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Ranger ou perdre son sac ?

Au théâtre des Bouffes du Nord (75), et désormais en tournée, Pascal Rambert propose Perdre son sac et Ranger. Deux de ses textes qu’il met en scène, chacun parlant d’amour et de désespoir. Avec Lyna Khoudry et Jacques Weber, deux comédiens au bon tempo.

Face public, au centre d’une immense bâche de plastique bleu, elle parle, se raconte, dit ses espoirs et ses colères. Surtout ses colères. Elle ne quitte guère un espace limité, une planche carrée, d’un mètre de coté seulement, ou d’à peine un peu plus, qui résonne, claque sous les talons de ses bottines. Avec son « bac plus cinq » comme elle le répète, elle lave des vitrines, enfin celles des commerces qui veulent bien payer quelques euros en échange. Jeune fille, sans doute venue de loin, elle survit. Voyage aussi avec son père. Avec qui elle partage plus de rancœur, de haine même que d’amour, puis elle tombe amoureuse folle de Sandrine, une des vendeuses d’un magasin de cosmétiques.

Dans Perdre son sac tout cela défile dans le désordre, dans un tourbillon, une débauche de passions. Seule sur cette scène, entourée d’une poussette à provisions et de tout un attirail de ménage (raclettes, sceau, chiffons…), Lyna Khoudri interprète avec fougue et passion, désespoir et sensibilité, l’étrange texte de Pascal Rambert, à qui l’on doit aussi la mise en scène. C’est lui aussi qui a écrit pour Jacques Weber Ranger. La mise en scène est plus complexe, avec une chambre d’hôtel grandeur nature, qui occupe tout le plateau parisien des Bouffes du nord. Un univers très futuriste, tout de meubles et de murs blancs et d’acier brillant, dans lequel il soliloque autour de l’amour mort, de l’Asie et de la Chine. Des thèmes éloignés et proches à la fois dans ce théâtre parisien des Bouffes du Nord créé en 1876, fermé en 1952 et quasi oublié, puis rouvert en 1974 par Peter Brook et Micheline Rozan, conservé dans son jus et finalement classé monument historique en 1993.

Ranger est l’histoire d’un homme qui classerait sa vie, son histoire propre avant d’en finir avec l’existence. Il est presque vieux maintenant, passé les 70 ans, mais surtout il est seul. Auteur  à succès reconnu dans le petit monde des stratégies internationales, il évoque son passé, et surtout son amour, la femme avec qui il a partagé un demi siècle. Ce n’est pas  vraiment au public qu’il parle, mais à elle ou plus précisément à sa photo. Cette femme dont on ne saura pas le nom est morte depuis un an. Avec des traces d’humour, sous une lumière crue, blanche, blafarde, agressive, qui pique méchamment les yeux, Jacques Weber est cet homme. Entre le lit, la table, le bar réfrigéré, la vue imprenable dont il n’a que faire, avec quelques accessoires comme une gerbe de roses ou un petit ours en peluche, il fait partager son intimité, la vie de celui qui n’a jamais imaginé vivre seul.

Il le joue avec tendresse, angoisse, et assez de retenue aussi pour que l’on soit pris dans les mailles de la toile qu’il tisse. Sobre (façon de dire) ou égaré. Pas de pleurnicherie au coin du lavabo pourtant. Juste le souvenir, aussi des regrets, forcément éternels. Et l’on sort de cet étrange moment assez remué, avec encore au creux de l’oreille ou de l’estomac la toute dernière réplique : « et puis je t’ai aimée, ce n’est déjà pas si mal ». Gérald Rossi

Ranger, en tournée : le 24/02 à L’Octogone, théâtre de Pully en Suisse. Le 18/03 à L’Astrada, Marciac (32). Les 21 et 22/03 au Théâtre Saint-Louis, Pau (64). Le 24/03 au Théâtre Ducourneau, Agen (47). Du 28 au 31/03 à la Comédie, Béthune (62). Les 5 et 6/04, au Théâtre de Villefranche (69). Le 13/04  au Canal, Redon (35).

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De la bonté à la fureur

Jusqu’au 05/03 pour l’une au Lucernaire à Paris et le 17/02 au Garage Théâtre à Cosne-sur-Loire (58) pour l’autre, Ariane Ascaride présente Du bonheur de donner et Adrien Michaux Brûle, Narcisse. De Brecht à aujourd’hui, de la bonté à la fureur, deux spectacles au fougueux tempérament.

Ariane Ascaride présente Du bonheur de donner, un bel ensemble de textes de Bertolt Brecht, des poèmes pour la plupart (1). On pense toujours à l’auteur dramatique. On oublie l’homme au lyrisme froid, qui savait dissimuler sa bonté foncière sous l’affirmation paradoxale, le propre de la contradiction. Dans le florilège d’Ariane, on trouve d’ailleurs certain éloge de la dialectique comme facteur de plaisir, ainsi que bon nombre d’exemples de l’étonnante diversité d’inspiration de Brecht, qui a pu dire « Terrible est la tentation de la bonté » pour mieux se prémunir contre l’attendrissement, qui néglige les causes premières de l’injustice.

Ariane est assise devant un micro. Elle sourit et les mots du poète se mettent à couler de source, avec un soupçon de malice et d’autres fois une sainte colère, comme dans De l’infanticide Marie Farrar, la Médée de Lodz ou la Légende de la putain Evelyn Roe. Par endroits, elle chante. À son côté, David Venitucci dicte d’insolites respirations à son accordéon. La parole multiple du poète s’inscrit dans l’air avec un charme fort. Successivement apparaissent le philosophe épicurien, l’exilé nomade par force, le moraliste à rebours, l’infaillible dénonciateur de l’état du monde, le témoin fraternel, l’humoriste impavide, pour qui « l’homme est bon mais le veau est meilleur ». Walter Benjamin dit un jour à Brecht que « Kafka était le premier écrivain bolchevik ». À quoi l’autre répondit : « Dans ce cas, je suis le dernier écrivain catholique. »

C’est en toute véhémence qu’Adrien Michaux joue la pièce qu’il a écrite, Brûle, Narcisse, sous-titrée Mon destin sans nuage (2). Ce monologue consiste en la confession d’un chanteur qui fut une rock star, depuis le sommet de la gloire tonitruante jusqu’à la déchéance, l’âge venu, la voix perdue sans remède. Du Théâtre-Studio d’Alfortville au Garage Théâtre de Cosne-sur-Loire, le spectacle est mis en scène par Lou Wenzel, la directrice artistique de ce lieu si atypique et innovant. Ce texte a de la consistance, de la force, du nerf. Il insuffle, à l’auteur-acteur, un jeu spasmodique contrôlé. Du dynamisme déchaîné à l’abattement, l’éventail des affects est large, qu’Adrien Michaux parcourt, au fil d’une dépense d’énergie considérable, semblable, en somme, à celle de son héros entrant en majesté sur la scène, dans la clameur de foules survoltées. François Caffenne signe une création sonore à l’exacte hauteur qu’exige le sujet. Jean-Pierre Léonardini

(1) Jusqu’au 5/03 au Lucernaire, 53, rue Notre-Dame- des-Champs, 75006 Paris (tél. : 01 42 22 66 87).

(2) Le 17/02 au Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (tél. : 03.86.28.21.93). Le texte de la pièce est publié aux éditions Koïnè. Tournée en préparation.

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Basler, Ernaux et l’autre fille

Pour qui souhaite découvrir l’univers de la lauréate du prix Nobel de littérature 2022, Annie Ernaux s’affiche au Théâtre des Mathurins jusqu’au 26/03/2023. Dans un monologue particulièrement émouvant, Marianne Basler devient L’autre fille. Une grande interprète au service d’une grande plume.

Un court texte, à peine 78 pages, paru aux éditions du NilAnnie Ernaux adresse une lettre à sa sœur morte de la diphtérie, deux ans avant sa naissance. Une sœur dont elle découvre l’existence, presque par hasard, au détour d’une conversation de sa mère. Tout juste âgée de dix ans, elle s’entend dire que l’autre « était plus gentille que celle-là » ! Des paroles qui se gravent dans sa mémoire. Elle, l’enfant vivant, se construira contre l’autre, malgré l’autre, entre réel et imaginaire, au gré des objets et photos retrouvés, des paroles échappées. Annie Ernaux interroge le pourquoi du silence et son désir d’adresser cette lettre. L’aveu de la mère ? un acte insupportable, un propos inqualifiable, un uppercut en pleine face ! Des paroles fortes et lourdes de conséquences, une confession intime bouleversante… Sur les planches du théâtre des Mathurins, Marianne Basler devient alors viscéralement L’autre fille.

La scène est troublante, presque intimidante : derrière sa petite table de travail, lumière vacillante, main tremblante, voix chuchotante, il nous semble qu’Annie Ernaux en personne est en train d’écrire à la sœur qu’elle n’a pas connue ! Co-mis en scène avec Jean-Philippe Puymartin, un spectacle lourd de non-dits et d’émotions partagées, Marianne Basler comme percutée et habitée de l’intérieur par ce texte d’une intensité insoupçonnée. « Évidemment, cette lettre ne t’est pas destinée et tu ne la liras pas (…) Pourtant, je voudrais que, de façon inconcevable, analogique, elle te parvienne comme m’est parvenue jadis, un dimanche d’été, la nouvelle de ton existence par un récit dont je n’étais pas non plus la destinataire », ponctue au final la comédienne.

« Rien d’autre que la subtilité de l’interprétation. C’est comme si le texte s’écrivait devant nous. Splendide incarnation », soulignait Armelle Héliot, notre consœur du Figaro. « Marianne Basler est magistrale : elle est, elle vit le personnage, son intensité, sa densité », écrit Gérald Rossi dans les colonnes de L’Humanité. « Marianne Basler sublime », confesse Jacques Nerson pour L’Obs tandis que Jean-Pierre Thibaudat à Mediapart salue « un moment de théâtre intense qui porte haut la voix d’Annie Ernaux ». « On est saisi par l’intensité dramatique. (…) Un talent d’une rare délicatesse », reconnaît Myriem Hajoui pour À nous Paris : une interprétation unanimement saluée par la critique ! Rendez-vous au théâtre sans hésiter ni tarder, le temps est compté… Un grand merci, convaincante Marianne, la missive nous est bien parvenue. Yonnel Liégeois

L’autre fille, au Théâtre des Mathurins : jusqu’au 26/03, les vendredi et samedi à 19h00, le dimanche à 15h00 (Tél. : 01.42.65.90.00).

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Frida Kahlo, peintre et icône

Jusqu’au 05/03, à Paris, le palais Galliera consacre une exposition à Frida Kahlo. Peintre de la couleur et de la douleur, belle et rebelle, l’immense artiste  était sa propre muse. Ses tenues exaltaient sa mexicanité. Plus tendance que jamais, son style a posé les bases d’une mode non binaire. Plongée dans l’intimité d’une icône.

