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Mai 68 : Étienne Balibar, de la pensée sous les pavés

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture clôt en compagnie du philosophe Étienne Balibar. Professeur émérite de l’université Paris X-Nanterre et ami de Louis Althusser, il est un contemporain des Bensaïd, Foucault, Linhart et Rancière, cette pléiade d’intellectuels qui ont marqué la pensée du XXème siècle. Un entretien de haute teneur où le philosophe tente de dégager le sens des événements de Mai 68, pour aujourd’hui et demain.

 

 

Yonnel Liégeois – Philosophe et penseur reconnu, spécialiste de Marx et fils spirituel de Louis Althusser, que faisiez-vous au moment où éclate Mai 68 ?

Étienne Balibar – À cette époque, j’occupe mon premier poste d’enseignant au lycée de Savigny-sur-Orge. Je n’y resterai que deux ans, pour ensuite être nommé assistant à l’université Paris 1- La Sorbonne. Entre les deux, se situe l’épisode de Vincennes. Dès la fin des événements de 68, Edgard Faure, un fin limier de la politique et nouveau ministre de l’Éducation nationale, avait suggéré la création d’un centre expérimental à Vincennes. En plein bois, sur un terrain de l’armée… Avec l’objectif louable de permettre à des non-bacheliers d’entamer des études universitaires, avec l’idée aussi de créer un abcès de fixation : il avait fait appel à une large majorité d’enseignants de gauche, concentrant là tous les courants gauchistes, socialistes et communistes, la poudrière en quelque sorte ! Et Michel Foucault, chargé d’organiser la section philo, avait voulu recruter un échantillon de la Nouvelle Philosophie, structuraliste et marxiste : Châtelet, Deleuze, Serres, Bensaïd, Badiou, Rancière, Judith Miller… J’ai répondu oui à sa sollicitation, mais je n’ai tenu qu’un seul séminaire. Très vite, je me suis fatigué des batailles quotidiennes, coincé entre les maoïstes qui réglaient leurs comptes avec Althusser par personne interposée et les communistes qui me reprochaient mes aventures gauchisantes !

 

Y.L. – Entre-temps, vous avez eu tout loisir de monter sur les barricades ?

É.B. – Non, je n’ai pas fait les barricades, je n’étais déjà plus de cette génération mais, habitant Paris, j’ai fait toutes les manifestations, oui bien sûr… je me souviens que les élèves de Savigny voulaient faire comme ceux des grands lycées parisiens : l’occupation permanente. Or, c’était le printemps, l’établissement était situé dans un grand parc et nous craignions quelques débordements de leur libido ! Il y avait aussi en ville des commandos musclés qui voulaient forcer les grilles pour rétablir l’ordre… Avec quelques collègues, nous avons un peu joué double jeu : « D’accord pour remplacer les cours par débats et meetings, mais le soir il est plus confortable de rentrer dormir chez vous et de nous rendre les clefs que nous vous remettrons chaque matin… ». Les élèves ont acquiescé mais le proviseur, un administrateur d’une intégrité absolue à qui je rends hommage, ne nous l’a jamais vraiment pardonné !

 

Y.L. – Avez-vous perçu des signes avant-coureurs de l’explosion sociale à venir ?

É.B. – Non, pas plus moi que les autres, même si le contexte national et international était agité ! Les générations présentes ne se rendent plus compte de la concentration des événements dans le temps. Pourquoi les syndicats et la population se sont-ils solidarisés avec les étudiants contre les violences policières ? Nous sommes à quelques années de la fin de la guerre d’Algérie : lorsque les Parisiens voient les Brigades spéciales se déployer boulevard Saint-Michel et à la Sorbonne, le tableau ravive de mauvais souvenirs. En outre, nous arrivons à la fin d’un cycle, l’exaspération envers le gaullisme atteint son paroxysme. Heureusement que le sinistre Papon n’était plus préfet de police, sans vouloir encenser Maurice Grimaud (Un préfet en état d’alerte, ndlr), son calme et sa prudence ont sûrement évité un bain de sang.

 

Y.L. – Et les intellectuels, alors, s’engagent aussitôt ?

É.B. – Quand il s’est créé une sorte de « Commune » au Quartier latin, les intellectuels de toutes générations y ont très vite participé. Comme dans tout le pays, on a assisté à une extraordinaire libération de la parole, on a échangé jour et nuit expériences, revendications, utopies. Mon grand souvenir ? Fin mai ou début juin, je reçois un coup de fil de Jacques-Alain Miller, alors assistant à l’université de Besançon. « La révolution a commencé », m’affirme-t-il au téléphone, « nous venons de créer le premier Comité d’action commun qui rassemble les étudiants et les salariés de la Rhodiaceta… ». Je me suis dit qu’il fallait aller voir de plus près. Avec Pierre Macherey et deux de ses étudiants, nous avons récupéré les jerricanes d’essence nécessaires et traversé la France en Dauphine Renault. Une expédition… Las, à notre arrivée, la révolution était terminée, le soviet n’avait pas tenu plus d’une journée (rires) ! Par la suite, j’ai beaucoup réfléchi à l’événement. Dans mon quartier, se trouvaient deux usines, la Thomson et la Snecma… Pas des forteresses comme Billancourt, mais deux grosses boites tout de même : avec les drapeaux rouges qui flottaient partout, on pouvait discuter à la porte mais pas question d’y pénétrer, protéger l’outil de travail était la consigne générale ! Quoiqu’on en dise, en dépit de la fraternisation, demeurait un « habitus de classe » qui révélait une différence de perception et d’objectifs. Cette anecdote m’amène à la question de fond : Mai 68 était-il une révolution ? Georges Séguy, le secrétaire général de la CGT à cette époque, a confessé un jour qu’il avait « songé à prendre le pouvoir » en mai, mais il a réaffirmé dans la foulée « la situation n’était pas révolutionnaire ». Il a sûrement raison, mais encore faut-il s’entendre sur le sens que l’on donne au mot révolution. Peut-être était-il en train de changer ! Mai 68 n’est pas qu’un jeu, ce sont aussi des enjeux. D’une part, il y a la jeunesse, y compris toute une partie de la jeunesse ouvrière qui pense qu’il faut enfin mettre les actes en accord avec les discours, d’autre part des appareils syndicaux qui réfléchissent les luttes sociales en termes traditionnels, marxistes ou non, dans une interaction complexe avec les décisions de la base. Quant aux dirigeants communistes ou socialistes, ils se marquent à la culotte et calculent en fonction de leur rivalité politique. L’un des enjeux de 68 est là : une sorte de feu d’artifice des espérances révolutionnaires de tout le siècle, celles d’Octobre 17, du Front Populaire et des luttes de libération nationale, greffées sur une crise sociale qui tout d’un coup se généralisait et se radicalisait en raison de l’autoritarisme du pouvoir. Cela s’est joué beaucoup dans l’imaginaire mais, derrière la rhétorique, il y avait le profond désir d’une autre façon de faire de la politique.

 

Y.L. – Selon vous, faut-il traduire ce « feu d’artifice » en termes de lutte des classes ou de conflit de générations ?

É.B. – À mes yeux, la réalité est plus complexe. D’abord, parce que ces deux approches se mêlent dans les deux groupes identifiés, étudiants et travailleurs, et plus généralement dans toute la population française… Ensuite, parce que nous sommes en face d’une vraie contradiction à résoudre. Ce sont deux logiques qui se confrontent. D’un côté, celle qu’incarne la CGT, et qui se justifie pleinement dans la perspective d’une amélioration de la situation des salariés, pas seulement des augmentations de salaire mais des conditions de travail, des droits nouveaux. Elle vaut aussi pour d’autres couches sociales, y compris les étudiants jetés dans une université de masse improvisée, manquant de moyens, où la sélection se fait sur des critères de classe, comme l’avaient montré Bourdieu et Passeron. De l’autre, la logique anti-autoritaire et anti-hiérarchique, celle que Michel Foucault a le mieux formalisée plus tard : la contestation de tous les rapports de pouvoir à l’école et à l’université, à l’entreprise, dans la famille comme dans les partis et les syndicats, voire dans l’Église. Au final, une remise en cause des grandes catégorisations de l’humain sur lesquelles reposent les institutions traditionnelles : le masculin et le féminin, le manuel et l’intellectuel, le normal et l’anormal. C’est pourquoi on ne peut pas réduire Mai 68 à une contestation individualiste, voire « hédoniste », comme on le fait souvent. C’est par exemple la vision de Régis Debray. L’aspect anarchiste de 68 aurait été une façon d’aller au-devant de ce que la société de consommation exigeait : détacher l’individu de toutes les hiérarchies, de toutes les solidarités, fabriquer le citoyen consommateur et jouisseur. Je préfère l’analyse de Foucault : il dit très clairement que la notion-même d’individu a été remise en question. De manière tendue et contradictoire certes, prise entre la recherche d’autonomie et le besoin de communauté, l’aspiration à de nouvelles relations égalitaires… À des degrés divers, ces deux logiques ont traversé les mêmes individus, qu’ils soient étudiants ou travailleurs. Je crois bien que c’est cela qui a été vécu comme situation « révolutionnaire » : la rencontre des mondes du travail et de la culture avec leurs intérêts propres autour d’une même aspiration à changer la vie.

 

Y.L. – Que pensait et disait Louis Althusser, au cœur de ce grand bouillonnement d’idées ?

É.B. – Althusser a pris Mai 68 en pleine figure comme tout le monde, et plus que tout le monde ! Peut-être son influence a-t-elle contribué à préparer l’événement, mais il en fut profondément désemparé. En outre, il ne faut jamais oublier que c’était un homme fragile et malade avec des problèmes psychologiques qui, tragiquement, deviendront des problèmes psychiatriques. Il a donc vécu 68 à l’hôpital, où d’ailleurs il se passait aussi pas mal de choses. Avec la publication de Pour Marx et Lire le Capital dans les années soixante, sans être le penseur ou le philosophe officiel du PCF, il avait initié de grands débats dans et autour du parti. Mais, en 66, il avait publié un article anonyme sur la révolution culturelle chinoise dans les Cahiers marxistes-léninistes et certains dirigeants maoïstes, qui furent ses élèves – dont Robert Linhart le plus brillant d’entre eux-, espéraient le rallier à leur cause. Althusser était écartelé entre sa fidélité au « parti de la classe ouvrière » et sa recherche d’une « nouvelle pratique de la politique ». Bien longtemps après, j’ai cru comprendre ce qui s’était passé dans sa tête. Imprégné d’une vision quasi messianique de la révolution, il considérait la scission du mouvement communiste comme le drame absolu. Il pensait que l’URSS avait trahi le marxisme au profit de « l’économisme » et de « l’humanisme » et jouait dans le monde un rôle conservateur, sans pour autant faire de la Chine le modèle idéal. Son rêve ? Jouer un rôle, aussi minime soit-il, dans la réunification du communisme… D’où ses contacts avec les deux écoles de pensée les plus vivantes de chaque bord, les communistes italiens et ses jeunes élèves maoïstes. J’ai relu ces jours-ci le texte qu’il a publié un an après 68 dans La Pensée, une « Réponse à Michel Verret à propos de Mai étudiant ». C’est parfois pénible, bien que certains propos ne manquent pas de résonance aujourd’hui. Je crois que ce qu’Althusser a dit de mieux sur Mai 68, il l’a exprimé indirectement, après coup, dans des textes en partie inachevés. Il a cherché un développement de la théorie marxiste où la sphère idéologique, les mécanismes inconscients de la domination culturelle, de l’assujettissement des individus, s’articulent à la production, à l’exploitation et à la lutte des classes. Étonnamment, c’est ce que retiennent bon nombre de philosophes critiques, en particulier aux États-Unis.

 

Y.L. – Le marxisme en mal d’inspiration, le maoïsme en voie d’extinction, le néolibéralisme en pleine extension : est-ce la fin programmée, si souvent annoncée, des idéologies ?

É.B. – De manière brutale, je dirai d’abord que Mai 68 sonne la fin d’une certaine idée du socialisme, dans sa variante étatique dictatoriale aussi bien que dans sa variante social-démocrate. Mais on a mis vingt ans pour s’en rendre compte, à travers des expériences dramatiques ou décevantes. En France l’union de la gauche, avec ou sans programme commun, a essayé de récupérer l’énergie de Mai 68 et de réaliser une partie de ses objectifs, mais en tournant le dos à son questionnement de fond sur la démocratie et la société. Pendant ce temps-là, comme l’ont bien montré certains sociologues, le capitalisme a su tirer les leçons de la « critique » pour perfectionner le management. Je sais que je prends des risques : « Si c’est la fin du socialisme, c’est donc le triomphe du libéralisme », va-t-on me rétorquer ! À court terme, on ne peut le nier. Mais en réalité, c’est tout autant la fin du libéralisme. D’où les incertitudes qui sont les nôtres sur l’avenir social et politique… Avec le recul, je crois que la levée de l’hypothèque socialiste a ouvert le champ à d’autres possibles. Nous vivons et pensons toujours dans cet ébranlement qui a affecté le monde entier. Le marxiste américain Immanuel Wallerstein parle du déclin des vieux « mouvements anti-systémiques », et de l’émergence d’un nouvel esprit révolutionnaire qu’il appelle « l’esprit de Porto Allegre », autrement dit l’altermondialisme. Faut-il pour autant renoncer à la notion d’un internationalisme de classe ? Je suis tenté de dire qu’il faut les deux, et d’autres noms encore, pour exprimer un problème non résolu : celui d’une convergence entre mouvements d’émancipation, enracinés dans des luttes nationales et transnationales, qui s’attaquent à toutes sortes de structures d’exploitation et de pouvoir, mais dont aucun n’absorbe les autres. Le grand mot d’ordre de Mai 68 ne fut pas « prenons le pouvoir pour engager la transition au socialisme » mais « expérimentons la liberté et l’égalité ici et maintenant ». D’une certaine façon, c’est le communisme ! Les expériences autogestionnaires des années suivantes, comme Lip, en témoignent de façon émouvante. Mais ce qu’on mesure aussi avec le recul, c’est que les conditions économiques étaient moins dures, elles écrasaient moins qu’aujourd’hui les possibilités de résistance et de solidarité.

