Archives de Catégorie: Rideau rouge

Dante et Coulibaly, deux bêtes de scène

D’étranges « Bêtes de scène » squattent celle du Théâtre du Rond-Point (75) tandis que de puissantes voix africaines entonnent leur énigmatique « Kalakuta Republik » au Manège de Maubeuge (59). La metteure en scène Emma Dante et le chorégraphe Serge-Aimé Coulibaly ? Deux authentiques créateurs, deux spectacles à la force envoûtante.

 

 

De la naissance du monde…

Ils sont quatorze sur le plateau. Nus comme au premier jour, à la naissance du monde, nous faisant songer au fameux tableau de Courbet. Une nudité ni provocatrice ni arrogante, la nudité humaine tout simplement proposée à nos regards dissimulés derrière les habits et convenances. Emma Dante, celle qui voit le théâtre comme un moyen de « révéler les malaises et les problèmes que les gens ont tendance à refouler », nous invite au voyage. Des premières heures de l’humanité jusqu’à l’apocalypse finale qui se dessine à l’horizon. Avec « Bêtes de scène », l’esthétique corporelle n’est pas valeur première. Les interprètes ne sont ni Diane ni Apollon, seulement humains, trop humains, leur nudité est nôtre : bruns ou blonds, grands ou petits, maigres ou gros… L’enjeu est ailleurs. Douleurs et malheurs, guerre et paix, amour et haine se donnent à voir en des tableaux d’une beauté sidérante, duos ou mouvements d’ensemble, toujours une main posée sur le sexe et l’autre sur la poitrine comme pour masquer ce qui est devenu péché aux yeux de nos contemporains : de l’homme à l’animal, et vice versa, quid de la « bête humaine » ? Dans une scénographie de belle facture, un regard tragique sur notre condition, pourtant parsemé de tableaux d’un humour irrésistible.

 

… jusqu’aux terres africaines

Sur les notes et la voix du grand Fela, le regretté griot de Lagos, en écho au nom qu’il avait donné à sa résidence, « Kalakuta Republik », le chorégraphe burkinabé Serge-Aimé Coulibay compose un oratorio à la défense et à la grandeur des terres africaines. Des réminiscences des danses tribales aux contorsions sur les estrades des boîtes de nuit branchées des capitales du Congo ou du Burkina-Faso, les six interprètes, sous la conduite de leur maître de ballet, chaloupent entre gravité et tendresse, passions et répulsions, accouplements dévorants et guerres sanglantes. La mise au pas, plus cadencée que veloutée, des rapports tumultueux entre riches et pauvres, colonisateurs et colonisés, exploiteurs et exploités des sombres roitelets locaux. « Liberté, justice, bonheur », tels sont les trois mots proférés par Coulibaly comme lignes de vie et de combat pour l’humanité, comme ligne directrice de ce ballet aux accents envoûtants, puissants. Des sons et des mots qui comblent l’espace de la scène aux gradins, transpercent le corps des spectateurs pour s’envoler, telles les colombes de Picasso messagères de paix, vers des cieux plus cléments. Masque blanc et peau noire, un spectacle qui interpelle perdants et gagnants de l’Histoire.

De la nudité la plus absolue, blanche ou noire, aux sonorités les plus stridentes, classiques ou contemporaines, les deux faces d’un même continent, le nôtre, qui dérive vers le renouveau ou le déclin. À nous de choisir ! Yonnel Liégeois

– « Bêtes de scène » : jusqu’au 25/02 au Théâtre du Rond-Point, les 30 et 31/03 à l’Anthea-Antipolis d’Antibes-Juan les Pins, le 03//04 à la Scène Nationale de Montbéliard.

– « Kalakuta Republik » : le 15/02 au Manège de Maubeuge, du 13/03 au 15/03 à La Rose des Vents de Villeneuve-d’Ascq, le 20/03 à L’Apostrophe de Cergy-Pontoise, le 23/03 au Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine.

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Sylvain Maurice, à coeur ouvert

Le pouvoir d’attraction du roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, ne se dément pas. Après sa création au CDN de Sartrouville, l’adaptation mise en scène de Sylvain Maurice s’offre une belle tournée à compter de février. À ne pas manquer

 

 

Après l’adaptation scénique effectuée et interprétée avec succès par Emmanuel Noblet, voici une autre version de Réparer les vivants, mise en scène par Sylvain Maurice (directeur du Théâtre de Sartrouville, centre dramatique national) avec pour interprètes le comédien Vincent Dissez et le musicien Joachim Latarjet. L’argument est connu. À la suite d’un accident, un jeune surfeur de 19 ans se trouve en état de mort cérébrale. Ses parents devront se résoudre à accepter le don de ses organes. Son cœur, transplanté, prolongera la vie d’une femme… Au fil du récit sont cités à comparaître les protagonistes (les secouristes, la mère, le père, les chirurgiens, la patiente en attente de greffe…). Maillons successifs d’une chaîne de solidarité, tous dûment nommés, décrits, caractérisés dans le texte, lequel devient, dans la bouche et le corps mobile de Vincent Dissez, une sorte de conte moral aux péripéties médicales.

Ce long jeune homme face à nous, les yeux dans les yeux, devient le messager de l’histoire, qui témoigne d’un humanisme chaleureux, à ce titre vecteur d’optimisme et de foi en un progrès salvateur. L’acteur, tantôt immobile, tantôt comme dansant sur un tapis roulant au risque d’être avalé, est escorté à l’étage au-dessus par le musicien-compositeur qui invente par à-coups des stridences parlantes ou de sonores rafales dramatiques. Éric Soyer (lumières et scénographie) a imaginé, au plafond pour ainsi dire, une batterie de projecteurs à l’horizontale qui pourrait évoquer, par métaphore, l’éclairage d’une salle d’opérations. Vincent Dissez pratique l’art de dire avec élégance, ne court pas après le pathos, servant ainsi au mieux la prose volontairement factuelle, néanmoins charnelle, de Maylis de Kerangal, épousée à la lettre par Sylvain Maurice. Il y a dans cette réalisation une belle et bonne franchise d’attaque, une sincérité partageuse et une morale d’espoir malgré tout qui touchent au cœur en somme, mettant ainsi le doigt sur la notion de progrès à usage proprement humain, sans une once de cynisme, avec respect entier pour tous, à quelque degré qu’ils soient sur l’échelle sociale.

C’est assez rare pour être souligné. Jean-Pierre Léonardini

Grande tournée, du 01/02 au 19/04/18 (Sénart, Saint-Ouen, Lannion, Eaubonne, Noisy-le-Sec, Épernay, pays de Montbéliard, Gap, Castelnau-le-Lez, Gradignan, Saint-Nazaire, Niort, Laval, Rezé, Morlaix).

 

À voir aussi :

– « Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire », un texte de Rémi De Vos dans une mise en scène de Christophe

Co Simon Gosselin

Rauck. Allongé à terre, l’homme raconte. Son agression par un individu hystérique, sa fuite, sa mise à mort par une foule déchaînée… Une interprétation hors-norme par la comédienne Juliette Plumecocq-Mech qui donne corps, et parole, à une humanité traumatisée et terrorisée.

– « Dans la peau de Don Quichotte », l’œuvre de Cervantès adaptée par Métilde Weyergans et Samuel Hercule. Imaginé par la compagnie La Cordonnerie, un spectacle théâtro-cinématographique joyeusement maîtrisé qui nous donne à voir un chevalier des temps modernes épris de justice et d’idéal. Jusqu’au 10/02 au Centre dramatique national de Montreuil (93), avant une grande tournée nationale.

– « My ladies rock », une chorégraphie de Jean-Claude Gallotta avec les danseurs du groupe Émile Dubois. Après « My Rock » où il convoquait Elvis Presley et consorts sur scène, Gallotta joue et danse avec les grandes voix féminines. De la première Wanda Jacson jusqu’à Tina Turner, des femmes libres et engagées, déchaînées et enragées. Un grand moment de danse et de musique sur des rythmes endiablés.

– « Hugo, l’interview », dans une mise en scène de Charlotte Herbeau. Le pari était risqué, donner force et vigueur aux propos de Victor Hugo en ce début de troisième millénaire à travers un entretien imaginaire… Un pari gagné, grâce à l’énergie et  la véracité du comédien Yves-Pol Deniélou. Qu’il s’agisse de politique ou de laïcité, de religion ou de liberté, les écrits du grand poète se révèlent d’une surprenante modernité sur les planches du théâtre de l’Essaïon.

– « Une aventure théâtrale, 30 ans de décentralisation », un film de Daniel Cling. A l’heure où la famille du spectacle vivant et les acteurs du monde culturel s’interrogent sur leur avenir, une plongée passionnante dans les premières heures de la décentralisation théâtrale au lendemain de la seconde guerre. Nourri d’entretiens d’archives, éclairé par les voix contemporaines, un document exceptionnel.