Petite, on l’appelait Frida la Boiteuse, à cause d’une poliomyélite qu’elle avait contractée enfant. À 18 ans, elle survit à un accident, mais devra porter un corset toute sa vie. Allongée sur son lit de la Casa Azul, la maison bleue familiale qu’elle ne quittera finalement jamais, Frida peint. À travers ses autoportraits – « je me peins moi-même parce que je suis si souvent seule », écrit-elle –, elle met en scène sa propre vie, ses souffrances, ses errances, ses joies comme ses colères. Sa palette était un festival de couleurs pour dire sa douleur, du bleu azur au vert tropical, de l’orange velouté au rouge carmin. Elle convoquait une nature parfois hostile, souvent foisonnante, exubérante. Le plus frappant reste ce regard. Droit, noir incendiaire. Ce n’est pas nous qui la regardons, c’est elle qui nous regarde.

Sa vie est intimement liée à celle de Diego Rivera qu’elle épouse une première fois en 1929. Lui a déjà une solide réputation, ses murales, ses immenses fresques, colorent de multiples bâtiments officiels de Mexico. Leurs destins croisés semblent indissociables. Leur maison bleue, ouverte aux quatre vents, accueille tous les artistes et intellectuels européens et américains : Tina Modotti, André Breton, Léon Trotsky, Robert Capa, D. H. Lawrence… Frida et Diego partagent le même engagement politique communiste, mais chacun revendique sa propre sensibilité. Frida va très vite s’émanciper de la tutelle artistique de Rivera et s’affirmer, dans sa peinture comme dans sa vie.

Plusieurs espaces thématiques de l’exposition permettent de découvrir des facettes inattendues de l’artiste. Plus de 200 objets provenant de la Casa Azul sont ainsi exposés : photos, films, dessins, correspondance, tableaux, bijoux, robes, mais aussi ses prothèses médicales (corsets, chaussures orthopédiques), ses flacons de médicaments et de parfum, son maquillage, beaucoup d’objets personnels restés sous scellés depuis sa mort, en 1954. Il faut lire le catalogue, richement illustré et édité. Les collaborations d’Adrian Locke, de Circe Henestrosa, Miren Arzalluz ou Gannit Ankori dressent un portrait protéiforme de Frida Kahlo, évoquant avec pertinence son parcours à la fois artistique, intellectuel et politique. L’on comprend que sa garde-robe n’a rien d’anecdotique ou d’exotique. En revêtant des robes tehuana brodées, des rebozos (châles) aux couleurs chatoyantes qu’elle porte sur ses épaules, des corsages fleuris aux motifs géométriques, des colliers, des boucles d’oreilles, des bagues à chaque doigt, des fleurs dans ses cheveux tressés, elle porte haut et beau l’identité de la femme mexicaine, la Mexicana.

Lors de son séjour avec Diego à San Francisco, en 1930, elle est l’objet de toutes les attentions. Elle écrit à sa mère, un brin amusée, un brin ironique : « Les gringas m’adorent et sont fascinées par toutes les robes et les rebozos que j’ai apportés ; elles restent bouche bée à la vue de mes colliers de jade ». Mais ces tenues lui permettent aussi de cacher ses handicaps, ses corsets que parfois elle peint, ses bottines aux talons compensés. Derrière son port de tête altier, ses sourcils noirs qu’elle charbonne et épaissit rageusement, sa moustache qu’elle revendique (« De mon visage, j’aime les sourcils et les yeux. Pour le reste, rien d’autre. J’ai la moustache et, globalement, le visage du sexe opposé », écrit-elle), il lui arrive de se vêtir en homme, brouillant les repères, mêlant les genres, ne cachant jamais sa bisexualité.

En mettant en scène son corps, déstructuré, fragmenté, Frida Kahlo a influencé des grands noms de la haute couture : Karl Lagerfeld, Jean-Paul Gaultier, Alexander McQueen, Maria Grazia Chiuri, Yohji Yamamoto ou Riccardo Tisci. Ceux-là rendent hommage à cette immense artiste. Loin, bien loin des produits dérivés à son effigie, cette exposition remet à sa juste place cette icône féministe et avant-gardiste. Marie-José Sirach

Frida Kahlo, au-delà des apparences : jusqu’au 05/03, au palais Galliera , musée de la Mode de la Ville de Paris, 10 Avenue Pierre Ier de Serbie, Paris 16ème (Tél. : 01.56.52.86.00).

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Femmes, foot et but !

Du 8 au 18/02, au Théâtre des quartiers d’Ivry (94), Pauline Bureau propose Féminines. Au lendemain d’une Coupe du monde au Qatar qui fit polémique, la metteure en scène revisite l’ascension de l’équipe féminine de Reims dans les années 1970. Un spectacle qui a tout pour faire l’unanimité.

Des femmes sur un terrain de foot ? Imaginée en 1968 par un journaliste pour la kermesse du quotidien « L’Union » de Reims, l’attraction va faire événement. S’inspirant de l’histoire de cette équipe devenue championne du monde, dont elle a rencontré plusieurs protagonistes, Pauline Bureau en tire un spectacle haut en couleurs. Elle y questionne l’esprit d’équipe, la soif d’émancipation comme les préjugés. Sur le plateau central transformé en vestiaires, on observe la formation de l’équipe entre Joana, jeune sportive aguerrie, Jacqueline, femme au foyer qui débarque en espadrilles et le coach bienveillant. Sur l’écran vidéo qui surplombe la scène, on suit la progression des joueuses sur le terrain.

Ça court, ça tombe, ça se plante, ça encaisse et ça marque avec les héroïnes de Féminines ! Le décor se transforme, on pénètre dans les foyers : la salle à manger où  la gamine Marinette cache sa passion du ballon à un paternel ras du front, la chambre où Rose se fait cogner par un mari qui refuse qu’elle continue à travailler. En hauteur, l’écran fait place à un plateau où trois ouvrières s’échinent sur les chaînes de l’entreprise Gravix. Elles se mettront en grève en ce printemps 1968. Pas simple de s’affranchir… Les personnages joués avec brio par les acteurs de la compagnie éclairent tous les terrains : sportif, intime, politique. Les scènes sont souvent cocasses telles celle où Marinette se plante copieusement dans ses entrechats, plus sombres quand les ouvrières enchaînées à leur machine répètent les mêmes gestes, voire graves quand la violence se pointe.

Féminines est une pièce enthousiasmante d’autant qu’elle décrit une ascension fulgurante : l’équipe de foot va enchaîner les tournées y compris aux États-Unis avant de gagner la Coupe du monde à Taipei (Taïwan) en 1978. Un exploit à plus d’un titre quand on sait que la passion footballistique fut interdite aux femmes par le régime de Vichy, via une liste des sports qui leur sont prohibés. Grâce à un florilège de figures comme de situations, la pièce souligne aussi les points de tension qui surgissent quand les femmes sortent du cadre. « Si la définition du féminin change, celle du masculin aussi et tout le monde y gagne, dans une identité plus complète », résume la metteure en scène. Après ses pièces tirées d’entretiens avec des habitantes de Sevran, Mon cœur sur le scandale du Médiator et la figure d’Irène Frachon ou Hors la loi autour du procès de Bobigny de 1972, Pauline Bureau et sa troupe signent une fois encore un spectacle salutaire. La bonne nouvelle ? Il repart en tournée nationale un peu partout en France dès février, courez-y ! Amélie Meffre

Féminines : du 08 au 18/02, au TQI. En tournée jusqu’au 09/05, de Bron (le 24/02) à Caluire et Cuire (les 8 et 9/05).

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Emmanuelle Laborit, l’élégance des signes

Du 07 au 18/02, à l’IVT (75), Emmanuelle Laborit reprend Dévaste-moi, un spectacle musical en chansigne. La comédienne, sourde de naissance, refuse le concept de handicap. Elle défend le droit à une culture et à une langue spécifiques.

La veille, elle était à Stockholm. Pour débattre avec les animateurs du Riksteatern, le Théâtre national de Suède, de projets de coopération. Ce matin, elle est de retour, tout sourire, dans sa « maison », l’International Visual Theatre (IVT), qu’elle codirige avec Jennifer Lesage-David. Ce lieu, blotti au bout de l’impasse Chaptal, dans le 9e arrondissement de Paris, est unique en son genre dans tout le pays. Avec sa salle de spectacle, jadis Théâtre 347 de l’école professionnelle de la rue Blanche et plus anciennement encore salle historique du Grand Guignol, IVT est désormais « centre ressource sur la langue des signes et la culture sourde ».

Seul un autre site de formation professionnelle aux métiers du spectacle pour les sourds existe depuis 2018 à Toulouse, grâce aux actions croisées du Théâtre du Grand-Rond, de l’École de théâtre universelle et de l’université Jean-Jaurès. Avec une constante, celle d’un projet « immédiatement artistique, prenant en compte de grandes questions comme la place de l’artiste sourd sur le plateau ». Depuis l’âge de 9 ans, quand elle a débuté sur les planches, dans des mises en scène de Ralph Robbins ou de Thierry Roisin, Emmanuelle Laborit est une militante.

Elle n’a jamais admis, et l’on ne peut que la rejoindre, que le fait d’être sourd ou malentendant soit considéré d’abord comme un handicap. Pour elle, en revanche, la langue des signes (LSF), qui en France a été interdite pendant plus d’un siècle, est un moyen d’accès à la culture, à l’éducation et à la formation. Le théâtre en faisant partie. Et c’est ce qu’elle s’attache à démontrer dans ses créations. Le lien est direct avec la fondation d’IVT, il y a quarante-cinq ans, par l’artiste sourd américain Alfredo Corrado et le metteur en scène français Jean Grémion, militants de la première heure. Plus que jamais, IVT est aujourd’hui à la pointe de la transmission, « et de la défense d’une langue ».

« Leur volonté de départ était de créer une structure européenne, mais on parvient seulement à s’en approcher, d’où notre voyage en Suède », expliquent les deux codirectrices. « Il faut sortir de sa culture pour comprendre celle des autres, et faire société tous ensemble », souligne Emmanuelle Laborit, pour qui la LSF est un incontournable moyen de communication. Ce qui ne l’empêche pas d’explorer d’autres chemins, comme elle vient de le faire avec la Performance, créée à IVT en novembre dernier, après une présentation un mois plus tôt au Tron Theatre de Glasgow, en Écosse. « C’était vraiment une première pour moi, je suis sortie de ma zone de confort, pour dire les choses simplement », explique-t-elle. Mise en scène par Andy Arnold, cette Performance est jouée avec Ramesh Meyyappan, comédien d’origine singapourienne, mondialement reconnu, et lui aussi sourd de naissance. Le langage des signes n’est ici d’aucune utilité, car il s’agit davantage de mime. Cette histoire d’un amour impossible vécu sur scène et dans les coulisses du spectacle, avec un gros clin d’œil au cinéma des années 1930-1945, notamment aux Enfants du paradis, est de fait accessible à tous les publics. Entendants ou non.

