Archives de Catégorie: Pages d’histoire

Le Maîtron, nouvelle version

Historien et chercheur au CNRS, Claude Pennetier dirige l’équipe du réputé « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier ». Une œuvre monumentale qui s’étoffe avec le nouveau Maitron, « Mouvement ouvrier, mouvement social, de 1940 à mai 1968 ».

 

 

Yonnel Liegeois – En quoi ce nouveau « Maitron » se distingue de son prédécesseur, l’incontournable Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier ?

Claude Pennetier – Il ne se présente pas en rupture avec la démarche qui a présidé à l’élaboration de l’œuvre colossale du regretté Jean Maitron, disparu en 1987. Ce nouveau « Maitron » est vraiment dans la pennetiercontinuité de l’entreprise initiée dès l’origine par les Éditions de l’Atelier, anciennement Les Éditions Ouvrières. L’aventure se poursuit, certes avec un renouvellement des axes de recherche, mais le nom affiché reste le même : le Maitron ! Dans cette nouvelle série, on part de l’âge d’or du mouvement ouvrier, celui des années 50, pour élargir notre regard aux diverses facettes du mouvement social. En dialoguant avec les acteurs du mouvement associatif sur la question de l’école, par exemple, de l’éducation populaire, du féminisme, du tourisme social… Jusqu’en 1968, cette période de l’histoire se caractérise comme un grand moment du mouvement revendicatif. Avec ce nouveau titre, « Mouvement ouvrier, Mouvement social », certes on systématise une approche, mais elle fut toujours présente dans le Dictionnaire.

Y.L. – Quels sont les méthodes de travail, les choix éditoriaux qui ont présidé à cette nouvelle édition ?

C.P. – La marque de fabrique perdure : qu’il s’agisse de l’ancien ou du nouveau, le Maitron demeure le fruit d’un travail collectif. Avec un groupe d’une cinquantaine d’auteurs, et plus de trois cents collaborateurs organisés en équipes régionales pour valoriser le travail, redonner place et vie à ces hommes et femmes souvent peu connus qui ont contribué à faire l’histoire au quotidien… Cette nouvelle approche éditoriale nous permet toutefois de rentrer dans un parcours un peu plus complexe avec la prise en compte de mémoires diverses. Celle des guerres coloniales, celles des acteurs de mai 68 marqués par l’épisode de la guerre d’Algérie… C’est en quelque sorte, par biographies interposées, une réflexion approfondie sur les clivages intergénérationnels : quid de la génération de la Résistance ? Celle d’Algérie, celle de tous les mouvements anti-colonialistes ?  D’où le regard plus aiguisé que nous portons sur le mouvement culturel de cette époque là, qu’il soit littéraire, cinématographique ou théâtral : il véhicule d’une autre façon les valeurs et idéaux dont ces militants étaient porteurs.

Y.L. – Si le « maître » et penseur de cette entreprise hors du commun débutée en 1955, n’est plus, on ne peut dire que le Maitron soit moribond ?

C.P. – Bien au contraire ! Une nouvelle fois, les organisations syndicales à l’unanimité ont salué la sortie de ce nouveau « Maitron ». Toutes, de la CFTC à la FSU, en termes élogieux, la CGT pour sa part saluant « la diversité des biographies qui rendent compte d’un quart de siècle de luttes pour le progrès social, la libération des peuples, la paix et la démocratie »… Grâce à Jean Maitron, a soufflé sur la recherche historique un esprit nouveau. D’abord parce qu’il est parvenu à donner place et autorité à l’histoire du mouvement ouvrier au cœur même de la recherche universitaire, ensuite et surtout parce qu’il a initié une nouvelle façon de réfléchir à l’Histoire qui ne se contentait plus d’être maitronl’histoire seule des grands noms ou des grandes figures. Maitron est un personnage d’une stature comparable à celle de Langlois : sauver de l’oubli grâce au dictionnaire tous les noms des acteurs du mouvement ouvrier, sauver de la perte grâce à la Cinémathèque française tous les films, petits ou grands. Enfin, modernité oblige, le Dictionnaire de papier s’enrichit désormais d’une édition cédérom en perpétuelle réactualisation. Une version qui triple, parfois quintuple presque la quantité de biographies répertoriées dans chaque volume, avec une riche iconographie, une série d’outils en prime. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Le Maitron, « Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier mouvement social, de 1940 à mai 1968 » comprend douze volumes.  Ce nouveau « Maitron » s’inscrit dans la précédente collection de 44 tomes parus et rassemblant 110 000 biographies de militants connus ou inconnus qui ont fait le mouvement ouvrier depuis la Révolution française.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire

Koltès, ou l’humanité en péril

Il y a près de vingt-cinq ans déjà, c’était le 15 avril 1989, Bernard-Marie Koltès quittait le devant de la scène… Un grand dramaturge, trop tôt disparu, dont les planches françaises et internationales ne cessent de monter les œuvres.

