l’avenir importe peu pour ces nantis et puissants qui les ont envoyés à la boucherie, décident de monter leur petite entreprise. Qui ne risque pas de connaître la crise à l’heure où les cadavres s’amoncellent sur moult charniers et terres embourbées ! Nous n’en dirons pas plus sur l’époustouflante magouille montée de concert par les deux compères dont Lemaitre, en maître reconnu du roman noir, tire les ficelles avec brio et grand talent. Une arnaque de haut vol, fil conducteur d’une histoire d’amitié déchirante sur fond d’une époque répugnante, une plume rouge sang où le cynisme le dispute au tragique, l’horreur au comique.

Il est urgent, à l’occasion, de (re)découvrir les précédents romans de cet auteur trop injustement méconnus : Travail soigné, Robe de marié, Cadres noirs, trois ouvrages récompensés en leur temps d’un prestigieux prix du polar. Lemaitre, à sa façon, prouve une fois de plus la futilité des classifications littéraires entre supposée bonne littérature et prétendue littérature de gare, il n’y a que de bons ou mauvais livres. La preuve ? Son dernier ouvrage, Trois jours et une vie, un roman noir « classique » qui nous conte avec finesse et délicatesse la chronique criminelle d’Antoine, un enfant devenu grand dans la petite cité de Beauval.

 

Et de gueule cassée en cadavre ambulant, Sylvain Tesson en est une parfaite illustration ! Sur les chemins noirs, son dernier ouvrage, nous raconte en détails sa traversée de la France à pied, du massif du Mercantour au nord du Cotentin… Un chemin initiatique, un retour à la vie pour le baroudeur qui s’en était fait la promesse sur son lit d’hôpital : un survivant de la médecine au lendemain d’une chute de huit mètres du haut d’un toit où, aviné, il faisait le mariole ! Pour seuls bagages sa tente et un sac de couchage, pour seules certitudes quelques bons livres et la volonté farouche de se reconstruire, esprit et corps loin des sentiers balisés. D’où l’idée d’étaler ces fameuses cartes d’état-major de l’IGN au 25 000ème afin de cheminer sur des sentiers forestiers, des viae antiques à peine entretenues, des appuis de lisières, des chemins noirs qui ouvrent sur l’échappatoire, oubliés et silencieux. « Certains hommes espéraient entrer dans l’histoire, nous étions quelques-uns à préférer disparaître dans la géographie ». Un original carnet de route à la découverte d’un territoire, le monde rural, une surprenante randonnée philosophique à hauteur des herbes folles, une étonnante méditation à pas comptés sur le devenir de notre espèce.

Une plongée en des terres inconnues, celles de nos villages et campagnes, qu’il est bon de poursuivre avec Neige sur la forge… À l’instar des lumineuses Forges de Syam de Pierre Bergounioux, Jean-Loup Trassard nous conte une histoire d’hier, au XXème siècle, celle d’Alexandre, « le forgeron d’un petit village de l’Ouest profond, la Mayenne », désormais à la retraite faute de bêtes à ferrer ou de roues à cercler. La chronique d’un temps révolu, au fil des saisons et des labours où la jument était encore la plus belle conquête de l’homme. Sans regret ni pathos, avec infiniment de tendresse et de poésie. « Il m’a permis d’entrer dans sa forge, m’a conté son amour du métier et surtout montré son travail, les péripéties du combat entre le fer et le feu, avec l’eau qui feule sous la trempe et la corne fragile des chevaux ». Un subtil poème à l’air libre, un chant d’amour au tablier de forge et au ciel de brume, qui sent bon la terre mouillée et la force des éléments. Un auteur à savourer, « à côté du stylo et de l’appareil photographique, je continue à manier serpe et faucille dans les chemins et les prairies ».

 

Arnaldur Indridason, quant à lui, continue à jouer de la plume pour nous narrer les ultimes enquêtes de son héros, le commissaire Erlendur. Confronté cette fois à la découverte du corps d’un ingénieur employé à la base américaine de l’aéroport de Keflavik… Un prétexte, pour le romancier islandais à succès, de nous plonger dans cette atmosphère bien particulière de l’après-guerre à l’heure de relations plus que tendues entre USA et URSS ! Alors que l’armée américaine se croit en terrain conquis sur le sol islandais, le jeune inspecteur et son adjointe ont bien du mal à faire leur travail, à faire émerger la vérité des soutes des avions cargos yankis. D’autant qu’il doit en parallèle mener l’enquête sur une jeune femme disparue quarante ans plus tôt. Un roman à l’atmosphère étouffante en dépit des grands froids, un Lagon noir dans la belle bleue, que le lecteur aura plaisir à retrouver dans Opération Napoléon, une épopée de haut vol sur les glaciers du grand Nord à la recherche d’une mallette aux documents encombrants disparue dans les neiges en même temps que le bombardier allemand qui la transportait en 1945. Deux romans, dont nous tairons volontairement l’énigme, pour inciter le lecteur à partir à la découverte de cette littérature nordique de magistrale facture.

Sans se priver d’un petit détour Made in China, de Zhou Meisen… L’imposant roman d’un ancien fonctionnaire qui en a écrit de nombreux depuis 1978, le premier disponible en France dans une remarquable traduction de Mathilde Mathe ! Une plongée déconcertante dans les arcanes et les jeux de pouvoir d’une Chine contemporaine aux prises avec les défis de la modernité. Sans langue de bois, d’une plume épique qui mêle avec brio devenir des hommes et avenir d’une nation, Zhou Meisen ne triche ni avec la vérité ni avec la réalité : les contradictions d’un développement industriel sans précédent, les jeux de pouvoir entre anciens et nouveaux dirigeants, l’aspiration d’une majorité de citoyens à plus de dignité et de liberté. À travers la figure de Gao Changhe, ce jeune fonctionnaire nouvellement nommé secrétaire du Parti à Pingyang, Meisen nous offre en définitive le portrait contrasté d’une Chine en pleine mutation, entre espoirs et désillusions d’un colosse aux pieds d’argile, première puissance au monde.

 

Pas inconnu des lecteurs des Chantiers de Culture, Patrick Pécherot nous invite quant à lui à remonter le temps. En 1870 plus précisément, à l’heure de la défaite face aux troupes prussiennes et tout juste avant que ne sonne le temps de la Commune… Une plaie ouverte porte bien son nom : le roman d’une insurrection matée dans le sang, des idéaux fusillés au mur des Fédérés, des hommes et des femmes déportés par milliers ! Mais Pécherot fait plus fort encore, mêlant avec grand talent petite et grande histoire, les faubourgs parisiens à l’Amérique de Buffalo Bill, d’illustres noms de l’époque (Vallès, Verlaine, Courbet…) à des personnages de fiction au passé trouble et troublant. Un prodigieux roman noir à consonances historiques dont l’auteur est familier (Grand prix de littérature policière pour Les brouillards de la Butte, Trophée 813 du meilleur roman noir francophone pour Tranchecaille) et qui nous invite, dans une quête haletante, à démêler les faits et gestes d’un supposé traître à la cause du peuple.

Mieux qu’à le remonter, c’est à un véritable saut dans le temps auquel nous convie Jean-François Perret. Grand amateur et fin connaisseur de la préhistoire, journaliste en Ardèche lorsque la grotte Chauvet fut découverte en 1994, il signe avec La faille du temps un roman de science-fiction qui subjuguera au-delà des inconditionnels de ce genre littéraire ! Sur une intrigue d’une simplicité renversante, d’une caverne à l’autre nous n’en dirons mot puisque promesse en a été faite entre hommes de Cro-Magnon et aventuriers des temps modernes, le plumitif des pages économiques du Journal du Centre se prévaut d’un ancestral crayon couleur ocre pour nous dépeindre avec véracité les us et coutumes de nos ancêtres revêtus de leurs peaux de bêtes. Surtout leurs talents picturaux, eux qui inventèrent bien avant l’heure la technique du dessin animé ! Une fois achevée la lecture, chacun n’a qu’une envie : franchir la faille et s’engouffrer dans l’obscurité fascinante des grottes de l’Ardèche à la rencontre d’une civilisation haute en couleurs ! Yonnel Liégeois

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La Charité, les mots en capitale

Du 24 au 28 mai, le « Festival du mot » investit la ville de La Charité-sur-Loire (58). Avec Christiane Taubira comme invitée d’honneur, une manifestation originale qui « entend bien lutter contre les déterminismes sociaux en proposant à tous d’apprivoiser les mots et de valoriser leur saveur ». Rencontre avec Marc Lecarpentier, son fondateur et directeur.

 

 

Yonnel Liégeois – Vous inaugurez la 13ème édition du « Festival du mot ». Un mauvais chiffre à la une ou de bons mots à la clef ?

Co Harcourt

Marc Lecarpentier – Le premier festival commençait un 13 juin et nous en sommes à la 13ème édition ! Preuve qu’il ne faut pas être superstitieux… D’autant que les mots sont une source inépuisable de bonheurs et de découvertes.

Y.L. – Christiane Taubira, grande dame de culture, est l’invitée d’honneur de cette édition. Un choix politique et/ou un choix éthique ?
M.L. – Un choix qui est loin de la politique et qui se veut au contraire un hommage aux mots des poètes que Christiane Taubira sert avec une ferveur, un enthousiasme et une intelligence rares. Un hommage aussi à son talent rhétorique qui éblouit jusqu’à ses contradicteurs !

Y.L. – Si les mots « probité » et « morale » ont scandé le temps de la campagne présidentielle, celui de « culture » en fut terriblement absent. Un mot maudit ?
M.L. – Le débat sur la culture a effectivement été le grand absent de l’élection présidentielle. Les périodes de crise et de crispation favorisent cet oubli. Mais, il existe dans ce pays, loin des grandes institutions, des énergies salutaires qui luttent pour que la culture ne soit pas un domaine réservé. C’est ce qu’essaie, avec ses modestes moyens, de faire le Festival.

