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Gérard Philipe, l’acteur engagé

Le 25/11/1959, à la veille de ses 37 ans, Gérard Philipe décède d’un cancer fulgurant. Plus tôt, la coqueluche du TNP et vedette de cinéma avait renoncé à briguer un second mandat à la tête du SFA-CGT, le Syndicat Français des Acteurs. Itinéraire d’un comédien engagé

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Il y a plus d’un demi-siècle, le 25 novembre 1959, disparaît Gérard Philipe à l’âge de 37 ans, éternel jeune premier dans l’imagerie collective ! « Le Cid » au théâtre, « Fanfan la tulipe » au cinéma : des rôles, parmi d’autres, qui l’élèveront à jamais au rang de mythe dans le cœur des foulegerards qui, en banlieue et en province, se pressent aux soirées organisées par le TNP de Jean Vilar. Au début des années 50, Gérard Philipe a conquis le statut de vedette internationale incontestée. Tant au grand écran que sur les planches…

En coulisses, ce que nombre de nos concitoyens ignorent encore de nos jours, le comédien revêt d’autres habits pour arpenter les boulevards parisiens et manifester son soutien à la cause : celle de la paix avec les signataires de l’Appel de Stockholm, celle des comédiens et acteurs pour le respect de leurs droits. Depuis ses premiers engagements professionnels, l’ancien résistant et libérateur de Paris au côté de Roger Stéphane a rejoint les rangs de la CGT en 1946. D’abord par conviction, ensuite en réaction aux propres engagements de son père : collaborateur notoire avec l’occupant nazi, réfugié en Espagne et condamné à mort par contumace en 1945 ! Enfin son épouse, Anne, une intellectuelle de gauche sinologue et cinéaste, a certainement exercé une influence décisive sur lui. Entre eux, s’est instauré un équilibre exemplaire entre vie de couple et vie mondaine ou militante, préservant l’une par rapport à l’autre.

Si le SNA (syndicat national des acteurs) a échappé aux soubresauts de la scission de la CGT au lendemain de la Libération grâce à l’intervention de Jean-Louis Barrault et d’autres (Fernandel, Serge Reggiani, François Périer, Charles Vanel…), il en va tout autrement au mitan des années 50. L’élection de Gaby Morlay à la présidence en 1954 marque une forte poussée de conservatisme. Entre anciens et modernes, une nouvelle bataille d’Hernani s’engage : les jeunes multiplient les grèves de lever de rideau alors que les caciques paralysent l’action syndicale avec leurs luttes intestines ! Contre l’immobilisme, la fronde s’organise et cherche son leader.

Bernard Blier pense à Gérard Philipe, qu’il a rencontré sur le tournage du film « Les Grandes manœuvres ». Le futur « Prince d’Avignon », après réflexion, apporte son exceptionnelle popularité médiatique à la cause des minoritaires et organise l’offensive. Pétitions, motions, démissions massives au SNA et rencontre avec Benoît Frachon n’y changent rien : au regret de devoir quitter la CGT, Philipe et sa troupe fondent en août 1957 le CNA, le Comité national des acteurs dont il assume la destinée.

Et de lancer son cri dans l’arène publique. « Les acteurs ne sont pas des chiens », déclare-t-il en octobre 1957. « Qu’on soit acteur, fonctionnaire, commerçant ou ouvrier, les difficultés de transport, de logement, d’alimentation sont identiques… À partir de là, on songe aux rapports qui existent entre employeurs et employés et la lutte syndicale devient nécessaire… Le chômage engendre une misère morale déplorable. Quand le comédien ne joue pas, il est malade, déprimé, inquiet. Sa vie est continuellement remise en question. Il devient hypersensible. Il joue aujourd’hui, mais il sait que la stabilité n’existe pas dans ce métier… ». Et de poursuivre : « Le théâtre ne doit pas appartenir à ceux qui ont les moyens d’attendre ou la chance de trouver un second métier conciliable avec les impératifs de notre condition ». À cette époque, Gérard Philipe décrit déjà avec clarté la place de l’artiste dans la société. « L’amélioration des conditions sociales du comédien demeure le souci essentiel du syndicat », affirme-t-il en conclusion. « Que le public nous aide et prenne nos problèmes au sérieux… Plus le comédien sera assuré de la défense de ses intérêts, plus il sera détendu et épanoui ».

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Un paradoxe : la majorité des scissionnistes demeurent proches de la CGT, leur initiative vise exclusivement à ébranler les conservatismes du SNA. Alors en charge des questions culturelles à la confédération, Henri Krasucki suit l’affaire de près ! Pour Gérard Philipe, cette situation ne peut s’éterniser d’autant que Force Ouvrière use de tous les arguments pour envenimer le débat ! Dès janvier 1958, le président du CNA présente au SNA un projet de réunification, Yves Robert s’emploie en coulisses pour aplanir les différents entre les deux organisations. La polémique fait rage au sein du Conseil du SNA, à la veille d’adopter la procédure de réunification. « Pensez que Gérard Philipe est homme d’entière bonne foi, dont l’action est de jour en jour plus constructive et admirable », souligne Louis Arbessier à l’adresse des dignitaires de la profession. Le 15 janvier 1958, au Théâtre des Bouffes Parisiens, sur les cendres du CNA et du SNA naît le SFA, le Syndicat français des acteurs dont Gérard Philipe assume seul la présidence six mois plus tard !

Et d’engager alors un combat syndical de tous les instants : pour élargir les droits des artistes, réformer le théâtre en province, animer la grève dans les théâtres privés… Une activité syndicale débordante qui agace Vilar, patron du TNP, priant par écrit « Monsieur le président… de ne point faire de réunion syndicale dans un théâtre et à l’entracte d’une œuvre dont vous avez la responsabilité scénique ».

En avril 1959, débordé par ses engagements théâtraux et cinématographiques, tant en France qu’à l’étranger, Gérard Philipe annonce qu’il ne renouvellera pas son mandat à la tête du SFA. Sept mois plus tard, il est hospitalisé et décède d’un cancer du foie. Gérard Philipe ? « Un homme entier, porté par une certaine utopie hors de tout académisme », souligne Noëlle Giret, commissaire de l’exposition que lui consacra la BNF. « Au-delà du personnage, la figure de Gérard Philipe symbolise avant tout une aventure humaine, un vrai condensé de l’histoire sociale et culturelle de France ». Sa grâce demeure, la clairvoyance de son combat aussi. Yonnel Liégeois

Cahiers de la Maison Jean Vilar, N°108  « Spécial Gérard Philipe ». La revue du SFA, « Plateaux » n°198. Le dernier hiver du Cid, de Jérôme Garcin (Gallimard, 208 p., 12€99).

De la cigale à la fourmi…

Jean-Louis Barrault, Fernandel, Jean Marais, Serge Reggiani, Michel Piccoli, Danièle Delorme, Bernard Blier, Yves Montand, Jean le Poulain… Au fil des pages du remarquable ouvrage de Marie-Ange Rauch, De la cigale à la fourmi, histoire du mouvement syndical des artistes interprètes français (1840-1960), défilent les noms illustres d’artistes et comédiens qui ont marqué une époque de la culture française autant que les batailles syndicales des années 50-60. L’historienne leur redonne vie, sous un jour nouveau et souvent méconnu : leur activité militante au service d’un art qu’ils désiraient populaire.

Certes, au firmament de ces étoiles de la scène ou du grand écran, Gérard Philipe en est la figure marquante. Marie-Ange Rauch dresse le portrait d’un homme exigeant et féru de convictions. Acteur mythique de l’après-guerre, le héros du Diable au corps et de La Chartreuse de Parme ne s’est pourtant jamais laissé griser par sa notoriété internationale. Un homme à la conscience intègre, discret, travailleur acharné et militant infatigable.

De la cigale à la fourmi retrace les grandes heures de ce syndicalisme original, d’hier à aujourd’hui, quand les stars du soir se font petites mains en coulisses pour gagner l’adhésion de leurs partenaires. Un engagement promu sur les planches, un document historique d’une lecture facile et rafraîchissante.

