Archives de Tag: Poésie

Artistes en Cœur de Cévennes

En août et septembre, professionnels ou amateurs, les artistes s’exposent en Lozère et dans le Gard. Tant à l’église de Vialas (48) qu’en la galerie de l’Arceau à Génolhac (30)… L’une des nombreuses initiatives de l’association Cœur de Cévennes qui ponctue et anime la vie culturelle dans les hautes Cévennes et au-delà.

À peine close l’exposition de peinture et sculptures sur bois de Françoise Four et Marie Scotti salle de l’Arceau à Génolhac, voici que s’en ouvrait une autre à Vialas ! Une dizaine d’artistes aux inspirations diverses, aux modes d’expression différents – peinture, collage, gravure, photographie-, s’exposaient jusqu’au 23 août. Une initiative haute en couleurs, qui a ravi les visiteurs et remporté un vif succès… À la galerie de l’Arceau, ce sont Michael Brun et Pierre Champagne qui nous font découvrir, l’un ses photos et l’autre ses assemblages de poterie, jusqu’au 27 août.

L’association Cœur de Cévennes est à l’initiative de ces rencontres avec des artistes locaux, professionnels ou amateurs, qui permettent de faire connaître leurs œuvres aux habitants des localités des Cévennes et au-delà. Créée voici plusieurs années, administrée par un collège de sept membres, c’est là son principal objet. L’association vise également à favoriser l’art et les projets artistiques en Cévennes et participe ainsi pleinement à la vie de la collectivité dans un champ artistique, culturel et éducatif.

Dans le droit fil de cet engagement, Cœur de Cévennes a organisé en juillet dernier une exposition collective intitulée « Au fil de l’eau, au fil du Luech », avec les habitants de Pont-de-Rastel, durement éprouvés par les grosses inondations du mois d’octobre 2021. « Les projets ne manquent pas », détaille Yvette Ulmer. Non contente de nous faire apprécier ses collages à l’église de Vialas, elle coordonne avec ardeur l’exposition Femmes, blessures, force et résistance des femmes, qui se tiendra du 7 au 17 septembre, à la galerie de l’Arceau. Elle sera remplacée, dès le 21/09 et jusqu’au 01/10,  par les photos de Bruno Grasser et Robert Bachelard. Marie-Claire Lamoure

Pour en savoir plus : http://coeurdecevennes.wixsite.com/association

Et sur le compte facebook Cœur de Cévennes

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Armelle et Peppo, cœur de tziganes

Du 21 au 25 août, à Vassivière (23), le festival Paroles de conteurs accueille Armelle et Peppo. La conteuse et le musicien y font escale pour narrer l’incroyable épopée tzigane. Un récit de cinq heures décliné en autant d’épisodes.

Durant cinq jours, Armelle la conteuse Rom et Peppo le musicien voyageur font escale à Vassivière, au festival Paroles de conteurs pour y narrer l’épopée tzigane. Un récit présenté en cinq fois une heure. L’ambition est grande, à la mesure de l’amour qu’Armelle et Peppo portent à leur peuple. Il faut, à n’en pas douter, une sacrée dose de passion pour décider de relater de la sorte cette histoire. Entre mythes, légendes et réalité, l’histoire des tziganes et de leur trajectoire à travers les âges : nomades de tous temps, victimes de persécutions, souffrant souvent encore aujourd’hui d’une mauvaise réputation… « Descendants des Dieux, nous, les tziganes, avons fait le tour de la Terre. Nous avons traversé les guerres et nous sommes toujours là », clament-ils.

C’est par le conte que le couple de saltimbanques transmet la mémoire : une expression artistique par nature porteuse de rêve, d’évasion et d’imaginaire, qui donne à voir et à comprendre la tradition tzigane. Bien plus encore, il interpelle chaque individu parce qu’il touche à une dimension universelle. « Depuis la nuit des temps, les hommes ont migré et nous sommes toutes et tous le produit de ces voyages ». Le rappel n’est pas superflu. Il éclaire sur la manière dont s’est construite la civilisation humaine et invite à remettre à leur juste place ces familles qui mènent leur vie au rythme de leur déplacement.

Armelle et Peppo sont de ceux-là. Ils bougent pour mieux se raconter. En couple sur scène comme à la ville, la construction de leurs spectacles résulte d’un échange permanent, issu de leur complicité au quotidien. « Nous nous accordons sur la ligne directrice de nos spectacles, puis plus en détail. Progressivement, nous faisons nôtre le déroulement d’un récit, très peu écrit. Et puis, nous laissons une part importante à l’improvisation », explique Armelle. Musique et parole s’inspirent mutuellement pour narrer leurs histoires servies par la poésie et l’humour. Qui parlent de la vie des hommes et des rapports tissés entre eux, mêlant sens du partage et de l’amour mais aussi de la défiance.

Le voyage en roulotte, pour Armelle et Peppo ? Bien plus qu’un mode de transport, un mode de vie… Durant des années, ils ont sillonné la France et l’Europe en roulotte (une, puis deux avec la venue des enfants), présentant leurs spectacles au hasard de leurs rencontres : écoles, médiathèques,  maisons de quartiers,  lieux associatifs… Jusqu’à ce jour d’été 2007 où ils firent halte au festival de Vassivière, une journée qui changea leur existence ! Les contacts pris après leur prestation débouchèrent sur des contrats pour des horizons plus lointains. « Les avions et les trains ont remplacé les roulottes », souligne Peppo, le sourire aux lèvres. À la rencontre de nouveaux publics, ceux d’Outre-Mer (Guyane et Nouvelle-Calédonie) et de pays africains francophones comme le Burkina Faso mais aussi ceux de Grèce, du Liban et d’Angleterre. Philippe Gitton

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Ansel, la Brenne en mille clichés

Amoureux de la région des mille étangs, Robert Ansel publie Les mammifères sauvages de la Brenne. Un album consacré aux animaux, du ragondin au chat forestier, parfois immortalisés en de surprenantes postures. Une balade estivale, de page en page.

Avec Les mammifères sauvages de la Brenne, Robert Ansel boucle une trilogie ouverte avec Les lumières de la Brenne et Envol en Brenne. Trois ouvrages, témoignage de l’amour porté par le photographe à la région aux mille étangs. « Le projet a mûri tranquillement, j’avais suffisamment de matière pour y consacrer un livre ». Comme une suite logique, après les paysages et les oiseaux, Robert Ansel a donc réalisé un album de photographies des mammifères vivant en Brenne. Au cours de ses nombreuses balades dans la nature, il a capturé les images de toutes ces bêtes, souvent bien difficiles à seulement apercevoir. Au fil des pages, se côtoient cerfs, biches, chevreuils, sangliers, renards, lapins, lièvres, écureuils, ragondins et même, plus rares, chats forestiers… Certains animaux parfois en des postures surprenantes, voire drôles ou poétiques.