 

Emporté par le sida à l’âge de 41 ans, au sommet d’une notoriété enfin reconnue par ses pairs, le dramaturge aurait sûrement été surpris de l’ampleur de l’événement qui koltes4fut organisé en 2009 par sa ville natale : l’intégralité de ses textes lus ou joués par les plus grands noms de la scène française et européenne ! Si Koltès ne fut jamais un fervent défenseur de sa terre de naissance, c’est peu dire combien son œuvre rayonne aujourd’hui bien au-delà de Metz, au-delà de la ville – citadelle ou de la ville – garnison selon les clichés en usage. Venues d’Europe de l’Est, d’Espagne et de France, mais aussi d’Afrique, de multiples compagnies s’étaient à l’époque donné rendez-vous en ce lieu, sous la houlette de Michel Didym, le directeur artistique de l’événement et aujourd’hui  directeur du CDN Nancy-Lorraine, pour faire entendre en de multiples langues colorées le verbe “ koltésien ” déjà largement ouvert au mélange des idiomes.

En 1999 déjà, Michel Didym avait tenté et osé un premier hommage à l’enfant de Metz en proposant cinq textes du “ poète des marges ”, comme certains commentateurs surnomment Bernard-Marie Koltès. “ Metz et Koltès, c’est une grande histoire, presque une histoire de légende ”, souligne le metteur en scène, “ puisque d’aucuns ont pu affirmer que Metz le détestait, et réciproquement ”. Était-il le “ Messin malgré lui ” ? Koltès a vécu plein de belles choses ici, plein d’expériences théâtrales durant sa jeunesse, il ne faut jamais l’oublier. Avant sa rencontre avec Maria Casarès, prodigieuse dans la Médée mise en scène par Jorge Lavelli à Strasbourg… Certes un père militaire, de droite évidemment, des études dans un lycée, de droite évidemment : c’est la vie de province en fait, et qui aime bien châtie bien ”, commente sans fioriture Michel Didym.

De l’Est étouffant sous les conformismes sociaux et familiaux, Koltès tourne très vite son regard ailleurs, vers le grand Ouest, celui de l’Afrique puis des Amériques. Au koltestraumatisme des guerres d’Indochine et d’Algérie vécues par un père officier, s’ajoutent au fil de ses voyages la critique acérée d’une société dont le fils honnit les codes, un regard toujours plus exacerbé sur ces colons et blancs, “ exploiteurs et racistes ”. De cette expérience, surgiront deux textes flamboyants, éblouissants dans leur âpreté et leur radicalisme, “ Le retour au désert ” et “ Combat de Nègre et de chiens ”. Une pièce qui fait fureur en 1983 sur le plateau du théâtre de Nanterre-Les Amandiers : pour inaugurer sa prise de fonction à la direction du lieu, Patrice Chéreau a décidé d’ouvrir la saison avec cette œuvre et cet auteur méconnu des spécialistes et du grand public. Un triomphe qui attire les foules et divise la critique dans une nouvelle bataille d’Hernani… En tout cas, le “ Combat ” ne laisse personne indifférent et fait rage en coulisses. D’emblée, Koltès imposait sur scène les personnages récurrents à l’ensemble de son théâtre : les noirs et les arabes, les exploités et les prolétaires, les parias et les exclus de la société, les truands et les prostituées, les “ serial killer ” et les dealers. “ Une œuvre scandaleuse ”, selon François Koltès, le frère de l’écrivain qui veille sur l’héritage littéraire, “ parce qu’elle évoque tous ceux qui n’ont pas leur place dans ce monde ”.

