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Erri De Luca, l’œuvrier de la plume

À l’occasion de la parution de son dernier roman, Le tour de l’oie, le grand auteur italien Erri De Luca évoque ses années de jeunesse, ses combats et convictions avec le public français. À l’heure où Gallimard publiait Les poissons ne ferment pas les yeux et le Mercure de France Les saintes du scandale, tandis que ressortait en poche chez Folio Le poids du papillon, le ciseleur de mots au regard bleuté et envoûtant se confiait en exclusivité à Chantiers de culture. Retour sur une rencontre passionnante.

 

Yonnel Liegeois – Dans Le poids du papillon, vous dépeignez trois figures au fil des pages. Celles d’un braconnier, d’un chamois, et d’un papillon

Photo Daniel Maunaury/DR

justement : sous laquelle des trois avancez-vous masqué ?

Erri De Luca – Aucune, je suis juste le lieu de l’histoire, l’endroit où elle se déroule : je profite des droits d’auteurs mais je crois être seulement un rédacteur d’histoires ! Un « récolteur d’histoires » plus précisément, qui sont miennes ou d’autrui, envers lesquelles je suis à l’écoute. Vous le savez, je suis un pratiquant d’alpinisme, plus encore je suis un « écouteur » d’alpinisme. Quand des montagnards se sentent à l’aise, à l’écart des grandes voies ou des grandes parois, ils bavardent, ils se racontent. J’aime écouter, et retenir bien sûr. À la publication de Sur la trace de Nives (le récit de ses expéditions himalayennes dans les pas de la célèbre alpiniste italienne aujourd’hui disparue, ndlr), elle-même s’étonnait que j’aie pu retenir ainsi nos conversations sans jamais prendre de notes, je suis une espèce de réservoir d’histoires ! Dans l’un des psaumes de David, il y a une image qui me plaît où il prétend que « la divinité lui a creusé des oreilles ». Un verbe concret, manuel que les traducteurs modernes de la Bible délaissent au profit de « former », alors que dans l’hébreu ancien c’est le même mot qui définit l’action de creuser un puits. Qu’est-ce à dire, sinon que l’oreille de David est un puits où la parole divine entre et demeure ? Une transmission où, telles des gouttes d’eau, pas un mot ne se perd. Un puits où les mots peuvent être récupérés sans jamais gaspiller la réserve. Les histoires se présentent, ainsi, pour moi : des provisions dont je peux m’abreuver à tout moment.

Y.L. – À lire cette histoire de braconnier à l’heure de sa dernière chasse, on se dit que vous aimez bien laisser traîner une oreille sur les chemins de traverse ?

E.D-L. – Là ou ailleurs ! J’écoute, j’écoute où que je sois,  là où je suis dans l’instant. J’ai écouté des braconniers et des chasseurs sans être moi-même ni l’un ni l’autre. Avec cette expérience de la montagne qui nourrit mon imaginaire, comme elle nourrit celui de tous ceux qui vont s’égarer là-haut : l’écoute des pierres, des arbres, des animaux… On ne peut défier la nature, je suis une fourmi face à un géant. Devant elle je suis à la rigueur un passant, celui qui bénéficie d’un sauf-conduit provisoire, jamais un résident.

Y.L. – Deux éléments sont frappants dans votre roman : d’abord la solitude de vos deux héros, chamois et braconnier, ensuite le fait que l’histoire se déroule intégralement sur les hauteurs, loin de la foule et de l’agitation. Faut-il donc désormais fuir la société pour se faire homme et braver l’altitude pour atteindre notre humanité ?

E.D-L. – J’apprécie la société parce qu’elle permet à une grande partie de ses membres de vivre, ou de survivre. Pour moi, la vraie question, ce n’est pas le choix de la solitude mais la pratique de l’isolement. La solitude relève d’une démarche poétique, pour ma part je suis né et j’ai grandi dans l’isolement quand, à 18 ans, je me suis retrouvé au cœur d’une génération d’insurgés : comme on retourne sa veste, mon caractère en fut renversé ! J’ai connu la violence faite et subie, je ne vivais que pour la cause. Tout le reste de mon existence, mes amours, mes lectures, je les vivais comme des éléments extérieurs à moi-même C’est une part de ma vie que je ne puis renier ou censurer. Mon engagement militant, dans les années 70, relevait de la nécessité. On ne devient pas révolutionnaire parce que l’on rêve d’aventure, on le devient parce que la situation est révolutionnaire et contraint les gens à réagir ainsi : je ne pouvais déserter ce combat, j’ai quitté Naples à cette époque pour appartenir totalement à la cause.

Y.L. – Entre votre précédent roman, Le jour avant le bonheur et celui-là, semble s’opérer justement comme un glissement entre révolte et apaisement. L’homme, et l’écrivain, aurait-il enfin touché à la sérénité, à défaut de n’être plus

Photo Daniel Maunaury/DR

un révolté ?

E.D-L. – Révolté, on ne l’est jamais seul, c’est un mot qui a horreur du singulier ! La révolution concerne une multitude en lutte, sans ce collectif être révolté n’a aucun sens, le mot a nécessité d’être relié à une expérience chorale. Je dois mon éducation sentimentale, qui englobe mes indignations, à ma ville de Naples. C’est là que se sont formées mes colères, mes compassions, mes hontes, c’est là où elles se sont ancrées historiquement et collectivement. C’est pourquoi j’éprouve quelques réserves à l’égard du titre « Indignez-vous » de Stéphane Hessel. « Indignons-nous » oui, d’autant que pour s’indigner il faut avoir expérimenté la honte. Je considère la honte comme le sentiment politique par excellence : c’est elle qui oblige à réagir, plus que la colère qui s’éteint et n’est que passagère. La honte, c’est une lèpre sur la peau qui a besoin d’être soignée ! L’indignation de ma jeunesse ?  Une réponse à la honte d’appartenir à un monde qui fut responsable des pires massacres de l’humanité, je suis d’un siècle où l’histoire majeure est entrée dans les histoires mineures de chacun.

Y.L. – Osons la comparaison entre la position de chefs d’état actuels et l’attitude du roi des chamois : comme lui, ne vaut-il pas mieux se retirer élégamment plutôt que de risquer le mandat, le combat de trop ?

E.D-L. – À la différence de l’homme, l’animal sait lorsque vient le moment de se retirer. Il sait, dans le présent, ce qu’il doit faire. Aucun animal ne se repentit de ce qu’il a fait. À contrario, l’espèce humaine est peu lucide dans le présent, trop alourdie de cet immense passé chargé sur les épaules de chacun d’entre nous. Non seulement nous sommes surchargés de passé, mais en plus nous avons cette incroyable faculté d’imaginer le futur, de l’organiser : nous sommes ainsi coincés entre cette immensité du temps passé et celle du temps futur ! Alors, nous trébuchons dans le présent, souvent incapables de réagir au bon moment… La bête, au contraire, est précise, exacte à l’heure du rendez-vous, concentrée sur le présent parce que distraite ni par le passé ni par le futur : le chamois sait qu’il a épuisé ses forces et qu’il doit sortir de l’arène. Comme la mer est formée d’une myriade de gouttes, la vie est composée d’instants et le poids du papillon a exactement le poids du dernier instant, celui de l’ultime gouttelette. La supériorité de l’animal, la faiblesse de l’homme : l’animal sait quand il va mourir, le chasseur non.

Y.L. – Et le rendez-vous entre le chamois et le chasseur, à la vie à la mort, se joue dans un décor grandiose ! Loin du délabrement actuel de l’Italie berlusconienne ?

E.D-L. – La vie politique italienne ? Pour moi un sujet inintéressant, insignifiant… Je reste toujours émerveillé à l’écoute de gens d’autres pays qui se posent encore la question ! Il faut s’interroger aujourd’hui au delà de l’Italie : la politique a changé de centre, l’Europe n’est plus un centre, elle est une espèce de grande Suisse : une expression économique, une entité qui a juste unifié et sa monnaie et sa police. Ce qui rend l’ensemble peu intéressant, au contraire de ce qui se passe dans les pays au sud de la Méditerranée. En Turquie et en Syrie, là se joue l’avenir ! De même qu’en Amérique du Sud et en Afrique : je m’imagine un jour, nous Européens, devenir à notre tour les émigrants en Afrique… L’histoire offre parfois de belles surprises ! D’autant que nous Italiens, nous avons l’expérience, d’un bateau l’autre nous fûmes les meilleurs passagers du XXème siècle. En troisième classe, certes, mais ce siècle fut celui des grandes migrations pour nous. Y compris pour moi, qui suis venu travailler sur les chantiers en France… Je fus certainement  le dernier italien, ouvrier maçon en France : le chef d’équipe était déjà portugais, l’italien l’entrepreneur qui organisait l’embauche !

Y.L. – Vous ne craignez donc point l’arrivée en masse de ces Africains qui débarquent à Lampedusa ?

E.D-L. – Aucunement, parce que l’Italie est une forme de pont jeté par l’Europe en direction du sud de la Méditerranée. De tout temps. C’est un fait historique, la géographie a bâti l’histoire de l’Italie. C’est donc un non-sens de construire des barrages pour rejeter à la mer des hommes qui fuient la guerre. Plus forte que le risque du naufrage et de la mort, ils éprouvent la nécessité de la fuite. Obéissons à notre géographie, laissons les passer, ils émigreront un peu partout en Europe, ils sont déjà arrivés à Paris : nous ne pouvons mettre un condom à l’Europe ! On peut arrêter un train, un avion, à pied l’homme passe partout. Même aux États-Unis, la frontière avec le Mexique est perméable.

Y.L. – À vous entendre parler aussi passionnément de l’avenir du monde, on est loin d’imaginer l’homme, autodidacte, plongé dans l’étude de l’hébreu ancien !

Photo Daniel Maunaury/DR

Cette langue vous subjugue toujours autant ?

E.D-L. – Je ne m’en lasse point ! Tous les jours, chaque matin au lever, en fait avant même le matin parce que je me lève très tôt, je lis un chapitre de la Bible en hébreu ancien. Pas mon livre de chevet donc, celui du réveil : un besoin, une nécessité ! Avec ces lignes qui marchent de droite à gauche, la rencontre de mes paupières occidentales avec ces lettres orientales produit de l’énergie dans mon corps ! Une expérience qui renouvelle mon point de vue : en tant que laïc je ne m’autorise pas à tutoyer la divinité, il n’empêche, c’est dans cette langue que s’est fondée la civilisation du monothéisme. Et dans cette langue, cette langue seule, cette civilisation est encore là présente, toute entière. Ce qui me donne l’impression de la recevoir à la source. Je suis un peu comme Livingston, remontant à la source du Nil. Lentement, avec discipline… Révolutionnaire, l’indiscipline était ma maîtresse. La discipline, la règle, les contraintes, les horaires, je les ai appris grâce à la vie ouvrière. La « vie ouvrière », une belle expression pour moi…

Y.L. – Le Nil, disiez-vous, le sable et l’immensité désertique donc… N’est -t- il pas paradoxal d’affirmer dans « Le poids du papillon » qu’il n’y a pas plus grand silence que celui de la neige ?

E.D-L. – C’est en fait une question de stabilité, de pression sur la terre qui contribue à cette impression de silence. Dans le désert, où j’ai dormi quelquefois, j’ai souvent eu la sensation que même l’étoile faisait du bruit ! Au final toutefois, en montagne comme au désert, le bruit est présent parce que le règne minéral est un monde du vivant. Et puis, au plus profond du silence, il y a le bruit du vent, le bruit de notre corps, celui de notre cœur qui bat, que l’on grimpe ou que l’on marche… Notre corps a une cadence musicale. Quand j’étais à l’usine ou sur le chantier, mon corps épousait le rythme du travail. Au point d’avoir parfois envie de chanter. Non parce que le travail me rendait heureux, juste parce que notre corps est musical. D’où le choix d’écrire mes livres à la main ! La frappe n’intervient qu’au stade ultime, pour la remise du manuscrit. Le corps ? Une formidable machine que nous exploitons sans vraiment bien la connaître. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

L’homme et la bête

Le poids du papillon ? Une incroyable histoire entre un braconnier, un chamois et un papillon, une fable, une parabole à vrai dire où l’on voit s’affronter trois maîtres en leur domaine : le dieu de la chasse, le roi de la horde et le prince de la légèreté. Dans la majesté des cimes enneigées, loin du tumulte de la cité, sur ces hauteurs escarpées où le sabot de l’animal se pose avec assurance là où le pied de l’homme se fait tremblant. Un combat de titans entre l’homme et la bête, narré avec ce souffle épique et poétique cher à De Luca : une légèreté de la phrase, à l’image de celle du papillon qui virevolte d’un héros à l’autre, entre ciel et terre. Vaincre ou mourir ? Selon De Luca, le dernier mot est ailleurs : vivre en harmonie avec soi-même.