C’est le cas aussi de Dévaste-moi, créé avant le Covid puis victime collatérale de l’épidémie. « Spectacle musical interprété en chansigne », il est à l’affiche d’IVT en ce mois de février pour lui faire « un bel au revoir ». Accompagnée sur scène par les musiciens du groupe The Delano Orchestra, Emmanuelle Laborit est mise en scène par Johanny Bert, avec le chorégraphe Yan Raballand. Plusieurs formes d’art s’y rejoignent : chanson en langue des signes, musique, marionnettes. « Le chansigne, c’est l’art de chanter en LFS, en respectant la rythmique. Les chansons sont empruntées à Nina Simone, Ferré, Beyoncé, Yvette Guilbert, Brigitte Fontaine, pour n’en citer que quelques-unes », poursuit Emmanuelle Laborit. Le spectacle parle du corps de la femme, de féminisme, d’avortement, de liberté, de sensualité, d’amour… Là encore, pointe Jennifer Lesage-David, « démonstration est faite que l’on est accessible à tous les publics, on n’ajoute pas la langue des signes a posteriori de la création, elle en fait partie intégrante ».

« Emmanuelle est fan de Mickaël Jackson, de Nina Hagen, d’Alain Bashung comme de la Callas », raconte Johanny Bert. Il se souvient d’un incident survenu pendant « la fabrication » de Dévaste-moi« On travaillait sur une chanson de Bashung, quand, comme cela arrive, un musicien démarre mal, mais tout s’arrange vite, personne ne montre rien mais moins de 30 secondes après Emmanuelle s’arrête, me regarde et dit : « C’est bizarre, j’ai le sentiment qu’on n’est pas ensemble ». Pourtant, elle n’entend rien, elle vit la musique seulement d’une façon intérieure. Alors là, je me suis dit : quelle élégance, il faut que l’on porte notre propre niveau le plus haut possible ». Propos recueillis par Gérald Rossi

Dévaste-moi : Du 7 au 18 février à IVT, 7 cité Chaptal, 75009 Paris (Tél. : 01 53 16 18 18).

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D’Ascaride à Loyon…

En ces heures troubles et troublantes, comédiens, musiciens et écrivains, plasticiens et magiciens ne cessent de rêver, chanter, créer. Régulièrement actualisée, une sélection de propositions que Chantiers de culture soutient et promeut. Yonnel Liégeois

– Jusqu’au 05/03/23, au Théâtre du Lucernaire, Ariane Ascaride présente Du bonheur de donner. Sagement assise derrière son pupitre, délicieusement accompagnée à l’accordéon par le talentueux David Venitucci, la comédienne lit, et chante parfois, les poèmes de Bertolt Brecht. Une facette trop méconnue du grand dramaturge allemand… C’est en présentant un extrait de La bonne âme du Se Tchouan qu’elle signa son entrée au Conservatoire, c’est encore sous la direction de Marcel Bluwal qu’elle devint la magnifique Jenny de Mahagonny ! Un compagnonnage au long cours avec Brecht, dont elle exhume aujourd’hui pour les jeunes générations beauté de la langue, musique des textes, sens des valeurs telles que fraternité et solidarité. « J’ai relu beaucoup de poésies de Brecht qui est toujours présenté comme un auteur austère, sérieux et théorique », confesse la comédienne, « on connaît moins sa bienveillance, son humour et son sens du spectacle ». Un joli récital, tout en délicatesse et finesse. Sur l’accueil de l’autre notre semblable, sur le bonheur d’être juste dans un monde qui ne l’est pas. Avec ce rappel, lourd de sens par les temps qui courent, pour clore la soirée : « Celui qui combat peut perdre, celui qui ne combat pas a déjà perdu ».

– ENTRE COUPS DE COEUR ET CRIS DE COLERE, CHANTIERS DE CULTURE VOUS INVITE À RÉFLÉCHIR, LIRE ET SORTIR ! UN PETIT CLIC POUR LE GRAND CHOC… GRATUIT MAIS QUI PEUT RAPPORTER GROS, ABONNEZ-VOUS : CHANTIERS DE CULTURE

– Jusqu’au 24/01/23, au Théâtre de la Bastille, Samantha van Wissen interprète Giselle… Les trois points de suspension sont d’un intérêt capital : non pas le fameux ballet écrit par Théophile Gautier, mais la pièce de François Gremaud, cet inénarrable petit Suisse qui nous avait déjà enchanté avec sa désopilante Phèdre ! (ne pas oublier le point d’exclamation…) en ce même lieu ! Accompagnée de quatre jeunes musiciens virtuoses (violon, harpe, flûte et saxophone), la danseuse et comédienne nous conte avec humour et grâce la genèse de ce fameux ballet créé en 1841, sommet de l’art romantique. Une performance de haute volée pour celle qui doit danser et parler sans jamais perdre le souffle, endosser tous les personnages de l’oeuvre, dialoguer avec la musique et le public entre entrelacs et entrechats… Un succulent pas de côté pour pointer avec justesse, souvent avec une subtile ironie, incohérences et mièvreries du livret, se moquer du tutu de la belle Giselle, se gausser de la prétendue virilité du héros ! Prodigieuse Samantha van Wissen qui captive et hypnotise le public près de deux heures durant, égérie suspendue aux pointes des points de suspension de la ballerine à la funeste destinée ! Avec, au sortir de la représentation, le « livret » de François Gremaud offert à chacun.

– Jusqu’au 24/05/23 sur France.tv, Olivier Ayache-Vidal et Agnès Pizzini présentent L’affaire d’Outreau. En quatre épisodes, le récit de l’incroyable fiasco judiciaire qui aura duré quatre années de procédure et deux procès pour arriver à l’acquittement de treize personnes innocentes ayant fait trois ans de prison… Entre documentaire et cinéma, la série décortique erreurs, égarements et fourvoiements d’un système judiciaire englué dans une logique mortifère : d’un petit juge engoncé dans ses certitudes à traiter l’affaire du siècle à un procureur qui valide une instruction menée au pas de charge.Une série réussie entre horreur et sidération, stupeur et réflexion.

– Jusqu’au 05/02/23, au Théâtre de la Tempête, Simon Falguières présente Les étoiles. Lors des obsèques de sa mère, un jeune homme perd la mémoire, plus encore il perd l’usage des mots qui permettent de donner sens à sa vie, d’exister dans son rapport aux autres. Le temps passe et s’écoule sans lui, hors de lui, confiné dans son lit où seuls fantasmes et poésie entretiennent son imaginaire. Absent au monde qui s’agite autour de lui, aux relations qui se défont ou se nouent entre famille, amis ou voisins… Rêves et réalité font bon ménage sur le plateau, les dieux grecs ou indiens sont convoqués, Bergmann et Tchekhov aussi ! Le metteur en scène use de tous les artifices à sa disposition (masques, pantins, changements à vue, décors mouvants) pour emporter le public dans cette originale expédition onirique qui fait la part belle à notre inconscient inavoué, cette quête de l’inaccessible étoile chantée si puissamment par le grand Brel. Le temps s’écoule et s’effiloche à la recherche des mots perdus pour le héros endormi, tandis que la vie s’agite autour de lui. Entre le réel et l’imaginaire, Falguières ne tranche pas, à chacune et chacun de lier l’un à l’autre, de faire sien ces deux pans de l’existence dans un déluge de bons mots et de belles images, tous emportés par l’énergie d’une troupe ( Agnès Sourdillon, Charlie Fabert, Stanislas Perrin…) convaincue et convaincante en cet incongru voyage.

– La plateforme de la Cinémathèque française, Henri, du nom de son fondateur Henri Langlois, poursuit l’aventure initiée au temps du confinement ! Au menu, des projections en exclusivité, des œuvres à voir ou revoir, une centaine de films à découvrir… Mais aussi quelques 800 vidéos (leçons de cinéma avec les plus grands cinéastes, acteurs, actrices et technicien.nes au monde, conférences…) à regarder, ainsi que plus de 500 articles à lire ou relire.

– Jusqu’au 12/02/23, au Théâtre de la Colline, Isabelle Lafon présente Je pars sans moi. Pieds nus, comme égarées devant le public qui leur fait face, les deux comédiennes s’avancent sur la petite scène du théâtre. Seule éclaircie dans le noir de salle, une porte prête à s’ouvrir ou se fermer au gré des mots dits ou balbutiés… « Des mots d’une femme internée en 1882 à Sainte-Anne, les Impressions d’une hallucinée extraits de la revue L’Encéphale, Isabelle Lafon et Johanna Korthals nous dirigent aux frontières du désarroi mental », alerte le dossier de presse. Une juste précision qui emporte le public dans un délire verbal, un dialogue à la frontière de l’audible et pourtant d’une incroyable puissance jouissive et poétique ! Les deux femmes parlent et s’interpellent, se fuient ou s’enlacent, s’affrontent et s’éprouvent au gré d’un dialogue nourri des écrits et paroles de grands spécialistes de la folie, Gaëtan de Clérambault au XIXème siècle et Fernand Deligny un siècle plus tard. C’est intense, beau, lumineux, ce désir et cette volonté de mettre en lumière les paroles de celles et ceux que l’on considère malades, inaptes pour trop aimer l’autre, l’indicible, l’inaccessible ou l’éthéré. Délicatesse et humour s’invitent sur le plateau, une heure de plaisir limpide et fécond avant de franchir la porte, peut-être, qui séparent le monde des bien pensants avec celui que l’on considère à tort des morts vivants. 

– Né sous François Ier en 1530, l’emblématique Collège de France nous invite à explorer gratuitement plus de 10 000 documents (leçons inaugurales, cours annuels des professeurs, entretiens filmés…). Sur Chantiers de culture en 2016, notre consœur Amélie Meffre suggérait déjà d’aller butiner dans cette incroyable caverne aux trésors qu’est le Collège de France !

– Du 26 au 29/01/23, au Théâtre national de Nice, Sylvain Maurice présente La campagne. Qui est vraiment cette inconnue que Richard prétend avoir recueillie en bord de route pour la conduire en pleine nuit à son domicile ? Telle est la question que pose son épouse avec insistance… Le couple a fui la ville pour s’installer, lui médecin elle femme à la maison s’affairant à des découpages pour les deux enfants, au calme de la campagne. Dans le bonheur de vivre et la sérénité ? Un leurre, pour l’auteur anglais Martin Crimp ! Une pièce acide et amère sur les non-dits d’une vie de couple, où la routine semble avoir étouffé le désir, où le mensonge semble avoir gagné force de loi. Les petits malheurs et grandes peurs d’une famille embourgeoisée qui nous passionnent grâce à l’écriture de Crimp : d’une porte qui s’ouvre sur une vérité pour se refermer sur une autre, jamais nous ne saurons le fin mot d’une histoire aux multiples rebondissements. Un triangle amoureux traité en énigme policière, où Isabelle Carré éclaire la scène de son grand talent en épouse toute à la fois naïve et lucide, complice d’une relation amoureuse qui semble avoir perdu de son intensité au fil du temps. Avec, comme à l’accoutumée dans les mises en scène de Sylvain Maurice, un superbe traitement des mouvements et des lumières.