De la même manière qu’il saisissait les oiseaux en plein vol, Robert Ansel s’attache à prendre les mammifères en mouvement. Le lecteur retrouvera donc les scènes de vie quotidiennes des habitants de ces étangs, bois, forêts et prairies que le photographe avait fixés dans Les lumières de Brenne. Premiers clichés offrant différentes atmosphères. Vision d’une faune, d’une flore et d’une terre changeantes au fil des heures et des saisons, par les caprices d’un ciel ombrageux ou lumineux et quelques fois orageux. Le ciel, espace de liberté des oiseaux auquel Robert Ansel a consacré « Envol en Brenne», son deuxième volume. Des livres, on l’aura compris, qui racontent la rencontre d’un homme et d’un pays ! Ce normand est originaire du pays de Caux. La région entre Seine et côte d’Albâtre, pour laquelle il exposera ses images, puisées dans la campagne comme le long du littoral. Séduit par la nature brennouse, il est installé à Paulnay depuis treize ans. « À longueur d’années, je sillonne cette terre et je ne m’en lasse pas », confie-t-il. Appareil en mains, il explore ces lieux qui lui sont devenus familiers et restitue la diversité d’un monde qui le charme.

Dès l’âge de 16 ans, il s’adonne à cet art. La photographie en noir et blanc, principalement des portraits. Sa passion le conduit ensuite vers l’extérieur. De la fin des années 90 à aujourd’hui, il compte à son actif de très nombreuses expositions : La fête du lin et de l’aiguille, sujet qui lui vaudra une expo au Japon, Veules Les Roses avec l’art cauchoisLa campagne de Caux à GodervilleLa baie de Seine reposoir ornithologique ou bien encore Faune et flore de la Brenne au château d’Azay-le-Ferron. Une rétrospective de 50 ans de photographies sera présentée au Moulin de Mézières.

Dans le prolongement de sa chasse permanente aux images, Robert Ansel développe d’autres activités. Il a créé divers ateliers et une galerie à Paulnay où il expose ses photos. Il organise aussi des visites accompagnées, des promenades guidées qui s’adressent à tous les amoureux de la nature. Aux personnes simplement curieuses de découvrir le milieu ambiant comme aux photographes amateurs, auxquels il prodigue conseils et avis sur la technique, le respect du milieu naturel et la connaissance des espèces. « L’idée est avant tout de favoriser l’échange. Les gens sont demandeurs d’informations, de partage. C’est pour cette raison que je privilégie les petits groupes de trois ou quatre personnes. Nous accédons ainsi à des endroits peu fréquentés, plus propices à la rencontre d’animaux sauvages ».

Un partage d’expérience où le photographe rappelle volontiers que tout est affaire de patience et de pratique, pour la photographie animalière comme dans d’autres spécialités. Dont le portrait, à ne pas confondre avec la photo d’identité… Un autre type de photo, un autre univers : la preuve que la photographie invite à casser les clichés ! Philippe Gitton

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Magdala, entre fusion et passion

Dévoilé au festival de Cannes 2022, sort en salles Magdala réalisé par Damien Manivel. Mieux qu’un film sur les derniers jours de la vie de Marie-Madeleine, l’amie de Jésus, c’est de fusion dont il nous parle. Passion et fusion avec la nature, l’univers, l’universel !

Quel est ce corps qui se meurt ? Ces membres qui se meuvent avec lenteur ? Cette bouche qui absorbe avec délectation, bien que semblant sans appétit pour le présent ? De quoi sommes nous fait ? De quels désirs ? De quels rêves ? Ou, juste, de chair et d’os ?

Il peut être étonnant de débuter un propos sur une œuvre par des questions. Il me semble que l’on ne peut parler autrement de Magdala. Ce film n’est pas une thèse sur l’écologie ou sur le christianisme. Aucune réponse à quoi que ce soit, juste la proposition d’une expérience qui nous projette au plus profond de nous-même, au plus beau de ce que nous sommes. Et encore, aucune mièvrerie, pas plus d’autosatisfaction à bon compte, seulement la proposition de venir puiser-là la confiance qui permet de reprendre le chemin.

En nous offrant une lecture de ce corps au crépuscule de la vie, la caméra de Damien Manivel nous invite à la rêverie. Non pas les rêves qui endorment, ramollissent le corps autant que la pensée. Mais bien plutôt de ceux qui nous font être au monde plus que la réalité. L’image nous révèle comme pétris de la terre, à l’unisson de l’arbre, élément de la forêt et du monde qui la peuple. 

Admirable Elsa Wolliatson qui nous entraîne ainsi à la mesure de son pas qui tâtonne, de sa main qui se tend en tremblant, de son souffle qui se cherche. Les gestes sont lents, tout mouvement réclame l’effort et pourtant une énergie incroyable nous traverse. Sans doute musique et bruissement de cette nature environnante y contribuent fortement.

C’est de fusion dont nous parle ce film. Fusion du corps avec l’univers qu’il habite, avec l’universel vers lequel il tend. Fusion de l’amour, de la passion. Fusion comme celle au cœur du volcan ou encore, comme dans cette séquence extraordinaire, au creux de ce cœur ensanglanté que la main retient, préserve et offre tout à la fois.

Alors que le récit est si ténu, comment se fait-il que nous recevions non pas l’histoire d’une vie, mais de la Vie, le récit de toute création ? L’expérience que nous découvrons est des plus banales et, dans le même temps, des plus terrifiantes : celle d’une vie qui se termine sans drame ni mélodrame. Le drame précède !

C’est la magie de la caméra de Damien Manivel. Et il nous dit, dans la rencontre avec le public qui a suivi la projection, que cela pourrait être le dernier film qu’il fera ainsi. Trop difficile de trouver les financements pour un cinéma différent. Trop de frustrations de ne pouvoir payer correctement acteurs et techniciens.

Alors, courez ! Courez voir !

C’est un coup de fraîcheur à s’offrir par ces temps de canicule. C’est un geste militant pour celles et ceux qui cherchent à défendre des actes de création qui portent du sens, pour celles et ceux qui cherchent à défendre des formes d’écriture cinématographique qui ne s’enferment pas dans les conventions mais laissent jaillir une phrase sensible. C’est de la veine de Béla Tarr, les premières images nous plongent dans un univers proche du Cheval de Turin. Ou, encore, à cause de la caméra minimaliste qui traque le geste au plus près, on imagine une sorte de filiation avec l’œuvre de Pierre Creton.

Mais, alors que j’achève, je m’aperçois que j’ai peu évoqué l’histoire. À vrai dire, c’est à dessein. Il s’agit des derniers jours de la vie de Marie-Madeleine de Magdala. La seule femme présente au pied de la croix de Jésus avec Marie, sa mère. La première aussi qui découvrira Jésus ressuscité, selon les évangiles. Mais débuter par cela serait vous fourvoyer, vous faire craindre le film religieux et les bondieuseries. Rassurez-vous, de bondieuseries vous n’en trouverez pas. Cependant, bien qu’il ne développe aucune thèse, peut-être nous parle-t-il plus de spiritualité qu’il n’y paraît. Dans le sens où il interroge le fond de notre humanité, le sens de la vie, en plaçant son héroïne entre finitude et éternité. En cela, j’ose dire que c’est un très beau discours sur la religion chrétienne si l’on se rappelle que l’incarnation en est le cœur.

Un très beau témoignage comme savent en faire parfois ceux qui ne sont pas croyants, tel se définit Damien Manivel, bien mieux que ceux qui s’en réclament. Serge Le Glaunec

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La Brenne en peinture

Jusqu’au 4/08, le Moulin de Mézières-en-Brenne (36) accueille le 36e salon des peintres de la Brenne. Un rendez-vous désormais incontournable pour nombre d’artistes, inspirés par les paysages de la région aux mille étangs.