Une sélection de Yonnel Liégeois

 

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Anne-Laure Liégeois fait front !

Au Théâtre 71 de Malakoff (92), dans un même mouvement, Anne-Laure Liégeois met en scène Les Soldats de J. M. Reinhold Lenz et Lenz de Georg Büchner. L’œuvre majeure d’un poète que l’on pourrait presque qualifier de maudit. Jusqu’au 02/02, avant une tournée nationale.

 

 

Il y a longtemps, en 1963, au moment de rendre compte d’une représentation des Soldats (rebaptisée Les Officiers) un critique de la revue Théâtre Populaire, André Müller, expliquait que la pièce de Lenz était rarement jouée en Allemagne. Il donnait comme raison le fait que les directeurs de théâtre allemand négligeaient les œuvres révolutionnaires et « même celles où se manifeste quelque esprit de révolte ». Belle argumentation que l’on pourrait reprendre aujourd’hui en France où Les Soldats n’ont été que très rarement représentés. Tout au plus pourra-t-on parler de la superbe mise en scène de Patrice Chéreau en 1967, puis éventuellement de celle de Christophe Perton en 1994. Pour le reste…

Il faut donc remercier Anne-Laure Liégeois d’avoir exhumé cette œuvre majeure du poète que l’on pourrait presque qualifier de maudit quand on connaît sa destinée, J. M. Reinhold Lenz. Pour ce faire, la metteure en scène n’a pas lésiné sur les moyens, terme qu’il faut entendre dans tous ses sens. Celui de la production avec pas moins de seize comédiens (tous excellents) sur le plateau, une folie par les temps qui courent et pour une équipe indépendante. Celui du travail aussi bien évidemment. Elle a pris la plume, retraduit et adapté la pièce de Lenz : belle initiative qui redonne au texte, notamment par rapport à la traduction de Marthe Robert, toute sa vertu théâtrale, en radicalisant encore, si faire se peut, le propos de l’auteur. Ainsi à la fin de la pièce et contrairement à la version originale, le père ne reconnaît pas sa fille qu’il recherche dans la prostituée qu’il vient de croiser et qui mendie un bout de pain.

 

Anne-Laure Liégeois n’édulcore pas le propos de Lenz et donne à voir de manière impitoyable le drame de l’auteur. C’est un double regard qu’elle nous propose de jeter sur le plateau. Nous sommes bien au théâtre et c’est notre regard de spectateur qui est clairement sollicité avec cette galerie qui surplombe le plateau et qui deviendra également lieu d’observation puis aire de jeu (tragique) pour certains protagonistes (comme toujours Anne-Laure Liégeois a conçu elle-même la scénographie). L’objet de la « comédie » ainsi intitulée par l’auteur qui reprend ici un épisode douloureux de sa propre vie ? Le fonctionnement de la société en 1775 et le conflit qui oppose la caste décadente de nobles d’où sont issus les soldats, et la bourgeoisie mercantile fascinée par les titres. L’une lorgne l’argent de l’autre pendant que celle-ci rêve de grandeur. Lorsque les deux corps finiront plus tard par trouver un terrain d’entente, ils édicteront ensemble leur morale et leurs lois. C’est la marche de l’Histoire… Une machine à broyer qui écrasera la petite Marion qui deviendra un objet érotique que l’on achète, passant de soldat en soldat, et que l’on jette. Théâtre dans le théâtre encore avec une fanfare qui ouvre et clôt le spectacle, alors que l’un des comédiens, Olivier Dutilloy, lit quelques notes bien senties de Lenz sur le théâtre… On ne saurait mieux faire dans la distanciation qui nous ramène bien sûr à Brecht, qui adapta en son temps le Précepteur de Lenz, et dont on perçoit à juste titre quelques échos dans le spectacle…

L’ensemble est parfaitement cohérent aussi bien dans la proposition que dans la réalisation, avec une belle direction d’acteurs d’où émerge la figure centrale de Marion incarnée avec énergie et grâce par Elsa Canovas. Intelligence encore dans l’écho que Anne-Laure Liégeois entend donner à la représentation des Soldats en lui adjoignant dans une deuxième partie le Lenz écrit par Büchner quelque soixante ans plus tard, en 1835. Intelligent contrepoint ou complétude menée à bien par ces deux excellents comédiens que sont Agnès Sourdillon et Olivier Dutilloy, et qui décrit parfaitement l’état très particulier de souffrance de Lenz, en ce siècle qui fut le sien et qui lui tourna le dos.

L’itinéraire est rude, le pari hautement ambitieux et exigeant… Jean-Pierre Han

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Dubillard et Adamov passés en revue

En ce début d’année nouvelle, Europe consacre sa première livraison (janvier-février 2018, n° 1065-1066) à Roland Dubillard et Arthur Adamov. L’un et l’autre connurent une notoriété contrastée. Passage en revue

 

 

Dubillard (1923-2011), avec des pièces majeures comme Naïves hirondelles, le Jardin aux betteraves, la Maison d’os et Où boivent les vaches, fut vite rangé dans la catégorie d’un théâtre de texte fondé sur l’ironie du désespoir. L’acteur qu’il fut, à la voix ensommeillée (on n’a pas oublié ses Diablogues avec Claude Pieplu, succédant aux sketches de Grégoire et Amédée qu’il partageait avec Philippe de Chérisey), le rendirent populaire, masquant sans doute la profondeur d’un projet poétique essentiel où l’auteur, placé de lui-même en énigme, creuse sans fin une improbable identité. De riches contributions à son endroit (Robin Wilkinson, Michel Corvin, François Regnault, Philippe Ivernel, Jean-Pierre Siméon, Jean-Pierre Thibaudat entre autres) permettent de saisir l’entière complexité d’une œuvre poétique d’exigence érudite mine de rien, ainsi qu’une hypersensibilité voilée d’exquise pudeur, comme en témoignent les lettres à son épouse Maria Machado et à sa fille Ariane Dubillard.

Adamov (1908-1970) n’eut pas d’enfant mais beaucoup d’amis. Exilé de naissance, pour ainsi dire, personne infiniment déplacée à l’existence douloureuse, qui le fit frère d’Artaud qu’il contribua à sortir de l’asile de Rodez, il n’a cessé, depuis Strindberg via Brecht en passant par Kafka et Tchekhov, de fonder une dramaturgie du sujet souffrant impliqué dans la marche d’un siècle rêvant d’émancipation sociale. Placé à côté de Beckett et Ionesco dans le tiroir de « l’absurde » menuisé par le critique britannique Martin Esslin, Adamov n’en tira pas bénéfice. L’injustice flagrante qui continue d’obérer le tout de son œuvre sera-t-elle un jour corrigée ? En attendant, des textes fervents (Gabriel Garran, fidèle des commencements, René Gaudy l’ami sincère, Jean-Pierre  Sarrazac parfait connaisseur, Jacques Lassalle dans un texte bouleversant avant décès par la force des choses, Max Chaleil, Jean-Pierre Han, Marco Consolini, Lucien Attoun, Eric Da Silva, etc.) ressuscitent dans l’espace de la revue celui dont Bernard Dort, qui lui fut un proche si attentif, soulignait en son temps, à juste titre, « la scandaleuse unité » d’une écriture qui, raclant jusqu’à l’os la violence retournée contre soi, ne devrait pas peu contribuer à s’inscrire de plus belle dans le monde, même si ce dernier est autre en apparence immédiate, ce qui au fond ne prouve rien, sinon la perpétuation de l’invivable sous d’autres oripeaux. Jean-Pierre Léonardini

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Bouquet, le « vieux maître » du verbe

Sous le titre Servir, suivi, en plus petites lettres, de la vocation de l’acteur, Michel Bouquet s’entretient avec Gabriel Dufay. Quand le « vieux maître » se révèle un artiste entier, d’une intégrité infinie, dont chaque phrase a le tranchant d’un aphorisme.

 

 

Servir, de la vocation de l’acteur est d’emblée excitant pour l’esprit, dans la mesure où le vieux maître, qui a déjà répondu en d’autres occasions à des interlocuteurs (André Courtin, Charles Berling, Jean-Jacques Vincensini, Fabienne Pascaud) se montre à nouveau tel qu’en lui-même avec des variantes, sans altérer d’un souffle ce que nous savons de lui. Sauf qu’il semble y avoir, dans ce face-à-face entre un jeune comédien metteur en scène qu’on sait nourri d’exigence et un acteur considérable depuis beau temps entré dans sa légende, une manière de tacite passation de témoin. Cela mérite d’être souligné, en un temps où le terme de « transmission » sonne trop comme un vœu pieux. C’est d’autant plus flagrant que Gabriel Dufay n’est pas confit en dévotion. Il semble d’abord soucieux de vérifier, fût-ce à distance, celle des générations, le bien-fondé éthique d’une ­pratique artistique résolument en dehors des modes de l’époque.