 

Y.L. – D’où votre élaboration de concept novateur, « l’égaliberté » ?

É.B. – Ce n’est pas nouveau, c’est un vieux concept hérité de la démocratie grecque, traduit par les Latins et retrouvé par les « niveleurs » de la révolution anglaise, puis sous-jacent à toutes les revendications de 1789 jusqu’à la Commune… Il m’est apparu que cette affirmation d’une réciprocité de perspectives entre « liberté » et « égalité » formait un fil conducteur reliant la démocratie radicale au communisme. Je pense que cette expression peut nous aider à poser la question des droits nouveaux ou des formes politiques à inventer en des cadres qui ne sont plus ceux de l’État-Nation classique, par exemple en étendant la démocratie au-delà des frontières, en définissant une « citoyenneté partagée » qui inclut non seulement les autres Européens, mais les migrants. Je me sens très proche sur ce point de mon camarade Rancière, qui avait pourtant attaqué durement Althusser après 68. L’objectif, comme il dit ? Critiquer le consensus, revaloriser les idées de lutte et de dissidence. Le grand défi, c’est de démocratiser encore la démocratie, faute de quoi elle dépérit. Je ne renie pas pour autant le mot d’utopie. Mais l’utopie renvoie à un ailleurs, et Foucault suggère d’y ajouter le mot « hétérotopie » : il existe toujours des lieux, des moments d’expérimentation, de résistance et de transgression où la rencontre de l’étranger, de l’altérité, de l’anormal ou soi-disant tel, nous oblige à changer de regard sur le monde. C’est la leçon de Fernand Deligny, cet instituteur des Cévennes dont on a republié les œuvres, peut-être l’un des témoignages les plus éclatants de « l’esprit 68 ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois.

Les publications d’Étienne Balibar : Droit de cité, culture et politique en démocratie (éd. P.U.F.). Sans-papiers, l’archaïsme fatal (avec J. Costa-Lascoux/M. Chemillier-Gendreau/E. Terray, éd. La Découverte). Nous, citoyens d’Europe ? Les frontières, l’État, le peuple (éd. La Découverte). Race, nation, classe (en collaboration avec I. Wallerstein, éd. La découverte). La proposition de l’égaliberté (éd. P.U.F.). Europe, Crise et fin ? (éd. Le Bord de l’eau, collection « Diagnostics »).

 

Balibar, portrait

Né en 1942 dans l’Yonne, à Avallon, ancien élève de l’École normale supérieure où il suit l’enseignement de Louis Althusser, Étienne Balibar est licencié es philosophie à la Sorbonne en 1962, reçu premier à l’agrégation en 1964. D’abord assistant à l’université d’Alger, puis jeune enseignant au lycée de Savigny-sur-Orge, il est nommé maitre-assistant à la Sorbonne puis professeur de philosophie politique et morale jusqu’en 2002 à l’université ParisX-Nanterre. Coauteur du fameux Lire le Capital (en collaboration avec Louis Althusser, Pierre Macherey, Jacques Rancière et Roger Establet) en 1965, Étienne Balibar a toujours affiché une attitude de « penseur-citoyen », engagé dans les débats de la cité. Outre sa fréquentation assidue des grands philosophes classiques (Platon, Spinoza, Loocke, Descartes, Marx…,), le philosophe ne craint point de « penser » son époque au contact des sujets d’actualité les plus chauds : immigrés, réfugiés et sans-papiers, nation et citoyenneté. Un homme au regard tendre et à la parole attachante, riche de cette incroyable faculté à rendre son interlocuteur plus sage et savant qu’il n’y parait ! Un philosophe de bonne fréquentation, à découvrir et à lire sans hésiter ni tarder. Y.L.

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Mai 68 : Raoul Sangla, au temps de l’ORTF

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Lauréat en 2007 du Grand prix de l’audiovisuel de la Sacem, Raoul Sangla est un nom qui ne s’oublie pas au temps des Averty, Barma, Bluwal, Lorenzi et Santelli, du temps de la télé en noir et blanc… Il s’affiche comme un grand réalisateur, un défenseur assidu du service public. « Sertisseur de la réalité », comme la bague au diamant, ainsi parle-t-il de son métier ! En exclusivité pour Chantiers de culture, il livre quelques images de son joli mois de Mai 1968.

 

« En cette année-là, j’étais réalisateur à l’ORTF, l’Office de Radio-Télévision Française, depuis quatre ans. Je militais au Syndicat français des réalisateurs affilié à la CGT. La première décade de ce mois-là fut, on le sait, fertile en hoquets de l’histoire : la révolte étudiante, sa répression secouèrent l’opinion publique et aboutirent aux manifestations de masse du 13 mai. Les personnels de l’ORTF expriment, à cette occasion, leur solidarité aux étudiants. Ils ajoutent à ce motif de grève leur indignation devant la carence de l’information dans le service public, notamment du journal télévisé ((le journal parlé avait plus de tenue, concernant les événements du Quartier Latin). Michel Honorin et Jean-Pierre Chapel avait néanmoins réalisé pour « Panorama », le magazine de la rédaction de Cognac-Jay, un reportage sur les lieux aux alentours de la Sorbonne : censuré quelques heures avant sa diffusion, le 10 mai, jour du grand soir de la rue de Gay-Lussac ! La direction du journal fait cadenasser les armoires où sont les caméras portables, assurant ainsi le mutisme aveugle du journal…

Cette situation échauffe l’humeur des professionnels, statutaires et intermittents, et aboutit à la création d’une intersyndicale. Elle décide, le 18 mai, de l’occupation des locaux, et prend la responsabilité de diriger la grève des 1200 salariés. L’intersyndicale siégeait à la Maison de la radio, j’en étais le secrétaire administratif et présidais, à sa demande, son bureau de vingt membres. Comme dans maintes entreprises privées ou publiques, des groupes de travail s’organisent aussitôt en vue d’élaborer un nouveau statut pour l’Office. Dans la foulée, femmes de ménage et laveurs de carreaux revendiquent un bleu supplémentaire, mais aussi l’objectivité de l’information à l’ORTF ! L’ensemble des réflexions finit par constituer un protocole que le juriste Georges Vedel met en forme, à la demande de l’intersyndicale. Une épreuve de force intervient alors avec Yves Guéna, le nouveau ministre de l’Information, le 31 mai. Le jour-même, il fait évacuer le Centre d’Issy-les-Moulineaux. Le 4 juin, un studio de radio est investi par des militaires et des techniciens du privé. Les ingénieurs, qui ne sont pas en grève mais qui assurent le service minimum pour garantir la maîtrise de l’outil de travail, court-circuitent le signal des intrus, le dérivent sur un autre studio qu’ils dirigeront jusqu’à la fin du mouvement.

L’opération « Jéricho » assure la ronde de nos soutiens autour de la Maison de la Radio (les murs résistent, de multiples meetings sont animés par des grévistes qui sillonnent nos provinces. Le 25 juin, les statutaires reprennent le travail, le 1er juillet ce sera le tour des réalisateurs et producteurs. Augmentation des salaires, création d’un Comité d’entreprise furent parmi les revendications catégorielles obtenues. Le projet d’un ORTF démocratique, lui, se réfugia dans nos mémoires, où il veille encore ! L’épuration – comme l’écrit Jean-Pierre Filice (1) – qui frappa nos camarades journalistes, nous ne l’avons pas oubliée non plus : 36 licenciements, 10 mutations et à l’actualité parlée, 22 licenciements et 20 mutations. Le tout ordonné en personne par le général De Gaulle, dont la vindicte fut tenace… L’ultime pied de nez du pouvoir ? L’entrée, le 1er octobre, de la publicité de marque sur les téléviseurs !

Un mot d’ordre pour clore cette éphéméride de souvenirs ? « Ce n’est qu’un combat, continuons le début ! », il est de Bernard Lubat ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

(1) Auteur de Mai 1968 à l’ORTF, une radio-télévision en résistance (Nouveau Monde éditions/INA).

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L’Aquarius : Taubira sur le pont !

Dans une tribune publiée par le Jdd en date des 16-17/06, Christiane Taubira, l’ancienne ministre de la Justice, dénonce l’inaction de l’Europe et l’hypocrisie de la France face aux dérives de l’Aquarius en Méditerranée. Un retour sur l’Histoire et un regard lucide sur l’accueil des migrants, dont Chantiers de culture se fait l’écho.

 

Janvier 1939. Barcelone tombe aux mains des franquistes, auxquels fascistes et nazis ont prêté main-forte. Ils sont un million, en noir et blanc sur les photos d’alors, à traverser les Pyrénées. Des combattants républicains et surtout des femmes, des enfants, des hommes ordinaires, et Antonio Machado, qui repose à Collioure. Ni le choc esthétique du Guernica de Picasso, ni L’Espoir, de Malraux, ni les écrits brûlants de Camus, ni Les Grands Cimetières sous la lune, de Bernanos, pas plus que les lettres de Simone Weil n’adouciront leur sort. Ils sont regroupés, isolés, mal nourris. L’inactivité, le désespoir, les conditions d’hygiène, l’hiver ont raison de nombre d’entre eux. Tandis que le gouvernement pérore, des associations organisent la solidarité. « Du lait pour les enfants d’Espagne », disent alors les affiches. La collecte va bon train. Des bénévoles s’activent, comme sur l’Aquarius aujourd’hui. Ces réfugiés espagnols seraient 600.000 à être restés dans leur patrie d’accueil. Qui alléguerait aujourd’hui qu’ils l’aiment moins que ceux qui y naquirent par hasard?

Boat people. Deux mots secs. Pour dire l’effarement devant les images. De frêles embarcations, surchargées, photographiées de haut, comme perdues au mitan d’une mer sans rivage. En 1975, ils viennent de loin, du Vietnam et du Cambodge. Ils échappent aux représailles de fin de guerre ou fuient les Khmers rouges du « Kampuchéa démocratique ». Ils sont des dizaines de milliers. Cette fois, le gouvernement laisse la Croix-Rouge et le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés organiser leur accueil en France. D’autres associations viennent à la rescousse. Comme sur l’Aquarius aujourd’hui. Ces réfugiés vietnamiens et cambodgiens firent ici leur vie et leurs enfants. Qui alléguerait que…?

La guerre d’Algérie prend un tournant. Décisif. Ils reviennent, les mains nues et pour la plupart inconsolables. Ils sont français, certes, mais partis depuis longtemps ou nés là-bas. Ils sont pieds-noirs, harkis, d’abord quelques milliers. De Gaulle et Peyrefitte sont inquiets, persuadés que la tâche est insurmontable. Où trouver du travail, des logements, des écoles ? Ils seront un million en trois ans. Regroupés, maltraités, livrés au froid et à l’inaction. Les services sociaux sont débordés. Des bénévoles… comme sur l’Aquarius aujourd’hui. Ils ont refait leur vie. Leurs enfants ont grandi. Avec des souvenirs, un peu d’amertume, beaucoup de fierté et une grande combativité. Qui alléguerait que… ?

À l’orée de la décennie 1990, la guerre des Balkans jette sur les routes d’Europe des colonnes silencieuses et accablées, invariablement composées d’enfants au regard étonné, de femmes qui s’obstinent à rester propres et dignes, d’hommes qui tentent de brider l’humiliation de n’être qu’un parmi d’autres dans une foule. Ils sont nombreux à être repartis, dès l’ombre de la paix revenue.

 

Il n’est pas question de dire ici qu’il est simple d’accueillir. Il ne s’agit ni d’enjoliver, ni de banaliser, ni même de dédramatiser. Ce n’est pas un conte. La population augmenta par pics et il en résulta sans doute des pressions sur les services publics, il fallut partager, il y eut des tensions. Mais le fait est : la société ne s’est ni effondrée ni même affaiblie. Elle absorba une part du monde et s’en épanouit, dans sa langue, sa gastronomie, ses arts, ses artisanats, sa littérature… Non, il ne s’agit pas de banaliser. Les époques ne sont pas comparables, les personnes ne sont pas interchangeables, les histoires ne sont pas semblables. Il ne s’agit pas de dédramatiser. Oui, ce sont des drames qui se déroulent sous nos yeux. Drames de la guerre et des bombardements auxquels parfois nous prenons part. Drame des dictatures. Drame de la misère et de la pauvreté. Drame des bouleversements climatiques que notre consumérisme accélère. Drame de l’inefficacité de nos gouvernements martiaux contre les criminels de la traite des personnes.

