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Françoise Nyssen et la biodiversité éditoriale

Le 14 avril, Vincent Bolloré lançait son OPA sur le groupe Lagardère : Hachette, le réseau Relay, Paris-Match et Europe 1… Dans les milieux de l’édition qui s’émeuvent de l’opération financière, la voix de Françoise Nyssen. Un appel de l’éditrice et présidente d’Actes Sud en faveur de la diversité éditoriale.

« En 2003, au moment où Lagardère ­voulait racheter ce qui était alors Vivendi Universal Publishing, les deux groupes étaient de tailles et de périmètres comparables. Depuis lors, Hachette s’est beaucoup développé. Avec cette acquisition, la famille Bolloré ne serait pas seulement à la tête d’un éditeur, mais d’un énorme conglomérat multimédia, avec Canal Plus et tout un empire de presse, une agence de communication et de publicité, Havas, des salles, un studio de production cinématographique, un éditeur de musique, des jeux vidéo, des entreprises Web et tout un ensemble d’éditeurs étrangers. Ajoutons un réseau de distribution très étendu, et c’est tout l’écosystème de la création avec sa déclinaison sur différents supports qui est en jeu.

C’est une distorsion de concurrence manifeste. Ils ont des moyens financiers, des médias, ils peuvent dérouler un plan com. C’est ainsi qu’un livre de Michel-Yves Bolloré (frère de Vincent) a pu bénéficier d’une promotion et d’une mise en place en librairie sans précédent et devenir un best-seller. On ne vit pas que de best-sellers, mais si un livre peut dégager suffisamment de marges, il pourra en faire vivre d’autres. Si nous allons vers une économie de best-sellers, seul le groupe Bolloré Hachette sera rentable. Il y a un vrai souci quant à la préservation de la « biodiversité éditoriale ». Aujourd’hui, nous lançons l’alerte. Nous nous sommes rapprochés de la Commission à Bruxelles dès l’annonce de ce projet d’OPA et tenons à continuer de nous mobiliser pour faire entendre notre voix d’éditeur indépendant. Sur le fond, j’ai toujours été favorable à une régulation qui permette à chacun d’agir. C’est le cas de la loi Lang ou du droit voisin des éditeurs de presse. L’édition nécessite cette pluralité, dans tous les secteurs.

Bolloré, devant, le Sénat s’est posé comme le champion français contre les Gafa. Mais Amazon n’a qu’une faible partie du marché du livre. Contre lui, il faudrait soutenir la diversité et de la proximité. On est toujours plus fort à plusieurs. Je pense à ce dessin des petits poissons qui se mettent tous ensemble et forment un gros requin ». Françoise Nyssen

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Tignous, le crayon pour salut

Jusqu’au 21/05, au Centre d’art contemporain de Montreuil (93), s’expose Tignous Forever. Un hommage à Bernard Verlhac, dessinateur de Charlie Hebdo assassiné en 2015, à travers 400 dessins dont 60 inédits. Une œuvre joyeuse et vivante.

On rit, on pense, on réfléchit ! Se rendre au 116 rue de Paris à Montreuil (93), étonnant Centre d’art contemporain au cœur de la banlieue ouvrière, n’est point pèlerinage mortifère… D’une salle d’expo à l’autre, d’un dessin l’autre, la bonne humeur, les légendes policées et l’éclat des couleurs nous accueillent à bras ouverts. Les impressions se confirment, la rumeur s’affirme : Bernard Verlhac, alias Tignous ? Un sacré bonhomme, « un mec bien », un grand dessinateur ! « Un grand artiste qui était à n’en point douter un humaniste, ce qui émane de chacun de ses dessins », commentent Nicolas Jacquette et Jérôme Liniger, les deux scénographes de l’exposition.

Nombreux sont-ils à se remémorer les tragiques événements de janvier 2015, l’assassinat de douze personnes dans les locaux de Charlie Hebdo dont Cabu-Charb-Honoré-Tignous-Wolinski au nombre des dessinateurs, les images fortes de l’après-attentat : la « marche républicaine » qui rassemble plus d’un million et demi de personnes sur les boulevards parisiens le 11 janvier, les mots forts du maire et de la garde des sceaux, Patrice Bessac et Christiane Taubira au cours de l’hommage rendu en l’Hôtel de ville de Montreuil le 15 janvier (depuis trente ans Tignous en était citoyen, fortement engagé dans les collèges et lycées), le cercueil bariolé de moult dessins des copains et voisins à la sortie de la mairie sous les applaudissements de la foule rassemblée !

« Tignous dessinait partout, tout le temps, même pendant les vacances », témoigne Cloé Verlhac, son épouse et commissaire de l’exposition. « Sur les galets qu’il ramassait à la plage, sur les bras des enfants et même sur mes jambes, créant des meubles avec des caisses à pommes, des sculptures avec des canettes et des bouchons » ! Au fil des œuvres exposées, s’affiche un artiste à la fine pointe du crayon, sachant d’un trait baliser une intuition, d’un coup de plume colorier ses impressions, d’une incise percutante formuler ses intentions. Un regard acéré, engagé sur notre société, ses dérives et contradictions, Tignous ne faisait pas semblant, enfant de la banlieue il l’était demeuré, jamais il n’oublia que le dessin le sauva des « conneries » qui furent fatales à ses copains d’enfance et de quartier.

Ici, un ours blanc tend un pinceau noir, proposant à son copain de se peinturlurer en panda : « C’est notre seule chance si tu veux que le WWF nous vienne en aide ». Un peu plus loin, un homme au sourire vorace en tient un autre à bout de bras : « Il y a 8,5 millions de pauvres en France, offrez en un à Noël » ! « Tout est drôle », glisse une jeune femme, face aux dessins de Tignous. « Plus c’est noir, plus ça me fait rire », rapporte la journaliste Elsa Marnette dans les colonnes du Parisien. Effectivement, ce n’est pas triste de flâner d’un dessin l’autre, d’un panda hilare becquotté par deux charmantes damoiselles à « Un nichon guidant le peuple », selon un tableau célèbre ! Outre des dessins originaux, des photographies, des vidéos, les écrits et témoignages des amis et complices de plume !

Une œuvre joyeuse et vivante, une exposition festive et « bordélique » à l’image de ce croqueur d’images jamais rassasié qui avait ses thèmes de prédilection : le travail, l’écologie, le social, l’amour et le sexe… Une geste artistique qui en appellera certainement d’autres à la découverte de plus de 20 000 dessins enfouis dans les chemises, dossiers et cartons de ce grand plasticien et coloriste que fut Tignous. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 21 mai, Tignous Forever. Centre d’art contemporain, 116 rue de Paris, 93100 Montreuil (Tél. : 01.71.89.28.00). Du mercredi au vendredi de 14h à 18h, le samedi de 14h à 19h. Nocturne le jeudi, jusqu’à 21h.

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Rite de passage

Les 17 et 18/05 à Vire (14), Pierre Cuq propose Seuil. Un texte de Marilyn Mattei, en direction d’un public d’adolescents lorsque l’intrigue se noue autour de leurs préoccupations. Un rite de passage, un seuil à franchir sur les bancs du collège ou du lycée.

Le titre du spectacle signé par Pierre Cuq sur un texte de Marilyn Mattei est d’une parfaite justesse. La jeune autrice qui commence à posséder une certaine expérience (Seuil est son sixième opus à notre connaissance) œuvre en direction d’un public d’adolescents (mais pas que, bien sûr), ce qui semble être d’une parfaite logique puisque ce sont ces mêmes adolescents qui forment l’essentiel de ses personnages, et que les intrigues de ses pièces sont nouées autour de leurs préoccupations et de leurs problèmes. Seuil ne faillit pas à cette dynamique et annonce donc d’emblée son aire de réflexion.