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MaKbeth, de sang et de fureur

Au théâtre du Rond-Point (75),le Munstrum théâtre présente Makbeth. Avec un K à la place du C, une version délirante d’une des plus célèbres pièces de Shakespeare… À partir d’un travail artistique méticuleux, d’un jeu d’acteur grand-guignol, se construit un spectacle gore où l’hémoglobine coule à flot. Paru sur le site Arts-chipels, l’article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Sur la lande brumeuse, les combats font rage. Corps à corps sanglants, jets de grenades, explosions, incendies… Ambiance guerre de tranchée et film de cape et d’épée, avec costumes moyenâgeux, dans l’esthétique de la série Games of Throne. Un corps est planté dans la terre, tête en bas, pieds au ciel. Des bras volent dans les airs. Un soldat agonise tripes à l’air, le tout enveloppé de généreuses volutes de fumée… Certaines scènes rappellent les Désastres de la guerre de Goya. Une vision essentiellement picturale, à l’instar de tout le spectacle, succession de tableaux magnifiques. Quand les armes se sont tues, commence la pièce — que la superstition veut « maudite » — de Shakespeare, avec l’apparition, sur la route de Macbeth et Banquo, d’une créature surnaturelle indéterminée. Elle annonce au premier qu’il sera général puis roi, au second qu’il sera père de rois. La prophétie réjouit Lady Macbeth mais angoisse déjà son époux, saisi de mauvais pressentiments : « Macbeth a tué le sommeil ! ». On connaît la suite : le couple n’épargnera personne, l’assassinat de Duncan, roi d’Écosse étant le prélude à une sauvagerie en chaîne et un délire paranoïaque qui atteindront, dans cette adaptation, des sommets apocalyptiques.

Entre tragédie et parodie

Ionesco avait modifié la graphie de son adaptation avec un double « t » final, ici c’est un « K » qui s’introduit dans le titre. Pour Louis Arene, qui signe la mise en scène, cette incongruité indique un décalage par rapport à l’œuvre originelle, une distanciation qu’opère aussi la traduction de Lucas Samain. On peut y voir aussi une allusion à Kafka ou encore un respect de l’orthographe du vieil anglais, qu’on trouve dans les Chroniques de l’historien anglais Raphael Holinshed, publiées en 1577, source majeure des pièces de Marlowe et de Shakespeare dont Macbeth, Le Roi Lear et Cymbeline. Pour insuffler une dimension comique à cette tragédie, l’une des plus sombres de l’auteur élisabéthain, l’adaptation se nourrit d’anachronismes, de situations et de personnages nouveaux. En particulier le fou qui traverse la pièce, sorte de transfuge du Roi Lear, personnage ambigu, sage, sarcastique et assassin à ses heures. Acrobate hors pair,Erwan Tarlet virevolte, en tutu et basket et, entre deux pirouettes, va même s’adresser, dans un mélange de français et mauvais anglais, aux universitaires spécialistes de Shakespeare qui se seraient fourvoyés dans cette salle : « Vous n’êtes pas au bout de vos peines ! » « C’est un spectacle triste ! » conclut-il.

Louis Arene et Lionel Lingelser, directeurs de la compagnie alsacienne, se taillent la part du lion en jouant Makbeth et sa Lady. Celle-ci n’apparaît pas en drag-queen, mais en reine d’une élégance débraillée : elle déambule, affublée d’une tente Quechua en guise de traîne, sous laquelle se réfugie son timoré d’époux. La troupe, comme d’habitude, nourrit son imagerie foisonnante, par une recherche esthétique sur les costumes, postiches, et ne lésine pas sur les effets spéciaux. Dans ce spectacle monstre, les masques permettent de naviguer entre le rire et l’effroi avec une grande souplesse. Ainsi, le roi Macdunn n’est qu’un tyran obèse, affublé d’un ventre en mousse flasque. Sous ses allures de baudruche, il est aussi redoutable que stupide, à la manière du Père Ubu.

Une mascarade grandiose

De même qu’il y a confusion des esthétiques, le spectacle joue sur la confusion des genres : coiffes et maquillages outrés gomment les différences entre les sexes. Les interprètes, avec leurs prothèses ont une neutralité marionnettique. Les corps se démembrent, les viscères et le sang gicle avec effets grand-guignolesques. Les mains rouges du couple maudit maculent leur corps entier, souillent leurs vêtements. Au comble de la fureur meurtrière des protagonistes, l’hémoglobine coule à flot. Et au final, Makbeth plonge littéralement dans un bain de sang, avant d’être pendu, tête en bas, comme un vulgaire quartier de bœuf, par des créatures maléfiques, émanation tentaculaire de l’être prophétique apparu au début de la pièce. Devenu meurtrier par un concours de circonstances, le Makbeth du Monstrum devient une bête sanguinaire, un assassin en série. Les acteurs à l’énergie sans limites nous entraînent dans un univers cauchemardesque et fantasmagorique. Ils donnent un élan joyeux à la noirceur shakespearienne en mêlant au-delà de l’absurde, kitch, cruauté et exhibitionnisme. Ce sordide délirant et poétique, loin de toute vulgarité, force sur la veine comique, qui n’est nullement dans la pièce d’origine mais lui donne une résonance contemporaine. On peut cependant regretter l’excès d’effets spéciaux, les scènes répétitives, qui alourdissent la représentation.

Dans une transe joyeuse, un chaos dévastateur, ce théâtre de la cruauté transforme la catastrophe en rire. Sous cette avalanche d’images et de gags forcenés s’ouvrent les portes d’un enfer : celui de la guerre et du crime, l’antichambre du pouvoir qu’a si bien montrée William Shakespeare. Tout comme ses personnages, les puissants d’aujourd’hui commettent des massacres de masse, parfois au nom de la civilisation et de la démocratie.

Un Makbeth d’aujourd’hui

« Nous montons Makbeth, car la douleur de ce monde est insupportable. […] Au-delà de la fable politique, c’est aussi nos ténèbres individuelles que la pièce nous incite à contempler », écrit Louis Arene. « La catharsis nous permet l’empathie, la consolation, nous donne la force de regarder les monstres en face […] mais nous montons aussi Makbeth car au Munstrum, notre quête est celle de la Joie », poursuit le metteur en scène. Le public ne s’y trompe pas. Saisi de rire et d’horreur, il réagit au quart de tour à ce théâtre de genre, il remercie la troupe en se levant dans un tonnerre d’applaudissements. Mireille Davidovici, photos Jean-Louis Fernandez

Makbeth, le Munstrum théâtre : jusqu’au 13/12 au Théâtre du Rond-Point, du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h30 et le dimanche à 15h. Les 5 et 6/03/26 au Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’Est mosellan. Les 11 et 12/03 à la MC2 de Grenoble.

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Les vertiges de Nasser Djemaï

À la Manufacture des œillets d’Ivry (94), Nasser Djemaï présente Vertiges. L’histoire d’une famille française d’origine maghrébine, à l’heure où Nadir revient à la maison après une longue absence. Une chronique sociale et politique, à la fois sensible et drôle, au ton juste, qui le rappelle à chacun : tous, nous sommes nés quelque part !

Nasser Djemaï, l’auteur et metteur en scène de Vertiges, nous raconte simplement, et d’abord, l’histoire de Nadir qui, après une longue absence, revient voir ses parents. Il décide de rester quelques jours pour remettre de l’ordre dans les affaires de la famille. Les factures en souffrance, le père malade des poumons, le petit frère au chômage qui passe le plus clair de son temps sur les réseaux sociaux, la sœur cadette employée de cantine un peu frivole, la voisine du dessus qui erre comme un fantôme dans l’appartement de jour comme de nuit… Au plan médical, le vertige, c’est la peur ou le malaise ressenti au-dessus du vide, ou la sensation que les corps et les objets tournent autour de soi. Aîné d’une fratrie de trois, Nadir est respecté et écouté. Tout semble lui avoir réussi : propriétaire, chef d’entreprise, marié, deux enfants.