Bouquet, qui ne se réclame que de Dullin et Jouvet, découvrit, enfant émerveillé, Mme Segond-Weber disant le vers dans la plus radicale simplicité. Il ne croit qu’au travail inlassable sur le rôle, jour et nuit, corps et âme, jusqu’à rendre enfin justice à la partition de l’auteur. À ce degré d’ascèse, on saisit comment le metteur en scène lui paraît le plus souvent quasiment superflu. Ces entretiens révèlent à nouveau un artiste entier, inquiet, d’une intégrité infinie née du goût de l’absolu. « C’est un esclavage d’avoir du talent, un esclavage ce n’est pas de la rigolade ! » s’exclame-t-il, et plus loin : « Moins on sait qu’on a du talent, plus on prend de risques avant d’entrer en scène, et plus beau ce sera. » Tout ce qu’il affirme, sur l’époque et sur l’art, porte le sceau de la même intransigeance, qu’il s’agisse de Molière, d’Anouilh, qu’il a tant joué (« un théâtre d’insectes », en dit-il), de Ionesco, de Pinter, de Beckett et de Thomas Bernhard, de la peinture et du cinéma, chaque phrase a le tranchant d’un aphorisme.

On ne peut que révérer la pensée aussi franche, un peu pince-sans-rire au fond, d’un homme, né en 1925, qui déclare : « Il est nécessaire de mener une vie normale pour être acteur, ne pas se perdre dans les excès. Trop d’acteurs se prennent pour Rimbaud. On n’est pas Rimbaud ! Un poète comme Rimbaud peut se permettre d’avoir une vie bizarre et déréglée. L’acteur, non. Il doit avoir une discipline terrible ». Jean-Pierre Léonardini

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Madani-Maurice-Mouawad, trois M en scène !

Nées en banlieues, elles s’emparent de la scène pour témoigner de la réalité de leur existence. « F(l)ammes » ? Un spectacle plein de fougue où brillent dix filles en béton armé sur les planches du Théâtre de La Tempête, un récit mis en scène par Ahmed Madani. Sans oublier « La 7ème fonction du langage » mis en scène par Sylvain Maurice à Sartrouville et « Tous des oiseaux » par Wajdi Mouawad au Théâtre de La Colline.

 

 

Madani prend « F(l)ammes » !

La pièce s’ouvre sur un énoncé, celui de ces lieux refuges où l’on se retire pour se sentir bien : la médiathèque anonyme, l’intérieur capitonné d’une voiture… Des lieux hors les murs des chambres féminines, trop souvent ouvertes aux quatre vents et aux regards extérieurs. Dans « F(l)ammes », dix filles des quartiers populaires s’approprient un nouvel espace, celui de la scène, pour explorer des fragments de leurs vies intimes et dynamiter les regards. Lancée en novembre à Sevran, cette deuxième création d’Ahmed Madani s’inscrit dans un triptyque artistique impliquant des jeunes des quartiers populaires. Après avoir donné la parole aux garçons dans « Illumination(s) » en 2013, le metteur en scène a sillonné la France afin d’auditionner des jeunes filles. Au terme de deux ans d’ateliers d’écriture et de jeu dramatique, où elles ont appris à chanter et à danser face à un public, a jailli « F(l)ammes », un projet cathartique porté par des comédiennes non professionnelles aux identités singulières. Aujourd’hui, sur les planches du théâtre de La Tempête.

Dérouter les jugements, déroger aux clichés, rejeter les tâches et places qu’on leur assigne. Sur scène, ces filles venues de Vernouillet, Garges-lès-Gonesse ou Bobigny déconstruisent les discours politiques et médiatiques, réfutant toute relégation identitaire. Invoquant « Race et histoire » de Claude Lévi-Strauss, « un livre où j’ai compris que je venais de la forêt » dit l’une des comédiennes, elles refusent d’être renvoyées « au monde du sauvage ». « Si je suis arabe, africaine, asiatique, je ne cesse pas pour autant d’être de France », clame l’une d’elles. Car la honte d’être soi, elles s’y confrontent dans le regard des autres. Plus blancs, mieux dotés, soit disant plus éduqués… Leurs dix tranches de vie se font aussi récits de bagarres face à la violence des hommes et des rôles sociaux qu’on leur impose. « Tu vois, quand un homme a peur, il se rassied », glisse une maman à sa fille qui a tenu tête à son père malgré la menace des coups. « Cette création partagée est un acte esthétique et poétique qui fait entendre une parole trop souvent confisquée », souligne à juste titre Ahmed Madani, le metteur en scène. Quête de reconnaissance, chroniques d’existences, « F(l)ammes » dresse le portrait collectif d’une jeunesse tout simplement en mal… d’égalité. Cyrielle Blaire

 

L’irrévérence de Sylvain Maurice

Du roman savoureusement sardonique de Laurent Binet, La 7e Fonction du langage (Grasset), prix Interallié 2015, Sylvain Maurice a tiré des séquences qui constituent un récit scénique haletant, pulsé avec du nerf par trois comédiens (Constance Larrieu, Sébastien Lété, Pascal Martin-Granel)

Co Elisabeth Careccio

et deux musiciens (Manuel Vallade et Manuel Peskine, auteur de la musique) avec leur fourniment de part et d’autre du plateau.

Le livre à sa sortie avait fait du bruit, dans la mesure où il met en jeu, en toute causticité, l’ensemble des figures de l’intelligentsia française des années 1970 et 1980. Tout part du postulat selon lequel Roland Barthes, renversé par une camionnette le 25 février 1980, aurait été assassiné après avoir déjeuné avec François Mitterrand. Un flic mi-obtus, mi-finaud, flanqué d’un jeune professeur de lettres familier de la fac de Vincennes, mène l’enquête un peu partout. Polar sémiologique où tout fait signe avec irrévérence, la 7e Fonction du langage brocarde à qui mieux mieux, aussi bien Philippe Sollers et Julia Kristeva, traités tels quels aux petits oignons, qu’Umberto Eco, Foucault, Derrida et tutti quanti. Si Binet maîtrisait la donne de son Da Vinci Code linguistique, le théâtre, dans son immédiateté expéditive, court sensiblement le risque de tympaniser à la va-vite la « prise de tête » dont il est sempiternellement fait grief aux intellectuels. Ce péril n’est pas évité, mais on peut rire de tout, et même rire jaune. Jean-Pierre Léonardini

 

Wajdi Mouawad tel qu’en lui-même

Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signe la véritable ouverture de son mandat à la tête du théâtre de la Colline. Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l’auteur-metteur en scène tel que nous l’avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d’un monde en pleine déréliction. Il y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de celle de son travail scénique, même s’il affirme n’avoir « jamais fait de mise en scène » mais n’avoir fait qu’écrire. L’écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d’une terre à l’autre, d’une langue à l’autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n’aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu’il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Amérique mis dans l’impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l’amour qui les

Co Simon Gosselin

unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d’origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l’Africain, un diplomate et explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme.

Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l’histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l’espace que dans le temps, d’Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu’il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?), avec au plateau, l’allemand, l’anglais, l’arabe et l’hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaire. Ils sont 9 qu’il faudrait tous citer avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui à y regarder de près pourrait paraître presque extravagante (comme toujours chez lui), mais n’est-ce pas l’Histoire elle-même qui l’est ? Il emporte l’adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d’écrivain (et de romancier). L’état de tension extrême de tous ces personnages que des traits d’humour ou d’auto ironie viennent à peine détendre saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d’aujourd’hui. Jean-Pierre Han

 

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Saint-Étienne fait sa Comédie !

En présence de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, fut inaugurée le 16 octobre la nouvelle Comédie de Saint-Étienne, place Jean Dasté. À l’heure du 70ème anniversaire de la décentralisation théâtrale, un événement majeur que la renaissance d’un outil culturel au service d’un public avide de richesses et découvertes scéniques.

 

 

Sur le plateau de la grande scène, la bande de garçons et filles salue le public. Salve d’applaudissements, salle comble. Sous la houlette du patron des lieux, Arnaud Meunier, les élèves du lycée Etienne Mimard ont rendu une copie parfaite ! Comme leurs jeunes collègues du collège Gambetta, en levée de rideau… Deux spectacles amateurs encadrés par des comédiens professionnels, « L’homme libre » de Fabrice Melquiot et « Nous sommes plus grands que notre temps » de François Bégaudeau, parmi les cinq projets artistiques à l’affiche confiés à la crème des auteurs et metteurs en scène contemporains, une réussite totale lors de ces trois semaines de représentations gratuites ouvertes à la population stéphanoise, en prélude à l’inauguration officielle de la Comédie en cette mi-octobre 2017. Pour que le public découvre et s’approprie les nouveaux lieux, ce magnifique temple des planches érigé sur la cathédrale de fer que fut l’antique Société Stéphanoise des Constructions Mécaniques : un symbole fort, le mariage de la matière et de l’esprit, rouges peintures et rideau rouge, l’alliance des travailleurs et des bateleurs, tous créateurs en leur spécifique humanité.