 

Des poissons et des saintes

Chez Erri de Luca, le paradoxe n’est point de mise ! Dans un même élan, l’écrivain sait se faire aussi magistralement conteur de la petite comme de la grande histoire, du portrait d’un enfant parmi tant d’autres à celui de saintes à la biographie consacrée dans les pages de la Bible… Avec le même étonnement, la même jubilation pour le lecteur : d’un authentique récit d’initiation dans Les poissons ne ferment pas les yeux à la revisitation de ces portraits de femmes qui eurent pour nom Ruth, Bethsabée ou Marie dans Les saintes du scandale, le romancier italien use du même verbe léché et poétique pour nous rendre ses héros de plume, le gamin napolitain en vacances au bord de mer comme ces figures féminines historiques, formidablement proches et attachants … La découverte du monde des adultes et du verbe « aimer » pour l’un, la puissance de leur féminité pour les autres ! Entre le parler napolitain et la musique de l’hébreu ancien, la langue d’Erri De Luca ne marque aucune frontière, sinon celle du souvenir ou de la méditation pour l’un et l’autre genre littéraire. Du bel et grand art.

 

Portrait

Du marteau au stylo

Autodidacte, Erri De Luca a tout fait, tout appris de ses mains. A manier la faucille et le marteau de la révolution, comme la plume et le stylo pour l’écriture… Sa vraie rencontre avec les livres ? Pas à l’école, mais à la maison. « Une famille pauvre, mais riche en livres. S’il y avait eu des armes au mur, peut-être serai-je devenu chasseur ! C’est dans les livres que j’ai découvert la meilleure part de moi-même. Lecture et écriture ont toujours accompagné ma vie alors que je n’ai commencé à publier que très tard, vers l’âge de quarante ans ». Le gamin découvrit les livres en dévorant ceux de son père. Une frénésie de lectures qui a nourri sa passion de l’histoire autant que sa volonté de changer le monde… Ouvrier à la chaîne de la Fiat, militant de « Lotta Continua » durant les années de plomb, maçon sur les chantiers du bâtiment en France, l’homme a trempé sa plume au dur labeur quotidien, avec la lecture et l’écriture toujours à la fin d’une journée de travail, un temps sauvé contre le temps vendu ! Le livre, compagnon de tous les jours, à l’usine comme au temps de la révolution : l’homme ne renie rien de ses engagements antérieurs, défendant en son temps la cause de Cesare Battisti jusqu’au bout, s’insurgeant « contre cet État italien qui s’obstine à proclamer des victoires à perpétuité sur les vaincus d’un autre temps ».

Son ambition aujourd’hui, de livre en livre ? Explorer notre humanité trébuchante au regard de ce siècle tourmenté où s’est commis en Europe « le plus grand massacre de l’humanité, une génération avant la mienne ». Et tenter de renouer avec la vie, « au rez-de-chaussée de la ville », dans les souterrains napolitains ou au sommet de l’Himalaya, à la fréquentation surtout des gens de peu, ses compagnons de travail « d’une humanité parfois brutale mais honnête et loyale ». Il le reconnaît, un apprentissage rude sur les chantiers au contact par exemple de ces ouvriers napolitains déracinés, nostalgiques de leurs terres, de leurs familles. « Je fus durablement touché par leurs souffrances, leurs cous tordus ou tendus vers leurs origines ». Naples ? La ville où il naquit en 1950, la ville de tous les apprentissages et de toutes les révoltes pour celui qui en fit souvent matière à roman : Pas ici, pas maintenant, Montedidio, Le jour avant le bonheur… De Luca ne se veut pourtant point écrivain de terroir. Ses héros sont figures de proximité certes, napolitaines ou populaires, mais il les convoque d’une plume légère et jamais prisonnière, s’évadant d’emblée du singulier vers l’universel. Se risquant même, lui le laïc invétéré qui s’interdit de tutoyer la divinité, sur les chemins plus austères de la spiritualité : l’apprentissage, en solitaire, de l’hébreu ancien. Pour tenter, comme le montagnard au pied du sommet ou le saumon sautant le gué, de remonter sans relâche à la source de vie. Ultime étape avant la mort.

Raconteur d’histoires ou passeur de mémoire, en tout cas vrai montagnard, l’ouvrier devenu écrivain sait mieux que quiconque accoucher vertiges poétiques et textes flamboyants sur notre humanité vacillante, et pourtant sans cesse renaissante. Erri De Luca ? Une langue ciselée, un souffle épique, le mot juste… Prix Fémina  étranger en 2002 pour Montedidio, l’un des plus grands auteurs italiens contemporains.

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L’art de vivre de sa plume !

D’un catalogue gourmand de noms de volatiles à de métaphysiques prises de bec, la scène en perd ses plumes ! Cédric Orain propose Notre parole de Valère Novarina, Guy-Pierre Couleau La conférence des oiseaux de Jean-Claude Carrière. L’un au théâtre de la Cité internationale (75), l’autre en tournée. Stimulants, raffinés et jubilatoires.

 

Cédric Orain signe avec Notre parole, jusqu’au 2/03 sur les planches du Théâtre de la Cité Internationale, un acte théâtral infiniment stimulant à partir de textes de Valère Novarina. Cela va d’un article foudroyant sur la communication à l’heure de la guerre du Golfe, en passant par Lumières du corps, l’Origine du monde et la Chair de l’homme. En exergue, cette sentence magnifique de l’auteur : « Toute vraie parole consiste, non à délivrer un message,

Co Manuel Peskine

mais d’abord à se délivrer soi-même en parlant. Celui qui parle ne s’exprime pas, il renaît ».

Tout enchante dans ce bain de langue propre à débarbouiller l’esprit, au fil duquel la parlure, magnifiée, est savamment reliée à des langages non verbaux, comme celui des gestes, du comportement ou de la manière d’habiter l’espace, à quoi s’emploient avec vaillance trois acteurs qui peuvent énoncer jusqu’au silence à point nommé. Céline Milliat Baumgartner, qui sait danser le dire, c’est un miracle de grâce mutine. De Rodolphe Poulain, sous une rude écorce, exsude un humour ravageur, tandis qu’Olav Benestvedt, haute-contre à la voix d’or, circule tel un Dionysos filiforme dans la scénographie de Pierre Nouvel, au demeurant expert en vidéo, qui passe en se jouant de multiples petits écrans à des rideaux de théâtre s’ouvrant sur des scènes du répertoire mises en boîte délicieusement. Le tout s’avère d’une intelligence rare. Le raffinement dans l’exécution comble ainsi, sur un mode concret, le génie de Novarina.

À la fin, c’est un catalogue gourmand de noms de volatiles, qui constituent une espèce menacée, dont la huppe, qui nous fournit une transition ailée avec La Conférence des oiseaux actuellement en tournée, le récit théâtral de Jean-Claude Carrière jadis créé par Peter Brook, dont s’empare aujourd’hui Guy-Pierre Couleau. La huppe, ici, c’est Luc-Antoine Diquero, qui guide à travers sept vallées, suivant le récit initiatique de Farid Uddin Attar, poète persan du XIIIe siècle, tout un peuple à plumes (dix comédiens, avec de merveilleux masques de Kuno Schlegelmilsh) à la recherche du simorgh, oiseau fabuleux, quasi divin, qui symbolise à la fin la quête de soi. Cela s’articule sur le mode du conte, sur un chemin parsemé d’énigmes et de digressions, fidèle en cela à la respiration narrative caractéristique du soufisme, axée sur l’approche du moi caché.

Sur un plateau vaste, voilà que s’ébroue, de prises de becs en interrogations métaphysiques à saisir au vol, un bestiaire pittoresque pour signifier l’humaine condition. Jean-Pierre Léonardini

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Jon Fosse, du matin au soir

Sur les planches de l’Aquarium à la Cartoucherie (75), jusqu’au 24 février, Antoine Caubet adapte Matin et soir, le roman du norvégien Jon Fosse. Un spectacle lumineux et incandescent. Que la mort est douce, semble murmurer l’auteur scandinave à l’oreille de ses semblables !

 

Naissance au monde et soir de la vie avant disparition, avec Matin et soir, Jon Fosse juxtapose ces deux moments clés de toute existence humaine en éludant tout ce qui aurait pu constituer la chair même de cette existence. C’est là le premier paradoxe de ce roman de l’auteur norvégien, et l’on est en droit de se poser la question de savoir pourquoi il a choisi cette forme plutôt que celle du théâtre où il excelle également. L’autre question ? Pourquoi Antoine Caubet, qui s’est saisi de ce texte, a-t-il voulu en faire une matière théâtrale… « Jon Fosse trace délicatement l’épure d’une vie qui s’efface » confesse le metteur en scène. S’agit-il vraiment de l’épure d’une vie, de toute une vie alors que nous n’en avons ici effectivement que quelques très légères traces, que quelques légères réminiscences, comme si la vie de Johannes, le « personnage » principal, pour ainsi dire unique, de l’œuvre, ne pouvait plus que se résumer à cela, l’essentiel se développant ailleurs, dans un autre temps et un autre espace ?

On comprend les raisons du choix d’Antoine Caubet dans la mesure où nous naviguons dans un autre temps et un autre espace qui sont ceux de l’art théâtral lui-même. Dès lors, c’est à une vertigineuse et fascinante mise en abîme qu’il nous est donné d’assister. Le théâtre, on le sait bien, est aussi un art qui fait revivre les fantômes. Et ce sont bien des fantômes qui se meuvent sur le plateau, celui de Johannes, et plus encore celui de son ami Peter, disparu depuis longtemps avant lui et qui l’incite à le suivre dans ce no man’s land, passage obligé avant disparition totale. Alors qu’une autre figure, celle de sa femme Erna, elle-aussi disparue, s’agite dans ce qui reste de la conscience ou de la mémoire du vieil homme. Alors qu’au loin, dans un autre espace et un autre temps sans doute, lui apparaît Signe sa fille, vivante elle, et qui s’en ira son chemin sans le voir, en le traversant au sens propre du terme, ne le redécouvrant « réellement » que sur son lit de mort.

Ce que réalise Antoine Caubet, à partir de cette « matière », est on ne peut plus probant. Dans un dispositif scénique qu’il a lui-même inventé, petit promontoire en légère déclivité entouré d’eau et volontairement sous-éclairé, apparaîtra, après un préambule tout de fracas et de déchaînement musical, dans une sorte d’hymne au bouleversement terrestre que constitue toute naissance (Vincent Courtois au violoncelle), celle de Johannes. La quasi totalité de la représentation est assumée par Pierre Baux. Un seul en scène, seulement traversé par les présences fantomatiques d’Antoine Caubet (Peter) et de Marie Ripoll (Signe) en fin de parcours… Parce que parcours vers le néant il y a, absolument prodigieux, dans une économie de gestes et une parole douloureusement extirpée de son corps, un corps depuis longtemps promis à la disparition, mais qui en est cette fois-ci à son ultime étape. Il parvient à nous faire toucher du doigt la densité temporelle de toute vie humaine. C’est bouleversant. Jean-Pierre Han

 

La mort et la vie

« Traversé », le mot dont use Jean-Pierre Han, notre éminent confrère et collaborateur des Chantiers, est parfaitement justifié. Au sens propre, comme figuré… Johannes, tel chacun de nous à l’heure finale, ne passe pas de la vie à la mort. Alors que rien n’a changé mais que tout semble différent, ici et maintenant, d’un mouvement du corps d’une lenteur poétiquement décalée, proche du travail théâtral du grand Claude Régy, il traverse seulement le temps, l’espace et les êtres qui eux-aussi traversent et ont traversé sa vie. Si la barque du pêcheur accoste un moment sur l’autre rive en compagnie de son ami Peter, lors de l’ultime relevée des paniers de crabes, ce n’est point la traversée du Styx et la descente aux enfers ! Le retour à la berge d’origine, à l’aube de la vie, estompe l’image de la rupture que pourrait symboliser la mort.

Le regard sur le quotidien est certes brumeux, comme il sied sur les côtes nordiques, mais l’irréel demeure familier. « Doucement, par vacillements successifs, étonnements, visions presque oniriques (…), Jon Fosse construit un simulacre où existerait un entre-deux entre vie et mort, où la conscience « apprendrait » ce qu’elle sait (nous devons tous mourir) mais ne connait pas », commente Antoine Caubet. La mort est douce sur le plateau de l’Aquarium, la douleur pour les proches, la sérénité pour les spectateurs… Nous sommes, authentiquement et physiquement, « traversés » par le jeu des trois interprètes et par le violoncelle de Vincent Courtois. Du soir au matin, du début à la fin, un spectacle cristallin. Yonnel Liégeois

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Leonardo Padura, la plume de Cuba

Natif de La Havane en 1955 et y vivant toujours, Leonardo Padura dépeint d’un roman l’autre les contradictions de la société cubaine. À travers son personnage fétiche d’abord, Mario Conde, un inspecteur de police devenu un « privé » au fil des livres. Avec d’imposants romans, ensuite, au verbe critique et désabusé. L’écriture débridée d’un homme viscéralement attaché à son île.

Yonnel Liégeois – Journaliste et critique culturel au préalable durant quelques années, comment en êtes-vous venu au livre et à la littérature ?