Chaque année, ils viennent ou reviennent accrocher leurs toiles. Pour cette édition 2022, ils sont sept à exposer leurs peintures. Chacune et chacun à leur façon – avec leur style, leur personnalité, leur technique – témoignent de la passion qu’il ou elle ressent pour la nature brennouse.

La part belle, naturellement, est faite aux étangs et à leurs célèbres bondes, souvent en premier plan, comme sur les tableaux de Patrick Le Magueresse. Champs et sous-bois reprennent vie sous les pinceaux de Roselyne Souverain tandis que Michaël Growcot trace, avec une précision quasi photographique, les contours des maisons et des villages. Même nature mais atmosphère différente, entre l’ambiance bleutée des vues de Violette Bord, les tons passés par petites touches délicates de Christine Foulquier-Massonet et les couleurs plus fortes, plus marquées de Jean-Luc Vincent. De son côté, André Audebert se consacre aux compositions florales et aux natures mortes.

Grâce au talent de tous ces artistes, l’association Le Moulin offre une jolie promenade au cœur de cette belle contrée qu’est la Brenne. Philippe Gitton

« Cucurbitacé », André Audebert

Attiré très jeune par la peinture, il suit les cours du soir de l’école municipale des Beaux-arts. Il délaisse cependant cette pratique artistique durant plusieurs décennies. Il y revient après 40 ans d’interruption, suite à la rencontre fortuite d’un pastelliste. Il reprend des cours de pastel et grâce à cette technique, il réalise principalement des natures mortes et des tableaux de fleurs.

« Reflets de Brenne », Violette Bord

Adepte des arts vivants, elle écrit, joue, fabrique décors et marionnettes. Elle réalise des spectacles alliant jeu d’acteur, clown, marionnettes et musique. En 2005, elle s’installe à Fresselines dans la Creuse voisine, sur les traces des artistes talentueux de la vallée des peintres de la Creuse. Après l’interruption due au Coronavirus, elle reprend ses pinceaux pour créer des toiles, principalement à l’huile.

« Au Bouchet », Christine Foulquier-Masson

Originaire d’Orléans, cette autodidacte a suivi, dans les années 1980, des cours pour amateurs à l’école des Beaux-arts de la ville. Son grand plaisir ? Peindre des paysages… Elle découvre la Brenne et le charme de sa nature. Touchée par le calme, la beauté des couleurs, elle profite de sa retraite pour se consacrer davantage à sa passion. Sa technique préférée est l’aquarelle.

« Gabriau », Michaël Growcott


Ce citoyen britannique vit dans la Brenne depuis plusieurs années. À l’aide d’ouvrages, il s’est lancé dans l’exploration de l’aquarelle. Il reproduit son environnement par des traits de grande finesse. Les toiles présentées à l’exposition représentent, pour l’essentiel, des maisons typiques berrichonnes.

« Roselière I », Patrick Le Margueresse

Ouvert à diverses activités artistiques qu’il mène conjointement à sa vie professionnelle. Il écrit poèmes, romans et nouvelles depuis sa tendre jeunesse. Vers l’âge de 30 ans, la peinture s’impose à lui comme une évidence. Il se qualifie plutôt de paysagiste. Son souhait ? Sur des toiles à l’huile ou au pastel, faire ressentir l’ambiance des lieux qu’il a choisi de traiter.

« Le chêne de la Mer Rouge », Roselyne Souverain

Née à Sainte-Gemme, elle a exercé son métier d’infirmière à Buzançais, puis dans la Drôme. Attirée depuis toujours par l’art pictural, elle a commencé à suivre des cours dans les années 1980. En retraite, elle peint et participe à plusieurs expositions collectives, aussi bien dans la Drôme que dans l’Indre.

« Étang Renard », Jean-Luc Vincent

Enfant de la Brenne, dès son plus jeune âge, il parcourt sentiers et routes à la recherche des beaux paysages, des lumières et couleurs changeantes. Au plaisir de la balade et de l’observation, il associe celui du dessin et de la peinture. Retraité depuis peu, il s’adonne à sa passion et réalise de nombreuses aquarelles comme un hommage à la beauté du monde qui nous entoure.

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Avignon, de Py à Rodrigues

Après neuf ans à la tête du Festival d’Avignon, Olivier Py cède la place à Tiago Rodrigues, le dramaturge et metteur en scène portugais. Le dimanche 24 juillet, lors de la conférence de presse de clôture de la 76e édition du festival, il a offert à son successeur un original passage de témoin. Un message public, émouvant et chaleureux.

Mon très cher Tiago,

Le festival n’était pas un moment de ma vie, c’était ma vie.
Être libéré de sa vie est une véritable grâce, et je n’en aurais pas été libéré tout à fait sans la confiance que je mets en toi. Je suis nu comme un nouveau-né, et c’est une véritable béatitude. De cette nudité, puisque je ne suis revêtu à ce jour d’aucun projet d’avenir institutionnel, je voulais t’adresser ce viatique. Il est modeste, mais la nudité n’a pas de poches. Tu vas vivre des heures difficiles, et je serai l’un des rares à le savoir, tandis qu’une foule de jaloux et de fâcheux qui te croient dans l’Olympe s’autoriseront à dire tout et n’importe quoi et à faire de leur ressentiment un argument. Tu seras bien seul.
J’ai confiance car tu auras, au festival, une équipe qui te soutiendra, comme cela a été mon cas, des compagnons merveilleux, comme j’en ai eu. Cela, malgré tout, ne pourra empêcher des moments de solitude effrayants. Car au festival, tout le monde est dans sa tranchée et s’efforce de tenir son poste sous les bombes.

J’aimerais te donner des conseils, mais la situation où je suis, la page blanche où je vole n’est pas propice aux conseils. J’en sais de moins en moins, sur l’état du monde, de la culture, de l’avenir, du théâtre, de la jeunesse, du festival et de moi-même. Je n’ai plus aucune certitude, je deviens un peu agnostique. Je ne sais pas, j’essaie d’écouter. Donner des conseils comme faire des critiques, je trouve cela trop avilissant. Ce n’est donc pas un conseil professionnel que je pourrais te donner mais un secret d’amitié. Le voici.

Garde la pureté de ton cœur. Le cœur est le lieu du désir et les désirs ne sont pas toujours purs. Garde alors la pure impureté de ton désir. Garde la pureté dans ton cœur car tu seras sommé, par des gens qui en savent toujours plus que nous, de l’abdiquer. On te demandera de programmer ceci et cela au nom de ceci et de cela. On te conseillera tout, on t’intimera l’ordre de faire cela et ceci et tout et son contraire, au nom de toutes sortes de choses, de toutes sortes de bonnes raisons politiques, esthétiques ou éthiques, mais surtout au nom de choses qui n’ont qu’indirectement à voir avec le théâtre. N’écoute pas la raison raisonnable et la prudence professionnelle. N’espère pas dans les stratégies politiques, ne mise rien sur de l’intérêt ou la ruse. Écoute ton cœur pur.
Garde dans le plus pur de ton cœur qu’il y a des choses qu’il faut faire parce qu’il faut les faire même quand il ne faut pas les faire. Et c’est tout.