 

Jean Dasté, le pionnier et défricheur, doit s’en féliciter et s’esclaffer de plaisir dans les cintres de sa divine Comédie ! C’est lui qui, en 1947 à l’aube de la décentralisation théâtrale initiée par Jeanne Laurent, plantait les premiers tréteaux au pays de l’or noir et, sillonnant villages et campagnes, allumait des étincelles de bonheur dans les yeux de tous ces gens de peu : en témoignent dans l’album « Le théâtre de ceux qui voient », toujours aussi émouvantes au regard, les superbes photographies d’Ito Josué. « Quelle beauté, quel miracle, quel mystère réussissent à remplir ces visages, ces corps d’épouvante, de jouissance, de terreur, d’effroi, de plaisir ? », s’interroge l’héritier et compagnon de route Jean-Louis Hourdin. « Les photos saisissent la beauté des êtres, dans le temps même de la représentation, au moment où ils ne s’appartiennent plus, où, libres, ils créent, avec les acteurs, une nouvelle communauté des hommes ». Pour qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas, pour l’un qui scande son adresse au dieu comme pour l’autre qui se refuse à tutoyer la divinité, ainsi que l’énonce avec pertinence et talent l’écrivain Erri de Luca, c’est le miracle du spectacle vivant toujours renouvelé !

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, à l’heure de la reconstruction quand les crédits si chichement comptés se dirigeaient essentiellement vers l’investissement économique et industriel, des hommes et des femmes osèrent mettre la culture au devant de la scène, une priorité à égalité avec d’autres ! Dans l’esprit nouveau insufflé par le Conseil national de la résistance, ce fut le pari d’une femme exceptionnelle, Jeanne Laurent, alors fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale, bien avant que le Général concède un ministère de la Culture à André Malraux : irriguer le territoire d’outils susceptibles de propager la bonne parole au cœur des villes et campagnes, s’appuyer sur les talents qui fleurissent déjà en ces contrées. En 1946, la Comédie de l’Est voit le jour à Colmar, suivent la Comédie de Saint-Étienne en 1947, le Grenier de Toulouse en 1948, le Centre dramatique de l’Ouest en 1949, la Comédie de Provence en 1952… Le réseau des centres dramatiques nationaux est né (trente-huit à ce jour). Fondateur du TNP (le Théâtre National Populaire) puis du Festival d’Avignon, Jean Vilar n’avait eu de cesse d’affirmer que le théâtre est un service public qui doit rejoindre l’ensemble des citoyens « au même titre que l’eau, le gaz et l’électricité » ! Après l’inauguration des premières Maisons de la culture en 1961 sous l’égide de Malraux, est créé en 1990 le label « Scène nationale », 71 au total tant en France métropolitaine qu’en Outre-Mer. La mission commune de tous ces lieux, selon leur statut et budget ? Faire exister la création et la culture hors la capitale, se donner les moyens de rejoindre et rassembler tous les publics avec priorité en direction des couches sociales éloignées des institutions culturelles ou privées des codes d’accès, partager outil et moyens de la structure avec les artistes et compagnies du cru.

 

Une mission initiée en 1947 par Jean Dasté dont Arnaud Meunier, le talentueux metteur en scène et directeur des lieux depuis 2011, s’enorgueillit de poursuivre. Fier d’hériter, sept décennies plus tard, de ce superbe écrin avec ses deux salles (700 et 300 places), ses grands espaces et studios de travail dévolus aux élèves de l’École supérieure d’Art dramatique, ses moyens techniques ultra-performants, son monumental hall d’accueil du public… « La Comédie de Saint-Étienne est forte de son histoire, en quittant la rue Loubet pour le quartier de la Plaine Achille, elle n’a rien perdu de son âme », souligne le jeune directeur. « La maison demeure tournée vers la création et les auteurs vivants, elle poursuit et développe son travail de sensibilisation avec les jeunes des lycées et collèges, elle n’abandonnera surtout pas son immersion dans les quartiers populaires et sa présence dans des lieux de représentation qui touchent un public fort éloigné du théâtre ». Et de l’affirmer haut et fort, « La Comédie de Saint-Étienne est l’un des théâtres les plus populaires de France » ! Qui est parvenue à presque doubler son taux de fréquentation en une petite décennie, qui consacre

©Ed. Alcoc-Myop

92% de son budget au bénéfice des compagnies locales et artistes du cru, qui bâtit les 2/3 de sa programmation en leur faveur… « Nous sommes la génération de la télévision, nous nous devons d’être ouverts et attentifs aux nouvelles générations ».

Une évidence s’impose aussi, la patte ou la griffe, le souffle que le patron des lieux est parvenu à distiller dans tous les recoins de la maison, administratif-technique ou artistique. Un besoin presque viscéral de partager ses convictions, par tous les moyens « rendre vivant le théâtre populaire », briser les clichés entre les publics, faire du théâtre un lieu chaleureux, convivial, accueillant… Et d’ajouter, ce dont l’homme fera silence par modestie et discrétion, la qualité des spectacles (Chapitres de la chute, Saga des Lehman Brothers qui obtient le Grand prix  du Syndicat de la critique en 2014, Le retour au désert, Je crois en un seul dieu…) qu’il met en scène : remarqués et salués par la critique, recommandés et applaudis sans modération par le public des salles parisiennes ou autres ! Arnaud Meunier ? Pas un homme d’appareil ni un banal faiseur de spectacles, un authentique militant de la culture qui ne craint pas d’écrire en majuscules le mot « combat » pour la défendre. « Avec d’autres, je suis et demeure un militant au service d’un idéal, d’un imaginaire ». Une belle et forte profession de foi à l’ouverture d’une saison stéphanoise qui prend forme dans un nouveau décor, du vert au rouge ! Yonnel Liégeois

 

De Los Angeles à Saint-Étienne

Des petits « Frenchies » en Californie ? Ce n’est pas un conte à la Walt Disney, mais la réalité : une dizaine d’élèves de l’école d’art dramatique de Saint-Étienne ont rejoint leurs collègues de CalArts, la réputée école d’art de Los Angeles fondée en 1971 par la veuve du célèbre réalisateur ! Pour répéter ensemble, sous la conduite d’Arnaud Meunier, une pièce qu’ils donneront en février 2018 sur les planches de la Comédie… Un texte écrit par l’auteure noire-américaine Aleshea Harris, « Fore ! » (un terme de golf qui veut dire « attention balle ! », ndlr) qui dénonce autant le racisme ambiant aux États-Unis que l’accession au pouvoir, sous les traits de Trump, d’une classe sociale blanche et riche. En dépit des différences culturelles entre jeunes Français et Américains, un projet artistique qui semble enthousiasmer les élèves de chaque coté de l’océan, suscite autant l’interrogation que la jubilation du public stéphanois dans l’attente du lever de rideau !

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Le grand art de Dominique Valadié

Au Théâtre de Poche Montparnasse, Christophe Perton met en scène Au but, la pièce de Thomas Bernhard. Du grand art, avec une prodigieuse Dominique Valadié. Sans oublier « Morgane Poulette » au Colombier de Bagnolet et « Comparution immédiate » au Rond-Point de Paris.

 

Monstre littéraire et théâtral, Thomas Bernhard a peuplé son œuvre d’êtres à sa ressemblance quand il n’est pas tout simplement question de lui-même, hommes ou femmes comme dans la pièce Au but justement, tous avec une bonne part de monstruosité, hors normes en tout cas très certainement. Pour les faire vivre, pour que leurs imprécations toujours formulées en boucle, dans une répétition qui se développe d’infimes variations en infimes variations mais qui s’affirme crescendo comme dans le Boléro de Ravel, il faut des acteurs exceptionnels.

On l’a encore vu récemment avec les comédiens lituaniens dirigés par Kystian Lupa, on l’avait vu avec François Chattot, avec Serge Merlin encore. On le voit aujourd’hui avec Dominique Valadié qui porte littéralement le personnage principal d’Au but de bout en bout, jusqu’« au but » final, ne laissant à personne, ni à sa fille quasiment muette, ni à l’auteur invité dans sa maison au bord de la mer à Katwijk (aux Pays-Bas) et qu’elle finit par faire taire, le soin d’émettre une quelconque opinion argumentée sur ce qui fait le moteur du spectacle : une prétendue discussion à propos d’une représentation d’une pièce au titre déjà emblématique, Sauve qui peut, du fameux auteur.