Dans la cité où il a grandi, les choses ne sont plus comme avant. Les gamins qui squattent au pied de l’immeuble, la présence marquée des barbus, l’ascenseur en panne… À bien y regarder, la vie de Nadir, non plus, n’est pas aussi limpide qu’il n’y paraît. Son épouse a demandé le divorce, les sourires de sa petite sœur sont de plus en plus forcés, derrière les paroles bienveillantes de sa mère et de son frère pointent l’amertume et les reproches. Progressivement, tout se dérobe. Il a beau se débattre, vitupérer, réclamer de l’ordre, il est hors de lui, comme s’il ne s’était jamais appartenu. Enfant d’un pays qui n’est pas celui de ses parents, Nadir ne cultive pas le mythe du retour. Lassé des faux-semblants et des chimères, il lance à son père : « Qu’est-ce qu’il t’a donné ton pays, à part l’envie de fuir ? ». À travers l’histoire d’une famille française d’origine maghrébine, Nasser Djemaï parle d’identité, de quête intérieure. Il montre sans volonté de démontrer, d’imposer un discours. « Vertiges nous invite simplement à prendre place dans la vie d’une famille orpheline de sa propre histoire, essayant de colmater les fissures d’un navire en plein naufrage », confie le metteur en scène. Un huis-clos familial parfois doux-amer où l’humour, l’amour, la poésie ne sont jamais absents.

Vertiges, c’est un double retour ! Celui de Nadir après une longue absence, celui d’une pièce originellement créée en 2017. Près de dix ans plus tard, Nasser Djemaï en donne une version enrichie d’intuitions nouvelles qui ouvrent le texte à de nouveaux imaginaires. Fable contemporaine, une re-création comme une mise en perspective pour raconter au temps présent cette odyssée intime où s’invitent les chimères, où le réel se teinte de fantastique. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Vertiges, Nasser Djemaï : jusqu’au 30/11. Du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h et le dimanche à 16h. La Manufacture des œillets, Centre dramatique national du Val de Marne, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11).

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Gruss, la folie du cheval

Carrefour des cascades, au cœur du Bois de Boulogne (75), le cirque Gruss a planté son chapiteau pour sa 52ème Folie. Un spectacle où le cheval est maître de la piste, où voltigent cavaliers, acrobates et chanteuse. De père et mère en fille et fils, une comédie musicale et équestre pour conter l’histoire d’une célèbre famille de circassiens.

Haut perché, l’orchestre donne la cadence. Le cheval galope, crinière blanche il galope avec grâce sur la cendrée. Tantôt seul, souvent en bande organisée, quatre ou cinq équidés en démonstration de leur dextérité ! De la petite dernière à la maîtrise déjà assurée de la piste à son père cavalier émérite, toute la famille Gruss a revêtu la casaque au célèbre patronyme pour inaugurer sous chapiteau leur 52ème Folie. Avant même de franchir l’entrée sous toile, Sirius, le fier étalon noir, accueille le public. Que les enfants, mais aussi les grands, sont autorisés à caresser : la belle et la bête, l’union sacrée ! Les numéros s’enchaînent, sous le sabot des chevaux s’élèvent musiques et chansons. Après la disparition d’Alexis le père en 2024, l’émotion est à son comble : comment perpétuer l’œuvre accomplie, sans se répéter ni se renier ? Comment faire partager toujours plus et mieux cet amour du cheval que l’ancien, il y a plus de 50 ans, a transmis aux enfants et petits-enfants ?

La réflexion collective accouche d’une folle idée : Gipsy la matriarche couvrira de bienveillance filles et garçons, Firmin coiffera la bombe de « patron » de troupe, Maud assumera la direction de la cavalerie et des cinquante chevaux chouchoutés dans leur box, peignés et dressés, Stéphan aura charge de faire rayonner l’extraordinaire héritage transmis par les parents… Ainsi, conçoit-il l’utopique projet d’un spectacle original, une comédie musicale et équestre ! Un premier tour de piste grandiose avec toute l’écurie dans le cercle de sciure, acrobaties et sauts périlleux – jongleries sur la croupe – numéros fantaisistes – ballets synchronisés des sabots – voltiges et cabrés alternent en folles embardées qui fascinent le public.

De temps à autre, s’impose une pause bienvenue, partie intégrante de la soirée, où l’une et l’autre content la genèse de l’histoire Gruss et de l’acquisition des apprentissages depuis le plus jeune âge. Une école de l’effort, du travail sans cesse recommencé, des chutes et des réussites, de l’amour partagé surtout entre le compagnon cheval et tous les membres de la fratrie. Proche de l’orchestre ou sur la piste, tantôt douce tantôt conquérante, une voix s’élève, céleste et cristalline : celle de Margot Soria, interludes chansonniers sur des musiques originales. La magie opère, fiers cavaliers et cavalières enchaînent prouesses techniques, poétiques et artistiques.

L’ovation retentit lorsque les projecteurs s’éteignent, quand les salutations se prolongent. Pour ce nouveau récital, fantaisie et émotion sont fidèles au rendez-vous, étalons et poneys aussi aux robes métissées, marron-blanche-noire. Rejoignez le chapiteau au triple galop, les chevaux vous saluent bien ! Yonnel Liégeois, photos Olivier Brajon

Les Folies Gruss, Gipsy-Firmin-Svetlana, Stephan-Maud : jusqu’au 29/03/26. Du jeudi au samedi à 21h, les samedi et dimanche à 15h et 21h, tous les jours pendant les vacances scolaires à 15h et 21h. Carrefour des cascades, Bois de Boulogne, 75016 Paris (Tél. : 01.45.01.71.26).

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Du théâtre de la « postmodernie »

Aux Presses du réel, Yannick Butel publie Le gai théâtre, essai d’histoire sociale et politique du phénomène théâtral contemporain. Un diagnostic aigu sur le théâtre dans la société ultralibérale propre à la « postmodernie ». Une sensibilité frémissante, doublée de l’emportement d’une auscultation théorique étayée.

Yannick Butel est professeur en arts de la scène à l’université d’Aix-Marseille. En 2008, il fonde le site insense-scenes.net, où il est affirmé, sans ambages, que « le théâtre facile est objectivement bourgeois, le théâtre difficile est pour les élites bourgeoises, le théâtre très difficile est le seul théâtre démocratique ». Dans la foulée de ce stimulant paradoxe paraît son dernier ouvrage, le Gai Théâtre, sous-titré Pour un théâtre de la contre-addiction, avec, pour précision : Essai d’histoire sociale et politique du phénomène théâtral contemporain. On saisit d’emblée que l’auteur va passer au crible un diagnostic aigu – comme obtenu par scanner – sur un impensé d’assez longue date quant aux tenants et aboutissants du théâtre et de ses spectateurs, réels ou putatifs, dans la société ultralibérale propre à la « postmodernie ».

Au long cours d’une réflexion constamment dialectique, Yannik Butel, fort d’une culture philosophique fertile, dialogue à distance avec Olivier Neveux et Dany-Robert Dufour, à qui l’on doit, respectivement, Politiques du spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui et le Divin Marché. La révolution culturelle libérale. Le livre tout entier est d’ailleurs placé sous le sceau d’un entretien infini où prennent part, à l’improviste, aussi bien Nietzsche que Bernard Noël, Jean-François Lyotard, Bernard Stiegler, Deleuze, Heiner Müller, Herbert Marcuse, Derrida, Foucault et tant d’autres fiers irréguliers de la pensée. Impossible, avec la meilleure volonté du monde, de rendre compte de façon exhaustive, en si peu d’espace, d’un ouvrage aussi dense, écrit d’une main sûre qui sait jouer sur les mots et qui, finalement, a valeur de manifeste, pour ne pas dire de brûlot.