Y.L. – « Le festival entend lutter contre les déterminismes sociaux », affirmez-vous dans l’édito 2017. Qu’en est-il concrètement ?
M.L. – Il s’agit, à travers les 98 propositions qu’offre le Festival, de ne pas s’adresser qu’à ceux qui manient les mots avec aisance ! Il s’agit de montrer au plus grand nombre que les mots peuvent être source de grands bonheurs, même s’il faut parfois se méfier de ceux des démagogues.

Y.L. – Le festival conjugue les mots sous toutes ses formes, colorées et métissées. Quel avenir pour le « mot français » hors nos frontières ?

Christiane Taubira, la voix des poètes

M.L. – Contrairement aux idées reçues, le Français ne perd pas de terrain, mais en gagne plutôt dans certains pays. C’est plutôt à l’intérieur même de nos frontières qu’il nous faut rester vigilant, face à ces « californismes » qui gagnent subrepticement du terrain. La langue ne doit pas être figée, mais elle doit se méfier de ces termes bizarroïdes qu’on pourrait facilement traduire…

Y.L. – Enfin, le mot de la fin ! Celui d’« utopie » fait-il encore sens pour vous ?
M.L. – « Comme si tout grand progrès de l’humanité n’était pas dû à de l’utopie réalisée ! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l’utopie d’hier et d’aujourd’hui »,  disait André Gide (in Les nouvelles nourritures). En 2005, le festival était une utopie. En 2017, l’utopie a fait un petit bout de chemin… Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

DES MAUX ET DES MOTS

Il est seul en scène, Jean-Christophe Quenon, et pourtant défile sous nos yeux l’existence de milliers de vies brisées ! Sales, puantes, alcoolisées, malades ou blessées… Ces hommes et femmes délabrés, nous les avons tous croisés un jour ou l’autre : dans le hall d’une gare ou sur un bout de trottoir. Durant quinze ans, Patrick Declerck fut consultant auprès des clodos du Centre d’accueil et d’hébergement de Nanterre. Son compagnonnage avec les maux

Co Giovanni Cittadini Cesi

de ces « fous d’exclusion, fous de pauvreté, fous d’alcool mais victimes surtout de la société et de ses lois, du marché du travail et de ses contraintes », il l’a traduit en mots pour nourrir deux ouvrages.

Ces mots du spécialiste, le metteur en scène Guillaume Barbot les a finement agencés… Et Quenon alors, en bateleur de rues et habits de première nécessité, de clamer dans « On a fort mal dormi » des vérités dérangeantes, inconfortables mais incontournables : « la rue est un crime ignoble commis à chaque heure du jour et de la nuit contre des faibles et des innocents ». Non pour faire spectacle de la misère de l’autre, mais pour initier une rencontre entre les mots et maux des mal aimés et ceux des mieux lotis. Des mots gueulés ou chuchotés, chantés ou pleurés, surtout incarnés par un comédien époustouflant de sincérité et de proximité. Y.L.

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Madani, des « F(l)ammes » au Paradis…

Nées en banlieues, elles s’emparent de la scène pour témoigner de la réalité de leur existence. « F(l)ammes » ? Un spectacle plein de fougue où brillent dix filles en béton armé. Tandis que Véronique Sacri, en femme solitaire et incandescente, se la joue « Fille du paradis »… Deux récits mis en scène par Ahmed Madani.

La pièce s’ouvre sur un énoncé, celui de ces lieux refuges où l’on se retire pour se sentir bien : la médiathèque anonyme, l’intérieur capitonné d’une voiture… Des lieux hors les murs des chambres féminines, trop souvent ouvertes aux quatre vents et aux regards extérieurs. Dans OLYMPUS DIGITAL CAMERA« F(l)ammes », dix filles des quartiers populaires s’approprient un nouvel espace, celui de la scène, pour explorer des fragments de leurs vies intimes et dynamiter les regards.

Lancée en novembre à Sevran, cette deuxième création d’Ahmed Madani s’inscrit dans un triptyque artistique impliquant des jeunes des quartiers populaires. Après avoir donné la parole aux garçons dans « Illumination(s) » en 2013, le metteur en scène a sillonné la France afin d’auditionner des jeunes filles. Au terme de deux ans d’ateliers d’écriture et de jeu dramatique, où elles ont appris à chanter et à danser face à un public, a jailli « F(l)ammes », un projet cathartique porté par des comédiennes non professionnelles aux identités singulières.

Dérouter les jugements, déroger aux clichés, rejeter les tâches et places qu’on leur assigne. Sur scène, ces filles venues de Vernouillet, Garges-lès-Gonesse ou Bobigny déconstruisent les discours politiques et médiatiques, réfutant toute relégation identitaire. Invoquant « Race et histoire » de Claude Lévi-Strauss, « un livre où j’ai compris que je venais de la forêt » dit l’une des comédiennes, elles refusent d’être renvoyées « au monde du sauvage ». « Si je suis arabe, africaine, asiatique, je ne cesse pas pour autant d’être de France », clame l’une d’elles. Car la honte d’être soi, elles s’y confrontent dans le regard des autres. Plus blancs, mieux dotés, soit disant plus éduqués… Leurs dix tranches de vie se font aussi récits de bagarres face à la violence des hommes et des rôles sociaux qu’on leur impose. « Tu vois, quand un homme a peur, il se rassied », glisse une maman à sa fille qui a tenu tête à son père malgré la menace des coups. « Cette création OLYMPUS DIGITAL CAMERApartagée est un acte esthétique et poétique qui fait entendre une parole trop souvent confisquée », souligne à juste titre Ahmed Madani, le metteur en scène.

Quête de reconnaissance, chroniques d’existences, « F(l)ammes » dresse le portrait collectif d’une jeunesse tout simplement en mal… d’égalité. Cyrielle Blaire

…Et Madani aussi, « Fille du paradis » !

En écho aux cris des femmes de banlieues que nous fait entendre « F(l)ammes », résonnent et tonnent les propos dénonciateurs d’une « Fille du paradis » ! Ceux de madani3Cynthia, une jeune étudiante en littérature qui décide un jour de composer le numéro de la plus grande agence d’escortes de Montréal…

Ahmed Madani s’est emparé avec brio du récit autobiographique de Nelly Arcan, « Putain », pour l’adapter à la scène. « Fille du paradis » ? Une charge radicale et sans concession contre l’icône dévastatrice de la femme parfaite, « une parole bouleversante d’humanité, une rage de vivre qui déchire l’opacité des ténèbres telle une étoile filante »… Superbe, irradiante de sincérité et de naturel, Véronique Sacri relève le défi, s’engageant corps et âme dans cette parole à proférer dans la démesure et hors toute censure. Un texte d’une rare puissance évocatrice qui, de la plainte enfantine à la maturité féminine, dissèque et passe au scalpel le discours dominant sur la séduction, la beauté, la sexualité. Femme désir, femme objet, femme putain, Cynthia se veut toutes ces femmes à la fois, mais bien plus encore : la femme libre qui ose une parole publique, la femme impudique qui dévoile une madani1parole nue et pose des mots sur les maux d’une société qui monnaie la sexualité, marchandise les corps.

Dans une mise en scène épurée, sans artifice, Véronique Sacri illumine les planches de sa seule présence. Comme possédée par ce récit qu’elle fait sien : brisée, écartelée, violentée, pénétrée de l’urgence à libérer une telle parole ! Yonnel Liégeois.

À voir encore :

louis-perego-juste-cote-annette-compagne_0_730_730– « Une longue peine » à la Maison des Métallos : l’univers carcéral raconté par quatre anciens condamnés à de longues peines, dont Louis Perego (18 ans d’incarcération) en compagnie de sa compagne Annette Foex (8 années de parloir))… Des mots forts, emprunts de dignité et d’émotion. Un théâtre « documentaire » de belle facture, signé Didier Ruiz passé maître en la matière, qui permet d’entrevoir ce qui se vit derrière les murs. De la cellule au parloir, la violence, l’angoisse, la solitude, l’enfermement pour tous : détenu, épouse et enfants. Y.L.

richard– « Richard III, loyaulté me lie » en tournée nationale : l’un des chefs d’œuvre de Shakespeare revisité par Jean Lambert-wild en clown blanc dans le rôle titre et Élodie Bordas dans tous les autres rôles ! Un spectacle d’une rare beauté, où le comique tutoie le tragique dans leurs plus beaux effets… Une performance d’acteurs, une mise en scène collective de haute voltige, du grand art qui exige une maîtrise parfaite de la voix et du geste. Une création à ne pas manquer, qui mérite d’amples applaudissements. Y.L.

havel– « Audience&Vernissage » à l’Artistic Théâtre : deux courtes pièces de Vaclav Havel écrites en 1975, censurées en leur temps par le régime tchécoslovaque, rassemblées en un seul spectacle et superbement mises en scène par la patronne des lieux, Anne-Marie Lazarini. L’humour, l’autodérision, la parole dissidente d’un futur Président qui voulait que « le théâtre soit la voix de la conscience des hommes et de la société ». Pari gagné avec une bande de comédiens au mieux de leur forme, au service d’un théâtre qui n’a pris aucune ride. Quand le rire et l’absurde donnent autant à penser et réfléchir, un plaisir à ne surtout pas bouder. Y.L.

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Jack London, témoin de son temps

En 1916, mourrait à 40 ans Jack London, au terme d’une courte vie remplie de mille aventures et d’une cinquantaine de récits. Pour ce centenaire, l’auteur de « Martin Eden » entre dans la Pléiade. Retour sur un écrivain prolifique et révolté.