Garde la pureté de ton cœur quand le festival sera attaqué par des gens qui n’ont pas lu le programme et ne sont jamais venus.
Garde la pureté de ton cœur quand les sempiternelles bêtises sur l’art élitiste, l’entre-soi, l’intellectualisme ou l’institution te seront crachées au visage. La plupart du temps ; ils ne savent pas ce qu’ils disent et ils ne savent pas ce qu’ils font.
Garde la pureté de ton cœur et, au contraire de moi, souvent, garde ton calme.
Garde l’amour pur du théâtre, de l’art, de la pensée, de l’absolu littéraire, comme une pureté plus pure que l’impureté des obligations mondaines. Les jeux de pouvoir sont publiés et reste le souvenir de la pureté de l’acte artistique.
Garde pur en toi celui qui aime le festival même quand tout va mal au festival, c’est-à-dire un jour sur deux en juillet.
Garde la pureté de l’émerveillement devant notre Cour d’honneur sous les étoiles, devant l’espoir métaphysique des jeunesses, devant la passion de ce public unique au monde.
Garde la pureté de ton cœur, elle est le centre de tout. Elle est le véritable message. Et si tu penses que rien n’est plus beau au monde que cette folie de juillet dans la ville des papes, alors rien ne pourra t’atteindre…

Dis-toi que tu ne peux pas tout faire même en travaillant vingt-cinq heures par jour. Mais si tu perds la pureté de ton cœur tu auras perdu le festival, et toi avec. C’est ce combat spirituel que personne ne verra, que personne ne saura, et qui sera parfois le plus terrible. Ne laisse entrer dans ce cœur pur et purifié par le travail ni remords, ni envie, ni ressentiment, ni colère. Le festival est plus beau que tout, et ton espoir d’un plus beau festival encore est le plus grand mystère de ton cœur et tu ne le partageras avec personne. Ce n’est pas très difficile. Il suffit de ne pas oublier celui qui est venu ici pour la première fois et qui y a découvert un monde meilleur. Moi, j’y ai rencontré, l’année de mes 20 ans, l’art, l’engagement, le théâtre et mon destin.

Garde la pureté dans ton cœur aussi sous les splendeurs papales, les obligations protocolaires, les cirages de pompes et les courtisaneries et les honneurs. Traite les grands comme des petits et les petits comme des grands. Quand tu seras humilié par les marquis, il y aura toujours une femme de ménage pour te dire qu’il faut te reposer et prendre soin de toi. Une femme de ménage, ou un détenu, ou un adolescent, ou une spectatrice pressée. Les journées du directeur sont faites de dix compliments pour une bassesse. On retient plus facilement les bassesses par vanité, on oublie trop facilement les compliments. Des bénédictions faites par des anonymes qui ne vous demandent rien et vous disent merci du fond de leur cœur pur. Dis-toi que leurs cœurs purs de festivaliers émerveillés et le tien ne sont qu’un. Tout est là et le reste n’existe pas et passera avec le mois d’août.

Qu’est-ce qu’il y a de plus beau sur cette terre que notre festival ?
Et pourtant, que de critiques ? N’y a-t-il pas des choses plus critiquables en ce monde que notre festival ?On lui demande tout, de sauver la planète, d’arrêter la guerre, de reconstruire le contrat social ; et comme il ne le peut pas absolument, on dit qu’il ment, qu’il se paie de mots. Mais combien de justes causes trouvent ici sa parole ? Et la cause des causes qui est celle de l’émergence du sens ? Et tant qu’on lui demande tout, c’est la preuve qu’il ne sert pas à rien. Et c’est vrai. Nous ne pouvons pas tout mais nous ne pouvons pas rien, et cela suffit à séparer la nuit du jour. Notre festival est fragile, financièrement, médiatiquement, politiquement. On le croit puissant, établi, institutionnel, léonin. Le public n’a pas à connaître nos problèmes, lui qui vient ici pour trouver un sens à une vie souvent plus difficile que la nôtre.

À tous les cynismes, à tous les découragements, il te faudra opposer la pureté de ton cœur ; l’amour d’Avignon, du public et de l’art. Et c’est comme cela que tu désarmeras les malveillances, et surtout que tu inventeras l’impossible. Et je t’en sais capable. Ce qui se passe ici pendant le mois de juillet n’a lieu nulle part ailleurs dans le monde. Ce n’est ni consensuel, ni préécrit, ni inoffensif. C’est un miracle et une utopie, c’est la fête de l’Espérance. Ici, demain, certains adolescents vont fabriquer les outils de leur dignité, et c’est eux qui doivent nous juger.

L’année prochaine, je vais vivre enfin un festival de pure jouissance, de pure béatitude, sachant que tu veilles sur nous. Oui, sur nous, il y a un nous. Merci à ceux qui partagent ce rêve, et longue vie au Festival d’Avignon ! Olivier Py

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Raoul, un sacré portrait !

Jusqu’au 29/07, au 11*Avignon, se joue Portrait de Raoul (Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte ?). Une pièce de Philippe Minyana, mise en scène par Marcial Di Fonzo Bo. Avec Raoul Fernandez pour interprète, une sorte de petit chef-d’œuvre.

C’est chose délicate et rare que la réussite d’un spectacle. Il y faut la conjonction de tous les éléments qui le constituent, et il est rare que cette conjonction soit totale : un élément fait toujours défaut. Cette fois-ci, c’est quasiment un miracle, tout y est pour faire de ce Portrait de Raoul une sorte de petit chef-d’œuvre. La délicate présence de Raoul (Fernandez) soi-même bien sûr, qui a confié ses mots, les mots de sa vie, à un expert en matière d’écriture théâtrale, un ami, Philippe Minyana, avec un autre ami, qui connaît les secrets de l’art de l’interprétation, Marcial di Fonzo Bo. Une conjonction d’astres amis, car tout cela se passe sous le sceau de l’amitié et Raoul, en s’adressant à nous spectateurs, semble vouloir nous inclure dans la confidence de ce cercle.

Soit donc les éléments majeurs de la vie du comédien Raoul Fernandez, de sa vie auprès de sa mère au Salvador à la ville-lumière dont il est fou amoureux, Paris, où il débarque pour y exercer le rôle (déjà un rôle !) de couturier (sa mère n’a pas eu besoin de l’initier à ce métier : il y a simplement eu infusion…). La vie de Raoul se passe sous le signe des rencontres : celle de Copi d’abord, un « fou », un « génie » dont il devient l’habilleuse, mais qui surtout, en lui flanquant un jour une perruque blonde sur la tête, réveille en lui la femme que la mère a toujours voulu qu’il soit et qu’il sent en lui… Tranquillement Raoul (e) assume et rêve de se faire pousser les seins… Au fil des épisodes, il laisse tomber cette histoire de seins, il redevient l’homme qui aime les hommes.

C’est raconté comme une évidence sans heurt ni tracas, sans revendication d’aucune sorte. C’est ainsi voilà tout. Et Raoul de poursuivre le fil de ses rencontres « miraculeuses » : après Copi, la « Koko » (Kokosowski) qui lui fait rencontrer Nordey, « le » Nordey, etc. Et puis toutes ces histoires d’amitié, comme celle de Marcial di Fonzo Bo, de cette grande comédienne du Français à la voix grave qu’il ose à peine côtoyer, mais avec laquelle il va quand même jouer. Raoul a beau avoir fait de la couture jusqu’à l’Opéra de Paris, être apprécié dans cette fonction, il deviendra acteur. Un acteur qui se raconte entrecoupant ses souvenirs de complaintes chantées en langue espagnole, tout cela le plus naturellement du monde. C’est effectivement « derrière une porte entrouverte », comme le stipule le sous-titre du spectacle, que Raoul nous convie à dévider avec lui quelques souvenirs de son étonnant parcours. Jean-Pierre Han

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Entre espoir et illusions perdues

Jusqu’au 26/07 pour l’un, au 30/07 pour l’autre, le Nouveau Grenier et la Scala présentent respectivement Romance et Un certain penchant pour la cruauté. La noirceur assumée pour une jeunesse déboussolée, entre espoir et illusions perdues.