Jusqu’au 27/02/23, la fondation Louis Vuitton présente l’exposition Monet-Mitchell. Un regard croisé, d’une intense luminosité, entre les deux artistes peintres, Claude Monet et Joan Mitchell, où nature et couleurs aiguisent l’imaginaire et le pinceau de l’un et de l’autre. « Impression » pour l’un, « feeling » pour l’autre : bleues, jaunes, rouges, verts ou mauves, les couleurs explosent d’une salle à l’autre. Jusqu’au final éblouissant, d’un côté L’Agapanthe triptyque monumental de Monet, de l’autre dix tableaux de Mitchel issus du cycle La grande vallée ! Magistral, éblouissant, vu la foule qui se presse aux portes du musée, la réservation est vivement recommandée.

– Du 02 au 20/10, au 100 – établissement parisien, culturel et solidaire, René Loyon présente Le misanthrope. Quelques chaises disséminées sur le plateau pour tout décor, le metteur en scène demeure fidèle à ses principes : le texte seul, tout le texte, rien que le texte ! Et pas n’importe lequel, celui de Molière où un homme, perclus de sa suffisance et de son intégrité, se refuse à toute passion amoureuse et à toute connivence avec le monde qui l’entoure… Un bel exercice de style où Loyon se fait maître en la matière osant déjouer le temps en jouant de l’âge de ses interprètes : des vingt ans de Célimène à l’heure où Molière situe son chef d’oeuvre, nous voilà en présence de personnages entre la cinquantaine et la soixantaine finissantes mis à l’épreuve d’une jeunesse révolue et d’un désir par trop émoussé. Que nenni, nous prouvent les interprètes, d’une audace et d’une vivacité à toute épreuve, rivalisant de talent pour mettre à l’honneur une belle langue déclinée en majestueux alexandrins ! Du plaisir renouvelé à goûter un classique du répertoire, libéré des fioritures soit-disant indispensables à l’heure de la modernité.

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Histoires d’ici et d’ailleurs, chapitre 1

C’est sous le signe de la variété des genres que s’est déroulée la rencontre littéraire du club de lecture de la médiathèque de Mézières (36). Essai, témoignage, bande dessinée, thriller, roman historique ou policier : il y en a pour tous les goûts ! Philippe Gitton

Enigma, de Dermot Turing (éd. Nouveau Monde, 402 p., 22€)

« J’ai été soufflé par le travail réalisé »,  explique Jean

Dans la salle de bain d’un hôtel bruxellois, un espion français photographie en 1932 les premiers documents décrivant une nouvelle machine à coder à priori inviolable : Enigma. Une machine que s’apprêtent à adopter les services secrets allemands. Quelques mois plus tard, avec l’aide des Français, un groupe de mathématiciens polonais entreprend de percer à jour le fonctionnement complexe de la machine. Malgré la défaite, Français et Polonais transmettent en 1940 leurs trouvailles aux Britanniques. À Bletchley Park se déploie alors une gigantesque entreprise de décodage.

Pendant ce temps, les U-Boote allemands mènent une traque dévastatrice contre les navires alliés qui ravitaillent la Grande-Bretagne. Si les messages de la marine allemande ne sont pas rapidement décodés, le Royaume-Uni ne tiendra pas. À Bletchley Park, l’un des cerveaux les plus brillants de l’histoire scientifique, Alan Turing, va apporter une contribution décisive… Passionné par l’histoire de son oncle, Dermot Turing a obtenu l’ouverture exceptionnelle des archives de la DGSE française, ainsi que des services britanniques et polonais. Pour la première fois, est ici racontée l’histoire complète d’Enigma : celle d’un extraordinaire passage de relais entre espions, scientifiques et militaires de trois pays.

La laitière de Bangalore, de Shoba Narayan (éd. Mercure de France, 304 p., 23€80)

« Ce livre permet de comprendre le rôle de la vache sacrée dans la vie indienne. Il donne des explications sur toutes les races »,  précise Chantal

Après plus de vingt ans passés aux États-Unis, Shoba rentre en Inde avec sa famille. Dans les rues de Bangalore, hommes d’affaires côtoient vendeurs à la sauvette, mendiants, travestis et… vaches ! Shoba se lie d’amitié avec Sarala, sa voisine laitière dont les vaches vagabondent dans les champs. Lorsqu’elle lui propose de participer à l’achat d’une nouvelle bête, commence une drôle d’épopée ! Acheter une vache en Inde n’est pas une mince affaire… Il y a des règles strictes et d’innombrables traditions à respecter. Comment choisir parmi les quarante races indigènes de bovins,  sans compter les hybrides ?

De foires aux bestiaux en marchandages sans fin, Shoba redécouvre l’omniprésence de l’animal dans la vie indienne : on boit son lait, on utilise sa bouse pour purifier les maisons, son urine pour fabriquer des médicaments… Dans une succession de scènes cocasses et émouvantes où les vaches ont le premier rôle, Shoba Narayan évoque aussi les mantras, Bollywood, la médecine ayurvédique, le système de castes. Elle dresse ainsi un portrait contrasté de l’Inde d’aujourd’hui.

Le monde sans fin, de Christophe Blain et Jean Marc Jancovici (éd. Dargaud, 196 p., 28€)

« Ce livre regroupe beaucoup de documentations. Il faut par conséquent du temps pour l’assimiler », commente Gilles

La rencontre entre un auteur majeur de la bande dessinée et un éminent spécialiste des questions énergétiques et de l’impact sur le climat a abouti à ce projet comme une évidence, une nécessité de témoigner sur des sujets qui nous concernent tous. Intelligent, limpide, non dénué d’humour, cet ouvrage explique les changements profonds que notre planète vit et quelles conséquences, déjà observées, ces changements parfois radicaux signifient. Jean-Marc Jancovici étaye sa vision remarquablement argumentée en plaçant la question de l’énergie et du changement climatique au cœur de sa réflexion.

Tout en évoquant les enjeux économiques, écologiques et sociétaux, ce témoignage éclairé s’avère précieux et invite à la réflexion sur des sujets parfois clivants, notamment celui de la transition énergétique. Christophe Blain, quant à lui, se place dans le rôle du candide ! Un pavé de 196 pages indispensable pour mieux comprendre notre monde, tout simplement.

Pièces détachées, de Phoebe Morgan (éd. Archipoche, 340 p., 8€95)

« Cette histoire est impressionnante par la tension permanente entre les personnages », décrit Gilles

Corinne, Londonienne de 34 ans, a déjà eu recours à trois FIV : cette fois, elle en est sûre, c’est la bonne, elle va tomber enceinte ! Découverte un matin sur le pas de sa porte, cette cheminée miniature en terre cuite n’est-elle pas un signe du destin ? Elle coiffait le toit de la maison de poupée que son père adoré, célèbre architecte décédé il y a bientôt un an, avait construite pour elle et sa sœur Ashley quand elles étaient enfants.

Bientôt, d’autres éléments de cette maison de poupée font leur apparition : une petite porte bleue sur le clavier de son ordinateur, un minuscule cheval à bascule sur son oreiller… Corinne prend peur. Qui s’introduit chez elle, qui l’espionne : la même personne qui passe des coups de téléphone anonymes à Ashley ? Y a-t-il encore quelqu’un en qui la jeune femme puisse avoir confiance ? Un premier roman aussi brillant qu’angoissant !

Entre fauves, de Colin Niel (éd. Le livre de poche, 384 p., 7€90)

 « En général, je n’aime pas les romans policiers, mais j’ai adoré celui-là »,  confie Yvette

Martin est garde au parc national des Pyrénées. Il travaille notamment au suivi des derniers ours. Mais depuis des mois, on n’a plus trouvé la moindre trace de Cannellito, le seul plantigrade avec un peu de sang pyrénéen qui fréquentait encore ces forêts : pas d’empreinte de tout l’hiver, aucun poil sur les centaines d’arbres observés. Martin en est convaincu : les chasseurs auront eu la peau de l’animal. L’histoire des hommes, n’est-ce pas celle du massacre de la faune sauvage ?

Quand sur Internet il voit le cliché d’une jeune femme devant la dépouille d’un lion, arc de chasse en main, il est déterminé à la retrouver et à la livrer en pâture à l’opinion publique. Même si d’elle, il ne connaît qu’un pseudonyme sur les réseaux sociaux et rien de ce qui s’est joué, quelques semaines plus tôt, en Afrique ! Entre chasse au fauve et chasse à l’homme, vallée d’Aspe dans les Pyrénées enneigées et désert du Kaokoland en Namibie, Colin Niel tisse une intrigue cruelle où aucun chasseur n’est jamais sûr de sa proie.

Poussière dans le vent, de Léonardo Padura (éd. Métailié, 640 p., 24€20)

« C’est très, très bien écrit. Un livre passionnant,  parsemé de nombreuses histoires »,  commente Chantal

Léonardo Padura est cubain. Il est né en 1955 à La Havane et il y vit. L’histoire débute en 1990,  un an après la chute du mur de Berlin, pour se terminer en 2016. C’est trente ans de la vie d’un clan, un groupe d’amis qui se sont connus au lycée. Ce roman historique traite de l’atmosphère pesante et de la vie difficile des cubains restés sur l’île, des effets déchirants de l’exil pour ceux qui ont choisi de partir, de la force de l’amitié et de la fidélité, mais aussi des trahisons. A travers la vie des héros, l’auteur nous fait voyager de Cuba aux États Unis, à Madrid, Barcelone, en Italie et un peu en France.

Le titre a une double signification : celui d’une chanson du groupe américain de rock  KANZAS célèbre dans les années 1970,  qui est souvent écouté par « les membres du clan » et qui est un lien entre les huit amis qui animent  le roman. Il correspond aussi aux cendres du principal héros dispersées à la source d’une rivière mythique qui alimente La Havane en eau. Le style de Padura, la diversité des thèmes traités, la maîtrise de l’intrigue et du suspense en font un roman émouvant et passionnant. 

Une solution pour l’Afrique, de Kako Nubukpo (éd. Odile Jacob, 304 p., 18€99)

« Ce livre, centré sur l’Afrique de l’Ouest, expose des solutions pour un défi majeur du continent africain »,  résume Michel

L’Afrique est soumise à un défi gigantesque : intégrer en une génération un milliard d’individus supplémentaires dans un contexte de faible productivité, de quasi-absence d’industrie, d’urbanisation accélérée, le tout coiffé par une crise climatique devenue permanente. Cette « urgence africaine » impose d’inventer un nouveau modèle économique. Elle fut trop souvent un continent cobaye, soumis à toutes sortes de prédations. Le huis clos inattendu de la crise du Covid-19 lui a permis de redécouvrir la richesse de son patrimoine.