 

 

« Ce qu’il raconte a toujours eu plus ou moins les couleurs de la fiction et se présente donc, au fond, non pas comme la copie de sa vie, mais comme celle d’un roman », écrit dans sa préface Philippe Jaworski, qui a dirigé la publication des deux tomes des écrits de Jack London dans la Pléiade. Assurément, l’écrivain américain a su construire son mythe pour mieux se vendre.

Avec « Le Fils du loup » sorti en 1900, il commence à connaître le succès, surnommé alors « le Kipling du froid ». Comme le souligne Bernard Fauconnier, dans sa biographie sortie en 2014, « il est célèbre, ou sur le point de le devenir. Il lui reste à peaufiner son personnage, à devenir, sinon une légende, du moins une marque identifiable ». Ainsi, dans une courte autobiographie, il se met en scène sous les traits d’un baroudeur intrépide, s’inventant un père, aventurier de l’Ouest (ce qui ne fut le cas ni de son géniteur, ni de son père adoptif) et taisant ses années de labeur dans les usines. Il n’empêche, même s’il force london1le trait, Jack London eut une vie incroyable : livreur de journaux, bête de somme dans les usines, pilleur d’huîtres, vagabond, chasseur de phoques sur la mer du Japon, boxeur, chercheur d’or en Alaska, grand reporter, tribun socialiste…

De cette existence aux mille péripéties, il va puiser un matériau incroyable pour nourrir une multitude de récits, où il ne cesse de dénoncer l’exploitation des plus faibles, à commencer par celle des enfants qui, comme lui, ont dû trimer dans les usines. « Je venais à peine d’avoir quinze ans, je travaillais dans une fabrique de conserves. (…) Il m’arrivait de travailler jusqu’à dix-huit et vingt heures d’affilée. Une fois, je suis resté rivé à ma machine trente-six heures consécutives », raconte-t-il dans « John Barleycorn », l’un de ses livres autobiographiques. Dans la nouvelle « L’Apostat », il nous décrit encore la vie terrible de Johnny qui se tue à la tâche depuis l’âge de 7 ans pour nourrir sa famille, avant de s’enfuir à l’adolescence. « De travailleur modèle, il était devenu une machine modèle.»

 

Parce que la misère ne se limite pas aux enceintes des usines, Jack London va la décrire tous azimuts. « La faim, dont il sentait les palpitations au creux de son estomac, lui donnait la nausée. Son malheur le submergea et ses yeux s’embuèrent d’une humidité inhabituelle ». Dans « Un bon bifteck », il nous dépeint ainsi l’extrême dénuement du vieux boxeur Tom King qui continue à monter sur le ring en espérant  empocher quelques dollars pour payer ses dettes. Dans « Le Peuple de l’Abîme », c’est en reporter qu’il se mêle aux bas-fonds londoniens pour mieux dénoncer les ravages du capitalisme industriel qui jette à la rue nombre de familles. Et de nous peindre les abords des baraquements de l’Armée du Salut : « Il y avait là une foule bigarrée de malheureux à l’air abattu qui avaient passé la nuit sous la pluie. Voir tant de misère ! Et tant de miséreux ! Des vieux, des jeunes, de toutes sortes, et des gamins par-dessus le marché, toutes sortes de gamins ». Il poursuit par cet effroyable  constat : « Et on se souviendra que l’Angleterre ne traverse pas des temps london4difficiles. Le pays ne vit rien que de très ordinaire, et les temps ne sont ni faciles ni difficiles ».

Jack London, de par son expérience et ses lectures, dénonce sans relâche le scandale de l’exploitation, de la misère ou du chômage comme dans « Le Peuple de l’Abîme », « Le Trimard » et nombre de ses nouvelles. Comme le résume Philippe Jaworski, « la colère de London devant les dégâts humains du capitalisme américain éclate partout dans son œuvre ». Et dans son engagement, l’écrivain est un socialiste convaincu ! Quand Jacob Coxey décide d’organiser une grande marche sur Washington pour protester contre la misère et le chômage qui ravagent l’Amérique dans les années 1893-1894, il sera de la partie, alors qu’il a 18 ans. Il abandonnera la marche et passera de longs jours en prison pour vagabondage. Là encore, cette expérience nourrira en partie un de ses derniers récits, « Le vagabond des étoiles ». Même si son livre va bien au-delà d’une dénonciation de la prison, il reste un puissant plaidoyer contre la peine de mort et la torture par camisole. Peu après sa parution, le livre sera d’ailleurs interdit dans les prisons américaines.

 

Influencé par ses nombreuses lectures – Marx et son « Manifeste du parti communiste » mais aussi Proudhon, Saint-Simon ou Fourier – et par les discours déclamés en place publique par les « profeshs », sorte de clochards instruits qui fustigent les injustices sociales, il va adhérer en 1896 au Socialist Labor Party et au Socialist Patry of America en 1901, dont il sera l’un des candidats. Alors que l’écrivain connaît déjà le succès, il multiplie en 1905 les conférences et collecte des fonds pour la révolution russe qui commence à gronder. « La guerre des classes », un recueil de ses articles politiques, paraît la même année. « Il a mis au point un discours bien rodé, qu’il appelle « Révolution », rapporte  Bernard Fauconnier. « Le radicalisme de ses propos est extrême : il faut dépouiller les possédants, détruire les gouvernements à leur solde, les envoyer travailler à l’usine ou aux champs ». Jack London donne ses conférences jusque dans les universités prestigieuses de Harvard, de Yale ou de New York pour dénoncer la famine qui sévit à Chicago ou l’esclavage des enfants. On retrouve sa verve dans celle d’Ernest Everhard, le révolutionnaire du « Talon de fer » qui s’adresse aux nantis : « Je vous ai démontré mathématiquement la chute inévitable du système capitaliste. Quand tous les pays se retrouveront avec un surplus invendable sur les bras, le système s’écroulera de lui-même sous le poids de cette accumulation de profits qu’il a londonérigée ». Dans ce roman noir, sorte de « 1984 » d’Orwell, London semble visionnaire quand il décrit l’avènement de régimes totalitaires qui se mettront en place quelques années plus tard…

Si l’écrivain bataille pour l’avènement d’une société plus juste, ses convictions socialistes se mélangent non sans contradiction avec le darwinisme social d’Herbert Spencer, un penseur alors très influent en Amérique, pour qui la sélection naturelle s’étend au champ social. Autre dissonance, Jack London est ouvertement raciste contre les Mexicains, les Asiatiques ou les Noirs. Ce qui lui valut quelques attaques lors d’une réunion du parti socialiste d’Oakland, après qu’il eut déclaré « je suis Blanc d’abord, socialiste ensuite ». Comme l’explique Bernard Fauconnier, sa pensée socialiste « n’est pas exempte des préjugés de son temps ni du racisme fondamental à partir duquel s’est construite la société américaine des origines, entre le génocide des indiens et l’esclavage des Noirs ». Et pourtant, nombres de ses écrits critiquent l’impérialisme blanc et donnent la parole aux autochtones que les Blancs pillent.

 

Quoiqu’il en soit, Jack London s’impose comme un grand écrivain. S’il décide de le devenir, grâce notamment à sa mère qui l’invite à envoyer un texte pour un concours de nouvelles qu’il remporte, c’est pour arrêter de s’échiner dans des boulots éreintants et mal payés. L’autodidacte qui a dévoré dès son jeune âge Melville, Gorki, Stevenson, Conrad ou Kipling, va s’imposer une discipline de fer pour vivre de sa plume : mille mots par jour, six jours par semaine, sur terre comme sur mer. Et le premier jet correspond presque toujours au texte publié. D’où une production hors du commun : une cinquantaine d’œuvres en quinze ans ! Philippe Jaworski nous rapporte le conseil qu’il donnait aux jeunes écrivains, qui résume sa détermination : « Ne flânez pas à la recherche de l’inspiration, lancez-vous à sa poursuite avec une massue, et si vous ne l’attrapez pas, vous attraperez néanmoins quelque chose qui y ressemble fort (…) TRAVAILLEZ tout le temps ».

Ce forçat de la plume nous laisse une œuvre dense et incroyablement variée. Dont une grande partie s’étale aujourd’hui sur papier bible avec moult illustrations. Amélie Meffre

 

À lire aussi :

– « Jack London » par Bernard Fauconnier.

– « Martin Eden » de Jack London, traduction de Philippe Jaworski.

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Céline, un génie ou un salaud ?

La sortie sur les écrans en mars 2016 de « Céline, deux clowns pour une catastrophe », le film d’Emmanuel Bourdieu à la critique partagée, a ravivé les affirmations contradictoires autour de la personnalité de l’écrivain controversé. Céline, un génie ou un salaud ? À personnalité complexe, une réponse de même nature.

Que l’on aime ou pas le film d’Emmanuel Bourdieu avec l’incroyable Denis Lavant dans le rôle-titre, l’adaptation du récit de Milton Hindus, ce jeune intellectuel américain et juif parti à la rencontre de Céline durant son exil au Danemark, éclaire en tout cas les multiples facettes du personnage. Il a fourni surtout un prétexte supplémentaire aux « pro » et « anti » céliniens de s’écharper sur la nature profonde de l’homme et de l’écrivain. Les uns glorifiant celine1l’incomparable génie du romancier, les autres vociférant sur les immondes saloperies de l’individu… Peut-être faut-il considérer sous un même regard, et le romancier et l’individu !