Imène se joue de la parole, Jasmine de sa beauté. Coincées entre le béton du HLM et les cloisons du lycée, les deux jeunes filles rêvent pourtant d’un ailleurs plus ensoleillé, d’un avenir plus coloré. D’échec en désillusion, Jasmine perd pied, son ordinateur pour seul refuge et écran protecteur… Sur les planches du Grenier, s’emparant des mots de Catherine Benhamou mis en scène par Laurent Maindon, Marion Solange-Malenfant nous conte cette Romance qui tourne au cauchemar : de l’amour naissant sur les réseaux sociaux à l’embrigadement terroriste, de la vie à la mort quand les idéaux changent de nature, Jasmine se veut le portrait d’une jeunesse égarée, Ismène le porte-voix dénonciateur d’une société sans valeur ni pudeur. Entendras-tu, spectateur atterré, ce cri de détresse poignant d’une humanité fracassée ?

Il en est un autre à l’avenir incertain, l’Africain échoué en terre de France après un long périple semé d’embûches et de cadavres. La chance pour Malik ? Elsa la mère de famille qui l’accueille entre fille et mari, l’intronise avec chaleur dans la tribu… La suite est convenue, sans surprise, entre les uns et les autres s’immisce au fil des jours Un certain penchant pour la cruauté : quand une idylle naît entre Ninon et le garçon, la bienveillance tourne à la suspicion, la connivence au soupçon. Selon Muriel Gaudin l’auteure, dont Pierre Notte met en scène le propos avec astuce et entrain, « il ne s’agit pas de dénoncer la discrimination contre les migrants mais d’observer et de rire de notre capacité à défendre des idées et à agir à l’inverse ». Entre humour et dérision, les spectateurs s’interrogent : faut-il en rire ou en pleurer ? Yonnel Liégeois

À voir aussi :

Jusqu’au 27/07, au Théâtre du Train Bleu, Frédéric Danos joue à L’encyclopédiste ! Durant une heure de spectacle, une boulimie verbale jusqu’à l’overdose… D’un sujet l’autre, à s’enchaîner sans but ni raison, à en perdre souffle et sens, une poétique plongée dans l’inconscience totale.

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Iphigénie, la rebelle

Le 24/07 à 21h10, la chaîne publique Culturebox (canal 14) diffuse Iphigénie. La célèbre tragédie d’Euripide, revisitée par Tiago Rodrigues et mise en scène par Anne Théron. Une rencontre alchimique de toute beauté, nourrie d’une écriture entre le proféré et la répétition poétique.

Longues silhouettes vêtues de noir, les acteurs sont tous au plateau, comme échoués sur une digue. À la fois ensemble et chacun dans son espace mémoriel et de représentation. En fond de scène, une toile mouvante et envoûtante, une mer métallique se heurte sur la ligne d’horizon à un ciel apaisé qui finira par se déchaîner. Fin du jour ou fin du monde ? Une tragédie, annonce le chœur, cela se termine toujours mal. Celle d’Iphigénie, tout particulièrement, que son père Agamemnon, roi ­d’Aulis, va sacrifier aux dieux pour que le vent se lève et permette aux Grecs de s’emparer de Troie.

Tiago Rodrigues a revisité la tragédie d’Euripide (publiée par Les Solitaires intempestifs, avec Agamemnon et Électre dans la traduction de Thomas Resendes), comme il l’avait déjà fait avec Antoine et Cléopâtre en 2016, en s’intéressant aux sentiments qui meuvent les personnages, aux histoires intimes qui couvent sous la grande histoire, dans une écriture nourrie d’interrogations existentielles qu’il fait entendre par le proféré et la répétition poétique.

Anne Théron découvre le texte en 2012, qui la « déplace profondément à l’intérieur (d’elle-même) », dit-elle, et le met en scène aujourd’hui avec un collectif d’acteurs remarquables, et la complicité de Barbara Kraft qui a imaginé la scénographie et les costumes. Pour l’auteur et la metteure en scène, il s’agit de questionner la tragédie vue par les femmes. Le chœur (Julie Moreau avec Fanny Avram, merveilleuse danseuse et comédienne) annonce d’entrée de jeu et dans un leitmotiv : « Nous sommes des femmes en colère. » Clytemnestre (Mireille Herbstmeyer, magnétique et puissante) elle aussi est en colère et refuse de livrer sa fille.

Du coup de foudre au traquenard

Écrite du point de vue des femmes, cette Iphigénie instruit le procès des hommes Agamemnon (Vincent Dissez), Ménélas (Alex Descas), Ulysse (Richard Sammut), le vieillard (Philippe Morier-Genoud), qui sont du côté de la guerre et de la soumission à l’ordre établi.

Iphigénie (Carolina Amaral) est d’abord silencieuse, comme si tout cela ne la concernait pas. Des trois filles d’Agamemnon, elle est celle qui l’aimait le plus, qui croyait en sa parole et à ses promesses de bonheur. Son mariage annoncé avec Achille (João Cravo Cardoso) – pour dissimuler sa mise à mort – s’inscrivait dans cette croyance. Véritable traquenard, il se révélera aussi un coup de foudre entre les deux jeunes gens. Si l’on dit qu’il passe habituellement par le regard, ici, c’est par la langue portugaise portée avec sensualité et grâce par ces deux jeunes comédiens du théâtre São João de Porto qu’on le reçoit comme un trouble à l’âme. Iphigénie choisit de mourir libre, en interdisant à tous de la pleurer, dans une injonction à l’oubli, transformant le sacrifice que l’on exige d’elle en geste d’insurrection. Marina Da Silva

Du 13 au 22/10 au Théâtre national de Strasbourg. Le 8/11 à Martigues, le 17/11 à Niort, les 22 et 23/11 à Bayonne. Du 18 au 22/01/23 aux Célestins, à Lyon.

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La magie de Jaugette

Du 15 au 17 juillet à Jaugette (36), le Manoir des arts fête le 10e anniversaire de son festival. La promesse de rencontres musicales exceptionnelles quand le monde de l’illusion et de la musique se conjuguent en un projet ambitieux et poétique. Une invitation à l’évasion.

La plongée dans cet univers étonnant est garantie tout au long du week-end, grâce à une programmation exigeante et variée : la marque de fabrique des festivals de Jaugette ! Musique et Magie se déclineront en plusieurs rendez-vous. Ce sera la présentation d’une œuvre de Maurice Ravel, L’enfant et les sortilèges, une fantaisie lyrique en deux parties composée entre 1919 et 1925, en collaboration avec Colette qui en a écrit le livret. Il s’agit de la seconde et dernière fantaisie lyrique de Ravel, après L’Heure espagnole (1907). L’histoire est celle d’un enfant harcelé par des objets qui s’animent et des animaux qui parlent.