Leonardo Padura – Selon un processus très naturel. Entre 1980 et 1983, alors que j’étais étudiant et que je travaillais dans une revue littéraire et théâtrale, j’avais écrit quelques contes et nouvelles ainsi qu’un roman d’initiation, dans tous les sens du terme. Ensuite, pour des problèmes « idéologiques », une punition pour une certaine façon de penser et d’interpréter la réalité du monde, on m’a envoyé dans un autre journal. Pour moi, en fait, une récompense : pendant six ans, j’ai pu écrire des tas d’articles en ne parlant que de littérature ! C’est ainsi que j’ai fait mon apprentissage pour devenir à mon tour écrivain. Jusqu’en 1989, date de la chute du mur de Berlin, cette catastrophe naturelle que je nomme « Chute du Niagara ». Cette année-là, j’ai commencé à écrire dans une perspective beaucoup plus professionnelle, sans jamais pour autant cesser de me situer comme journaliste et romancier.

Y.L. – 1989 : une date symbolique pour vous, pour Cuba et le reste du monde ?

L.P. – Absolument. C’est aussi à Cuba l’année du procès des officiers impliqués dans de supposés trafics de drogue. Ce fut ici des chutes physiques, mais aussi morales et symboliques… Quand j’écris « Vents de carême » deux ans plus tard, ce futur que nous ne pouvions imaginer arrive de la pire des manières : une terrible crise économique, où tout manque. Une réalité tellement singulière qu’elle nécessitait des explications, mais la littérature ne peut le faire. Aussi Mario Condé mon héros, dans « l’automne à Cuba », décide de quitter la police à l’heure où passe un ouragan : un ouragan plus métaphorique que météorologique ! Mon objectif ? Montrer par le biais du roman noir des secteurs de la société ignorés jusqu’alors : l’establishment politique, la corruption, le mensonge… Le monde ouvrier ou syndical était lié à l’appareil d’État, la littérature réaliste des années 70 avait beaucoup écrit sur ces réalités, ma génération a donc surtout tenté de s’en éloigner pour parler de l’homosexualité et de la prostitution, des marginaux et de ceux qui optent pour l’exil.

Y.L. – Vous n’avez jamais redouté la prison, ou des restrictions à votre liberté d’écriture ?

L.P. – À Cuba, il n’y eut jamais d’écrivains emprisonnés pour leurs romans. Si on écrivait un livre qui ne plaisait pas au gouvernement, il n’était pas publié ! Tous mes romans furent publiés, sans censure aucune. Récompensés, en outre, par de nombreux prix… Mario Conde est devenu le personnage symbolique du Cuba des années 90. Une situation étrange, d’autant qu’il est un représentant de l’ordre, un policier mais un policier tellement atypique dans ses modes de pensée qu’il fut tout de suite adopté par les gens ! Il est vraiment représentatif de toute ma génération. Outre les relations de proximité et les liens du sang, dans le nouveau roman noir (Mankell le suédois, Montalban le barcelonnais, Camillieri le sicilien, Izzo le marseillais), les personnages ont deux caractéristiques fondamentales : jouir avec gourmandise de la vie et, pour chacun de leurs auteurs, avoir conscience au cœur de l’intrigue policière de faire de la littérature. Ainsi, c’est parler de la culture ou des cultures qui leur sont propres, ça rend toute leur humanité aux personnages. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 Padura, l’insulaire de renommée mondiale

Auréolé de multiples et prestigieux prix littéraires, publié dans plus d’une quinzaine de pays et traduit en de nombreuses langues,Leonardo Padura est un écrivain insulaire dont la renommée, mondiale, déborde les côtes cubaines. Tous ses livres sont publiés aux éditions Métailié. En particulier sa célèbre tétralogie, Les quatre saisons.

Alors que Mario Conde, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de livres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, L’homme qui aimait les chiens, un formidable roman qui conte les derniers jours de Ramon Mercader, l’assassin de Trotski réfugié sur le sol cubain. Dans ce pavé de plus de six cent pages,il nous propose un voyage à rebours au cœur de la révolution soviétique jusqu’à ces conséquences actuelles dans la grande île des Antilles, à l’heure surtout de l’assassinat de Trotski au Mexique en 1940. Le point de départ de cette puissante œuvre à forte incidence historique ? La rencontre de son héros Ivan sur une plage cubaine avec un étrange personnage qui promène ses chiens et prétend avoir bien connu Ramon Mercader, le tueur du célèbre révolutionnaire… Un livre à l’écriture envoûtante, empreint de nostalgie et nourri de désillusions.

Suivront les Hérétiques. Un roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain… L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui,le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.

Leonardo Padura publie en 2016 Ce qui désirait arriver, un recueil de nouvelles au titre quelque peu énigmatique. La chaleur, le rhum, la musique, le décor est planté, nous sommes bien à Cuba, petites magouilles et pauvreté sont aussi au rendez-vous. Au même titre que la nostalgie, la fin des rêves et les regrets : treize nouvelles pour nous dépeindre le quotidien d’hommes et de femmes désabusés entre utopies révolutionnaires et amours désenchantés. Jusqu’au retour en janvier 2019, tant espéré et attendu, du privé Mario Conde dans La transparence du temps ! À la recherche d’une étrange Vierge noire, une statue dérobée chez son ami Bobby… Au cœur d’un roman noir à l’intrigue magnifiquement ficelée, là encore une occasion pour Padura l’insulaire de nous plonger dans la réalité cubaine, une grande fresque historique loin des clichés touristiques, entre nouveaux riches et éternels perdants, des bidonvilles mal famés aux somptueuses résidences. Un grand roman tout court, une plume et un style qui s’imposent durablement dans la flamboyance du paysage littéraire sud-américain. Suivront Poussière dans le vent et Ouragans tropicaux. Y.L

« Je publie Leonardo Padura depuis ses premiers romans (1998) et je l’ai vu grandir et conquérir une audience internationale impressionnante. Malgré les prix littéraires et les succès, il a gardé son amour indéfectible pour sa ville La Havane, victime des vicissitudes de l’histoire. Dans ses romans, face à l’adversité il y a toujours un point fixe, l’amitié qui protège de tout. Dans la vie, Leonardo Padura m’honore d’une amitié fidèle et généreuse dont je suis fière. Il fait partie de ces auteurs qui ont construit notre catalogue au cours de ces 40 ans d’édition ». Anne-Marie Métailié

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André Laude, ce poète méconnu

Écrivain maudit, si l’on s’en réfère à l’imagerie traditionnelle, André Laude disparut un certain samedi de juin 1995. Ironie du sort, le jour du traditionnel Marché de la poésie parisien, dans l’anonymat quasi total… Pour inaugurer l’année nouvelle, un hommage au verbe poétique, révolté du langage et subversif de nature !

 

Amis ou frères d’écriture, tous sont unanimes à saluer la force du verbe d’André Laude, la virulence de ses mots, l’urgence  de la parole pour celui qui « imprimait dans la chair du poème les bouleversements tragiques de ce monde » ! André Laude ? Un assoiffé de l’écriture, un écorché vif qui ne faisait de cadeau à personne… « Aux doxas savantes qui voulaient ramener le poème à la raison et le confiner dans l’exercice formel », soutient l’écrivain et poète marocain Abdellatif Laâbi qui signe « l’avant-dire » de l’édition intégrale de son « Œuvre poétique » parue aux éditions de la Différence, « André Laude opposait le déraisonnable de l’expérience des limites et l’intraitable de la liberté : rebelle fulminant d’un bout à l’autre de sa vie et de son œuvre, il finissait par infliger la mauvaise conscience même à ces révoltés occasionnels, bien-pensants sur le tard. Chose impardonnable dans le landernau des belles lettres ! ». Il meurt, solitaire, le 24 juin 1995, dans une chambre rue de Belleville. Ironie du sort, le jour du traditionnel Marché de la poésie qui se tient chaque année place Saint-Sulpice à Paris…Dans l’anonymat quasi total, presque clochardisé aux dires de ses amis qui assistèrent impuissants à sa descente aux enfers.

Communiste libertaire, André Laude fréquente les surréalistes André Breton et Benjamin Péret, s’affiche dans les bars à vins et les queues de manifestations comme l’ami « de tous les défroqués du stalinisme et soldats fourbus de toutes les batailles », selon les propos de ses amis d’Aulnay-sous-Bois où il vécut longuement, André Cuzon et Yann Orveillon. Il rejoint l’Algérie indépendante comme journaliste jusqu’à la chute de Ben Bella en 1965, devient un temps critique littéraire au Monde et aux Nouvelles Littéraires, collabore à de nombreux journaux et revues… Pour errer ensuite d’une pige à l’autre, le poème chevillé au corps, lui qui connaissait des milliers de vers par cœur et se présentait comme une anthologie à lui tout seul ! « Il nous lègue une poésie non corsetée, d’un baroque parfois flamboyant, d’un surréalisme parfois acéré, d’une réalité musicale douloureuse comme un blues ou étincelante comme une improvisation de jazz géniale », confesse Yann Orveillon dans la préface du recueil. Une poésie, « veines ouvertes », pour celui qui fut « ce sang en forme de revendications, en forme de couteau, ce sang qui fracasse les chaînes, qui enfouit le miel dans les blessures ».

Une voix dérangeante, une plume acérée à (re)découvrir. L’une et l’autre percutantes, à fracasser les certitudes d’un monde aseptisé. Yonnel Liégeois

« Œuvre poétique », d’André Laude (Éditions de la Différence, 733 p., 49€). Depuis la disparition de la maison d’édition, se renseigner auprès de l’association Les amis d’André Laude et/ou fouiner chez les bouquinistes.

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Jul, l’Histoire en bulles !

Il est de coutume de célébrer la nouvelle année avec des bulles, Chantiers de culture ne faillit pas à la tradition ! Normalien, scénariste et dessinateur de BD, Julien Berjeaut dit Jul croque l’actualité à sa façon. En transposant joyeusement Macron à l’Âge de pierre ou le Panthéon grec à Pôle emploi. Rencontre avec un blagueur au parcours atypique.

À chacune et chacun, lecteurs et abonnés des Chantiers de culture, meilleurs vœux pour 2019 ! Que cette nouvelle année soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. Vive 2019 à peindre en bleu, blanc, jaune ou rouge dans de nouvelles aventures ! Yonnel Liégeois

 

Eva Emeyriat – L’historien que vous êtes aime manier l’anachronisme ?

Julien Berjeaut – Il y a une dimension comique naturelle à entrechoquer les époques. Ce recul est salutaire quand on traite de sujets explosifs. Les vannes sur la pédophilie ou le terrorisme sont très délicates, mais je n’ai pas envie de m’interdire ces thèmes. Je contourne la difficulté avec la transposition historique.

E.E. – Qui vous a donné l’envie de faire ce métier ?

J.B. –  Pétillon, qui a fortement soutenu mon travail au début, quand on était à L’Écho des Savanes. J’étais dessinateur de presse et je lui dois le passage à la BD. J’ai lu L’enquête corse, j’ai vu qu’on pouvait faire de la vraie BD sur l’actualité. Ce pont était magistralement réussi. J’ai aussi été inspiré par Goscinny et Gotlib.

E.E. – L’exercice était-il alors plus facile ?

J.B. – L’interconnexion, les réseaux sociaux font que tout dysfonctionne. Ma grande terreur ? Être tiré vers où je ne veux pas aller… Avant, quand tu dessinais dans L’Huma ou Les Échos, il y avait un contexte, un lectorat qui avait les codes… Là, il faudrait donner un mode d’emploi, car un dessin peut être vu par tout le monde, y compris par ceux à qui il n’est pas destiné et à qui on n’a pas expliqué que telle personne n’est pas pédophile ou nazie, que c’est une vanne…

E.E. – Cela vous est arrivé récemment ?

J.B. – Dans un épisode de 50 nuances de Grecs, nous évoquons Caron, le passeur des Enfers dont le business est ébranlé par les passeurs de migrants. Caron râle, car c’est un raciste… J’ai reçu un nombre incroyable de courriels de gens qui attribuaient ses paroles au contenu éditorial de la série. Cette simplification est une malédiction pour les auteurs !

E.E. – Vous parlez chinois. Vous étiez en Chine avec Ségolène Royal en 2012 et, début 2018, du voyage officiel d’Emmanuel Macron…

J.B. – J’ai pu découvrir ce qu’était le côté fabriqué de la scène politique ! En 2012, les conseillers de Ségolène Royal m’ont demandé s’il y avait un truc qu’elle pourrait dire en sortant de l’avion. J’ai évoqué le proverbe « Qui n’a pas gravi la Grande Muraille n’est pas un brave », puis la « bravitude » est sortie, et patatras (rires) ! Avec Macron, c’était une expérience stupéfiante de voir tout ce protocole mais, avant d’y aller, j’avais posé mes conditions : y être en électron libre. Ce voyage m’a donné par la suite l’envie de dessiner L’homme de Cro-Macron, de la série Silex and the City.

E.E. – Pourquoi avez-vous été invité ?

J.B. – C’était plutôt malin de la part des Français d’inviter un dessinateur, de montrer qu’une grande démocratie pouvait intégrer la critique. Comme çà, ils n’ont pas eu à titiller frontalement le pouvoir chinois sur les opposants, sinon ils auraient vendu moins d’Airbus !

E.E. – Y a-t-il un sujet d’actualité sociale qui vous tienne à cœur ?