« Ça a débuté comme çà », ainsi commence le premier roman de Louis-Ferdinand Destouches, Voyage au bout de la nuit publié en 1932 chez Denoël. Ainsi débute la carrière littéraire de Céline : par un scandale. Alors que l’ouvrage est promis au Prix Goncourt, le jury se rétracte et lui préfère Les loups de Guy Mazeline. Il obtient le prix Renaudot en lot de consolation. L’affaire fait grand bruit dans le microcosme de la critique parisienne. Pas seulement d’ailleurs pour les magouilles orchestrées entre éditeurs, surtout pour le contenu et le style du livre de ce nouveau venu en littérature âgé de 38 ans, que l’on dit médecin et donc forcément éduqué. Pourquoi use-t-il alors d’un langage « populacier », voire ordurier ?

Exceptionnel par la qualité des analyses rassemblées, Voyage au bout de la nuit, critiques 1932-1935 pose d’emblée les termes du débat qui rebondira lors de chaque nouvelle publication de Céline : géniale ou abjecte ? Alors que Paul Nizan affirme dans « L’humanité » en date du 9 décembre 1932 que « cet énorme roman est une œuvre considérable », Henry de Régnier dans Le Figaro prévient ses lecteurs : pour accompagner Céline en son voyage, « mettons des bottes d’égoutier et bouchons-nous le nez ». De Mauriac à Gorki, de Bernanos à Trotski, critiques et écrivains ne cesseront dès lors de s’affronter. Pour admettre aujourd’hui, pas encore à l’unanimité, que malgré tout Voyage au bout de la nuit est un grand roman, sinon « le » plus grand roman du XXème siècle. Pour la hardiesse du style qui rompt avec toute forme d’écriture jusqu’alors usitée, pour la chronique désenchantée d’un monde bercé par la désillusion, la misère et la bassesse, chronique également de la guerre, celle de 14-18, au ras de la boue. Et Mauriac d’affirmer que ce livre « possède le pouvoir de nous faire vivre au plus épais de cette humanité désespérée qui campe aux portes de toutes celine2les grandes villes du monde moderne ». Un point de vue qui n’a rien perdu de son acuité, surtout de son actualité !

Par la vertu de son écriture, Céline nous projette d’un roman l’autre dans les bas-fonds du vice. Il en connaît tous les contours, ce médecin des pauvres et des chômeurs, cet écrivain sulfureux et solitaire, cet inquisiteur des maux et des mots… Pour bien comprendre l’esprit et la démarche de l’auteur de ces diverses « bagatelles » littéraires, la violence de son verbe comme les soubassements de son antisémitisme proclamé, il faut alors plonger dans la magistrale biographie que lui consacre Frédéric Vitoux. La vie de Céline décline au fil des pages les contradictions qui ont en permanence hanté l’existence du reclus de Meudon. Du vaincu de la guerre 14-18 au médecin missionné en Allemagne par la Société des Nations, de la misère des banlieues à la montée du nazisme, du Céline flamboyant au Céline répugnant, Vitoux dresse le portrait hallucinant d’un homme « à la fois révolutionnaire et passéiste, raciste et compassionnel, vociférant et taciturne, populaire et précieux, délirant et lucide ».

Un personnage haut en couleurs, donc, que ce Destouches devenu Céline en hommage à sa grand-mère… A l’époque de la publication du Voyage au bout de la nuit, il est médecin au dispensaire de Clichy (92). La publication de ses premiers pamphlets, dont Bagatelles pour un massacre, le conduira à une démission forcée. Ces deux titres accolés suffisent à asseoir la réputation de l’auteur, sulfureuse et scandaleuse. Pourtant, il nous faut l’affirmer : l’écrivain n’est pas seulement cet individu à juste titre condamnable au bûcher de l’antisémitisme, il demeure aussi cet incomparable ciseleur de mots. Qu’ils soient français ou étrangers, nombreux sont les écrivains à reconnaître la dette contractée envers l’auteur de Mort à crédit. Dans l’ouvrage qu’il lui consacre, Yves Buin le confesse dès la préface, il nous faut accueillir Céline en une « insoluble contradiction existentielle » : un homme qui se débat avec ses démons et a la témérité de les rendre public, un homme perdu dans une déréliction totale qui invente une celine3langue inimitable. « Telle est l’équation célinienne : l’accepter sans prétendre la résoudre permet de sortir de l’impasse d’un vieux débat moralisant ».

Si l’incursion dans la vie de Céline est éclairante à plus d’un titre, la plongée dans ses 353 lettres à Albert Paraz écrites et postées entre 1947 et 1957, lors de son exil au Danemark et après son retour en France en 1951, l’est plus encore. Une correspondance fascinante qui révèle au grand jour, à travers outrances verbales et superbes envolées épistolaires, le caractère entier d’un personnage hors du commun. Céline ne peut concevoir ou admettre l’amitié ou le désintéressement, se fâchant avec quiconque et allant parfois jusqu’à mépriser ceux-là mêmes qui tentent de lui porter secours et assistance, se plaignant d’avoir « tout perdu à vouloir sauver la peau des Français », éructant contre les accusations d’antisémitisme à son encontre et se gaussant des prétendues mesures d’épuration à l’égard de « collabos » faisant bombance sur les Champs-Élysées… Personnage atypique, l’écrivain Albert Paraz n’aura de cesse de réhabiliter l’œuvre de Céline, n’hésitant pas à glisser dans ses propres ouvrages des extraits de sa correspondance avec l’auteur de Casse-pipe.

« Qu’on le veuille ou non, Céline est un des auteurs majeurs du XXème siècle », conclut enfin Henri Godard dans la monumentale biographie qu’il lui consacre, « un des plus lus, des celine4plus commentés et assurément des plus disputés ». Le grand spécialiste du « reclus de Meudon », éditeur de ses œuvres complètes dans La Pléiade, l’affirme lui-aussi haut et fort : il ne faut jamais séparer l’homme de l’écrivain, le grand romancier qui révolutionne la langue française de l’immonde polémiste qui crache son antisémitisme. Et le biographe d’avouer que perdure en partie l’énigme devant cet homme pourtant de nature sensible et sujet à la compassion : « comment atteint-il le dernier degré de cette virulence en s’abandonnant à cette part en lui du Mal qui consiste à ne plus reconnaître en l’autre son semblable ? » En nous révélant d’abord comment Céline, dès l’enfance, fut nourri à la mamelle d’un antisémitisme nauséabond largement partagé par la population française de l’époque (ces pamphlets connurent un immense succès de librairie !) et abreuvé ensuite par des Gobineau, Rabatet et consorts, combien l’expérience de la Première Guerre ensuite fut marquante et déterminante dans la conscience du jeune homme blessé et décoré qui ne savait encore ce qui adviendrait de sa vie… Au final, sans rien cacher du fourvoiement de Céline, Henri Godard invite le lecteur à se plonger aussi dans les romans d’après 1945, la fameuse trilogie D’un château l’autre, Nord et Rigodon.

Céline ? Génial et salop tout à la fois, dans la démesure tant verbale que littéraire ! Tel est peut-être le double qualificatif adéquat pour nommer un homme et une œuvre aussi controversés qu’adulés en égale proportion. Yonnel Liégeois

En savoir plus :

– Toute l’œuvre de Céline est disponible chez Gallimard, dans la collection La Pléiade ou en Folio poche. À lire aussi : Poétique de Céline et À travers Céline, la littérature de Henri Godard, Céline et Céline, Lettres à la N.R.F., choix 1931-1961 de Pascal Fouché, Céline, Lettres à Henri Mondor de Cécile Leblanc, Misère de la littérature, terreur de l’histoire. Céline et la littérature contemporaine de Philippe Roussin. Dans la collection L’imaginaire : la thèse de doctorat en médecine de Céline Semmelweis, Ballets sans musique, sans personne sans rien précédé de Secrets dans l’île et suivi de Progrès. Dans la collection Les Cahiers de la nrf : Céline, Lettres à Milton Hindus (1947-1949) et Céline, Lettres à Pierre Monnier (1948-1952) de Jean-Paul Louis.

– Contrairement à une affirmation largement répandue, les pamphlets (Mea culpa, Bagatelles pour un massacre, L’école des cadavres, Les beaux draps) ne sont pas interdits en France. Par respect de la volonté de Céline qui refusa dès 1945 leur réédition, Lucette Destouches, la veuve de l’écrivain âgée de 104 ans et détentrice des droits d’auteur, s’oppose à toute nouvelle publication.

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Malek Chebel, une lumière en terre d’Islam

Philosophe, psychanalyste et anthropologue des religions, Malek Chebel  a toujours mis son érudition au service de la tolérance et de la pédagogie. Ce brillant intellectuel n’a cessé de prôner un islam des Lumières. Sa disparition, en novembre 2016, laisse un grand vide.

 

 

Passionné par le débat d’idées, Malek Chebel mettait toute son ardeur à plaider en faveur d’un islam moderne imprégné de la philosophie des lumières. Notamment dans son « Manifeste pour un islam des  Lumières », publié en 2004, qui contenait un grand nombre de propositions concrètes, vingt sept très précisément. Traducteur du Coran, il poursuivit inlassablement dans son œuvre prolifique (une quarantaine d’ouvrages) un travail de décryptage pour revenir à l’esprit de l’islam  et non à sa lettre. chebel4Ne craignant point, en 2008, de faire œuvre de vulgarisation avec « L’islam pour les nuls », un ouvrage qui s’arracha en librairie au lendemain des attentats en 2015.