Koltès aujourd’hui, l’un des dramaturges français les plus traduits et les plus joués koltes2dans le monde ? c’est la “ déflagration ” selon le mot de Didym. “ À travers cette intégrale, je voulais montrer cette richesse inouïe et cet intérêt majeur à entendre un auteur dans ses balbutiements autant que dans sa complexité ”. Un dramaturge qui mêle les formes et les genres, du drame bourgeois au cantique des cantiques, de la tragédie à l’absurde, du pathétique au comique… Dans “ Une part de ma vie ”, le recueil des entretiens qu’il accorda à la presse écrite, Koltès manie la contradiction avec jubilation, exposant surtout son point de vue, sévère et parfois désabusé, sur l’état du monde et de notre société. Avec cependant cette conviction de fond qu’il ne reniera jamais : “ être capable toute ma vie de prendre des risques et ne jamais vouloir m’arrêter en chemin… ”. Et d’écrire à sa mère tant aimée, en 1968, alors qu’il est à la veille de se mettre au service du théâtre, “ je crois en avoir pesé tous les dangers, en avoir mesuré les “ inconvénients ”. Et pourtant, je prends ce risque avec bonheur, malgré le gouffre qui me guette si j’échoue… Je le sais. Mais pour cela, vais-je renoncer à l’espoir d’une vie pleine à déborder, d’une raison de vivre au sens plein du terme ? Renoncerai-je à tout ce que je peux apporter, si minimum cela soit-il, à tant de gens ? ”.

Koltès ne renoncera jamais. Malgré les difficultés du passage à l’écriture, malgré les soucis financiers et domestiques de l’existence, malgré les incompréhensions et contre-sens que suscite souvent son travail, soutenu au fil de son itinéraire par des hommes d’exception : Hubert Gignoux et le TNS de Strasbourg, Lucien Attoun et le Théâtre Ouvert à Paris, Patrice Chéreau et les Amandiers de Nanterre… Pour composer au final, d’une pièce à l’autre, cette symphonie tragique de l’existence qui touche autant au cœur qu’au ventre. Qui bouscule, interroge, provoque, pervertit et koltes3sublime tout à la fois et l’homme et son destin… Le théâtre de Koltès tient autant de la vie réelle que fantasmée. Une subversion des codes, donnant parfois l’illusion d’ennoblir la bassesse et d’engrosser les valeurs, pour placer chacun devant ses choix de vie.  Tenant haut le beau et le pur au cœur de la noirceur absolue, presque une nouvelle mystique laïque, “ le tout porté par une langue magnifique, lyrique et sauvage comme peut l’être notre temps ”, ainsi que le note avec justesse Brigitte Salino dans la première biographie consacrée à Koltès. Du théâtre d’exception, autant à lire qu’à voir. Yonnel Liégeois

À lire : “ Une part de ma vie, entretiens (1983-1989) ”, de B.M. Koltès (Éd. De Minuit, 155 p., 11,45 €). “ Bernard-Marie Koltès ”, de Brigitte Salino (Stock, 352 p., 21,50 €). “ Pour Koltès ”, de François Bon (Les Solitaires Intempestifs, 76 p., 8,99 €).

 

 

Un homme, une ville

“ C’était la première fois, en 2009, que la ville de Metz célébrait l’enfant du pays avec une telle envergure ”, souligne Antoine Fonte, le maire-adjoint à la culture. Pour l’élu de gauche, ancien sidérurgiste et militant syndical à la CGT, l’événement marque une véritable rupture avec l’équipe municipale précédente et concrétise l’évolution de sa ville dans une politique de démocratisation culturelle. “ Koltès ? Un humaniste, un antiraciste, un subversif dans ses écrits et sa vie… En remettant un auteur aussi riche au devant de la scène, Metz bascule enfin dans une autre époque, celle de la modernité. Metz s’affiche comme une authentique ville ouverte : une ouverture au champ des possibles entre lien social et proposition culturelle, une ouverture au spectacle vivant et à l’art sous toutes ses formes ”. Y.L.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rideau rouge

Algérie, un douloureux passé selon Mauvignier

Ils sont cousins et copains d’enfance, « Des hommes », selon le titre du roman de Laurent Mauvignier : Rabut et Bernard dit « Feu de Bois » parce qu’il sent moins « la rose que le feu de cheminée ». Un récit captivant

 

mauvignierAvec les voisins et amis, ils se retrouvent aujourd’hui en la salle des fêtes du bourg. Pour célébrer le départ à la retraite de Solange, la sœur de Bernard, celui que l’on n’appelle plus de son prénom depuis son retour au pays. Un jour de fête qui se transforme en cauchemar lorsque Bernard tend son cadeau : un superbe bijou. Personne ne comprend l’initiative du teigneux, alcoolique et « mal lavé ». A ses tentatives d’explication, hésitant et bafouillant, il ne trouve en face de lui que morgue, quolibets, paroles et regards de mépris.