Une aire singulièrement délicate, l’adolescence étant précisément cet état intermédiaire – un Seuil – entre l’enfance et l’âge adulte. Comment rendre compte et faire spectacle sans tomber dans le didactisme à deux sous et la mièvrerie ? On pouvait donc tout craindre à la perspective de cette réalisation d’autant que les documents d’annonce et de genèse du projet expliquent bien l’étroite relation avec les instances scolaires, avec un focus sur les violences et les agressions sexuelles qui se déroulent dans les collèges et autres lycées. Le terrain était pour ainsi dire miné. D’autant que le lieu désigné est d’abord celui d’une salle de classe avec ses tables que l’on pourra fort heureusement, au fil de la représentation, disposer selon différents schémas évoquant d’autres emplacements à l’intérieur du bâtiment scolaire. Quant au sujet c’est bien celui – encore un seuil à franchir – d’un rite d’initiation qui en passe inévitablement par des protocoles d’ordre sexuel.

Tout était à craindre, donc ! Or, le premier mérite du travail de Pierre Cuq (réalisé en étroite collaboration avec Marilyn Mattei) est d’éviter tous les écueils, de nous mener là où peut-être nous ne nous y attendons pas. Déjà, l’écriture de Marilyn Mattei ne s’embarrasse pas de fioritures, elle possède une efficace simplicité et le metteur en scène la saisit telle quelle. Ensuite, le travail de plateau qu’il effectue est tenu d’un bout à l’autre, ce qu’atteste sa direction d’acteurs. Ils sont deux, Baptiste Dupuy, l’adolescent mis en cause, et Camille Soulerin qui assume tel un Frégoli tous les autres rôles, homme ou femme, fille ou garçon, pour mener à bien la démonstration (c’en est une, mais intelligemment et discrètement présentée) en une série de courtes séquences bien découpées. Ce qui frappe dans le déroulement du spectacle qui prend les allures d’une enquête, c’est véritablement la grâce de ces deux acteurs qui, à eux deux et un peu plus avec l’apport de voix enregistrées (mais sans vidéo, merci), parviennent à bâtir un univers sensible et trouble tout à la fois. Jean-Pierre Han

Programmé au Festival « À Vif », CDN de Vire-Le Préau les 17 et 18/05. Du 8 au 27/07 au Train Bleu, lors du Festival d’Avignon Off.

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Vinaver, un label théâtral

Ami d’Albert Camus et de Roland Barthes, admirateur de l’art africain et de la peinture de Jean Dubuffet, Michel Vinaver est décédé le 1er mai. Disparaît un grand dramaturge à l’écriture originale, nourrie de son rapport singulier au monde de l’entreprise. En hommage à cette immense figure des arts, Chantiers de culture fait retour sur le parcours d’un homme de plume dont simplicité et authenticité en imposaient avec naturel.

Notre première rencontre date de 2008 à la création de Par-dessus bord au Théâtre National Populaire de Villeurbanne (69), dans une mise en scène de Christian Schiaretti. Six heures durant, des spectateurs avaient osé caler leurs fessiers dans les fauteuils d’un théâtre. L’entreprise Ravoire et Dehaze, « N°1 du papier toilette en France », se chargeait des éventuels désagréments. Disponible désormais en DVD, une fresque magistrale et captivante, sérieuse et désopilante toute à la fois . Celle-là même du capitalisme triomphant, avec vue sur le cabinet d’aisances.

Michel Vinaver ? Un maître des planches, un label de la scène contemporaine, le « Shakespeare des temps modernes » comme le pleurent critiques dramatiques et amoureux du théâtre à l’heure où tombe le rideau. Yonnel Liégeois

 

 Nous sommes dans les années 60. Un homme singulier, Michel Vinaver, est nommé PDG de Gillette Belgique, Italie puis France. Licencié es lettres de la Sorbonne, il a publié dans les années 50 deux romans remarqués chez Gallimard (Lataume soutenu par Albert Camus et L’objecteur couronné d’un prix littéraire) mais il se consacre désormais à l’écriture théâtrale. À son actif, trois pièces déjà (Les Coréens interdite par la censure, Les Huissiers et Iphigénie Hôtel) mais, depuis près de dix ans, il fait silence devant la page blanche. Écrire ou produire, rédiger ou diriger ? « J’ai toujours apprécié le milieu de l’entreprise, j’ai beaucoup aimé mon travail », confesse simplement Michel Vinaver. D’autant que ce patron atypique a toujours refusé d’endosser le statut d’écrivain professionnel… « Je menais une double vie », commente-t-il avec humour, « passionnante », mais lorsqu’il devient PDG en 1960, il l’avoue, « je me sens comme dans une impasse, en pleine contradiction et pendant près de dix ans c’est la panne sèche d’écriture ». Impossible pour l’homme de concilier engagement professionnel au plus haut niveau et travail d’écriture, de créer du lien entre ses deux passions.

Jusqu’à cette année 67, où le déclic se produit : pourquoi ne pas écrire sur ce monde de l’entreprise qu’il connaît bien, sur ce système économique qu’il sert et observe à une place de choix ? Durant deux ans alors, au petit matin avant de rejoindre son bureau directorial, il noircit les pages, laisse son imagination caracoler entre les lignes, insouciant quant à l’avenir du manuscrit final : gigantesque, titanesque, une « pièce injouable » de son propre aveu avec ses soixante personnages et le temps supposé de représentation. La libération, la clef de sortie de Vinaver du labyrinthe où il se sentait jusqu’alors prisonnier ? Il a tant de choses à dire et à montrer qu’il prête plume et costume de cadre dirigeant à Jean Passemar, « chef du service administration et des ventes » chez Ravoire et Dehaze mais surtout écrivain en herbe qui tente d’écrire une pièce de théâtre d’avant-garde, Par-dessus bord.

Le tour est joué, l’œuvre bouclée, et… refusée au conseil éditorial de Gallimard. « Trop longue, trop bavarde, à proposer à la rigueur aux instances des comités d’entreprise » : tels sont les arguments avancés à l’époque par la célèbre maison d’édition, rapportés avec force humour par Michel Vinaver ! Écrite entre 1967-1969, non seulement la pièce n’a pas pris une ride mais elle contient déjà tout ce qui advient aujourd’hui : la mise au pas de l’entreprise familiale par le capitalisme financier, la prise de pouvoir de la finance internationale sur le patrimoine industriel national. Qu’on ne s’y méprenne, l’auteur est bien homme de théâtre, non un théoricien de l’économie mondiale. À l’image de la scène brechtienne, mieux encore, sur les pas d’Aristophane l’antique, Michel Vinaver ne démontre pas, il montre. Plus enclin à construire « un théâtre du réel » qu’un « théâtre réaliste » : au spectateur d’en rire et d’y réfléchir, de se forger ensuite sa propre opinion au final de la représentation.

« Mousse et bruyère », doux et moelleux

L’entreprise familiale « Ravoire et Dehaze » bat de l’aile. Son produit phare dans sa gamme de papier-toilette, « Bleu-Blanc-Rouge », subit une érosion du marché. « Mousse et Bruyère », un produit plus doux et moelleux, une révolution hygiénique, doit reconquérir des parts de marché. Las, les conflits de succession s’exacerbent entre le fils légitime accroché au classicisme d’un produit lancé par son père et le « bâtard » branché sur des modes et modèles de production plus modernes… Sous peu, la guerre va faire rage en cette fabrique de papier-toilette érigée en nouvelle Cour des rois et des princes. Sauf que, génie de Vinaver nourri de ses classiques, plus qu’un décor l’entreprise s’impose comme lieu même de la tragédie et la merde, cette réalité-là se décrivant aussi en termes moins policés, devient objet de convoitise, une marchandise qui peut rapporter gros : les experts en marketing made in USA ne s’y trompent pas, le PQ se révèle une bonne affaire pour le pécule de certains ! En six heures de représentation, Vinaver décortique donc à loisir, et au quotidien, sa petite entreprise dont il connaît les rouages à la perfection. Grâce à ce cher monsieur Passemar, son double dans Par-dessus bord et véritable passe-muraille qui entraîne le spectateur du bureau directorial aux réserves de l’entreprise, des succursales en province jusqu’à la séance de « brainstorming » des commerciaux à la recherche du nom de baptême du futur produit… C’est fort, juste, désopilant et d’autant plus grinçant que la réalité des rouages de production, et d’aliénation pour les salariés, est ainsi montrée hors tout discours moralisateur ou dénonciateur. Vinaver fait confiance au public : derrière la farce  grand-guignolesque,  à lui de discerner la justesse du regard et du propos !