 

Un spectacle qu’elle et sa fille ont vu et sur lequel elles ont un avis diamétralement opposé. Elle, la mère, rejetant la pièce qui n’épargne rien ni personne, démolit tout jusqu’à la nausée, une pièce très bernhardienne en somme, au contraire de sa fille. Ce que réalise Dominique Valadié est simplement prodigieux. Elle illumine de son talent le personnage de la mère, une bourgeoise veuve du propriétaire d’une fonderie et dont la marotte consistait à dire à tout bout de champ : « Tout est bien qui finit bien »… D’un personnage qui pourrait être terne à force de ratiocination, elle parvient à détailler d’une simple inflexion de voix toutes les subtilités de son terrifiant raisonnement. Presque toujours assise, elle devient gigantesque (monstrueuse ?) lorsqu’elle se lève et arpente la petite scène du Poche Montparnasse chaudement habillé par le metteur en scène Christophe Perton qui signe également la scénographie avec Barbara Creutz Pachiaudi. Dominique Valadié est d’autant mieux mise en lumière que face à elle, dans un rôle presque muet, Lina Braban accomplit une performance de tout premier ordre. D’une présence physique d’une force étonnante (on la verrait bien dans le rôle principal d‘Yvonne princesse de Bourgogne !), elle ne cesse de circuler sur la scène pour faire les bagages pour la maison du bord de mer, entassant dans une malle vêtement sur vêtement avec une méticulosité obstinée, s’opposant par sa seule présence aux discours de sa mère. Le retournement opéré dans la deuxième partie du spectacle avec l’arrivée de l’auteur bien falot de Sauve qui peut ne durera pas longtemps, la mère reprenant très vite le dessus et Dominique Valadié irradiant encore davantage…

Du grand art toujours au service d’un grand auteur orchestré, ici, par le metteur en scène Christophe Perton. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

– Sur la scène du Colombier à Bagnolet, « Morgane Poulette » conte et se raconte, se donne à voir et entendre ! Nimbée d’une lumière tamisée, naufragée solitaire sur son île imaginaire, dans un dispositif scénique original et poétique, la jeune chanteuse junkie confesse ses heurts et malheurs, douleurs et déboires amoureux. Entre révolte underground et dénonciation politique, chagrin d’amour et création artistique, le diptyque de Thibault Fayner, « Le camp des malheureux » et « La londonienne », résonne avec force sous les traits de Pearl Manifold. Seule en scène, entre humour et émotion, elle ondule magnifiquement du corps et de la voix pour noyer, au propre comme au figuré, chagrins et désillusions, blessures au cœur et naufrages dans l’alcool et la drogue, vie et mort de son ami-amant. Superbement mises en scène par Anne Monfort et créées lors du Festival des caves 2017, les tribulations d’un couple à la dérive dans une Angleterre désenchantée au capitalisme triomphant. Y.L.

– Tableau réaliste d’une justice expéditive, « Comparution immédiate » nous dresse sans concession la faillite d’un système judiciaire où les prévenus ont perdu leur humanité et ne sont plus que les numéros d’affaires à juger en un temps compté. En compagnie de Bruno Ricci impressionnant de vérité sur la scène du Rond-Point à Paris, nous naviguons d’un tribunal l’autre, Nevers-Nantes-Paris-Lille et bien d’autres, pour assister à des

Co Eric Didym

audiences surréalistes où l’ubuesque des jugements masque à peine sous le rire l’inhumanité et l’absurdité, l’incohérence et la lourdeur des peines prononcées. En adaptant le récit de Dominique Simonnot, Justice en France : une loterie nationale, le metteur en scène  et directeur de La Manufacture de Nancy Michel Didym nous donne à voir et à entendre sans fard ce qu’est véritablement une justice de classe ! Quand la scène de théâtre devient ainsi salle de prétoire, une expérience forte entre consternation et dénonciation, répulsion et émotion. Y.L.

 

 

 

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Ruzante, de Padoue à Paris

René Loyon crée en France avec bonheur, au théâtre de l’Épée de bois, Les Noces de Betia, d’Angelo Beolco dit Ruzante (vers 1502-1542). Autre spectacle à applaudir, You You au Studio Hébertot, un monologue du serbe Jovan Atchine, superbement interprété par Mina Poe. Ainsi que Lorenzaccio au Théâtre de l’Aquarium.

 

Les noces de Betia relève du genre « mariazo », soit une comédie sur le mode du conjungo empêché, ici finalement résolu sur un mode inattendu. Un paysan pataud brûle d’amour pour une donzelle rétive. Il se voit vicieusement conseillé par un faux ami malin – il a des vues sur elle – qu’un coup de couteau ramène à la raison. Pardons réciproques. Réconciliation générale. On frôle le ménage à trois. Construction magistrale, ingénieux retournements de situations, palabres d’ordre moral entre jeunes et vieux, habiles coups de théâtre. Ruzante fut acteur, auteur dramatique et metteur en scène tout en demeurant le régisseur d’Alvise Cornaro, riche propriétaire terrien. On s’enchante de la langue rendue en français par Claude Perrus, parfait connaisseur de l’idiome padouan de l’auteur, dont il a su trouver des équivalences verveuses sans hypocrisie : langue verte, crue, qui n’est pas de l’argot, inventive, rabelaisienne, plébéienne, terrienne, gorgée de sucs et d’humeurs corporelles. Stimulés par une mise en scène de grande intelligence, ils sont six à y aller de bon cœur avec véhémence et en souplesse (Charly Breton, Maxime Coggio, Titouan Huitric, Yedwart Ingey, Olga Mouak, Marie-Hélène Peyresaubes et Lison Rault), sillonnant avec esprit le vaste plateau au mur du fond troué d’ogives, sciemment éclairé par Jean-Yves Courcoux.

Un monologue, autre monde à habiter. Elodie Chanut (Cie L’œil des cariatides) a mis en scène You You, de l’auteur d’origine serbe Jovan Atchine (1941-1991). C’est joué par Mina Poe. En 1993, sortant du conservatoire, elle interpréta déjà ce « monodrame » (ainsi que le définit Elodie Chanut) sous la direction de Philippe Adrien. Une émigrée yougoslave, à la faveur de son pot de retraite dans l’atelier de confection où elle a tout donné, narre cinquante ans de son existence en France dans les trous de son discours de remerciement officiel. Depuis l’exil jusqu’à ce jour-là, en passant par la vie de bohème, l’incrustation dans l’entreprise et les hommes rencontrés, on entend en sourdine le fin mot d’exploitation, qu’elle ne prononce jamais, ce qui constitue le nerf du texte, parfois filandreux, toujours éloquent. Mina Poe est allurale, a de la grâce, un charme fou et une voix suave apte à joliment distiller l’accent slave. Jean-Pierre Léonardini

 

À voir aussi :

Lorenzaccio, la politique désenchantée

Peu souvent montée en raison de la multiplicité des personnages, la pièce d’Alfred Musset, Lorenzaccio, a pourtant séduit Catherine Marnas, la directrice du TNBA. Qui, après sa création en 2015, la propose au Théâtre de l’Aquarium dans une nouvelle distribution. En ce XVIème siècle débutant, la ville de Florence est sous le joug des

Co Patrick Berger

Médicis. Le duc Alexandre préfère orgies et tyrannie, secondé par son « mignon » Lorenzo, plutôt que de répondre aux besoins et au bonheur de son peuple !

Double langage, double vie ? Entre meurtres et viols organisés à la solde de son maître, Lorenzo aspire à plus de justice et fomente l’assassinat du prince en vue de rétablir la République. Un projet fou et solitaire, qu’il conduira à son terme dans la plus totale confusion et désillusion : un Médicis en remplace un autre ! D’une brûlante actualité, la pièce fait écho aux impasses multiples dans lesquelles se fourvoie le pouvoir contemporain : sociale, écologique, humanitaire… La folie des grands semble toujours plus écraser le quotidien des petits. Sans qu’un espoir quelconque brille à l’horizon, hormis le coup de sang individuel. Entre musique rock et décor futuriste qui délimite, telle une frontière infranchissable, le territoire des puissants à celui des manants, Catherine Marnas joue donc de l’ambiguïté de la pièce, non la révolte d’un peuple mais la colère de notables humanistes et cultivés contre un despote vulgaire et vil, pour oser le rapprochement avec le temps présent.

Et d’interpeller, non sans talent, le spectacteur-citoyen : que faire face à un pouvoir intransigeant et à la solde des parvenus ? Quels chemins aujourd’hui pour la rébellion ou l’insoumission ? Lorenzaccio , à lui tout seul, un vaste programme ! Yonnel Liégeois.

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Beckett, au crible de Naugrette

Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’Institut d’études théâtrales de l’université de la Sorbonne nouvelle, Catherine Naugrette publie Le théâtre de Samuel Beckett. Le parfait vade-mecum de l’œuvre du prix Nobel de littérature en 1969.