Forte de cette leçon, elle doit désormais réinventer son développement en s’appuyant sur ses biens communs : mettre en place un néoprotectionnisme africain,  préserver ses ressources propres, assurer sa souveraineté alimentaire, monétaire et financière. Telles sont les pistes pour que l’Afrique se réapproprie son destin. Commissaire chargé du département de l’Agriculture, des Ressources en eau et de l’Environnement de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), Kako Nubukpo est économiste, opposant déclaré au franc CFA, directeur de l’Observatoire de l’Afrique subsaharienne à la Fondation Jean-Jaurès.

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Les sans-voix de Russell Banks

Le 7 janvier, Russel Banks est décédé à l’âge de 82 ans. L’auteur états-unien laisse une œuvre majeure. Un portrait protéiforme d’un pays où ses héros sont les oubliés du rêve américain.

Il est né prolo, dans le Massachusetts. Il est mort écrivain reconnu dans le monde entier, maintes fois récompensé. Mais il n’a jamais trahi les siens. Dans ses romans, on croise des gens de peu, des hommes et des femmes fatigués et malmenés par la vie, au parcours cabossé, des histoires d’amour qui finissent mal, des rêves inaboutis, des trahisons. Mais pourtant, quel plaisir de partager l’itinéraire de ces enfants peu gâtés par la vie, qui se débattent dans une société qui vend du rêve à vil prix, coincé entre le rayon de lessives et de jouets dans ces Walmart qui pullulent aux abords des villes. La périphérie, la marge, l’histoire mouvementée de son pays, comme ces grands espaces au bout du monde qu’il avait arpentés dans sa jeunesse, étaient la marque de fabrique de cet auteur qui ne s’est sûrement jamais posé la question du « transfuge ». L’ancien prolo qui fut tour à tour plombier, placeur de livres, vendeur de chaussures n’a eu de cesse d’écrire sur les sans-voix de son pays, tous ces laissés-pour-compte pour qui le rêve américain n’était qu’un mirage.

« La vie des gens ordinaires m’attire »

Russell Banks, l’écrivain, leur a redonné ce droit au rêve. En les incarnant, en en faisant des héros ordinaires qui se débattent dans des abîmes de contradictions mais tiennent bon et retrouvent un semblant de dignité. « La vie des gens ­ordinaires m’attire, confiait-il dans nos colonnes. On n’écrit pas un roman parce qu’on a de l’affection pour une classe, une origine ou un genre, mais parce qu’on est lié à un individu. À mesure qu’on s’en approche, on le comprend. Alors, inévitablement, sa classe ­sociale finit par entrer en ligne de compte. Chaque être trimballe son histoire dans le contexte économique, racial et social dans lequel il vit.  » Il était parvenu à inventer une voix narrative, «  loin des préjugés bourgeois », s’amusait-il à préciser, pour parler « pour ceux qui n’ont pas de voix ».

Lorsque paraît, en France, Continents à la dérive (1987), le rêve américain en prend un coup. On découvre un écrivain qui ne craint pas de regarder dans les yeux les frustrations et le désespoir d’un père de famille ordinaire, réparateur de chaudières, qui gagne quelques centaines de dollars par mois et rêve d’une vie plus confortable pour les siens. Départ pour la Floride où il retrouve son frère. Plus dure sera la chute tant le rêve n’est qu’un mirage qui s’éloigne chaque fois qu’il pense l’atteindre. Dans Pourfendeur de nuages (1998), roman historique puissant, épique, qui se déroule lors de la guerre de Sécession, Banks trace le portrait de John Brown, fermier abolitionniste de l’Ouest américain. Une réflexion politique d’envergure sur les fondements de l’esclavage aux États-Unis, sur l’engagement poussé jusque dans ses retranchements.

Un récit narratif, « loin des préjugés bourgeois »

De beaux lendemains (1993) met en scène une tragédie, la mort de plusieurs enfants d’une même communauté à la suite d’un accident de car scolaire. Quatre voix vont porter tour à tour ce récit pour dire la douleur des familles à travers des flash-back qui vont au plus près des questionnements intimes. Quatre voix pour raconter, après la colère, le sentiment d’impuissance face à une justice de classe et une résilience collective et solidaire. Ce roman a été porté à l’écran par le réalisateur canadien Atom Egoyan, en 1997, et le film a remporté le grand prix au Festival de Cannes, ainsi qu’au théâtre, dans une belle mise en scène d’Emmanuel Meirieu. Parmi les nombreux romans et nouvelles, citons American Darling (2005), l’histoire d’une femme, Hannah, qui fuit son pays, les États-Unis, en raison de ses engagements dans les années 1970, et se réfugie au Liberia. L’occasion pour l’auteur de mener de pair un récit introspectif sur l’Amérique, mais aussi sur ce petit pays africain, où retournèrent d’anciens esclaves des plantations américaines.

Son dernier roman, Oh Canada (2022), est un récit crépusculaire. Celui d’un homme en phase terminale, ­­cinéaste réfugié au Canada parce qu’il avait refusé de faire le Vietnam et qui se confie avant de mourir. On ne sait plus ce qui est vrai ou faux dans ce texte tout en tension et sans concession. Banks semble regarder dans son propre passé comme dans celui de son pays avec ses parts d’ombre et de lueurs d’espoir, nous rappelant que le chemin n’est jamais droit, qu’il se fait en marchant. Russell Banks se situe dans la lignée des Mark Twain, Melville, Faulkner, Jim Thompson. Il aimait la littérature russe et française du XIXe siècle. Il admirait Joyce, Beckett, Garcia Marquez. Écrivain et citoyen, il était de tous les combats progressistes dans son pays, contre la guerre en Irak, le Patriot Act, contre la politique des Reagan, Bush et Trump. Il aura présidé, de 1998 à 2004, le Parlement international des écrivains créé par Salman Rushdie. Un type bien sous tous rapports. Marie-José Sirach

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Tordjman, une précieuse marchandise

À l’aube de cette année nouvelle, Charles Tordjman reprend sa mise en scène de La plus précieuse des marchandises, la pièce de Jean-Claude Grumberg : les 5 et 6/01 à Metz (57), le 10/01 à Épinal (88). Un train dans la forêt, un bébé jeté du wagon… La poésie comme arme ultime contre la barbarie. Sans oublier la poursuite de Douze hommes en colère au Théâtre Hébertot (75).

Assis à l’orée de leur cabane, seul dans la forêt, un couple soliloque sur leur vie de misère. L’épouse pleure sur une maternité qui se refuse toujours, l’homme gémit sur l’impossibilité de subvenir aux besoins d’une bouche supplémentaire. Pauvres bûcheronne et bûcheron ne sont pas d’accord, « la chèvre du voisin fournira le lait nécessaire », rétorque la femme, le mari bougonne de plus belle devant la dépense à envisager. Pour couper court, seule distraction dans la solitude de l’immensité forestière, elle s’en va chaque jour regarder passer les trains sur la ligne de chemin de fer nouvellement construite. Jusqu’au jour où… Un paquet bien ficelé tombe du wagon de marchandises, un nouveau-né ! La plus précieuse des marchandises, une petite fille…

« Avec Jean-Claude Grumberg, l’auteur de l’ouvrage, je poursuis un compagnonnage au long cours », raconte Charles Tordjman, « j’ai déjà mis en scène plusieurs de ses textes : Vers toi terre promise, Moi je crois pas, Votre maman, L’être ou pas… Toujours avec bonheur et plaisir ». Le jour où il découvre La plus précieuse des marchandises, plongé dans sa lecture, l’homme de théâtre en rate son arrêt de bus et c’est le chauffeur qui l’informe du terminus ! « Un petit bouquin, mais un grand texte qui se refuse à faire de la Shoa un espace de lamentation ou d’horreur. Notre responsabilité première ? En parler, ne jamais cesser d’en parler aux jeunes générations qui ignorent l’histoire, contre ceux qui nient l’évidence ».

Pour surmonter l’horreur de la misère familiale et la terreur des trains de la mort dont chacun sait qu’Auschwitz est la gare centrale, Grumberg use de la forme et de la force du conte. Comme si tout cela n’avait jamais existé, tout spectateur sachant que le théâtre ment pour de vrai… « Vraie ou pas, l’histoire nous rappelle qu’au temps de la catastrophe, il y eut des Justes, qu’au tréfonds de la peur et de la noirceur la part d’humanité demeure », affirme avec conviction Charles Tordjman. Pauvre bûcheron, abhorrant les juifs de la tribu des « sans-cœur », ouvrira le sien à la petite fille amoureusement emmaillotée. à la plus précieuse des marchandises, à la vie !

Avec tendresse et délicatesse, Eugénie Anselin et Philippe Fretun mêlent leurs phrasés embués d’humour et d’amour. Tout est symbole, rien de naturaliste dans la mise en scène de Tordjman, « jouer à dire la catastrophe, chanter le désastre ». Juste une machine à coudre aux surprenants accents mélodiques et un minuscule piano pour laisser vaquer notre imaginaire et ne point réveiller le bébé… Qui deviendra une grande et belle jeune fille dont le vrai père, seul de la famille rescapé des camps, découvrira un jour le visage !

Sous forme de conte, la légèreté de la plume pour narrer ce qui relève de l’innommable, des images poétiques pour donner à voir ce qui relève de l’immontrable. Contre la barbarie, une plongée en humanité et fraternité partagées. Yonnel Liégeois

Les 5 et 6/01/23, 20h, à l’Opéra-Théâtre de Metz. Le 10/01/23, 14h30 et 20h30 à Épinal, auditorium de La Louvière.

À voir aussi :

Douze hommes en colère : Jusqu’au 29 janvier 2023, au Théâtre Hébertot (75). Dans une adaptation de Francis Lombrail, une mise en scène signée aussi de Charles Tordjman. Déjà plus de 300 représentations, la pièce de l’américain Reginald Rose à l’affiche pour une nouvelle saison, un chef d’œuvre cinématographique signé Sydney Lumet en 1957. Ils sont douze en charge de juger un jeune homme accusé de parricide. Un seul juré doute de sa culpabilité. Acquittement ou chaise électrique : le verdict exige l’unanimité…

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Avec ou sans consentement…

Du 04 au 07/01/23, au Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon (69), Sébastien Davis met en scène le Consentement, de Vanessa Springora. Avec une Ludivine Sagnier, seule en scène, qui fait entendre le texte dans toute sa puissance.

Le 2 janvier 2020 paraît Le consentement, de Vanessa Springora. Sa publication va provoquer une onde de choc. Le livre dénonce la relation sexuelle et d’emprise qu’elle a eue avec l’écrivain Gabriel Matzneff. Elle avait 14 ans, il en avait 50. Passé les premiers instants de sidération, les révélations du livre suscitent et interrogent la tolérance du monde littéraire et médiatique dont avait pu bénéficier celui qui s’était vu attribuer le prix Renaudot essai en 2013, alors qu’il revendiquait ouvertement ses relations avec des mineurs, garçons et filles, et sa pratique du tourisme sexuel en Asie.