Au sein de ce vaste panorama où s’analyse sans merci le rôle des industries culturelles dans le décervelage généralisé, Yannick Butel, fin critique, fait part de ses préférences de spectateur assermenté. Où l’on rencontre notamment le Théâtre du Radeau de François Tanguy, le groupe T’Chang de Didier-Georges Gabily, les Marchands de Joël Pommerat, Beckett, Claude Régy, Gatti, etc., ainsi que la figure essentielle d’Hamlet auquel il a jadis consacré une thèse mémorable. Une sensibilité frémissante, doublée de l’emportement d’une auscultation théorique étayée, caractérise ce livre, dont l’élaboration court au moins sur plus d’une dizaine d’années d’observations assidues, rapportées avec un ton de voix extrêmement personnel. Raison de plus de s’y confronter en toute spontanéité, en faisant fi de son apparente complexité. Jean-Pierre Léonardini

Le gai théâtre, Yannick Butel (Les Presses du réel, col. « Al Dante », 248 p., 18€). Un précédent ouvrage : Regard critique (Les solitaires intempestifs, 128 p., 13€).

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Jérusalem, shoah et nakba

Au studio des Mathurins (75), Ismaël Saidi présente Jérusalem. La pièce, mise en scène et interprétée par l’auteur, est un plaidoyer pour la paix. Dans la lignée de Djiad, son précédent spectacle à succès.

Sur le plateau nu, un homme se lamente. Il a perdu son procès, il doit dans quelques minutes remettre les clés de la demeure à sa nouvelle propriétaire. La vieille petite maison se trouve à Sheikh Jarrah, quartier de Jérusalem-Est. Shahid et Delphine Lachance (Ismaël Saidi et Inès Weill-Rochant en alternance avec Fiona Lévy) sont des inconnus l’un pour l’autre. Et chacun se dit convaincu de ses droits car il s’agit, clament-ils en chœur, de la maison de leurs ancêtres. Sur ce canevas souvent drôle, Ismaël Saidi a imaginé, à l’occasion d’une éclipse du soleil, une aventure assez fantastique. Le texte est de 2022, mais le drame actuel qui plonge cette partie du monde dans une actualité incertaine, dans le désespoir, lui confère une force supplémentaire.

Sur la scène, le dialogue permet de se comprendre, de s’entendre. Et du passé jaillit la lumière du présent. Voilà que deux revenants prennent la parole. Ruth et Al Qodsi, par la bouche de Delphine et Shahid, donnent à comprendre le passé sombre qui d’une certaine façon les unit. Tous deux se souviennent de la bonne entente des hommes et des femmes d’alors, qui partageaient les mêmes terres à défaut d’avoir épousé la même religion. Mais le respect de chacun faisait que tous vivaient en bonne harmonie.

Shoah et Nakba

Ruth est une rescapée de la Shoah, et Al Qodsi un exilé de la Nakba (l’exode palestinien de 1948). Tous deux ont souffert, et espéré la paix et la fraternité humaine. À travers ces personnages, explique l’auteur, « deux douleurs s’affrontent mais ne se hiérarchisent pas ». Loin de toute « compétition victimaire ». Né en 1976 à Bruxelles, Ismaël Saidi a été policier avant de se laisser séduire par l’écriture. Son premier grand succès dans les pays francophones, Djihad en 2014, mettait en présence trois garçons enrôlés par des fanatiques et se retrouvant armes au poing à Homs en Syrie, sans comprendre grand-chose à leur aventure. Agissant au nom, tentaient-ils de dire, de la défense d’un coran… qu’ils n’avaient jamais lu.

Avec un humour dévastateur, Saïdi démontait la mécanique. Ont suivi d’autres temps forts de cette saga, comme Géhenne ou encore Tribulations d’un musulman d’ici. Avec Jérusalem, la visée est toujours la même : contribuer à dire avec conviction combien le dialogue et la connaissance sont nécessaires, mais aussi que « sans mémoire il ne peut y avoir de paix ». Gérald Rossi

Jérusalem, Ismaël Saidi : Jusqu’au 31/12, les mercredi et jeudi à 19h. Théâtre des Mathurins, 36 rue des Mathurins, 75008 Paris (Tél. : 01.42.65.90.00).

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Sept nains au tribunal

Au théâtre du Pays de Morlaix (29), Charlie Windelschmidt présente …Et les sept nains ? Une déconstruction du célèbre et fameux conte des frères Grimm, un original et fantasque tribunal des flagrants délires revisité au temps de la belle époque sur les ondes de France Inter ! Loin des images doucereuses de Blanche-Neige à la Walt Disney, la troupe mord dans la pomme à belles dents.

Ils se nomment N1, N2, N3… Au final, ils ont bien grandi, les Sept nains du conte ! Pas si joviaux, sympathiques et innocents qu’ils en avaient l’air au détour d’un bel album pour enfants ou de leur gentille image colportée à foison sur petits et grands écrans… Tels des précurseurs, Bruno Bettelheim et Mélanie Klein, psychanalystes, avaient déjà fortement et intelligemment perturbé et interrogé le beau livre d’images. Charlie Windelschmidt, à la manœuvre de la compagnie Derezo, offre à son tour un original et truculent retour à la réalité. Il est vrai qu’il est coutumier de spectacles hors norme, loin des mises en scène stéréotypées !

Les garçons n’ont vraiment aucune raison de se plaindre. Quand ils rentrent du boulot, les lits sont faits, la vaisselle et la cuisine aussi, la maison balayée, la table dressée… À petite taille, grande fortune ! Sauf que la révolte gronde sur la scène de Morlaix, précédemment au Quartz de Brest où les garnements devenus grands furent convoqués en justice, le tribunal siège en appel selon la formule consacrée. Tour à tour, l’un après l’autre, chaque nain est invité à s’expliquer ou se justifier devant la procureure. Un procès en bonne et due forme, fort coloré en mots, lumières et musique, mimes et pantomimes, éclats de voix et dérobades incontrôlées. Rien ne va plus dans le meilleur des contes ! Les masques tombent, la boîte à rêves se fissure devant la force de la réalité. Devenus de jeunes adultes, encore assoupis dans le mythe et chaudement serrés en groupe, chacun est convié plusieurs fois à la barre pour témoigner et faire la vérité sur ses comportements passés.

Dans un rectangle lumineux surplombant la scène, montent les questions de plus en plus précises et pressantes : pourquoi avoir hier agi ainsi, qu’en est-il aujourd’hui ? Pour les évincer, plaisanter ou minauder, plaider non coupable ou rejeter la faute sur la société… « L’enfer, c’est les autres », mine de rien, ils maîtrisent les Belles Lettres, citent Sartre le sulfureux. Bien d’autres, sans gêne ni remords, ont croqué dans la pomme, ensorcelé leur belle qui n’est pas toujours blanche ! Ils sont du « populo », les nains d’aujourd’hui, ils causent la langue des bandes de quartier. Pas forcément coupables, le délit de faciès n’est pas loin, ils sont même instruits : Kafka et Montaigne ne leur sont pas des auteurs méconnus ! Des planches à la salle, l’interpellation percute le public : fantasmer ou assumer nos singularités de vie ? Prendre ses désirs pour des réalités ? Quelle place pour la femme librement acceptée ? Comment casser le poids des habitudes ? Accepter ou non de grandir en reconnaissant ses propres doutes et contradictions ? Entre humour décomplexé et vérités prononcées, la mise au jour de nos présupposés éclate sous la lumière tamisée des projecteurs.

Une mise en scène détonante et fragmentée, comme à l’accoutumée avec Derezo ! Sur l’Adagio d’Albinoni, voire de la musique punk, se déploie la narration dans une écriture à trois imaginaires : Garance Bonotto, Lisa Lacombe, Morgane Le Rest. Les ombres chinoises découpent en noir et blanc les lumières changeantes et démultipliées, les dépositions se suivent et se complètent à l’envie dans une mise en espace à l’identique, répétitive au risque de lasser l’écoute… Il est une qualité pourtant à reconnaître : l’imagination débridée et débordante de Charlie Windelschmidt. Entre rire et sérieux assumés, la troupe et le public mordent à pleines dents dans ce nouveau livret d’images. Yonnel Liégeois

… Et les sept nains ?, Charlie Windelschmidt et la compagnie Derezo : le 12/11 à 19h et le 13/11 à 20h au Théâtre du Pays de Morlaix, 20 rue de Brest, 29600 Morlaix (Tél. : 02.98.15.22.77). Le 11/12 à L’Atelier à Spectacle, scène conventionnée de Vernouillet (78). Le 02/04/26 à L’Archipel, pôle d’action culturelle, Fouesnant (29). Le 09/04/26 au Manège, Scène nationale de Maubeuge (59).