 

 

En un mince volume, grâce aux vertus de la connaissance et de la réflexion, Le théâtre de Samuel Beckett est un parfait vade-mecum de l’œuvre de celui qui, en 1969, vingt et un ans après la composition de En attendant Godot, obtint le prix Nobel de littérature et s’abstint d’aller le chercher à Stockholm. Le premier chapitre, « L’aventure théâtrale », synthétise les éléments biographiques et les grandes lignes de son écriture, dans la poésie, le roman et le théâtre. On sait que Beckett (1906-1989), irlandais de naissance de famille protestante, venu en France avant la guerre, se mit assez rapidement à écrire dans notre langue. Il paraît qu’il en adopta définitivement l’esprit le jour où il saisit tout le sel de l’expression « le fond de l’air est frais ». Catherine Naugrette analyse ensuite, en un chapitre dense intitulé « Une esthétique de la pénurie », l’évolution de l’œuvre dramatique (quoique antidramatique, en somme), laquelle, sur la scène, l’écran de télévision, voire le film, et à partir de ce que Beckett nommait « dramaticules », s’acheminera résolument vers une dramaturgie du dernier souffle et de la disparition irrémédiable.

Le grand mérite de ce livre est qu’il soit composé en une langue claire, ce malgré la complexité de l’enjeu. Fruit d’un didactisme souple désireux de partage, ce Samuel Beckett fait intelligemment le tour des questions en répertoriant au passage les racines de l’inspiration du maître de l’aporie (soit l’impasse irréfutable du seul métier de vivre) et de l’effacement progressif, en citant au passage maintes interprétations qu’il a suscitées, sans faire l’épargne de ses sources secrètes, qu’il s’agisse de peinture, de musique ou de littérature. De Dante à Mallarmé, via Proust et Joyce, le corpus clandestin de l’univers de Beckett, enté sur la pénurie et l’épuisement, est peuplé de maîtres anciens, fussent-ils utilisés a contrario. Dans « Un comique paradoxal », est examiné le problème entêtant du rire noir de Beckett, soit son humour issu de profondeurs bibliques et qu’on dirait volontiers de couleur métaphysique, ce qui interdit de s’esclaffer. Enfin, dans « Un théâtre pour demain », Catherine Naugrette envisage les suites esthétiques contemporaines de l’œuvre d’un homme qui n’a cessé de décloisonner tous les arts, ce qui est à l’ordre du jour. Une bibliographie sélective complète le tout. Jean-Pierre Léonardini

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Fernand Léger à Metz, le beau partout !

La visite du Centre Pompidou de Metz s’impose ! Pour contempler l’œuvre de Fernand Léger, apprendre et s’étonner… Jusqu’au 30/10, l’exposition nous plonge dans L’âge des extrêmes du court XXème siècle, cher à Eric Hobsbawm. L’œuvre se confond avec la vie créatrice du peintre et sculpteur, ainsi organisée en un parcours de huit étapes. Qui permettent de saisir à la fois une époque, des mutations sociales, techniques et économiques, une démarche artistique et une ambition culturelle comme projet politique.

 

 

L’exposition Fernand Léger, largement documentée sur les sites internet, vient à propos  questionner la modernité. Elle trouve parfaitement sa place dans un musée national d’art moderne signifiant par son architecture son entrée dans le XXIème siècle. Il existe de multiples manières de voir cette exposition, il faut prendre son temps, ne pas hésiter aux aller–retour, tout en profitant du Centre Pompidou de Metz et de son JARDIN INFINI : une sorte de pied de nez à l’éloge industriel et urbain de Léger !

Nous sommes nombreux, avec nos limites dans la connaissance artistique, à faire de Fernand Léger une sorte d’icône d’un art populaire représenté par ses grandes toiles aux personnages volumineux, les regards fixés vers un horizon qu’on imagine heureux. Ils travaillent sur le chantier, jouent de la musique, dansent ou font des numéros de cirque et s’arrêtent de pédaler pour nous inviter à les rejoindre. Il ne faut pas se tromper d’époque et d’enjeu dans les différents courants de cet « art moderne », ils  troublent le regard du passant et l’obligent à s’interroger sur la représentation du monde, des gens et des choses. « La beauté est partout », affirme Fernand Léger, « dans l’ordre des casseroles, sur le mur blanc de la cuisine, plus peut être que dans votre salon du XVIIIème siècle ou dans les musées officiels ! ».

 

Fernand Léger a commencé sa vie comme apprenti dans un cabinet d’architecte, il sait dessiner et découvre la couleur dans les toiles de Paul Cézanne. Il sera soldat pendant la première guerre mondiale et Verdun sera son « académie du cubisme ».  Après  l’invasion de la France en 1940, il s’exile aux États-Unis et rencontre d’autres artistes. L’écriture, la photographie, le cinéma et la mise en scène feront de lui un artiste multidimensionnel. Les écrits, l’enseignement et l’engagement de Fernand Léger ouvrent d’autres portes sur son œuvre. Il est de son temps et pour son temps. Il partage avec Le Corbusier une conception industrieuse du monde en mouvement où l’esthétique du quotidien, l’habitat, le travail, l’éducation et les loisirs sont présents et représentés dans des formes éclatées et des couleurs éclatantes. Cela n’est pas toujours compris et c’est sans doute la raison pour laquelle sa toile « Les constructeurs », qu’il souhaitait offrir à la CGT, lui sera refusée au prétexte que les travailleurs ne comprendraient pas ses personnages en pause sur une structure métallique.

La modernité pourrait-elle devenir classique ? Les œuvres de Le Corbusier entrent au patrimoine de l’humanité ! Fernand Léger, avec d’autres contemporains, a sa place au Panthéon des peintres modernes..Vieille question de la modernité qui interpelle le visiteur d’un musée officiel d’art contemporain où se rangent et se classent des œuvres.

 

Deux dialogues peuvent s’ouvrir : l’un avec Bernard Noël et Pierre Verny, l’écrivain et l’ouvrier photographe. Ils nous donnent une réponse dans un beau livre, De l’immobilité, Ruines d’un haut fourneau. L’autre avec la Cité Radieuse de Briey construite par Le Corbusier à la fin des années 50, une petite ville des vallées industrielles de Lorraine, pour loger les mineurs de fer et les sidérurgistes… Las, quelques années après l’installation des premiers habitants, c’est l’annonce de la fermeture des mines et le transfert vers les côtes de la sidérurgie. L’unité d’habitation est abandonnée par les HLM. On envisage même, comme pour les usines, sa destruction. Grâce au maire de la ville qui va y installer une école d’infirmières et aux  militants de l’action culturelle, le bâtiment sera sauvé.

Une association en assure la gestion, ouvre ses portes dans un espace réhabilité et s’associe aujourd’hui à l’exposition du Centre Pompidou de Metz. Mais où sont passés les usines et ceux qui les faisaient vivre ? La représentation de la vie, pour que le beau survive partout, ne saurait se passer de l’action créatrice qui se nomme le travail, comme l’écrit si bien Yves Clot ! Et nos espaces culturels, où sont présentées les œuvres et la mémoire mise en scène, ne valent que s’ils prolongent et amplifient notre résistance au défi de l’immobilité et à la ruine de la pensée. Raymond Bayer

 

À noter aussi :

Du 24 au 30/08, à quelques encablures de Metz, se déroule à l’abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson « La mousson d’été, écrire le théâtre d’aujourd’hui ». Durant six jours, dans un cadre historique et enchanteur, sous la direction artistique de Michel Didym, le « patron » de La Manufacture de Nancy, s’enchaîneront rencontres et débats, lectures et spectacles, ateliers et déjeuners insolites… Un temps privilégié où l’auditeur et le spectateur sont conviés à « prendre un peu de recul, un peu de distance au bord de la Moselle alors que s’organise, en Europe et dans le monde, une régression identitaire sans précédent : le moment semble idéal pour faire ruisseler quelques gouttes de liberté salvatrice glanées au fil des textes de la Mousson », nous suggère Michel Didym. Fort d’un profond regard amoureux sur la belle ouvrage de Fernand léger, il serait bon de poursuivre par un travail de la pensée : venus de France et de l’étranger (Allemagne, Espagne, Italie, Portugal, Russie, Suède), auteurs et traducteurs, comédiens et musiciens vous donnent rendez-vous à Pont-à-Mousson pour s’y atteler. Tous créateurs, acteurs et citoyens du monde ! Y.L.

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Hordé, des mots justes sur un lourd silence

Le dernier essai de Jean-Marie Hordé, directeur du Théâtre de la Bastille depuis 1989, s’intitule l’Artiste et le Populiste, avec pour sous-titre « Quel peuple pour quel théâtre ? ». Philosophe de formation, il prend ce thème de haut, sans se cantonner au ciel des idées.