Avec son adaptation mise en scène par Sébastien Davis, la présence, lumineuse, de Ludivine Sagnier, accompagnée par le batteur Pierre Belleville, et la scénographie sobre mais élaborée d’Aldwyne de Dardel, on entre dans une autre dimension. L’adresse au public est directe et ne laisse personne indemne. L’actrice, révélée au cinéma à 19 ans dans les films de François Ozon, en a aujourd’hui 43. Vanessa Springora en a 47 lorsque le livre paraît. L’actrice s’empare de l’histoire de l’écrivaine sans pathos, respectant sa chronologie sans jamais chercher à illustrer le propos. La radicalité du récit contraint à le traverser sur une ligne de crête. Ludivine Sagnier se tient à l’avant-scène, parfaite en pantalon de survêtement et bustier pour faire entendre le désarroi d’une adolescente que le divorce de ses parents, l’absence du père tout particulièrement, va précipiter dans les bras d’un prédateur.

Comme une mécanique qu’elle décortique, elle porte haut chaque mot, chaque respiration de ce terrible récit. Jusqu’à ne faire qu’une avec l’autrice. Ludivine-Vanessa se dissimule derrière un mur en papier-calque, en fond de scène. Elle y déshabille davantage son âme que son corps. Les solos de batterie trouent le silence et jouent avec les non-dits alors que tout, ici, est raconté dans un face-à-face qui démultiplie la violence de l’écriture. On se surprend à entendre cette phrase pourtant de multiples fois mise en exergue : « À 14 ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de 50 ans à la sortie de son collège pour se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter… » Elle fait l’effet d’une profonde blessure, d’une morsure aussi. On retient son souffle tout au long de ce texte contracté au plus près pour ne rien en perdre d’essentiel. Si cette toute jeune fille cherche à comprendre et assumer « une certaine précocité sexuelle et un immense besoin d’être regardée » nés d’une grande solitude, on est absolument saisi par ce peloton d’adultes qui détournent le regard : le père, la mère, les enseignants, un médecin (qui interviendra même pour la déflorer chirurgicalement), un autre écrivain, la police…

Un refus de voir et d’intervenir qui a fortement interpellé Sébastien Davis et Ludivine Sagnier, pour qui le livre de Vanessa Springora met au jour un consensus patriarcal fortement ancré dans les mentalités. Tous deux codirigent la section acteur de l’école Kourtrajmé, à Montfermeil, où sont formés des jeunes aux métiers du cinéma. Une autre façon de « faire bouger les lignes ». Marina Da Silva

Créé au théâtre Châteauvallon-Liberté de Toulon en octobre 2022. Du 4 au 7 janvier 2023, au Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon. Les 28 février et 1er mars au Théâtre de la Ville, les Abbesses, Paris.

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Annie Ernaux, l’insurgée

Le 7 décembre à Stockholm, prix Nobel de littérature 2022 pour « le courage et l’acuité clinique avec lesquels elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle », Annie Ernaux prononçait son discours de réception devant l’Académie suédoise. Que Chantiers de culture publie en intégralité, en fidélité à son écriture et à sa personnalité. « Pour inscrire (s)a voix de femme et de transfuge social dans ce qui se présente toujours comme un lieu d’émancipation, la littérature ». Yonnel Liégeois

Par où commencer ? Cette question, je me la suis posée des dizaines de fois devant la page blanche. Comme s’il me fallait trouver la phrase, la seule, qui me permettra d’entrer dans l’écriture du livre et lèvera d’un seul coup tous les doutes. Une sorte de clé. Aujourd’hui, pour affronter une situation que, passé la stupeur de l’événement – « est-ce bien à moi que ça arrive ?  » –, mon imagination me présente avec un effroi grandissant, c’est la même nécessité qui m’envahit. Trouver la phrase qui me donnera la liberté et la fermeté de parler sans trembler, à cette place où vous m’invitez ce soir.

Cette phrase, je n’ai pas besoin de la chercher loin. Elle surgit. Dans toute sa netteté, sa violence. Lapidaire. Irréfragable. Elle a été écrite il y a soixante ans dans mon journal intime. « J’écrirai pour venger ma race. » Elle faisait écho au cri de Rimbaud : « Je suis de race inférieure de toute éternité. » J’avais 22 ans. J’étais étudiante en lettres dans une faculté de province, parmi des filles et des garçons pour beaucoup issus de la bourgeoisie locale. Je pensais orgueilleusement et naïvement qu’écrire des livres, devenir écrivain, au bout d’une lignée de paysans sans terre, d’ouvriers et de petits commerçants, de gens méprisés pour leurs manières, leur accent, leur inculture, suffirait à réparer l’injustice sociale de la naissance. Qu’une victoire individuelle effaçait des siècles de domination et de pauvreté, dans une illusion que l’Ecole avait déjà entretenue en moi avec ma réussite scolaire. En quoi ma réalisation personnelle aurait-elle pu racheter quoi que ce soit des humiliations et des offenses subies ? Je ne me posais pas la question. J’avais quelques excuses.

Depuis que je savais lire, les livres étaient mes compagnons, la lecture mon occupation naturelle en dehors de l’école. Ce goût était entretenu par une mère, elle-même grande lectrice de romans entre deux clients de sa boutique, qui me préférait lisant plutôt que cousant et tricotant. La cherté des livres, la suspicion dont ils faisaient l’objet dans mon école religieuse me les rendaient encore plus désirables. Don Quichotte, Voyages de Gulliver, Jane Eyre, contes de Grimm et d’Andersen, David Copperfield, Autant en emporte le vent, plus tard Les Misérables, Les Raisins de la colère, La Nausée, L’Etranger : c’est le hasard, plus que des prescriptions venues de l’Ecole, qui déterminait mes lectures.

La littérature, la valeur supérieure à toutes les autres

Le choix de faire des études de lettres avait été celui de rester dans la littérature, devenue la valeur supérieure à toutes les autres, un mode de vie même qui me faisait me projeter dans un roman de Flaubert ou de Virginia Woolf et de les vivre littéralement. Une sorte de continent que j’opposais inconsciemment à mon milieu social. Et je ne concevais l’écriture que comme la possibilité de transfigurer le réel.

Ce n’est pas le refus d’un premier roman par deux ou trois éditeurs – roman dont le seul mérite était la recherche d’une forme nouvelle – qui a rabattu mon désir et mon orgueil. Ce sont des situations de la vie où être une femme pesait de tout son poids de différence avec être un homme dans une société où les rôles étaient définis selon les sexes, la contraception interdite et l’interruption de grossesse un crime. En couple avec deux enfants, un métier d’enseignante, et la charge de l’intendance familiale, je m’éloignais de plus en plus chaque jour de l’écriture et de ma promesse de venger ma race. Je ne pouvais lire « la parabole de la loi » dans Le Procès,de Kafka, sans y voir la figuration de mon destin : mourir sans avoir franchi la porte qui n’était faite que pour moi, le livre que seule je pourrais écrire.

Mais c’était sans compter sur le hasard privé et historique. La mort d’un père qui décède trois jours après mon arrivée chez lui en vacances, un poste de professeur dans des classes dont les élèves sont issus de milieux populaires semblables au mien, des mouvements mondiaux de contestation : autant d’éléments qui me ramenaient par des voies imprévues et sensibles au monde de mes origines, à ma « race », et qui donnaient à mon désir d’écrire un caractère d’urgence secrète et absolue. Il ne s’agissait pas, cette fois, de me livrer à cet illusoire « écrire sur rien » de mes 20 ans, mais de plonger dans l’indicible d’une mémoire refoulée et de mettre au jour la façon d’exister des miens. Écrire afin de comprendre les raisons en moi et hors de moi qui m’avaient éloignée de mes origines.

Une langue de l’excès, charriant colère et dérision, insurgée

Aucun choix d’écriture ne va de soi. Mais ceux qui, immigrés, ne parlent plus la langue de leurs parents, et ceux qui, transfuges de classe sociale, n’ont plus tout à fait la même, se pensent et s’expriment avec d’autres mots, tous sont mis devant des obstacles supplémentaires. Un dilemme. Ils ressentent, en effet, la difficulté, voire l’impossibilité d’écrire dans la langue acquise, dominante, qu’ils ont appris à maîtriser et qu’ils admirent dans ses œuvres littéraires, tout ce qui a trait à leur monde d’origine, ce monde premier fait de sensations, de mots qui disent la vie quotidienne, le travail, la place occupée dans la société. Il y a d’un côté la langue dans laquelle ils ont appris à nommer les choses, avec sa brutalité, avec ses silences, celui, par exemple, du face-à-face entre une mère et un fils, dans le très beau texte d’Albert Camus Entre oui et non. De l’autre, les modèles des œuvres admirées, intériorisées, celles qui ont ouvert l’univers premier et auxquelles ils se sentent redevables de leur élévation, qu’ils considèrent même souvent comme leur vraie patrie. Dans la mienne figuraient Flaubert, Proust, Virginia Woolf : au moment de reprendre l’écriture, ils ne m’étaient d’aucun secours. Il me fallait rompre avec le « bien-écrire », la belle phrase, celle-là même que j’enseignais à mes élèves, pour extirper, exhiber et comprendre la déchirure qui me traversait. Spontanément, c’est le fracas d’une langue charriant colère et dérision, voire grossièreté, qui m’est venu, une langue de l’excès, insurgée, souvent utilisée par les humiliés et les offensés, comme la seule façon de répondre à la mémoire des mépris, de la honte et de la honte de la honte.

Très vite aussi, il m’a paru évident – au point de ne pouvoir envisager d’autre point de départ – d’ancrer le récit de ma déchirure sociale dans la situation qui avait été la mienne lorsque j’étais étudiante, celle, révoltante, à laquelle l’Etat français condamnait toujours les femmes, le recours à l’avortement clandestin entre les mains d’une faiseuse d’anges. Et je voulais décrire tout ce qui est arrivé à mon corps de fille, la découverte du plaisir, les règles. Ainsi, dans ce premier livre, publié en 1974, sans que j’en sois alors consciente, se trouvait définie l’aire dans laquelle je placerais mon travail d’écriture, une aire à la fois sociale et féministe. Venger ma race et venger mon sexe ne feraient qu’un désormais.

Comment ne pas s’interroger sur la vie sans le faire aussi sur l’écriture ? Sans se demander si celle-ci conforte ou dérange les représentations admises, intériorisées sur les êtres et les choses ? Est-ce que l’écriture insurgée, par sa violence et sa dérision, ne reflétait pas une attitude de dominée ? Quand le lecteur était un privilégié culturel, il conservait la même position de surplomb et de condescendance par rapport au personnage du livre que dans la vie réelle. C’est donc, à l’origine, pour déjouer ce regard qui, porté sur mon père dont je voulais raconter la vie, aurait été insoutenable et, je le sentais, une trahison, que j’ai adopté, à partir de mon quatrième livre, une écriture neutre, objective, « plate » en ce sens qu’elle ne comportait ni métaphores ni signes d’émotion. La violence n’était plus exhibée, elle venait des faits eux-mêmes et non de l’écriture. Trouver les mots qui contiennent à la fois la réalité et la sensation procurée par la réalité allait devenir, jusqu’à aujourd’hui, mon souci constant en écrivant, quel que soit l’objet.