L’intégrale, un triomphe

En ce jour d’intégrale au TNP de Villeurbanne, le pari fut gagné. En dépit de la longueur de la représentation, les spectateurs firent un triomphe à Par-dessus bord ! Christian Schiaretti réussissait là où, en 1973, son prédécesseur en ce même lieu, le metteur en scène Roger Planchon, n’avait osé monter qu’une version écourtée.

L’action, ici, se joue partout, devant et derrière cet amas de cartons d’emballage qui squattent le plateau. Murs de production pour papier – toilette, murs de protection pour les comédiens qui apparaissent et disparaissent au gré de dialogues impromptus qui se répondent d’une scène à l’autre… Drame et comédie, rire et facéties, toute la palette de l’art dramatique se déploie avec démesure. Mai 68 est passé par là, plus rien ne sera comme avant chez Ravoire et Dehaze, la petite entreprise familiale devenue une multinationale entre les mains d’United Paper C°, le géant américain ! Vinaner, en visionnaire qui écrit entre 1967 et 1969, ne masque rien non plus sur ce que deviendront ces fameux rapports sociaux : la course à la promotion, les jalousies entre salariés et conflits entre services. C’est que l’argent n’a pas d’odeur, même quand on fait dans le papier – toilette, hormis qu’il corrompt tout : les relations entre les gens, du plus bas de l’échelle jusqu’au plus hauts dirigeants.

En fond de scène, l’orchestre rythme avec bonheur le passage d’un monde à l’autre : de la petite boîte à la grosse entreprise, des conflits de classe aux conflits d’intérêt. Rabelais s’invite à la fête avec ses procédés « torcheculatifs », Dumézil aussi au temps où Michel Vinaver suivait ses cours sur les mythes nordiques au Collège de France, mais encore l’antisémitisme qui avançait alors masqué dans cette France des années soixante. Par-dessus Bord ? Une œuvre de son temps qui le subvertit pour devenir parabole universelle, parole vivante de tout temps. Yonnel Liégeois

                                 

                          Michel Vinaver, une grande plume

Devant le succès et la notoriété, Michel Vinaver reste serein. Le dramaturge respire la simplicité et l’authenticité de ces grands hommes et grandes plumes qui en imposent avec naturel. Figure emblématique du théâtre contemporain en France, l’ancien PDG de Gillette France recueille enfin la reconnaissance de ses pairs, lui dont les pièces furent vraiment montées avec parcimonie jusqu’alors : désormais, elles sont de plus en plus fréquemment jouées sur les tréteaux de France, grâce en particulier au compagnonnage que l’auteur entretient de longue date avec Alain Françon. Pourtant, ce sont encore les pays étrangers (Allemagne, Angleterre, Corée, Japon…) qui semblent aujourd’hui les plus réceptifs à son écriture.

Alors qu’il est entré chez Gillette deux ans auparavant et qu’il a déjà publié deux livres, Michel Vinaver découvre le théâtre en 1955. Sur les répétitions d’Ubu Roi mis en scène par Gabriel Monnet à Annecy, qui lui demande d’écrire pour le théâtre… Sa première pièce, Les Coréens, est montée par Planchon à Lyon en 1956, par Jean-Marie Serreau à Paris l’année suivante. « L ‘écriture théâtrale est une forme littéraire qui me plaît beaucoup », confie Michel Vinaver. « Je préfère la réplique à la narration. Une écriture sans ponctuation, dès mon premier texte, pour sauvegarder le rythme de la phrase… Je suis partisan d’un théâtre ancré sur le réel, je ne fais pas dans l’abstraction ni dans la fantasmagorie. Le théâtre doit donner à voir en décalant le regard. Même s’il n’a jamais déclenché de révolution, il peut déjà donner à penser autrement la réalité en déplaçant le curseur sur la perception qu’on en a ».

Avec Par-dessus bord, Vinaver traite un univers qu’il connaît bien. « Dans mon quotidien à l’entreprise, je vivais déjà une fantastique comédie. D’où mon ambition d’écrire à la mode d’Aristophane… Le monde de l’entreprise est un univers un peu hors norme dans notre société, avec cette vertu extraordinaire de pouvoir raconter le monde dans son intégralité. Le champ du travail est peu ordinaire pour le théâtre, alors que paradoxalement théâtre et entreprise sont très liés par un certain nombre de codes identiques. Dans Par-dessus bord, contrairement à d’autres pièces (La demande d’emploi, Les travaux et les jours…, ndlr), le rôle des syndicats n’apparaît pas tout simplement parce qu’au siège il n’y en avait pas, Gillette avait les moyens de s’offrir la paix sociale ! Je me souviens de mai 68 : un temps formidable, une véritable déflagration avec la levée de nombre de tabous. Le capitalisme relève intrinsèquement d’un fonctionnement implacable : tout ce qui est nuisible à sa croissance est jetable, hommes et biens. Le plus frappant, sa capacité à se régénérer en dévorant tout ce qui se trouve à portée de main, en produisant du déchet avec jubilation… Las, les syndicats n’ont plus la même capacité de résistance qu’auparavant ».

« Ce qui me réjouit le plus, aujourd’hui, dans mon parcours d’auteur ? Lorsque des spectateurs me témoignent leur gratitude de faire une sorte de théâtre citoyen. C’est vraiment la plus belle récompense pour moi ». Propos recueillis par Y.L.

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Pirandello, la folie destructrice

Avec C’est comme ça (si vous voulez), Julia Vidit donne un autre titre et un nouveau souffle à la pièce À chacun sa véritéde l’auteur italien Luigi Pirandello. Écrite en 1917, en pleine montée du fascisme, une œuvre qui oppose citoyens et notables, autochtones et étrangers. Entre drame et comédie

Directrice du Théâtre de la Manu­facture de Nancy, Julia Vidit vient d’y créer C’est comme ça (si vous voulez) Così è (se vi pare), de Luigi Pirandello, habituellement intitulé À chacun sa vérité. La traduction d’Emanuela Pace et l’adaptation de Guillaume Cayet en renouvellent titre et écriture, s’offrant même la fantaisie d’un quatrième acte là où Pirandello avait laissé des points de suspension. Écrite en 1917, en pleine montée du fascisme, la pièce se déroule dans une petite ville du nord de l’Italie, au sein de la bourgeoisie.

Les personnages – quatorze, resserrés à neuf – se retrouvent dans une monumentale cage d’escalier pour commenter l’arrivée d’un trio d’étrangers dont on sait seulement que leur village, au sud, a été anéanti par un tremblement de terre. Une référence à celui qui s’était produit en 1915 dans les Abruzzes, faisant quelque 30 000 morts et entraînant l’exode de nombreux déplacés. Cet escalier audacieux permet aussi bien des échappées vers les cieux que vers les combles, et donne toute sa puissance à la scénographie de Thibaut Fack. Il ferme et ouvre à la fois l’espace géographique, social et mental des personnages.

On découvre des notables, pimpants et experts en commérages, défiants et intrigués par ces nouveaux venus en habits de deuil. Monsieur Ponza vient rendre visite à sa belle-mère, madame Frola. Ponza habite avec son épouse en lisière de la ville. Il prétend que Frola serait devenue folle à la mort de sa fille et, remarié, il lui laisse croire que c’est bien elle qui vit toujours avec lui. La version de Frola est tout autre : son gendre serait fou et séquestrerait sa fille, après qu’elle eut séjourné en maison de repos. L’argument va nourrir la tension qui monte crescendo durant les trois actes. On se délecte du jeu des comédiens, Marie-Sohna Condé, Erwan Daouphars, Philippe Frécon, Étienne Guillot, Adil Laboudi, Olivia Mabounga, Véronique Mangenot, Barthélémy Meridjen, Lisa Pajon, tous excellents dans leur partition dramatique et comique. Ils font, défont et refont des scénarios plus improbables les uns que les autres. Mettant au jour une mécanique du doute et de fabrication d’a priori creusant l’énigme entre illusion et recherche de la vérité, interrogeant le rôle de l’inconscient et les troubles de la personnalité.