Les festivaliers pourront aussi écouter le quatuor des Ondes Martenot. Un instrument électronique aux sonorités magiques, créer par Maurice Martenot, et présenté au public en 1928. Le Manoir accueillera le magicien Bruno Monjal, qui présentera son métier dans une conférence en musique. Surtout, l’illusionniste posera son regard et son jeu sur les musiques des grands compositeurs interprétées durant l’ensemble du festival. Notamment deux concertos de Mozart pour piano et orchestre, le quintette à cordes n°2 de Brahms en ouverture ce vendredi soir , trois préludes de Debussy le dimanche matin dans le jardin du château d’Azay-le-Ferron… Bruno Monjal participera également aux moments musicaux, proposés pendant les trois jours, dans la réserve animalière de la Haute-Touche.

L’édition 2022 des rencontres musicales s’achèvera dimanche par une soirée consacrée au Jazz. Le manoir recevra Shai Maestro. Pianiste de renommée mondiale, il se produit avec les plus grands jazzmen du moment. Il exprimera son talent à l’occasion de ce festival, à l’instar des artistes qui se seront succédés durant ces trois jours. Parmi eux, on notera la présence des musiciens des orchestres nationaux d’Auvergne et d’Ile-de-France, Thomas Zehetmair et Pierre-Laurent Aimard.

Musique et Magie ? Un mariage de sons, de rythmes, de gestes et de couleurs qui, à n’en pas douter, entraînera le public dans un monde féerique ! Philippe Gitton

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Olivier Py, l’Arlequin amoureux

Jusqu’au 15/07, au gymnase Aubanel d’Avignon (84), Olivier Py propose Ma jeunesse exaltée. Une pièce-fleuve, dix heures avec entractes, des acteurs montés sur ressorts. Qui conjugue poétique, politique, religion avec une effervescence contagieuse.

En 1995, le public d’Avignon découvre un jeune metteur en scène à travers un marathon théâtral de vingt-quatre heures. La Servante d’Olivier Py pose les jalons d’une œuvre qu’il ne cesse de remettre sur le métier. Avec ses obsessions, ses passions, ses turbulences, ses provocations, ses cascades de paroles. La servante, c’est cette petite lumière au théâtre qui ne s’éteint jamais, sorte de luciole qui brille dans la nuit, même la plus noire. Au fronton de la scène de la Servante était écrite au néon cette phrase : « Ça ne finira jamais ». Un quart de siècle plus tard, une autre phrase, toujours écrite au néon, s’affiche : « Quelque chose vient ». Quoi ? Qu’est-ce qui vient ou, peut-être, qu’est-ce qui s’en va, si ce n’est cette Jeunesse exaltée, un chapitre de sa vie dont Olivier Py tournerait la page pour partir à l’aventure, ailleurs.

Derrière le rire, les piques et répliques acérées, cette profusion de mots à en avoir le tournis, ces boursouflures et ses pantalonnades, Arlequin, le double d’Olivier Py, se livre sans fard, rembobine l’histoire, la sienne, celle de son théâtre, celle du théâtre aussi. D’aucuns y verront là un geste d’une arrogance agaçante. Chez Py, il faut toujours chercher ce qui se cache derrière le masque : une lucidité féroce, une réflexion sur l’art de la scène, cette rencontre que l’on croyait éternelle entre le poème, le théâtre (Py conchie l’expression « spectacle vivant ») et le public. Il faut être deux pour danser le tango. Trois pour danser une valse à mille temps et se déjouer des contretemps. On se marche sur les pieds, qu’importe, on recommence. Py recommence.

Un hymne à la joie et aux statues déboulonnées

Il était une fois, son histoire, celle d’un jeune homme fou d’amour pour le théâtre. Arlequin, c’est son double, un double démultiplié à l’infini. Il traverse l’histoire du théâtre, il en est un personnage emblématique. Hier bouffon, aujourd’hui livreur de pizzas dans les faubourgs reculés de la ville. C’est là, sorte de no man’s land urbanistique de notre monde moderne, qu’Arlequin croise son mentor, Alcandre, jadis poète adulé, désormais tombé dans l’oubli et l’alcool. Alcandre, dévoré d’amour pour Arlequin, voit en lui le seul être capable de rouler dans la farine l’Église, la politique et le capitalisme, une trinité qui n’a rien de divin personnifiée par un évêque, un ministre de la Culture et un patron, les uns plus cyniques que les autres. L’un capable de soulever sa soutane aussi prestement que les deux autres de retourner leur veste. Ils ont le pouvoir, de faire et de défaire, de nuire aussi.

Arlequin et une jeune troupe de théâtre (celle qui était déjà dans la Servante) vont imaginer des canulars, histoire de piéger ce trio, le premier étant l’apparition d’un inédit de Rimbaud. Désormais, tout s’achète, tout se vend. Y a pas de petits profits. Arlequin fait monter les enchères. Après le faux Rimbaud, il y aura le faux miracle, la fausse mort. Les puissants tomberont à chaque fois dans le panneau et même si on sait, au fond de nous, que tout ça n’est qu’une illusion, que lorsqu’on quittera le théâtre, évêques, ministres et capitalistes seront toujours en poste, pendant quelques heures, on se sera ri d’eux, sans limites, sans complexes. Le théâtre de Py tient du théâtre de tréteaux, du music-hall, de la fête foraine où l’on peut déboulonner les statues. C’est peu et c’est beaucoup.

Sur le vaste plateau du gymnase Aubanel, on retrouve le même décor que pour la Servante, de grands panneaux de bois qui vont glisser, bouger à foison, se déboîter pour délimiter les espaces de jeu successifs et des pans de rideaux qui déroulent d’incroyables motifs bigarrés. À jardin, deux musiciens dans une fosse virtuelle, Antoni Sykopoulos au piano et Julien Jolly à la batterie et autres percussions. Bertrand de Rouffignac campe un Arlequin monté sur ressorts, exalté (c’est peu de le dire), pirouettant, dansant, chantant. À ses côtés, Xavier Gallais est un Alcandre troublant, complexe dont les tirades sont saluées par les applaudissements de la salle. Le triumvirat cocasse et outrancier jusqu’à la lie est joué par Olivier Balazuc (l’évêque), Flannan Obé (le ministre de la Culture) et Damien Bigourdan (le PDG). Émilien Diard-Detoeuf, Geert Van Herwijnen, Eva Rami et Pauline Deshons forment la jeune troupe de théâtre idéaliste. Enfin, Céline Chéenne, qui était déjà de la Servante, incarne tour à tour sœur Victoire, une nonne quasi mystique totalement perchée qui se métamorphose en une tragédienne old school, mais si craquante…

C’est un hymne à la joie, avec ses scories, ses fulgurances, ses tunnels (la deuxième partie est peut-être de trop), un voyage au cœur du théâtre, du poème, un spectacle où l’on nous distribue des psaumes et un manifeste révolutionnaire. Certains signent des pactes avec le diable, Py a signé un pacte avec le théâtre. Marie-José Sirach

Jusqu’au 15/07 au gymnase Aubanel. Du 11 au 19/11/23 aux Amandiers de Nanterre. Les 25 et 26/11/23 au TNP de Villeurbanne.