Un « je » transpersonnel, du singulier à l’universel

Continuer à dire « je » m’était nécessaire. La première personne – celle par laquelle, dans la plupart des langues, nous existons, dès que nous savons parler, jusqu’à la mort – est souvent considérée, dans son usage littéraire, comme narcissique dès lors qu’elle réfère à l’auteur, qu’il ne s’agit pas d’un « je » présenté comme fictif. Il est bon de rappeler que le « je », jusque-là privilège des nobles racontant des hauts faits d’armes dans des Mémoires, est en France une conquête démocratique du XVIIIe siècle, l’affirmation de l’égalité des individus et du droit à être sujet de leur histoire, ainsi que le revendique Jean-Jacques Rousseau dans ce premier préambule des Confessions : « Et qu’on n’objecte pas que n’étant qu’un homme du peuple je n’ai rien à dire qui mérite l’attention des lecteurs. (…) Dans quelque obscurité que j’aie pu vivre, si j’ai pensé plus et mieux que les rois, l’histoire de mon âme est plus intéressante que celle des leurs. »

Ce n’est pas cet orgueil plébéien qui me motivait (encore que…), mais le désir de me servir du « je » – forme à la fois masculine et féminine – comme un outil exploratoire qui capte les sensations, celles que la mémoire a enfouies, celles que le monde autour ne cesse de nous donner, partout et tout le temps. Ce préalable de la sensation est devenu pour moi à la fois le guide et la garantie de l’authenticité de ma recherche. Mais à quelles fins ? Il ne s’agit pas pour moi de raconter l’histoire de ma vie ni de me délivrer de ses secrets, mais de déchiffrer une situation vécue, un événement, une relation amoureuse, et dévoiler ainsi quelque chose que seule l’écriture peut faire exister et passer, peut-être, dans d’autres consciences, d’autres mémoires. Qui pourrait dire que l’amour, la douleur et le deuil, la honte ne sont pas universels ? Victor Hugo a écrit : « Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. » Mais toutes choses étant vécues inexorablement sur le mode individuel – « c’est à moi que ça arrive » –, elles ne peuvent être lues de la même façon que si le « je » du livre devient, d’une certaine façon, transparent et que celui du lecteur ou de la lectrice vienne l’occuper. Que ce « je » soit, en somme, transpersonnel, que le singulier atteigne l’universel.

C’est ainsi que j’ai conçu mon engagement dans l’écriture, lequel ne consiste pas à écrire « pour » une catégorie de lecteurs, mais « depuis » mon expérience de femme et d’immigrée de l’intérieur, depuis ma mémoire désormais de plus en plus longue des années traversées, depuis le présent, sans cesse pourvoyeur d’images et de paroles des autres. Cet engagement comme mise en gage de moi-même dans l’écriture est soutenu par la croyance, devenue certitude, qu’un livre peut contribuer à changer la vie personnelle, à briser la solitude des choses subies et enfouies, à se penser différemment. Quand l’indicible vient au jour, c’est politique.

L’émancipation individuelle et collective

On le voit aujourd’hui avec la révolte de ces femmes qui ont trouvé les mots pour bouleverser le pouvoir masculin et se sont élevées, comme en Iran, contre sa forme la plus violente et la plus archaïque. Écrivant dans un pays démocratique, je continue de m’interroger, cependant, sur la place occupée par les femmes, y compris dans le champ littéraire. Leur légitimité à produire des œuvres n’est pas encore acquise. Il y a en France et partout dans le monde des intellectuels masculins, pour qui les livres écrits par les femmes n’existent tout simplement pas, ils ne les citent jamais. La reconnaissance de mon travail par l’Académie suédoise constitue un signal de justice et d’espérance pour toutes les écrivaines.

Dans la mise au jour de l’indicible social, cette intériorisation des rapports de domination de classe et/ou de race, de sexe également, qui est ressentie seulement par ceux qui en sont l’objet, il y a la possibilité d’une émancipation individuelle mais également collective. Déchiffrer le monde réel en le dépouillant des visions et des valeurs dont la langue, toute langue, est porteuse, c’est en déranger l’ordre institué, en bouleverser les hiérarchies.

Mais je ne confonds pas cette action politique de l’écriture littéraire, soumise à sa réception par le lecteur ou la lectrice avec les prises de position que je me sens tenue de prendre par rapport aux événements, aux conflits et aux idées. J’ai grandi dans la génération de l’après-guerre mondiale, où il allait de soi que des écrivains et des intellectuels se positionnent par rapport à la politique de la France et s’impliquent dans les luttes sociales. Personne ne peut dire aujourd’hui si les choses auraient tourné autrement sans leur parole et leur engagement. Dans le monde actuel, où la multiplicité des sources d’information, la rapidité du remplacement des images par d’autres accoutument à une forme d’indifférence, se concentrer sur son art est une tentation. Mais, dans le même temps, il y a en Europe – masquée encore par la violence d’une guerre impérialiste menée par le dictateur à la tête de la Russie – la montée d’une idéologie de repli et de fermeture, qui se répand et gagne continûment du terrain dans des pays jusqu’ici démocratiques. Fondée sur l’exclusion des étrangers et des immigrés, l’abandon des économiquement faibles, sur la surveillance du corps des femmes, elle m’impose, à moi, comme à tous ceux pour qui la valeur d’un être humain est la même, toujours et partout, un devoir de vigilance. Quant au poids du sauvetage de la planète, détruite en grande partie par l’appétit des puissances économiques, il ne saurait peser, comme il est à craindre, sur ceux qui sont déjà démunis. Le silence, dans certains moments de l’Histoire, n’est pas de mise.

Les voix multiples de la littérature

En m’accordant la plus haute distinction littéraire qui soit, c’est un travail d’écriture et une recherche personnelle menés dans la solitude et le doute qui se trouvent placés dans une grande lumière. Elle ne m’éblouit pas. Je ne regarde pas l’attribution qui m’a été faite du prix Nobel comme une victoire individuelle. Ce n’est ni orgueil ni modestie de penser qu’elle est, d’une certaine façon, une victoire collective. J’en partage la fierté avec ceux et celles qui, d’une façon ou d’une autre, souhaitent plus de liberté, d’égalité et de dignité pour tous les humains, quels que soient leur sexe et leur genre, leur peau et leur culture. Ceux et celles qui pensent aux générations à venir, à la sauvegarde d’une Terre que l’appétit de profit d’un petit nombre continue de rendre de moins en moins vivable pour l’ensemble des populations.

Si je me retourne sur la promesse faite à 20 ans de venger ma race, je ne saurais dire si je l’ai réalisée. C’est d’elle, de mes ascendants, hommes et femmes durs à des tâches qui les ont fait mourir tôt, que j’ai reçu assez de force et de colère pour avoir le désir et l’ambition de lui faire une place dans la littérature, dans cet ensemble de voix multiples qui, très tôt, m’a accompagnée en me donnant accès à d’autres mondes et d’autres pensées, y compris celle de m’insurger contre elle et de vouloir la modifier. Pour inscrire ma voix de femme et de transfuge social dans ce qui se présente toujours comme un lieu d’émancipation, la littérature. Annie Ernaux

© Fondation Nobel 2022, les intertitres sont de la rédaction

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Euzhan Palcy, une Martiniquaise à Hollywood

Cinéaste antillaise, Euzhan Palcy a reçu en novembre un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Première réalisatrice à décrocher un César avec Rue Cases-Nègres en 1984, elle reste méconnue en France. Dans la série « Un jour avec », un article paru dans le quotidien L’Humanité.

« Mes histoires ne sont ni noires, ni blanches, elles sont colorées ». Avec ces mots, Euzhan Palcy, cinéaste française, martiniquaise et noire, recevait, des mains de la comédienne Viola Davis, un Oscar d’honneur, le 19 novembre. C’est rare pour une réalisatrice de notre pays puisque seule Agnès Varda l’a devancée. C’est inédit pour une réalisatrice noire. Déjà, en 1984, à peine âgée de 26 ans, elle est la première à décrocher un César. Celui de la meilleure première œuvre pour Rue Cases-Nègres. La première noire aussi à obtenir le Lion d’argent de la meilleure première œuvre à Venise, avec ce même film. Mais, rendons à César ce qui lui appartient. « Je suis la première femme cinéaste à avoir obtenu un César mais pas la première femme noire. La grande monteuse martiniquaise Marie-Josèphe Yoyotte, qui a travaillé avec Truffaut, Corneau et a monté Rue Cases-Nègres et Simeon, en a eu un avant moi ». Elle ajoute : « Je n’en tire aucune fierté. Dans un monde normal, respectueux des cultures des autres, je n’aurais pas dû être la première ».

L’aide de François Truffaut, l’appui d’Aimé Césaire

À sa sortie, en 1983, Rue Cases-Nègres, adapté du roman homonyme de Joseph Zobel, tranche dans le paysage du septième art français. Le récit prend racine dans la Martinique de 1930. Le choix du créole, un casting de comédiens noirs rebutent beaucoup de producteurs. L’obtention de l’avance sur recettes du CNC, passeport quasi indispensable pour boucler le financement d’un long métrage, n’y change rien. L’aide de François Truffaut, l’appui d’Aimé Césaire – décisif pour tourner à Fort-de-France – et son immense détermination lui permettent de trouver les partenaires pour réaliser son rêve de cinéma. Mieux, ce film d’apprentissage où Man Tine, incarnée par la septuagénaire Darling Légitimus, se bat pour que son petit-fils José aille au collège afin d’éviter l’épuisant travail au champ de cannes, est un succès. Avec plus de 1 400 000 entrées à sa sortie, il devance Zelig (Woody Allen), Outsiders (F. F. Coppola), les comédies populaires d’Eddie Murphy, comme 48 Heures et Un fauteuil pour deux, et Vivement dimanche de François Truffaut. Pourtant, les portes se referment. Hollywood lui fait les yeux doux. Elle résiste. « Je ne voulais pas y aller mais, en France, les projets que je proposais n’intéressaient personne ».

Elle rêve d’un film sur les Martiniquais partis rejoindre la France libre pendant la Seconde Guerre mondiale. Le projet n’aboutit pas. « En Martinique, des milliers de jeunes filles et de jeunes garçons sont partis, à l’appel du général de Gaulle. C’est comme si cette France-là n’avait jamais existé. » Elle répond alors positivement aux sirènes d’Hollywood, où elle devient la première Noire à réaliser un long métrage, en 1989. Un statut qui lui vaut le respect des cinéastes africaines-américaines qui ont émergé par la suite. Alors que l’apartheid est encore en vigueur, elle adapte le roman du Sud-Africain André Brink, Une saison blanche et sèche. Au casting, elle réunit notamment Donald Sutherland, Susan Sarandon et Marlon Brando, qui sort d’une retraite de dix années.