« Je me suis dit que l’islam était une force mais pouvait être une hantise pour ceux qui ne le comprennent pas », nous confiait-il lors d’une rencontre à la sortie du livre. « J’ai senti la nécessité absolue de travailler en direction du grand public, en écrivant autrement sur l’Islam. Avant, je faisais des thèses qui s’adressaient à des spécialistes mais j’ai voulu élargir l’audience et parler au plus grand nombre. Ce qui ne fut pas sans difficultés, car être clair et abordable sans trahir les fondamentaux, c’est la quadrature du cercle ! ». Lorsque nous lui demandions ce qu’il avait à répondre à ceux qui prétendent que l’islam est difficilement compatible avec les démocraties occidentales, « très simplement, je leur dirai que l’Islam en Andalousie de 750 à 1492 a promulgué en présence des deux autres religions monothéistes tout un système de gouvernance très moderne qui ressemblait étrangement à notre démocratie d’aujourd’hui », nous affirmait-il. « L’Islam a initié cette cohabitation pacifique en respectant les minorités et les femmes, en développant tous les talents, indépendamment de l’origine des gens. Il n’a pas créée la démocratie, c’est la Grèce qui l’a initiée, mais l’Islam l’a perpétuée et l’Occident en a hérité ». Ajoutant, avec toute la force de persuasion dont il était capable, «  ayant accompli cela il y  a dix siècles, pourquoi ne le ferait-il pas aujourd’hui… ? ».

 

S’il a publié un grand nombre d’ouvrages sur des sujets graves  comme « Islam et libre arbitre ? La tentation de l’insolence » en 2003,  « L’islam et la raison : le combat des idées » en 2005 ou « Esclavage en terre d’Islam » en 2007, cet érudit n’en était pas moins très épicurien. En effet, il s’intéressa inlassablement à l’amour, au désir et à la sexualité, tous domaines rarement abordés par ses pairs musulmans, voire totalement tabous pour certains. Dès 1986 avec « Le livre des séductions », et en 1995 avec « L’encyclopédie de l’amour en Islam », les publications sur ces thèmes se succèdent : « Du désir » en 2000 suivi du « Dictionnaire amoureux de l’Islam » en 2004… A la sortie de « L’érotisme arabe » en 2014, il ne craignait pas d’affirmer dans les colonnes du quotidien Libération que « le monde arabo-musulman possède, concernant le sexe et l’amour, une culture ancestrale chebel2très riche. Ce sont les Arabes qui ont inventé les aphrodisiaques, le préservatif, les cosmétiques, les baumes, les préliminaires… ».

Avec beaucoup de sagesse, il savait parler sérieusement de choses légères et aborder les sujets les plus graves sans se prendre au sérieux. Travailleur infatigable, décoré de la Légion d’honneur en 2008, il fourmillait d’idées et cette même année il s’investissait dans le projet d’un magazine si bien baptisé « Orientissime » pour lequel, hélas, il ne parvint pas à réunir le financement nécessaire. Partie remise, en mai 2013 il lançait « NOOR, revue pour un islam des lumières ».

 

Tous ceux qui ont eu la chance de le fréquenter gardent le souvenir d’un homme éminemment chaleureux et séduisant. De ses yeux rieurs émanait un mélange d’intelligence, de bienveillance et de sensualité. C’était un grand amoureux de la vie tout autant qu’un messager de tolérance et de paix. Chantal Langeard

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Aliberti, une nouvelle voix pour Aragon

La poésie d’Aragon a inspiré nombre de chanteurs et musiciens. Il y eut hier Ferrat et Ferré, aujourd’hui encore Francesca Solleville et Isabelle Aubray. Désormais, il nous faudra compter aussi sur la voix de Sandra Aliberti. Qui, chaude et fragile, se pose sur les musiques de Lionel Mendousse et Bertrand Ravalard pour chanter « L’homme et ses armes ». À découvrir, les 25-26/11, au Théâtre de la Girandole à Montreuil (93).

Les notes caracolent, Mendousse et Ravalard s’en donnent à cœur joie dans leurs nouveaux arrangements musicaux, c’est la fête en cet après-midi de répétition générale sur la scène de La Girandole ! Alerte, Sandra Aliberti susurre avec allégresse les mots des « Fêtes galantes » sur les sons de ses deux comparses. Un nouvel Aragon nous est donné, loin aragon-courcelles-sur-yvette-217des poncifs et des poèmes convenus ou trop connus.

L’interprète n’en est pas à son premier essai. Hier déjà, lors de son hommage rendu au grand Léo, elle reprenait à son compte quelques poèmes d’Aragon mis en musique par l’anarchiste chevelu. A la création du spectacle, la presse fut unanime. Du Parisien à France Inter, de Télérama à L’Huma : « De La mauvaise graine à L’âge d’or en passant par Les Romantiques, le grand Léo aurait follement aimé le travail de cette interprète et de ses deux inventifs musiciens », écrit l’un, « nombreux sont les hommages, plus rares les spectacles de qualité qui redonnent à entendre quelques-unes des plus belles chansons de Léo avec une authenticité qui n’aurait pas déplu à l’artiste », note l’autre…

Le doute n’est point de mise, semblable accueil est à prévoir pour « Je chante l’homme et ses armes », son nouveau spectacle musical qui privilégie les poèmes de Louis Aragon écrits entre 1925 et 1946. « Il nous a semblé que ces textes résonnaient de nouveau avec force dans notre époque », commente Sandra Aliberti hors scène, « l’esprit de résistance, la sensibilité sociale, le lyrisme retrouvé d’une poésie militante habitent sa poésie aragon-courcelles-sur-yvette-119des années 20 aux années 40 ».

Telle l’équilibriste sur son fil, la chanteuse et comédienne semble caresser les mots pour poser sa voix, délicate et fragile tout à la fois, sur le verbe poétique de cet autre rebelle que la magistrale biographie du romancier et essayiste Philippe Forest dévoile dans toute sa complexité. « La poésie sauvera le monde, si rien le sauve », nous alertait déjà le fantasque Jean-Pierre Siméon dans un iconoclaste brûlot. Pour le directeur artistique du Printemps des Poètes, « il est urgent de restituer à notre monde sans boussole la parole des poètes, rebelle à tous les ordres établis ». Parce que le poème est l’occasion pour tous de sortir du carcan des conformismes et consensus en tous genres, d’avoir accès à une langue insoumise, de trouver les voies d’une insurrection de la conscience… Un programme que déroule à la lettre Sandra Aliberti avec ses sandra2deux complices, entre « Complainte des chômeurs » et « Romance du temps qu’il fait », « Je donne congé aux patrons » et « Poème de l’été 1941 ».

« Comment rendre compte d’un monde qui change, d’un monde en guerre, de la patrie en danger, de la domination de l’homme par la brute ? », s’interroge Louis Aragon dans « La rime en 1940 » et d’écrire, un peu plus loin, « jamais peut-être faire chanter les choses n’a été plus urgente et noble mission à l’homme, qu’à cette heure où il est profondément humilié, plus entièrement dégradé que jamais »… Les trois artistes, pour leur part, en sont convaincus, « des expérimentations surréalistes au chant populaire retrouvé, en passant par l’Oural, il nous a semblé intéressant de rassembler des textes qui rendent compte de l’évolution de son œuvre ». Avec, cerise sur le gâteau, sans rougir devant leurs illustres prédécesseurs (Brassens, Ferrat, Ferré et l’inoubliable Colette Magny), la création de nouvelles musiques sandra1pour accompagner les qualités sonores et lyriques du verbe aragonien.

De la belle ouvrage pour chanter l’amour, heureux ou pas, l’humain terrassé mais aussi l’humanité à refonder ! « Je chante l’homme et ses armes… Ainsi devrait commencer toute poésie », écrit Aragon dans la préface aux « Yeux d’Elsa ». Non sans humour, « ainsi devrait commencer tout spectacle », ajoute Lionel Mendousse, le violoniste du groupe. N’en manquez donc point le début, courez-y même sans armes ni bagages, la poésie nous sauvera si rien nous sauve ! Yonnel Liégeois

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L’Algérie, entre deux chaises

Appelé en Algérie en 1960, Marcel Yanelli a tenu des carnets durant quatorze mois où il livre ses doutes de jeune communiste et son quotidien, entre longue attente et tristes opérations. Un témoignage rare pour lever un peu plus le voile sur une guerre taboue. Avec, en éclairage sur les dernières décennies, l’originale « Chaise » de Marwane el Massini.

 

J’ai mal à l’Algérie…

Débarqué le 22 février 1960 en Algérie, Marcel Yanelli est vite plongé dans l’horreur d’une guerre qui ne dit pas son nom. Le 6 mars, le voilà confronté aux tortures et aux pillages des villages, effrayé par le consentement de ces jeunes Français à commettre de tels actes. « Les Algériens pardonneront-ils un jour ? Pourquoi tant de sang ? Un irresponsable a parlé de finir la guerre en tuant tout… ». Chaque jour ou presque, durant quatorze mois, Marcel a couché ses impressions dans des carnets qu’il a finalement décidé de publier tels quels. Pour témoigner et avouer « J’ai mal à l’Algérie de mes vingt ans. Carnets d’un appelé, 1960-1961 », pour sortir sa génération du « silence de la honte ». Bien que jeune communiste (il sera animateur du P.C.F. en Côte-d’Or et en Bourgogne durant vingt-cinq ans), opposé à la guerre, il n’a pas choisi de déserter mais de se retrouver au milieu des appelés pour faire son « travail de militant de la paix en Algérie ».