 

S’il multiplie les formules irréfutables (« Le populisme, c’est du peuple sans le soulèvement, soit une supercherie » ou encore « Être réactionnaire, ce n’est pas se référer au passé, c’est le figer »), en lui l’instigateur de théâtre, le citoyen, le connaisseur sensible cohabitent pour analyser la situation concrète au sein du « lourd silence qui pèse sur la culture, la défigure et laisse libre cours aux dérives populistes et démagogiques ». « L’opposition stérile entre une culture populaire et une culture élitaire, affirme Jean-Marie Hordé avec force, profite de ce silence, travestit la réalité et fait passer l’ignorance pour un constat d’évidence », le pire danger étant « quand la vertu prend le masque du nombre ». Il parvient donc, en un style vif au service d’une pensée coupante, à faire le tour, en somme, de la mise en question récurrente de « l’échec de la démocratisation culturelle », fallacieux prétexte à l’aveulissement d’une politique d’État renonçant peu à peu, depuis au moins 2007, sous le règne de Sarkozy, à un dessin ferme et résolu.

Il est dans cet écrit, L’artiste et le populiste, des séquences passionnantes, entre autres celles qui ont trait à la singularité de l’artiste face à la norme instituée, d’où il ressort que  « l’art n’est pas légitime par son succès, mais par l’imprévisibilité de ce qu’il donne à voir, par l’imprévisibilité de son audience ». Et puis, « sur le champ de la culture, l’opposition du peuple et de l’élite ne correspond à aucune réalité », car « ce qui se joue est une porosité, un va-et-vient incessant ». Mais alors, qu’est-ce qu’une assemblée silencieuse constituée au hasard, de soir en soir ? Il y assemblée possible lorsque, entre le spectacle et le spectateur, quelque chose entre chacun d’eux prend vie. « L’assemblée dispose qu’il n’y a pas d’entre-nous clos ou communautaire, mais qu’il y a entre chacun de nous et en chacun la place d’un tiers ». Au nombre des réflexions stimulantes que nous offre Jean-Marie Hordé, je privilégie volontiers celle-ci : « Il n’y a pas de communauté réelle constituée par la coprésence de subjectivités et d’histoires différenciées ; il y a des communautés imaginaires réunies par les souvenirs différents d’une expérience commune, vécue simultanément ». Jean-Pierre Léonardini

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Festival, un modèle en crise

Incontestablement, la France est terre de festivals : plus de 3500 chaque année, dans tous les domaines artistiques et musicaux, particulièrement en été ! Facteur d’attractivité des territoires, pilier de l’action culturelle, le modèle « festival », fondé pour partie sur le financement public, est pris en étau désormais entre injonctions de l’économique et celles du politique.

 

 

Quel tournant ?

Créé en 1976, le Festival d’Ile-de-France a brusquement été liquidé le 4 mai. Huit salariés licenciés (sans oublier plus de quatre-vingts intermittents) et la fin d’un projet axé sur les musiques du monde et les musiques savantes, la mixité des publics et la valorisation du patrimoine… L’explication ? La baisse de 68 % des subventions allouées par la région, pilotée depuis 2015 par la droite. Selon elle, le festival n’aurait pas trouvé son public alors que le taux de remplissage atteint 85 % depuis dix ans ! Après le boom des années 80, sous le double effet de l’augmentation du budget de la culture lors du premier septennat de François Mitterrand et de la décentralisation, l’économie des festivals semble être entrée dans une zone de turbulences avec le redécoupage territorial, la baisse des dotations de l’État aux collectivités et l’arrivée de nouveaux exécutifs à leur tête, en 2014. Pour autant, avec quelque 3 500 manifestations à l’année, la France demeure une terre de festivals.

 

Quelle(s) recette(s) ?

« La période n’est pas simple », reconnaît Bénédicte Dumeige, de France Festivals. « Elle incite aux économies, en réduisant le nombre de spectacles, le nombre de jours ou de têtes d’affiche. Malgré ça, le public reste au rendez-vous ». Une étude du Centre national de la chanson, des variétés et du jazz montre que, sur la période 2008-2014, les festivals tiraient leurs ressources à 57 % de recettes propres, à 30 % de financements publics et à 13 % de financements privés. « On sent bien que certains financeurs publics sont davantage sur la réserve », confie Florent Turello, directeur des Fêtes nocturnes de Grignan. Aussi, le festival de la Drôme tente-t-il de diversifier ses recettes, en développant les activités bar et restauration et en faisant appel au mécénat. À la contrainte budgétaire, s’ajoute le poids des alternances politiques. « Les élus sont beaucoup dans l’injonction », soupire Sylvie Guigo-Lecomte, du festival des arts de la rue Roulez Carros, dont la subvention a été divisée par deux à l’arrivée du nouveau maire. « Il leur faut de l’événementiel. Ce qui relève de l’éducation artistique ou de la création contemporaine est mis au rebut ». Le glissement d’une politique publique de la culture vers une économie tournée essentiellement vers le divertissement s’est vérifié par l’absurde, à Bayonne. Depuis 33 ans, les Translatines mettaient à l’honneur la création théâtrale espagnole et latino-américaine. À chaque édition, 6 000 à 7 000 spectateurs s’y pressaient. En 2015, elles ont dû laisser la place à Kulture Sport, censé attirer le « pipole » et faire rentrer plus d’argent dans les caisses. Douze mois après, le festival jetait l’éponge, plombé par les annulations.

 

Quels bénéfices ?

Outre l’idée de favoriser les rencontres (avec le public, une ville et entre professionnels), les festivals offrent de réelles retombées en termes de création d’emplois, de recettes et d’image, contribuant à renforcer l’attractivité du territoire aux yeux des touristes et des investisseurs. Selon France Festival, un euro investi par la puissance publique génère en moyenne cinq euros de dépenses en hébergement, taxis, restaurants… Malgré l’augmentation des coûts liés à la logistique, à la sécurité ou à l’inflation des cachets, les festivals restent un modèle rentable. Mais l’arrivée de grands groupes privés, comme Fimalac ou LNEI dans le domaine des musiques actuelles, interroge sur certaines évolutions en cours.

 

Quel futur ?

« Les stratégies à l’œuvre mêlent de façon étroite intérêts privés et publics, et prennent un tour industriel. Ce qu’on ne voit pas dans les arts de la rue ou le nouveau cirque, où le modèle reste plus artisanal », observe le sociologue Emmanuel Wallon. Les stratégies en question visent à tout concentrer entre les mains d’un seul et même acteur, de la conception du spectacle à sa production, en passant par la billetterie, voire, l’achat de salles. Car, dans leur grande majorité, les festivals sont le fait de petites structures indépendantes fonctionnant sur le mode du partenariat et s’inscrivant dans une démarche de démocratisation de l’accès à la culture. Les grands mécènes allant toujours vers les grands festivals, le mécénat de proximité continue de se développer, malgré un tassement consécutif à la crise de 2008. Si certains festivals voient dans la coopération et la mise en place de réseaux une issue possible, un abandon du terrain par la puissance publique sonnerait le glas d’un modèle qui garantit une vraie diversité. Jean-Philippe Joseph

 

Point de vue

« C’est la présence de petites compagnies, de petits festivals, de lieux hors du commun qui fait le dynamisme des festivals. L’arrivée d’intérêts privés, ayant une vision capitalistique des choses, fait craindre pour la diversité », commente Philippe Gautier, membre du SNAM-CGT (Syndicat national des artistes-musiciens).

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Guillaume Dujardin, à fond de cave !

Jusqu’au 24 juin, les caves de France sont investies par d’étranges personnages. De Besançon à Montpellier, de Bordeaux à Paris, squattées par des saltimbanques dans le cadre de la 12ème édition du Festival de Caves… Rencontre avec Guillaume Dujardin, son fondateur et directeur artistique.

 

 

Yonnel Liégeois – Le festival de caves a inauguré sa 12ème édition. Quelle évolution en plus de dix ans ? La place de la création ?

Guillaume Dujardin – La création est au centre du festival. Cela en est l’objectif, le but. Il n’y a pas de programmation au sens classique du terme mais une suite de créations. En dix ans l’évolution est extrêmement importante. Sur une commune à l’origine jusqu’à 93 aujourd’hui, de 5 créations à 15 pour cette édition, de 4 comédiens à 11 cette année… La nature des créations s’est modifiée également, on y trouve plus d’incarnation.

 

Y.L. – Le théâtre en prison ou en appartement, désormais le théâtre en cave… Une coquetterie, une lubie, un regard élitiste ?

G.D. – Je ne crois pas. C’est avant tout un espace  de création, la cave est au centre de notre projet artistique : comment imaginer et inventer des formes théâtrales spécifiques pour ces espaces souterrains, étroits, sans lumière naturelle, avec une grande proximité du public ? Cela modifie fortement le rapport aux spectateurs. Avec des questions corollaires : comment, à partir des caractéristiques de cet espace, donner naissance à des spectacles les plus variés et hétérogènes possibles ? Comment transformer les contraintes en liberté ? C’est le point de départ qui stimule et fait rêver les équipes depuis la création du festival, il y a douze ans.