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Pour le meilleur et pour le rire !

En cette année 2025, marquée par des crises humanitaires sans précédent, Clowns Sans Frontières lance une grande campagne Pour le meilleur et pour le rire. L’objectif ? Récolter 30 000 € d’ici la fin de l’année pour offrir des moments de joie et de magie à des milliers d’enfants vivant dans des zones de conflit ou de vulnérabilité.

Dans un monde où 1 enfant sur 6 vit dans une zone de conflit, les conséquences sur leur santé mentale et leur bien-être sont dévastatrices. Les conflits, les catastrophes naturelles et la pauvreté privent des millions d’enfants de leur droit fondamental : le droit de rire, de rêver et de grandir en sécurité. La Convention internationale des droits de l’enfant stipule que chaque enfant a le droit de vivre, que les États doivent être garants de leur survie et de leur développement dans les meilleures conditions possibles. Les enfants qui fuient leur pays d’origine doivent recevoir l’aide et la protection dont ils ont besoin. Clowns Sans Frontières croit en la puissance du rire et des arts vivants pour apaiser les traumatismes, renforcer la confiance en soi et redonner de l’espoir. Les chiffres sont implacables : à la fin de l’année 2023, près de 50 millions d’enfants étaient déplacés en raison de conflits, de violences et de catastrophes naturelles, soit 40 % de l’ensemble des personnes déplacées de force dans le monde. À l’horizon 2026, 213 millions d’enfants dans 146 pays auront besoin d’une aide humanitaire au cours de l’année.

Depuis 1994, les artistes clowns sont intervenus dans les zones les plus fragiles du monde pour apporter de la légèreté et du réconfort : Congo, Gaza en Palestine, Haïti, Liban, Soudan… En 2024, grâce à toutes leurs actions, 14 710 enfants ont bénéficié de spectacles, d’ateliers et de moments de partage : spectacles gratuits (clown, musique, acrobatie, théâtre) dans les bidonvilles – camps et orphelinats, ateliers d’expression artistique pour les enfants et les travailleurs sociaux, formation d’artistes locaux pour pérenniser les initiatives mises en place. En 2024, ce sont 40 spectacles, 96 ateliers, 2 229 heures de bénévolat, 53 artistes et logisticiens mobilisés. Clowns Sans Frontières veut aller plus loin. Aussi, lance-t-il une grande et intense campagne de collecte de dons. L’objectif ? Récolter 30 000 € d’ici la fin de l’année pour offrir des moments de joie et de résilience à des milliers d’enfants en situation de vulnérabilité.

Avec le soutien de chacune et chacun, alors il sera possible :

  • De toucher 10 000 enfants supplémentaires en 2026.
  • De former des artistes locaux pour qu’ils puissent continuer à semer la joie dans leurs communautés, même après le départ des intervenants.
  • de créer des souvenirs qui soignent : des moments de magie et de légèreté, portés par des artistes dont le talent apaise et inspire.

Je fais un don maintenant

Chaque don compte, chaque sourire compte, ensemble faisons la différence ! Soutenir Pour le meilleur et pour le rire, c’est offrir plus qu’un moment de joie, c’est redonner de l’espoir à des enfants qui en ont cruellement besoin. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

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Agathe Quelquejay, la belle et les miséreux

Au théâtre de l’Arlequin à Morsang-sur-orge (91), Guy-Pierre Couleau propose Rossignol à la langue pourrie. Un « seule en scène » d’Agathe Quelquejay, belle et persuasive lorsqu’elle s’empare des textes de Jehan Rictus. Le poète des pauvres dans la langue des miséreux, d’une étonnante modernité.

Elle s’avance dans la pénombre, seules quelques bougies éclairent la scène. Claudiquant nu-pieds, désarticulée, comme égarée sous le poids de la misère et des gifles que lui assène sa mère… Les mots sont pâteux, goûteux en ce parler populaire des années 1900, une poésie rebelle dont s’empare Agathe Quelquejay avec gourmandise, bouleversante de naturel et de sincérité. Un spectacle incisif et persuasif, qui ne dure que le tour du cadran, mais quelle prestation : flamboyante dans sa simplicité, foudroyante dans sa vérité ! De la gamine maltraitée à la mère qui geint sur la tombe de son gamin guillotiné, nous est offerte la déclamation de cinq poèmes extraits du Cœur populaire, le second recueil de Rictus.

Gabriel Randon, sous le pseudonyme de Jehan Rictus, avait déjà publié en 1897 Les soliloques du pauvre, la dérive d’un sans-logis dans Paris. Ayant déserté le domicile familial à sa prime jeunesse, expérimenté la vie de vagabond, l’homme sait de quoi il parle, il ne joue pas au « borgeois » qui causerait sur les sans-le-sou. Il s’affiche naturellement comme le poète des miséreux, s’exprimant dans la langue du peuple, l’argot des fortifs et des faubourgs, scandant plaintes et sanglots sur les planches des cabarets montmartrois… C’est fort et puissant, sans fioritures ni détours, d’un réalisme poétique à mouiller les yeux, écarteler cœur et poumons ! S’accaparant ce Rossignol à la langue pourrie, récits d’amour et de misère en langue populaire, créé à l’Essaïon-Théâtre de Paris puis repris au festival d’Avignon 2025, Agathe Quelquejay ne force jamais le trait.

D’un poème l’autre, dans une économie de gestes superbement éclairés, la magie opère. Slameuse ou rappeuse des temps présents, la comédienne s’improvise Cour des miracles : petite fille gémissante ou consolante, gamine en quête d’amour, jeune prostituée en mal de rédemption ou mère éplorée… Le « petit peuple » mis en partition par Guy-Pierre Couleau, les multiples facettes d’un monde où c’est d’abord l’enfant qui trinque, égaré dans le monde des adultes, victime en première ligne de la pauvreté et de l’oisiveté ! Lumière braquée sur tous ces gens de peu aujourd’hui miséreux, égarés ou paumés, que tout le monde voit mais que personne ne regarde. D’une sidérante modernité, un envoûtant spectacle pour qu’émerge un rayon de soleil sous un ciel de poussière. Yonnel Liégeois

Rossignol à la langue pourrie, mise en scène de Guy-Pierre Couleau avec Agathe Quelquejay : le 09/11 au théâtre de L’Arlequin, 35 rue Jean-Raynal, 91 390 Morsang-sur-Orge (Tél. : 01.69.25.49.15). Le 14/11 à 20h30 aux Atypiques d’Ales, Salle Biosphera, 18 rue Vincent Faïta, 30480 Cendras (Tél. : 04.66.07.39). Les 21 et 22/11 à La station théâtre, 1 Rue de Rennes, 35520 La Mézière (Tél. : 02.99.69.28.09).

Farandole des pauv’s P’tits fanfans morts

Nous, on est les pauv’s tits fan-fans,

les p’tits flaupés, les p’tits foutus

à qui qu’on flanqu’ sur le tutu

les ceuss’ qu’on cuit, les ceuss’ qu’on bat,

les p’tits bibis, les p’tits bonshommes,

qu’a pas d’bécots ni d’suc’s de pomme,

mais qu’a l’jus d’triqu’ pour sirop d’gomme

et qui pass’nt de beigne à tabac.

Les p’tits vannés, les p’tits vaneaux

qui flageol’nt su’ leurs tit’s échâsses

et d’ qui on jambonn’ dur les châsses :

les p’tits salauds, les p’tit’s vermines,

les p’tits sans-cœur, les p’tits sans-Dieu,

les chie-d’-partout, les pisse-au-pieu

qu’il faut ben que l’on esstermine.

Nous, on n’est pas des p’tits fifis,

des p’tits choyés, des p’tits bouffis

qui n’ font pipi qu’ dans d’ la dentelle,

dans d’ la soye ou dans du velours

et sur qui veill’nt deux sentinelles :

Maam’ la Mort et M’sieu l’Amour.