Au quatrième acte, les ressorts de la comédie sont poussés jusqu’à l’outrance. Dans une intention pasolinienne, ils évoquent le désordre provoqué par la présence des étrangers plus que par leur énigme. Un désordre dont les répercussions vont amener les habitants en colère à se révolter contre les notables, qui finiront par tuer les étrangers et s’entretuer. Trop surligné, cet ajout, qui ne manque pas d’intérêt, ne trouve pas tout à fait sa forme, même s’il cherche à donner un point de vue sur les enjeux philosophiques de la pièce. Marina Da Siva

Les 28 et 29/04, au Trident à Cherbourg. Le 3/05, au Salmanazar à Épernay.

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Les serpents de Marie NDiaye

Jusqu’au 23/04, au Théâtre des quartiers d’Ivry, Jacques Vincey présente Les serpents. Une pièce de la romancière Marie Ndiaye, une œuvre étrange entre réalisme et fantastique. Le dialogue impossible de trois femmes confrontées à un homme silencieux et emmuré.

Marie NDiaye, romancière honorée (prix Femina en 2001 pour Rosie Carpe, Goncourt en 2009 pour Trois Femmes puissantes), écrit aussi pour le cinéma et le théâtre. Jacques Vincey a mis en scène sa dernière pièce, Les Serpents. Un conte cruel. Trois femmes se parlent, alternativement, devant la demeure close d’un homme, fils de l’une et mari successif des deux autres. C’est le 14 juillet, au milieu supposé de champs de maïs (Koltès préférait les champs de coton). On prêtera à l’homme, dont on perçoit à point nommé de brefs et terribles rugissements, des actes de cruauté sur ses enfants avec lui enfermés. Une histoire d’ogre, au fil d’étincelants dialogues à couteaux tirés jusqu’au malaise, entre trois êtres-mères socialement typés. Hélène Alexandridis tient le rôle – avec quelle maîtrise ! – de Mme Diss, la génitrice de celui qu’on ne verra pas à qui, en vain, elle vient réclamer de l’argent. Bourgeoise à chignon, trois maris au compteur. France (Tiphaine Raffier), c’est l’épouse ingénue et soumise sur le point d’être répudiée, tandis que Nancy (Bénédicte Cerutti), l’ex-conjointe, d’apparence plus dégourdie, pleure un enfant mystérieusement disparu. Mme Diss, enfin dans la place, en interdira l’accès aux deux autres…

C’est écrit avec maestria avec, dans les échanges, de l’humour noir sans peur, au sein de subtilités et de roueries langagières virtuoses sans merci. L’énigme demeure intacte de l’attachement de ces femmes au reclus repoussant qu’elles évoquent sans cesse et, au fond, justifient. L’amour pour l’ogre. Fatale symbolique. Jacques Vincey s’allie étroitement au mystère, grâce à une direction dans le jeu d’une pertinence flagrante, les trois protagonistes gardant leurs distances sur le vaste plateau, pas seulement, croyons-le, pour raisons sanitaires. Les mots, alors, semblent s’inscrire en relief dans l’espace, devant la demeure interdite que le scénographe Mathieu Lorry-Dupuy a conçue comme une masse obscure, laquelle, à la faveur des lumières (Marie-Christine Soma) avance et s’efface imperceptiblement.

Le son et la musique (Alexandre Meyer et Frédéric Minière) contribuent avec force au climat fantastique de cette fable sans morale apparente. Cette représentation rend parfaitement compte de la conception intransigeante qu’a, de l’art théâtral, Marie Ndiaye. Jean-Pierre Léonardini

Les serpents, du 19 au 23/04 au Théâtre des quartiers d’Ivry.

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Lavant et Nikolaus, clowns chics et trash

Jusqu’en juillet 2022, Mister Tambourine Man sillonne la France. Un spectacle survolté, signé Eugène Durif et mené tambour battant par Karelle Prugnaud…. Avec Denis Lavant et Nikolaus Holz, deux acteurs définitivement inclassables !

L’un est circassien. Jongleur. Plus précisément, poète jongleur. Au bout des doigts de Nikolaus Holz, les balles rouges virevoltent, s’envolent, glissent le long de ce corps longiligne, tout de muscles saillants. Il jongle avec les balles, les touches d’un vieux piano bancal, égrène quelques notes de musique, tiens, on dirait un vieil air de Chopin… L’autre est acteur. Mieux encore, Denis Lavant est acteur poétique, musicien, acrobate… What else ? Saltimbanque, clochard céleste, son concertina caché dans sa besace. Pour les réunir, un auteur facétieux, Eugène Durif, qui cause aux étoiles et aux gilets jaunes dans un même mouvement. Une metteuse en scène circassienne, performeuse, Karelle Prugnaud, une jeune femme qui n’a pas froid aux yeux…

Chassé-croisé de haute voltige

Mister Tambourine Man, tel est le nom du spectacle qui se joue de ville en village, sous chapiteau ou à la salle des fêtes. Ce titre était jusqu’alors celui d’une chanson de Bob Dylan relatant un trip sous LSD. Il s’agit maintenant d’une comédie burlesque dans laquelle se rencontrent un homme-orchestre un tantinet givré et un garçon de café misanthropo-contorsionniste, en quête de salut. L’histoire se déroule à Hamelin. Hameau désertique. Un étrange bonhomme (Denis Lavant) enveloppé dans un manteau en peau d’ours pousse les portes du café. « Il fait grand soif ! » crie-t-il accoudé au comptoir. Un serveur – Nikolaus Holz – fait mine de ne pas le voir. Chassé-croisé de haute voltige dans un décor de bric et de broc qui se construit et se détruit à vue. Attention, vertige. Les répliques fusent, s’évitent, se chevauchent, tandis que les deux compères pirouettent, funambulent entre les verres, les chaises et tables renversées.

Faut dire qu’à Hamelin, on n’aime pas les étrangers. Mais cet étranger s’incruste, ne veut pas quitter les lieux. Il parle, raconte sa vie, ses rencontres sans lendemain, ses services rendus sans retour : l’ingratitude, l’égoïsme, sa lassitude du genre humain. Le serveur ne veut rien entendre, rien savoir. Il est serveur, point. Monsieur, passez votre chemin. Mais peu à peu, un mot, un air de concertina, un feulement, et voilà qu’il retrouve cette part d’enfance enfouie au plus profond de son être. L’un et l’autre vont s’apprivoiser, se respecter, se rencontrer. La pièce prend des allures de manifeste. Pour dénoncer le cynisme, l’hypocrisie, le libéralisme. Mister Tambourine Man ? Un hymne à la fraternité, à la liberté, pour résister à cet air du temps malsain. Marie-José Sirach

Les 24 et 25/05 à l’Espace des Arts, Scène nationale de Châlon-sur-Saône (71). Du 31/05 au 03/06 aux Scènes du Jura (Dole, Lons-le-Saunier), Scène nationale (39). Le 01/07 à La Maline, Île-de- Ré (17). Du 29 au 31/07 au Festival L’Horizon fait le mur, La Rochelle (17).

Frictions frappe fort !

Dans sa dernière livraison (N°34, 168 p., 15€), une nouvelle fois Frictions frappe fort ! Outre les contributions fort percutantes de Robert Cantarella et d’Olivier Neveux, la revue consacre un imposant dossier, jubilatoire et instructif, à l’iconoclaste Mister Tambourine Man. « De sa conception à sa réalisation, un spectacle totalement hors-normes », précise Jean-Pierre Han, le rédacteur en chef, « une troublante affaire » que décortiquent ses protagonistes : Eugène Durif l’auteur, Nikolaus Holz et Denis Lavant les interprètes, Karelle Prugnaud la metteure en scène… Disponible aussi sous forme de tiré à part (60 pages, 5€), un grand moment de lecture ! Y.L.

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Michel Bouquet, profession acteur

Le 13 avril, à l’âge de 96 ans, Michel Bouquet s’est éteint après une carrière d’une longévité exceptionnelle. Au théâtre, il a joué avec Vilar et Anouilh, interprété Molière, Beckett et Ionesco. Au cinéma, sa présence énigmatique lui a valu la gratitude de tous les publics.