Marcel Yanelli raconte au jour le jour « sa » guerre d’Algérie, le sadisme qui se déploie sans limite, orchestré par une hiérarchie militaire qui a alors tous les pouvoirs. Le 17 novembre 1961, « à l’aube, nous envahissons les tentes des nomades. Des hommes réussissent à se sauver, mais huit en tout sont pris. Les femmes yanellirassemblées, tentes fouillées, brûlées, des troupeaux entiers sont emmenés. Je ne prends rien. […], j’ai mal de tremper là-dedans ». Il dit encore son désarroi devant les actes commis par ses camarades de chambrée qu’il tente de raisonner après les rapines effectuées lors des raids. « Les gars dans la piaule se montrent leurs trophées : du tissu, des colliers, du café, etc. C’est du vol ! ». Ou après des viols, parfois encouragés par les supérieurs…

On suit le quotidien de Marcel. Ponctué par les nombreuses lettres échangées avec sa famille, ses copains et Simone, son premier amour. On découvre ses réflexions après la lecture de Georges Politzer, Dimitrov ou Cocteau, avec l’impatience de la jeunesse qui voudrait avoir déjà tout dévoré. Au fil des pages, on suit ses longs jours d’attente et les opérations où la violence se déchaîne. Pointe souvent le tourment du jeune appelé face à la détresse des femmes et des enfants, à la torture des prisonniers qu’il compare à des résistants, à l’image des maquisards français quelques années plus tôt. Un jeune appelé qui culpabilise aussi quand il est exempté pour raison de santé avec la peur de passer pour un tire-au-flanc, nageant en pleine confusion. « Même si cette guerre va contre mes idées, il m’a coûté de participer et de ne pas participer à cette guerre ».

Au final, « J’ai mal à l’Algérie de mes vingt ans » est un témoignage rare. Un document qui nous plonge au cœur d’une guerre qui aura traumatisé nombre de jeunes Français, longtemps restés silencieux, et qui n’en finit pas de ressurgir. Amélie Meffre

 

… toujours assis sur ma chaise !

Trois décennies après la fin du conflit algérien, assis sur sa « Chaise », un vieil homme soliloque au pied de son immeuble dans la banlieue algéroise. Il en a vu, il en a connu des événements plus ou moins héroïques, ou tragiques, lui l’ancien des maquis… Qui en a tiré, professeur à la retraite, une originale philosophie personnelle au fil des soubresauts de son existence et de ses lectures, qu’il distille à l’envie. « Ammi Ali, comme tout le monde l’appelait et que j’appellerai également le cheikh ou le combattant, était la-chaiseaimé et respecté de tous. Depuis bien des années, je le rencontrais presque chaque matin, sinon le soir, en revenant du travail ». Jusqu’à ce sinistre jour où seule sa tête, tranchée, occupe la place, « posée sur la chaise cassée ».

« Sur la chaise, chroniques d’un quartier d’Alger au mitan des années 90 », surgies de la plume acerbe de Marwane el Massini, se présente comme un original témoignage sur l’Algérie d’aujourd’hui. Mêlant l’humour à l’ironie, se remémorant les grandes dates constitutives du pays jusqu’à cette décennie sanglante avec la montée de l’intégrisme que le pouvoir en place aura favorisé d’une certaine manière. Par clientélisme, par facilité, par confiscation des richesses de l’État au profit d’une classe de nantis…

Un témoignage fort, sans langue de bois, des leçons d’histoire et d’espoir pour un peuple qui aspire toujours à prendre son avenir en main. Yonnel Liégeois

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Une « Mousson » théâtrale pour un bel été

Située dans le cadre somptueux de l’Abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson (Lorraine), La Mousson d’été (du 23 au 29 août) poursuit depuis plus de vingt ans un travail de déchiffrage des écritures théâtrales contemporaines. Fondée et dirigée par Michel Didym, metteur en scène et directeur du Théâtre de la Manufacture (CDN de Nancy), la manifestation peut ainsi s’enorgueillir d’avoir « découvert » un grand nombre d’auteurs et de textes venus de tous les pays du monde.

 

 

 

mousson4Face à la qualité de l’événement, Chantiers de culture s’enorgueillit d’accueillir la contribution d’Olivier Goetz, le « journalier » de La Mousson.

 

 

Contrairement à d’autres festivals (Avignon, Bussang, Grignan, etc…), il ne s’agit pas ici de proposer, clés en main, des spectacles prêts à entrer dans le circuit de la diffusion professionnelle. La Mousson est, avant tout, un lieu de recherche et d’expérience. Un  lieu d’échanges et de rencontres, aussi, offrant au spectateur un véritable espace réflexif. Les textes présentés sont, pour la plupart, totalement inédits et, pour les auteurs étrangers (majoritaires), traduits de fraîche date. La Mousson d’été est une tête chercheuse. À charge ensuite, pour les professionnels qui se retrouvent nombreux aux séances de lecture, de s’en approprier certains, pour en faire de véritables productions artistiques. Le boulimique insatiable qu’est Michel Didym a su, au fil des ans, s’entourer d’une équipe artistique de premier plan, comprenant d’excellents acteurs mousson3qui ont la tâche ardue de mettre en voix, sous la direction d’un metteur en scène qui les dirige et les met « en espace », ces pièces en tous genres qu’ils viennent tout juste de découvrir.

En quelques semaines, chacun d’entre eux se retrouvera distribué dans cinq ou six productions. Et ce n’est pas le moindre des intérêts de vérifier la virtuosité protéiforme de ces comédiens d’exception… À ne considérer que l’édition 2016, qui se déroulera du 23 au 29 août, ce ne sont pas moins que 25 auteurs vivants qui seront présents, accompagnés de leurs traducteurs et servis par une cinquantaine de comédiens et metteurs en scène. Une douzaine de nationalités sont représentées, principalement l’Amérique du sud (Argentine, Mexique, Cuba) mais aussi la Grèce, la Pologne et, bien sûr, la France.

 

Entre le nord et le sud, les questions qui agitent le monde théâtral contemporain, encore qu’abordées de points de vue différents, sont souvent les mêmes que celles qui agitent les médias et les intellectuels : la place des « gens » dans l’évolution du monde. L’écriture est un exercice politique, au sens noble du terme. Après les utopies collectives, les mirages du progrès, le triomphe actuel d’un capitalisme sauvage et d’une mondialisation sans règle, que mousson2reste-t-il à dire et à faire ? Face aux technologies des nouveaux moyens de communication, en quoi le théâtre, cette activité millénaire, reste-t-il un art pertinent pour l’humanité ?

Contre le préjugé qu’une lecture serait quelque chose de sec et d’ennuyeux, il faut faire l’expérience d’assister à ces performances où les acteurs, s’ils conservent généralement le texte en main, ne livrent pas moins le meilleur d’eux-mêmes, offrant généreusement leur énergie et leur talent. Ces grands professionnels sont au service d’une cause, celle de la création dramatique contemporaine, avec le souci revendiqué de brûler les étapes de la reconnaissance et d’offrir directement à un public éclectique (fait de professionnels de la profession mais, également, d’étudiants, de professeurs (une université d’été accompagne le processus) et de tous ceux que pique la curiosité du théâtre, un moment mousson1théâtral unique, l’émotion d’un texte porté par une présence réelle dans l’espace de la représentation.

 

Ce qui est exceptionnel, à la Mousson d’été, c’est la convivialité. Le cadre prestigieux des bâtiments anciens avec ses galeries, ses escaliers, son cloître et ses pelouses, participe à la magie d’un événement qui est tout sauf solennel et guindé. La vie en commun (auteurs, comédiens, metteurs en scène, techniciens et étudiants partageant le même espace, vivant sur place durant toute la durée du festival) est propice à la discussion. À côté des diverses prises de parole organisées (les « rencontres très formelles » de l’université d’été), des débats informels se nouent au hasard des couloirs, pendant les repas, le soir sous le chapiteau où des concerts et des impromptus sont proposés, de 19h30 à 23h, autour du bar « Au parquet de bal », parfois jusque tard dans la nuit. Notons, pour finir, que la Mousson d’été est un espace ouvert, que les lectures sont entièrement gratuites (seuls quelques Moussonspectacles présentés en soirée sont payants), et qu’il est très facile d’accéder à ces trésors d’intelligence et beauté que l’on s’interdit trop souvent de partager, pensant qu’ils sont réservés à une élite sociale ou intellectuelle.

Le seul effort à faire ? Se déplacer… et saisir l’occasion de découvrir peut-être la petite ville de Pont-à-Mousson, située sur les rives de la Moselle, au cœur de la Lorraine ! on s’émerveille dès lors qu’elle accueille une manifestation d’envergure internationale de si grande qualité. Olivier Goetz

Un petit journal, le « Temporairement Contemporain », accompagne au quotidien La Mousson. Distribué gratuitement sur place au format papier, il est mis en ligne presque simultanément et téléchargeable sur le site du festival, la Maison européenne des écritures contemporaines.

Page Facebook : www.facebook.com/lameeclamousson (Rens. : 03.83.81.20.22).

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Le « Vivant », au devant de la scène

Avec l’adaptation de « Réparer les vivants » de Maylis de Kérangal, le metteur en scène Sylvain Maurice signe un époustouflant spectacle. Au même titre que Jean-Louis Benoît avec ses « Garde barrière et garde fous », Luc Clémentin et les « Cadres noirs » de Pierre Lemaitre, Thierry Gibault dans « Une trop bruyante solitude »… Sans oublier un fantasque duo de conteurs : Abbi Patrix qui nous invite à « Ne pas perdre le Nord », Yannick Jaulin à « Vider la mer avec une cuiller » !

 

 

Il court, il court, le cœur en chamade ! Il y a urgence, le temps est compté, le compte à rebours a sonné. Pour l’un la mort a frappé, pour l’autre la vie peut recommencer…

Pas moins de dix prix littéraires, dont celui du meilleur roman décerné en 2014 par le magazine Lire à l’auteure déjà récompensée du prix Médicis en 2010 pour « Naissance d’un pont », un tonnerre d’applaudissements reparerlesvivants-2pour Sylvain Maurice et ses deux interprètes à la création de « Réparer les vivants » sur les planches du Centre dramatique national de Sartrouville ! Étonnante, émouvante, captivante, la performance autant artistique que médicale (!) rive le spectateur à son fauteuil, tant le metteur en scène est parvenu, sans artifice superflu, à transfuser du plateau à la salle la force narrative du roman de Maylis de Kerangal… Au sol, un tapis roulant où s’essouffle le narrateur à courir parfois à perdre haleine, en hauteur un musicien qui rythme du trombone et de la guitare cette gageure insensée, convaincre et décider d’une transplantation cardiaque en un temps record : en parole et musique, Vincent Dissez et Joachim Latarjet engagent une course contre la montre !