L’Europe avait une occasion d’exister, de retrouver son magistère éthique sur une scène internationale pleine de fracas, où prospèrent la crânerie, la fourberie, l’ivresse de l’impunité, le désarroi. Elle avait l’opportunité et la capacité de prouver que ses chartes et conventions ne sont pas que chiffons de papier. Ce faisant, elle acquérait l’autorité morale pour impulser cette « gouvernance mondiale des mobilités humaines », urgente et indispensable, dont, avec d’autres, Mireille Delmas-Marty a exposé le bien-fondé. Au lieu de cela, la panique gagne. La chancelière recule, l’Italie bascule, et chez nous, la parole officielle fait des gammes sur la misère du monde après des trémolos sur les personnes sans abri et les personnes réfugiées qui, en quelques mois, étaient censées ne plus se trouver à la rue. Chez nous encore, des porte-parole font dans le marketing de l’oxymore avec la « fermeté-humanité ». Chez nous toujours, des ministres font dans l’anglicisme de l’indécence sur le shopping et le benchmarking. Quand ce n’est pas carrément le silence… Pendant ce temps, dans toute l’Europe, cette impuissance fait la courte échelle aux extrémistes irresponsables et fanfarons. Espagne, notre lueur… Christiane Taubira

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Mai 68 : Maurice Grimaud, un Préfet de police en alerte

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Préfet de police à Paris de 1966 à 1971, succédant au sinistre Maurice Papon, Maurice Grimaud (1913-2009) s’est imposé comme l’une des grandes figures de l’époque. Autant par sa détermination à éviter violences et bavures policières en mai 68 que par son sens du dialogue. Un grand serviteur de la République (1) qui nous raconta en exclusivité, quelques mois avant sa disparition, sa journée du 13 mai. Un témoignage de haute teneur, Chantiers de culture l’offre à ses lecteurs.

 

Mai 68 ne fut pas une succession ininterrompue d’affrontements entre jeunes et policiers comme on serait tenté de le croire en visionnant aujourd’hui les images conservées par les médias. Dans le récit que j’en ai fait quelques années plus tard (2), j’ai indiqué que nous avions eu à faire face, pendant ces six longues semaines, à « seulement » neuf journées ou nuits de grande violence. Le 10 mai fut la première et en a gardé durablement le nom de « nuit des barricades ». La violence y atteignit des paroxysmes, marquant une rupture inquiétante avec les manifestations relativement « modérées » des jours précédents.

Le franchissement de ce palier, qui devait donner une toute autre dimension à la « révolution » de Mai 68, mérite qu’on revienne sur ses causes. Deux circonstances fortuites contribuèrent à transformer en drame ce qui aurait pu et dû se limiter à un affrontement du type de ceux des journées précédentes. La première fut la fâcheuse décision du Premier ministre, Georges Pompidou, de maintenir son voyage en Afghanistan qui le tiendra éloigné de la France pendant les dix premières journées, décisives à bien des égards, de cette crise majeure de la Vème République. La seconde résulte de la première et l’aggrave : l’intérim du Premier ministre était assuré par un homme des plus estimables, monsieur Louis Joxe, garde des Sceaux, que ses précédentes fonctions n’avaient guère préparé à cette lourde tâche et qui ne se sentait pas l’autorité d’un vrai chef de gouvernement. Place Beauvau, le nouveau ministre, Christian Fouchet, n’avait ni l’expérience ni l’autorité de Roger Frey, auquel il avait succédé quelques mois plus tôt. Il en résulta un sensible flottement dans la gestion des événements. Monsieur Pompidou aurait sans doute évité ces tergiversations et pris rapidement, dans cette nuit mouvementée, les décisions apaisantes qu’attendaient les étudiants : la réouverture de la Sorbonne et la libération de leurs camarades condamnés à des peines de prison. Ce qu’il fit dès son retour à Paris, le lendemain, mais c’était trop tard.

La dramatisation de la nuit des barricades eut un autre effet de grande conséquence : la constitution d’un front de solidarité entre les étudiants, les leaders d’une gauche jusque-là aussi désorientée que le gouvernement, et les formations syndicales soucieuses de n’être pas débordées par leurs plus jeunes éléments. Son éclatante démonstration fut le grand défilé unitaire du 13 mai qui conduisit plus de 200 000 manifestants, de la gare de l’Est à Denfert-Rochereau, ce que l’on n’avait pas vu à Paris depuis plusieurs décennies. Cette journée, elle-aussi, était chargée de dynamite, un rien eut pu la faire exploser. Nous avions toutes les raisons de le redouter : une immense foule, très disparate, est à la merci de provocateurs comme il s’en est tant rencontré dans la longue histoire des troubles et des révolutions en France et dans le monde. Une certaine sagesse partagée évita ces redoutables dérives. D’abord, le contact put être établi avec les leaders les plus raisonnables du mouvement syndical. J’eus moi-même, à sa demande, un long entretien avec un leader du SNES (Syndicat national de l’enseignement supérieur) qui partageait mes soucis et nous convînmes de garder le contact tout au long de la journée.

On connut cependant un moment de réelle inquiétude lorsque l’équipage d’un véhicule de Police-Secours, conduisant à l’hôpital un jeune accidenté de la circulation et traversant la place Denfert-Rochereau, fut agressé par un groupe de jeunes. Le brigadier avait demandé de l’aide par radio et déjà une équipe armée d’une compagnie républicaine de sécurité volait au secours de leurs camarades. Pierre Cot (3), qui se trouvait parmi les leaders politiques du grand cortège, m’avait aussitôt appelé pour me dire que les responsables s’engageaient à assurer la sécurité du véhicule de Police-Secours. Une intervention armée pouvait avoir les plus graves conséquences, on rattrapa de justesse l’équipe envoyée en renfort. Le moment délicat restait celui de la dislocation du cortège. Surexcités par le succès, les plus entreprenants lancèrent le mot d’ordre « À l’Élysée ! ». C’était l’assurance d’affrontements redoutables. Daniel Cohn-Bendit, vrai leader du mouvement étudiant et le plus populaire, sut sagement détourner ses troupes vers le Champ de Mars pour de plus calmes occupations. On dut pousser dans les deux camps un grand soupir de soulagement. Propos recueillis par Yonnel Liégeois.

(1) Je ne suis pas né en mai 68, souvenirs et carnets 1934-1992 (éditions Taillandier). Outre son parcours de citoyen et de grand « commis » de l’État, du brillant élève du lycée Henri IV au directeur de cabinet de Gaston Defferre, Maurice Grimaud a publié son agenda d’alors, au jour le jour, des événements de Mai 68 : un moment d’histoire, conté sur le vif par un grand témoin !

(2) En mai, fais ce qu’il te plaît (éditions Stock).

(3) Ministre de l’Air en 1936 dans le gouvernement de Léon Blum, sous le Front populaire. Député de gauche à Paris, battu lors des élections législatives de juin 68.

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Mai 68 : Jacques Kraemer, le théâtre entre en scène

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Metteur en scène et auteur dramatique, Jacques Kraemer balade son aérienne stature depuis de nombreuses décennies sur tous les tréteaux de France. De ses débuts jusqu’à ce mois de Mai 68 où il dirige le Théâtre Populaire de Lorraine, il nous conte son épopée. La parole d’un homme de théâtre pétri de convictions.

 

Moi qui ne conserve rien, j’ai miraculeusement retrouvé mon agenda de l’année 1968. À partir de cet objet, de mes souvenirs, de documents et livres, et d’une forte impression laissée en moi par un travail avec des étudiants marseillais sur L’École des Femmes de Molière, j’ai entrepris en 2007 une sorte d’anamnèse sur mon année 1968 ! Pendant que nous étions en tournée dans le Sud-Ouest de la France avec un spectacle de Michel Vinaver et qui devait déboucher, quarante ans plus tard en mai 2008, sur la création de ma pièce, Agnès 68…

À partir de ce même agenda, j’ai même entrepris de composer un vrai-faux journal de mon année 68 ! Il s’agissait pour moi de comprendre mes trente premières années (j’avais trente ans en mai 68), de tenter de me remémorer celui que j’étais il y a quelques décennies, de prendre autant que possible la mesure du chemin parcouru depuis, de constater mes évolutions. Ceci, afin de voir si j’avais su réaliser plus ou moins un accord avec l’époque. Je sais, comme l’écrivait le poète de mes amis, Maurice Regnaut disparu, « qu’au mieux, tu seras de ton temps ».

En mai 68, je dirigeai le Théâtre populaire de Lorraine, que j’avais fondé en 1963. J’étais très engagé. Politiquement, militant du Parti communiste français. Théâtralement, dans la voie d’un théâtre populaire appuyé sur les idées de Brecht, visant à s’inscrire dans un mouvement révolutionnaire et  gagner un public nouveau, notamment celui des vallées industrielles mosellanes. Nous tournions avec Le Menteur de Corneille que j’avais mis en scène dans les villes de notre région. La grève générale, à laquelle nous nous sommes associés, nous a fait arrêter la tournée. La troupe, constituée en une sorte d’équipe autogérée, a alors entrepris de donner des petits spectacles d’intervention sur l’actualité dans les usines sidérurgiques occupées par les grévistes auxquels il s’agissait d’apporter le soutien actif des comédiens.

Cette rencontre avec le public ouvrier allait avoir de profondes répercussions, particulièrement pour moi, puisqu’elle marque ma naissance à l’écriture théâtrale, avec ma première pièce, Minette la bonne Lorraine, une parabole sur les mines de fer et la sidérurgie qui allait devenir un des spectacles emblématiques de l’après Mai 68.

En ce qui me concerne, je rejoignis les gens de la décentralisation théâtrale rassemblés au Théâtre de la Cité de Villeurbanne, futur TNP en mars 1972, dirigé par Roger Planchon. Nous allions vivre, du 21 au 25 mai, de fiévreuses journées de remises en question de la pensée et de la pratique théâtrales, une oreille collée au transistor pour suivre heure par heure l’évolution de la situation politique chaotique. Ce fut une activation formidable de la pensée et une libération de la parole, comme l’ont constaté tous ceux qui vécurent ces journées mémorables. Le 25 mai, nous avons signé un Manifeste qui est entré dans l’histoire du théâtre. Avec l’impératif éthique de maintenir le cap des théâtres publics vers la conquête de spectateurs qui ne sont pas spontanément concernés par l’art théâtral, ceux que nous avons appelés « le non-public ».

C’est cet idéal de générosité et d’intelligence qui continue, cinquante ans après, à inspirer jour après jour l’action théâtrale de ma compagnie. Ici et maintenant. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Retour sur expérience

Une réflexion que poursuit à sa façon Jacques Kraemer dans un court texte, avare de pages mais riche de convictions, un entretien conduit par le critique Karim Haouadeg ! « Un phare dans la nuit profonde » invite le dramaturge à revisiter son parcours et sa trajectoire à la lumière de ce qu’il advient aujourd’hui. De la

Opal, une enfant d’ailleurs

fondation du Théâtre Populaire de Lorraine en 1963 jusqu’à l’installation de sa compagnie à Mainvilliers (28) en 2013, de ses déboires avec la censure aux coupes de subvention érigées en sanction, l’acteur de la décentralisation se remémore plus de cinquante ans de pratique théâtrale. Pour conclure, avec la même fougue et la même force de persuasion, qu’il aspire encore et toujours à « proposer le théâtre d’art le plus exigeant et novateur à un public toujours plus large, toujours plus populaire »… Un Sisyphe des temps modernes qui présente sa nouvelle création, « Opal, une enfant d’ailleurs », du 07 au 09/06 à La Forge de Nanterre (92) et du 06 au 21/07 à la Salle Roquille d’Avignon ! Y.L.

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Mai 68 : Jacques Aubert, que s’est-il vraiment passé ?

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Que s’est-il vraiment passé en Mai 68 ? C’est un peu tiré par les cheveux, mais je peux vous en parler savamment. À l’époque, je tenais un salon de coiffure sur le Boulevard Saint-Germain. En fait, tout a commencé avec l’invention de l’effilage au rasoir qui eut pour effet une augmentation du prix de la coupe de cheveux. Ce qui entraîna une désertification des salons de coiffure, ce qui eut pour conséquence une augmentation de la longueur des cheveux des plus démunis, et en premier lieu des jeunes, qu’ils fussent étudiants ou pas.

Les ouvriers, en ces temps-là, propres sur eux et cravatés, ne cédèrent pas à cette tentation. Voulant rester les oreilles dégagées, ils réclamèrent que les employeurs prissent en compte l’augmentation du merlan*. Le patronat s’y refusa, arguant qu’il ne pouvait être tenu responsable du dynamisme capillaire de la classe ouvrière. Une réponse qui engendra un certain mécontentement chez les salariés de tout poil. Chez les étudiants aussi, la grogne allait crescendo. Les loustics ne comprenaient pas qu’on leur interdise le dortoir des filles, vu qu’eux-aussi avaient besoin du peigne démêlant pour leur tignasse. Si certains recteurs allèrent jusqu’à dire qu’il s’agissait là d’un prétexte, la suite ne tarda pas à démontrer qu’ils se mettaient le bigoudi dans l’œil. De Gaulle, qui présidait la France depuis une dizaine d’années et qui était chauve, ne comprit pas la nature du conflit et au lieu d’envoyer les tondeuses, il déploya ses CRS. Qui, la tête trop près du casque, ne trouvèrent rien de mieux que d’empoigner les jeunes par les cheveux pour leur crêper le chignon !