On s’y attendait, certes, en voulant sourdement ne pas trop y penser. On savait le grand âge de Michel Bouquet. On redoutait d’apprendre le jour de sa disparition. Ce fut le 13 avril 2022. Il avait 96 ans. Il aurait bien voulu mourir en scène, dans Le roi se meurt, d’Eugène Ionesco, qu’il a joué tant de fois depuis 1994, en y mettant tellement du sien. Grand comédien au théâtre, grand acteur au cinéma, professeur vénéré au Conservatoire, admiré par les anciennes générations comme par les plus jeunes, Michel Bouquet laisse la trace d’une conception infiniment digne et altière de son métier, qu’il a exercé haut la main dans une infinité de peaux, d’où il sortait toujours tel qu’en lui-même. Il ne croyait pas à l’inspiration échevelée. Il n’avait foi qu’en le travail assidu. Ne pas se prendre pour Rimbaud, disait-il. C’est ainsi qu’il glorifiait le statut de l’interprète.

Encore adolescent, après avoir été apprenti boulanger, petit employé de commerce, il vainc sa timidité pour aller, au 190, rue de Rivoli, frapper à la porte de Maurice Escande, pensionnaire de la Comédie-Française. Il lui débite la tirade du nez du Cyrano de Rostand. Il entre au Conservatoire, dont il sera, en sa pleine maturité, un maître aussi recherché que Louis Jouvet en son temps. Tout est allé vite pour lui. En 1945, repéré au Conservatoire par Albert Camus, qui n’est pas encore écrasé par la célébrité, Michel Bouquet joue le poète Scipion, aux côtés de son condisciple Gérard Philipe, qui tient le rôle-titre dans Caligula. Avec Camus, il sera encore dans les Justes (1949), puis dans les Possédés (1959). En parallèle, ce sera l’aventure du Théâtre national populaire de Jean Vilar. Dans la Mort de Danton, de Büchner (1953), il incarne Saint-Just. D’un autre côté, c’est Jean Anouilh qui l’adopte, ce qui lui vaudra ses premiers succès grand public. Il sera donc dans Roméo et Jeannette et l’Invitation au château (1947), l’Alouette (1953, près de mille représentations !) et Pauvre Bitos (1958).

Sa voix si précisément sèche, à la diction millimétrée, fit merveille dans le théâtre de l’ambiguïté savante du Britannique Harold Pinter, successivement dans la Collection (1965), l’Anniversaire (1967), No man’s land  (1980). Le metteur en scène tchèque Otomar Krejca lui offrit le rôle de Pozzo dans En attendant Godot, de Samuel Beckett, lors d’une création mémorable au Festival d’Avignon en 1980. En 1984, au Théâtre de l’Atelier, il est le Neveu de Rameau, éblouissant dialogue philosophique de Diderot, à qui l’on doit l’essai sur le Paradoxe du comédien, qui va comme un gant à Bouquet, comédien par excellence qui se voit, se critique et se juge. La même année, dans la Danse de mort, de Strindberg, il est l’interprète du Capitaine, qui mène le « combat des cerveaux » dans le champ clos conjugal. Et puis, ce seront, de Molière, le Bourgeois gentilhomme et l’Avare, dont il tracera un inoubliable portrait brossé à l’encre noire. De l’auteur autrichien Thomas Bernhard, imprécateur impavide, Michel Bouquet a été, en 1997, à Louvain-la-Neuve, dans Avant la retraite, l’idéal fantôme féroce du nazisme. Dans Minetti, du même Bernhard, il magnifia le tragique du vieil acteur sur le retour.

Claude Chabrol, le compagnonnage

Quant au cinéma, c’est peu dire que Michel Bouquet y a régné de façon singulière, depuis les Amitiés particulières (Jean Delannoy, 1964), jusqu’au Promeneur du Champ-de-Mars (Robert Guédiguian, 2006), où il a charge de se prêter au personnage de François Mitterrand au crépuscule de sa vie, en passant par le constant compagnonnage avec Claude Chabrol, au cours duquel Michel Bouquet assuma bon nombre de notables inquiétants de type balzacien, toujours terriblement reconnaissables dans une province française subtilement inchangée, ce qui constituait la hantise de Chabrol. Il y eut en effet, à partir du Tigre se parfume à la dynamite (1965), la Route de Corinthe (même année), la Femme infidèle (1969), la Rupture (1970), Juste avant la nuit (1970) et Poulet au vinaigre (1985). François Truffaut fit aussi appel à lui pour La mariée était en noir (1968) et la Sirène du Mississipi (1969). Il a de surcroît tourné avec Yves Boisset dans Un condé (1970) et l’Attentat (1972), avec Alain Corneau, dans France société anonyme (1974), Henri Verneuil dans le Serpent (1973), Édouard Luntz (le Dernier Saut, l’Humeur vagabonde), Francis Veber (le Jouet) et Claude d’Anna (l’Ordre et la Sécurité du monde)…

Son partenaire, l’auteur

Comédien à cent pour cent, formé à la rude école classique, Michel Bouquet s’est méfié de l’ère des metteurs en scène tout-puissants, qui pouvaient se substituer aux auteurs pour imposer leur univers. Pour lui, le texte était premier, à charge pour l’interprète d’en tirer, corps et âme, tous les sucs. Son véritable partenaire, son seul interlocuteur, au fond, c’était bel et bien l’auteur, dont, disait-il, « la ligne d’intention » se découvre peu à peu, au fil d’incessantes lectures intenses, profondément réfléchies. C’est le message qu’il a transmis à ses élèves du Conservatoire, auxquels il répétait que le vrai texte dramatique n’est pas explicatif, mais qu’il se fonde sur des cassures et que la composition d’un rôle doit, du coup, déboucher sur une structure élaborée de « coups de théâtre ». La voix de Michel Bouquet, d’un métal si rare, on n’est pas près de l’oublier. Dans les années 1950, à la radio, elle était consacrée aux poètes, qui lui rendaient bien l’amour qu’il leur portait. Son exigence, je ne sais si on a le droit de la dire d’un autre temps. Peut-être. En tout cas, l’artiste fut unique.

Le théâtre a même pu le sauver dans la vie courante. Un soir, tard dans une gare, dans un couloir peu éclairé, des jeunes gens plutôt malintentionnés le serrant de près, il se mit à crier, d’une voix de stentor « Qu’est-ce-que c’est que ce bordel ! », ils prirent peur et s’enfuirent. Jean-Pierre Léonardini

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Un chameau dans la lande !

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

Dans les Landes nous avons été alertés à plusieurs reprises sur un cinéma Art et Essai assez peu attendu dans la toute petite station balnéaire de Contis Plage. Le cinéma de Contis existe depuis 1996 et propose des séances quasi à la demande du public. Le film ne vous plaît pas, alors on change de bobine. J’ai entendu un habitué des lieux dire que même avec deux spectateurs les séances étaient maintenues. En général, ils sont bien plus nombreux dans cette vaste salle de 290 places qui privilégie les films d’auteur en version originale sous-titrée. Au mois de juin, le cinéma met en lumière durant 5 jours son festival international qui comprend des long-métrages en avant-première nationale et une compétition de courts-métrages. Sa 27ème édition se tiendra du 22 au 26 juin. Le cinéma de Contis a trois labels : Jeune public, Répertoire et Patrimoine, Recherche et découverte. Enfin, il est membre du réseau Europa Cinemas.

Voici un métier qui risque peut-être de se développer en France, ne serait-ce qu’avec les changements climatiques qui touchent l’hexagone. J’ai nommé le métier de chamelier. Animaux de bât, les chameaux ont l’avantage de supporter les températures les plus extrêmes, qu’elles soient négatives ou positives. Dans les Landes, une association a donc été créée pour promouvoir cet animal qui peut autant participer au nettoyage de la côte Atlantique que s’activer au débardage ou encore à des activités touristiques.