Jehan Rictus, Le cœur populaire

« Lire Jehan Rictus, comme lire Villon, Couté ou les slameurs d’aujourd’hui, c’est affirmer que c’est le poète qui fait la poésie, et non la langue qu’il emploie ».

« Tant qu’il y aura des pauvres, il faudra toujours lire la poésie de Rictus à haute voix pour bien les comprendre, car c’est une poésie qui doit s’entendre et se scander ».

« Tant qu’il y aura des pauvres, il faudra dénoncer la misère avec les mots de ceux qui la subissent ».

Cécile Vargaftig, scénariste et auteure

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La vérité, rien que la vérité

Au théâtre La Flèche (75), Claire Lasne Darcueil présente Petit traité de toutes vérités sur l’existence. La mise en espace du texte de Fred Vargas, au titre éponyme… Prétendument sérieuse, entre humour et dérision, la plainte de tout cœur en manque ou mal d’amour.

Devant son panneau de feuilles blanches, comme désemparée et prenant l’auditoire à témoin, la femme hésite puis se ravise. Griffonnant au feutre noir les mots-clefs de la conférence dont elle va nous abreuver… Pour l’heure, aux aguets mais l’instrument toujours silencieux, un saxophoniste veille au bon déroulé de la soirée.

Les paroles fusent, des propos tenus avec le sérieux scientifique qui en impose, l’affaire est entendue, historiens et chercheurs en attestent, « le sens de la vie déboussole l’homme depuis l’origine et son isolement dans le néant ». La conférencière n’en démord pas, convaincue et convaincante ! Feuillets en main, le regard concentré mais, semble-t-il, tout de même quelque peu perdu ou égaré face à son public fort attentif, Claire Lasne Darcueil déclame son Petit traité de toutes vérités sur l’existence avec aplomb ! Noircissant les feuilles de phrases ou mots aussi foireux que sentencieux, d’une évidente vérité comme relevant d’une phraséologie fort verbeuse !

La leçon première, essentielle, capitale de tout ce beau discours ? Apprendre à être aimé de l’être aimé, conserver l’amour envers et contre tout, « comment éviter de le rater »… Une tâche qui n’est pas de tout repos, y compris pour la conférencière qui paraît en souffrances de cœur, interrompant régulièrement son énoncé pour s’en aller quérir d’un ailleurs : un interlocuteur manquant, un amour absent, nul ne sait, respiration bienfaisante, le saxophone couvre le silence. Tombe l’oracle au final, Socrate et Nietzsche en ont débattu sûrement, comme l’ombilic qui aère la terre, il nous faut respirer et nous libérer de la bouse qui sèche le sentiment amoureux, l’empêche de fleurir !

Espiègle, tendre ou mutine, Claire Lasne Darcueil subjugue son auditoire entre esprit de sérieux, humour et dérision. Entre emballements et échecs, nature à la dérive ou souffles au cœur, hasard et nécessité, empressons-nous d’aimer, homme ou femme il n’est nullement interdit de rêver debout ! Yonnel Liégeois

Petit traité de toutes vérités sur l’existence, Claire Lasne Darcueil et Bruno Texier au saxo : jusqu’au 18/12, les mercredis à 21h. La Flèche, 77 rue de Charonne, 75011 Paris (Tél. : 01.40.09.70.40). Le texte de Fred Vargas est disponible aux éditions Flammarion (96 p., 3€).

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L’aquarius, une planche à la mer

Au théâtre Jean Vilar de Vitry (94), Lucie Nicolas présente Le dernier voyage (Aquarius). Du pont d’un bateau aux planches d’un théâtre, l’épopée de 629 réfugiés en quête d’une terre d’accueil. Du théâtre documentaire de belle facture.

« Il y a trois sortes d’hommes, les vivants, les morts

et ceux qui sont en mer »

Anacharsis, philosophe, VIème siècle avant J.C.

La sirène retentit, stridente. Le bateau reçoit l’ordre de couper les moteurs, interdiction lui est signifiée d’entrer dans les eaux italiennes… L’Aquarius, le fameux navire humanitaire affrété par S.O.S. Méditerranée, erre de côte en côte en ce terrible mois de juin 2018. Dans l’attente d’une réponse positive d’un port d’accueil, au risque d’une pénurie alimentaire et de graves conséquences sanitaires pour les 629 migrants à son bord…

Pour tout décor une forêt de micros haut perchés, en fond de scène un comédien-technicien-musicien ( Fred Costa) s’active entre lumières, bruits et sons. Sur les planches du théâtre Jean Vilar de Vitry, pas encore chahutés par les vagues de la haute mer, s’embarquent trois matelots peu ordinaires. Bénévoles engagés dans une mission humanitaire à grands risques, ils changeront de rôles au fil de la représentation : membre d’équipage, secouriste, capitaine, journaliste… Embarquement terminé, destination la mer Egée, et vogue la galère ! Avec force convictions et dotés d’une folle énergie, les trois comédiens (Saabo Balde, Jonathan Heckel, Lymia Vitte) nous content de la voix et du geste cette dernière mission de l’Aquarius à l’heure où les autorités italiennes lui refusent le droit de débarquer les centaines de rescapés à son bord.

Une tragique odyssée qui, entre émotion et réflexion, navigue dans les remous de questions en pleine dérive : comment justifier ce manquement au droit maritime international de prêter assistance à toute personne en détresse ? Comment expliquer ce silence des autorités européennes sous couvert de protéger les frontières des états membres ? Pourquoi criminaliser les actions des humanitaires et laisser croire que des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants embarquent sur des canots de fortune au titre d’une immigration sauvage ? L’angoisse monte sur le pont, les conditions de sauvetage sont toujours périlleuses, naufragés – matelots et bénévoles croulent de fatigue et d’épuisement. Le bonheur explose en cale lorsque une femme sauvée des eaux retrouve son mari, une mère son enfant, un frère sa sœur. Point de discours lénifiant ou compatissant au cœur de ce spectacle conçu par le collectif F71, qui s’inspire du travail du philosophe Michel Foucault pour qui l’année 1971 fut celle d’un engagement résolu aux côtés des détenus et contre les violences policières ou racistes, juste un rappel des propos tenus par les diverses autorités gouvernementales avant que l’Espagne n’accepte avec ferveur d’accorder accueil et assistance aux migrants rescapés d’une mort programmée.

Une superbe épopée qui, entre musique et chants entremêlés, offre vie, lumière et couleur à ces hommes et femmes de bonne volonté qui osent engager leurs existences, planche ou bouteille à la mer, sur des voies d’eau solidaires. Qui interpellent chacune et chacun, au travers d’une création artistique de belle et grande facture, sur la place à prendre ou à trouver à la sauvegarde de notre humaine planète, océan de vivants aux valeurs partagées. Yonnel Liégeois

Le dernier voyage (Aquarius), Lucie Nicolas avec le Collectif F71 : Le 06/11 à 20h. Théâtre Jean Vilar, 1 place Jean Vilar, 94400 Vitry-sur-Seine (Tél. : 01.55.53.10.60). Les 04-05/02/26, au Moulin du Roc, scène nationale de Niort (79). Du 19 au 21/03/26 au Théâtre Aimé Césaire, Fort-de-France (972).

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Bartabas, la chevauchée poétique

Au Fort d’Aubervilliers (93), le théâtre Zingaro présente Les cantiques du corbeau. La mise en selle du recueil au titre éponyme de Bartabas, le metteur en scène et grand maître de la troupe équestre. Quand les mots dansent sur la croupe des chevaux, la poésie fait un flamboyant tour de piste.

Il tourne en rond, droitement dressé sur le dos de son fier destrier ! Tel un sphinx, il veille à la pureté de l’eau qui submerge la piste circulaire. Le cycle du temps est engagé, immuable, imperturbable : contre vents et marées, séismes ou intempéries, la nature est calme, reposée. La quiétude envahit l’espace, quelques lumières vacillent dans la minuscule fosse aquatique. Le cheval tourne, fait une pause, repart. Bride relâchée, le cavalier se révèle tête-corbeau. En d’autres temps lointains, d’autres cultures, d’autres mythes, cet oiseau-là est vénéré en terre Inuit comme créateur de l’univers. Le cheval, le volatile et l’homme : entre vie et mort, protecteurs et prédateurs, l’osmose, les rôles s’inversent seulement au fil des saisons et des besoins. Le corbeau s’envole, les Cantiques tourbillonnent, les lumières s’étiolent.