Notre cœur bat et palpite. Celui de Simon poursuit seul sa route au petit matin, en bord de mer. Mort cérébrale. Plus loin, au loin, un autre s’épuise, à bout de souffle… Entre l’un et l’autre, se forme alors dans l’urgence une chaîne qui unit soignants et vivants, experts et parents, les savants et les désespérants. De la chambre cadavérique à la table d’opération, la mort appelle à la vie comme, de la scène à la salle, le récit des événements appelle à la réflexion et à la méditation : quid de cet organe indispensable moteur d’un corps tressautant ou siège palpitant de nos affects et sentiments, quid de la souffrance et de la douleur à la perte d’un proche, quid de l’acceptation ou du refus au don d’organe, quid de cette incroyable chaîne de solidarité qui se met en branle ? Notre humanité blessée, pétrifiée devant l’irréparable, se révolte et doute devant l’innommable. Entre peur et déni d’une vérité insoutenable pour les parents, entre respect et profonde empathie des soignants, chacun trouve sa juste place. Du phrasé balbutiant des survivants aux dits d’une précision chirurgicale des intervenants, la parole circule, sublimée par la magistrale interprétation des deux protagonistes. Des mots et des notes incandescents qui rythment les battements d’un cœur dédié à une re-naissance, qui redonnent espoir à notre humanité chancelante en ces temps troublés et incertains. A l’affiche du théâtre Paris-Villette, ensuite à la Comédie de Béthune, un spectacle d’une rare puissance « humanitaire » quand la mort, paradoxalement, sourit à la vie.

Un semblant de vie, un instinct de survie plutôt, s’accroche aussi, envers et contre tout, dans le cœur d’Alain Delambre, cet ancien DRH réduit au chômage depuis quatre ans déjà ! Sur le plateau nu du Théâtre de la cadreGirandole, prochainement au Kremlin-Bicêtre, le souffle des mots caresse le visage des spectateurs en cercle serré autour de lui. Dans un soliloque d’une rare puissance narrative, sur les rythmes obsédants d’Olivier Robin à la batterie, Luc Clémentin donne corps au héros des « Cadres noirs », le roman de Pierre Lemaitre couronné du prix Goncourt en 2013 pour « Au revoir là-haut ». L’homme est profondément blessé, désormais inutile lui qui, des années auparavant, avait droit de vie et de mort sur quelques centaines de salariés. De galères en petits boulots, la honte ronge son existence. Jusqu’au jour où un chasseur de têtes lui propose un job surprenant… Mieux que l’exposition de la dérive d’un homme sans repères, disqualifié surtout dans le regard de sa femme et de ses enfants, le spectacle nous dresse avant tout le portrait « d’un gagnant des années 1980 rhabillé en exclu des années 2010 ». Une peinture sans concession de ce monde de l’entreprise où la mort, symbolique ou bien réelle, rôde et frappe. Avec iniquité pour les uns, sans sommation pour d’autres, dans l’impossibilité d’en dire plus pour préserver le suspens…

Le travail, monsieur Hanta, quant à lui, n’en manque point. Depuis des dizaines d’années, il voue au pilon des tonnes de livres dans sa machine infernale. Noirci d’encre des pieds à la tête, avec les souris mangeuses de bellevillepapier pour seule compagnie, il exècre son boulot, « ce massacre d’innocents », livres interdits par la censure et chefs d’œuvre de l’humanité, mais il sauve l’honneur en arrachant à la mort quelques trésors littéraires. En fait, des milliers qu’il entasse chez lui… Halluciné, hallucinant de vérité, comme possédé du verbe qu’il éructe dans un clair-obscur oppressant en l’écrin du Théâtre de Belleville, le fantastique Thierry Gibault prête figure à l’ouvrier d’« Une trop bruyante solitude »,  le puissant roman du tchèque Bohumil Hrabal. Une œuvre à multiples sens, magistralement mise en scène par Laurent Fréchuret, que le comédien incarne avec une rare intensité. Le travail asservissement ou épanouissement, le pouvoir dictatorial ou libérateur, l’existence corvée quotidienne ou miracle journalier, le livre papier à recycler ou trésor à décrypter, la culture supplément d’âme ou nourriture indispensable ? Autant de questions énigmatiques que monsieur Hanta résoudra tragiquement, autant d’interrogations qui n’en finissent plus désormais de résonner en nos têtes. Un spectacle à ne manquer sous aucun prétexte, par bonheur repris au Théâtre des Halles en juillet prochain lors du festival d’Avignon.

Vivantes, elles sont bien vivantes, Monique et Myriam, sur les planches du Théâtre de l’Aquarium et prochainement sur celles du Théâtre de la Criée à Marseille ! Sous les traits d’une même comédienne, Léna gardeBréban, qui incarne superbement ces deux femmes au travail… L’une est garde barrière et s’interroge sur l’avenir de son métier en voie de disparition, l’autre est infirmière de nuit dans un hôpital psychiatrique et narre son quotidien au chevet des « fous ». A l’origine, « Garde barrière et garde fous » se présente comme deux reportages diffusés sur France Culture dans l’émission « Les pieds sur terre ». Deux monologues dont s’empare Jean-Louis Benoit, des matériaux bruts dont il fait théâtre parce que, « si l’on veut parler des hommes et des femmes de notre temps, il faut d’abord écouter ceux qui n’ont pas la parole ». Entreprise risquée, mais réussie à entendre le passage et le souffle des trains le jour, le ronflement et les plaintes des malades la nuit ! « Toutes deux gardent, toutes deux regardent, toutes deux surveillent et protègent », commente le metteur en scène. Toutes deux, surtout, nous parlent de leur travail avec infinie tendresse et précision, colère et rébellion aussi. De la dureté de leur tâche invisible aux yeux de beaucoup et pourtant essentiel à la collectivité, de leur soif de reconnaissance face au regard parfois méprisant des usagers, de leurs espoirs d’une vie meilleure comme de leurs peurs face à l’incertitude du lendemain… Une parole libérée, une parole de l’ombre qui accède enfin en pleine lumière, la voix des sans-voix pour nous faire entendre l’indifférence et la souffrance que notre société sécrète de manière insidieuse à l’encontre de tous celles et ceux qu’elle estime de peu.

L’humour pourra-t-il sauver le monde des vivants de sa fin prochaine ? Les inénarrables conteurs Abbi Patrix et Yannick Jaulin y croient encore un peu, tant par profession que par conviction ! En compagnie de 21la talentueuse Linda Edsjö, le premier nous convie à sa table des mythologies « Pour ne pas perdre le nord »… Les deux compères y ont convoqué Loki, sujet emblématique des légendes scandinaves. Un personnage à double face, pourvoyeur de bonheurs ou de malheurs, à l’image de ces pauvres humains capables ou coupables du meilleur et du pire, sauveurs du monde ou fossoyeurs de la planète. Un spectacle envoûtant pour petits et grands, entre poésie et fantastique où, là encore, la musique s’entremêle à la parole pour égrener la fuite du temps et nous enrôler à la sauvegarde de l’humanité ! Comme l’ami Jaulin avec son gouleyant accent du marais poitevin qui nous rapporte à sa façon l’histoire croisée des trois religions révélées… Une histoire à triple entrée parfois un peu difficile à démêler, un peu « Comme vider la mer avec une cuiller »,  tant les héros de l’une empiètent parfois les chapitres des autres ! Fables, récits des origines, vérités déifiées ? Avec sérieux, trop peut-être, surtout avec beaucoup d’humour, le conteur s’empare à bras le corps de notre désir d’infini, de notre soif de spiritualité pour nous embarquer dans une histoire des religions pas toujours très catholique. Dans un périple hors d’âge où il ose rassembler sous la même bannière l’antique coiffeuse Dalila et sa grand-mère vendéenne ! Ponctué par l’archet de la violoniste Julie Mellaert, un spectacle où il est prouvé, pour celui qui croit au ciel comme pour celui qui n’y croit pas, qu’on ne cesse de se raconter des histoires depuis la nuit des temps. Entre affabulation et conviction, croyance et dogme, dialogue et fanatisme : pour s’entretuer ou faire ensemble humanité ?

Le vivant se fait récit, le mythe devient actualité, le roman s’empare de la scène. Le théâtre, sous quelque forme où il s’incarne, demeure autant source de questionnement et d’émerveillement. Osons en franchir les portes. Yonnel Liégeois

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Monsieur « Chocolat », esclave et clown

Livre, exposition et film : un triple hommage est enfin rendu à Rafael, l’ancien esclave noir devenu clown. « Monsieur Chocolat » ? La première grande star noire de la Belle Époque !

 

 

Personne mieux qu’Omar Sy ne pouvait ressusciter au cinéma Rafael, cet artiste tombé dans l’oubli ! D’abord parce qu’il crève l’écran et se glisse avec aisance dans un rôle à la fois très physique, comique et très sensible, ensuite, selon le réalisateur Roschdy Zem, parce que dans le cinéma français d’aujourd’hui trop peu d’acteurs chocolat_hd-1noirs sont suffisamment reconnus (« bankables »… ) pour qu’un producteur accepte de miser sur leur nom dans un rôle titre. Le film repose aussi bien sûr sur l’immense talent de James Thierrée, célèbre artiste de cirque tombé dans la marmite chaplinesque dès l’enfance puisque petit-fils du génial Charlot. Un film globalement réussi grâce à la qualité d’interprétation de tous les seconds rôles, une mise en scène dynamique et la beauté des images.