Les ouvriers, c’est congénital, dès qu’il voit un cogne taper sur quelqu’un, fusse-t-il jeune, instruit et velu, ça les défrise ! Bientôt, au comble de la protestation, les étudiants cabossés refusèrent d’aller en cours et les prolos, mécontents et colériques, n’allèrent plus travailler non plus. De Gaulle, dans l’espoir de mater tout ça, mit son képi sur sa tête et s’en alla voir le Général Massu qui, bien qu’il ait lui-aussi la boule à zéro, possédait quelques chars. La tentation fut grande d’envoyer deux trois obus sur les gueux, mais vu qu’il ne sortait plus rien des usines et que si l’on massacrait les prolos, il n’en sortirait pas d’avantages, le patronat préféra négocier. C’est Georges Pompidou, un moins chauve que les autres et Premier ministre, qui s’en chargea. À Grenelle, ce fut « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette ».

La broussaille sourcilleuse d’un Pompidou n’empêcha point Jojo, Séguy le syndicaliste tout rougeaud qu’il était, de frisoter de la tonsure sur un avenir meilleur et il fallut lui céder du terrain. Entre autres choses, il obtint l’augmentation de la prime de coiffure pour tous et les étudiants, même mal coiffés, furent autorisés à tenir les filles par la main. C’est alors que De Gaulle eut du cran ! Rappelant qu’à la Libération lui-aussi avait eu la raie sur le côté, il demanda aux gens s’ils l’aimaient encore. Il se trouva une majorité, dont les cheveux s’étaient dressés sur la tête à la vue des barricades, pour dire que oui, au fond, oui, ils l’aimaient encore et ce fut la fin de 68. À partir de là, chacun eut les cheveux qu’il voulait et la maison L’Oréal, qui fabriquait des shampoings, devint la plus riche entreprise du monde. Jacques Aubert

*À la grande époque des perruques, les coiffeurs qu’on appelait « perruquiers » devaient poudrer les dites perruques pour en masquer la crasse (on n’utilisait pas d’eau pour ne pas décranter la perruque). Les coiffeurs vaporisaient abondamment la poudre sur le client qui se masquait le visage avec une sorte de cornet en papier. Résultat ? Le coiffeur se retrouvait tout « enfariné ». Comme les petits poissons prêts à frire, les fameux merlans !

 

68, année érotique

Tel est le titre du documentaire de Claude Ardid et Philippe Lagnier, diffusé le 25/05 à 22h25 sur France 3 ! Avec le plaisir d’y découvrir la contribution de notre ami Jacques Aubert : « J’y fais une apparition mais je ne sais si c’est pour mes connaissances sur le sujet ou, justement, pour mon absence de connaissances… En fait, je ne sais rien et pour moi aussi, ce sera la surprise. Si je fus filmé et interviewé longuement, chez moi et à la fête de l’Huma, j’ignore ce qu’au montage le réalisateur a décidé de garder. Et, surtout, ce qu’il a bien voulu retenir de tout ce que j’ai raconté… ! ».

En tout cas, l’affiche s’annonce alléchante à la lecture de la présentation qu’en fait la chaine publique. « Une autre révolution a eu lieu en 68 : celle des mœurs. Virginité, fidélité, mariage : les tabous d’après-guerre sont bousculés. Les slogans politiques ont été oubliés, mais l’émancipation sexuelle est restée. Des Français anonymes racontent leur « année 68 ». Ils étaient étudiants, lycéens ou déjà dans la vie active. Leurs témoignages se mêlent aux archives pour restituer l’ambiance de l’époque. Une belle rétrospective, riche en témoignages souvent drôles, parfois bouleversants, qui permet de réaliser le chemin parcouru jusqu’à aujourd’hui et les combats menés. Des récits relatés avec une grande liberté de parole et de nombreuses images d’archives transportent le téléspectateur au cœur de cette époque fascinante ». Cul nu ou pas, seul(e) ou à plusieurs, squattons divans et canapés pour mater la petite lucarne ! Et gageons que 2018 s’affiche aussi comme un bon cru érotique, envers et contre Jupiter… Yonnel Liégeois

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Mai 68 : Henri Krasucki, retour sur événement

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Henri Krasucki, futur secrétaire général de la CGT de 1982 à 1992, participa en mai 1968 aux négociations de Grenelle. En mai 1998, il nous recevait en son HLM parisien pour témoigner sur les grandes questions qui marquèrent ce chaud printemps. Entre l’évocation de grands airs d’opéra et le souvenir des camps d’extermination gravé sur son avant-bras, un long dialogue savoureux et chaleureux. Vingt ans plus tard, ses propos n’ont perdu ni saveur ni verdeur, Chantiers de culture les offre à ses lecteurs.

 

 

Yonnel Liégeois – En charge de la politique revendicative de la CGT en mai 68, vous étiez aux premières loges lors des événements qui ébranlèrent la France

Henri Krasucki lors des discussions de Grenelle, Georges Pompidou alors premier ministre

de cette époque. Quelle appréciation globale en retirez-vous ?

Henri Krasucki – Mai 1968 fut un événement d’une portée immense, d’une richesse extraordinaire dans son contenu. La plus grande grève de notre histoire, entre huit à dix millions de grévistes unis sur un ensemble de revendications sociales, économiques et de libertés, mais non sur un bouleversement politique. Un mouvement étudiant de masse, porteur d’aspirations justifiées dans sa grande majorité. Un bouillonnement d’idées dans toute la société qui a porté loin. L’une des plus grandes victoires revendicatives, après 1936 et la Libération. Un échec politique de la gauche. Contraint de reculer au plan social, De Gaulle a su, par une manœuvre habile, utiliser l’absence d’une alternative crédible d’union à gauche que refusaient François Mitterrand et ses alliés et la crainte qu’inspirait une image fausse de Paris à feu et à sang favorisée par les outrances des extrémistes et la violence de la répression. Mais la vie n’avait pas dit son dernier mot, loin s’en faut.

 

Y.L. – A défaut de prévoir la révolte qui allait exploser, perceviez-vous les signes

Georges Séguy, à la tribune des Renault de Billancourt

avant-coureurs d’une crise en gestation ?

H.K. – Personne n’a prévu ni ne pouvait prévoir une pareille explosion. Ces choses-là fonctionnent comme des forces de la nature et jamais une grève générale, illimitée, ne se décrète. Mais les signes avant-coureurs étaient bien visibles pour nous avec les fortes grèves des mois précédents et même davantage. Un fort mécontentement s’accumulait dans le monde du travail en raison du blocage de toute politique sociale, des attaques contre la Sécurité sociale et d’une atmosphère monarchique dans les entreprises. Loin d’être de génération spontanée, l’explosion, engendrée par la violence de la répression contre les étudiants et encouragée par la réussite de la grève nationale du 13 mai et ses manifestations, résulte de cette accumulation de mécontentements et d’actions.

 

Y.L. – Au plus fort de la paralysie du pays, doit-on parler d’une rencontre

A la Une de La Vie Ouvrière en 68, le magazine de la CGT

manquée ou d’une impossible rencontre entre étudiants et travailleurs ?

H.K. – Je crois plutôt qu’il faille parler d’une rencontre manquée. La masse des étudiants était mobilisée sur des objectifs dont la CGT était solidaire. En bien des villes de province, la rencontre a eu lieu et une sympathie réciproque s’est forgée entre étudiants et salariés. À Paris, les tentatives irréalistes et dangereuses de ceux qui se sont instaurés les porte-parole des étudiants au plan national ont rendu difficiles les conditions d’une vraie rencontre et c’est dommage. Il a fallu, en urgence, éviter des risques qui auraient pu conduire à une tragédie nationale si les travailleurs n’avaient gardé leur sang-froid avec la CGT. Ce qui ne dispense, aujourd’hui, aucun protagoniste, aucune des organisations concernées, à s’interroger sur ce qui lui revient.

 

Y.L. – Peut-on dire que Mai 68 a fait sauter des blocages, a produit au sein de la CGT des avancées significatives ?

H.K. – Il faudrait avant tout parler du « significatif » bilan social qui va beaucoup plus loin que le « Constat de Grenelle » ! Pour la CGT, Mai 68 représente un mouvement de tous les salariés, une étape nouvelle dans la conduite démocratique des luttes. Avec une ouverture extraordinaire sur le débat et la prise de parole, la conscience aiguë de se sentir maître de son mouvement, un foisonnement fantastique d’initiatives individuelles et collectives. C’est le temps où des questions nouvelles élargissent le champ syndical. Ces événements ont aussi bousculé la vie interne de la CGT en lui insufflant une vie et un style démocratiques plus intenses. « La grève aux grévistes, le syndicat aux syndiqués avec et pour l’ensemble des salariés », y a-t-il quelque chose de plus actuel encore ?

 

Y.L. – En quoi, selon vous, l’esprit de 68 anime encore les grands débats d’aujourd’hui ?

H.K. – 1968 et les temps, les expériences qui ont suivi. Cette période est synonyme d’un formidable changement de mentalités dont nous n’avons toujours pas fini de mesurer les conséquences. Dans bien des domaines, qu’il n’est pas possible d’énumérer ici. Un élargissement du champ d’activité du syndicalisme. Une émergence des problèmes que l’on appelle « de société ». La force de l’exigence de l’égalité des femmes. L’un des grands problèmes de l’activité syndicale, comme d’ailleurs de la vie au travail et dans la société, est la conjugaison de la démocratie directe et de la démocratie représentative. Le « je » et le « nous », l’affirmation de l’individu et la participation à tout ce qui est d’intérêt commun. Propos recueillis par Yonnel Liégeois.

 

Militants de 68

Dans sa livraison de juin (N°304), le mensuel Sciences Humaines consacre trois pages à Mai 68. Sous forme de chronique de livres, dont « Changer le monde- changer sa vie, enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France », paru aux éditions Actes Sud… Une somme de plus de mille pages, concoctée par un collectif d’une trentaine de sociologues et de politistes sous la direction d’Olivier Fillieule, Sophie Béroud, Camille Masclet et Isabelle Sommier, quatre universitaires aux qualités reconnues. « Un ouvrage qui renouvelle en profondeur l’analyse des événements de 68 », écrit Anna Quéré, « loin, très loin de l’image d’Epinal d’un Mai 68 cantonné au milieu étudiant et au Quartier latin ». Un regard en profondeur et de longue haleine, à l’instar du « 1968, de grands soirs en petits matins » de l’historienne Ludivine Bantigny, une approche et une analyse fondées sur trois décentrements majeurs : géographique (régions et villes de province), chronologique ( de 1966 à l’élection présidentielle de mai 81) et biographique ( pas les leaders mais les militants ordinaires, la place des « établis » et du mouvement féministe). Loin des discours convenus, un portrait de groupe vivifiant, un ouvrage passionnant. Y.L.

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Mai 68 : cinquante ans déjà !

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture inaugure avec trois ouvrages majeurs et une originale collection de films. Avant de laisser la parole, au fil du mois, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Rues dépavées, voitures incendiées, barricades assiégées, facs et usines occupées, visages ensanglantés… La capitale à feu et à sang, Paris brûle-t-il ?, s’interroge le citoyen de province à cent lieux des émeutes qui secouent le Quartier latin. À l’heure où l’ORTF est en grève, que les journaux télévisés sont pilotés en direct de l’Elysée, seules les radios périphériques commentent les événements. Au cœur de l’action, voix essoufflées entre jets de grenades lacrymogènes et charges des CRS !

Loin de l’effervescence parisienne, entre Cherbourg sa ville natale et l’université de Caen où il est inscrit en section philo, un jeune homme vit aussi des heures chaudes. Mais depuis quelques mois déjà… « À Caen, Mai 68 commence en janvier », se souvient Jean-Pierre Le Goff dans La France d’hier, Récit d’un monde adolescent, Des années 1950 à Mai 68. Avec la réception mouvementée  au cri de « Peyrefitte démission » du ministre de l’Éducation nationale venu inaugurer la nouvelle fac des Lettres le 18 janvier et, quelques jours plus tard, la grève illimitée votée par les 1500 ouvriers de l’usine Saviem de Caen. Le 26 janvier, la manif ouvrière, que les étudiants ont rejointe, tourne à l’émeute. Des affrontements qui durent toute la nuit, plus de 200 blessés, une répression policière qui suscite une large indignation. « Des triques à la mode de Caen », titre Le Canard Enchainé en première page ! Plus sérieusement, l’éditorialiste du quotidien Ouest-France constate que « pour la première fois à Caen, des jeunes sont descendus dans la rue. Avec des pierres dans les mains et des boulons dans les poches ». Et de poursuivre : « Dévalorisés à l’usine, ces jeunes ont voulu vendredi se valoriser dans la violence […] Il est urgent de prendre conscience de l’impatience de tous ces jeunes, impatients à vingt ans de mordre au fruit d’une vie dont on ne cesse de vanter le progrès ! Déçus trop longtemps, ils finiront par se croire collectivement victimes d’un mirage. Et ils viendront dire à leurs aînés qu’on leur a menti ». La mèche est allumée, les meneurs autoproclamés du printemps parisien, « juif-allemand » ou maoïste, n’ont toujours pas accaparé les feux des projecteurs, désormais plus rien ne sera jamais comme avant !