Une figure incontournable de la scène artistique créole

En 1992, elle est de retour en France pour Simeon, une œuvre hybride mêlant fantastique et musique, où l’on retrouve Jacob Desvarieux et Jocelyne Béroard, du groupe Kassav’. Le film peine à trouver son public. Sans bruit, elle continue son petit bonhomme de chemin. Et travaille surtout pour la télévision. En 1995, elle signe un documentaire sur Aimé Césaire, puis, en 1999, Ruby Bridges, un téléfilm sur la discrimination raciale produit par Disney. Elle réalise en 2001 The Killing Yard, un téléfilm sur un meurtre dans une prison de haute sécurité. En 2006, son projet de fiction sur les Martiniquais engagés dans la France libre devient un documentaire, Parcours de dissidents.

Méconnue dans l’Hexagone, elle est en revanche une figure incontournable de la scène artistique créole. Elle n’est pas oubliée par ses pairs, puisque la SACD (la société des auteurs) lui a remis sa médaille d’honneur, en juin« J’en suis particulièrement honorée car cette médaille a été créée en 2011 pour récompenser Nelly Kaplan, cette cinéaste si spéciale. Depuis, seuls des hommes l’avaient reçue. Je suis la deuxième femme », se réjouit-elle. Et l’avenir dans tout ça ? « Je vais continuer à nourrir les esprits avec des films qui honorent la mémoire, notre mémoire, celle qu’on a étouffée, falsifiée et assassinée pendant des siècles ». En espérant qu’Euzhan Palcy redevienne enfin prophète en son pays.

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Parisiennes et citoyennes

Jusqu’au 29/01 à Paris, le musée Carnavalet donne droit de cité aux Parisiennes citoyennes. On les nommait pétroleuses, suffragettes, midinettes. Elles ont été résistantes, syndicalistes, artistes. L’exposition rappelle leur rôle, hier comme aujourd’hui.

La cause des femmes avance au rythme des révolutions. Celles de 1789, de la Commune ou de Mai 68. On pourrait même dire qu’elle les précède, annonciatrice de changements imminents dans la société. À chaque carrefour de l’histoire, les femmes sont toujours au rendez-vous. Même si parfois l’histoire n’y était pas. En parcourant l’exposition « Parisiennes citoyennes !» réalisée par Christine Bard, Catherine Tambrun et Juliette Tanré-Szewczyk, on mesure combien le combat pour les droits des femmes et leur émancipation a été semé d’embûches. Certes, longtemps elles ont été ignorées, invisibilisées, moquées, méprisées, caricaturées… Mais ce que l’on retient de cette exposition riche de documents et d’objets rares et précieux, c’est la joie, l’audace, l’irrévérence et la solidarité de ces Parisiennes qui, face à l’adversité, face au patriarcat, ont su inventer des formes d’action inédites.

Du « droit de cité » pour les femmes lors de la Révolution de 1789 à la loi sur la parité en 2000 ; de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges au Deuxième Sexe, de Beauvoir ; du droit à l’instruction au droit de vote ; des grèves des midinettes en 1917 à l’occupation de l’usine Citroën où la militante Rose Zehner a été immortalisée par l’œil de Willy Ronis ; ou de leur engagement dans la Résistance à Mai 68, le parcours chronologique croise de nombreuses thématiques et permet une approche des plus didactiques et vivantes. Aux côtés de figures incontournables – Olympe de Gouges, Louise Michel, Camille Claudel, Joséphine Baker, Gisèle Halimi, Niki de Saint Phalle, Juliette Gréco –, on découvre l’itinéraire de Parisiennes moins connues ou anonymes dont l’engagement et le courage impressionnent.

Que ce soit lors des révolutions, de la Première Guerre mondiale, pendant la Résistance ; que ce soit dans les luttes pour le droit de vote ou syndicales, elles ont été tour à tour et à la fois citoyennes, communardes, suffragettes, paci­fistes, résistantes, syndicalistes, femmes politiques, militantes féministes, artistes et intellectuelles engagées, solidaires des femmes immigrées et de celles du monde entier. Organisées en associations, elles prennent la plume, éditent des journaux féministes, inventent des slogans, détournent des mots d’ordre. En 1925, le Conseil national des femmes françaises fédère 165 associations. Bien sûr, il y a des dissensions ; certaines associations penchent du côté d’une droite catholique, d’autres vers une gauche plus révolutionnaire. Mais elles ont un objectif commun : la citoyenneté.

Plus près de nous, Mai 68 va provoquer un électrochoc. Le Mouvement de libération des femmes (MLF), né en 1970, revendique le droit des femmes à disposer de leur corps et l’abolition du patriarcat. Sur les murs et « sous les pavés » de Paris fleurissent des slogans drôles et provocateurs : « Femmes boniches, femmes potiches, femme affiches, on en a plein les miches ! » Laissons le mot de la fin à Miss Tic qui, toute sa vie, a mis de la poésie dans les rues de Paris : « Mieux que rien, c’est pas assez. ». Marie-José Sirach

Jusqu’au 29 janvier, au musée Carnavalet, à Paris. De nombreuses soirées-débats sont organisées jusqu’au 21 janvier.

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Annie Ernaux, le Nobel qui dérange

Le jeudi 6 octobre, l’Académie royale suédoise a décerné son prix Nobel de littérature 2022 à Annie Ernaux. Dans un précédent article, Chantiers de culture se réjouissait fort, et s’en réjouit toujours, de cette haute distinction internationale attribuée pour la seizième fois à un écrivain français depuis sa création en 1901.

L’attribution de ce Nobel de littérature semble pourtant nourrir d’étranges incompréhensions ou interrogations ! Pour s’en convaincre, les échanges tenus au micro de France Culture dans l’émission Répliques en date du 26/11… Des propos commentés par Daniel Schneidermann dans les colonnes du quotidien Libération. Yonnel Liégeois.

Sur France Culture, Alain Finkielkraut et Pierre Assouline brossent le portrait d’une Nobel de littérature illégitime, nymphomane identitaire et débordant de ressentiment borné. Reste un mystère : elle est traduite dans 37 langues. Est-ce le monde qui est fou ou France Culture ?

Infortunée Annie Ernaux, qui a cru se voir décerner le Nobel de littérature. En réalité, ce Nobel n’était pas un «vrai» Nobel. C’était surtout un «non Nobel» non décerné à Salman Rushdie. C’est France Culture qui développe cette analyse. D’abord dans l’émission Signe des temps, le 27 novembre, la fake Nobel Ernaux (« écrivain des identités fixes, sociale et sexuelle, auxquelles est lié à peu près tout le monde ») est opposée au seul Nobel légitime Salman Rushdie, « écrivain du cosmopolitisme et de l’identité changeante ». Coupable, Ernaux, comprend-on, de n’être sortie de l’enfance à Yvetot que pour s’installer en mère de famille dans le Val d’Oise, et d’oser faire œuvre d’une vie si ordinaire.

Mais si elle n’était que banale !

Toujours sur France Culture, ils sont deux, pour instruire son procès dans l’émission Répliques, le 26 novembre. L’animateur et académicien Alain Finkielkraut, et l’écrivain (et ancien juré Goncourt) Pierre Assouline. Face à eux, dans le rôle de l’avocate commise d’office aux flags, rame Raphaëlle Leyris, journaliste au Monde. Après un début d’émission consacré à saluer l’œuvre, avec chaleur (Assouline) ou une tiédeur polie (Finkielkraut), commence donc le procès de l’autrice, et militante.

Passons d’abord sur quelques peccadilles. Assouline : « C’est une femme qui aime les hommes. Dès l’âge de 18 ans. Elle est tout le temps à la recherche de l’homme qui la fera vibrer ». Cette imputation de nymphomanie figure-t-elle dans la colonne actif ou passif ? Ce n’est pas précisé. Point de vue caractère, il y aurait aussi beaucoup à dire. Voilà une fille d’épicier que la culture a élevée jusqu’au Nobel, et elle ne manifeste aucune gratitude ? Finkielkraut : « Elle en veut à la culture. Elle en veut au monde cultivé. Elle est pleine non pas de gratitude mais de ressentiment ». Assouline, pédagogue : « C’est la dernière personne à qui vous pouvez demander de la gratitude. Tel que vous lui demandez, vous vous positionnez comme un dominant ». Finkielkraut, piqué dans son être-transfuge : « Je viens d’où je viens ». Bref, « vraiment dommage », cette ingratitude.

Mais au-delà de ces mauvaises notes de conduite, le plus lourd est à venir. D’abord, ce soutien à Mélenchon. A-t-on idée ? Au lendemain de sa nobelisation elle a manifesté, bras dessus bras dessous avec l’insoumis, pour… le pouvoir d’achat ! Alors que tant de nobles causes n’attendaient qu’elle ! Finkielkraut : « Elle n’a pas dédié son prix Nobel à Salman Rushdie, ce qu’elle aurait pu faire. Elle est allée manifester contre la vie chère ». Assouline révèle avoir un jour demandé à l’écrivaine comment elle pouvait soutenir Mélenchon. « Sa seule réponse : « Jusqu’à mon dernier souffle je vengerai ma race ». Politiquement elle est bornée. Comme Sartre ».

Tout faux, sur tous les sujets !

Prenez la lutte contre le voile. Assouline : « Elle n’est pas Charlie. Elle dit : « Je suis pour qu’on laisse la religion musulmane tranquille ». Comme si c’était ça le sujet. Pour elle, les musulmans sont les humiliés permanents. Toujours cette vision binaire ». A ce propos, n’a-t-elle pas jubilé le 11 septembre 2001 ? Retraçant l’attentat contre les Twin Towers, elle écrivait dans les Années : « Le prodige de l’exploit émerveillait. On s’en voulait d’avoir cru les Etats-Unis invincibles. […] On se souvenait d’un autre 11 septembre et de l’assassinat d’Allende ». « Le prodige de l’exploit émerveillait », répète Finkielkraut, incrédule. Il faudra, dans les jours suivants, que la spécialiste de littérature Gisèle Sapiro rappelle la distinction entre le « on » – description de réactions collectives – et le « elle » par lequel l’autrice parle d’elle à la troisième personne.

Tout cela ne serait encore rien. Le pire du pire, c’est son engagement dans le mouvement de boycott d’Israël. Etrange obsession. Quand il y a tant de dictateurs corrompus dans le monde, pourquoi justement s’engager, « comme par hasard, contre la seule démocratie du Proche-Orient» ? Assouline : « Si un jour il y avait une enquête à faire, il faudrait retourner au café-épicerie d’Yvetot et se demander quel genre de conversations il y avait dans ce café dans les années 50. Il y a un fond de sauce raciste là-dedans, qui demande à être exploré », glisse-t-il. Comment insinuer, sans le dire bien entendu, que la nouvelle nobélisée frise l’antisémitisme.

Reste un mystère. Cette nymphomane identitaire, débordant de ressentiment borné, est traduite dans 37 langues, rappelle Pierre Assouline. Délectable silence pensif d’Alain Finkielkraut : « 37 langues, en effet, c’est très impressionnant ». C’est même incompréhensible. Le monde est fou, hors de France Culture. Daniel Schneidermann

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