Vous êtes nombreuses et nombreux à nous écrire régulièrement pour nous demander un conseil ou un renseignement suite à la diffusion d’une émission. Vu la difficulté à recenser les milliers de références présentées dans les carnets de campagne, un éditeur indépendant, les éditions Via tao, spécialisées dans les guides de voyage écolo et éthique, nous a sollicité afin de réaliser un guide des initiatives inspirées des seize saisons des Carnets. Classées par région et par thème (agriculture et alimentation, culture, économie sociale et solidaire, entreprises engagées et innovations, environnement, social et solidarités), 700 initiatives ont été sélectionnées et sont détaillées dans ce guide des alternatives et solutions. L’ouvrage, qui paraîtra début juin en coédition avec France Inter, vient d’être proposé en précommande sur la plateforme Ulule. Philippe Bertrand

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1962, les accords d’Évian

Le 19 mars 1962, il y a 60 ans, au lendemain des accords d’Évian est instauré un cessez-le-feu entre la France et l’Algérie. La fin d’une opération de « maintien de l’ordre » décrétée en 1954, d’une guerre coloniale qui n’aura jamais voulu dire son nom… Avec un bilan tragique : 400 000 morts du côté algérien, 30 000 du côté français, plusieurs milliers chez les harkis.

Le 1er novembre 1954, en Algérie, les Monnerot, un couple d’instituteurs français, tombent dans une embuscade dans les Aurès. Auparavant, un jeune Français est abattu devant la gendarmerie de Cassaigne (redevenue Sidi Ali après l’indépendance). Le tout nouveau Front de libération nationale (FLN) vient de donner le coup d’envoi de l’insurrection d’un peuple algérien revendiquant son indépendance. Le gouvernement français, dirigé par Pierre Mendès France, riposte par des opérations de «maintien de l’ordre». Et François Mitterrand, le ministre de l’Intérieur, déclare le 5 novembre 1954 : « La seule négociation, c’est la guerre ». Et guerre il y aura, dont le bilan s’établira à 400 000 morts du côté algérien, 30 000 du côté français, plusieurs milliers chez les harkis.

Référendum pour l’indépendance

En 1956, les premières tentatives de négociation échouent du fait d’une initiative de l’armée de l’air française : le détournement de l’avion qui emmène Ahmed Ben Bella, le leader du FLN, du Caire au Maroc. Sa détention à la prison de la Santé rend impossible la poursuite de la discussion. D’autres suivront, notamment en 1958, qui échouent avec l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir au printemps et la chute de la IVème République à l’automne. Incertain après le « Je vous ai compris » proclamé par le général depuis le balcon du Gouvernement général d’Alger le 4 juin, l’avenir de l’Algérie se précise un an plus tard avec l’annonce d’un référendum d’autodétermination. Ce qui cristallise les oppositions. D’un côté, des civils français alliés à des militaires félons ont donné naissance à l’Organisation armée secrète (OAS) animée par la violence du désespoir. De l’autre, le FLN s’est engagé dans une guerre d’usure en vue de peser sur les inévitables négociations.

Elles auraient dû démarrer à Évian au début de 1961. Mais pressentant le danger, l’OAS assassine Camille Blanc, le maire de la ville qui avait accepté de les héberger. D’autres pourparlers sont entamés quelques mois plus tard, sans résultat. C’est aux Rousses, une station de sports d’hiver du Jura, que tout va se nouer en dix jours à compter du 8 février 1962. Dans le plus grand secret : Louis Joxe, ministre des Affaires algériennes, Jean de Broglie, secrétaire d’État au Sahara, et Robert Buron, ministre de la France d’Outre-Mer, arrivent, déguisés en sportifs, devant le chalet du Yéti, un hangar surmonté d’un étage habitable occupé par le couple Lison, qui assurera l’intendance. La délégation algérienne, conduite par Krim Belkacem, arrive de la Suisse toute proche et y retourne chaque soir. Sur la table : le cessez-le-feu, le sort des pieds-noirs, celui du Sahara et des bases militaires, notamment de Mers el-Kébir.

Les Rousses, avant Évian

Avec un ordre de l’Élysée : il faut aller vite. De Gaulle dit à Louis Joxe : « Réussissez ou échouez, mais ne laissez pas la négociation traîner en longueur ». Tandis que la délégation algérienne joue l’usure, l’OAS multiplie les attentats meurtriers, tant en métropole qu’en Algérie. Le 18 février, à trois heures du matin, Louis Joxe tient son « papier » : un cessez-le-feu sera proclamé, les pieds-noirs auront trois ans pour choisir leur nationalité, la France disposera de la base navale de Mers el-Kébir pendant 15ans (elle en demandait 99) et, pour quelque temps encore, des bases de Reggane et Colomb-Béchar pour les lancements de fusées et les essais nucléaires. L’accord des Rousses est soumis à Ahmed Ben Bella, sorti de prison mais maintenu en résidence surveillée, avant le round final de négociations qui se tiendront à compter du 8 mars à l’hôtel du Parc, un palace d’Évian.

Le 18 mars, les délégations se serrent la main, ce qui leur avait été interdit jusque-là. Le cessez-le-feu est déclaré le 19 mars 1962 à midi. Le 8avril, la métropole vote par référendum l’indépendance de l’Algérie, qui la confirmera par le même moyen le 1er juillet suivant. Alain Bradfer

Pleins feux sur l’Algérie

Signé Benjamin Stora et Georges-Marc Benamou, le documentaire en cinq épisodes C’était la guerre d’Algérie tente de faire la lumière sur un conflit qui exacerbe encore les mémoires d’une rive à l’autre de la Méditerranée : de « l’enfumage des indigènes » par l’armée française à l’élimination par le FLN des rivaux de la lutte anticoloniale…

De 1954 à 1962, une sale guerre de huit ans racontée dans toute sa complexité en près de cinq heures d’images et de commentaires. Fort d’archives inédites et de témoignages de premier plan, un document d’une qualité rare qui explique plus qu’il ne justifie, interroge plus qu’il ne conclue, met en perspective plus qu’il ne schématise… Entre douleurs et rancœurs, une série de haute teneur et au souffle libérateur qui se veut plaidoyer pour une histoire éclairée et assumée par chacun des protagonistes. Yonnel Liégeois

Disponible jusqu’au 12 juillet, sur la plate-forme de France.tv

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Une BD coup de poing !

Aux éditions Marabulles, signé Chloé Célérien et Karim Nedjari, est paru l’album Générations poing levé. Une BD qui raconte le parcours de sportifs qui ont tout risqué pour défendre leurs convictions et combattre les conservatismes. Jusqu’à leur carrière !

Jeux de Mexico, été 1968, retentit l’hymne des États-Unis. Sur le podium, l’Américain Tommie Smith, qui vient de remporter le 200 mètres, brandit en silence son poing ganté. Imité par son compatriote John Carlos, médaillé de bronze… Ce geste de protestation contre la ségrégation raciale aux États-Unis a marqué le monde. Qui sait le prix payé par ces athlètes noirs pour avoir osé braver les forces réactionnaires de leur pays, alors qu’ils dominaient leur discipline ?

Rayé de l’équipe nationale, menacé de mort et considéré comme un danger pour l’État, Tommie Smith entamera une longue traversée du désert avant d’être réhabilité en 2016 par le président Obama. Portrait de dix légendes qui ont marqué leur discipline et risqué leur carrière sportive pour leurs idéaux, l’album Générations poing levé, signé par Chloé Célérien et Karim Nedjari, est bien plus qu’un livre de récits sportifs. La BD s’ouvre sur le plus contemporain d’entre eux. À l’ère des réseaux sociaux, le footballeur anglais de Manchester United, Marcus Rashford, a compris que son statut de superstar pouvait servir une juste cause. En quelques tweets, il réussit à faire plier durant la pandémie le gouvernement conservateur du pays en exigeant le retour des repas gratuits pour les enfants pauvres. Avant lui, d’autres « grands » ont osé mettre en jeu leur carrière. Le plus fameux ? Mohamed Ali, bien sûr. Au firmament, le boxeur préfère risquer la prison plutôt que de servir dans l’armée lors de la guerre au Vietnam. « Aucun Vietcong ne m’a jamais traité de nègre », clame-t-il. Une prise de position qui lui coûte son titre de champion du monde mais le fait entrer dans l’histoire.