Qu’on se le dise et avant tout qu’on le lise, « La France d’hier » est un grand livre ! Pas seulement parce qu’il narre les événements de mai 68 d’un regard décalé, surtout parce qu’il les replace dans le contexte généralisé d’une France en pleine mutation, en plein basculement d’une époque l’autre où tous les repères générationnels hérités de l’après-guerre, éthiques – politiques – économiques, arrivent à saturation. Un modèle social s’effondre, la frustration est  son comble. Et si l’impossible devenait possible : vivre dignement, partager les fruits de la croissance, libérer la parole, proclamer l’égalité des chances à l’école, briser les chaînes de l’usine ? À travers son parcours singulier d’un adolescent de province, Jean-Pierre le Goff en sociologue avisé nous conte de l’intérieur ce basculement sans retour dans un autre monde. Au lendemain de la guerre d’Algérie et en pleine guerre du Vietnam, entre catéchisme et premiers baisers volés, « les débuts de la grande consommation et des loisirs de masse, le livre de poche, le cinéma, la publicité, les lumières de la ville, le quotidien des femmes, le yéyé »… Une plongée fascinante, non sans humour et tendresse, dans cette France d’antan que la ménagère de moins de cinquante ans n’a pu connaitre, un document passionnant pour les survivants de ce temps révolu auxquels Le Goff offre une seconde jeunesse !

 

Et l’historienne Ludivine Bantigny, enseignante à l’université de Rouen Normandie, de lancer un autre pavé dans la mare avec la publication de 1968, de grands soirs en petits matins, un titre en hommage au fameux film de William Klein, tourné au jour le jour en ces heures chaudes ! Dès 1967, les braises sont ardentes, les disparités flagrantes, les grèves fréquentes. La production stagne, le chômage s’accroit, « fin 1967 à Longwy, les moins de 25 ans représentent désormais 50% des demandeurs d’emploi contre 25% deux ans auparavant […] Plus de 5 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté et 2 millions de salariés gagnent moins de 500 francs par mois, soit l’équivalent de 750 euros ». Non, contrairement au célèbre éditorial du quotidien Le Monde, la France ouvrière ne s’ennuie pas en ces années-là : elle souffre, galère, courbe l’échine et ne dit mot, se révolte parfois. À la Rhodiaceta de Besançon en février-mars 67, en Guadeloupe aux mêmes dates, aux chantiers navals de Saint-Nazaire en avril, pour ne citer que les conflits les plus emblématiques et au retentissement national… À l’unisson de Le Goff, en ce mois de janvier 68, « Caen fut « banc d’essai » et rampe de lancement », note la chercheuse aux premières pages de son volumineux ouvrage. De premiers liens se tissent entre monde ouvrier et monde étudiant, ténus et fragiles. Les jeunes de la fac sont souvent marqués par une idéologie d’extrême-gauche, les jeunes à l’usine les considèrent pour beaucoup comme des « favorisés, des fils de bourgeois ». Si la population étudiante a explosé (500 000 en 1968, 100 000 vingt ans plus tôt), il n’empêche : les enfants d’ouvriers ne représentent que 10%, les enfants de paysans 7%… Pas étonnant donc que les deux mondes se toisent, s’épient, s’observent ! Hors les outrances des uns, les jeux de mots douteux des autres, la rencontre se fera pourtant au fil des événements.

C’est le grand mérite du livre de Ludivine Bantigny : quitter le pavé parisien et plonger dans les archives pour s’en aller explorer les chemins de province. Partout où ça bouge, ça parle, ça lutte… Elle déroule « l’événement 68 » pour montrer en profondeur ce qui change : l’avénement, l’éclosion d’un temps nouveau où chacun prend le temps de se parler, de se rencontrer, de se connaître et se reconnaître en de communes aspirations ! Ce qui compte, au final ? « Le temps d’un printemps, l’événement a renoué avec la démocratie du quotidien, il a bouleversé des existences », conclue l’historienne. « Il a rendu palpable le spectre d’autres avenirs, renoué avec l’hypothèse de la révolution en la rendant tangible et possible, fait de l’imagination une action. Le travail, les métiers, la culture, l’âge, l’art, le corps et la sexualité, le temps même y ont été repensés ».

 

Un bouleversement dont témoigne à juste titre Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu ! Une démarche inédite, comme surgie de l’imaginaire de soixante-huitards sur le retour : enfants, jeunes et adultes, étudiants et ouvriers, salariés ou professions libérales de tout bord, reprendre fil avec leur mémoire et témoigner de « leur » Mai 68… Sans filtre, sans censure, en dix lignes ou trois pages, juste leurs récits organisés et coordonnés par trois universitaires, spécialistes de cette époque ( Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille et Erik Neveu). « C’est un livre d’histoire, d’histoires au pluriel », précisent les trois chercheurs dans la préface, « écrit par des anonymes. Tel est le premier pari du livre : redonner la parole à celles et ceux qui en ont été privés au fur et à mesure des commémorations décennales ». Et de poursuivre : « les témoignages rassemblés ici, dans tout leur bariolé, disent à hauteur d’homme, à hauteur de femme, à hauteur d’enfant, ce que fut la chair concrète de l’événement ».

Une affirmation qui se vérifie au fil des pages. Le Havre, Valenciennes, Dijon, Niort, Poitiers et tant d’autres villes, quartiers cossus ou banlieues ouvrières, fils à papa ou femme au foyer, acteur chaud bouillant ou spectateur atterré, employée des postes ou animateur culturel : ils viennent de partout et parlent de tout. Surtout, quelle que soit leur appréciation finale, victoire ou défaite, de « leur » Mai 68, du comment et pourquoi ces quelques semaines hors norme ont chamboulé, transformé leur existence. À jamais. Un livre aux senteurs poétiques et sensuelles quand l’ordinaire se révèle extraordinaire, des pages libérées de toute langue de bois à picorer au fil du quotidien pour que perdure le bonheur du dire ensemble. Yonnel Liégeois

À voir, le 02/05 sur la chaîne Toute l’Histoire à 20h50 : Les racines de mai, un documentaire de David Martin (60mn). Bien avant le fameux printemps, le film révèle combien la colère grondait dans le pays dès 1967 ! En compagnie des deux historiens Ludivine Bantigny et Xavier Vigna, retour sur les faits au côté des ouvriers de Massey-Ferguson et des cheminots de Lille.

 

Le cinéma de Mai 68

En deux coffrets superbement agencés (Une histoire et Un héritage), les éditions Montparnasse nous offrent une fantastique plongée dans Le cinéma de Mai 68 ! Si chanteurs et comédiens ont franchi les portes des ateliers à l’occasion des occupations d’usines, les cinéastes y ont aussi braqué leurs caméras. Du cinéma militant et partisan, certes, mais révélateur d’une démarche, d’un projet : filmer de l’intérieur, être partie prenante de l’Histoire en train de se faire. Du « Premier mai à Saint-Nazaire » à « Citroën-Nanterre », pour beaucoup des films « inestimables, rarement montrés, voire occultés », commente Patrick Leboutte, le coordinateur du projet.

Un printemps du cinéma qui dévoile Mai 68 sous tous ses aspects : ouvrier, paysan, étudiant. Qui se poursuit, dans le second coffret, avec l’objectif braqué sur le collectif Cinélutte opérant de 1968 à 1978, « symbolisant à lui tout seul tous les enjeux de la période et offrant quelques uns de ses plus beaux films du cinéma militant ». Des titres emblématiques ? « Le joli mois de mai », « Oser lutter, oser vaincre », « La reprise du travail aux usines Wonder » ou dix minutes d’intensité dramatique folle selon les propos de Jacques Rivette… Avec, en prime, « Reprise », le fameux film d’Hervé le Roux tourné trente ans plus tard : « Cette femme à la reprise du travail, comme une reprise de justice, j’ai décidé de la retrouver car elle n’a eu droit qu’à une seule prise et je lui en dois une deuxième ». Une précieuse collection, à offrir ou s’offrir. Y.L.

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Mes parents, quels farceurs !

Tout a commencé avec la soupe, « si t’en manges pas, tu grandiras pas ! ». Ce n’était même pas vrai ! J’en ai mangé de la soupe et je n’en suis pas plus grand pour autant. Après, ce fut le père Noël, « si t’es pas sage, il ne viendra pas ! ». Alors, je me tenais à carreau : le chariot, les rennes, la cheminée (même qu’on n’en avait pas dans notre HLM), moi j’y croyais.

Denise Foucard, 1923-2018

C’était une blague !

 

« T’es le plus beau bébé du monde », qu’elle disait ma maman, et elle n’arrêtait pas d’être enceinte… À quoi ça pouvait bien servir cette ribambelle de petits frères, puisque c’était moi le plus beau ? Puis ce fut l’histoire de la classe ouvrière. Mon père, droit comme un I, l’affirmait haut et fort : « c’est la seule classe révolutionnaire ! Sans les prolos, pas de changement possible ! »

Et bing, une taloche à chaque mauvaise note que je ramenai de l’école. Ce qui arrivait souvent…

– Cancre, bon à rien ! Continue comme çà et tu finiras à l’usine !

– Mais papa, je veux devenir ouvrier… Et bing !

–  Passe ton bac d’abord !

 

Le plus drôle, c’est quand mes parents me firent croire que le monde allait vers le progrès, quand ils m’ont dit que la religion était une pratique moyenâgeuse en cours d’extinction, que la dernière guerre avait eu lieu juste avant ma naissance, et qu’on n’était pas prêt d’en connaître une nouvelle. Plus fort encore, quand ils m’ont dit que les pays socialistes allaient bientôt dépasser les pays capitalistes, que la pauvreté et la faim allaient disparaître, et que même un jour il n’y aurait plus de patrons. Moi, j’ai tout gobé. Quel gros benêt j’étais, c’est sûr que j’aurai dû me méfier.

Quand le voisin du dessous est parti en Algérie, même qu’il ne voulait pas, j’aurai dû comprendre que la dernière guerre, ce n’était pas la dernière. Quand Papa nous a emmenés faire cette manif au métro Charonne, j’aurai dû piger que la charge de la brigade légère par les CRS, ce n’était pas du cinéma.

 

Mais j’ai rien compris ! Et quand 68 est arrivé, c’était tellement beau que j’étais persuadé que ça allait durer et qu’on marchait vers le socialisme. Tu parles ! Le socialisme, je l’ai vu plus tard chez les camarades de Moscou, il avait une drôle de tête.

Depuis, les guerres il y en a eu, il y en a toujours et rien ne nous garantit que la prochaine ne soit pas en préparation. La faim ? Ce sont des milliers d’enfants qui en meurent chaque année. La pauvreté ? Elle est partout dans nos rues. Les chômeurs se comptent par milliers, et tout le monde ne peut pas se loger. Le pape est bien portant et je croise chaque jour des jeunes filles voilées. Quant à la marche en avant du progrès social, rien que la charge contre le Code du travail et les services publics, ou bien la retraite à 67 ans, m’en ferait douter…

 

Alors, un jour, je lui ai demandé à ma mère : « Maman, pourquoi vous ne me l’avez pas dit plus tôt que c’était des blagues ? »

– « Quelles blagues ? », elle a dit maman

Et là, j’en suis tombé par terre. Elle y croyait vraiment, ma mère. Elle non plus ne savait pas que c’était pour rire… « T’es sûr ? », qu’elle m’a dit. « Y avait rien de vrai ? Même pas un petit peu ? Pourtant, c’est mon père à moi qui m’a appris tout çà ». Je suis un bon fils, je ne veux pas lui faire de peine à ma maman. Alors, je me suis tu.

 

Et quand ma fille est entrée dans la pièce avec son tract à la main et qu’elle m’a dit :

– « Papa, on y va à la manif de mardi ? »

– « Oui chérie, bien sûr qu’on y va et même qu’on va gagner… On va gagner, on va gagner ! Jacques Aubert

 

En hommage à Denise Foucard, la maman de notre ami contributeur Jacques et sœur de Georges Séguy (secrétaire général de la CGT, de 1967 à 1982), qui vient de s’éteindre à l’âge de 94 ans. Grande résistante, infatigable militante syndicale et politique, de tous les combats jusqu’à son dernier souffle. Un hommage solennel  lui sera rendu le lundi 09/04 à 10H au Cimetière ancien de Champigny-sur-Marne (94). Yonnel Liégeois

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Georges Séguy, à pleine vie

La pensée et l’action de Georges Séguy, disparu en 2016, sont de celles qui ont forgé le syndicat CGT, la Confédération générale du travail. Retour sur soixante ans d’engagement avec Ce que la vie m’a appris. Un puissant livre témoignage sur celui qui fut, de 1967 à 1982, le secrétaire général de l’organisation ouvrière.