Alors s’élève du haut des cintres, perdue dans les étoiles, la voix de la femme-enfant. Cristalline, tantôt pressante tantôt chuchotante… La chevauchée poétique est engagée : est-ce l’homme ou l’animal qui fait résonner les mots ? Peu importe, l’histoire de l’humanité se fait entendre. Le verbe haut, épique, chevaleresque, femme ou homme récitant. Presque deux heures durant, les paroles vont tambouriner dans le superbe décor du Fort d’Aubervilliers. Et entonner quelques longs extraits des Cantiques du corbeau, le livre-poème du maître céans. Il n’est point question de s’attarder sur les attendus scientifiques de l’apparition de l’univers. L’essentiel est ailleurs, le tout est partie de chacun, chacun est partie du tout dans cette fantasmagorie des quatre éléments : le feu et l’air, l’eau et la terre. De la bactérie flottante à la bête rampante, de l’animal rugissant au sapiens se redressant…

Sur les petites tables disséminées autour de la piste, bougie, vin chaud et petits gâteaux accueillent le public. Tendre la main à l’aveugle pour ne point quitter des yeux la sérénade verbale et musicale ! Dans l’eau, au milieu de l’eau s’enchaînent tableaux vivants et scènes de vie, superbement parées et mises en lumière. Le minotaure minaudant avec l’enfant, la danse envoûtante d’une belle féline qui roule et s’enroule autour d’elle-même, jusqu’au bout des doigts et les pieds dans l’eau, des torches vivantes et virevoltantes mais aussi des squelettes caracolant sur la croupe des chevaux… La vie est là, la mort aussi, l’homme a rompu le pacte avec le vivant, sa bestialité a coloré l’eau rouge sang, asservir l’animal et la terre conduit inéluctablement au néant. Le dépaysement est complet, tambours, chants et instruments balinais scandent le tempo de cette originale chorégraphie naturaliste. De temps à autre, le cheval entre dans la danse, toujours aussi libre de ses mouvements. Chez Zingaro c’est lui qui dicte la cadence, le dressage est caresse, assentiment.

Le verbe a libéré le galop du bel équidé : une césure, un saut qualitatif et inattendu dans l’imaginaire de Bartabas ! Comme présent-absent, la cendrée poétique supplante la rythmique du sabot et s’empare de la piste, tel un message prophétique. D’une parole l’autre, les animaux se font langage, aigles et lions, petits ou puissants vertébrés déclament l’alphabet de leurs silhouettes sous les arcades de bois. Goûtons les battements d’ailes des oies, le chant des brins d’herbe au vent couchant, l’appel du corbeau croassant, le parfum et la saveur du vivant. Ils sont bien plus que bruissements aimants. Yonnel Liégeois, photos Sacha Goldberger

Les cantiques du corbeau, Bartabas : Jusqu’au 31/12. Ouverture des portes à partir de 18h (spectacle à 19h30) les jeudi/vendredi/samedi, 16h (spectacle à 17h30) le dimanche. Théâtre équestre Zingaro, 176 avenue Jean Jaurès, 93300 Aubervilliers (Tél. : 01.48.39.54.17). Le livre est disponible chez Folio-Gallimard (96 p., 7€).

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Camus-Casarès, un amour fou

Au théâtre Essaïon (75), la metteure en scène Elisabeth Chailloux propose Camus/Casarès, une géographie amoureuse. D’après leur correspondance (1944-1959), avec Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio. La mise en espace de leurs lettres, théâtralisées avec art et subtilité.

La publication par Gallimard, en 2017, de la Correspondance Albert Camus-Maria Casarès 1944-1959, a révélé au grand jour, sur l’initiative de Catherine Camus, fille de l’écrivain, l’histoire d’un amour entre deux êtres d’exception, d’autant plus ardent que contraint par les aléas de leur vie. Mis en scène par Élisabeth Chailloux avec Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio, le spectacle Camus-Casarès, une géographie amoureuse suggère à la perfection les affres désordonnées de la plus brûlante passion dans des circonstances historiques imposées.

Pour ce faire, sur la petite scène judicieusement baignée dans les lumières de Franck Thévenon, des nouvelles du temps d’alors nous parviennent grâce à la radio (indicatif de Radio Londres, voix de Camus recevant le Nobel, trompettes du Festival d’Avignon, bruits de la guerre d’Algérie, musiques d’époque…), le tout dû au savoir-faire de l’ingénieur du son Thomas Gauder. Après cela, tout n’est plus qu’affaire de jeu, car il n’était pas question de simplement lire au micro, debout, ces lettres dignes d’une carte du Tendre contemporaine. Il fallait théâtraliser avec art. Les deux interprètes s’y emploient subtilement. Jean-Marie Galey invente un Albert Camus à l’élégance crispée, romancier fêté dès la parution de l’Étranger en 1942, soit à deux ans de sa rencontre avec la jeune actrice qui monte, à peine âgée de 21 ans. Plus tard, on verra l’homme rongé de doutes, l’auteur de théâtre sollicité par Vilar qu’il n’aime guère, le « pied-noir » ravagé par les événements, en proie à la concurrence larvée avec Sartre, l’amant qui est un homme marié non sans mauvaise conscience.

Le portrait dessiné par Jean-Marie Galey, d’une facture classique approfondie, s’impose avec rigueur face à Teresa Ovidio, à qui revient l’emportement passionnel sans frein. Elle ne singe pas Maria Casarès, elle en propose une version tourbillonnante, comme dansée, en déployant toutes les ressources d’un instinct sûr. Elle offre une interprétation proprement physique, face à l’intériorité anxieuse de son partenaire. Ici aussi, outre les mots du désir en alerte, on saisit des bribes de la biographie du modèle : évocation de ses rôles dans des pièces de théâtre, son premier triomphe au Festival d’Avignon, elle rapporte un de ses rêves où figure Serge Reggiani… Ainsi, face à l’amant tourmenté, elle déploie toutes les armes de la séduction en toute liberté. Le spectacle se clôt sur leur rupture et la mort tragique de Camus. Jean-Pierre Léonardini

Camus/Casarès, une géographie amoureuse, Elisabeth Chailloux : jusqu’au 17/11/25, les lundi et mardi à 20h50. Du 18/11 au 06/01/26, le lundi à 20h50 et le mardi à 19h. Du 12/01 au 31/03/26, les lundi et mardi à 20h50. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

Albert Camus/Maria Casarès, correspondance 1944-1959, présentation de Béatrice Vaillant et avant-propos de Catherine Camus (Folio, 1472 p., 15€90).

À lire : les quatre volumes des Œuvres complètes publiées dans la Pléiade chez Gallimard, sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi. Tous les titres sont disponibles aussi chez le même éditeur en Folio dont La mort heureuse présenté par Agnès Spiquel. Cahier Camus, dirigé par Raymond Gay-Crosier et Agnès Spiquel (Ed. de L’Herne, 376 pages, 39€). Œuvres d’Albert Camus, dans la collection Quarto Gallimard avec une préface de Raphaël Enthoven (1536 p., 29€). Le monde en partage, itinéraires d’Albert Camus, de Catherine Camus (Gallimard, 240 p., 35€)

À découvrir : Dictionnaire Albert Camus, sous la direction de Jeanyves Guérin (Robert Laffont, collection Bouquins, 975 p., 30€). Dictionnaire amoureux d’Albert Camus, par Mohammed Aïssaoui avec la complicité de Catherine Camus (Plon, 528 p., 28€)

À écouter : La peste, lue par Christian Gonon, de la Comédie Française (CD Gallimard, 26€40, deux CD MP3 à 18€99)

À savourer : La postérité du soleil. Sous le regard de René Char, les textes de Camus et les photos d’Henriette Grindat (Gallimard, 80 p., 28€)). L’étranger, illustré par José Munoz (Futuropolis-Gallimard, 144 p., 24€). Avec Le premier homme (272 p., 30€), les deux volumes en coffret (416 p., 54€)

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Jessica et son chien

Au théâtre de La reine blanche (75), Laurène Marx présente Jag et Johnny. L’auteure et metteure en scène inaugure un style théâtral nouveau genre, le « stand-up triste ». Où l’on rit cependant en compagnie de Jessica Guilloud, lors de retrouvailles avec son chien Johnny et sa famille d’origine rurale.