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Le cas Lucia J., un spectacle de feu

Jusqu’au 26/07, au théâtre Artéphile en Avignon (84), se donne Le cas Lucia J. [un feu dans sa tête]. Un texte d’Eugène Durif, mis en scène par Éric Lacascade et prodigieusement interprété par Karelle Prugnaud ! Le tragique destin de Lucia Joyce, la fille du célèbre écrivain James Joyce, internée durant la plus grande partie de sa vie.

Sans producteur principal important, pris en charge par les compagnies respectives d’Éric Lacascade et d’Eugène Durif avec Karelle Prugnaud (L’envers du décor), avec l’aide de quelques fidèles (la Rose des Vents de Villeneuve d’Ascq, la Scène nationale de Dieppe), Le cas Lucie J. (un feu dans la tête) a vu le jour non sans difficultés pour se donner aujourd’hui à l’Artéphile lors du festival d’Avignon… L’auteur, Eugène Durif, est hanté par la double figure de Lucia Joyce et de son père. Voilà plusieurs années déjà qu’il tourne autour d’elles au point qu’entre deux conférences sur le sujet, il a entrepris d’écrire à la fois une pièce de théâtre et un roman sur la question, ce que voyant France Culture lui a confié un cycle de 5 émissions – un véritable feuilleton – pour décrire le destin de la jeune femme (ce sera donc un troisième type d’écriture que Durif devra trouver et mettre en œuvre). Qui était cette Lucia Joyce née en 1907 à Trieste et disparue en 1982 à l’hôpital psychiatrique de Saint-Andrew’s à Northampton ?

Le titre du spectacle a le mérite de poser clairement les termes de la question : Le cas de Lucia J. (Un feu dans la tête). À voir le déroulé de la vie de Lucia J., on peut effectivement parler de « cas » avec l’image du « feu dans sa tête », allusion au fait qu’elle passa la plus grande partie de sa vie, dès les années 30, d’un hôpital psychiatrique (à Zürich) à un autre (Saint-Andrew’s) avec une halte à Ivry où mourut Artaud en 1948… Feu dans sa tête, mais sans doute aussi feu dans son corps, ce que Karelle Prugnaud exprime sur scène avec une belle fureur toujours maîtrisée. Feu dans le corps, puisque Lucia J. commença son parcours artistique par la danse. « Avant que tout s’arrête, je danse des journées entières, pendant plusieurs années. Mes parents suivent cela de près, ils ne me quittent presque jamais. Quand je suis allée faire un stage à Salzbourg, à l’école d’Isadora Duncan, dirigée en fait par sa sœur, ils sont venus en vacances tout près »… Promise à un bel avenir, après avoir côtoyé Jacques Delcroze, Raymond Duncan (le frère d’Isadora), Madame Egorova, pédagogue des ballets russes, qui fut également le professeur de Zelda Fitzgerald qu’elle croisa, elle s’arrête brusquement à l’âge de 22 ans.

Elle écrit, dessine (Calder fut un temps son professeur de dessin), fréquente Samuel Beckett qui est alors le secrétaire de son père, mais refuse de s’engager plus avant comme elle le désire… et commence à connaître ses premiers troubles psychiatriques. Elle est soignée par Jung avant d’être internée. Le moins que l’on puisse dire est que sa relation avec son père, James, est trouble et complexe, ce dernier pensant simplement que sa fille retrouverait la raison dès qu’il aurait terminé l’écriture de son Finnegans wake entamée en 1923, et achevée seulement quinze ans plus tard ! Un temps largement suffisant pour que Lucia recouvre la santé, elle qui se confond parfois avec l’héroïne du livre, Anna Livia Plurabella, au cœur de toutes les langues inextricablement mêlées. Durif fera dire à Lucia – car c’est elle qui parle dans son texte, ce qui donne à l’ensemble une tonalité singulière – « je déteste cette anna livia plurabella, elle m’a volé ma vie, volé à toi/Anna Livia Plurabella »… Où sommes-nous ? Dans quelles pages de quel livre ? Celui de la vie enserrée dans une camisole de force ?

L’écriture de Durif est superbe, la forme séquencée épousant le rythme de la pensée malade, en perpétuelle mouvance et agitation, de Lucia : « Ça crie dans ma bouche, ça crie dans ma tête, tous leurs mots qui me déchirent l’intérieur, vous voulez que je gueule encore pour que vous les entendiez mieux ? » Sur le plateau rendu à l’état brut par Magali Murbach, Karelle Prugnaud cisèle les cris de Lucia ; elle le fait avec une rare détermination, entre grâce et violence. Sa troublante beauté fascine en ce qu’elle recèle de dangerosité, celle de la folie. Guidée par Éric Lacascade elle est prête à jouer, de toutes les tonalités et de tous les registres qu’il lui demande. Lui, tout comme Durif qui finira par apparaître physiquement, rôde aux alentours de ce qui tient lieu de plateau. Un lieu hanté par ces trois personnages et que balaye un authentique souffle poétique. Jean-Pierre Han

Frictions, carnet n°6

LE CAS LUCIA J. tourne, comme une fiction et de façon très libre, autour de l’étrange relation entre l’écrivain James Joyce et sa fille Lucia. Eugène Durif est l’un des écrivains les plus captivants de notre univers littéraire et dramatique. Auteur de théâtre, il a été mis en scène par Alain Françon, Jean-Louis Hourdin, Patrick Pineau, Anne Torrès, Karelle Prugnaud, Éric Lacascade…

Poète, romancier, nouvelliste, essayiste, journaliste, Eugène Durif ne cesse d’expérimenter toutes les formes d’écriture. Le Carnet n°6 (88 p., 8€) propose le texte intégral de la pièce. Il est accompagné d’un superbe portofolio, signé du photographe Michel Cavalca et réalisé par la comédienne Karelle Prugnaud (disponible en librairie sur commande ou sur le site de Frictions).

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Peter Brook, silence

Metteur en scène britannique, Peter Brook est mort le samedi 3 juillet, à l’âge de 97 ans. Il aura marqué l’une des pages les plus importantes de l’aventure théâtrale dans le monde. Y compris au Festival d’Avignon, où il a signé les plus grandes créations de la moitié du 20e siècle.

Un article de notre confrère Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb.

Quelques bouts de bois, des pierres, un peu de sable, les mises en scène de Peter Brook étaient tout sauf tape à l’œil. Il revendiquait un théâtre épuré. Dès la fin des années 60 à Londres à la Royal Shakespeare Company, il renonce au décor.

Pas besoin d’artifice, il laisse le soin aux spectateurs de développer leur propre imagination. Et même pour des spectacles aux longs cours comme le Mahâbhârata qui restera l’un des plus grands succès. Neuf heures dans la carrière Boulbon au Festival d’Avignon en 1985, une adaptation de cette épopée mythologique hindoue écrite avec son ami Jean-Claude Carrière dont il réalise un film en 89.

Au cinéma, Peter Brook a dirigé au début de sa carrière Jeanne Moreau et Jean-Paul Belmondo dans l’adaptation de Moderato Cantabile de Marguerite Duras en 1959. Déjà avec ce goût du vide et du silence.

A Paris, Peter Brook a sauvé le Théâtre des Bouffes du Nord en 1970. Il devait être démoli. Il en fait le cœur de théâtre de recherche, laissant la salle dans son jus, avec ses murs décrépis mais une âme intacte.