Ce récit de « poings » ne s’arrête pas aux figures masculines. Qu’elles s’appellent Nadia Comaneci, Megan Rapinoe ou Caster Semenya, des sportives ont aussi marqué leur temps en affrontant les conservatismes et en refusant l’assignation faîte à leur corps : jugé trop masculin, hors norme, pas de la bonne couleur… Souvenons-nous de la jeune prodige française du patinage, Surya Bonaly, capable d’enchaîner des sauts d’une incroyable difficulté. Cette surdouée a toujours échoué au pied des podiums. Les juges lui reprochant d’être trop musclée, pas assez artistique… En réalité, dans le contexte des années 80, la présence d’une patineuse noire sur la glace ne passe pas. « Le problème ? Surya peut faire tous les efforts du monde, elle ne peut pas changer sa couleur de peau », écrivent les auteurs. Sans jamais se renier, à sa manière, elle a malgré tout ouvert une autre voie. Cyrielle Blaire

Générations poing levé, par Chloé Célérien et Karim Nedjari (éd. Marabulles, 160 p., 17€95).

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Ouvrier, écrivain à l’œuvre

Aux éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Éliane Le Port publie Écrire sa vie, devenir auteur. Docteure en histoire contemporaine, elle analyse les trajectoires et le travail de création d’écrivains-ouvriers. Ses travaux articulent l’histoire culturelle, sociale et politique de l’écriture à celle des représentations des mondes ouvriers.

Jean-Philippe Joseph – Comment est né ce projet d’étudier les écritures ouvrières ?

Éliane Le Port -Le point de départ était un projet de recherche sur la souffrance ouvrière dans l’espace de travail. En me documentant, j’ai découvert une somme de récits importante, des écrits très riches. Le sujet s’est alors déplacé vers les écrits de témoignage. D’autant que les rares études qui existaient sur l’histoire des récits ouvriers mettaient en avant l’écriture au nom d’un groupe, une écriture de militants… Or, dans ce que je lisais, je voyais aussi des gens qui écrivaient pour se raconter. En outre, personne ne s’était vraiment intéressé au phénomène d’écriture lui-même : la trajectoire des auteurs, le moment choisi pour écrire, les pratiques d’écriture, la posture de témoin, le processus de publication… La plupart des auteurs ont installé la lecture très tôt dans leur vie, l’écriture est venue ensuite « naturellement », comme certains le disent. La culture livresque a été fondamentale dans leur formation, les ouvrages politiques – Marx et d’autres -, mais pas seulement, la littérature, aussi.

J-P.J. – À quelles catégories appartiennent les textes réunis pour votre étude ?

É. L-P. -Il y a une grande diversité, à la fois dans les genres et dans les manières d’écrire. Cela va du roman au journal, de l’autobiographie à la poésie, du tract au récit collectif. Les auteur.e.s pouvant maîtriser plusieurs genres. Ils témoignent des conditions de vie à l’usine, à la mine, sur les chantiers. En parallèle, j’ai mené une quinzaine d’entretiens pour comprendre les processus d’écriture et de publication des ouvrages.

J-P.J. – Pourquoi avoir choisi des écrits datant d’après 1945 ?

É. L-P. -La période qui va de l’après-guerre à la fin des années 1970 est marquée par la centralité ouvrière. Les ouvriers comptent politiquement à cette époque, et les éditeurs ont des attentes fortes par rapport à un supposé potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière. La deuxième sequence, qui commence au début des années 1980, est celle d’une disqualification des mondes ouvriers. Au point que certains théorisent leur disparition. S’opère à ce moment-là un tournant mémoriel. Les récits de mineurs, qui jusque-là, n’intéressaient plus le monde de l’édition, sont recherchés. Chaque époque porte en quelque sorte des attentes : la souffrance au travail dans les années 1990, les témoignages d’enfants d’ouvriers au début des années 2000 (ceux de Martine Sonnet et Franck Magloire, par exemple), le tertiaire ouvrier aujourd’hui…

J-P.J. – Malgré les discours tendant à effacer le groupe des ouvriers, vous montrez que ces derniers n’ont jamais cessé de publier…

É. L-P. – Oui. Il y a autant de récits, depuis les années 1980, qu’entre 1945 et 1970. À la différence près que le roman, qui était une façon pudique de dire des choses relevant de l’intime, disparaît à mesure que l’autobiographie s’impose dans l’espace littéraire.

J-P.J. – Vous évoquez dans votre livre le fossé qui peut exister entre le « je » intime et le « nous » privé…

É. L-P. – L’écriture ouvrière se fait souvent au nom d’un groupe. Mais il existe une perméabilité permanente entre le « je » et le « nous » au moment de l’écriture. Le « nous » privé fait que des choses sont partagées sur la vie des uns et des autres au sein de l’atelier, mais elles ne sont pas censées en sortir. En parler dans un récit est un arbitrage qui est du ressort de l’auteur. Putain d’usine, de Jean-Pierre Levaray, ou Ouvrière d’usine, de Sylviane Rosière, ont ainsi été très mal reçus par leurs pairs. Comme Enfin, c’est la vie ! de Colette Basile, qui a parlé de la violence des réactions dans un second témoignage. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

Écrire sa vie, devenir auteur, par Éliane Le Port (Éd. EHESS. 400p., 23€)

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Avoir ou pas la patate !

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

Si j’ai un point commun à relever entre les invités de ce jour, je dirai qu’ils font la promotion tous les deux des savoir-faire artisanaux quand il ne s’agit pas d’artisans d’art et de créateurs locaux. Le premier se trouve à Bourg-en-Bresse, dans l’Ain. Il s’appelle l’Atelien, joli nom pour cet atelier qui veut créer des liens. Le deuxième est une vitrine nationale de très petites entreprises de création et d’artisanat. Quand on parle de très petites structures, on devine que le souci de celles-ci est de se faire connaître et de se créer un marché. Justement, la plateforme Un Grand Marché répond à ces besoins.

Jonathan nous donne des nouvelles de son GAEC des Flam’en vert. Pour le nom, vous prenez le F de fruit, le L de légumes, le A d’aromatiques et le M de médicinales, le tout en vert, couleur nature et couleur de l’espoir. Cette ferme, transmise par un agriculteur retraité à ces jeunes paysans, est la preuve que la cession en parcelles de cultures bio, plutôt que la vente au voisin céréalier, est un bon pari économique. « Sur ces terres où un emploi aurait dû être perdu, il y a onze personnes qui y travaillent ». Aujourd’hui, ce sont quatorze hectares qui ont bénéficié en 2020 d’un programme piloté par le Syndicat du Haut-Rhône et cofinancé par l’agence de l’eau : la plantation de trois kilomètres de haies, l’installation d’une centaine de nichoirs et la création de cinq mares afin de restaurer la biodiversité. Suite à ce programme, un suivi scientifique de l’entomofaune (les insectes du milieu) met en avant une explosion du nombre d’espèces, dont certaines remarquables. De multiples auxiliaires de culture ont décidé de s’implanter sur ce domaine grâce au corridor écologique réalisé en 2020. La ferme est à Peyrieu dans l’Ain.