J.B. – La catastrophe que représente la gestion du chômage, que j’ai mise en scène dans 50 nuances de Grecs avec Acropôle-Emploi… L’attitude punitive envers les gens et le discours sur l’assistanat, tout cela me rend dingue !

E.E. – Votre sensibilité est-elle un héritage de vos parents, profs militants et syndiqués ?

J.B. – Petit, j’ai fait des millions de manifs ! J’ai grandi à Champigny (94, ndlr), fief communiste, et ma mère vote toujours pour le parti ! Elle a reçu une médaille de jeune pionnière communiste des mains de Youri Gagarine ! Mes frères pensent même que je suis le fils caché du cosmonaute mais, bon, les dates ne correspondent pas vraiment ! Propos recueillis par Eva Emeyriat.

Parcours :

1974 : Julien Berjeaut naît à Maisons-Alfort, dans le Val de Marne (94)

1995 : Il entre à l’École normale supérieure

1998 : Il est reçu à l’agrégation en histoire

2000 : Il collabore à L’Humanité, Charlie Hebdo, Les Échos, Fluide Glacial, Lire…

2005 : Il publie sa première BD, Il faut tuer José Bové (Albin Michel/Glénat)

2008 : Il fait ses premiers dessins en direct dans La grande librairie, sur France 5

2009 : Il sort le premier tome de Silex and the City, aux éditions Dargaud

2011 : Il réalise, avec Charles Pépin, La planète des Sages. Il publie le premier tome de 50 nuances de Grecs, toujours chez Dargaud

2012 : C’est la première diffusion, sur Arte, de Silex and the City

2018 : Il publie L’homme de Cro-Macron, le huitième tome de la série Silex and the City. Il est scénariste de Lucky Luke, un cow-boy à Paris. Arte diffuse 50 nuances de Grecs. Jusqu’au 01/07/19, se tient au Musée du Louvre l’exposition « L’archéologie en bulles »

 

Macron m’a tuer !

Nouvelle tête couronnée selon le duo Sauzet/Héran, avant et depuis son accession au trône républicain, Toutanmacron n’est pas avare de saillies qui en disent long sur son rapport à la politique et à ses concitoyens ! Des chômeurs qui touchent des allocations pour partir deux ans en vacances (2017) aux Britanniques qui ont la chance d’avoir eu Margaret Thatcher (2015), du libéralisme qui est une valeur de gauche (2015) aux jeunes Français qui doivent avoir envie de devenir milliardaires (2015), les deux compères n’en ratent pas une, nous offrant une compilation d’un suprême humour corrosif ! « L’irrévérence de bon aloi des auteurs trouve, dans une époque trop consensuelle, sa raison d’exister », clame Alain Guillo, le fondateur des éditions Un point c’est tout.

« Voici donc notre Président tel qu’en lui-même… fendant ses expressions de saillies désormais célèbres », écrit Vincent Drizet dans la préface de l’ouvrage, « il fend l’armure autant que la foule de ses macronnades bien serrées qui battent à plates coutures les déjà vieilles rafarrinades ». Avec Macron m’a tuer, Héran les dessine donc d’un trait aussi saillant que les saillies du Président, Dany Sauzet les commente d’une plume qui ne manque pas de piquant, les deux s’en donnant à cœur joie pour un vrai plaisir de lecture ! Derrière l’humour, se révèle au final un personnage moins policé qu’il n’y paraît, imbu de sa fonction, hautain et méprisant pour ses concitoyens. Rire n’a jamais empêché quiconque de réfléchir, la preuve ! Yonnel Liégeois

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Avedikian et Chouaki, l’espérance

Nous voici de retour à la source du théâtre, dans son bel et simple appareil. En combinant des textes d’Aziz Chouaki, Hovnatan Avedikian a composé Europa (Esperanza). Un grand bain de langue salée au Lavoir Moderne Parisien ! Sans oublier les Focus à la Maison des Métallos, Les mots pour le dire à L’Archipel, La vie devant soi au CDN de Sartrouville et La voix humaine à Saint-Nazaire.

 

Metteur en scène et interprète d’Europa (Esperanza), Hovnatan Avedikian dialogue avec la musique de Vasken Solakian, virtuose du saz, cet instrument d’Orient qui a le bras long ! Solakian, campé dans la posture de l’aède aveugle, genre Homère, donne le la en soulevant ses lunettes noires pour lire sa partition ! Le ton est donné d’un spectacle furieusement drôle et rudement tragique, dont Avedikian devient aussitôt le rhapsode, Arlequin chaplinesque jonglant avec la partition verbale éblouissante de Chouaki, grand poète mariole qui sait aussi bien donner la parole à deux gamins des rues d’Alger slamant leur désir de fuir une mère patrie ingrate que broder sur le pathos sublime de la mythologie grecque autour de la Mère Méditerranée. Celle des vieux dieux, des marins de tous rivages et des noyés potentiels d’aujourd’hui, ici, entre autres, un ingénieur au chômage, un passeur ou un handicapé en fauteuil roulant qui voguent vers Lampedusa…

Ah ! Sur les « migrants », combien de débats perclus, d’éditoriaux faux-culs ! Allez voir et entendre Europa (Esperanza) au Lavoir Moderne Parisien, et vous saisirez tout par la tête et le cœur, en riant les larmes aux yeux grâce à Aziz Chouaki, lequel n’a pas ses langues dans sa poche (il en avoue trois, l’arabe du peuple, le kabyle et le français), plus le Joyce, dont il est un spécialiste avéré. Il y a encore que, guitariste de jazz, il a le sens béni de la syncope, de la rupture sèche, du beat, le rythme, quoi. C’est donc rare merveille d’assister au concert sémantique à fortes gestuelle et mimique qu’offrent – au nom de tous les peuples d’exode – deux hommes aux racines arméniennes, historiques gens du voyage obligé, dans un grand bain de langue salée aux vagues percussives.

Mine de rien, nous voici là devant de retour à la source du théâtre, dans son simple et bel appareil, soit tout l’univers dans un corps infiniment souple et mobile, escorté par des harmoniques savantes dans le but de tenir sur le monde où nous sommes le discours de l’art qui est le seul irréfutable. Europa (Esperanza), petite forme à grands effets sensibles, est sans doute un exemple bienvenu de la persistance d’un théâtre du texte souverain, pleinement assumé par l’acteur qui le fait sien, au plus profond de son être-là, dans un geste éperdu de partage. Ce n’est plus si fréquent, il importe de le dire. Jean-Pierre Léonardini

 

À voir aussi :

– Focus, récits de vie : jusqu’au 23/12, à la Maison des Métallos. Une série de spectacles et débats, rencontres et expositions qui donnent à voir et entendre la parole d’hommes et de femmes blessés ou terrassés par la vie, mais qui se redressent et veulent vivre debout. Des ouvrières de Samsonite aux victimes de Colombie, des enfants des rues chiliennes au peuple Innu du Québec. Yonnel Liégeois

– Les mots pour le dire : jusqu’au 19//01/19 les jeudi-vendredi et samedi, au Théâtre de L’archipel. Par Frédéric Souterelle, l’adaptation du célèbre roman de Marie Cardinal au titre éponyme. Aux bienfaits de la chirurgie, Marie la trentenaire décide de faire plutôt confiance à la psychanalyse. Des flots mortifères du sang de la jeune femme au rouge vif de la litanie des mots échangés avec sa mère. Entre amour et haine, la prise de conscience libératrice d’une femme enchaînée à ses secrets d’enfance. Une parole percutante, puissante, émouvante que portent avec talent Françoise Armelle et Jade Lanza. Yonnel Liégeois

– La vie devant soi : du 15 au 18/01/19 au CDN de Sartrouville, puis tournée nationale. Par Simon Delattre, l’adaptation du célèbre roman de Romain Gary. L’histoire truculente de Momo, le petit Arabe paumé, recueilli par une mama juive et ancienne prostituée… Entre humour et tendresse, un récit d’initiation mis en scène avec doigté et féérie où se côtoient personnages réels et marionnettes géantes ! Quand le regard poétique sur les origines règle son sort aux politiques d’exclusion et au racisme primaire, nous sommes tous fiers d’être des Momo qui s’ignorent… La scène transfigurée comme symbole de terre d’accueil en musique et en couleurs, un superbe spectacle qui ravira petits et grands. Yonnel Liégeois

– La voix humaine : les 30 et 31/01/19 à la Scène nationale de Saint-Nazaire. Dans une mise en scène originale de Roland Nauzet, suspendue au dessus de nos têtes et se mouvant sur un plafond de verre, Irène Jacob époustouflante et irradiante de beauté torturée  fait entendre sa voix. Souffrante, priante, pleurante, angoissante, gémissante… Un téléphone pour tout accessoire, une voix reçue et entendue à distance, un monologue pathétique sur la rupture et l’abandon. Une authentique redécouverte du texte de Jean Cocteau, entrecoupé d’extraits de Disappear Here de Falk Richter. Sublime. Yonnel Liégeois

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La scène, de mots en maux

De Wajdi Mouawad à Annie Ernaux, de Louis Aragon/Elsa Triolet à Nathalie Sarraute, sans omettre Joël Pommerat et Frédéric Lordon, la scène se joue de mots pour donner à voir, entendre et comprendre, les maux de nos contemporains en particulier, de notre société en général. De la quête de sens à la soif d’amour, autant de spectacles interrogatifs et jouissifs.

 

La démesure s’impose sur grand écran, plutôt sur la grande scène du Théâtre

DR, Simon Gosselin

de La Colline (75) ! Suspendu entre les lettres de l’alphabet grec ou français, Wajdi Mouawad se joue des mots, ceux de Sophocle et les siens. Inflammation du verbe vivre ? Un spectacle aussi déroutant qu’envoûtant, qui nous projette sur les rives de la Méditerranée, de la Grèce antique sous les colonnes du Parthénon à l’Athènes contemporaine où errent les colonnes des déshérités de la mondialisation, des vestiges de pierre aux ruines industrielles… Se projeter, tel est le bon mot pour Mouawad qui fait cinéma de son propos théâtral !  Un long chant épique, et poétique, dans les pas de Philoctète, le héros de Sophocle, et ceux de Robert Davreu, disparu en cours de traduction de l’œuvre. Si la mort est tragique, la perte de nos rêves et de nos amis, le voyage en terres lointaines est tout aussi périlleux, nous conte Mouawad, l’éternel immigré et naufragé en terre inconnue. Qu’il nous faut apprendre à déchiffrer, décrypter avant que notre civilisation ne sombre dans la violence, la souffrance et la désespérance. Avec cet ultime cri déchirant : par notre parole d’aujourd’hui, faire résonner les mots d’antan, ceux de Sophocle qui appelle à conjuguer le verbe « vivre » sur le mode poétique, généreux et fraternel.

Les vers de Louis Aragon et les mots d’Elsa Triolet, contemporains ceux-là, Ariane Ascaride et Didier Bezace s’en emparent avec gouleyance sur la scène du Lucernaire (75). Sans fioritures ni effets de scène, juste les propos du poète et de la romancière clamés et scandés par les deux artistes fichés derrière leur pupitres. Peu de gestes, guère de mouvements, seules les variations de deux voix qui portent loin et bien pour inviter le public au voyage dans les écrits du plus célèbre couple du siècle écoulé. Commis par Bernard Vasseur, le directeur de la Maison Triolet-Aragon, le Moulin de Villeneuve à Saint-Arnoult en Yvelines, le choix de textes nous plonge dans quelques belles pages des deux auteurs pour composer cet étonnant périple entre les mots où, encore et toujours, Il y aura la jeunesse d’aimer. Une saga originale entre humour et tragédie, amour et comédie.

D’autres mots d’auteur connaissent des jours heureux en ces temps présents. Ceux d’Annie Ernaux, par exemple, qui squattent diverses scènes, tant parisienne que provinciale. Cécile Backès, la directrice de la Comédie de Béthune, est coutumière du fait ! Après avoir porté sur les planches L’autre fille la saison dernière, toujours avec le même talent elle récidive avec l’adaptation de Mémoire de fille, le dernier opus de la romancière, hier à Béthune et bientôt à Sartrouville (78). Un roman que la metteure en scène transforme en chant choral, entre l’adolescente d’hier en proie à ses premiers troubles amoureux et la femme mature qui tente d’exorciser les démons du passé, la gamine à la veille de son premier coït qui noircit les pages de son journal intime et la romancière qui tente de faire littérature de ses fulgurances sentimentales. Une langue finement ciselée pour Ernaux, une mise en scène qui l’est tout autant pour Backès… Un jeu de mots entre femmes, un jeu de miroirs entre générations, un jeu de rôles parfaitement orchestré entre Pauline Belle et Judith Henry. Du grand écart entre les années 60 et l’aujourd’hui, de cet amour de jeunesse avorté à ce regard porté sans complaisance sur l’hier, des horreurs du premier rapport sexuel aux douleurs de la femme contemporaine, Cécile Backès dirige la partition avec maestria, entre bord de scène et arrière-cour, comme pour briser la distance entre deux mondes qui ont tant à nous dire et à nous apprendre. Du difficile apprentissage à la vie et à l’amour, de la soif de mûrir sans crainte de vieillir, de l’enjeu de poser des mots sur les maux, du bonheur de dire sans jamais se dédire.