Cinquante après « La question », le terrible témoignage d’Henri Alleg sur la guerre d’Algérie paru en 1958, les Éditions de Minuit récidivent avec « Des hommes » de Laurent Mauvignier. Pas un document cette fois, mais une fiction qui, à mots couverts, brise le silence sur les fractures et blessures intimes de ces hommes qui ont combattu le « fellagha » au nom de la raison d’État. Presque dans un geste de désespoir ce soir-là, plus que de vengeance ou de racisme, « Feu de bois » va commettre le geste de trop : agresser le seul homme maghrébin du village, et sa famille. Un acte inexcusable, l’acte pourtant qui révèle peut-être le mieux et le pire de tout ce qu’il a enfoui et subi depuis quarante ans, sans jamais ne pouvoir le dire et s’en libérer… Rabut se remémore alors ses vingt – huit mois de service militaire, en compagnie de son cousin, dans la banlieue d’Oran : la traque, la peur, la mort, la torture. Et l’impossibilité d’en parler à quiconque depuis leur retour à la vie civile malgré les cauchemars, les traumatismes, et ce constat qui hante leur conscience, les brûle et les détruit à petit feu jour après jour, « Feu de bois » et lui : « Quels sont les hommes qui peuvent faire ça ? Pas des hommes qui peuvent faire ça. Et pourtant, des hommes ».

Comme dans son précédent roman « Dans la foule » où Mauvignier narrait le destin tragique d’individualités à l’heure du drame collectif du Heysel lors d’une finale de Coupe d’Europe de football, le romancier trempe sa plume dans la tragédie collective franco-algérienne pour traquer l’intime, le non-dit chez des individus marqués à jamais par ce qu’ils ont fait, vu et entendu. Un roman poignant, écrit en phrases saccadées où les mots crépitent et touchent. Comme les balles sifflant dans les dunes, comme le déclic de cet appareil photo figeant à jamais le visage d’enfant de Fatiha. À lire absolument. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire

Le krach de 1929 selon Evans, Klein et Terkel

Les Américains semblent vivre dans l’euphorie quand survient le krach de 1929. En moins d’un an la crise s’étend, semant misère et chômage et entraînant dans son sillage l’économie mondiale. Un mécanisme qui, huit décennies plus tard, semble fort actuel.

 

Quatre-vingts ans se sont écoulé, mais les images restent. Celles de Walker Evans, Russell Lee, Gordon Parks (photographe noir qui deviendra réalisateur, notamment du célèbre «Shaft») ou Dorothea Lange. Pionniers du documentaire américain, ils font partie de ces douze photographes dont le concours a été sollicité lors de la Grande Dépression par la Farm Security Administration afin de défendre la politique agricole dans le cadre du New Deal – le vaste programme de réformes lancé par le président Franklin D. Roosevelt – nous donnant à voir les ravages de la crise des années 30 sur les populations des États-Unis. Mais la photographie ne sera pas le seul témoignage de cette terrible période d’une dépression économique sans précédent qui ravagera les États-Unis puis le reste du monde. Le journalisme, la littérature, le cinéma s’en saisiront avec, notamment, des œuvres marquantes telles « Louons maintenant les grands hommes – Alabama : trois familles de métayers en 1936 », livre du photographe Walker Evans et du journaliste James Agee ou, en 1939,  « Les raisins de la colère » de John Steinbeck adapté au cinéma l’année suivante par John Ford.

ZinnPour évoquer les cause du krach de 1929, crise boursière qui se déroula à la Bourse de New York entre le jeudi 24 octobre et le mardi 29 octobre, relisons l’historien américain Howard Zinn. « Le krach boursier de 1929, qui marqua le début de la Grande Dépression aux États-Unis, fut directement provoqué par des spéculations sauvages qui, manquant leur coup, entraînèrent toute l’économie avec elles ». Dans son analyse, l’économiste John Galbraith rappelait que derrière cette spéculation il y avait également le fait que, dans son ensemble,« l’économie était déjà fondamentalement malade », dénonçant notamment la mauvaise répartition du revenu. « Près d’un tiers du revenu global individuel était alors aux mains des 5 % les plus aisés de la population », souligne Zinn.