Jessica, dite Jag, préfère ne pas prévenir ses parents lorsqu’elle décide de leur rendre visite à la ferme familiale. Pour éviter les refus ou remontrances, juste un coup de fil à sa mère pour qu’elle la récupère en voiture… Le dialogue entre les deux femmes se réduit au minimum, l’état de santé du cousin ou de la grand-mère, les potins du village… Jessica retrouve frère et sœur sans émotion particulière, ravie surtout de batifoler avec son chien Johnny malade du cœur. Une « famille de beaufs », comme elle la qualifie elle-même, sa famille dont l’immersion en épisodiques allers-retours lui permet de mesurer décalage et distance entre ce qu’ils sont et ce qu’elle est devenue.

Une transfuge de classe, selon l’expression consacrée, qui se remémore l’ambiance familiale dont elle est l’héritière : un beau-père qui ne cesse de la harceler, une grand-mère raciste et une tante homophobe… Elle raconte aussi l’alcoolisme d’un cousin, la maladie mentale d’un autre, les fêtes d’anniversaire à la salle communale, les rires grossiers et les histoires insipides narrées par les uns les autres. Un univers terne entre bouses de vaches et chemins boueux, sans éclaircie ni lueur d’avenir, des hommes et des femmes engoncés dans un quotidien sans relief. La seule embellie pour Jessica ? La tendresse et l’amour dans les yeux de son chien au cœur trop gros, qui va bientôt en crever. Un texte âpre, violent, sans concession, qui frappe là où ça fait mal : le désespoir d’une ruralité abandonnée des gouvernants et des pouvoirs publics, le mépris affiché à l’encontre des classes populaires, la misère sociale et la déchéance morale d’une population sans perspectives d’un ailleurs autre.

Laurène Marx orchestre la partition avec justesse. Seul un micro sur pied, des gestes mesurés, de judicieux clins d’œil au regard du public, quelques chansons fredonnées, Johnny le chien très présent dans l’imaginaire de la récitante… Le rire, bienvenu, évite de sombrer dans le pathos le plus morbide, la flûte traversière de Jessica Guilloud scande avec grâce ce « seule en scène » qui donne fort à penser. Sur le désir de « raconter toutes les histoires et pas juste celle qui nous arrange », sur les questions de classe et de féminisme, sur l’enjeu impérieux de ne point oublier d’où l’on vient sur le chemin où l’on va. Yonnel Liégeois

Jag et Johnny, Laurène Marx : jusqu’au 15/11, les mardi et jeudi à 21h, le samedi à 20h. La reine blanche, 2bis passage Ruelle, 75018 Paris (reservation@scenesblanches.com). Le 16/04/26, au théâtre Jean Vilar de Montpellier.

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Made in France, grève et désarroi

Au théâtre de la Renaissance (75), Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget proposent Made in France. Un spectacle survolté qui plonge dans le désastre industriel et humain : le démantèlement d’une usine dans une petite ville, loin de la capitale. Entre fiction et réalité…

Avec leur compagnie théâtrale La poursuite du bleu, Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget savent se saisir de grands thèmes sociaux et sociétaux avec énergie. Coupures, en 2023 mettait en lumière le désarroi des ruraux face à l’installation à marche forcée d’antennes de téléphonie mobile. Ici, dans une petite ville loin de la capitale, Made in France s’intéresse à la fermeture d’une usine. Le groupe propriétaire veut en ouvrir une identique, dans un pays lointain ou l’on paye les ouvriers avec de la menue monnaie… Le décor est sobre, de grands panneaux sombres glissent sur le plateau et symbolisent les espaces. Une batterie, sur laquelle s’activent avec bonheur les musiciennes Mélanie Centenero en alternance avec Chloé Denis, est mobile elle aussi. Elle représente les machines de production. Manipulées par des hommes et des femmes menacés.

Après avoir fait le vide dans les bureaux, en mettant à la rue les administratifs et autres personnels d’encadrement, le groupe a préparé de longue date son affaire. Cette farce, et l’on rit de bon cœur de situations et de quiproquos savoureux, est en fait sinistre. Elle dénonce, parfois à coups de hache, les méfaits d’un capitalisme toujours à la recherche des meilleurs profits financiers, au mépris le plus total des personnes sacrifiés. Les comédiens, June Assal, Michel Derville (en alternance avec Bertrand Saunier), Thomas Rio (en alternance avec Paul-Eloi Forget), Valérie Moinet, et Samuel Valensi endossent plusieurs rôles dans lesquels ils sont convaincants. Et le récit n’est pas sans évoquer les fermetures réelles, plus d’une centaine en France en 2024.

Le président entre dans le jeu

Ici, le politique est aussi de la partie, au plus haut niveau. Avec un président de la République en pleine campagne pour sa réélection, avec une ministre de l’industrie prête à presque tout pour devenir calife à la place du calife. Et cela ne sent pas bon. Un peu comme les abords des usines de traitement des eaux qui tombent en panne les unes après les autres. La faute à des pièces défectueuses livrées par l’usine sacrifiée. Comme la syndicaliste qui tente de la jouer perso dans l’ombre pour sauver une indemnité de départ plus élevée, là encore, les personnages sont facilement caricaturaux mais, en même temps, la fiction rejoint une certaine réalité. Le repreneur, qui semble aimable comme un mouton, sait montrer les dents du véritable chacal qu’il est vraiment.

Les salariés, qui tentent de garder le moral, décident alors la grève. Puis acceptent de produire plus, tout en abandonnant de maigres avantages comme « la prime de Noël ». Sans illusion, ils savent qu’ils seront bernés. « Tu en connais, toi, d’autres usines qui embauchent dans le coin ? Il n’y en a pas d’autre » lance, réaliste, une des salariées. Pendant ce temps-là, le pouvoir en place poursuit sa démagogie. Et c’est presque comme dans la vraie vie. Même si se donne là du théâtre militant et futé qui se joue devant un public passionné. Gérald Rossi, photos Jules Despretz

Made in France, Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget : Le lundi à 20h jusqu’au 05/01/26. Théâtre de la Renaissance, 20 Bd Saint-Martin, 75010 Paris (Tél. : 01.42.08.18.50).

Représentations suivies d’un débat :

– Le 24/11 avec Dominique Méda (sociologue, philosophe, professeure à l’Université Paris Dauphine), Christopher Guérin (Directeur Général de Nexans), Eric Duverger (Fondateur de la Convention des Entreprises pour le Climat), Bertrand de Singly (DGA de France Industrie).

– Le 01/12 avec Houria Aouimeur (juriste et lanceuse d’alerte, ex-directrice du régime de garantie des salaires de l’AGS), Alexandre Fleuret (responsable de département, Syndex).

– Le 08/12 avec Olivier Leberquier (dirigeant de la coopérative Scop-Ti créée après la victoire des Fralibs), Amine Ghenim (avocat spécialisé en droit du travail et avocat des Fralibs durant leur combat judiciaire contre Unilever), Aurélie Chamaret (DG de la Fédération des SCOP et SCIC de l’industrie).

– Le 15/12 avec Stéphane Brizé (réalisateur et scénariste), Coline Serreau (réalisatrice et scénariste), Samuel Valensi (auteur et metteur en scène).

– Le 22/12 avec Alexis Sesmat (Représentant syndical Sud Industrie chez General Electric), Delphine Batho (députée GÉ, membre de la commission d’enquête sur la vente d’Alstom), Frédéric Pierucci (fondateur d’Ikarian et ancien cadre commercial d’Alstom, auteur du Piège Américain).

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