 

 

Transcription d’un récit filmé en 2000, Ce que la vie m’a appris est un formidable document. L’histoire d’un homme qui se confond avec l’histoire contemporaine. Né le 16 mars 1927 d’un père cheminot et d’une mère lingère, Georges Séguy fut aux premières loges des bouleversements politiques, économiques, sociaux, que connut la France à partir du Front populaire. La guerre de 39-45, la décolonisation, mai 1968, l’arrivée de la gauche au pouvoir, la chute du bloc soviétique, l’ancien secrétaire général de la CGT (1967-1982) revient sur tous ces évènements, livrant son analyse avec un souci constant d’honnêteté intellectuelle. Court, deux cents pages, le livre n’en est pas moins dense.

Les pages les plus marquantes sont celles où Georges Séguy relate sa détention dans le camp de concentration de Mauthausen. Plus jeune résistant déporté, il y passa quinze mois, de mars 44 à mai 45. Les privations, l’odeur de chair qui s’échappe en continu du four crématoire, le travail à l’atelier « Richtung II » où sont mis au point des petits ailerons de Messerschmitt, les opérations de sabotage comme autant d’actes de résistance « en perçant à 10 et en rivant à 8 ». Puis, le retour à Toulouse, les nuits passées couché par terre parce que dormir dans un lit est devenu impossible.

L’autre période largement auscultée est, bien sûr, le printemps 1968. Ce que retient surtout Georges Séguy, c’est que « pour la première fois, dans l’histoire sociale de la France, il s’est produit un événement dont on parlait depuis longtemps dans le mouvement syndical : une vraie grève générale, 9 millions de grévistes. Avec des travailleurs qui géraient eux-mêmes leur lutte en bas, sans mot d’ordre d’état-major de sommet pour savoir ce qu’ils avaient à faire ». Un mouvement qui a valeur d’enseignement, dit-il. Car trop souvent, domine « l’idée que plus on est d’accord politiquement, moins les choses sont difficiles, et plus l’on trouve les solutions qui conviennent. Sans se soucier toujours de savoir si ça correspondait bien à la manière dont les masses des travailleurs appelés à participer à des luttes, adhéraient ou non à tout cela ». Bernard Thibault, le secrétaire général de la CGT  de 1999 à 2013, l’affirme dans sa préface. « Georges dit avoir changé au fil des rencontres. Non pas qu’il soit revenu sur ses valeurs ni sur sa soif de combattre pour la justice sociale, mais il a su, au contraire, évoluer au contact d’autres intelligences, d’autres parcours ».

Georges Séguy ? Un homme de haute stature, un témoignage précieux pour les générations futures. Jean-Philippe Joseph

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Amandine Gay ouvre la voix

Néocolonialisme, racisme, sexisme… Dans son documentaire Ouvrir la voix, la réalisatrice afro-féministe Amandine Gay s’entretient avec vingt-quatre femmes noires. Une parole rare, livrée sans fard.

 

 

Cyrielle Blaire – Dans votre parcours personnel, qu’est-ce qui vous a conduit à réaliser Ouvrir la voix ?

Amandine Gay – Cela commence le jour où l’on découvre que l’on est noire. En tant que comédienne, on ne m’a proposé que des rôles misérabilistes : migrante illégale, travailleuse du sexe, détenue… Quand on ne me demandait pas de parler avec un accent africain ! Lorsqu’on a un engagement militant, on ne peut pas passer son temps à renforcer des clichés en se conformant  un monde du cinéma globalement blanc et raciste. Quel est l’imaginaire des personnes qui choisissent les scénarios ? Il y a un problème de représentation et de diversité dans les institutions. J’ai écrit un scénario mettant en scène une lesbienne sommelière noire, on m’a répondu que ça n’existait pas en France !

 

C.B. – La prise de conscience qu’on est noire arrive durant l’enfance ?

A.G. – Dans une famille noire, on entend rarement « attention, tu vas vivre dans un monde de Blancs » ! Et puis on découvre avec la sociabilité, à l’école, sa posture de minorité. Quand on refuse de nous tenir la main, quand on réalise tout d’un coup qu’on n’est pas considéré complètement comme un être humain. C’est un vrai choc. Les enfants ont conscience de l’altérité, elle n’est pas un problème. Ils ne voient pas la « couleur » noire comme une catégorie sociale, sauf si on leur a appris.

 

C.B. – En France, on ne peut s’empêcher de renvoyer les personnes noires  leurs origines ?

A.G. – La question de savoir d’où l’on vient peut passer pour de la curiosité. Sauf qu’on ne demande jamais à une personne blanche si ses grands-parents sont italiens, espagnols ou portugais… Pourquoi, en tant que noire, je devrais sortir mon « pedigree » ? Surtout, quel est le lien entre mon histoire d’immigration et un entretien d’embauche ? Il faut qu’on puisse avoir des discussions sur le contenu de nos propos, sur les impensés. Car on en a tous. Moi, par exemple, je négligeais les problématiques du handicap. Même en appartenant à des minorités, on peut donc être dans des postures dominantes.

 

C.B. – On ne parle jamais du communautarisme blanc ?

A.G. – La non-mixité choisie des riches et des puissants n’est pas grave. Parce que le communautarisme blanc appartient à la norme. Les clubs masculins, blancs et bourgeois, à l’instar de l’Automobile Club, ne choquent personne.

 

C.B. – On mesure mal les souffrances endurées par les femmes noires ?

A.G. – Ouvrir la voix, c’est aussi amener dans l’espace public des conversations qu’on a entre nous. Dans le Code noir (recueil publié à partir de 1685, réglant la vie des esclaves noirs dans les colonies françaises), les femmes sont considérées comme des objets. Son abrogation n’est pas si lointaine ! Il faut voir comment les choses s’inscrivent dans des continuums. L’image de la panthère imprégnait la littérature coloniale. Cette animalisation de la femme indigène, c’est la métaphore du territoire lointain, chaud et moite, à coloniser. Or, nous sommes toujours animalisées. Se faire appeler « panthère » ou « féline », c’est nous sexualiser. Il faut décoloniser nos imaginaires. Il n’y a pas que les États-Unis, nous-aussi nous avons nos fantômes. Nous avons un passé lié à l’esclavage. Ne peut-on, en France, regarder notre histoire de la violence ? Notre peur de la différence ? Avant les Noirs, il y a eu les protestants, les Bretons… Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Repères

Comédienne et militante féministe, Amandine Gay a suivi des études à l’Institut d’études politiques de Lyon avant d’intégrer l’Institut d’art dramatique de Paris en 2008. Elle vit actuellement au Canada. Dans le film documentaire Ouvrir la voix, son premier long métrage sorti en salles, des Afro-descendantes livrent leur expérience de femme noire résidant en France.

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Saint-Étienne fait sa Comédie !

En présence de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, fut inaugurée le 16 octobre la nouvelle Comédie de Saint-Étienne, place Jean Dasté. À l’heure du 70ème anniversaire de la décentralisation théâtrale, un événement majeur que la renaissance d’un outil culturel au service d’un public avide de richesses et découvertes scéniques.

 

 

Sur le plateau de la grande scène, la bande de garçons et filles salue le public. Salve d’applaudissements, salle comble. Sous la houlette du patron des lieux, Arnaud Meunier, les élèves du lycée Etienne Mimard ont rendu une copie parfaite ! Comme leurs jeunes collègues du collège Gambetta, en levée de rideau… Deux spectacles amateurs encadrés par des comédiens professionnels, « L’homme libre » de Fabrice Melquiot et « Nous sommes plus grands que notre temps » de François Bégaudeau, parmi les cinq projets artistiques à l’affiche confiés à la crème des auteurs et metteurs en scène contemporains, une réussite totale lors de ces trois semaines de représentations gratuites ouvertes à la population stéphanoise, en prélude à l’inauguration officielle de la Comédie en cette mi-octobre 2017. Pour que le public découvre et s’approprie les nouveaux lieux, ce magnifique temple des planches érigé sur la cathédrale de fer que fut l’antique Société Stéphanoise des Constructions Mécaniques : un symbole fort, le mariage de la matière et de l’esprit, rouges peintures et rideau rouge, l’alliance des travailleurs et des bateleurs, tous créateurs en leur spécifique humanité.

 

Jean Dasté, le pionnier et défricheur, doit s’en féliciter et s’esclaffer de plaisir dans les cintres de sa divine Comédie ! C’est lui qui, en 1947 à l’aube de la décentralisation théâtrale initiée par Jeanne Laurent, plantait les premiers tréteaux au pays de l’or noir et, sillonnant villages et campagnes, allumait des étincelles de bonheur dans les yeux de tous ces gens de peu : en témoignent dans l’album « Le théâtre de ceux qui voient », toujours aussi émouvantes au regard, les superbes photographies d’Ito Josué. « Quelle beauté, quel miracle, quel mystère réussissent à remplir ces visages, ces corps d’épouvante, de jouissance, de terreur, d’effroi, de plaisir ? », s’interroge l’héritier et compagnon de route Jean-Louis Hourdin. « Les photos saisissent la beauté des êtres, dans le temps même de la représentation, au moment où ils ne s’appartiennent plus, où, libres, ils créent, avec les acteurs, une nouvelle communauté des hommes ». Pour qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas, pour l’un qui scande son adresse au dieu comme pour l’autre qui se refuse à tutoyer la divinité, ainsi que l’énonce avec pertinence et talent l’écrivain Erri de Luca, c’est le miracle du spectacle vivant toujours renouvelé !

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, à l’heure de la reconstruction quand les crédits si chichement comptés se dirigeaient essentiellement vers l’investissement économique et industriel, des hommes et des femmes osèrent mettre la culture au devant de la scène, une priorité à égalité avec d’autres ! Dans l’esprit nouveau insufflé par le Conseil national de la résistance, ce fut le pari d’une femme exceptionnelle, Jeanne Laurent, alors fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale, bien avant que le Général concède un ministère de la Culture à André Malraux : irriguer le territoire d’outils susceptibles de propager la bonne parole au cœur des villes et campagnes, s’appuyer sur les talents qui fleurissent déjà en ces contrées. En 1946, la Comédie de l’Est voit le jour à Colmar, suivent la Comédie de Saint-Étienne en 1947, le Grenier de Toulouse en 1948, le Centre dramatique de l’Ouest en 1949, la Comédie de Provence en 1952… Le réseau des centres dramatiques nationaux est né (trente-huit à ce jour). Fondateur du TNP (le Théâtre National Populaire) puis du Festival d’Avignon, Jean Vilar n’avait eu de cesse d’affirmer que le théâtre est un service public qui doit rejoindre l’ensemble des citoyens « au même titre que l’eau, le gaz et l’électricité » ! Après l’inauguration des premières Maisons de la culture en 1961 sous l’égide de Malraux, est créé en 1990 le label « Scène nationale », 71 au total tant en France métropolitaine qu’en Outre-Mer. La mission commune de tous ces lieux, selon leur statut et budget ? Faire exister la création et la culture hors la capitale, se donner les moyens de rejoindre et rassembler tous les publics avec priorité en direction des couches sociales éloignées des institutions culturelles ou privées des codes d’accès, partager outil et moyens de la structure avec les artistes et compagnies du cru.

 

Une mission initiée en 1947 par Jean Dasté dont Arnaud Meunier, le talentueux metteur en scène et directeur des lieux depuis 2011, s’enorgueillit de poursuivre. Fier d’hériter, sept décennies plus tard, de ce superbe écrin avec ses deux salles (700 et 300 places), ses grands espaces et studios de travail dévolus aux élèves de l’École supérieure d’Art dramatique, ses moyens techniques ultra-performants, son monumental hall d’accueil du public… « La Comédie de Saint-Étienne est forte de son histoire, en quittant la rue Loubet pour le quartier de la Plaine Achille, elle n’a rien perdu de son âme », souligne le jeune directeur. « La maison demeure tournée vers la création et les auteurs vivants, elle poursuit et développe son travail de sensibilisation avec les jeunes des lycées et collèges, elle n’abandonnera surtout pas son immersion dans les quartiers populaires et sa présence dans des lieux de représentation qui touchent un public fort éloigné du théâtre ». Et de l’affirmer haut et fort, « La Comédie de Saint-Étienne est l’un des théâtres les plus populaires de France » ! Qui est parvenue à presque doubler son taux de fréquentation en une petite décennie, qui consacre

©Ed. Alcoc-Myop

92% de son budget au bénéfice des compagnies locales et artistes du cru, qui bâtit les 2/3 de sa programmation en leur faveur… « Nous sommes la génération de la télévision, nous nous devons d’être ouverts et attentifs aux nouvelles générations ».