Comme il y a de la solidarité dans l’air sur la page des Flam’en vert, il y a l’annonce d’une campagne de financement pour l’ouverture d’un jardin maraicher à Ceyzérieu. Porté par Camille et Mathieu, tous deux natifs du coin… Avec Choupatates, c’est le nom choisi, il s’agira d’investir une parcelle de 6000m2 et d’y installer une serre-tunnel de 750m2. Comme le couple n’est pas gourmand dans ses besoins, la cagnotte devrait atteindre son objectif d’ici peu avec votre contribution. Philippe Bertrand

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Gérard Paris-Clavel, remède à la fatalité

Jusqu’au 27/02, au musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon, s’expose l’œuvre du graphiste social Gérard Paris-Clavel. Une ode à l’intelligence collective et au pouvoir révolutionnaire de l’image. Paru dans les colonnes du quotidien L’Humanité, un article de Loan Nguyen

C’est un tout petit mot de quatre lettres. Ni un verbe qui consacre l’action, ni un adjectif qui fige la description. Encore moins un nom qui personnifie ou objectifie. Non, c’est une toute petite préposition qu’a choisie le graphiste social Gérard Paris-Clavel pour titrer son exposition au Musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique à Lyon : « Avec». Un mot si quotidien, si modeste grammaticalement qu’on en oublierait presque le potentiel évocateur et révolutionnaire infini. Une préposition à majuscule. « Avec qui ? Comment ? Pour qui ? Dans quel sens ? AVEC, pour bien marquer le coup dans une année 2021 où le sans (contact) et la passivité (spectacle digitalisé) se déploient toujours un peu plus. Mais où l’envie du chœur et du collectif gronde, monte, s’impose elle aussi chaque jour », tente de résumer Joseph Belletante, le directeur du musée.

Un bain d’énergie militante

Outre un petit clin d’œil en forme de placard à l’aventure Grapus, c’est principalement sur l’œuvre postérieure de ­Gérard Paris-Clavel que se concentre l’exposition, qui rassemble affiches, ­dessins, revues, objets produits sur les trente dernières années, seul ou au sein de ­collectifs comme Graphistes associés, « Ne pas plier » ou le journal Travails.

De l’auto­collant de manif « Rêve générale », ici reproduit sur une bâche de plus de deux mètres, à l’affiche « Mon corps mon choix » exhibant un ­clitoris géant, en passant par le jeu de lettres « Bonjour » manipulable en de multiples anagrammes – dont le très frontal « ­Nobourj » – et le meuble de tampographie participatif, cette exposition « manifestation d’images » agit comme un bain d’énergie militante où la lutte des classes se marie sans complexe à la poésie, le travail des corps à celui des esprits.

« Il faut retrouver le plaisir de lutter ! Si on se fait chier dans une manif, c’est pas la peine », lâche Gérard Paris-Clavel, jugeant la « brutalité » policière pour « ­casser » les manifs particulièrement grave. Il espère bousculer le regard, saisir la réflexion, inciter à ­l’action. « Inventons/Imprimons le présent ! » somme-t-il, comme en écho au Manifeste du Parti communiste, qui soulignait sa conception du communisme comme « le mouvement réel qui abolit l’état actuel », bien loin des ­invitations à ­attendre un hypothétique jour d’après qui ne viendra jamais seul.

Le labeur physique à l’œuvre dans la conception graphique

Préférant l’appellation d’artisan à celle d’artiste, le graphiste a ­souhaité mettre à l’honneur le travail et les travailleurs dans sa démarche. Le labeur physique à l’œuvre dans la conception graphique, d’une part, mais aussi la créativité des employés et ouvriers, leur vision du travail aux antipodes d’une logique guidée par l’emploi, l’inter­changeabilité et la déqualification des travailleurs. « J’ai trouvé qu’il y avait une qualité supérieure dans l’intelligence des élèves de CAP du lycée professionnel Tony-Garnier avec lesquels on a travaillé à celle de certains étudiants des Beaux-Arts », affirme-t-il.

Fruit d’un atelier mis en place avec l’établissement, qui accueille notamment beaucoup de jeunes primo-arrivants allophones, le projet « Les mots des métiers » a permis à ces jeunes ­apprentis de valoriser leurs savoir-faire techniques et de recueillir leurs réflexions sur leur futur métier. Ce sont aussi les mots des ouvriers dans Travailsla revue créée par le musicien et compositeur Nicolas Frize et un groupe dont Gérard Paris-Clavel fait partie, qui s’étalent sur douze ­numéros et sur les murs du musée.

Artisan du mouvement social, le ­graphiste pouvait difficilement se passer du décor de la rue pour faire vivre ses œuvres et les confronter au regard du public. Quatre affiches, dont la très ­engagée « Vive le service public. Quand tout sera privé, on sera privé de tout », sont offertes aux yeux des passants dans plusieurs endroits de la ville, sans ­référence au musée ni à l’exposition. Une décontextualisation propice à la réappropriation et au partage des images, des réseaux sociaux aux manifestations, par tous ceux qui souhaitent faire ­essaimer la poétique révolutionnaire de Gérard Paris-Clavel. Loan Nguyen

« Avec », de Gérard Paris-Clavel. Jusqu’au 27/02, au Musée de l’Imprimerie et de la Communication graphique de Lyon.

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Arnaud Meunier, nouveau Candide !

Du 09 au 18/02, à l’Espace Cardin (75), se joue Candide de Voltaire mis en scène par Arnaud Meunier, le directeur de la MC2 de Grenoble. Un spectacle créé à la Comédie de Saint-Etienne en 2019. Avant la mise au silence du spectacle vivant pour cause de pandémie, à l’initiative des Scènes du Jura, Pierre-Marie Turcin avait assisté à la représentation ! Un article signé d’un fidèle lecteur des Chantiers de culture, professeur de philosophie à Lons-le-Saunier (39) et animateur d’un café philo à la librairie La Boîte de Pandore.

La verve, l’ironie, la fantaisie de Voltaire au service du théâtre ! Voltaire était connu de son vivant pour des œuvres « sérieuses », jusqu’à la publication de son conte, Candide ou l’optimisme. Qui semble une dénonciation des philosophes développant des théories loin du réel… Tel Pangloss, le disciple de Leibniz pour qui « notre monde est le meilleur des mondes possibles », et qui n’en démord pas parce que « jamais un philosophe ne se dédit ». Dit comme cela, toutes les religions, les métaphysiques, sont des dogmatismes : elles prétendent dire la vérité, et ne font que tromper les hommes sur la réalité, la vie, les émotions, les aventures.

Le metteur en scène Arnaud Meunier l’a bien compris, qui fait de l’odyssée de Candide, qui parcourt le monde à la recherche du sens de sa vie, (c’est-à-dire de son amour perdu, sa Cunégonde) une fuite vaine et absurde. Elle lui fait rencontrer des hommes méchants, imbus de leurs pouvoirs, exploitant les préjugés de condition, de race, de sexe. Et aussi des hommes bons, comme dans le pays d’Eldorado où l’abondance et la richesse produisent…  un ennui profond. Jusqu’à la modestie de la métairie finale, où « il faut cultiver notre jardin », lieu où l’organisation du travail entretient  les inégalités sociales, et les ambitions de vie saine un monde artificiel (l’écologie rêvée et moquée).

La gageure est tenue, le texte est dit avec bonheur par chacun des personnages qui parlent tour à tour d’eux-mêmes, comme s’ils étaient les spectateurs de leur propre vie (le décor est un écran, les costumes vont du baroque échevelé au plus simple appareil… ). Autre trouvaille, la musique d’accompagnement est jouée en direct, et chantée (avec les clins d’œil à des chansons, à la musique de Michel Legrand) pour faire, comme Leonard Bernstein l’avait réalisé en son temps, une véritable comédie musicale. La comédie est partout, alors que les malheurs sont toujours présents : qui a souffert le plus, Cunégonde, Pangloss, la Vieille ? Tragi-comédie de la compétition des souffrances !

Les fatalistes, et autres catastrophistes, en prennent pour leur grade. Les donneurs de leçons et directeurs de conscience sont emportés par leurs contradictions et par leur immoralité. Les penseurs manichéens et les théologiens sont un peu courts. Au fond, le tourbillon des hasards de l’existence dément toute explication rationnelle, et chacun reste avec ses illusions, et face à ses désillusions. Pas de philosophie donc, mais du théâtre ! Pierre-Marie Turcin

Jusqu’au 18/02, au Théâtre de la Ville-Espace Cardin. Les 22 et 23/02 aux Quinconces-L’Espal, Scène nationale du Mans. Du 9 au 11/03, au Jeu de Paume d’Aix-en-Provence. Les 23 et 24/03, à La Comédie de Saint-Etienne. Candide ou l’optimisme, traduit de l’allemand, de Mr le Docteur Ralph : pour échapper à la censure, le pseudonyme de Voltaire… Publié à Genève en !

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