Le scénario, toutefois, a pris quelques libertés avec la réalité des faits tels que les a reconstitués Gérard Noiriel dans sa biographie « Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom ». Un livre de 600 pages, fruit d’un travail colossal de l’historien, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales et spécialiste de l’histoire de l’Immigration. « En janvier 2009, j’étais encore au tout début de mon enquête. J’ignorais à ce moment-là comment j’allais m’y prendre pour concilier les exigences de l’histoire et celles de la littérature », raconte l’auteur. Pari gagné : l’ouvrage est dense, bourré d’informations historiques toujours mises en perspective, à lire comme un bon roman policier ! Il n’a pas hésité, en plus du travail de fourmi inhérent à toute recherche historique, à se glisser dans la peau d’un enquêteur, à mi chemin entre le journaliste d’investigation et le détective, retrouvant même des descendants de témoins de l’époque et les propres arrière-petits-enfants de Chocolat dans le Morvan.
Fort d’une idée originale, inclure dans son livre des lettres virtuelles qu’il adresse à « Chocolat » l’interrogeant sur sa propre vie ou lui faisant part de ses doutes et de ses interrogations au fur et à mesure que le travail avance, ce qui donne « de la chair » à l’ensemble et le rend si vivant. Bien plus qu’une simple biographie de son héros, ce ChocolatLaVeritableHistoireOK.inddformidable ouvrage est une histoire vivante de la colonisation, un décryptage de la construction des préjugés et des fantasmes liés à la couleur de la peau. Lors de ses recherches, il parvint aussi à réunir une iconographie importante : journaux d’époque, documents officiels, photos et films, le tout faisant l’objet d’une riche exposition à la Maison des Métallos à Paris. Une photo témoigne notamment de la célébrité de Chocolat : son portrait, réalisé au sommet de sa gloire en 1902, par le célèbre photographe Duguy…. Ainsi que quatre films réalisés pour l’exposition Universelle de 1900 par Clément Maurice, l’un des opérateurs des Frères Lumière.

Gérard Noiriel s’est rendu à la Havane sur le lieu de naissance de ce fils d’esclave. « Par divers recoupements, j’ai pu établir qu’il avait vu le jour entre 1865 et 1868 ». L’enfant n’avait qu’un prénom, Rafael, il n’a jamais eu d’identité complète de son vivant : ce n’est qu’à sa mort, à Bordeaux, qu’un employé d’état civil lui attribuera le patronyme de Padilla. C’est sans doute aux alentours de dix ans que le garçonnet fut acheté par un marchand espagnol du nom de Castano pour la modique somme de 18 onces. Et embarquement pour Bilbao ! Quel déchirement pour ce gamin qui n’avait jamais quitté sa communauté ni son île. Il arrive dans le village de Sopuerta où les paysans n’avaient jamais vu un noir ! Au cœur de son enquête, Noiriel note que, « traité comme un animal au point de coucher dans l’étable, Rafael découvrit une existence qui était sans doute plus horrible encore que celle qu’il avait connue à Cuba » : il est maltraité par les sœurs de Castano, le pire des sévices qu’il eut à endurer étant une opération de « blanchiment », en fait un véritable étrillage. En effet, confirme l’historien, « nettoyer, blanchir le nègre, à cette époque la plupart des européens partageait ce fantasme…. Pour eux, la couleur noire était associée à la saleté, à la sauvagerie ». Cet épisode de « blanchiment du nègre » est présent dans le film, infligé ici par des policiers parisiens à une époque différente de sa vie.

Il décide de fuir cette inhumaine condition, il se fait embaucher dans les exploitations minières de Castro-Allen : un travail de forçat, certes, mais rémunéré, avec pour la première fois un goût de liberté… Il n’est pas à l’abri des plaisanteries sur sa couleur de peau, puisqu’il est le seul noir, mais il découvre une certaine camaraderie et solidarité ouvrières. Par la suite, il fera un peu tous les métiers : manœuvre, débardeur sur les quais puis porteur à la gare de Bilbao. C’est sans doute là que son destin bascule en mettant sur sa route en 1886 le clown p6_2hd__la_noce_site_f1.highres_-_copie-1anglais Tony Grice, arrivant à Bilbao avec sa famille. Il le prend à son service comme domestique de son épouse et homme à tout faire pour son spectacle, lui ouvrant ainsi la porte de la culture circassienne…. et de l’ascenseur social qui le mènera aux sommets de la gloire. Quelques marches à grimper pour y parvenir, Grice l’emmène avec lui à Paris et se produit sur la scène du Nouveau Cirque au 251 rue Saint-Honoré. Rafael, ébloui, découvre la capitale et lors d’une promenade aux Tuileries (selon ses propres confidences à Franc-Nohain dans l’ouvrage illustré « Les mémoires de Footit et Chocolat » daté de 1907), il est interpellé par Guignol, « Eh ! là-bas le chocolat, oui toi, le chocolat ». Les enfants s’esclaffèrent en répétant « chocolat, chocolat ! », le bouche à oreille parvint jusqu’au Nouveau Cirque : il était baptisé ! Progressivement, il est intégré aux différents spectacles. « En quelques années, sa situation avait changé. Il était devenu un membre à part entière de la communauté circassienne, le compagnon jovial que tout le monde connaissait et appréciait ».

Le tout-Paris se presse au Nouveau Cirque et la représentation triomphale du 2 octobre 1890 de « La Noce de Chocolat » se donne en présence du prince Henri d’Orléans qui vient de rentrer d’exil. Un mois plus tard, dans « A la cravache », il partage une scène avec un autre clown nommé Footit : seconde rencontre déterminante ! En effet celui-ci le trouve sous-employé chez Grice. Il a déjà une très bonne réputation et est adoubé dans les colonnes du prestigieux Journal des débats. Victime des préjugés de son époque, Footit est d’abord réticent à partager l’affiche avec un noir, mais finalement l’efficacité du duo Footit et Chocolat s’impose. C’est la px_img_0858_-_copienaissance du tandem qui perdure jusqu’à aujourd’hui : Le clown blanc et l’Auguste ! Coïncidence ou prédestination au rôle ? Omar Sy commença sa carrière par le célèbre duo comique « Omar et Fred »… Les succès s’enchaînent pour Footit et Chocolat, ils deviennent tous deux à la mode, Chocolat est la coqueluche des Parisiens, toutes classes sociales confondues.
Gérard Noiriel affirme même qu’il fut « plus populaire que Joséphine Baker, vingt ans plus tard ». On lui prête des conquêtes célèbres comme La Goulue et il fut immortalisé aussi bien par Toulouse-Lautrec que par …. Félix Potin, entrepreneur vedette de l’époque. Sa plus belle conquête ? Marie Hecquet qui partagea sa vie pour le meilleur et jusqu’au pire. Rafael ne devait pas manquer de séduction et de qualités humaines, ni elle de courage pour oser affronter le double préjugé, sexiste et raciste, de son époque. Elle fut mariée à 17 ans à Giovanni Grimaldi, dont elle eut deux enfants, qu’elle quitta pour Chocolat. Petit rappel de Gérard Noiriel, « à cette époque l’épouse infidèle risquait trois mois à deux ans de prison ». De plus, « elle était prête à affronter la réprobation collective dont étaient victimes, à l’époque, les (rares) femmes blanches qui vivaient avec des nègres ». Ils vécurent une dizaine d’années au 402 sur Saint-Honoré, Marie lui servant également de secrétaire. Le succès du duo fétiche Footit et Chocolat durera 10 ans, de 1895 à 1905. Peu à peu, la concurrence se fit plus sévère avec d’autres vedettes noires émergentes : boxeurs et danseurs de ragtime et cake-walk. Chocolat redescendit les marches de la gloire, ses débuts au théâtre dans « Moise » en décembre 1911 furent très critiqués, voire méprisés. En fait, la bonne société n’était pas prête à lui donner sa chance dans un autre registre : clown noir d’accord, mais comédien tout de même pas…

Cependant dès 1908, comme en témoigne une photo prise à l’hôpital Hérold, Chocolat vient chaque semaine égayer les enfants hospitalisés : précurseur du « Rire Médecin » et autres associations qui œuvrent dans ce sens (et pour l’une d’entre elles aujourd’hui en tant qu’intervenant bénévole, un certain Omar Sy, la boucle est bouclée). Peu à peu, l’argent vient à manquer et la santé défaille. En dépit d’une souscription du Figaro en p0_4-ico-per-9849-n3_r_-_copie_4-1sa faveur, Chocolat sombre dans la pauvreté, oublié de presque tous. Il meurt dans le dénuement près de sa chère Marie, à Bordeaux en 1917. Cette dernière, qu’il n’a jamais pu épouser faute de véritable état-civil, revendiquera avec fierté dans un courrier à la presse le droit de signer « veuve Chocolat ». Laissons le mot de la fin à Gérard Noiriel dans sa lettre à Chocolat du 25 Février 2015 : « Rafael, si tu revenais aujourd’hui à Paris, tu serais certainement très surpris, car tu passerais complètement inaperçu dans la rue. Tu a été un pionnier, tu as ouvert le chemin….. Cela dit, je ne voudrais pas que tu puisses croire que les discriminations ont disparu dans notre société. On ne rit plus des Noirs comme à ton époque. Mais les stéréotypes perdurent. Aujourd’hui, ils sont associés aux images de délinquance et de terrorisme dont nous sommes abreuvés quotidiennement ». Chantal Langeard

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