Une évidence s’impose aussi, la patte ou la griffe, le souffle que le patron des lieux est parvenu à distiller dans tous les recoins de la maison, administratif-technique ou artistique. Un besoin presque viscéral de partager ses convictions, par tous les moyens « rendre vivant le théâtre populaire », briser les clichés entre les publics, faire du théâtre un lieu chaleureux, convivial, accueillant… Et d’ajouter, ce dont l’homme fera silence par modestie et discrétion, la qualité des spectacles (Chapitres de la chute, Saga des Lehman Brothers qui obtient le Grand prix  du Syndicat de la critique en 2014, Le retour au désert, Je crois en un seul dieu…) qu’il met en scène : remarqués et salués par la critique, recommandés et applaudis sans modération par le public des salles parisiennes ou autres ! Arnaud Meunier ? Pas un homme d’appareil ni un banal faiseur de spectacles, un authentique militant de la culture qui ne craint pas d’écrire en majuscules le mot « combat » pour la défendre. « Avec d’autres, je suis et demeure un militant au service d’un idéal, d’un imaginaire ». Une belle et forte profession de foi à l’ouverture d’une saison stéphanoise qui prend forme dans un nouveau décor, du vert au rouge ! Yonnel Liégeois

 

De Los Angeles à Saint-Étienne

Des petits « Frenchies » en Californie ? Ce n’est pas un conte à la Walt Disney, mais la réalité : une dizaine d’élèves de l’école d’art dramatique de Saint-Étienne ont rejoint leurs collègues de CalArts, la réputée école d’art de Los Angeles fondée en 1971 par la veuve du célèbre réalisateur ! Pour répéter ensemble, sous la conduite d’Arnaud Meunier, une pièce qu’ils donneront en février 2018 sur les planches de la Comédie… Un texte écrit par l’auteure noire-américaine Aleshea Harris, « Fore ! » (un terme de golf qui veut dire « attention balle ! », ndlr) qui dénonce autant le racisme ambiant aux États-Unis que l’accession au pouvoir, sous les traits de Trump, d’une classe sociale blanche et riche. En dépit des différences culturelles entre jeunes Français et Américains, un projet artistique qui semble enthousiasmer les élèves de chaque coté de l’océan, suscite autant l’interrogation que la jubilation du public stéphanois dans l’attente du lever de rideau !

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Pascal Ory, historien du fait culturel

Professeur d’histoire sociale, Pascal Ory interroge les dynamiques qui font de la culture un axe essentiel du développement de l’individu et de la cohésion d’une société. Rencontre

 

 

– Jean-Philippe Joseph : Comme en 2012, en 2007 et lors des précédentes élections, la culture a occupé une place quasi inexistante dans le débat présidentiel. Comment expliquer ce manque d’intérêt, ou

Co Daniel Maunoury

ce qui y ressemble, des candidats pour le sujet ?

– Pascal Ory : Les hommes politiques, en général, n’ont jamais été très ouverts à la dimension culturelle. La question, pour eux, est plus de savoir s’il y a un mouvement de fond de la société qui les pousse à s’y intéresser. Au moment du Front populaire, il y avait une dynamique qui faisait que les artistes, les savants, les gens de musée se sentaient mobilisés. Cette période n’a duré que trois ans, mais elle a laissé des traces profondes. La création du Musée national des arts et des traditions populaires, ancêtre du MuCEM de Marseille, date de cette époque, le CNRS aussi. Les MJC (Maison des jeunes et de la culture) voient le jour à la Libération, mais l’idée était de Léo Lagrange, lorsqu’il était sous-secrétaire d’État aux sports du gouvernement de Léon Blum. Quant à Jean Zay (ministre de l’Éducation nationale lors du Front Populaire, ndlr), il a relancé la commande publique afin de favoriser la création vivante dans le domaine du théâtre et de la musique.

 

– JP.J. : Comment cette dynamique est-elle retombée ?

– P.O. : Avec le déclin du Parti Communiste. Jusqu’à la veille de mai 68, le PC était (avec la CGT, au plan syndical) le mouvement qui parlait le plus clairement de culture. Ses élus locaux, ses grands penseurs, comme André Breton ou Louis Aragon, étaient très actifs. Beaucoup d’artistes et d’intellectuels se tournaient vers le parti, non parce qu’ils étaient communistes, mais parce que le PC nourrissait le débat sur de nombreux sujets. Avec l’échec des Pays de l’Est, on a assisté à la montée d’une autre culture de gauche, d’essence plus libertaire ou sociale-démocrate, qu’a su capter le Parti socialiste, jusqu’à son arrivée au pouvoir en 1981. Signe que la culture était prise au sérieux, le budget de son ministère a doublé à ce moment-là, sous l’impulsion de Jack Lang. Même si la culture ne se limite pas à l’existence d’un ministère.

 

– JP.J. : C’est-à-dire ?

– P.O. : On peut se féliciter du ministère que l’on a. Sans lui, il n’y aurait plus de cinéma français, il n’y aurait plus de théâtre. Mais, la culture au sens large, c’est l’idée qu’une société se construit sur le plan économique par la production et les échanges, sur le plan politique par les institutions et, également, par les systèmes de représentation qui vont de l’art à la science, et qui s’expriment également dans les loisirs. Tout cela donne un sens à l’économie et à la politique, tout cela permet de considérer qu’il y a d’autres valeurs au-dessus ou à côté : la culture produit et irrigue les liens sociaux. Raison pour laquelle l’économique et le politique s’entendent très bien pour l’instrumentaliser. Certains milieux culturels (les arts plastiques, la BD…) sont soumis à des contraintes économiques très fortes, ils sont livrés plus ou moins au marché.

 

– JP.J. : L’une des missions du ministère n’est-elle pas d’être le garant de cette démocratie culturelle ?

– P.O. : Sous le Front populaire ou sous le ministère d’André Malraux, la dimension démocratique était présente. Avec les années, l’éducation populaire a été peu à peu oubliée. Après 1968, il y a eu dans les professions culturelles une sorte de primat donné à la création sur la médiation, au prétexte que la mission démocratique relevait davantage de l’éducation. Parler d’éducation populaire, au début des années 1970, faisait rire tout le monde. Les mouvements de jeunesse n’étant pas considérés comme de la grande culture au ministère, l’éducation populaire ne constituait plus une priorité. Elle a été renvoyée vers les municipalités et les MJC. Avec les contraintes budgétaires qui pèsent sur les collectivités locales, elle est aujourd’hui marginalisée. On ne peut pas prétendre à un projet émancipateur, pour l’individu et la société, en limitant la culture à la création et au patrimoine. La médiation, ce qu’on appelle l’éducation populaire, est essentielle. Des efforts ont été faits, entre autres, avec le développement des bibliothèques ou la création des maisons de la culture. À la place de l’actuel ministère de la Culture, qui est en réalité un ministère des arts, un service public de la Culture comprenant les arts, l’éducation, le sport, la jeunesse, la recherche scientifique, aurait davantage de sens. La séparation entre le politique, l’économique et le culturel s’accentuant, l’enjeu est de trouver des formes de médiation qui maintiennent le collectif, là où Internet renforce les logiques individualistes.

 

– JP.J. : Cette évolution est-elle irréversible ?

– P.O. : La France continue d’accorder une vraie visibilité aux questions culturelles. Quand on a créé les maisons de la culture, on s’est dit qu’il suffisait de les mettre en place pour que les gens viennent. Ce ne fut pas le cas. Toutes les institutions culturelles affichent une volonté de médiation, comme ouvrir les musées aux enfants ou organiser des visites le soir. Mais les résultats sont modestes. Il y a des facteurs qui contribuent à  éloigner le monde culturel d’une partie de la société qui, du coup, se sent exclue ou que ça n’intéresse pas. Même si on trouve toujours des gens pour faire en sorte de maintenir des passerelles, ou d’en établir. Prenons la lecture publique. Pendant trente ans, on a énormément construit de bibliothèques et de médiathèques. Aujourd’hui, on a un bon réseau. Mais l’arrivée d’Internet et la dématérialisation des contenus interrogent leur avenir et les attentes du public. Je reste optimiste, car il y a toujours des rebondissements là où on ne les attend pas. Quand le cinéma est apparu, on disait le théâtre foutu. Cent ans plus tard, l’offre à Paris n’a jamais été aussi grande. Alors, certes, le théâtre n’a plus l’importance qu’il avait quand il était au centre du spectacle vivant mais il n’est pas mort. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph.

 

Parcours

Pascal Ory est professeur à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales)

1948 : Naissance à Fougères, en Ille-et-Vilaine (35).

1983 : L’Entre-deux-mai : Histoire culturelle de la France (mai 1968-mai 1981), au Seuil.

1994 : La Belle Illusion : Culture et Politique sous le signe du Front populaire (1935-1938), chez Plon.

1995 : En collaboration, Théâtre citoyen : du Théâtre du Peuple au Théâtre du Soleil, à la Maison Jean Vilar.

1999 : Fondation de  l’Association pour le développement de l’histoire culturelle (ADHC).

2015 : L’Histoire culturelle, dans la collection Que sais-je ?

2016 : Ce que dit Charlie, treize leçons d’histoire, chez Gallimard

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Klaus Vogel, l’histoire d’un mec…

Co-fondateur de « SOS Méditerranée », Klaus Vogel publie Tous sont vivants. Le capitaine de marine a lâché la passerelle d’un porte-conteneurs pour recueillir d’improbables embarcations surchargées de détresses humaines. Tandis qu’au théâtre de l’Essaïon, Malyka R.Johany court De Pékin à Lampedusa.

Histoire peu banale que celle de cet homme réservé et pudique au regard limpide, très loin du baroudeur à la recherche d’une image médiatique ! Il nous la conte dans son livre Tous sont vivants. En fait, il n’aura eu pas moins de quatre vies. « Je ne voulais pas être marin, je voulais être médecin »  confie-t-il d’emblée.

Avant d’entreprendre ses études, le jeune bachelier de 17 ans veut travailler comme ouvrier « pour sortir de mon milieu bourgeois, confortable…». Ce sera sur un bateau, il embarque sur le Bavaria, direction l’Indonésie ! «  En six mois, j’ai appris à accomplir tous les travaux réservés aux matelots ». Après cette expérience très formatrice, il commence ses études de médecine à la faculté de Regensburg mais il tombe de haut. « Au fil des mois, j’ai découvert avec étonnement, puis déception et ennui que ces études ne ressemblaient en rien à ce que j’avais imaginé. Tout était théorique, distancié, glacial. Nos seuls contacts avec les corps étaient les séances de dissection ».  Il découvre aussi le mandarinat tout puissant du milieu hospitalier de cette époque, les grands professeurs inaccessibles aux équipes et aux malades. Il s’accroche cependant à son rêve d’enfant et réussit l’examen de fin de deuxième année. Il décide de faire une pause.

Désireux de reprendre son cursus d’apprentissage dans la marine, il recontacte la compagnie Hapag-Lloyd et embarque à nouveau pour sept mois de navigation. D’abord en Amérique du Sud, puis en Mer du Nord. En 1978, il décide d’intégrer l’école d’officiers de marine marchande de Brême, sans abandonner son idéal de soigner les gens. « J’ai travaillé parallèlement à l’hôpital comme aide-soignant… J’ai tenu quelques mois, mais le rythme était infernal, tout me passionnait ! J’étais heureux mais épuisé ». Rapidement, il a fallu choisir : ce sera la navigation. Cependant, à l’hôpital il fait une rencontre déterminante, Karin, élève infirmière qui sera sa compagne de toujours, mère de ses quatre enfants mais aussi et surtout soutien et partie prenante de tous ses combats et engagements futurs. Au printemps 1982, survient un incident marquant. Fraîchement diplômé à 25 ans, il est lieutenant de pont sur le cargo Kongsfjord. « Chargé de tracer la route sur la carte, j’ai fait au plus court, au plus direct, au plus logique : traversée de la mer de Chine…..Je savais que nous risquions de croiser des boat people. J’avais entendu parler du Cap Anamur, le navire allemand, et de l’Île de Lumière, le navire-hôpital français…. Nous avions beaucoup de place à bord. Le capitaine a refusé mon tracé… Je me suis tu, j’ai obéi ». La nuit suivante, il fait un cauchemar qui deviendra récurent : il ne parvient pas à retenir les mains d’hommes et de femmes en train de se noyer.

Avec la naissance de Lena, son premier enfant qu’il veut voir grandir, il quitte la compagnie, désireux de reprendre des études pour un semestre ou deux. « Je me suis donc lancé dans des études d’histoire, de philosophie et d’économie à l’université de Göttingen…Je voulais comprendre comment deux guerres mondiales avaient fait exploser le vingtième siècle ». L’étudiant est brillant, on lui propose rapidement une bourse qui lui permet de continuer à étudier en subvenant aux besoins de sa famille. Il s’interroge sur le nazisme, veut en savoir plus. Son double « ADN » familial le place dans l’œil du cyclone qui a ravagé l’Allemagne puis le monde. En effet, son héritage généalogique se résume en une phrase : « la famille de mon père était communiste, celle de ma mère, nazie ». Hugo Vogel travaillait à Hambourg pour le journal « Rouge » comme ouvrier typographe, « il a rencontré ma grand-mère Rosi aux jeunesses communistes ». Du côté maternel, c’est une autre histoire. « Mon grand-père Erich Von Lehe, était un historien érudit, il lisait et écrivait couramment le latin, et un officier d’infanterie de marine. Il a adhéré au parti nazi dans les années 1930 et s’est engagé dans les SA… Jusqu’à quand a-t-il suivi Hitler ? Je l’ignore mais je sais qu’il est resté loyal à ses supérieurs jusqu’à la fin ». Ce qu’il a appris de plus gênant sur le passé de ce grand-père ? Son amitié avec le sinistre Léon Degrelle, chef belge des SS de Wallonie, négationniste jusqu’à sa mort en 1994. En revanche le destin de sa grand-mère Sigrid (la femme d’Erich) est assez émouvant. « Inconsolable d’avoir découvert après coup les horreurs du régime nazi, elle a sombré dans une sévère dépression. Enfant, ma mère se souvient de l’avoir entendue parler de « unsere grosse Schuld, notre grande responsabilité ». Bien évidemment, dans la famille von Lehe, on n’évoquait jamais cette période de l’histoire et la compromission familiale, à l’exception de la courageuse Sigrid ! « Presque 50 ans de silence familial depuis la fin de la guerre, nous sommes tous nés et avons tous grandi dans ce silence ».