L’euphorie de la « nouvelle ère » des années 1927-1929 n’est pas sans rappeler la « nouvelle économie » des années 2000 et la politique d’argent facile qui alimentait à la hausse le marché boursier. La confusion entre banques commerciales et banques d’affaires, les procédés de vente à terme nourrissant l’euphorie financière, l’absence de transparence et la spéculation débridée des traders d’alors se révélèrent fatales et n’eurent d’égal que l’aveuglement qui précéda la chute … Le Wall Street Journal, le 4 janvier 1929, osait écrire qu’ « aucune année n’a jamais commencé dans des conditions économiques plus saines ». Or, entre 1922 et 1929, le gouffre des inégalités s’était creusé puisque 0,1 % des familles gagnaient autant que les 42 % les plus pauvres…

Dans les années qui précédèrent le krach boursier, les mouvements de protestation, dus à des inégalités criantes et au mépris des autorités, s’étaient multipliés. Dans sa remarquable « Histoire populaire des États-Unis », Howard Zinn en cite des exemples éloquents. Élu de East Harlem au milieu des années 1920, Fiorello La Guardia fut interpellé par ses administrés sur le prix élevé de la viande. Lorsque l’élu demanda au secrétaire d’État à l’agriculture, William Jardine, de mener une enquête sur ces prix excessifs, il reçut en réponse de Jardine une brochure expliquant comment utiliser la viande de façon économique… En 1928, après avoir visité les quartiers les plus pauvres de New York, « je ne pensais pas possible qu’une telle misère existât réellement », déclara le même La Guardia. En 1922, les mines de charbon et les chemins de fer se mirent en grève, et un sénateur du Montana témoigna des « récits déchirants au sujet des femmes expulsées de leurs logements par les compagnies minières ». En 1922, les ouvriers immigrés des industries textiles du Rhode Island déclenchent une grève qui échouera, mais qui fera naître une vraie conscience de classe. Au printemps 1929, après que les patrons du textile aient délocalisé leurs industries vers le Sud pour trouver une main d’œuvre qu’ils pensaient plus docile chez les Blancs pauvres, la grève éclatait en Caroline du Sud et du Nord et le Tennessee. Horaires écrasants, salaires de misère virent naître de nouveaux syndicats dirigés par les communistes, syndicats qui admettaient tous les travailleurs quelle que soit la couleur de leur peau.

Parmi les témoignages de la Grande Dépression recueillis dans l’ouvrage « Hard Times », l’un éclaire particulièrement la question raciale aux Etats-Unis, celui de William L. Paterson. « Ma mère est née esclave en 1850. Mon père était un Indien des Caraïbes », y raconte-t-il. Paterson étudiera le droit, voyagera, reviendra à New York où il intègrera le principal cabinet juridique noir de la ville et s’intéressera à l’affaire Sacco et Vanzetti. « Je me demandais à quoi ça servait de faire du droit si on ne s’impliquait pas dans les questions sociales ». Il rencontre des militants, abandonne le droit et rejoint le parti communiste. Il évoque avec acidité certaines mesures de la politique du New Deal, dont la similitude avec les mesures prises lors de la crise actuelle sont frappantes : « Roosevelt, de façon très habile, a mené à bien un programme où l’on donnait quelques centaines de dollars aux travailleurs et des millions aux banques, aux chemins de fer et à d’autres industries ». Jean-François Jousselin

 

A lire et découvrir :

Publié aux États-Unis en 1970 puis réédité en 1986 et 2009, « Hard Times », ce livre fleuve rassemblant des centaines d’interviews réalisées par le journaliste Studs Terkel entre 1968 et 1970, est pour la première fois traduit en français. On y découvre une Amérique déboussolée, saisie par la détresse, dont des millions d’habitants sombrent brutalement dans la misère. On y entend des fermiers en colère qui préfèrent détruire leurs récoltes plutôt que de les vendre à des prix misérables aux trusts de la distribution. Des chômeurs jetés sur les routes à la recherche d’un peu de pain. Des syndicalistes qui racontent les premières grèves dans l’automobile. On y rencontre aussi des racistes et des spéculateurs, sans regrets ni remords, qui parlent de leur métier de « charognards ». Ou encore un toujours membre du conseil d’administration de General Motors qui s’emporte, à 94 ans, contre la passivité des autorités d’alors face aux occupations d’usines : « Ils auraient dû leur dire « arrêtez-ça. Sortez de là ou on tire ». Et s’ils n’avaient pas obéi, il aurait fallu leur tirer dessus ». Bref, on y voit la lutte des classes exposée sans fard dans une Amérique d’avant. D’avant la seconde guerre mondiale, d’avant MacDo, d’avant Google. Des souvenirs concrets qui font étrangement écho à la situation d’aujourd’hui.