Le théâtre de Peter Brook permettait de croiser des acteurs de toutes les couleurs de peau et de toutes les nationalités.
Il allait les chercher en Iran, au Sri Lanka, en Inde, au Mexique. C’était sa façon à lui de faire du théâtre politique. Stéphane Capron

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Simon Abkarian touche le fond

Jusqu’au 15/07, au Théâtre du Soleil à la Cartoucherie (75), Simon Abkarian reprend Électre des bas-fonds. Une nouvelle version de l’Orestie d’Eschyle : la tragique histoire d’Électre et Oreste, sœur et frère à la main vengeresse. Palpitante, brillante et superbement parlante pour l’aujourd’hui.

Simon Abkarian n’a pas froid aux yeux. Avec Électre des bas-fonds, il met ses pas dans ceux des grands ancêtres : Euripide, Sophocle et surtout Eschyle. De ce dernier, il emprunte le squelette de l’Orestie, pour lui redonner chair à l’aune contemporaine avec le concours de vingt-deux interprètes survitaminés, qu’épaulent trois musiciens. Électre (Aurore Frémont), princesse devenue souillon, bien que mariée par force à Sparos, gardien de nuit pittoresque (dans le rôle, Abkarian s’en donne à cœur joie), demeure la vierge vengeresse de la tradition. Elle rêve de tuer sa mère, Clytemnestre (Catherine Schaub), qui a liquidé à grands coups de hache son époux Agamemnon, avec la complicité de son amant Égisthe (Olivier Mansard), maquereau de bonne famille.

Le choeur est constitué de Troyennes réduites en esclavage prostitutionnel par les Grecs vainqueurs d’une fameuse guerre interminable. Oreste (Eliot Maurel), frère aîné d’Hamlet, flanqué de Pylade (Victor Fradet), revient au pays déguisé en fille. Va-t-il occire sa mère, laquelle justifie le meurtre d’un père odieux qui n’hésita pas à égorger sa fille Iphigénie, dont est apparu en un éclair le fantôme gracieux… N’en disons pas plus, refusant sciemment de dévoiler les pulsations d’un spectacle ô combien brillant. D’une plastique infiniment chatoyante, dans lequel se mêlent hardiment une écriture de pleine maîtrise, les artifices superbement domptés du fard et de la danse, du chant et des masques (ne sommes-nous pas au Soleil ?) pour conjurer in fine l’orgueil démesuré à goût de sang, que les Grecs nommaient l’hubris.

Eschyle s’en référait aux dieux. Simon Abkarian, même s’il les cite, invente une fable à l’issue laïque, en somme. Il ne recule pas devant le grand spectacle (magnifique est le premier ballet des putains en tutu aux gestes d’Orient). Il « shakespearise » à l’envi, pétrit le sublime avec le grotesque tel un potier aguerri, donne chance à chaque personnage d’affirmer son point de vue. Exemplaire, en ce sens, est la figure de Chrysothémis, la sœur réputée docile, soudain rebelle après avoir subi un viol. Ainsi, la toile de fond archaïque, dûment repeinte d’une main sûre, est tournée vers nous sous un autre angle, tant de siècles plus tard. Jean-Pierre Léonardini

Un spectacle couronné par trois Molières (auteur francophone, mise en scène, théâtre public), deux Prix du Syndicat de la critique (révélation théâtrale Aurore Frémont, meilleure musique de scène Howlin’ Jaws), le Prix Théâtre SACD. Le texte est disponible chez Actes Sud-Papiers (108 p., 15 €)

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Bonnaffé, un acte d’amour !

Après Chantiers de culture, puis L’humanité, voilà la chronique de Frictions… Un article signé de Jean-Pierre Han, fondateur de la revue et contributeur aux Chantiers. Pour saluer L’Oral et Hardi, l’allocution poétique de Jean-Pierre Verheggen et Jacques Bonnaffé. Jusqu’au 24/06, au Théâtre de la Bastille : pressez-vous, il reste peu de temps pour vous éclater ! Yonnel Liégeois

Le titre du spectacle de Jacques Bonnaffé, l’Oral et Hardi, en plus d’être drôle, est d’une parfaite justesse. L’oral, et voilà pour définir le comédien – même si le poète dont il est question ici, Jean-Pierre Verheggen, a bien sûr droit à sa part légitime d’oralité –, hardi caractérise on ne peut mieux ledit poète qui n’a jamais hésité – c’est même ce qui le définit – à bouleverser les codes de la poésie « traditionnelle » convenue au point de la faire joyeusement éclater. Hardi, Jacques Bonnaffé l’est sans doute aussi pour se lancer dans ce genre d’aventure ! Ce beau mélange livre une « allocution poétique », comme il est précisé dans le sous-titre, qui donne un sacré coup de pied aux fameux et très ennuyeux, souvent compassés, récitals poétiques. Nous eûmes ainsi droit il y a une quinzaine d’années à un spectacle au succès fulgurant et qui est devenu culte.

Jacques Bonnaffé, au sortir d’un long confinement qui l’empêcha d’exercer pleinement son talent, reprend ce spectacle avec une évidente, mais cependant très maîtrisée gourmandise (celle des mots). Mais que l’on ne s’y trompe pas. Mieux que quiconque, lui qui justement entretient avec les poètes une relation assidue et passionnelle, sait ce qu’il en est du passage du temps. Pas question pour lui de reprendre l’« allocution » telle quelle. Elle est ici retravaillée, peaufinée, modifiée : une valeur ajoutée… On sait la relation amoureuse que Jacques Bonnaffé entretient avec la poésie, avec la langue. Il ne cesse de les servir, de les magnifier (à sa manière) dans nombre de lectures publiques, à la radio aussi (on se souvient de son émission sur France Culture, Jacques Bonnaffé lit la poésie), et sur scène bien évidemment. Ce que l’on sait moins c’est qu’il a même tenu un temps la chronique poésie des Lettres françaises… Il écrit donc aussi. Bref, Jacques Bonnaffé fait feu de tout bois dès qu’il est question de poésie.

Ce qu’il réalise avec cette nouvelle version de l’Oral et Hardi tient du prodige. Dans sa manière de ne pas vouloir se prendre au sérieux (vous savez le sérieux… poétique !), s’emparant des textes truculents de Jean-Pierre Verheggen dont les titres, Le degré zorro de l’écritureRidiculum VitaeArtaud RimburÇa n’langage que moi, par exemple, disent assez sous quels cieux (poétiques) il a engagé le combat, lui qui fraya son chemin à ses débuts dans la revue TXT aux côtés de Christian Prigent ou de Novarina. Fort réjouissant, mais il n’empêche, on aurait tort de ne pas distinguer la part d’écriture de Bonnaffé soi-même dans le montage de son spectacle dans lequel il cède parfois la parole à d’autres poètes, même si c’est pour les brocarder, Marceline Desbordes-Valmore, Baudelaire… preuve s’il en était besoin qu’il connaît son sujet.

L’homme de théâtre surtout, qui n’hésite pas à interpeller le public, réalise ici un travail de toute première grandeur. Clown ou silhouette toute droite sortie des films muets d’antan, il nous épate par sa maîtrise corporelle (et vocale ça va de soi). Laurel et Hardy évidemment, mais aussi bien sûr Buster Keaton ou Chaplin… Une heure vingt de délire poétique pour se rafraîchir la cervelle : on en a un besoin vital. Jean-Pierre Han

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