C’est à un autre exercice, aussi risqué, auquel s’attelle Jacques Vincey, le directeur de l’Olympia, le Centre dramatique national de Tours : s’emparer des mots de son compère Joël Pommerat, l’auteur de la fameuse Réunification des deux Corées ! Et, pour pimenter l’entreprise qui n’aurait pas grand sens autrement, de s’exiler à Singapour et rejoindre la troupe du TheatreWorks dirigée par Ong Keng Sen. « En répondant avec enthousiasme à sa proposition, mon déplacement dans une autre réalité géographique, linguistique et culturelle a estompé mon souvenir de la création en France et m’a incité à repartir de « la trace que laisse le spectacle sur du papier » », confie le metteur en scène. Pari osé, pari réussi… Sur la scène devenue ring sans cordes, les protagonistes s’affrontent sans mâcher leurs mots ni leurs émotions ! Une suite de courtes scènes, avec changement de costumes à vue, où le thème de l’amour est décliné sous tous les modes et sur tous les tons. Des répliques fulgurantes, des face à face percutants, des coups au cœur et blessures à l’âme qui vous laissent K.O. ou pantois ! Une authentique re-création, liée à la subtilité de la langue et à la traduction de Marc Golberg, au jeu tout en finesse et délicatesse des neuf comédiennes et comédiens qui autorise le dépaysement. D’origine chinoise, malaise ou indienne, ils singularisent avec maestria le propos de Pommerat, auteur occidental, sans en masquer la portée universelle.

DR, Frank Vallet

Du grand art, à découvrir prochainement sur les planches de la MC93 à Bobigny !

Pour clore cette immersion dans les paroles d’auteur, enfin Elle est là, Nathalie Sarraute ! Une auteure dramatique, injustement trop méconnue, qui manie à la perfection les subtilités de notre langue et ses jeux de mots… « Le sujet de mes pièces ? Il est chaque fois ce qui s’appelle rien », avouait non sans humour la dramaturge. Preuve en est faite avec Elle est là, écrite en 1978, dont s’empare avec jubilation la metteure en scène Agnès Galan sur les planches de la Manufacture des Abbesses (75). Un plateau quasi désert, trois hommes et une femme qui errent dans leurs questionnements et leurs colères, une intrigue à minima pour un plaisir grandiose : un homme se plaint auprès des deux autres d’un signe, d’une moue esquissés par sa collaboratrice qui signifieraient qu’elle ne partage pas son point de vue. Presque rien en quelque sorte, trois fois rien ce n’est pas rien affirmera Raymond Devos, mais un rien qui a le don d’exaspérer son interlocuteur ! Elle est là, donc, l’intrigue, mais qui ou quoi, au fait ? L’enquiquineuse qui a le don de la contradiction, ou l’idée qui a l’heur de déplaire à Monsieur et qu’il veut lui extirper du cerveau par tous les moyens ? Une joute verbale à l’humour corrosif derrière lequel percent misogynie et dictature de la pensée, une prouesse de la troupe (Nathalie Bienaimé-Bernard Bollet-Le Doze père et fils, Gabriel et Tristan) lorsque la qualité de l’interprétation repose sur la vacuité d’un rien ! Yonnel Liégeois.

À voir aussi :

– Jusqu’au 01/12 à 21h30, du mardi au samedi aux Déchargeurs (75), Marianne Basler interprète L’autre fille, le superbe texte d’Annie Ernaux : au détour d’une conversation, à l’âge de 10 ans, l’auteure découvre par hasard qu’elle a eu une sœur, décédée de la diphtérie deux ans avant sa naissance, « plus gentille que celle-là » aux dires de sa mère ! Des paroles lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante, une interprétation unanimement saluée par la critique. La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante, il nous semble qu’Annie Ernaux en personne est en train d’écrire à la sœur qu’elle n’a pas connue ! Un spectacle lourd de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme percutée et habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas (…) Pourtant, je voudrais que, de façon inconcevable, analogique, elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne. Un grand merci, convaincante Marianne, la missive nous est bien parvenue !  Les 6 et 7/02/19 à Villard sur Glane, le 12/03/19 à Nevers, du 24 au 28/04/19 à Marseille.

– Du 5 au 30/12, le théâtre de La Colline reprend le magnifique spectacle de Wajdi Mouawad, sa première création au lendemain de sa nomination en tant que directeur en 2016, Tous des oiseaux. Entre conflit international et querelles intestines, le metteur en scène franco-libanais donne à voir, mesurer et ressentir l’onde de choc du conflit israélo-palestinien au cœur d’une famille juive installée à Berlin. Une tragédie hors les frontières pour ces hommes et femmes, « Tous des oiseaux » percutés par l’Histoire. Avec une longue tournée nationale en 2019.

– Les 7 et 8/12 à 19h, sur le plateau de la Manufacture des Abbesses, la troupe de Elle est là propose une lecture-mise en espace du Mensonge, de Nathalie Sarraute. Une pièce écrite en 1965 où là encore, d’un petit mensonge, un rien, l’auteure nous régale de ses jeux de langue. Avec, au final, cette question qui n’est pas rien : qu’est-ce que la vérité pour chacune et chacun ? Un autre petit bijou littéraire, une dramaturge à redécouvrir sans tarder.

– Jusqu’au 9/12, sur les planches de La Reine Blanche, la finance ruisselle de la Bourse au capital, et vice-versa ! Avec la pièce de Frédéric Lordon sur la crise financière, économiste patenté et philosophe spécialiste de Spinoza, « D’un retournement l’autre », en alexandrins s’il vous plaît… Une mise en scène plaisante, et loufoque, signée Luc Clémentin où sa bande de traders et banquiers véreux, sponsorisée par feu un Président en talonnettes, s’en donne à cœur joie !  Des rouages de la finance et du capitalisme mondial expliqués aux nuls, dans une langue versifiée et châtiée, l’humour en sus… En quatre actes , « l’art de rendre les agences de notation, la dette souveraine et les mécanismes de crédit aussi simples que la recette du pot-au-feu », commente Clémentin, « où le génie, comme chacun ne le sait pas forcément, consiste à remplir une cocotte d’eau et à balancer tous les ingrédients dedans ! ». Pas besoin de spéculer, un spectacle à investir, ça ne coûte pas trop cher et ça peut rapporter gros…

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Le Cyrano nouveau est arrivé !

À la Cartoucherie de Vincennes, l’un des lieux les plus créatifs de la capitale, Lazare Herson-Macarel nous propose un Cyrano, le chef d’œuvre d’Edmond Rostand, intelligemment revisité. Au théâtre de La Tempête, jusqu’au 16 décembre. Sans oublier, dans un autre genre, « L’attentat » au théâtre Jean-Vilar de Vitry (94).

 

À ma gauche, une amie férue de théâtre depuis l’adolescence qui a déjà vu diverses versions de Cyrano, l’œuvre d’Edmond Rostand, à ma droite un jeune novice qui découvre la pièce. Au lever de rideau, symbolique, avec viole de gambe (belle prestation de Salomé Gasselin) et batterie, une double crainte à l’énoncé du programme : que cette re-création, ébouriffée et musclée, ne froisse les références classiques de l’une, qu’elle n’affadisse ou masque pour l’autre les beautés et la profondeur du texte… Il n’en fut rien ! Tous deux furent enthousiastes et ravis à l’issue de la représentation.

La mise en scène de Lazare Herson-Macarel, au théâtre de La Tempête, fait de l’œuvre de Rostand une vraie fête populaire où la folle énergie de la troupe ne diminue en rien le plaisir jubilatoire du texte et de son interprétation par les comédiens, tous excellents. Sur la scène, il se dégage un vrai plaisir de jouer ensemble pour transmettre au mieux la finesse de cette « comédie héroïque en cinq actes et en vers », selon la définition d’Edmond Rostand lui-même. Le parti pris, original ? Non pas une transposition dans un quelconque univers contemporain mais plutôt une approche intemporelle où les costumes ne sont ni d’époque ni de notre époque non plus. En revanche, la modernité du message de l’auteur, au travers de son héros épris de liberté jusqu’à l’insoumission, parvient distinctement  à nos oreilles du XXIème siècle : il brave ostensiblement les conventions, dénonce avec insolence la mollesse des esprits de son temps et les compromissions qu’elle induit. « Nous pouvons rendre palpables pour le spectateur d’aujourd’hui l’héroïsme de Cyrano et la mélancolie de Rostand », affirme Lazare Herson-Macarel, « nous pouvons défendre grâce à Cyrano de grandes idées de théâtre : la nécessité de porter un masque pour dire la vérité, la valeur inestimable des mots (…), la vertu de la désobéissance ». Et de conclure, «  grâce à lui, aujourd’hui, nous pouvons défaire un malentendu majeur : le théâtre n’est pas un artifice, c’est le dernier refuge de la réalité ».

Pour défendre son projet, le metteur en scène ne manque pas d’atouts. Tout à la fois auteur de plusieurs pièces, comédien formé à la Classe libre du Cours Florent et au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, il est aussi le co-fondateur en 2009 du Festival du Nouveau Théâtre Populaire dans le Maine et Loire pour lequel il monta tous les grands auteurs du répertoire. Mais pour réussir dans son entreprise, il lui fallait un atout supplémentaire de taille : un Cyrano exceptionnel ! Il l’a trouvé en la personne d’Eddie Chignara, un remarquable comédien, qu’il a déjà fait jouer dans ses propres pièces et qui travailla notamment avec Olivier Py, Philippe Adrien, Adel Haim et Clément Poirée. Outre son charisme et une voix qui porte chaudement, il possède aussi une souplesse et des qualités athlétiques qui donnent par instant au héros des allures juvéniles.

Grâce à lui, mon jeune voisin pourra dire, en paraphrasant les derniers mots de Cyrano, « une œuvre est passée dans ma vie » ! Chantal Langeard

 

L’attentat

Créé au Théâtre national Wallonie-Bruxelles où nous avons eu le privilège de le découvrir, L’attentat est une œuvre majeure de l’auteur algérien Yasmina Khadra. Un roman que le metteur en scène Vincent Hennebicq a adapté pour le plateau avec force talent et beauté ! Une histoire tragique qui nous est contée par tous les modes narratifs, image-musique-voix. Au lendemain d’un attentat, Amine le chirurgien arabe naturalisé israélien, qui vit à Tel Aviv et qui soigne les victimes, découvre que son épouse en est l’auteure. Stupeur, horreur, terreur pour l’homme engagé dans un conflit Israël-Palestine qui le dépasse, piégé à vif à l’intérieur-même de la cellule familiale ! D’où ses cris, ses pleurs, ses doutes, ses interrogations sur l’autre et les autres, sur sa compagne et lui-même… Un monologue puissant, déroutant et émouvant, radicalement habité par le comédien palestinien Atta Nasser, par les quatre musiciens sous la baguette de Fabian Fiorini et par la chanteuse Julie Calbete. Un spectacle captivant qui, d’une interrogation l’autre, nous promène de ville en ville, d’Israël en Palestine au point d’en perdre la raison, la ligne de démarcation entre fiction et réalité. Une plongée à en perdre le souffle, autant symbolique que réelle, dans la tragédie d’un conflit qui n’en finit pas d’égrener heurts et malheurs tandis que résonnent en sourdine les paroles de Mahmoud Darwich le poète. D’une fulgurante beauté, rehaussée par la musicalité de la langue arabe (surtitrée en hébreu et français), pour deux représentations exceptionnelles au théâtre Jean-Vilar de Vitry, un spectacle à ne surtout pas manquer. Yonnel Liégeois

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Sylvain Maurice, un cœur à prendre

Avec l’adaptation de Réparer les vivants de Maylis de Kérangal, le metteur en scène Sylvain Maurice signait en 2016 un époustouflant spectacle. Repris aujourd’hui pour quelques représentations au Centre dramatique national de Sartrouville, avant une grande tournée dans l’hexagone. À (re)voir, sans faute.

Il court, il court, le cœur en chamade ! Il y a urgence, le temps est compté, le compte à rebours a sonné. Pour l’un la mort a frappé, pour l’autre la vie peut recommencer…

Dix récompenses littéraires, dont celui du meilleur roman décerné en 2014 par le magazine Lire à l’auteure déjà lauréate du prix Médicis en 2010 pour « Naissance d’un pont », un tonnerre d’applaudissements pour Sylvain Maurice et ses deux interprètes (le comédien Vincent Dissez et le musicien Joachim Latarjet) à la création de « Réparer les vivants » en 2016 sur les planches du Centre dramatique national de Sartrouville ! Étonnante, émouvante, captivante, la performance autant artistique que médicale (!) rive le spectateur à son fauteuil, tant le metteur en scène est parvenu, sans artifice superflu, à transfuser du plateau à la salle la force narrative du roman de Maylis de Kerangal…

Au sol, un tapis roulant où s’essouffle le narrateur à courir parfois à perdre haleine, en hauteur un musicien qui rythme du trombone et de la guitare cette gageure insensée, convaincre et décider d’une transplantation cardiaque en un temps record : en parole et musique, Vincent Dissez et Joachim Latarjet engagent une course contre la montre !