 

Y.L. – La cave est un symbole fort : la réclusion, la solitude, l’obscurité… Le contraire de la démarche théâtrale qui se veut collective et ouverte ?

G.D. – Le collectif ne veut pas dire le grand nombre. Il y a un collectif de 19 personnes dans nos caves mais il est vrai, je crois, qu’il faut trouver un autre rapport à l’écoute et au regard. Historiquement et politiquement, la cave ne fut jamais un lieu neutre ! Si elle fut un lieu qui servit à se cacher et s’aimer, à torturer ou résister, nous voulons qu’elle devienne également un lieu à imaginer, à créer. Nous savons que dans ces lieux-là, souvent un peu oubliés au fond des maisons, tout peut y être fait. Et c’est sans doute pour cela que nous les aimons, parce qu’on les oublie avec tout ce qu’ils contiennent de nous, du passé, de nos vies, ces petites choses matérielles ou ces grands moments d’histoire… Retrouver ces bas-fonds peut être salutaire !

 

Y.L. – En prélude à cette saison 2017, vous faîtes allusion à la décentralisation conduite il y a 70 ans. Vous persistez dans l’audace du propos ?

G.D. – Ce qui a fait le ciment de la première décentralisation en 1947, c’était la troupe de comédiens, ces comédiens qui participaient à l’ensemble des créations des centres dramatiques. Les directeurs mettaient en scène eux-mêmes ou invitaient des metteurs en scène. La création était ainsi au centre de ces maisons. Ce que nous ont appris nos pères, qu’ils se nomment Jean Dasté, Hubert Gignoux, Michel Saint-Denis, ou pour ma part Michel Dubois, c’est qu’il faut être inventif et audacieux et qu’il ne faut jamais avoir peur de l’avenir. L’autre principe était également d’aller jouer partout dans leur zone d’implantation. Tout cela me fait penser à notre festival : faire du théâtre autrement, dans des lieux secrets et pour un petit nombre de sectateurs, dans une liberté absolue de création, d’invention et d’imagination. Sans parler de l’aventure humaine…

 

Y.L. – Le mot « culture » fut le grand absent de cette campagne présidentielle. Des craintes pour l’avenir ?

G.D. – Oui, cela fait hélas quelque  temps déjà que la culture n’est plus un sujet politique. Si elle l’est, cela concerne les industries culturelles, et en particulier l’épineuse question de la rémunération des auteurs au sens large du terme. Le fait que la culture soit absente des enjeux nationaux est compliqué, et pas seulement pour des questions financières, de financement public. La question cruciale ? Celle des missions de service public que l’État nous confie ou pas. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

EN CAVE OU EN CAGE ?

Besançon, aux abords de la « Chapelle du scénacle » : encore quelques marches périlleuses à descendre pour une poignée de spectateurs avant de plonger dans l’obscurité totale, le noir absolu, la fraîcheur aussi… En cet espace confiné entre terre et pierre, dans un filet de lumière une femme s’avance à pas comptés. Marthe, la femme et le modèle de Pierre Bonnard, nous conte son quotidien au côté du génial postimpressionniste ! Qui la peindra sous tous les angles, surtout nue à sa toilette, toujours dans l’éclat de ses vingt ans et d’une éternelle jeunesse, en dépit du poids des ans…

Femme fatale, femme en cage sous le regard obsédant du maître en cette cave propice à tous les fantasmes ? Avec douceur mais non sans effroi, Marie Champain se donne corps et âme, poétiquement au texte intimiste de José Drevon, charnellement aux délires créateurs du peintre. Dans la mise en scène finement détourée de Guillaume Dujardin où s’entremêlent poses de la comédienne et tableaux de Bonnard, explosent surtout du noir des profondeurs lumières et couleurs des tableaux. Du grand art, à l’image des autres créations de ce festival décidément à l’avant-garde, qui mérite de s’exposer en d’autres scènes et d’autres lieux tout aussi énigmatiques. Y.L.

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La Charité, les mots en capitale

Du 24 au 28 mai, le « Festival du mot » investit la ville de La Charité-sur-Loire (58). Avec Christiane Taubira comme invitée d’honneur, une manifestation originale qui « entend bien lutter contre les déterminismes sociaux en proposant à tous d’apprivoiser les mots et de valoriser leur saveur ». Rencontre avec Marc Lecarpentier, son fondateur et directeur.

 

 

Yonnel Liégeois – Vous inaugurez la 13ème édition du « Festival du mot ». Un mauvais chiffre à la une ou de bons mots à la clef ?

Co Harcourt

Marc Lecarpentier – Le premier festival commençait un 13 juin et nous en sommes à la 13ème édition ! Preuve qu’il ne faut pas être superstitieux… D’autant que les mots sont une source inépuisable de bonheurs et de découvertes.

Y.L. – Christiane Taubira, grande dame de culture, est l’invitée d’honneur de cette édition. Un choix politique et/ou un choix éthique ?
M.L. – Un choix qui est loin de la politique et qui se veut au contraire un hommage aux mots des poètes que Christiane Taubira sert avec une ferveur, un enthousiasme et une intelligence rares. Un hommage aussi à son talent rhétorique qui éblouit jusqu’à ses contradicteurs !

Y.L. – Si les mots « probité » et « morale » ont scandé le temps de la campagne présidentielle, celui de « culture » en fut terriblement absent. Un mot maudit ?
M.L. – Le débat sur la culture a effectivement été le grand absent de l’élection présidentielle. Les périodes de crise et de crispation favorisent cet oubli. Mais, il existe dans ce pays, loin des grandes institutions, des énergies salutaires qui luttent pour que la culture ne soit pas un domaine réservé. C’est ce qu’essaie, avec ses modestes moyens, de faire le Festival.

Y.L. – « Le festival entend lutter contre les déterminismes sociaux », affirmez-vous dans l’édito 2017. Qu’en est-il concrètement ?
M.L. – Il s’agit, à travers les 98 propositions qu’offre le Festival, de ne pas s’adresser qu’à ceux qui manient les mots avec aisance ! Il s’agit de montrer au plus grand nombre que les mots peuvent être source de grands bonheurs, même s’il faut parfois se méfier de ceux des démagogues.

Y.L. – Le festival conjugue les mots sous toutes ses formes, colorées et métissées. Quel avenir pour le « mot français » hors nos frontières ?

Christiane Taubira, la voix des poètes

M.L. – Contrairement aux idées reçues, le Français ne perd pas de terrain, mais en gagne plutôt dans certains pays. C’est plutôt à l’intérieur même de nos frontières qu’il nous faut rester vigilant, face à ces « californismes » qui gagnent subrepticement du terrain. La langue ne doit pas être figée, mais elle doit se méfier de ces termes bizarroïdes qu’on pourrait facilement traduire…

Y.L. – Enfin, le mot de la fin ! Celui d’« utopie » fait-il encore sens pour vous ?
M.L. – « Comme si tout grand progrès de l’humanité n’était pas dû à de l’utopie réalisée ! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l’utopie d’hier et d’aujourd’hui »,  disait André Gide (in Les nouvelles nourritures). En 2005, le festival était une utopie. En 2017, l’utopie a fait un petit bout de chemin… Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

DES MAUX ET DES MOTS

Il est seul en scène, Jean-Christophe Quenon, et pourtant défile sous nos yeux l’existence de milliers de vies brisées ! Sales, puantes, alcoolisées, malades ou blessées… Ces hommes et femmes délabrés, nous les avons tous croisés un jour ou l’autre : dans le hall d’une gare ou sur un bout de trottoir. Durant quinze ans, Patrick Declerck fut consultant auprès des clodos du Centre d’accueil et d’hébergement de Nanterre. Son compagnonnage avec les maux

Co Giovanni Cittadini Cesi

de ces « fous d’exclusion, fous de pauvreté, fous d’alcool mais victimes surtout de la société et de ses lois, du marché du travail et de ses contraintes », il l’a traduit en mots pour nourrir deux ouvrages.

Ces mots du spécialiste, le metteur en scène Guillaume Barbot les a finement agencés… Et Quenon alors, en bateleur de rues et habits de première nécessité, de clamer dans « On a fort mal dormi » des vérités dérangeantes, inconfortables mais incontournables : « la rue est un crime ignoble commis à chaque heure du jour et de la nuit contre des faibles et des innocents ». Non pour faire spectacle de la misère de l’autre, mais pour initier une rencontre entre les mots et maux des mal aimés et ceux des mieux lotis. Des mots gueulés ou chuchotés, chantés ou pleurés, surtout incarnés par un comédien époustouflant de sincérité et de proximité. Y.L.

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