Notre marin-étudiant-historien-chercheur s’installe à Paris à la rentrée 1986 pour une année universitaire. Il prépare son doctorat à l’École des hautes études en sciences sociales. Dans ses bagages Karin, bien sûr, Lena et Max leur deuxième enfant. Ce séjour explique l’aisance de Klaus Vogel dans notre langue, il tissera de nombreux liens durables dans notre pays ainsi qu’en Italie. En 2000, sa mission de coordinateur de recherche achevée, il se retrouve au chômage. Son thème de prédilection sur le nazisme, et le concept de « spirale de violence » en général, reste en suspens faute d’avoir trouvé un financement et d’avoir pu réaliser son rêve de fonder une « maison d’Anne Franck ». Finalement, le « break » des études aura duré… dix sept ans ! Troisième tranche de vie, « à 44 ans, j’ai décidé de reprendre la mer… J’ai trouvé un poste de second dans une bonne compagnie. En dix-sept ans, c’était la première fois que j’avais un vrai contrat qui me permettait de ne plus me demander chaque année comment j’allais subvenir aux besoins de ma famille ». Il retrouve le plaisir de naviguer et s’apaise, « en m’éloignant des côtes j’ai pris du recul et j’ai repris mon souffle ». Il accède au grade de capitaine en 2005. Deux ans après, il retrouve la compagnie Hapag-Llyod de ses débuts de mousse pour prendre la barre de gigantesques porte-conteneurs.

Cette sécurité prend fin brutalement. En novembre 2014, la compagnie invite tous ses capitaines au siège de Hambourg pour un grand symposium. Ce matin-là, dans sa chambre d’hôtel, il entend à la radio l’interview d’un représentant des garde-côtes italiens, qui réagit à l’arrêt soudain de l’opération Mare Nostrum : les états européens refusent de prendre en charge la suite des opérations. Il rejoint la réunion, la tête ailleurs, obsédé par ce qu’il vient d’entendre. « Qui va leur porter secours désormais ? Va-t-on les laisser se noyer ? J’ai à nouveau senti le poids du silence, écrasant, qui s’abattait sur mes épaules ». Quelque chose de profond lui remue les entrailles, peut-être l’évidence de « unsere grosse Schuld », à moins qu’à ses oreilles ne revienne une autre phrase de sa grand-mère, « nous devons regarder ce qui s’est passé avec les yeux grands ouverts »… C’est irrépressible, il ne sera pas complice par passivité de ce drame contemporain, « quelque chose en moi a dit Non… Je me suis levé et je suis parti ». Informée de sa démission surprise, Karin hésite à peine, « ok, je comprends », commente-t-elle en trois mots.

Quatrième phase de vie, peut-être la plus dure mais la plus exaltante aussi ! Fort de son intention de sauver les gens qui se noient en méditerranée, il dévore la documentation, passe des heures sur internet pour découvrir une réalité encore plus effarante qu’il ne le pressentait. « Plus je lisais et plus l’idée s’imposait à moi : si les gouvernements européens ne réagissent pas, il faut que la société civile européenne se mobilise ». Trouver un grand bateau et bien sûr des capitaux ? La tâche est ardue, le chemin sera long, l’association s’appellera « SOS Méditerranée ». Il contacte ses amis et ses nombreuses relations en Europe, il étudie le fonctionnement des ONG et part avec Karin à Lampedusa. Avec trois membres parisiens de Médecins du Monde qui les rejoignent, ils sont accueillis par la maire Giusi Nicolini. Elle les écoute avec émotion, les regarde et lâche « Siete pazzi ma sono con voi, vous êtes fous mais je suis avec vous » ! Avant son départ de France,  Klaus Vogel avait fait la connaissance de Sophie Beau et de sa longue expérience dans les projets humanitaires. Très vite, l’accord est conclu, le tandem franco-allemand est né : Sophie portera le projet en France. Tous deux signent à Berlin, le 9 mai 2015 – jour de l’Europe, la charte fondatrice du réseau européen SOS Méditerranée. Ne reste qu’à trouver un bateau et de l’argent…

Klaus Vogel ne veut pas solliciter le sponsoring des entreprises du CAC 40. La contribution doit rester citoyenne, venir de la société civile, c’est impératif. Lancée en 2015, via un site de financement participatif, la levée de fonds est un succès. Il reste à trouver « le » bateau, suffisamment grand et costaud, à recruter et former des équipes de navigation. Pendant ce temps, la tragédie en mer ne cesse de s’amplifier et ses amis italiens s’inquiètent de ne rien voir venir. Juste un an après sa démission, ils visitent en novembre l’Aquarius, un patrouilleur de pêche de 77 mètres qui, avec les aménagements nécessaires, devrait convenir à la mission. Les tractations sont laborieuses avec le propriétaire, il manque encore des fonds. Enfin, « le 22 décembre, nous signons au nom de SOS Méditerranée un contrat d’affrètement pour trois mois et demi. Il sera à notre disposition en mer Baltique à partir du 15 janvier 2016 ». Il était temps, Klaus Vogel est à bout de force alors que la véritable aventure de sauvetage ne fait que commencer. Ce sera le soir du 20 février, jour de l’appareillage en direction de Lampedusa, depuis l’Ile de Rügen dans la Baltique.

Quelques jours plus tard, au large de la Libye, l’émotion est grande lorsqu’ils reçoivent un signalement du MRCC de Rome (Maritime rescue coordination center), l’organisme sous l’égide duquel ils opèrent. « Je cherche avec mes jumelles et à un moment, je le vois… C’est hallucinant. Inimaginable. Quand on connaît la Méditerranée, c’est impensable… Follement dangereux. Et les gens qui ont fait monter des humains sur ce machin et les ont livrés à la mer sont des criminels ». Soulagement, ils seront tous sauvés. Son projet fou a réussi. En mai 2017, ils auront effectué plus de cent sauvetages et récupéré dix-huit mille rescapés. Mais ne l’oublions pas, le fonctionnement de l’Aquarius coûte 11.000 € par jour et dépend uniquement des dons privés de citoyens européens ! Ce mois d’août verra de sinistres tentatives réactionnaires contrecarrer les opérations de sauvetage sur zone des différents navires européens. Elles provoqueront la courageuse réaction de l’UGTT, l’Union générale des travailleurs tunisiens. Le puissant syndicat demandera à tous ses agents et employés portuaires d’empêcher le ravitaillement du bateau en question.

Au printemps 2017, Klaus Vogel a passé le relais pour les fonctions opérationnelles, mais il continue de veiller sur SOS Méditerranée. « Je veux avoir le temps d’être un grand-père pour Léo, un père pour mes enfants, un mari pour Karin ». Modeste, bien qu’ayant fait plus que la part du colibri, Klaus Vogel l’assure, « l’Aquarius n’est pas un miracle. Ce bateau est la preuve concrète de ce que des humains ordinaires peuvent réaliser lorsque leur horizon de pensée s’ouvre suffisamment pour trouver un champ d’action ». Chantal Langeard

Tous sont vivants, par Klaus Vogel (éditions Les Arènes, 272 p., 17€)

 

De Pékin à Lampedusa…

Elle court, elle court, la gamine de Somalie ! Insensible à la souffrance, indifférente aux quolibets des djihadistes mais terrorisée à la croisée de ces milices qui sèment la mort dans les rues de Mogadiscio… L’objectif de Samia Yusuf Omar ? Participer aux Jeux Olympiques de Pékin. En 2008, elle gagne son pari et court les éliminatoires du 200 mètres au côté des plus grandes athlètes de la planète. Avec une paire de chaussures prêtée par l’équipe soudanaise, d’une pointure trop grande… Elle vise une nouvelle sélection aux J.O. de Londres en 2012. Dans l’espoir de meilleures conditions d’entraînement, elle tente « le grand voyage » pour l’Europe. Un rêve brisé net à l’aube de ses 21 ans, les gardes-côtes italiens repêchent son corps au large de l’île de Lampedusa. Une

Co La Birba compagnie

athlète et femme méprisée dans son pays, une victime de la guerre et de la misère, enterrée avec quatre autres jeunes migrants dans l’indifférence et l’anonymat.

Écrite et mise en scène par Gilbert Ponté au théâtre de l’Essaïon, la pièce « De Pékin à Lampedusa » raconte le parcours tragique de Samia. Sans didactisme ni pathos superflu, dans la tension extrême d’un corps projeté vers la ligne d’arrivée, Malyka R.Johany incarne avec la fougue et la beauté de sa jeunesse le destin de ces milliers de migrants aux rêves échoués en pleine mer : de la poussière des ruelles de Mogadiscio à la cendrée du stade de Pékin, du sable des déserts soudanais et libyen aux rives de la Méditerranée… Face à l’incurie presque généralisée des États européens et contre une mort annoncée, entre émotion et raison, un poignant appel à la lucidité et à l’hospitalité. Yonnel Liégeois

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« Je, nous, eux » au Musée de l’Homme

À travers une passionnante exposition interactive, « Nous et les autres », le Musée de l’Homme nous enseigne à déjouer nos préjugés et les mécanismes de construction du racisme. Un rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger qui interpelle le visiteur.

 

Afin de réduire la complexité du monde, nous les êtres humains, nous ne pouvons nous empêcher d’assigner au premier regard des traits identitaires à ceux qui semblent différents. De l’exposition « Nous et les autres », on ressort pourtant le regard altéré, riche d’une expérience immersive à travers les mécanismes de construction du racisme. Pensé comme un parcours interactif, ce rendez-vous avec « l’autre », cet éternel étranger, interpelle le visiteur curieux en l’invitant à se confronter aux préjugés qui nous gouvernent et à interroger nos convictions. Pour ordonner le monde, nous enseignent les sciences cognitives, notre esprit a en effet tendance à « catégoriser » nos semblables. Sexe, couleur de peau, religion, statut social, nous classons sans même nous en rendre compte ceux que nous croisons fortuitement dans la rue, le métro ou encore dans un aéroport. Mais ces catégories varient en fonction des époques et des sociétés : ainsi au 16e siècle, en pleine guerre de religion, jaugeait-on d’un coup d’œil si on avait affaire à un catholique… ou à un protestant.

L’ethnocentrisme, apprenons-nous, est cette tendance à voir l’autre groupe comme un « tout » qui nous fait nier la complexité de son identité, au risque de le discriminer. « J’ai raboté mon accent de banlieue, j’ai changé de codes vestimentaires, peut-être faudrait il aussi que je change de couleur de peau ? », s’interroge Yaya, un jeune homme apparaissant dans le film La ligne de couleur diffusé au sein de l’exposition. Après une première partie mettant les stéréotypes  à l’épreuve des sciences, l’exposition nous entraîne dans les méandres les plus sombres de l’histoire de l’humanité. Du 17e au 19e siècle, des naturalistes (Linné, Buffon), des médecins (Broca) et des anthropologues classifièrent les humains et théorisèrent sur l’inégalité des races afin de justifier une prétendue supériorité des peuples blancs et l’asservissement des esclaves africains. Un processus de « racialisation » qui se manifestera dans ses formes les plus extrêmes un siècle plus tard, avec l’appui des forces économiques et étatiques, par l’instauration de la ségrégation raciale aux États-Unis (1876-1964), l’holocauste (1941-1945) et le génocide rwandais (1994).

Commissaire scientifique de l’exposition, Evelyne Heyer l’affirme pourtant, « les recherches scientifiques récentes confirment que les populations humaines présentent trop peu de différences génétiques entre elles pour justifier la notion de « race ». Cyrielle Blaire

 

À voir aussi :

Mme de Sévigné, au château de Grignan

Résidence de sa fille, épouse du comte de Grignan, la marquise de Sévigné a séjourné régulièrement et longuement au château sis dans la Drôme. C’est là d’ailleurs qu’elle décèdera, en avril 1696, inhumée dans l’église attenante à la demeure. Il est donc logique que le lieu, dont elle appréciait magnificence et saveur, rende enfin hommage à cette grande prêtresse de la correspondance ! Une superbe exposition qui rend compte tant du parcours de la femme de lettres que de son immersion dans le Grand Siècle.

De la découverte de la Provence à la pratique d’un art de vivre dont Versailles est le modèle, sous la conduite de la commissaire Chrystèle Burgard, l’exposition nous promène au cœur-même du travail d’écriture de la célèbre épistolière. À travers peintures-objets d’art, gravures et tapisseries qui décrivent la vie d’alors, à travers surtout livres et manuscrits qui en rendent compte dans un style exceptionnel, un art d’écrire que Mme de Sévigné portera à la perfection. Une visite à poursuivre avec la lecture de « Sévigné, épistolière du Grand Siècle », le magnifique catalogue de l’exposition. Yonnel Liégeois

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