Notre cœur bat et palpite, le jour se lève. Celui du jeune Simon achève sa course au petit matin, sur la route du bord de mer. Mort cérébrale. Plus loin, au loin, très loin, une femme à bout de souffle s’épuise dans l’attente d’une opération… Entre l’un et l’autre, se forme alors dans l’urgence une chaîne qui unit soignants et vivants, experts et parents, les savants et les désespérants. De la chambre cadavérique à la table d’opération, la mort appelle à la vie comme, de la scène à la salle, le récit des événements appelle à la réflexion et à la méditation : quid de cet organe, indispensable moteur d’un corps tressautant ou siège palpitant de nos affects et sentiments ? Quid de la souffrance et de la douleur à la perte d’un proche ? Quid de l’acceptation ou du refus au don d’organe ? Quid de cette incroyable chaîne de solidarité qui se met en branle ? Notre humanité blessée, pétrifiée devant l’irréparable, se révolte et doute devant l’innommable. Entre peur et déni d’une vérité insoutenable pour les parents, entre respect et profonde empathie des soignants, chacun cherche et trouve sa juste place.

Du phrasé balbutiant des survivants aux dits d’une précision chirurgicale des intervenants, la parole circule, sublimée par la magistrale interprétation des deux protagonistes. Mots brûlants et notes incandescentes, Dissez et Latarjet rythment les battements d’un cœur dédié à une re-naissance, redonnent espoir à notre humanité chancelante en ces temps troublés et incertains où égoïsme et repli sur soi l’emportent sur la solidarité et la fraternité. Yonnel Liégeois

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Simon Abkarian, hommage à la mère Méditerranée

Le Théâtre du Soleil accueille Simon Abkarian jusqu’au 14 octobre. Il y présente son diptyque « Au-delà des ténèbres », composé du Dernier jour du jeûne et de L’envol des cigognes. Avec Ariane Ascaride, nouvelle et mirifique mère Courage, un bel hommage à la mère Méditerranée. En pied d’article, une sélection de pièces où la « femme » s’affiche aussi comme figure emblématique, dont Suis-je encore vivante ? au Théâtre de La Girandole à Montreuil (93).

 

Simon Abkarian est accueilli au Théâtre du Soleil, où il a laissé de si beaux souvenirs. Il y monte un diptyque de sa main, mis en scène par ses soins avec une troupe nombreuse, soit Le dernier jour du jeûne et L’envol des cigognes, deux « tragi-comédies » que nous avions déjà eu la chance de découvrir ailleurs. À cette seconde vision, le bonheur est non seulement intact mais approfondi.

L’œuvre, en son entier, constitue une sorte d’ode lyrique au pourtour méditerranéen, qui mêle avec force et tendresse la matière mythique à l’expérience vécue (Abkarian a passé son adolescence à Beyrouth, alors en guerre) avec toutes les ressources d’une langue violemment charnelle, sertie de métaphores hardies et de saillies expressives, dans un incessant mouvement scénique au cours duquel les acteurs poussent à bras les décors de maisons blanches (Noëlle Ginefri Corbel) qu’on pourrait dire à la grecque dehors et dedans. L’histoire d’une famille dans quatre coins de rue, d’abord en paix, avec des êtres vivants et chaleureux, puis en armes dans le fracas des mitrailleuses. L’ensemble dessine une fresque haute en couleur, où le politique sinue en tous sens dans les affects autour d’Ariane Ascaride, mirifique mère courage, mère Méditerranée au don de double vue.

Plaisir violent d’une histoire à rebondissements incarnée sans ambages, racontée par des corps parlant d’une vérité criante en hommage fervent à l’être des femmes dans leurs aspirations multiples, du rêve d’amour au désir de réalisation de soi, de l’intellectualité livresque au dol du viol qui conduit à la soif de vengeance. À ces jeux-là font merveille Chloé Réjon, Océane Mosas, Maral Abkarian, Pauline Caupenne, Délia Espinat-Dief, Marie Fabre, Catherine Schaub. La phalange masculine n’est pas en reste : Abkarian en père sévère, juste, bon, Serge Avédikian en formidable fou shakespearien, Davis Ayala en boucher mordu par le péché d’inceste, Igor Skreblin en guerrier raisonnable, Assaâd Bouab en jeune type à la tête près du bonnet, Victor Fradet, Laurent Clauwaert, Eric Leconte, Eliot Maurel, infiniment crédibles, changeant de peau en un clin d’œil.

Le désir, l’amour, le deuil, la culpabilité tirent le fil rouge de cette humanité. Comme chez Sophocle. Du théâtre populaire dans sa noble acception retrouvée, avec le goût bénéfique du partage chéri au plus haut prix, jusqu’à la mort consentie dans le tenace métier de vivre dressé contre le fanatisme. Je n’en dis pas plus, lecteur, vas y voir toi-même. À toi de jouer. Jean-Pierre Léonardini

 

Une sélection de pièces où la « femme » s’affiche aussi comme figure emblématique :

– Suis-je encore vivante ? : jusqu’au 12/10, au Théâtre de La Girandole. Adaptés à  la scène par Jean-Claude Fall, les écrits et dits de la suissesse Grisélidis Réal, l’histoire lumineuse et tragique de cette femme écrivain, artiste et prostituée. Dans un dispositif scénique original qui intensifie l’intimité de la représentation, la beauté nue des corps fait écho à la beauté crue des mots. Comme si Apollinaire, Bataille ou Desnos étaient convoqués sur le plateau… Tantôt lyriques et poétiques pour chanter l’amour vrai de la femme envers « ces pauvres mecs qui tournent des nuits entières avec une pauvre queue qu’est tellement timide tellement triste », tantôt colériques et sarcastiques pour dénoncer cette société hypocrite et cette humanité malade des tabous hérités de l’histoire et de la religion ! Un spectacle brûlant, incandescent, un hymne à l’amour et à la liberté sublimé par le jeu hypnotique des deux comédiennes, Anna Andréotti et Roxane Borgna. Un embrasement visuel et verbal. Yonnel Liégeois

– De si tendres liens : jusqu’au 20/10, au Théâtre du Lucernaire. Deux magnifiques et grandes comédiennes, Christiane Cohendy et Clotilde Mollet, entre jeunesse et vieillesse, dialoguent à tour de rôle sur la présence-absence de l’une dans la vie de l’autre. Des mots simples, ceux de Loleh Bellon dans une mise en scène de Laurence Renn Penel, la vie au quotidien qui s’égrène de la naissance à la mort pour évoquer la dualité complexe de la relation mère-enfant. De l’émotion à fleur de peau, une interprétation de haut-vol. Y.L.

– L’occupation : jusqu’au 02/12, au Théâtre de L’Oeuvre. Romane Bohringer s’empare des mots d’Annie Ernaux, la grande romancière aux textes finement ciselés. Adaptée et mise en scène par Pierre Pradinas, l’histoire vraie de la passion jalouse d’une femme à l’égard de l’homme qu’elle a pourtant décidé de quitter. En avant-première le 28/09 au Théâtre Berthelot de Montreuil, tandis que la veille au cinéma Le Méliés de la ville sera projeté en avant-première L’amour flou, prix du public du festival du film francophone d’Angoulême 2018, un film des montreuillois Romane Bohringer et Philippe Rebbot, avec eux-mêmes dans les rôles principaux. Y.L.

– Les mots pour le dire : jusqu’au 19//01/19 les jeudi-vendredi et samedi, au Théâtre de L’archipel. Par Frédéric Souterelle, l’adaptation du célèbre roman de Marie Cardinal au titre éponyme. Aux bienfaits de la chirurgie, Marie la trentenaire décide de faire plutôt confiance à la psychanalyse. Des flots mortifères du sang de la jeune femme au rouge vif de la litanie des mots échangés avec sa mère. Entre amour et haine, la prise de conscience libératrice d’une femme enchaînée à ses secrets d’enfance. Une parole percutante, puissante, émouvante que portent avec talent Françoise Armelle et Jade Lanza. Y.L.

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HK, sans les Saltimbanks

Kaddour Hadadi, alias HK, ne lâche rien ! Au terme d’une longue tournée avec L’empire de papier, son album solo, il évoque les combats de son groupe. Ainsi que la communauté de valeurs formée avec un public en quête d’une parole engagée.

 

Jean-Philippe Joseph – Cela fait quoi de voir une de ses chansons devenir un emblème de la contestation ?

Kaddour Hadadi – Il y a de la fierté à accompagner les mouvements sociaux, à faire partie de l’histoire de tous ces gens qui se battent pour nos droits. J’ai écrit On lâche rien sur un coin de table, dans un cagibi aménagé en studio, au 5ème étage d’un HLM où j’habitais, à Roubaix. On a balancé la chanson en téléchargement gratuit un 1er mai, pour le symbole, pour qu’elle voyage. On l’a ensuite retrouvée dans la rue, lors de la rentrée suivante en 2010, au moment des grandes manifs pour les retraites.

 

J-P.-J. – Le lien avec le mouvement social s’est-il fait à ce moment-là ?

K.H. – Le lien s’est fait de manière naturelle. Je suis issu de cette mouvance du rap français, avec NTM – Assassin.., qui parle de la condition dans les quartiers, de solidarité, de racines. Par la suite, j’ai coloré ma musique avec différentes influences : le reggae, la soul… Ce faisant, je me suis ouvert à d’autres questions, d’autres thématiques. L’idée est de dépasser sa propre condition, d’aller à la rencontre de gens qui ont une autre histoire. Chacun se reconnaissant, au final, dans l’autre.

 

J-P.-J. – Dans quel cortège peut-on vous rencontrer lors de manifestations ?

K.H. – CGT ou Solidaires, pour moi c’est la même famille ! Je n’ai pas envie que l’on me colle une étiquette. Lorsque tu rencontres des copains en manif, la moitié est chez les uns, l’autre moitié en face et il y en a qui, comme moi, ne sont pas syndiqués. Les partis politiques et les syndicats constituent des outils pour te sortir de ta condition, pas pour t’enfermer dans une autre.

 

J-P.-J. – Que pensez-vous de la séquence électorale qui s’est achevée avec l’élection d’Emmanuel Macron ?

K-H. – On vit un drame continuel : Sarkosy, Hollande, Valls, maintenant Macron… Et, en face, on n’arrive pas à se mobiliser de façon unitaire, collective, convergente. C’est désespérant et déprimant. Mais c’est aussi ce qui rend les victoires du quotidien si précieuses. Je pense aux copains de Fralib qui ont su créer quelque chose de nouveau à partir de leur outil de travail. Pas simple, leur principal concurrent était leur patron d’hier, Unilever, un mastodonte ! Ils sont dans le combat et l’alternative, ils incarnent les valeurs qui nous animent. C’est vital de réagir, mais il faut aussi de l’action et de la création.

 

J-P.J. – La chanson engagée paraît moins audible aujourd’hui ?

K.H. – Certaines émissions, à la radio ou  la télévision, rendaient compte d’une parole artistique alternative. À des horaires tardifs, d’accord, mais ce lien existait. Toutes ces émissions ont été déprogrammées. Du coup, les artistes comme nous ont dû se créer leurs propres espaces, sur les réseaux sociaux et ailleurs. 60 000 personnes nous suivent sur notre page Facebook. Ce sont autant de personnes qui, quand on sort un album ou que l’on donne un concert, sont réellement intéressées par ce qu’on fait. Il n’y a pas ce côté artistes et consommateurs qu’on voit souvent, ça va plus loin. Les gens qui nous suivent sont comme une « petite famille » avec qui on forme une communauté de pensée, de valeurs, de combats, qui pousse à être toujours plus exigeant dans le travail. Je ne dis pas qu’on n’a jamais rêvé de jouer dans des stades pleins, comme Bob Marley. On vit les choses à plus petite échelle, mais elles ont beaucoup de sens. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph.

 

Parcours

Né en 1976 à Roubaix, Kaddour Hadadi se lance dans la musique dès l’âge de 16 ans. En 2005, il monte avec un ami le groupe Ministère des Affaires Populaires, qui a pour ambition de porter l’identité d’une région ouvrière et métissée. En 2009, il crée HK et Les Saltimbanks. L’album Citoyen du monde, sur lequel figure la chanson On lâche rien, sort en 2011. L’empire de papier est le cinquième opus de Kaddour, le premier en solo, hormis la chanson Ce soir nous irons au bal où il retrouve Les Saltimbanks, un hommage aux victimes des attentats de novembre 2015. Kaddour Hadadi écrit aussi des romans : sorti en mars 2017 aux éditions Riveneuve, Le cœur à l’outrage est son troisième ouvrage.

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Mai 68 : nos rêves, Césaire et Glissant…

La nouvelle est tombée. Sèche, brutale, sans appel : la Méditerranée a encore avalé, englouti plus d’une cinquantaine de migrants… Leur destination ? L’île de Lampedusa, en Italie. Au même moment, le nouveau ministre de l’Intérieur de la péninsule parade en Sicile, scandant ses discours d’extrême-droite à la face d’une Europe silencieuse et complice. D’où cette réflexion-méditation, envoyée telle une bouteille à la mer, à l’intelligence des lecteurs de Chantiers de culture. En hommage, en mémoire de ces hommes-femmes et enfants qui ont cru, au péril de leur vie, en nos idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité.