« Pourquoi les crises reviennent toujours », de Paul Krugman.

« Le krach de 1929 », de Maury Klein.

 

Chronologie :

24/10/1929 : Jeudi noir à Wall Street, en une matinée le Dow Jones recule de 22,6%.

1930-1932 : 773 banques font faillite, le taux de chômage grimpe à 24,9 %

08/11/1932 : F.D. Roosevelt est élu président des Etats Unis avec 57 % des voix.

05/07/1935 : Les salariés obtiennent le droit, au niveau fédéral, de créer des syndicats.

14/08/1935 : Première mise en place d’une sécurité sociale et d’une retraite par répartition.

Octobre 1935 : Scission syndicale et naissance du CIO (Congress of Industrial Organisation).

03/11/1936 : Roosevelt est réélu avec 61% des voix, il l’emporte dans 46 des 48 États.

25/06/1938 : Réduction de la durée du travail à 44 heures par semaine et création d’un salaire minimum.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire

L’octobre algérien d’Hamelin

Judith et Octavio habitent le même quartier populaire d’Oran, en cette Algérie des années cinquante que dépeint Lancelot Hamelin dans « Le couvre-feu d’octobre« , son premier roman. Avant qu’ils n’embarquent pour Paris, sur l’autre rive de la Méditerranée.

 

 

Des enfants de colons jeunes et insouciants qui, entre peurs et audaces,  s’éveillent sous le soleil ardent aux premiers émois du cœur et du corps. Jusqu’à cette année 1955, où le jeune homme embarque pour la métropole en vue de poursuivre des études universitaires à la capitale. Sans ne rien oublier des senteurs et odeurs de la casbah, sans que ne s’efface de son souvenir le visage de la jeune fille aimée alors qu’il apprend son mariage avec son frère aîné…

HemelinUne douleur, une blessure radicale qu’il transforme en rupture définitive avec sa terre d’origine et sa famille, se perdant dans de folles nuits parisiennes, côtoyant les militants communistes fermement convaincus d’un avenir possible pour une Algérie française, s’engageant surtout de plus en plus activement dans les réseaux du FLN, jusqu’à devoir rejoindre la clandestinité au cœur même du bidonville de Nanterre… Les aléas de la vie, maladie et trahison, le contraignent un jour à trouver refuge chez Judith et son frère installé lui-aussi à Paris, gendarme et fervent activiste de l’O.A.S.

Avec « Le couvre-feu d’octobre », son premier roman, Lancelot Hamelin mêle les époques, les temps et les genres, l’hier et l’aujourd’hui, pour enraciner son récit dans un authentique bouleversement des mondes et des valeurs, dans un incroyable charivari des corps et des cœurs. Entre la grande et la petite histoire, guerre urbaine et conflit fratricide, douleur et compassion, aux plus près des événements l’auteur nous donne à décrypter une double tragédie, sociale et familiale : l’aveuglement de deux communautés dans un absurde conflit sur le territoire national, l’affrontement de deux frères aux choix humains et idéologiques radicalement opposés. Une immersion totale dans une guerre qui n’a pas encore dit son nom sur fond d’amour, même blessé ou contrarié, pour une même femme, pour une même terre de l’autre côté de la Méditerranée… Un superbe roman, aux pages poignantes lorsqu’il nous décrit la misère du bidonville, la terrible répression qui s’abat sur les Algériens de France, l’audace des combattants du FLN. Et tout aussi flamboyantes et incandescentes pour nous conter, à l’orée d’une mort annoncée, les errances coupables et l’amour retrouvé d’Octavio dans une ultime confession qui ne révèlera son statut qu’aux dernières pages de l’ouvrage. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Pages d'histoire