 De Césaire à Glissant, de la négritude à la mondialité

Montreuil en cœur de ville, un territoire de Seine-Saint Denis brocardé sous le label 9-3, une tour en cours de rénovation, tout autour pour protéger le chantier une palissade de panneaux… Qui parlent, chacun portant un message, et pas n’importe lequel : un hymne à la culture, métissée et plurielle ! Et le choc, entre pressing et pharmacie, deux panneaux où s’étalent en gros caractères des mots incroyables, insensés :

« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche

   Ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir »

Je prends une photo avant que la fin des travaux ou des tags n’en effacent les traces, le cœur chaviré, l’esprit tourneboulé. Mais alors, c’est sûr, c’est bien vrai, comme du temps de ma jeunesse et de mes cheveux longs (non, ne riez pas, j’ai des photos pour le prouver, la maréchaussée aussi !), comme en Mai 68 la poésie peut squatter les murs, la poésie a encore droit de cité ? Entendez-vous la révolte qui monte et gronde d’un morne à l’autre, celle des nègres marrons, les pieds dans la mangrove, désertant le champ de cannes, fuyant Molosse le chien, la machette et le fouet du maître…

Ma baguette sous le bras, je rentre chez moi et pendant que chauffe l’eau des pâtes, je pars en quête d’un petit opuscule noyé dans la masse de livres. « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir » : et pas n’importe quelle bouche, pas n’importe quelle voix ! C’est fait, je l’ai retrouvé, le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, page 22 dans l’édition Présence Africaine. Un chef d’œuvre certes, un brûlot signé d’un « nègre fondamental » ou d’un « nègre inconsolé » comme il se définit lui-même.

Dans la foulée, un ami qui me veut du bien, m’interpelle un soir. Je résume et schématise : « Édouard Glissant, ethnologue-romancier-philosophe-poète antillais et citoyen français, serait-il vraiment un fils de gaulois, selon le propos de Nicolas Sarkozy ? ». Je le rassure et lui suggère la lecture de Philosophie de la relation, le dernier ouvrage de Glissant publié de son vivant. Que je m’empresse d’aller feuilleter de retour chez moi, et de redécouvrir, oubliée depuis, une dédicace de l’auteur en page de garde lors de notre rencontre pour un long entretien : outre sa sympathie pour le grand journaliste que je suis – si, si, croyez-moi, il y a prescription -, le dessin naïf d’un navire en mer !

La boucle est bouclée, de mots affichés sur une palissade à l’image d’un bateau négrier, l’illustration parfaite d’un voyage en terre inconnue de Césaire à Glissant, de la négritude à la mondialité !

Césaire le poète a 26 ans, lorsqu’il publie son recueil. Le gamin de Basse-Pointe a brillamment réussi son bac, ce succès l’autorise à fréquenter les plus prestigieuses institutions de la République : le lycée Louis le Grand, l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Ironie de l’histoire, lorsqu’il débarque à Paris en septembre 1931, « l’Empire français célèbre sa grandeur dans le monde en organisant à la Porte Dorée, à la lisière du bois de Vincennes, l’Exposition coloniale internationale », rappelle Romuald Fonkoua, le biographe de Césaire… Où l’on exhibe encore, parqués dans des enclos, des familles de nègres aux regards des parisiens, des élus et des notables en visite dominicale ! N’oublions jamais le contexte : le Congo est toujours propriété personnelle du roi des Belges (pour mesurer l’horreur de la colonisation sous le règne de Léopold II, rien de tel que la lecture édifiante de Congo d’Eric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour), l’Algérie est toujours française, les Antilles et Madagascar colonies, l’Afrique (Cameroun, Côte d’Ivoire, Dahomey, Haute-Volta et Sénégal) n’a toujours pas conquis son indépendance. L’empire prospère tandis que les populations locales végètent entre pauvreté et misère. Soucieux cependant de consolider sa légitimité en associant au pouvoir quelques élites locales, en accordant emplois administratifs et bourses d’étude aux plus méritants. La mère d’Aimé Césaire avait le certificat d’études, son père le brevet, il finira sa carrière comme inspecteur des impôts : deux diplômes d’importance en ce temps-là et en terres lointaines. Comme l’écrit encore Fonkoua, « le modèle-même de cette petite bourgeoisie antillaise schoelcheriste de la fin du XIXème siècle et du début du siècle dernier qui s’est élevée dans l’échelle sociale grâce aux études et aux concours administratifs ».

À Paris, le jeune Césaire fait la connaissance d’un autre étudiant, de sept ans son aîné. Léopold Sédar Senghor, le premier Président du Sénégal au lendemain de l’indépendance proclamée en 1960, qui le prend sous sa coupe et l’initie à la vie parisienne… « On se voit tous les jours. Nous parlons de la Martinique, du Sénégal, de l’Afrique », raconte Césaire, « et dans cet échange de propos, dans tout ce qu’il me dit de l’Afrique, je découvre beaucoup d’explications des choses martiniquaises qui m’intriguaient ». Sous leur impulsion conjointe, en 1935 la revue « L’étudiant martiniquais » change de titre pour s’appeler désormais « L’étudiant noir ». Plus qu’un glissement sémantique, une nouvelle orientation idéologique et politique… Pour Senghor, c’est affirmer et revendiquer « le refus obstiné de nous aliéner, de perdre nos attaches avec nos pays, nos peuples, nos langues ». Et Césaire d’ajouter : « la négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noirs, de notre histoire et de notre culture ». Le grand mot est lâché : négritude ! Sartre ne s’y trompe pas, en 1948 il sera l’un des premiers à saluer l’enjeu du mouvement de la négritude. « Insulté, asservi, il (le Noir) se redresse, il ramasse le mot de nègre qu’on lui a jeté comme une pierre », écrit-il dans la préface qu’il accorde à la publication de l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache que signe Senghor.

Césaire, quant à lui, se plonge à corps perdu dans l’écriture du Cahier. Au point d’en rater l’agrégation ! Peu importe, l’essentiel est ailleurs, selon sa propre expression, la rédaction du Cahier fut vécue comme « l’odyssée d’une prise de conscience ». Prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Il me faudrait là citer des passages entiers de Césaire pour vraiment faire entendre, plus que la luxuriance de la langue, la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce que « j’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… » Parce que, proclame-t-il alors en 1939 à la veille d’un autre génocide aussi mortifère, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

La négritude, Césaire la revendique, il en est fier ! Elle permet de relier son confetti des Antilles à terre plus vaste, à tout un continent dont il est fils, l’Afrique ! « Ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour, ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre, ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale, elle plonge dans la chair rouge du sol, elle plonge dans la chair ardente du ciel ». Senghor explicite bien la réalité de l’époque : « Nous étions alors plongés avec quelques autres étudiants noirs dans une sorte de désespoir panique. L’horizon était bouché. Nulle réforme en perspective, et les colonisateurs légitimaient notre dépendance politique et économique par la théorie de la table rase. Nous n’avions, estimaient-ils, rien inventé, rien créé, ni sculpté, ni peint, ni chanté. Des danseurs ! Et encore… Pour asseoir une révolution efficace, il nous fallait d’abord nous débarrasser de nos vêtements d’emprunt, ceux de l’assimilation, et affirmer notre être, c’est-à-dire notre Négritude ». Un mouvement littéraire et politique dont on ne mesure plus l’ampleur aujourd’hui, il réveillera les relents nationalistes des colons français, il éveillera les consciences africaines à l’indépendance, il irriguera le mouvement noir américain, il consolera Mandela dans sa prison d’éternité… Césaire invite tout simplement ses frères noirs à se mettre debout, à ne plus se taire, à proclamer leur droit à la dignité et à la liberté ! En 1941, fuyant la France occupée et débarquant en Martinique sous le joug de l’amiral Robert, sinistre serviteur du gouvernement de Vichy, André Breton n’en croit pas ses yeux. À la recherche d’un ruban pour sa fille, il découvre chez une mercière de Fort-de-France un exemplaire de la revue Tropiques, fondée par Césaire de retour au pays. Qui lui offre le Cahier, et voici ce qu’en écrit Breton dans sa préface en l’édition de 1947 :

« Défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit (…), le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un Noir (…) Et c’est un Noir qui est non seulement un Noir mais TOUT l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ». Et de conclure : « Cahier d’un retour au pays natal est à cet égard un document unique, irremplaçable ».

Un Cahier dont un autre gamin de Martinique s’est abreuvé, nourri ! Quinze ans plus jeune que son aîné, Édouard Glissant est natif du morne Bezaudin, le quartier pauvre de Sainte-Marie sur la côte Est de la Martinique. Mais qui n’est pas pauvre ici, en cette année 1928, hormis fonctionnaires blancs, planteurs et békés ? Comme pour Césaire, l’école et les études seront chemins d’émancipation, Glissant est un élève brillant et studieux, chaque soir dans la case à la terre ocre et ouverte aux courants d’air, sa mère pourtant analphabète lui fait réciter ses leçons : en français, s’il vous plaît, créole interdit, cette langue des négros ! Curieux tableau, qui se répète d’une case à l’autre quand le « ti rhum » n’a pas trop brouillé les esprits des parents, mère souvent seule, père volage et absent… Joseph Zobel le premier, dans son emblématique roman Rue Case Nègres, Chamoiseau ensuite dans son Antan d’enfance et Chemin d’école en tireront des pages savoureuses et colorées.

Glissant est un enfant précoce ! À peine âgé de 12 ans, il suit à la trace les pas de Césaire et Breton, s’enflamme pour la poésie, s’épanouit aux mots négritude et Afrique ! Imaginer ce freluquet en train de palabrer avec Breton en toute insouciance, c’est proprement surréaliste… C’est vrai qu’il ne fait pas son âge, ses copains l’ont surnommé « Baguette-La vérité » : baguette parce qu’il est grand et longiligne, la vérité parce qu’il a régulièrement en bouche nombre d’affirmations péremptoires. Comme Césaire, il fonde une revue avec ses camarades du lycée Schoelcher, dont Franz Fanon de trois ans son aîné, il tient salon ou meeting place de la mairie du Lamentin. En 1943, Guadeloupe et Martinique se révoltent et se libèrent seules du joug de Vichy ! Deux ans plus tard, il a 17 ans, il mène campagne pour Césaire et tient un bureau de vote à Fort-de-France lorsque son mentor est triomphalement élu maire. Qui devient ensuite député et arrache le statut de la départementalisation en 1946.

Très tôt cependant, Glissant conteste le concept de négritude qui, selon lui, enferme l’Antillais dans des racines, africaines, qui ne sont plus les siennes. Certes, comme le rappelle François Noudelmann dans la biographie qu’il consacre à Édouard Glissant, l’identité généreuse, Césaire a toujours été pour lui un modèle comme pour toute la Martinique mais il n’empêche, dès son assignation à résidence en métropole dans les années 60 au lendemain de la création du FAGA, le Front antillais et guyanais pour l’autonomie, il conteste cette notion de négritude : Glissant ne croit pas à une identité noire, ontologique, il n’acquiesce pas à la généralisation d’une identité commune à tous les Noirs de la terre. « Aucun lien fondamental ne lie un Noir brésilien à un Noir africain ou à un Noir étasunien selon Glissant », commente Noudelmann.

Pour lui, l’expérience de la cale négrière est fondamentale. Comme le rappelle le rituel de la Route aux esclaves, à Ouidah au Bénin que j’ai parcourue, longue de quatre kilomètres jusqu’à la mer… Elle nous raconte, sans chaînes aux pieds, le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leurs terres au temps de la traite négrière. Deux millions d’humains, selon les estimations les plus sérieuses… Avec une cérémonie obligée pour tous, enchaînés les uns aux autres, fers aux mains et aux pieds : avant d’être enfermés dans des cases pendant de longues semaines dans l’obscurité la plus totale, un test de résistance à ce qu’ils allaient subir ensuite dans les cales de bateaux, faire neuf fois le tour de l’Arbre de l’oubli pour les hommes, sept fois pour les femmes, afin de gommer tout souvenir de leur vie d’Africain… Pour Glissant, une étape fondamentale, déterminante pour ces milliers d’humains dans leur manière de faire humanité lorsqu’ils échouèrent ensuite sur les côtes des Amériques ou des Antilles ! Eux à qui on voulait même effacer toute mémoire individuelle, eux qui furent contraints d’abandonner de force terre-culture-croyance-origine, ceux-là même furent conduits par la force des choses à se reconstruire, à réinventer leur identité par la seule force de leur imaginaire. De la noirceur la plus totale, naquit la lumière, oserai-je dire.

« La même douleur de l’arrachement, et la même totale spoliation », écrit Édouard Glissant dans Mémoires des esclavages. Qui poursuit : « L’Africain déporté est dépouillé de ses langues, de ses dieux, de ses outils, de ses instruments quotidiens, de son savoir, de sa mesure du temps, de son imaginaire des paysages, tout cela s’est englouti et a été digéré dans le ventre du bateau négrier ». Des paroles fortes, puissantes, émouvantes. Qui pourraient déboucher sur la plainte, le ressentiment, l’exigence de réparation. Certes, mais pas seulement, explique le philosophe, la figure de l’Africain comme Migrant absolument et totalement nu « va permettre à l’Africain déporté, quel que soit l’endroit du continent où il aura été débarqué puis trafiqué, de recomposer, avec la toute-puissance de la mémoire désolée, les traces de ses cultures d’origine, et de les mettre en connivence avec les outils et les instruments nouveaux dont on lui aura imposé l’usage, et ainsi de créer, de faire surgir… des cultures de créolisation parmi les plus considérables qui soient, à la fois fécondes d’une richesse de vérité toute particulière et riches d’être valables pour tous dans l’actuel panorama du monde ».

Créolisation, le grand mot est lâché, être tout à la fois l’ombre et la lumière, rester soi-même tout en devenant autre… L’expérience de la cale, si elle impose une rupture majeure, incite aussi le survivant qui débarque dans l’inconnu à se repenser, à s’improviser lui-même en tant qu’autre. À se mettre en relation, « à penser qu’un autre niveau d’existence est possible qui ouvre, avec l’Afrique, à la diversité agissante des cultures, des civilisations, aux aventures de leurs contacts, aux richesses de leurs interactions. C’est ce que Glissant appellera le Tout-Monde », commente un autre auteur antillais, Patrick Chamoiseau, dans son dernier roman La matière de l’absence. D’où cette invitation à abandonner nos systèmes de pensée ou pensées en système qui ont fait faillite, à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le Tout-Monde…

« La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde », affirme Édouard Glissant à la sortie de son ouvrage Philosophie de la relation. Et d’ajouter : « Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. Je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire, poétique, pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit simplement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ». Ce que Glissant nomme « mondialité », qui n’a rien à voir avec cette mondialisation mortifère qui renforce les frontières et érige des murs entre les peuples et les hommes.

Patrick Chamoiseau, dont j’ai déjà fait mention, reprend le flambeau des mains de Glissant. Pas une machette qui coupe la canne, à défaut parfois des têtes, des bras ou des jambes… Qui, dans l’un de ses derniers ouvrages, Frères migrants, se fait l’héritier de sa pensée. « La mondialisation n’a pas prévu le surgissement de l’humain, elle n’a prévu que des consommateurs », écrit-il. La mondialisation se veut marché, la mondialité se vit partage ! En particulier le partage du monde et de ses richesses… Des cales négrières, nous sommes passés aux errances transfrontalières, aux naufrages en mer par notre refus de partager le monde et ses richesses. Par notre refus de nous ouvrir à l’autre, à son humanité alors que le migrant nous invite à migrer de notre confort, de nos certitudes, de notre tranquillité, de nos marchés en tout genre qui ne sont qu’accumulation de profits et non prolifération de désirs ! « Les États-nations d’Europe qui ont tant migré, tant brisé de frontières, tant conquis, dominé, et qui dominent encore », écrit Chamoiseau, « ceux-là mêmes veulent enchouker à résidence misères, terreurs et pauvretés humaines. Ils prétendent que le monde d’au-delà de leurs seules frontières n’a rien à voir avec leur monde ». L’image du migrant nous est insupportable parce qu’elle alimente l’intranquillité de nos consciences au regard de ce que nous avons fait de ce monde. Pour avoir oublié, avant tout, comme nous le rappelle avec humour le célèbre paléontologue Yves Coppens, qu’Homo sapiens, Lucy-une femme en plus, est aussi et surtout un Homo migrator !

Il y a cinquante ans, en mai 68, d’aucuns entonnaient le refrain « nous sommes tous des juifs-allemands ! ». Hier, Chattot et Hourdin les saltimbanques clamaient « Veillons et armons-nous en pensée ». Aujourd’hui, qu’avons-nous fait de nos rêves de liberté, d’égalité et de fraternité : oserons-nous encore affirmer haut et fort que « nous sommes tous des nègres-marrons ! » ? Yonnel Liégeois

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Pénélope Bagieu, une dessinatrice culottée

Dessinatrice de talent, avec Culottées, Pénélope Bagieu brosse le portrait de femmes qui ont bravé les normes sociales et marqué leur époque. En ce 8 mars, rencontre avec une auteure devenue incontournable dans l’univers de la bande dessinée.

 

 

Cyrielle Blaire – D’où vous est venue l’envie de réaliser les albums Culottées ?

Pénélope Bagieu – J’ai grandi en apprenant à me contenter du peu de modèles féminins qu’on me donnait à picorer, comme Marie Curie ou Jeanne d’Arc. L’histoire est écrite par les vainqueurs, qui sont souvent des hommes blancs. Comme si les femmes n’avaient participé à rien, qu’on oubliait leur engagement dans les combats et les mouvements populaires… Pourtant, il y en a énormément qui mériteraient à elles-seules un biopic ! Ce qui m’a vraiment touchée avec Culottées, ce sont les retours de lecteurs et lectrices très jeunes. À Angoulême, un petit garçon m’a même déclaré qu’il voulait étudier les volcans grâce à la vulcanologue Katia Krafft ! Depuis toutes petites, nous les femmes, nous avons appris à nous identifier à des héros masculins. Du coup, je suis ravie quand on me dit « mon fils a adoré Culottées ». Cela veut dire que l’album n’est plus perçu comme un livre sur des « héroïnes », mais sur des « gens cool ». Venir à bout du masculin neutre est l’objectif absolu.

 

Cyrielle Blaire – Un collectif de créatrices s’était insurgé, il y a deux ans, contre une liste 100% masculine présentée pour le Grand Prix d’Angoulême. Comment aviez-vous réagi ?

Pénélope Bagieu – Dans un premier temps, comme quelqu’un qui a intériorisé la misogynie. Je n’avais pas remarqué… Et puis cela m’a fait apparaitre tout ce qui allait de pair avec cette invisibilité des femmes dans la bande dessinée : les blagues, les petites remarques désespérantes des éditeurs, cette façon de toutes nous fourrer dans le même sac, le déni de l’influence des femmes… Alors que nous représentons un tiers des effectifs,

Co Daniel Maunoury

nous sommes toujours victimes du « syndrome de la Schtroumpfette ». Quand les jeunes générations voient que les femmes n’apparaissent pas dans les Grands Prix, cela donne l’impression que la BD n’est pas faite pour elles. Comment aspirer à devenir quelque chose qu’on ne voit pas ?

 

Cyrielle Blaire – Quelles sont les auteures de BD qui furent des références pour vous ?

Pénélope Bagieu – Marjane Satrapi, qui n’a jamais eu de Grand Prix ! Plein de gens ont découvert, grâce à Persepolis, que la BD n’était pas forcément des histoires d’aventures pour ados, mais aussi des récits forts et personnels. J’admire également beaucoup Catel, la dessinatrice d’Olympe de Gouges et Alison Bechdel, dont l’album Fun Home fut une gifle.

 

Cyrielle Blaire – Le marché de la BD est florissant. Pourtant, un tiers des auteurs vivent sous le seuil de pauvreté…

Pénélope Bagieu – On se demande où passe l’argent ! Alors que ce marché se porte si bien, c’est au minimum « étonnant » de voir qu’il y a de moins en moins de gens qui en vivent. Beaucoup d’auteurs sont obligés d’avoir un travail à côté ou bien d’arrêter la BD. On nous dit « vous vivez de votre passion, c’est déjà formidable ». Mais c’est un travail difficile qui s’exerce dans des conditions pires que précaires. La BD n’est pas subventionnée comme d’autres secteurs de la culture. Est-ce qu’on veut entretenir cette tradition française d’un pays d’auteurs ? Quand je lis que Macron se félicite à Davos que la France se soit « réconciliée avec le succès », j’ai envie de froisser le journal ! Ça veut dire quoi pour quelqu’un qui vient de perdre son boulot ? Le gouvernement est en train de tout casser, tout s’est durci. Je suis étonnée qu’on laisse passer toutes ces choses, alors qu’il y aurait largement de quoi mettre le feu. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

« Culottées, des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent ». Deux tomes, 144 p. et 168 p., 19€50 et 20€50, Éditions Gallimard.

 

En savoir plus

Pénélope Bagieu est cosignataire de la tribune « Auteurs de BD en danger ». D’après une étude menée par les États généraux de la bande dessinée en 2017, 53% des auteurs gagnent moins de l’équivalent du SMIC et 36% vivent sous le seuil de pauvreté. Le ministère de la Culture a annoncé qu’il compenserait durant un an la hausse de la CSG. Une solution non pérenne qui n’a pas rassuré un secteur déjà très précarisé.

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Fatou Diome porte plainte !

Amoureuse de l’œuvre de Montaigne, Fatou Diome apprécie aussi celles de Senghor, Gao Xingjian ou Bach. Dans Marianne porte plainte !, l’auteure brocarde les tenants d’une vision étriquée de l’identité. Rencontre

 

 

Jean-Philippe Joseph – Avez-vous craint de voir La-Marine-Marchande-de-Haine, comme vous la surnommez dans le livre, s’installer à l’Élysée, le 7 mai dernier ?

Fatou Diome – Non, ce pays est encore trop sage pour cela. La République est un corps vivant : il réagit quand il se sent menacé. Il est l’héritier de la Révolution.

 

J-P.J. – Votre roman, Marianne porte plainte !, sonne comme un coup de gueule contre la bêtise, l’ignorance et l’hystérisation autour de l’identité nationale…

F.D. – L’identité nationale, c’est la belle dont tout le monde parle, mais nul ne saurait décrire son visage. C’est une abstraction, chacun y met ce qu’il veut. L’identité, c’est se découvrir soi-même avant de se définir. Et, pour se définir, il faut connaître les autres. L’identité va de pair avec la culture et l’éducation, elle se fait grâce aux acquis de l’apprentissage. C’est aussi une devise, Liberté, Egalité, Fraternité. Sans la fraternité, je ne sais pas si les deux autres seraient possibles.

 

J-P.J. – Vous êtes née au Sénégal, vous vivez depuis 20 ans en Alsace. Comment voyez-vous votre identité ?

F.D. – Je ne la vois pas ! Je la vis. C’est comme quand vous portez un vêtement, ce sont les autres qui regardent s’il vous va bien ou pas. L’identité est une construction, une élaboration dans le temps, qui s’améliore. J’ai décidé d’écrire Marianne une nuit, alors que je regardais les infos. J’entendais François Fillon expliquer que la France n’est pas une nation multiculturelle. Je me suis dit, mais alors : qu’est-ce que je suis ? Parce que je suis aussi française, à ma façon, avec mes spécificités. J’ai repensé au ministère de l’Identité nationale, de Sarkozy, et à toutes ces choses amères qu’on entend, qui sont difficiles à digérer. Ça me polluait tellement la tête que j’ai mis entre parenthèses le roman sur lequel je travaillais. J’ai écrit Marianne d’une traite. Il fallait que j’évacue.

 

J-P.J. – Les débats se crispent aussi depuis plusieurs années autour de la religion, de l’islam, en particulier…

F.D. – On ne devrait pas avoir à parler des religions, c’est quelque chose d’intime. De même, je ne comprends pas que la laïcité puisse faire débat. Elle fait partie de notre culture historique, politique, sociale, de notre instruction civique. C’est un modus vivendi. Chacun est libre de croire dans ce qu’il veut. C’est comme les dessous chics : tout le monde peut en avoir, mais personne n’est tenu de les exhiber. Dans toute religion, il y a une partie philosophique qui est le dogme. Un dogme ne se discute pas, c’est une croyance, alors autant laisser les gens avec. Il y a d’autres choses à partager quand on rencontre quelqu’un : la musique, les livres, les voyages, la cuisine…

 

J-P.J. – En 2003, vous avez publié Le Ventre de l’Atlantique, qui racontait les rêves d’émigration d’un jeune Sénégalais. Quatorze ans plus tard, l’Europe ne parle que de se barricader…

F.D. – Un Canadien ou un Argentin blanc qui s’installe en France est un expatrié, quelqu’un qui voyage et qui est libre de le faire. Un Africain ou un Afghan ? C’est un immigré, peu importe les raisons pour lesquelles il est là. Si elle ne veut pas encourager la xénophobie, l’Europe doit changer son regard, parce que la représentation qu’on se fait de l’autre alimente le repli sur soi et le rejet. Tant que les Africains ne tireront pas eux-mêmes parti de leurs propres richesses, ils suivront le flux des capitaux vers le Nord. Celui qui part pour sa survie, qui considère que la vie qu’il a à perdre ne vaut rien, sa force est inouïe, parce qu’il n’a pas peur de la mort. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

Parcours

Née sur l’île de Niodor, au Sénégal, Fatou Diome arrive en France en 1994. Pour financer ses études, elle fait des ménages, garde des enfants, s’occupe de personnes âgées, donne des cours particuliers. Diplômée, entre autres, en littérature francophone et en philosophie, elle publie en 2001, La Préférence nationale, puis Le Ventre de l’Atlantique. À travers ses ouvrages, elle explore les thèmes de l’immigration et des relations entre la France et l’Afrique.

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